« La vie est plus un consentement qu’un choix » - Abbé Pierre

























Journal de Renaud 1993-19951




Jeudi 22 Avril 1993 - 22 H 26 ans

« Bad mood tonight ». Radio classique est en train de diffuser ce genre de mélodie très langoureuse du XIXième siècle qui nous foutait le cafard (en tous cas qui me fout le cafard, surtout ce soir). C’est bizarre que l’on écrive uniquement quand le moral est un peu bas et que l’on est seul (donc personne à qui se confier - si ce n’est à soi-même, quelques années plus tard quand je relirai ces notes). Je me suis dit : « Christophe tient un journal, pourquoi pas toi ? ». Un journal, j’en suis incapable : j’ai déjà essayé, rien à faire, je n’arrive pas à me forcer à coucher (à accoucher) sur le papier une partie de moi-même ; en revanche, quelques notes éparses, quand j’en exprime le besoin, passent mieux.

Que se passe-t-il ce soir : une confrontation entre une chose et son contraire, un négativisme têtu qui consiste à colorier de noir même les choses les plus fastes.

Exemple : un bon dîner ce soir (gîte aux olives) pas mal réussi, avec un bon Cahors, fait correctement dans les règles de l’art, sans empressement, mais (négativisme oblige) un dîner solitaire, donc inutile. L’intérêt d’un plat sortant de l’ordinaire est de le partager ; d’y goûter cela n’a aucune importance (je n’ai plus rien à me prouver quant à mes qualités culinaires obsessionnelles), par contre, que les autres en fassent profit, là est tout l’intérêt.

Autre exemple : l’internat à préparer pour octobre 1993 (grand moment appréhendé par beaucoup d’autres compagnons), la certitude d’aller au casse-pipe, de perdre une année à bosser non pas inutilement, mais stupidement, stérilement, comme cela se produit depuis huit ans, et son contraire qui consiste à penser à la satisfaction très personnelle de pouvoir dire « je l’ai fait ».

Seul inconvénient : je n’ai jusqu'à présent trouvé aucun intérêt, aucun but à ce concours, aucune motivation (excuse pour tolérer un échec ou plus simplement réalisme à l’égard d’une vie qui passe comme une transfusion, goutte à goutte). J’aurai toujours été « transfusé », dès le départ et jusqu'à la fin. Vingt six ans : le tiers de la vie physique, et la moitié de la vie intellectuelle où l’on se doit de s’accomplir. Jusqu'à présent, mon accomplissement consiste en un travail plus ou moins soutenu, des voyages (Chine en 1992), et des réalisations pseudo gastronomiques.

Que restera-t-il de tout cela à soixante ans. Que pourrai-je dire de moi à cet âge, aurai-je honte de moi en disant : « Renaud, que n’as tu trop perdu ton temps dans autant de futilité », ou serai-je fier : « oui, tu as bien rentabilisé le temps qui t’était imparti ».

Le temps si court, infiniment court, à peine s’il existait.

La seule appréhension qui me hante est, non pas de rater ce concours stupide, mais de rater une vie, louper le coche, manquer un tournant, un de plus. Ce qui était frappant était la fin du film « Les nuits fauves » de Cyril Collard, où sa mère, la cinquantaine passée, lui déclare en fait que c’est dur, à cinquante ans, de s’apercevoir que l’on a raté une vie, manqué d’amour pour un fils.

Quelle révélation, ou plutôt quelle confirmation. C’est sûr, tout ce que je pense, d’autres l’ont pensé bien avant moi. En fait, il n’y a plus de découvertes sur la vie et sur la manière de s’en servir. Car, en fait, c’est un outil destiné en théorie à rendre les gens heureux, en pratique c’est très différent : quelle prétention à vouloir soigner les gens pour les maintenir en vie, alors que l’on n’est même pas capable de trouver un sens à sa propre vie.

J’ai l’impression de faire partie d’un grand cycle qui se perpétue au cours des siècles. En lisant l’histoire de France sur les Templiers, c’est comme si j’y étais ; en me promenant dans le parc du château de Versailles, c’est comme si j’étais habillé à la mode de l’époque, avec perruque et bonnes manières. Rêves d’enfant non épuisés, ou sentiment profond d’éternel recommencement.

Je reste persuadé qu’il n’y a pas de grande différence entre l’homme du XIIième, XVIIième et XXième siècle. Les sentiments, les peurs, les joies, l’amour, les désillusions, la pensée en général, n’ont pas tellement changé. Seul l’environnement (les transports, les matériaux, l’énergie) ont réellement été bouleversés et ont modifié la vitesse d’exécution des chefs d’œuvre humains.

Une cathédrale gothique était construite en cent ans, les constructions actuelles prennent au maximum dix ans.

On ne peut rester que confondu devant ces réalisations édifiantes, forçant le respect, construites au Moyen Âge dans des conditions et avec des moyens autrement plus durs que maintenant : cathédrale de Beauvais : cinquante mètres de haut. Élever un tel prodige uniquement pour un être spirituel. La religion de l’époque devait certainement être plus forte que tous les états totalitaires réunis.


Jeudi 29 avril 1993 - 20 H 30

Vingt trois degrés. Soir d’orage. Bartok à la radio.

On oublie à fur et à mesure. Le seul souvenir qui me reste de mon enfance lointaine et passée, et qui me revient ce soir, est une odeur - une mémoire olfactive. Rien que le fait de respirer cette odeur me rappelle toute une série d’images, qui arrive à grande vitesse dans mon conscient.

Cette odeur, c’est celle du plastique neuf des protège-cahiers multicolores aux différents motifs qui conservaient nos chefs d’œuvres à l’abri de la saleté enfantine (mains sales, barbouillées, ...).

Cette série d’images, c’est une vision de Colombes. La Garenne, l’avenue Geneviève - 7 ter - Charlebourg 1971 - 1982 - l’école à proximité - traverser le carrefour - la maison de Marraine toute proche et le pont passant sur la voie ferrée. À peu près vingt ans d’âge. Je pense qu’un bon vin se serait mieux conservé que ma mémoire si peu fiable.

La maison de Colombes, la chambre avec les deux lits (mon frère et moi), la cuisine, l’escalier descendant à la cave, le salon, la chambre des parents. Petit tour d’horizon à trois cent soixante degrés dans le sens anti-horaire.

Je préférerais ne pas y retourner et rester avec mes vieux souvenirs, une plongée dans la réalité actuelle ne pourrait qu’infirmer et m’attrister car elle détruirait toute une somme de souvenirs plaisants qu’il est agréable de se remémorer. La réalité est forcément différente des souvenirs que l’on possède, non pas parce que le décor aurait changé (mais si peu) mais parce que ce serait soi-même qui aurait trop changé par rapport au décor. On change tellement que l’on ne se reconnaît plus, ce qui explique sans doute la tristesse et la nostalgie à l’évocation de lointains souvenirs à l’approche de la soixantaine. Ce doit être très douloureux de ne plus se reconnaître, de regarder le parcours de sa vie. Tant de chemin en aussi peu de temps - car le temps paraît nécessairement court : on se souvient des trois à quatre années passées, mais tout ce qu’il y a avant paraît déjà oublié.


Paris, 3 Mai 1993 - 21 H

Avons-nous progressé ou régressé. Une pensée, un doute, une peur assaillent mon pauvre esprit. Onzième siècle : difficile, une vie dure, une espérance de vie en deçà de cinquante ans (à peu près), des maîtres et des soumis, des très pauvres et des très riches, les maladies incurables (lèpre, peste, tuberculose, gangrène, syphilis ...), la religion omniprésente, avec la terreur du diable (an mil : Satan se libère de ses chaînes).

Aujourd’hui, l’électricité, le nucléaire, Paris - New York en trois heures, les routes, le confort, les antibiotiques, l’espérance de vie à soixante dix ans, la retraite ; les loups ont disparu, toutes les peurs ont été à peu près aplanies ou du moins remplacées par d’autres, mais à plus grande échelle (guerre nucléaire). On a multiplié les richesses par dix, cinquante, cent, on vit sans difficultés (plus de faim, en cas de malheur on s’adresse à des personnes spécialisées, les trois quarts des gens vivent en milieu urbain), trois quarts des gens, mais cela ne les empêche pas d’être seuls, cela n’empêche pas les suicides et la dépression de régner sur des âmes torturées, malgré tous les progrès.

L’homme reste parfois aussi triste qu’avant. Mais avant, la dépression existait-elle ?

Bérégovoy se suicide (arme à feu). Auroux se jette dans la Loire, dans un accès mélancolique, les paysans se morfondent dans leur campagne de plus en plus déserte, et ne rêvent qu’à trouver des cordes pour se pendre.

La musique contemporaine (inécoutable, incompréhensible, grinçante, sans mélodie) est toujours écrite selon un mouvement lent, triste, le violoncelle est toujours là, avec son son grave et triste. Serait-ce révélateur de l’état d’esprit de notre XXième siècle ? Deux millions d’habitants dans Paris, des milliers de célibataires et de personnes âgées qui frappent les vitres et les portes sans réponse. Vaut-il mieux vivre jusqu'à quatre vingt dix ans dans un confort irréprochable où tout est aseptisé, fabriqué d’avance, mâché d’avance, ou vivre jusqu'à soixante ans au XIIième siècle à construire des cathédrales, quitte à ce qu’un bloc de pierre m’abrège la vie subitement.

Les progrès de la science sont une avancée pour les hommes, mais pas pour l’individu isolé.

La haine du Moyen Âge a été remplacée par une indifférence entre les individus (un routier russe a été trouvé mort aujourd’hui sur un parking de l’autoroute A10, après un malaise dans sa cabine ; il y est resté un mois avant qu’on ne le découvre).

Je suis décidément foutrement moyen-âgeux.


Samedi 8 mai 1993

Écrire un mini journal sur la Turquie sur un carnet acheté en Hongrie après être passé tout près d’Istanbul, en se disant : « on y reviendra ».

1986-1993 : sept ans plus tard, effectivement ou y revient. Emmanuel avait raison à ce propos, on aura commencé nos études de médecine par un grand voyage européen, et on les terminera presque par où on a commencé (la Grèce et la Turquie ne sont pas loin l’une de l’autre).

Dernier voyage ? Épilogue d’une grande saga ? Certainement pas. Est-ce bien raisonnable alors que l’on devrait travailler d’arrache pied en vue de la préparation de l’internat, de se payer une semaine de vacances loin de tout notre environnement quotidien pour retrouver d’autres gens, une autre culture, une autre religion ?

Après tout, on ne sera jamais trop jeune. Dès le début, avant même d’avoir poussé le premier cri, on a déjà un pied dans la tombe. Sept années se sont écoulées. En y pensant, en essayant de se souvenir de ce voyage, en regardant quelques photos, on se dit : c’était hier, mais cela paraît vertigineux, justement à cause du fait que l’on ne s’aperçoit pas de la vitesse à laquelle le temps s’écoule. Le temps paraît une denrée inépuisable, dont on dispose à volonté : il n’y a qu’à se servir. Surtout à notre époque, avec une espérance de vie de 70-80 ans. Purcell est mort à 36 ans, aux XVIème – XVIIème siècles on vivait jusqu’à 50 ans maximum. Sans doute avaient-ils à l’époque une vision plus juste de la valeur de l’existence. Chaque minute passée, même seul, triste, a une valeur particulière. Alors, que dire de sept jours à Istanbul ? Cette semaine sera bénéfique et sera la bienvenue. Eh oui, même à 26 ans, on peut commencer à prendre de la bouteille.


Lundi 10 mai 1993 - deux heures du matin

Retour de concert à Saint Thomas d’Aquin avec le quintette pour clarinette de Mozart, puis soirée entre hommes dans un restaurant italien fasciste où l’on s’est goinfré de manière honteuse, et champagne au 56ème étage de la tour Montparnasse. Le séjour en altitude dû à la hauteur de la tour (ou le champagne aidant à l’évaporation de nos sens ?) nous a permis d’élever la conversation à des sphères plus hautes qu’à l’accoutumée. Bilan de huit années d’amitié, histoire des relations des groupes qui se font et se défont, la vie de vieux qui nous menace à nos âges : trop sérieux, trop travailleur, pas de présence féminine (ô pourtant combien agréable et irremplaçable), et la réflexion classique mais intéressante du père d’Emmanuel : « Tu prépares l’internat, c’est bien, tu prépares ton avenir (donc tu es carriériste, en somme), mais tu n’as pas toujours vingt ans ». Il est vrai que l’année 1993 est la seule, unique, première et ultime année de complète liberté, la plus totale qui soit. Et pourtant, qu’en restera-t-il ? Pas grand chose de très marquant. Une remarque intéressante également d’Emmanuel (décidément !) sur l’ambiance à Taverny : la chape de plomb omniprésente, la centralisation de l’univers familial par la mère (ça, c’est indéniable), la non pas non-existence des trois éléments masculins, mais leur acceptation à se satisfaire de cet état de fait mis en place depuis des années.

Idée : à reprendre et à travailler ultérieurement.

10 mai – 23 H

Journée bien remplie : lever relativement tôt, rangement la matinée, après-midi chez Christophe, puis travail le soir sur Coreldraw (rien à la TV comme d’habitude). Une chose à noter : la tension, la lutte d’influence, le quasi conflit entre Christophe et ses parents : reproches du père sur le fils, conversation avec la mère sur un ton vindicatif. Situation aberrante dans une famille qui paraissait si bien réglée. Sans doute, la promiscuité altère les relations avec autrui. Difficile se ménager la chèvre et le chou ; impossibilité de vivre dans une solitude complète et acceptation des différences des autres : les fondements d’un couple, d’une famille, d’une nation, de la société.


Paris, mardi 11 mai 1993 – 23 H

De retour au 16 cité Voltaire, haut lieu parisien réputé pour son calme, sa discrétion et ses facilités (hum !). Combien de choses et de personnes auront défilé ici. Aujourd’hui, j’aurais pu tomber amoureux : une jolie étudiante s’est assise en face de moi à la bibliothèque et m’a souri en me regardant d’un air amusé (et tendre). Sans doute devais-je lui plaire ? « Stop ! du calme mon âme, que fais-tu ? Es-tu de plain-pied dans la réalité, auquel cas tu serais passé à coté d’une nouvelle occasion, une fois de plus, la nième fois, ou es-tu donc encore en train de me faire un petit délire intempestif de paranoïaque à la manière d’un délire érotomaniaque alors qu’en fait tu n’es qu’un type on ne peut plus ordinaire n’attirant l’attention de personne, surtout pas l’attention de quelques demoiselles croustillantes ». Ce genre de discours représente à peu près ce que je me dis régulièrement quand je suis confronté à ce genre de situation – inhibition, psychasthénie, auto-dépréciation (ce que les anglo-saxons appellent « to put himself down », aboutissant par voie de conséquence à l’avortement rapide de toute idée nouvelle, à peine a-t-elle pu voir le jour. La Sécuritat inconsciente plane sur mon pauvre Moi. L’inconvénient est le caractère chronique, lancinant, habituel de ces pensées, ce qui fait qu’on finit par y adhérer et à ne plus les critiquer. Tempête sous un crâne ravagé ? Cela ressemblerait plutôt à un régime totalitaire clamant sa propagande à l’échelon individuel, tout ce feuilleton se produisant dans sa propre tête avec une interprétation largement erronée. Bref, quelle attitude critique, quel profil doit-on adopter vis à vis de la moindre pulsion amoureuse à un âge où cela exprime encore quelque chose de profond, où même l’évocation de ce sentiment fait libérer l’adrénaline et palpiter les cœurs. Sauter sur tout ce qui bouge, vivre à l’italienne ou mener une vie de Jésuite réfrénant tout désir, toute envie, en les sublimant par un surinvestissement intellectuel. Encore une lutte intérieure contre un vieux démon qui aura hanté plus d’une âme depuis plusieurs siècles.


Paris, jeudi 13 mai - 0H10

Stupide conférence IHP : on a perdu 50 F à cause d’un crétin qui s’est foutu de notre gueule. Encore un type parachuté là pour remplacer un collègue au pied levé. Bref, soirée avec Emmanuel : sous-colle, quelques QCM. Décidément, je reste persuadé qu’il s’en sort beaucoup mieux que moi. Il est très probable qu’il réussira cet internat infernal et que je me retrouve sur le carreau. Ce serait un peu dur, mais après tout je m’en fous, ce n’est pas l’essentiel. Incontestablement, sa supériorité vient de sa motivation à décrocher ce concours. Il y parviendra, j’en suis certain, sinon ce serait particulièrement injuste : des heures de travail, des sacrifices, du courage, tout cela serait anéanti d’un seul coup.

Je pense être entouré de bons amis. Ils sont peu nombreux mais restent toutefois de bonne qualité. La qualité remplaçant la quantité : à quoi cela tient-il ? Aurais-je moi-même des qualités ?


13 mai – 22 H 30

Regain d’intérêt aujourd’hui après une journée studieuse et après avoir écouté les conseils des anciens – un type de Saint Antoine qui s’était planté à l’internat 92 nous a confié ce qu’il aurait du faire pour le réussir (le recul de six mois aidant), c’est à dire 20.000 QCM et tous les dossiers classiques où il est absolument obligatoire d’être béton, irréprochable, inattaquable. Ce qui représente un nouveau mode de travail à partir de maintenant : lever à sept heures (comme d’habitude) puis de 8H à 12H 300 QCM à faire, tous les jours, y compris le dimanche. De 12 H à 12 H 30 déjeuner. De 12 H 30 à 13 H bus 86 jusqu’à Odéon, puis de 13 H à 19 H six heures de travail (moins une heure de pause café) à préparer quatre questions aux dossiers correspondants. Le soir, de 20 H à 22 H, conférences à retravailler. Au total 4 +5 +2 = 11 H de travail par jour, six jours sur sept (7/7 impossible). J’espère tenir le coup ; une chose est sûre : il faut battre le fer pendant qu’il est chaud. J’ai enfin connu aujourd’hui une motivation comme je n’en avais pas eu depuis janvier.


Vendredi 14 mai – 13 H 30

Punaise, encore un qui n’est pas passé loin. Tous (absolument tous) ces putains de certificats à Saint Antoine auront été obtenus à l’arraché, aux forceps. Il m’aura fallu du temps pour tous les décrocher, et en en passant certains trois ou quatre fois de suite. C’était le dernier celui-là : le CSCT qui clôture le second cycle. 56/110 : à un point près, je me prenais une beigne dans la gueule. J’ai eu la note la plus crade sur le deuxième cas clinique de tous les reçus. : 4/30 ; lamentable, nul, docteur Mengele, tueur, minable, etc. De toute façon, qu’importe, on s’en bat les couilles (comme diraient certains), l’essentiel est de l’avoir (dix ou dix-huit sur vingt, c’est la même chose). Mais une chose est sûre : il y a énormément de monde devant moi, et qui à coup sûr m’emboutiront en octobre. Beaucoup de travail m’attend, encore et encore, ramer contre une mer qui devient de plus en plus forte au fur et à mesure qu’on avance : les galériens du XXIème siècle.


Dimanche 16 mai – 20 H 30

Saint Denis (train de banlieue), fin de l’examen blanc d’IMP, drôle d’impression : 1.300 participants (impressionnant). J’ai dû écrire et cocher un ramassis de conneries fantastique. Cela en valait la peine, quitte à sacrifier un dimanche parmi tant d’autres. On peut en retenir plusieurs choses :

Après, début de soirée tranquille, avec deux heures assis à un café sur une péniche aménagée, en buvant une bière et en se faisant ballotter par les flots quand des gros bateaux mouche passent. Le tout dans un décor type début du siècle. 1900, je me demande si cela ne devait pas être plus agréable. Plus difficile dans le mode de vie, avec davantage de précarité, les maladies incurables de l’époque, mais sans doute moins de stress, de tension – on devait certainement davantage profiter de Paris et de ses charmes.


Taverny, lundi 17 mai - midi

Que de tristesse que de voir un vieux couple se déchirer à cause d’un entêtement bilatéral entretenu depuis des années où chacun campe sur ses positions, ne se parle pas (ou du moins, lorsqu’on parle, c’est plus pour convaincre l’autre de la véracité de son propos plutôt que d’écouter le pourquoi et les comment de la contestation d’en face).

Soixante ans, trente ans de vie commune. Le vin vieillit mal, devient aigre, se charge d’acidité. Mes vieux parents ont incontestablement changé. Moi aussi d’ailleurs, et autant qu’eux, pas forcément mieux. Je suis également vieux, et cela ne va pas aller en s’arrangeant. Simplement, comment gérer toutes ces tuiles qui vous tombent dessus : un père qui délire au fond de sa campagne, une mère qui s’enferme dans sa maladie. Étant parents, on s’occupe de ses enfants, puis on s’occupe de ses propres parents jusqu’à ce que vos enfants s’occupent de vous quand c’est votre tour. Une prise en charge perpétuelle, accentuée au XXème siècle du fait de la longévité de plus en plus grande. Il faut se méfier de la dépression, personne n’est immunisé contre.


Paris, mardi 18 mai – 0 H 10

Conférence courte avec Valérie Biousse de sorte que j’ai pu aller faire quelques photos de nuit du coté de la Bastille. En passant rue du faubourg Saint Antoine (donc par l’hôpital Saint Antoine) j’ai pu m’apercevoir que le quartier devenait de plus en plus craignos. Les anciens magasins de meubles sont reconvertis en bars dont la fréquentation est manifestement particulièrement douteuse. Des chinetoques qui sortent d’une Audi par la vitre (cassée) de la portière avant gauche, avec un coté complètement éraflé (stock-car). Cela laisse quelque peu pensif. Un grand escogriffe noir qui monte la garde dans un costard style cotton-club. Je suis rentré assez rapidement ce soir (j’avais bien fait, la pluie commençait à tomber).


Paris, 18 mai – 21 H 25

Gabriel Fauré, « Élégie », « Après un rêve », toute la gravité et la sobriété du violoncelle discrètement accompagné par le piano. Des mélodies fin XIXème siècle langoureuses à souhait qui nous plongent dans un état de rêverie mélancolique où l’on imagine l’époque d’alors, barbe de rigueur, moustaches et haut de forme. La vie de Fauré est assez particulière, il a en fait débuté sa vraie carrière de compositeur à 50 ans, très tardivement. Il était athée et a pourtant composé un Requiem des plus remarquables qui soit, puis connu progressivement la surdité, comme Beethoven. Amputer un musicien de son outil de travail : le supplice d’Abélard musical. En tous cas, une jolie musique (Après un rêve) dépouillée, avec un duo d’instruments, pas de ces orchestrations pompeuses et cacophoniques du début du siècle. On peut toutefois rester inquiet face à notre musique contemporaine inécoutable alors que des œuvres séculaires ou même récentes (jusqu’à peu près 1920, voire 1948 pour les derniers lieders de Strauss) sont encore largement écoutées de nos jours.

Quelle héritage laissera ma génération à l’an 2000 - du point de vue artistique, pas grand chose. Quelle trace laisserai-je de mon passage sur cet astre terrestre ? Est-ce que j’apporterai quelque chose, ne serait-ce que minime, ou ne serai-je qu’un parasite qui aura plus consommé que produit. À 26 ans, j’ai beaucoup réalisé pour moi, pour mon propre confort, j’ai beaucoup reçu de toute part. Mais je n’aurai rien donné, rien produit, rien apporté à qui que ce soit (au maximum, aumône à une cloche parisienne et réconfort à une mère en pleurs). Et pourtant, il ne me reste que peu de temps pour accomplir un minimum décent.

26+24=50. Vingt quatre ans, c’est très très court


Taverny, jeudi 20 mai – 23 H 30

L’art culinaire : un vrai plaisir, un amusement pour soi-même ainsi qu’une récompense et une auto-satisfaction si les convives sont satisfaits. Un aspect particulier tient à la possibilité d’assouvir ses tendances obsessionnelles. La méticulosité, la rigueur, le désir de perfection y trouvent là un exutoire parfait à partir du moment où on considère la cuisine comme un art requérant un minimum de « conscience professionnelle ». Autant profiter du bon état de mon tube digestif avant que je ne me retrouve avec un cancer du colon épuisé et une colostomie bien encombrante. L’échappement aux maladies, la vie calme et sereine dans un pays démocratique, la paix intérieure font, si on y pense, de la vie une épopée moins semée d’embûches qu’il n’y paraît. Tout prend une autre couleur, une dimension différente, un intérêt plus grand où la dépression et l’idée de suicide (strictement inconcevable un seul instant selon moi) n’ont pas lieu d’être. La non-conscience de la qualité d’une vie pareille peut faire partie des péchés mortels !


Vendredi 21 mai – 23 H

Accident – un accident de voiture, une fois de plus aujourd’hui, avec mon père au volant, seul, fatigué, épuisé après une journée sans doute éreintante (il n’était pas très bavard après l’accident, cela se comprend. Dans ces conditions, il est convenable de ne pas trop assommer les gens de questions). La Renault 14 morte, foutue, l’avant entièrement défoncé, irrécupérable (tant mieux). Cela faisait triste à voir d’autant que je l’avais conduite juste quelque temps avant. Heureusement, mon père n’avait rien, simple contusion un peu partout, pas de coup de bélier (les sièges avant n’avaient pas d’appuie-tête). Une journée où j’aurais pu le perdre, ne plus le revoir. La vie tient à peu de chose à partir du moment où l’on est constamment soumis à des risques. Mes deux parents ont dépassé soixante ans. C’est peut-être l’unique chose que j’aurai reproché : de m’avoir eu trop tard, de m’avoir conçu à 32 –33 ans. C’est pourtant ce qui risque de se passer pour moi si je poursuis plus en avant ma vie de vieux garçon, pourtant ô combien amateur de bonne chère.



7 juin 1993 - 21 H 15

Charpentier, le Reniement de Saint Pierre berce mes oreilles attentives. Je viens enfin de finir mon mini-journal sur la Turquie. Cela fait un peu long, étant donné que je l’ai écrit pour l’essentiel a posteriori. Ecrire un journal pendant un voyage n’est pas forcément évident, à moins de voyager seul, de tout de suite coucher sur papier une idée qui vous traverse l’esprit, assis sur les marches d’une mosquée, ou sur la gare routière, face au pont de Galata.

Que dire de ce voyage. Un de plus. Il sera toutefois différent des autres pour plusieurs raisons : on sera pour une fois resté au même endroit pendant une semaine, revenu plusieurs fois sur les mêmes lieux ; bref, tenter de s’intégrer à une ville, comme on le ferait à Paris. Traverser une ville sans en percevoir les détails, en ne s’attachant qu’aux monuments, n’est que trop superficiel. Par contre, revenir au même café, dire bonjour au même garçon de café, au même patron de restaurant, c’est déjà en quelques jours participer à un cycle propre au pays ou à une ville.

Six jours passés en Orient, à Istanbul. J’espérais, à la suite de ce voyage, retrouver une ardeur au travail. Malheureusement, tel n’est pas le cas, toujours les mêmes freins, la même répulsion à se plonger dans les livres. Huit ans d’études, c’est infiniment trop, surtout quand on a tendance à se lasser rapidement des choses. Là bas, les enfants n’ont pas l’air de faire des études longues. Uniformes bleus pour certains à visiter les musées, université pour les élus (en général, fils de machin. ...), cireur de chaussures pour d’autres dès l’âge de huit ans - ils sont légion - , travaux des champs pour la plupart. La Turquie est surtout un peuple rural. Les gens sont fiers, se rappellent leur passé glorieux et moins glorieux. Gouvernement pseudo-militaire (le président est un général), ça ne rigole pas là bas. Des gens pauvres pour la plupart, bronzés, se contentant de peu, calmes mais entraînés à tirer au fusil. Un temps clément en Mai (mais de la neige en hiver, paraît-il), des enfants souriants derrière les grilles d’une fenêtre. Des femmes voilées, mais pas l’intégrisme islamique.

On dit que les voyages forment la jeunesse. Je crois que l’on reste perpétuellement jeune tant que l’on voyage. Jeune, c’est à dire ouvert à ce qui existe en dehors de sa propre vie monotone, c’est à dire accepter qu’il y ait des gens, des cultures, des religions différentes, dont d’autres peuples différents du sien s’accommodent très bien.


17 juin 1993 - 20 H 20

Drôle de conversation avec Emmanuel cet après-midi, comme il n’y en avait pas eu depuis longtemps. Cela consistait en une analyse de sa part sur mon excès de zèle au travail, du moins dans mon futur travail d’interne.

La lettre W a été tirée au sort pour le tirage des stages hospitaliers de résidents. Je serai donc bien placé pour obtenir un stage à Paris. Partant du principe que plus on bosse mieux c’est, je me suis mis en tête de choisir le stage à Saint Louis, en réa chez Le Gall. D’après les annales : bon stage, formateur, encadrement. Inconvénient : trois gardes par mois hyperchiantes, onze demi-journées, deux week-ends de bousillés, énormément de travail. Ce choix, stupide et irraisonné, fait sortir Manu de ses gonds. Il ne comprend pas comment, après avoir sacrifié une année de sa vie pour la préparation de l’internat, on pouvait continuer sur la même lancée en passant six mois dans un stage prenant, où l’on ne décide de rien, où l’on se soumet à la volonté des autres et où l’on s’enterre puisque, de retour chez soi, on ne pense qu’à se coucher, à se reposer, à ne voir personne d’autre, à ne pas avoir d’autres distractions, à ne prendre son pied que dans le travail.

En un sens, il a raison. C’est malheureusement dû à ma propension à tout colorier en noir : j’aime l’automne et l’hiver, j’aime le froid, je renie l’amour, je préfère la troisième symphonie de Gorecki (la symphonie des chansons remplies de peine) ou des nocturnes de Chopin, au rock, aux chansons enjouées chantant la vie. J’ai oublié comment on pouvait embrasser ou aimer une femme, je me complais dans ma solitude habituelle. Je ne sais pas quoi faire lorsque je m’arrête de travailler, je m’ennuie instantanément. Je suis entouré de psychastènes : Christophe n’aspire qu’à des retraites isolées dans des monastères pour méditer seul, Pierre s’enfonce dans sa solitude de célibataire.

Pour Manu, il s’agirait d’une fuite en avant, d’un refus d’affronter quelque chose que j’ai toujours évité : la vie avec autrui, l’amusement, les fantaisies. D’un autre coté, un stage à Saint Louis serait une revanche sur tout un passé. Le seul souvenir que j’ai de cet hôpital est la silhouette d’une blouse blanche à travers la lumière issue d’une porte donnant sur un long couloir noir, un soir d’hiver où je débarquais là bas avec ma mère affolée. Là, je passerais d’un seul coup à la place de cette silhouette, je pourrais enfin ne plus recevoir des autres, mais donner aux autres les soins et l’attention auxquels j’ai toujours eu droit. Fin du sens unique, enfin la réciprocité, enfin le pouvoir de donner ce que j’ai toujours reçu, et en plus, dans le même lieu.


22 juin 1993 - 2 heures du matin - Paris.

Retour de la fête de la musique comme tous les 21 juin de l'année.

À pied, faute de métro, j'ai pu ainsi voir un Paris nocturne insolite, où l'on rencontre quelques zombies abreuvés de bière. Soirée lyrique avec Emmanuel et Pierre, puisque l'on a pu bénéficier gratuitement du Stabat Mater de Rossini avec Martine Dupuy (mezzo). Une très belle interprétation d'une œuvre superbe faite par des professionnels, un orchestre et une direction irréprochables, le chef étant un italien, petit mais tonique et semblant manier le chœur et l'orchestre d'une poigne assurée (sauf au moment des fortissimo). Le ténor en faisait un peu trop (comme tous les ténors) : ronds de jambe au public, on discute avec le chef, on drague un peu la soprano, et on répète son aria les mains dans les poches. Un type cool qui parfois semblait noyé dans l'orchestre, qui à un moment, le surplombait. Ceci étant, une sacrée différence avec les concerts dominicaux habituels. La grande différence étant dans le cachet des solistes, 50.000 Frs. pour la mezzo pour une représentation, plus location de la salle, 170.000 F. Le rapport qualité-prix se fait en revanche, très nettement ressentir. Pierre se barbait un peu et le pauvre Christophe (frère d'Emmanuel) était resté au lit (arthrite bilatérale).

Début du concert : 20 h. Fin de la répétition générale : 22 h.15. Dîner rapide au Mac Do du coin. Vous avez aimé la bouffe dégueulasse ? Découvrez la bouffe immonde ! Après, on a erré de L'Etoile aux Invalides. Entre-temps Pierre nous avait lâchés à Georges Clémenceau, puis, les Halles, Châtelet et retour à Nation via Bastille. Pas mal de peuple, un peu de musique. La fête de la musique créée par Jack Lang perdrait-elle de son entrain ?

La journée d'hier n'était pas intéressante. Dimanche : deux brocantes dans la journée.


23 juin - Midi.

Soirée de travail avec Emmanuel la veille au soir. Bon travail, puisque l'on a revu correctement quatre questions : Sinusite maxillaire, cholesterome, maladie de Willebrand et Toxémie grandique. Du bon travail d'écoliers modèles. Pourtant, l'issue de ce putain de concours reste encore du domaine du rêve : Luc Darbois était classé 285ième à IHP loin devant nous. Je me demande si la tension entre Emmanuel et moi n'augmente pas : critique facile pour le moindre détail, perte de patience plus rapide que d'habitude, ton et regard surtout réprobateurs, baisse de la conversation à table en bouffant, hargne. Soit c'est moi qui devient parano (ce sont des sentiments que j'ai ressentis avec Emmanuel et Christophe, plus ou moins avec Pierre), soit cela s'inscrit dans le cours naturel des choses à force de voir quelqu'un tous les jours. Que je rate le concours, passe encore, on peut toujours retomber sur ses pieds, mais qu'en plus je perde mes amis à cause de ça, ce serait dommage.

Ce matin, Emmanuel a appelé pour me demander confirmation de son diagnostic. Son père était en train de lui faire une colique néphrétique. Tous les critères y étaient : Début brutal, fosse iliaque gauche, impossibilité de rester en place, sédation sous deux comprimés de Spasfon, Contexte : c’est l'été, 28° C, déshydratation. Premier diagnostic et première intervention remise. Tout de même, cela te fout la trouille disait-il. Qu'est-ce qu'il a ? Qu'est-ce que je fais ?

Ce soir, dernière conf. d'IMP à la Pitié, après, transfert à Necker : la galère pour les transports. En fait, ils nous ont fusionnés en un seul groupe pour économiser leur temps et le personnel. Le tour de conférence a commencé le 21 juin pour la promotion 93-94 qui passera le prochain concours en mai 1994. Une fois de plus, on fait partie des sacrifiés.


23 juin - Minuit.

Conférence avec De Paufilis. Quel fou celui-là ! Et encore, il était très calme ce soir, pas trop énervé, sans doute exténué par une garde éreintante la veille. Ceci étant, il est très bon et très compétent. Ses confs font assurément partie des meilleures. Il est toujours rigolo avec son cheveu sur la langue. Comme d'habitude avec lui, 45 minutes à une heure avec le premier dossier, où il s'épanche, s'écoute parler, plonge dans les moindres détails, résultat : on est à la bourre pour le quatrième dossier et il est bouclé dans le dernier quart d'heure. L'appariteur vient parfois faire savoir que l'horaire est dépassé. C'est la seule autorité dont il dispose, le pauvre, laissons-la lui.

Au programme de demain :


25 juin, 11 H.15

Journée du 24 agréable. Le matin, bonne matinée remplie de travail efficace ; comme prévu, on a rédigé six dossiers le matin en moins de trois heures. Je n'ai pas mis trop de conneries, il y avait des blancs, bien sûr, inévitable. Les dossiers de Paris étant on ne peut plus classiques, ce concours serait-il à portée de main ? Hum, réfléchissons à cela avant de s'avancer plus avant. Je n'y mettrais pas ma zézette à couper. Bref, bon boulot. L'inconvénient, c'est que comme on avait commencé tôt, vers 9 h.30, on en a eu rapidement marre avec les corrections qui devenaient gonflantes. La fin de l'après-midi vers 16 h.30 s'est donc soldée par une bière sur une péniche au quai Montebello, là où nous étions déjà allés après le concours blanc d'IMP. Agréable jour de juin, soleil et chaleur pas trop étouffante. Sur le pont, posait un mannequin pour des photos, face à Notre-Dame. La discussion était sympathique et filait sur des thèmes allant de la critique en général (critiquer les gens en général, les français sont très caustiques ?, etc.) à son voyage en Inde. Des bateaux mouche, du plus petit au mastodonte, passaient régulièrement sous le pont de l'Archevêché et nous faisaient ballotter doucement sous les flots. Pour un peu, on se serait cru au début du siècle en sirotant un verre d'absinthe. On a dû y rester tranquillement au moins une heure et demi à deux heures, puis nous nous sommes doucement mis en route pour Bastille.

Au programme, Carmen. L'interprétation était peu réussie. Le ténor (un écossais sans doute : Barey Mac Cauley) avait loupé son coup à plusieurs reprises. « Carmen, je t'aime » avait fait rigoler tout le monde, il avait loupé son contre-ut et ne s'était pas fait applaudir à la fin de « la fleur que tu m'avais jetée ». Moyennant quoi, il s'était fait vertement siffler à la fin du spectacle. À l’entracte, il y avait beaucoup d'écossais en kilt, et derrière moi se trouvaient deux anglais. Tous étaient venus pour applaudir leur congénère, c'était plutôt raté ce jour là. Carmen avait été applaudie poliment, Ricardo par contre, avait reçu une ovation très méritée.

Le public parisien reste vraiment intransigeant : soit c'est l'ovation, soit la descente en flammes, ce qui doit être très dur pour un soliste qui, trois heures durant, s'est époumoné et à la fin du spectacle, vient se faire huer, seul, devant 2.800 personnes anonymes. La loi est dure, mais c'est la loi.


25 juin - 22 H.20

Après la bonne journée du 24, celle du 25 est sous le signe de la morosité. Quelle cyclothimie d'un jour à l'autre. D'une part pour Pierre que j'avais retrouvé comme d'habitude à la bibliothèque. Il venait de voir Christophe qui, paraît-il, a retrouvé son ancien boulot à ADS pendant quarante huit heures en remplaçant quelqu'un au pied levé. Ses projets de partir en vacances avec Christophe se réduisaient à une peau de chagrin : quatre jours dans la forêt de Brocéliande, tout un programme de rêve ! De plus, il m'annonçait ses résultats de juin. Il fallait la moyenne, 10/10 pour être tranquille, il avait obtenu ... 9,75. Un quart de point, purée ! tout foutu en l'air pour une note manquante minable. Bref, la journée commençait avec du savon noir.

Un peu plus tard, Emmanuel arrivait, avec un café à la main, vers midi et demi. Il nous expliquait que sa matinée avait été sacrifiée à s'occuper de son père (colique néphrétique) et de son frère toujours souffrant. Oui, j'ai mal ici, oh juste un peu , mais quand même, comment cela se fait-il que ça ne passe pas, c'est long, et puis l'ascenseur est en panne (six étages à pied), je ne suis pas en arrêt de travail (idéal pour une cheville douloureuse !). Bref, des malades de rêve avec une confiance au traitement douteuse et une patience nulle, le tout avec une intolérance totale face à la douleur, surtout lorsque l'on a un fils (ou un frère) étudiant en médecine. Emmanuel nous arrive donc fatigué, l'air déconfit, harassé physiquement et psychiquement. Pour clôturer ce tour de banc où nous prenions un café, je devais m'inscrire un peu plus tard à ce tableau avec le fabuleux score de 60 % de réussite en QCM, ceci trois mois avant l'examen fatidique. À ce tarif là je voyais déjà l'internat s'envoler à tire d'aile, me laissant seul dans ce cloître du XVIième siècle des Cordeliers. Le bon Emmanuel essayant tant bien que mal de me réconforter, mais rien à faire, je ruminais doucement et broyais du noir. La soirée qui devait être studieuse, s'est en fait soldée par :

  1. Finir plus tôt que prévu vers 18 h. pour aller photocopier quelques annales,

  2. Dîner très correctement au restaurant d'Oggi, au lieu d'aller en conférence, (c’est vrai qu’elle était nulle puisque c’était de l’infatraix non fait par Valérie Bionne).

  3. En conclusion, c’est qu’après avoir bouffé, on était cuits par la digestion qui annihilait toute velléité de travail.

Emmanuel n’aspirant qu’à aller se coucher, nous nous sommes donc quittés en promettant de se revoir le dimanche suivant pour le Requiem de Fauré. Rentré chez moi et m’apercevant qu’il n’y avait rien d’autre à faire un samedi soir, Cité Voltaire, (où ils ont installé aujourd’hui huit panneaux d’interdiction de stationner) que d’écrire une modeste prose telle que celle-ci afin de canaliser le spleen d’un soir...

« Il y a des jours et des lunes », un très beau film de Claude Lelouch diffusé récemment à la télé. Pour une fois, un bon programme, si rare. Cette soirée me fait penser à ce film qui retrace, il est vrai, une part de vie commune à chacun d’entre nous. Des bons jours et des moins bons, et cela d’un jour à l’autre. Cela rythme notre vie entre deux pôles. Ces deux pôles sont naturels. Il y a chez tout le monde, une évolution sinusoïdale entre un état d’esprit triste et une jovialité relative. La maladie maniaco dépressive n’est d’une exacerbation de cet état, mais avec une amplitude plus grande : de la mélancolie à la manie, nous sommes tous des maniaco dépressifs relatifs. Le tout étant de ne pas se laisser submerger par la tristesse et de maintenir le cap, quoi qu’il arrive.


Dimanche 27 juin - 19 H

Après midi, pré-concert et post beau film sur Canal plus hier tard (ou ce matin très tôt) entre minuit et deux heures du matin. Un film chinois « Epouses et concubines » de 1991, filmé par un chinois, tourné en Chine en été et en hiver. Les tuiles vernissées sous la neige, la solitude et le silence de ces grandes demeures chinoises. La musique surtout, cette musique d’opéra, cacophonique et inécoutable, mais tellement typique et unique, exactement le même genre de musique que l’on avait eu à l’Opéra de Pékin. La Chine demeure et demeurera pendant longtemps encore, mon plus beau voyage. Ce film me jetait au visage une avalanche de souvenirs qui déboulaient en vrac de ma pauvre mémoire. Je revoyais ces temples bouddhiques, ces visages presque séculaires, mais toujours souriants après cent ans d’une vie rude, d’un dur labeur, d’un mode de vie précaire et d’un régime politique loin d’être démocratique. Les marchés grouillants de monde, les chinois assoupis aux heures chaudes de la journée et ces bâtisses aux tuiles vernissées, aux toits parfaits, aux murs droits. Une propreté excessive, une sobriété dans la décoration, des meubles travaillés, torturés, aux peintures délicates et toujours changeantes d’une poutre à l’autre. De ce silence, riche en images, sort un gargouillis d’oiseau solitaire et matinal. La douceur de vivre là-bas doit vraisemblablement atténuer les hivers rudes qui y sévissent. Même si l’hiver est rude, la neige tombe doucement en silence, sans déranger l’oreille mais en ravissant l’œil attentif.

En Chine, tout n’est que contraste : douceur et brutalité, silence et brouhaha. Le marché, avec le bordel immense, la Cité Interdite, calme et silencieuse dès que l’on s’éloigne des touristes. La Mandchourie rude, les jardins des mandarins de Suglon avec ses fleurs de lotus. Les militaires partout mais discrets, le sourire des gens et des enfants (visage de Bouddha et cœur de scorpion ?). C’est le problème avec les asiatiques, on ne peut pas deviner ce qu’ils pensent.

C’est bizarre comme je désire retourner dans les pays que j’ai visités ou que je souhaiterais connaître : Russie, Chine, Turquie, Yougoslavie, Hongrie. Pour y vivre un ou deux ans, quitter la France et renaître autre part - Pourquoi ? Sans doute une vie de vingt six ans est-elle suffisante pour savoir l’essentiel d’une vie terrestre ? J’espère que non.

Lundi 28 juin - 23 h.

La soirée d’hier a été une soirée retrouvailles après le concert. Concert qui en lui même n’était pas terrible : le Haendel était gonflant et le Requiem de Fauré était loin d’être transcendant. Après s’être réchauffés à remuer chaises, bancs et pupitres, nous avons retrouvé à la sortie de l’église, Pierre (Vidal) et les sœurs Roman. Passage chez Pierre et Betty dans leur nouveau logis (ils s’étaient fait cambrioler récemment) et dîner dans un restaurant italien. Là, ambiance différente des autres fois. Une page a été tournée, le temps a passé et les gens ont changé. Pierre et Bettina rêvent d’enfant, Anna a quitté Enricke, Sylvie en a marre de son boulot, Emmanuel et moi pestons contre la vie stérile que nous menons. Pierre reste plus silencieux que d’habitude (pressé de rentrer sans doute, car il part en vacances avec Christophe à Cassis, le lendemain à cinq heures). Bref, non pas ambiance morose, mais vague à l’âme, moins d’éclats de rire, légère anicroche entre Bettina et Emmanuel (inhabituel). Le feu d’artifice aux Buttes Chaumont égayait un peu la soirée, peu de temps car cela durait un quart d’heure. Petite consommation à la terrasse d’un café, puis bonsoir. Les deux amoureux étaient pressés de rentrer se coucher. Après avoir raccompagné tout le monde, la voiture me raccompagnait toute seule à Taverny vers deux heures du matin.

Aujourd’hui, peu, très peu de travail : Explication (ou plutôt tentative de justification)


29 juin - 23 h.

Journée une fois de plus sans travail. Décidément cela devient de plus en plus dur. Pour Emmanuel aussi d’ailleurs, il était vanné à partir de trois heures de l’après-midi. Il m’a donc abandonné à ma solitude livresque qui devenait ainsi encore plus pesante. Après avoir tenté de se donner du courage, qu’il fallait continuer à travailler, persévérer, de se dire que les autres travaillent et qu’il faut donc que tu en fasses autant si tu veux réussir, je parvenais rapidement à la conclusion habituelle et qui consistait à larguer les amarres de notre port d’attache des Cordeliers, pour des cieux plus engageants. Ces cieux plus engageants ont été de deux ordres ce soir :

- D’une part, une exposition de peinture sur Kikoïne au couvent des Cordeliers, donc dans l’enceinte de la Fac - Entrée quinze francs. Les tableaux modernes ne m’inspiraient pas trop, sauf deux : « La femme aux yeux bleus » de Modigliani, dont l’expression était surprenante. Un regard vide, couleur bleu ciel, l’aspect longiligne de cette femme, un arrière-plan sobre. Je ne sais pas pourquoi ce tableau me plaisait plus que les autres : le renom de Modigliani ou surtout le fait que la technique de peinture était radicalement différente de celle de Kikoïne. L’aspect longiligne des visages peints par Modigliani se retrouve dans le visage du peintre. Une photographie de Modigliani à la sortie de l’exposition montrait un visage assez long aux traits fins, aux contours nets avec des lèvres minces.

Le deuxième tableau était peut-être celui de Krenigne (je ne suis pas sûr), montrant une jeune fille avec une fleur à la main. L’éclairage et les couleurs claires du tableau semblaient faire sortir le visage et la fleur hors du tableau. Une sorte de troisième dimension.

- D’autre part, après être rentré chez moi, avoir écouté un peu les informations sur France-Inter et commencé à me morfondre sur la banquette devant l’aboulie complète dans laquelle je baignais, je rechargeais l’appareil photo avec une pelloche noir et blanc. Parti en chasse avec mon 200 mm.(la grosse bistouquette comme on l’appelle), j’étais persuadé ne pas trouver grand chose de terrible. Paris n’est décidément pas photogénique. Aucun problème pour photographier à Istanbul où à Pékin ! Mais à Paris, rien à faire. J’ai beau rechercher des sujets, une lumière, des thèmes, rien ne venait. Rien à voir avec hier. Je me suis donc contenté de rentrer, presque bredouille, mais après avoir apprécié une de ces nuits tièdes du début de l’été en s’asseyant sur la place de l’ Hôtel de Ville pendant que le jour tombe doucement ou en s’asseyant sur un banc public boulevard Voltaire, après être descendu à la Nation. Auparavant je m’étais tout de même fait la remarque comme quoi je remplissais mon univers solitaire par des photos de personnes que je ne connaîtrai pas. Des gens muets, inconnus, dont je ne connaîtrai jamais l’histoire, que j’aurai croisés 1/125ième ou 1/60ième de seconde. Il faudra bien tôt ou tard remplir ce vide par quelque chose de plus consistant. Le seul problème est que plus on attend, plus ce sera dur et plus cela risque de faire mal.

Samedi 3 Juillet 1993

Longue interruption de ce journal à partir de mardi soir, ceci étant dû à cette putain de nouvelle conf à Imp mercredi soir à Necker.

En gros :

Mercredi : cela ne va pas mieux, aboulie, apragmatisme le plus complet, envie de ne rien faire et même impossibilité de faire quoi que ce soit, sauf échapper à cet enfer solitaire et silencieux par n’importe quel moyen. Le moyen que j’aurais trouvé ce jour là était, après avoir essayé de travailler un peu le matin la conf de la semaine précédente et avoir jeûné comme un moine le midi, je filais au Virgin Megastore l’après-midi, à l’Étoile. Une heure à rester au rayon librairie, je suis ressorti de là pour cent soixante francs de livres :

Bref, je m’enfuyais de mon univers étudiant par des chemins littéraires (c’est mieux que la drogue). Chacun son truc. Je descendais les Champs Élysées à pied, tout nouvellement refaits (nouveaux trottoirs, parking souterrain). À Georges Clémenceau, un square sur la gauche m’offrait des bancs publics avec le théâtre de Guignol à coté, où des enfants criaient. Je commençais Roméo et Juliette pour retarder mon retour dans mon studio.

Un couple de Japonais donnait à manger à des pigeons, et un couple d’amoureux s’aimait tendrement en face de moi. Deux Roméos et deux Juliettes à des moments différents de la vie.

Ma Juliette, elle, était derrière moi, cinq ans auparavant. Je garde mon caractère de Roméo à cause de l’idolâtrie que je lui porte toujours. J’étais très pensif ce jour la, une autre belle journée de Juin, agréable et la vie qui s’écoulait goutte à goutte, mais qui prenait une autre dimension à partir du moment où on la regarde passer, comme une belle fille.

Vers seize heures, je rentrai récupérer les diapos de la Défense que j’avais déposées à la FNAC. Pas mal réussies dans l’ensemble.

Dix huit heures, coup de téléphone d’Emmanuel qui était à la fac. Pendant qu’il me téléphone, il voit passer Franck au loin. Je les aurais loupé tous les deux un peu plus tard, Franck n’étant resté que peu de temps. Conférence d’infectieux. Le soir, retour vers minuit. À une heure trente du matin, je ne dormais toujours pas. L’envie forte de rentrer à Taverny me prenait. Je le ferai demain.

Jeudi : Galère. Premier juillet, la queue pour acheter un ticket de métro, en plus j’avais oublié la carte de photocopie pour les annales 85/90. J’arrive aux Cordeliers vers dix heures trente, trop tardif pour commencer une série d’annales. Bilan de la journée : photocopies le matin, long déjeuner dans le jardin du Luxembourg, un peu de travail entre quinze heures et dix huit heures avec Emmanuel chez moi à sous-coller, et retour à Taverny le soir. Pesée le soir : soixante et un kilos (trois jours plus tard, j’en faisais soixante trois - c’est infernal !).

Vendredi : après être rentré dans la maison parentale avec l’espoir d’une meilleure capacité de travail, j’ai pu effectivement travailler un peu sur l’orthopédie (luxation de l’épaule, fracture, ...). L’après-midi, panne sèche, ça recommence, on glandouille un peu, on essaie de faire tout ce qui peut vous faire penser à autre chose. La journée du samedi n’était pas mieux, celle du dimanche non plus. Bref, une semaine complète nulle. Seul élément : Emmanuel m’a téléphoné ce matin pour m’annoncer qu’en fait, on serait moins nombreux à se présenter à l’internat : moins de quatre mille - deux mille cent cinquante reçus. Cela me met un peu de baume au cœur.


Lundi 5 juillet 1993.

Bizarre, vraiment très bizarre :

Je rentre de Taverny. J’y étais encore ce matin. La journée avait d’emblée, très très mal commencé. Réveil à 8 h. J’émerge à 8h.30 après trois sonneries de réveil. Je me lève, la porte de la chambre de JC est fermée. Je descends, j’ouvre la porte d’entrée, sa R25 est toujours là. Visiblement il ne s’était pas réveillé et était en retard. Maman dans la cuisine, s’en était déjà aperçue. Puis, le clash ! JC se fait remonter les bretelles, se braque et va prendre son café tout seul. Il est vrai que maman n’y était pas allée de main morte : « Tu vas te faire virer », « ce n’est pas la première fois », etc. Pour la première fois (ou l’une des premières fois, il y a déjà eu quelques antécédents), j’ai sermonné ma mère rudement, sans heurts mais à contre cœur, surtout le matin. De son côté, une insensibilité totale, froideur, raideur du visage, pas une larme. Elle fondrait en larmes s’il s’agissait d’elle même, mais là : rien. Une attitude très égoïste lui disais-je : JC est passablement dans la merde ces derniers temps (un collègue plus ou moins fou lui chercherait des noises, paraît-il. On pourrait non pas l’en sortir, mais tout au moins ne pas l’enfoncer. Maman au contraire, très impulsive comme JC, met les pieds dans le plat, éclabousse tout le monde à qui mieux mieux et persiste dans son obstination. Mon père, stoïque, pas un mot. Il a visiblement une grande habitude de ce genre de situation et les traite avec le plus grand mépris. Bref, sale matinée, tout le monde se faisait la gueule.

Heureusement, j’avais donné rendez-vous à Christophe la veille à 9h.30 à Frépillon. Bronzé, sa mère à la bourre, son père émergeant sur le coup de dix heures. Heureuse retraite ! On discute un peu, puis je m’emmerde à brinquebaler des caisses de livres russes à la déchètterie. Je fais le chauffeur jusqu’à la déchetterie, et pour parfaire le tout, cerise sur le gâteau, Christophe n’avait pas assez d’argent et me taxe de cent francs. Le brave Renaud, il a bon dos, tout cela parce qu’il le veut bien. Mais quand même, il y a des fois, cela pèse un peu.

Retour à la maison vers 12h.30. Déjeuner. Maman va chercher 4.000 francs à changer en livres sterling à la Banque de France. Je le ferai à Paris.

Départ vers 14 h. J’essaie de choper le train de 14 h.27. Là, c’était vraiment le comble. J’arrive à la gare vers 14h.15, un connard (une pédale en plus) était en train de bloquer l’unique guichet pour la réservation d’un putain de billet pour ses vacances de merde, à se faire bourrer le cul. À peu près dix personnes attendaient. Quelques uns essaient le distributeur automatique. J’attends. Je craque à 14 h.25. Je vais au distributeur. Là, trois personnes devant moi avec non seulement un robeer qui ne savait pas faire marcher la machine, mais en plus avec une machine qui ne marchait pas. Je commençais à écumer doucement. Je sors un peu de la gare prendre le frais pour se calmer, je reviens, pareil, et le train de 14 h.27 me passe sous le nez ! Je parviens enfin à prendre un malheureux ticket (où va l’honnêteté) qui ne sera même pas contrôlé par la suite. Il y a des fois, je suis vraiment trop con ! Entre temps, pour me réconforter au minimum, j’avais pris la peine de monter à l’église et dans la forêt, histoire de finir la pellicule N & B que j’avais dans l’appareil photo. Le vieux Taverny, l’église du XIIième siècle, le cimetière, la forêt avec le soleil et le vent. Je revivais un peu sous des auspices plus favorables et moins stressants.


Jeudi 8 juillet - 12 h.

Moins de temps à consacrer à ce journal. En un sens, c’est bon signe, cela signifie plus de travail actif. C’est vrai que cette semaine a été autrement plus profitable du point de vue travail. Matinée, journée, soirée bien remplies, l’orthopédie est finie, tous les QCM d’immuno ont été faits plus sous-colle de dermato avec Emmanuel. Bref, une bonne semaine. Depuis lundi en fait, pas grand-chose à signaler :

Mardi - Orthopédie le matin, changer 4.000 F en 505 livres sterling avant de partir en Écosse. Sainte Geneviève l’après-midi. J’y rencontre Pierre et Emmanuel, ambiance pas terrible. On discute peu, Pierre ne s’épanche pas trop sur ses vacances passées avec Christophe. Le soir, mini-engueulade entre Emmanuel et moi « Oui, tu mets une heure à choisir où aller bouffer, y’a du boulot, etc. ». Bref ; on a atterri (avec le choix d’Emmanuel) dans une gargote infâme tenue par un gogol raciste,- Le soir, dermato.

Mercredi - Je reste chez moi. Annales. Conférence le soir où il y a énormément de monde. Tant mieux, on risque moins de passer au tableau. Le soir, lecture de John Irving : « Liberté pour les Ours ». Pas mal comme roman. Cela m’effrayait tout de même de savoir que des types comme Hitler ont existé, existent et existeront encore. On envahit l’Autriche un beau matin sans autre forme de procès et on met ses petits copains au pouvoir. Inquiétant.

À midi, petit moment de bonheur simple : Repos de une demi heure à lire ce roman tout en surveillant la cuisson des pommes de terre et en finissant un fond de bouteille de Bourgogne qui commençait à ressembler à du Porto. Bonheur simple, bref, solitaire, mais qui montre que l’on n’a pas besoin d’une Jaguar de 500.000 f. en poche pour être heureux quelques instants.

Jeudi - (aujourd’hui) : fin QCM immuno. J’ai téléphoné à Taverny à neuf heures trente. Maman s’est expliquée avec JC. À priori, pas de problèmes pour l’Écosse. « Ambiance amicale » m’avait-elle laissé sur mon répondeur téléphonique. Ouais, on verra ça !


Vendredi 9 juillet - 12 H.15

Départ demain pour l’Écosse. J’ai rangé tout le bordel qu’il y avait ici avant de partir. Le chauffe eau a eu la bonne idée de tomber en panne le jour de mon départ et un jour d’été. C’était la galère en janvier quand il a fallu le changer. Quelques jours en hiver sans eau chaude, c’était dur. Ce voyage devrait bien se passer. J’espère bien libérer les parents de leurs habitudes, ils pourront ainsi profiter du voyage : conduite, cuisine, vaisselle, vider les chiottes... La dernière fois sans doute que l’on part à quatre. Cela devrait bien se passer, en tous cas, en cas de coups durs, je tâcherai de calmer le jeu pour éviter que les deux protagonistes habituels ne se tapent dessus et foutent le voyage en l’air. Je les mets tous les deux dans le même sac car aucun n’est prêt à faire des concessions à l’autre. Enfin on verra si, avec l’âge, on peut s’améliorer après quelques années antérieures assez houleuses. La rancune disparaît, mais les souvenirs restent quand même.


Dimanche 11 Juillet 1993

Premières notes d'un voyage au pays celtique. Comme d'habitude, quelques notes éparses, le tout étant reconstitué au retour. Samedi: lever tôt à 7h00, départ à 8h, pas de problèmes ; chacun conduit à tour de rôle. On serpente sur nos petite routes françaises nous faisant découvrir un Nord assez joli, mais dont les baraquements rappellent fortement les corons. Déjeuner dans le camping-car. Une heure d'arrêt dans une impasse avec … droite un parc joliment aménagé. Le bruissement des arbres (des trembles) calmant l'énervement de la route. On rattrape l'autoroute pour avancer plus rapidement jusqu'à Zeebruge. Passage de la frontière sans encombres, et halte à Brugge dans un parc que les parents connaissaient. En fait, pas grand chose à voir. Trois petits tours, et puis s'en va. Le soir, arrivée à Zeebruge à 16 heures et début de l'embarcation à 17h. Entre temps, on avait été légèrement retardé au passage de la douane à cause de la perte (volontaire) de la carte d'identité de Jean-Christophe. Le ferry: grand, cinq ponts, du vent plus qu'il n'en fallait, des passagers très hétéroclites, des punks au vieil anglais dans son Austin décapotable. La traversée : 12 heures, un gros repas du soir self-service et le soir, pas grande animation, même au lounge où nous avions pris un apéro (1 bière = 98 penny). Coucher vers 22h en raison de la fatigue, du manque d'animation et de notre manque de conversation. Le matin, débarquement avec des douaniers qui devant l'affluence semblaient reculer d'horreur et laissaient à peu près passer tout le monde. Le reste de la journée: énormément de route. On a loupé York, petite vue sur Helmsley avec des maisons anglaises décorées comme des poupées. Puis, on grignote les étapes une par une à 50 km/h. De la pluie alternant avec le soleil et JC qui chauffait comme on conduit un poids-lourd. En tout cas, la conduite à gauche, c'est dans la poche. On passe la frontière entre l'Angleterre et l'Ecosse avec un panorama sublime. Une lumière incomparable, des collines de toutes les couleurs et un paysage très sauvage. Le soir, camping où un sympathique anglais avait causé un peu avec moi alors que je me tapais la vaisselle.


21 juillet 1993 - Dieppe - 3 H 25 du matin

Rendez-vous avec soi-même.

Une envie que j’avais depuis une éternité - classique mais agréable - mettre les clés de contact et juste foutre le camp de cette pesanteur parisienne. Il suffisait d’y penser, je l’ai fait.

(au fait : premier passage de flic devant la voiture garée face à la plage).

Nous sommes rentrés d’Écosse lundi après-midi vers quinze heures. Que dire de ce voyage : Tout d’abord, le Nord de l’Écosse est en lui-même fabuleux. J’espère me souvenir longtemps de cette balade dans les Grampians mountains. On avait stoppé le soir tard, on avait du mal à trouver un parking tranquille pour le camping-car. Contemplant ces paysages uniques, je m’étais mis en tête de chausser une paire de bottes et de m’y balader au petit matin. Je couchais à côté de JC dans le fond du camping-car et j’avais mis mon réveil à six heures. Après s’être couché, je m’étais ravisé et j’avais déprogrammé le réveil, me disant que je me ferais allumer si je réveillais tout le monde trop tôt. Le lendemain, réveil spontané à cinq heures quinze, sans doute du fait du jour très précoce et sûrement à cause du fait que je m’étais mis cette idée fixe dans la tête. Je m’habille chaudement, j’enfile les bottes à bateau, sac à dos avec appareil photo, je réveille un peu les parents au passage, et c’est parti. Trois heures de balade dans ces montagnes pelées, désolées et solitaires, mais tellement splendides. Après avoir traversé une petite rivière, passé sous le pont de la route enjambant cette rivière, et monté une échelle permettant de passer au dessus des clôtures, je me retrouve dans un champ immense avec une végétation typique, broussailleuse (de la bruyère), des lapins qui courent partout, et des moutons au loin. J’avance un peu péniblement parfois à cause de la végétation et de la pente de la montagne, douce mais raide. Au pied de celle-ci, voyant son étendue, je me ravisai et optai pour une petite colline adjacente et plus abordable - sinon j’en aurais eu pour des heures. Après une heure et demi de marche, je me retrouve au sommet de cette colline pour contempler le plus beau spectacle que je pense avoir jamais vu. Huit rangées de montagnes alignées, la tête dans les nuages, un vent énorme à ne pas vous faire tenir sur place, des nuages lourds chargés de pluies qui déferlent le long des pentes, un loch au fond, une lumière tamisée faible et le hurlement du vent à mes oreilles. On se serait cru au début de la Création, j’étais le premier humain sur Terre. J’aurais pu rester des heures là haut, j’aurais voulu continuer, marcher toute la journée dans ce pays de légende, croiser sur mon chemin Mac Beth ou un lutin, tout aurait pu être possible. Je devais cependant redescendre car l’heure avançait. C’est le souvenir le plus marquant que j’ai de ce voyage, le retracer entièrement à quatre heures du matin m’est difficile à cause de la fatigue. De toute façon, décrire ce pays est superflu car c’est impossible. Il faut y être, et j’y retournerai seul : dans les Highlands, à Skye sur les Cuillins, à Ciapalinter partout où c’est possible, coucher à la dure, petite tente et bon sac de couchage. Ne pas avoir peur, car il n’y a rien là bas, pas un habitant, (sauf les lapins et les moutons, gare au bélier).

La valeur de la vie prend vraiment une autre dimension dans ces conditions, c’est là où on l’apprécie le plus. Quitte à vivre là bas dans un état de misère le plus complet. Mais attention à l’hiver. Si tous les habitants de cette région l’ont chantée c’est qu’ils avaient de bonnes raisons.

Le voyage en lui-même : l’Angleterre est vraiment une campagne semblable à la France, très verte. Seule particularité : les pots de fleurs partout sur les maisons, les gazons tondus impeccablement. Cinquante six millions d’obsessionnels, je prenais mon pied.

Beaucoup de route, trop de route. Les parents et JC : des bonnets de nuit : couchés à huit heures du soir : pour les soirées sympa et la drague dans les pubs, c’était pas vraiment ça - le Loch Ness décevant - Edinburgh très joli - Glasgow en quatrième vitesse sous la pluie - île de Skye : vue trop promptement.

Bref à se faire : Seul pendant au moins quinze jours minimum.

À part ça :


Jeudi 22 juillet 1993 - 23 H.15 Paris.

Comment peut-on être aussi tourmenté à vingt six ans. Je viens de lire le début d’Aziyadé de Pierre Loti. Un récit fabuleux, d’une écriture superbe, d’un style incomparable, surtout lorsque l’on connaît Istanbul. Mais quelle âme triste, sombre, c’est pire que moi, alors qu’il avait le même âge (1876) Tout est dépeint en noir, l’athéisme, le refus de croire en une amitié, le refus de l’amour. Ne prendre que les plaisirs, vivre et puis mourir. Et puis la lettre superbe de sa sœur, page 89. Quelle beauté de style, le XIXième siècle était vraiment une toute autre époque. Je n’ai jamais vu un roman écrit par une âme aussi noire : la dépression à tous les étages. Cette compulsion pour la solitude totale dans les endroits les plus glauques en plus, (Eyüp) le négativisme face à l’avenir, l’égoïsme : les autres n’existent pas. Très beau style littéraire, mais quel vague à l’âme, sans doute à cause de la vie militaire - de son passé de souffrance, auquel il fait constamment allusion, de ses soirées mornes dans une cellule métallique glaciale d’un cuirassé de l’époque. C’est vrai qu’Istanbul a eu le temps de changer depuis, mais je n’avais jamais ressenti les impressions qu’en décrivait Loti.

En tous cas, la lecture est vraiment un plaisir incomparable. Pouvoir découvrir ce que les autres ont laissé en héritage de leurs pensées.

Une remarque : J’ai l’impression que les gens mornes, ne trouvant pas de plaisir ou de but à la vie, sont pour la plupart, des athées. Il semblerait y avoir une relation de cause à effet (Loti, Jean-Christophe...) Le problème est de savoir qui est responsable de qui ? Etant déçu par la religion, n’en ayant pas trouvé le réconfort attendu, ils sombreraient alors dans le pessimisme le plus complet qui envahirait leur vie. Ou l’inverse : le défaitisme par nature interdirait la possibilité d’un bonheur présent et au delà.

Sinon, aujourd’hui et hier : sacrées journées !

Hier mercredi 22 - Rentré de Dieppe crevé ! Je suis parti de là-bas vers six heures du matin après une nuit blanche. Balade sur le port où un Ferry avait accosté (Le Stema London en direction de New Haven) - puis, lever de soleil à cinq heures sur la jetée où étaient quelques pêcheurs. Intenses moments, simples mais brefs où l’on a envie que cela ne s’arrête pas par appréhension à se replonger dans la dure réalité quotidienne. J’avais voulu au retour passer par Rouen par la N27. Bien m’en a pris : le bordel, la puanteur, la laideur comme je n’en n’avais jamais vus au port de Rouen. C’était Brazil, on était en 1984. J’ai tourné une heure sans carte routière, me guidant aux panneaux indicateurs qui me faisaient tourner en rond. J’ai enfin pris l’A13, j’étais crevé, vidé, je conduisais presque en dormant (très dangereux). Halte à un café, un chocolat et un expresso, deux fois quatre francs. Deux péages, un à treize francs puis un à huit francs. C’était une escapade agréable, mais qui revenait cher.

De retour à Paris, embouteillages, perte de temps. J’arrive chez moi, je m’écroule sur le lit et dors jusqu’à seize heures (j’avais oublié de mettre le réveil). Je rejoins Emmanuel et Pierre en biblio : café, petit compte rendu de l’Écosse qui semblait ne pas intéresser Pierre, puis conférence à IMP où, surprise, j’étais classé premier sur trente au ramassage des copies (fièvre typhoïde). Le héros d’un jour !

Le soir, retour à Taverny pour chercher un Pekly et des fusibles ; le chauffe-eau était en panne.

Aujourd’hui : lever à sept heures Je dis bonjour à Claire qui était à Taverny depuis la veille, j’avais croisé entre temps JC, des disquettes à la main pour pirater des logiciels au CEA. Petit tour à la Bricaillerie pour les fusibles. À mon retour, mon père en train de faire sa gymnastique, triste, l’air grave, fatigué, une larme au coin de l’œil : Mamie est en train de mourir doucement et ça le mine, c’est normal. Il en sera de même pour moi quand ce sera le tour de ma propre mère.

Je pars vers 10 h.30, je démonte le chauffe-eau - la résistance était foutue, un fil de coupé. Je descends Bd. Voltaire au magasin de pièces détachées, heureusement tout proche : pièce de rechange à 76,98 F. Je finis le montage à 15 h. Ça marche.

- 15 h - 16 h : diapos de l’Écosse à la FNAC et emprunt de deux livres à Saint Antoine (prêts vacances).

- 16 h. 18 h. : travail un peu. À 20 h. je craque après cinquante QCM et me plonge dans Pierre Loti.

petite note : en partant pour l’Écosse entre Paris et Zeebruge, je voyais les Siggy et des Graff partant avec leur moto et leur fille sur la selle.

Mais cout, pourquoi t’es-tu fait buter aussi stupidement ? Putain de guerre et putain d’époque que celle-là.


Vendredi 23 juillet - 14 H 30

Où est mon Aziyadé ? Je l’aurai trouvée et perdue en cette année 1989. Année fabuleuse où tout me réussissait. Amour en février, succès aux examens, USA pendant l’été, je retrouve Valérie de septembre à décembre. Puis fini. C’était la première fois que je goûtais au bonheur qu’a connu Loti en d’autres lieux et à une autre époque. Mais l’histoire se réécrit de façon immuable à travers toutes les générations. Il n’y a pas eu d’autres fois jusqu’à présent. Simplement deux accidents qui ont plutôt fini de manière triste, comme toutes les séparations en général.

Mais qu’est elle devenue. Je n’ose y penser.


Même jour - 23 H 45

Retour de conf. - un gars de dermato de Saint Louis, sympa. Bonne journée aujourd’hui, calme, tranquille et efficace.

Lever un peu tard : neuf heures. Deux cents QCM de gastro : 75% et quelques questions sur les orientations diagnostiques ; puis break à seize heures : courses et diapos de l’Écosse à la Fnac. Je les ai revues deux fois. Décidément, c’était vraiment un beau pays. Qui sait, en octobre, après les examens, une petite semaine là bas, solitaire, loin de notre brouhaha occidental.

Ce soir, je suis rentré à pied : pas de métro sur la ligne 6. À l’aller, le métro était coincé à Nation, un message par haut parleur nous indiquait la paralysie totale du trafic. Un petit bonhomme chauve et moustachu s’est mis alors, en guise de représailles, à tirer systématiquement toutes les sonnettes d’alarme de tous les wagons. Sans doute pouvait-il alors expurger une envie qui le tenaillait depuis longtemps. Là, il pouvait opérer en toute liberté. Vive les compulsions libres !

Je me replonge voluptueusement dans Loti avant de m’endormir.


Dimanche 25 - 0 H 40

Pas de réveil ce matin (Loti jusqu’à une heure), résultat : levé à midi, matinée de boulot nul, un peu de travail entre treize heures et seize heures, puis Emmanuel jusqu’à vingt heures pour une sous-colle de dermato. Concert classique à entrée libre sur le parvis de La Défense, face à la grande arche : le Requiem de Verdi avec l’orchestre de Paris et des solistes dont la mezzo faisait partie de l’opéra de Bastille. Pas terrible, du fait du volume énorme, du manque de sonorisation, du vent qui faisait tournoyer le son et les partitions des choristes. Les projecteurs attiraient les moustiques et compliquaient leur travail. À coté de moi, un gros fan de Verdi qui battait la mesure (un gros porc) et à droite d’Emmanuel un couple de bourges dont Monsieur devait avoir l’habitude de ramper devant Madame. Elle : une chieuse, râleuse, sèche comme une trique et fumeuse. Lui : un gros chauve qui regardait en direction opposée du concert (ça le barbait, et il avait été vraisemblablement amené de force par Madame). Madame fermait les yeux pendant les moments les plus lyriques : c’est beau de faire semblant de s’intéresser à la musique classique.

Entre temps, conversation intéressante avec Emmanuel sur la terrasse d’une pizzeria :

1) il semble moins réfractaire à l’idée d’être simple médecin généraliste : Scoop inédit. Son opinion était radicalement différente il y a six mois.

2) je lui ai parlé de Loti, et il a discouru sur la tenue d’un journal en général où il insiste sur l’intérêt de mettre des informations sur les moments politiques de l’époque (ce que fait Loti); exemple : guerre du Golfe, Afghanistan, chute de l’empire soviétique, guerre en Yougoslavie.

En effet, cela aurait un vif intérêt, pour le regard du futur sur le passé (c’est l’intérêt de ce journal).


Lundi 26 juillet - 12 H 25

Journée cool hier, passée en famille agrandie : Claire et Eric étaient là, à déjeuner et à dîner. Un dimanche à la campagne où on avait plutôt tendance à s’emmerder.

Loti cependant restait fabuleux à lire, à réfléchir, en comparant avec l’Istanbul que j’ai si peu connu.

L’arrivée à Istanbul par le Bosphore, les minarets, les dômes. Il n’y a plus les caïques, des ponts nouveaux traversent la Corne d’or de part en part, les vieux quartiers en bois ont brûlé. Mais Taxim et Galata restent, le grand Bazar est toujours le bordel, les muezzins hurlent toujours la même chose à la même heure. Le soleil, la chaleur et les brumes matinales sont toujours au rendez-vous. C’est toujours dur de s’attacher à des lieux ou à des gens. Avec le recul, cela ne fait que toujours approfondir le sentiment de malaise que cela engendre.


Mercredi 27 - 23 H 30

Plus je lis et moins j'écris. Après avoir été enthousiasmé par Pierre Loti, je me suis jeté à corps perdu dans l'Histoire du Juif errant de Jean d'Ormesson. Une légende enviable. Être immortel, tout savoir sur tout, avoir tout vu, tout entendu. Faire l'amour à des centaines de femmes, et puis régler ses comptes avec le Créateur le jour de la fin du monde. 1993 ne ressemble pas pour le moment à une fin du monde, si ce n'est quelques événements (je suis ici les conseils cités plus haut) :

- La guerre de Yougoslavie depuis deux ans, après la chute du bloc communiste. C'est reparti pour un tour, les Serbes et les Croates se tapent dessus. Ce ne sera pas la première fois. Un bourbier pour l'Occident. Récemment, les casques bleus français se sont pris une bombinette sur la gueule.

- Ce matin (ou plutôt hier soir) série d'attentats à la voiture piégée en Italie, à Milan et à Rome (la basilique Saint Jean de Latran du XVIième siècle a été endommagée). Bilan : cinq morts à Milan ; des pompiers qui avaient été appelés parce que la voiture fumait ! On accuse un peu tout le monde : la Maffia bien sûr, surtout avec les déboires qu'elle connaît actuellement : l'opération « Mains propres » s'étant soldée par le « suicide » de ses dirigeants, les politiques qui n'avaient pas intérêt à ce que les révélations sur la corruption aillent plus loin, les loges maçonniques. On accuse même les services secrets italiens qui tendraient à déstabiliser le gouvernement (explosif T4).

- Le raid israélien sur le Liban Sud : on les pilonne tous les jours (en les prévenant auparavant) pour semer le désordre dans le Hezbollah toujours en place là bas et qui régulièrement envoie des mortiers du côté d'Israël. Les Juifs en ont bien marre, ils ont la réplique facile. Opération « règlement de compte ».

Plus près de chez nous, deux événements :

- la mort de Francis Bouygues samedi soir, le jour du Requiem de Verdi, sous sa propre arche

- les déboires de mon ancien chef de service : Sraer accusé d'avoir illégalement procédé à des greffes d'organe. Encore une histoire fumeuse avec, vraisemblablement, des dessous de table conséquents.

Je me souviens, à Terrau, beaucoup d'italiens venaient se faire transplanter. Les mafieux pleins aux as devaient allonger pour vivre quelques années de plus.

Activités à Paris : RAS. Biblio hier à Descartes, soirée avec Emmanuel (LAL et LAM) - aujourd'hui resté chez moi, travail conf le soir (seul car Manu avait déclaré forfait, il a la crève).


Paris, samedi 31 juillet - 11 H 30

Pierre m'a réveillé ce matin à dix heures par téléphone ; il m'appelait car il n'avait pas au fond de lui même la conscience tranquille : il avait téléphoné à Christophe la veille et lui avait annoncé notre intention de partir à la mer un week-end d'août. Encore un projet échafaudé au cinquième étage du centre Beaubourg, comme tous les mois d'août de chaque année, et qui risque de ne pas voir le jour. Pierre se sentait coupable de lui en avoir parlé sans m'en avertir : quel anxieux ce Pierre, il doit se torturer l'âme régulièrement avec des petites choses qui nous paraissent insignifiantes mais qui, pour lui, ont une importance capitale. Bref, Pierre est resté et restera un très bon ami avec qui j'aurai passé des étés agréables alors que nous étions tous les deux perdus dans la solitude Parisienne. Paris reste une ville agréable, mais hostile pour qui ne la connaît pas.

Il n'en reste pas moins que l'on reste un groupe de vieux garçons irréductibles ou tendant à le devenir :

- Pierre, 27 ans, seul. Ne veut pas se marier à l'exemple de ses frères. La mère, omniprésente, plénipotentiaire, veille sur le dernier fils.

- Christophe, 28 ans. Voyageur, baiseur, reste en France et chez ses parents à toucher tranquillement les Assedic.

- Franck, 27 ans l'année dernière, d'où son départ à l'armée ; en fait c'est celui sur lequel je sais le moins de choses.

- Emmanuel, 26 ans, chez ses parents ; a largué sa pharmacienne, aurait plutôt tendance à mener une vie de Don Juan.

- Christophe, le frère d'Emmanuel, 28 ou 29 ans, est décidé, lui par contre, à quitter le cercle familial.

- Mon frère Jean Christophe, 29 ans, tout pour l'informatique, rien pour les voyages, s'enfonce à Taverny sans que personne ne vienne l'en sortir (il se complaît d'ailleurs dans cette situation tranquille).

- Moi. Après avoir bientôt fini l'histoire du Juif errant, l'idée de mort m'obsède encore plus régulièrement. Il y a quelques jours, je me disais : « Maman tu m'as mis au monde, j'ai une vie à ma disposition et je ne sais pas quoi en faire ou comment l'utiliser à bon escient ». Pendant ce temps coule la Seine, passent les secondes, et je n'ai toujours pas trouvé de réponse.


Taverny, lundi 2 août - Midi

Week-end court, car il se limitait à ce seul dimanche, à mener une vie de « vieux garçon obsessionnel » comme diraient certains. La journée de dimanche fut assez longue puisqu'elle a débuté à six heures du matin, pour finir au delà de minuit (une heure du matin). Entre temps, que s'était-il donc passé.

- Mon lever matinal s'expliquait simplement par mon envie de vivre un peu plus longtemps : des heures de sommeil en moins, c'est un peu plus de vie en plus (ne pas abuser, sinon on termine sur les rotules) - partir de Paris un premier août très tôt, la capitale déserte, quelques couples qui partent sac à dos pour les vacances. Le temps était au beau fixe pour vingt quatre heures. Cela commençait bien.

Je finissais l'histoire du Juif errant dans le train de banlieue avec dix minutes d'arrêt sur un banc, face à la gare de Taverny, pour finir les trois ou quatre dernières pages avant de rentrer. Je refermais le livre, pensif, et me disais que cette histoire est en fait un hymne à la vie, malgré toutes les vicissitudes de l'histoire des hommes. Le Juif n'aspire, lui, qu'à mourir, mais pousse ses interlocuteurs à vivre intensément leur courte vie avec le plus d'amour possible.

L'amour est l'antidote de la mort. Le bonheur, c'est d'être vivant. Même si une vie peut se limiter à une cascade de déboires et de malheurs utopiques, n'est-ce pas ? C'est pourtant ce que je pense. Je préférerais vivre 2.000 ans comme un galérien plutôt qu'un an comme un roi. D'autres personnes diraient exactement le contraire. Mais le monde est ainsi fait, une chose et son contraire.

J'ai commencé ce livre lundi, je l'ai fini dimanche. J'avais, grâce à cela, passé une bonne semaine qui, de plus, était bien remplie de travail efficace.

Les parents étant partis à Sainte Croix, la maison est vide sauf deux frères et deux chats. J'ai donc passé ma matinée à nettoyer une cuisine qui m'apparaissait comme dégueulasse. L'après-midi, on sombrait dans le dépit en constatant, après démontage avec JC de la partie arrière de la boîte de R20, une bouillie de ressorts augurant d'un avenir funeste pour cette voiture.

Le soir, après avoir fait un gâteau basque pour le thé, je me replongeai dans la lecture avec Gorki : « Enfance ».

Les programmes TV étaient nuls pendant l'été. À la limite tant mieux. J'appelais Christophe à vingt trois heures. Au téléphone, il avait une voix bizarre. Evidemment : il s'était bourré la gueule à la vodka avec leur ami Valery. Ils s'étaient trompé dans les mesures pour l'écart entre les baguettes soutenant les tubes du toit qu'ils retapent. Tout était donc à refaire. Ah les Russes !


Même jour 22 H

Décidément, pour travailler ici, c'est pas terrible : pas envie, du bruit dans la rue quand je travaille dans la cuisine. C'est plus bruyant qu'à Paris. En plus, un soleil généreux qui vous pousse à vous faire dorer sans penser à rien d'autre. Bref, de midi à six heures en gros, j'ai revu quelques confs de gastro, entrecoupé de divers essais de break : bouffe, jardin, TV, etc. À un moment je me demandais si mon psychisme ne risquait pas de craquer à force de se faire chier à bosser des trucs barbants. « Tu n'as pas envie, oui mais il faut que tu le fasse, bosse, vas-y, ne t'arrêtes pas sinon tu le paieras en octobre ». J'avais l'impression un instant d'être sur le point de faire un mini-clash psychiatrique, genre éclat de colère, bouffée délirante aiguë, révolte massive, fuite en avant.

Aujourd'hui, il y a eu un crack bien réel celui là, mais d'un tout autre ordre : économique. Le SME (Système Monétaire Européen) est au bord de l'éclatement. Le franc s'est mis en retrait du SME, les banques centrales ont cédé devant les spéculateurs, le franc a dévalué, la baisse des taux d'intérêt devrait suivre. L'Europe recule, ou du moins a arrêté sa progression. Chevènement est aux anges, et les socialistes montent au créneau.

Après quatorze ans de stabilité monétaire, c'est la première fois que se produit une crise aussi importante. Je n'y pige pas grand-chose, mais Maastrich a du plomb dans l'aile.


Paris, mercredi 4 août 16 H

RAS si ce n'est :

- retour à Paris hier matin avec fin de Gorki (Enfance) vers midi.

- travail à Paris V l'après-midi où je rencontre Manu.

- sous colle de gynéco le soir, avec lui. Il m'exaspérait durant le trajet en bus en essayant de me faire rentrer dans ses combines. Crac des confs l'année prochaine pour gagner du fric, refaire les concerts. Il me reprochait de ne pas faire de projets un ou deux ans à l'avance, de ne pas voir plus loin que le bout de mon nez. Et alors, si c'est pour faire des rêves utopiques dans un avenir inconnu, où est le problème ? Bref, il me pompait l'air, et je montai les escaliers au 16 cité Voltaire en soupirant. On continuait à en discuter pendant encore un quart d'heure, puis il finissait par lâcher prise. Par moments, je dois avouer qu'il m'est un peu pénible. C'est normal au bout de huit ans d'amitié, tout ne peut pas être parfait.

J'ai fait la connaissance ce soir même de la nouvelle locataire d'à coté, dans l'ex-appartement de Mme Bouley : Annick Devanoigne, une antillaise pas très jolie, mais sympa à première vue.

Le soir, deux coups de téléphone : Pierre, et Christophe qui me demandait de me renseigner sur un médicament : Amlor.

Puis, je commençais à dévorer la Bourgogne du début du siècle en partant à la chasse à la Billebaude avec Henri Vincenot. Encore un écrivain qui retraçait son enfance, comme Gorki. Mais l'ambiance entre les familles Russes et Bourguignonnes sont radicalement différentes.

Ce matin, perte de temps à essayer de trouver un Vidal 93 pour y dénicher l'Amlor ; ce qui n'aura servi à rien, sauf à me balader.


Taverny, dimanche 8 août - 14 H 25

Week-end prolongé à la campagne, de vendredi à lundi. La conf du vendredi devant être assurée par la pétasse rhumatologue. Le sort en était jeté, ça sautait. J’avais donc négocié mon retour prématuré, Emmanuel y voyant une occasion de ne rien foutre. La dessus il n’avait pas vraiment tort.

Résultat, jeudi : Biblio habituelle et sous colle de gynéco le soir. Le vendredi matin, je me levais tôt à six heures comme pour un dimanche et j’atterrissais à Taverny à huit heures. Travail régulier pendant la journée, puis je billebaude le soir en 1920. Le lendemain matin, je finissais ce livre fabuleux avec lequel j’aurais passé un bon moment : Best seller de 1978, ça se comprend. Dommage qu’il soit déjà tombé dans l’oubli de nos jours. Vers quatorze heures je rendais visite à Christophe qui m’apparaît torse nu dans sa carrure d’athlète russe. Il me faisait part de son état d’esprit, non pas mélancolique, loin de là, mais plus simplement « amoureux ». Il avait fait la connaissance d’une jeune russe de dix huit ans, fille d’une amie de son père. Ils avaient passé la journée ensemble à discuter, se promener dans les champs de Frépillon à promener Bourka. Deux esprits semblables, proches l’un de l’autre s’amusaient à jouer avec les mots en sachant que leur aventure serait sans lendemain. (elle devait partir prochainement).

De mon côté je faisais part à Christophe de ma conviction d’être plus bourguignon que parisien même si je vis toute l’année à Paris et vais à Sainte Croix une fois par an. La Billebaude m’en avait persuadé ou du moins, corroborait ce que je pensais déjà. La vie tranquille, pure, avec un contact physique avec cette terre nourricière, comme avec une femme. Le froid de l’hiver, un feu de bois, un quignon de pain, une demi pomme et une tasse de thé. On rajoute une jolie femme dans tout ça et le bonheur m’est assuré pour l’éternité (terrestre). 4862, R25, smoking, compte de chèques bien garni, on s’en fout, on s’en bat les couilles (tant qu’on n’est pas dans le besoin).

Même si la Bourgogne est lointaine, j’aurais envie de m’en rapprocher pour y vivre un peu plus longtemps qu’une semaine estivale. Autun, Tonnerre, une bonne bouteille de passetoutgrain, un Clos Vougeot le dimanche, ça serait pas mal.

Je déteste Paris de plus en plus.

Le soir, retour à Paris en nocturne, pour une sous colle avec Manu. On prenait un pot vers vingt trois heures à Pigalle, face au Moulin Rouge, puis on a voulu aller voir quelques femelles vénales. Emmanuel a essayé une cabine à vingt francs. Stupide, trente secondes, une nana entre, te montre ses seins, et puis ciao boy ! Vingt francs de perdus à sponsoriser les magnats de la drogue. Décadence de l’humanité, humiliation des hommes comme des femmes.

Après être allés voir dans le quartier rouge s’il y avait des coins plus sympa, leur discrétion nous a fait rebrousser chemin. Je rentrais à Taverny à deux heures du matin.


Lundi 9 août - 1h du matin.

Soirée thématique sur Arte consacrée au nucléaire civil et militaire. C’est vrai que c’est inquiétant. Les seules puissances nucléaires restent actuellement les USA, l’ex URSS, la France, l’Angleterre et la Chine. Sont en passe de devenir puissances nucléaires : Israël, Afrique du Sud, Inde, Pakistan, Irak. C’est d’autant plus inquiétant qu’avec la chute de l’empire communiste, un trafic de matériel nucléaire soviétique se fait du Nord au Sud. La chute du Communisme, nom d’un chien, qui l’eût cru ? Soixante dix ans de totalitarisme et puis tout d’un coup patatras ! Gorbatchev n’avait pas prévu l’emballement de la machine. La Perestroïka filait bon train comme une troïka de Pouchkine glissant sur la neige, elle a rencontré une bûche : le coup d’état. Puis, Eltsine est monté au créneau, sautant sur l’occasion. Un empire énorme qui s’est cassé la gueule, démembré du point de vue politique. Tous ses anciens états ont déjà proclamé leur indépendance et ont été reconnus comme tels sur la scène internationale. Les pays Baltes, la Biélorussie, l’Ukraine, le Kazakhstan, la Géorgie, tous conservent un potentiel nucléaire hérité du grand frère. Tous veulent s’en débarrasser et le rendre à la Russie, sauf l’Ukraine qui fait de la résistance. Se sachant le grenier à blé de la Russie et craignant d’autres invasions ultérieures, elle aimerait avoir du répondant en cas de besoin. Bref, c’est instable à tous les étages et ça pète de partout : Yougoslavie, Géorgie, Irak, Kurdes, Palestiniens, Liban... Des guerres s’éteignent (Afghanistan) d’autres se rallument.

Un débat précédait un film fiction sur le nucléaire en Russie et un type (cousin de Pierre Joxe aux sourcils fournis), parlait des origines de la guerre. Il disait à peu près ceci : Les origines de la guerre tiennent essentiellement aux disparités sociales sous-jacentes. Un état de pauvreté, un désespoir sous-jacent, et des groupuscules prennent tout cela en main pour pousser à la guerre, la guerre étant un moyen d’échapper à leur précarité habituelle, la guerre étant moins pénible que leur pauvreté ou leur morosité chronique.

En fait, il n’y a pas de guerre dans un pays riche.

En 1933, Hitler a pris en mains l’Allemagne qui pédalait dans le choucroute au sortir de la première guerre mondiale.

La situation actuelle en Russie est décrite par les médias - confirmé par la mère de Christophe qui y va régulièrement - comme étant critique.

Même le Gouvernement ne sait pas exactement où sont stockés ou comment circulent les armements nucléaires. La vie est encore plus dure qu’avant, les gens éprouvent de plus en plus de difficultés pour la moindre chose, pain, viande, médicaments, vêtements, logement, transport. Tout, absolument tout, part en morceaux. Le désespoir s’installe de plus en plus, la Constitution n’a toujours pas été changée, ce qui serait tout de même un préambule indispensable à la création d’un nouvel état, soi-disant démocratique.

L’avenir est sombre, on pense au pire en Occident en regardant vers l’Orient.


Taverny, lundi 9 août - Midi.

Je viens de lire un article dans le Monde à propos du travail dominical, vieux serpent de mer pour tous les ministres du travail successifs. Le litige actuel (et ancien) est l’ouverture, le dimanche, du Virgin Mégastore aux Champs Elysées. L’emploi est actuellement un moyen de chantage largement utilisé. Il devient de plus en plus rare et le spectre du chômage hante tous les esprits. Les gens devraient être prêts à se prostituer pour sauvegarder leur emploi. Si on peut arrondir des fins de mois difficiles, c’est encore mieux. Le problème du dimanche, c’est que ça va tuer radicalement les petits commerçants locaux. Pour Henri Vincenot, le génocide (je crois que le mot n’est pas trop fort) du petit artisanat, a commencé vers 1920 avec la mécanisation. En fait, il se perpétue encore maintenant. En 1993, on est encore dans la trace de la comète du chômage.

Quelques chiffres intéressants tirés du Monde de ce jour, à propos du chômage :

Pays Bas : 8 %

Belgique : 9,5 %

Espagne : 22 % ! Le record.

Luxembourg : 2,6 %

Portugal : 5,2 %

Allemagne : 5,6 %

Irlande : 18,3 %

Royaume-Uni : 11,4 %

Italie : 10,9 %

France : 10,8 %

Danemark : 10,5 %

Grèce : non communiqué.

Globalement, pour la CEE : 10,6 % Inquiétant non ? En Espagne, cela peut faire frémir si l’on pense à l’escalade chômage - disparité sociale - paupérisation - désarroi - guerre civile. Un autre Franco qui sort de derrière les fagots et on est repartis pour un tour d’honneur. De nos jours, à chaque fois que l’on regarde la TV au journal de vingt heures où que l’on feuillette un journal, c’est toujours une avalanche de catastrophes, chômage, guerre, viol, meurtre, houligans saccageant tout, des stades qui s’écroulent en Corse, le Sida (grand spectre de la fin du XXième siècle), Saddam Hussein, des guerres civiles dans l’ex URSS, des mouvements de grève dans l’ex RDA, des pétroliers qui coulent en mer du Nord, des phoques qui sont massacrés, une purification ethnique en Yougoslavie, les Kurdes laissés pour compte, la guerre Israëlo-arabe, la montée de l’intégrisme en Algérie, l’Iran toujours sous le régime des Mollahs, la peine de mort toujours en vigueur aux USA avec des erreurs judiciaires à la clé, des attentats en Italie (cf. le Pape) etc. La liste n’est pas exhaustive. Entre le nucléaire, le chômage, le Sida et les guerres qui éclatent partout, il devient difficile en 1993 de trouver un havre de tranquillité, une aire de repos pour l’esprit, un amour pour un cœur.

La plupart des nouvelles familles fondées ont un seul enfant : De mauvais augure pour notre monde occidental en train de péricliter, car il n’est pas possible que tout cela ne se casse pas la gueule un jour.


Lundi, 23h.40

« L’armée des Ombres » de Melville. Un film sur cette putain de deuxième guerre où tout le monde se faisait buter pour rien, comme dans toutes les guerres actuelles. Vingt millions de morts pour rien, des centaines de monuments dans nos villages, des petits américains qui sont venus se faire tuer loin de chez eux. Un univers noir, des regards soupçonneux à chaque coin de rue, les bombardements, la torture, les camps. Je pense qu’il n’y a pas de limites à la cruauté humaine et ceci depuis la nuit des temps. Romains, Nagis, Arabes, tous ont redoublé d’imagination pour inventer des procédés de torture plus perfectionnés les uns que les autres pour venir à bout de l’existence humaine.

J’ai ce soir comme un pressentiment : l’impression que l’on échappera pas à une nouvelle guerre, qu’elle n’est pas inconcevable car elle est cyclique, elle migre à la surface de la terre, s’installe dans une partie du globe puis passe à un autre pays, tout aussi belliqueux que les précédents. Surtout dans le contexte actuel, la guerre étant connue comme pour résorber le chômage, occuper les gens, favoriser la production. Les vieilles recettes étant toujours les mêmes, rien n’est impossible, même après deux guerres mondiales.

Paris, jeudi 12 Aout, 10 h.3O

Paris se vide de sa population comme tous les week-ends du quinze août. La rue Alexandre Dumas vide sur les trottoirs, des places de parking vides (impensable en hiver) et puis un calme que l’on sent vraiment inhabituel quand on y habite toute l’année. Pas de vrombissement de moteur, pas de klaxon, pas de gens qui s’engueulent, bref un art de vivre à Paris dans le calme qui devait exister au début du siècle avant la conquête mécanique. Face à ma fenêtre, c’est presque comme si c’était dimanche. Quelques personnes passent dans la cour, pas de camionnettes qui viennent décharger. Promoplastique travaille à petite vitesse, la Cité Voltaire n’est pas bloquée dès neuf heures par la multitude de camions qui se suivent à la queue leu leu dans notre impasse à sens unique. Cela vaut effectivement la peine de rester à Paris au mois d’Août.

Sinon, début de semaine mitigé : lundi, rien foutu, mardi, une émission intéressante sur Canal Plus à propos des enfants volés d’Hitler : Deux cent mille petits polonais arrachés à leur famille sous prétexte qu’ils étaient blonds aux yeux bleus. Mercredi par contre, réconciliation avec le boulot. Lever tôt, quatre heures le matin, quatre heures l’après-midi, quatre heures le soir. Douze heures en une journée de travail efficace, c’est pas mal. (Résultat : 80% aux QCM de psy) La conf du soir était réconfortante puisque pas mal de types se plantaient en passant au tableau (un OAP alors que c’était un IDM, ne pas reconnaître un OAP lésionnel...) bref, des bourdes grosses, deux mois avant l’examen, ça fait chaud au cœur. Qui sait - peut-être ?


Samedi 14 août - 10 h.

Journée de pluie, ciel gris, 24°C. On se croirait fin septembre. On aura vraiment eu un été pourri cette année, de début juillet jusqu’à fin août. Tant mieux pour le boulot.

Mauvaise nouvelle hier à la conf de VB. On serait 4.496 inscrits au Nord, voire 4.900, avec toujours 2.150 reçus. C’est mal barré d’autant que c’était une conf de cardio et que j’avais écrit un certain nombre de conneries à deux mois des examens. Ça fait un peu mal, d’autant que je n’ai rien foutu hier, trois-quatre heures de boulot à tout casser. Emmanuel aussi d ’ailleurs m’avait avoué le soir qu’il avait passé sa journée à se balader. Une heure à Beaubourg, il avait amené de quoi bosser sur les AVC : c’était un peu dur pour un début. Les vendredis treize seraient-ils propices à un laisser-aller général ? C’est vrai qu’en rentrant hier soir par le métro, il y avait plus de zombies qu’à l’accoutumée : une junkie pétée me taxe d’une pièce (que j’ai refusée bien sûr), une cloche dans le métro à côté de moi, à Nation, deux jeunes sur un banc public assoupis (un pet un peu trop fort) alors que d’habitude, tout est hypercalme à onze heures du soir. Un clochard essayait de rentrer à la Pitié Salpétrière alors que des vigiles l’en empêchaient. Un vieux râlait dans son lit d’hôpital dans le pavillon de neurologie. Délire interprétatif, illusion, hallucination ou coïncidence. De toute façon, ça ne changera strictement rien pour moi. Le monde pourrait s’écrouler autour de moi, je me demande si j’y prêterais attention.

Le souvenir de la maison des Morts de Dostoïevski est un peu difficile à lire. J’avais entamé ce roman il y a deux ou trois ans, alors que je prenais des gardes de réa à Rothshild. Je ne l’avais pas fini et il sommeillait sur une étagère avec un garde page à la moitié du livre. Je l’ai entièrement repris en début de semaine, mais il demeure un malaise en le lisant. (c’est sans doute pourquoi j’avais arrêté de le lire) : dix ans de bagne par -20 -30 degrés, dans des conditions atroces, avec tuberculose à la clé pour la plupart, ou les verges qui vous laminent la peau du dos. Un monde carcéral qui tend à avoir disparu maintenant, mais on se glace à l’idée que ça a existé un jour. Que des types se prenaient quatre mille coups de trique pour un rien.


Lundi 16 Août - 22 h.3O Paris

Sacrée journée, pleine de rebondissements mécaniques. Dimanche, je retrouvais mes parents rentrés de Sainte Croix cinq jours auparavant. Content de les revoir, on discutait de nos dernières aventures. Je m’étais, comme d’habitude, levé à six heures du matin pour contempler un Paris désert le quinze août. Effectivement, j’ai dû croiser un ou deux humains et quelques voitures sur plus de cinq cent mètres. L’après-midi, on désossait la boite de vitesses de la R20 pour remplacer une pièce bouffée par une usure anormale. Contents, Jean Christophe et moi, on l’essaye dans la cour en la déclarant « bonne pour le service ». Le soir, je finissais l’Ecume des jours en me disant que tous les romans finissent mal : Boris Vian, Pierre Loti, George Orwell, Dostoeïvski, Zola, Shakespeare, ... tous finissent leur roman tragiquement. Sauf peut-être Henri Vincenot où une touche d’espérance pointe à la fin de la Billebaude.

Le lendemain, je pars à Paris avec la R20. Au bout de vingt kilomètres en marche avant, fin de la marche arrière qui était pourtant flambant neuve. Demi-tour, et retour à Taverny où nous désossons encore une fois cette putain de boite pour diagnostiquer la panne. Perte de temps : 20/20, boulot : 0/20.

Fait autrement plus important : ma mère déprime. Pleurs faciles, ruminations, thèmes négatifs, trouble du sommeil dans la deuxième partie de la nuit (insomnie de trois à cinq heures du matin). Je ne sais pas ce qui s’est passé, mais la pression pour elle devient dure à supporter. J’essaye plus ou moins de la consoler, mais sans grands résultats. Ce qui prouve la profondeur du malaise (ou mon incapacité à rassurer les gens ?).


Mercredi 18 août - 17 H 30

Sept cent kilo calories en vingt quatre heures, c’est ce que représente à peu près ma ration journalière. Où est le bon temps où je pouvais courir vingt kilomètres par semaine et bouffer ce que je voulais. Putain de genou droit. Après avoir fait quelques QCM, j’ai calculé à peu près ma ration. Une vraie vie de spartiate : pas de gonzesses, toujours le travail, des repas d’une frugalité rare, manger toujours maigre. Et pourtant le moral est bon même si je n’espère pas grand chose d’Octobre. À quoi cela tient-il. Comment épuiser physiquement et moralement un être humain? Staline le savait bien.

Que dire aujourd’hui : un calme, un état de bien être pouvant s’expliquer par deux choses : un je-m’en-foutisme grandissant à l’approche de l’examen et la perspective de passer une semaine à la campagne, en Bourgogne, là où les étés sont torrides et où le calme y est assuré. On part dimanche matin avec JC et maman. Cela risque d’être un peu galère étant donné l’ambiance houleuse avec le grand père. Rafistoler le vieux moulin du XVIIième siècle, mettre la main à la pâte, équilibrer mon mode de vie (intellect d’un coté, travail manuel de l’autre) ne me fera que du bien. On ira sans doute dîner un de ces soirs chez la Juju (une ferme restaurant aux abords de Louhans, sur la route de Cuiseaux). Nos cousines nous attendant à Cousance pour un barbecue. Je vais donc retourner dans ce haut lieu d’une vie d’un quart de siècle. Habituellement, la fréquence de visite est de une à deux fois par an, en été et en hiver. Cette année, j’aurai plus de plaisir à y retourner en ayant pris conscience de la valeur de ce pays grâce à la Billebaude. L’ambiance y est malheureusement tout à fait différente. Le travail sera à la vitesse minimale, mais la réflexion et les levers à cinq heures du matin à leur maximum.

Plus que trois jours dans cette capitale infernale et inhumaine où rien ne pousse et où les vies s’entassent les unes sur les autres sans se préoccuper de savoir si ce mode de vie est le meilleur.


Vendredi 20 août - 9 H 50

Mercredi soir, le bègue néphrologue étant là, l’ayant vu on s’est tiré de la conf. et on est allé boire un pot à quatre : Emmanuel, Soraya, Bertrand et moi. Puis, je déclarai à Emmanuel que je n’étais pas enclin à bosser ce soir là. On s’est donc baladé dans Paris jusqu’à dix heures du soir. Conversation : exclusivement portée sur le boulot, les QCM, les questions, le troisième tour, etc. Où est le bon vieux temps pas si lointain où on parlait de tout et de rien, sauf du boulot. C’était une obligation, un devoir que de ne pas parler boulot en dehors de la fac. Aujourd’hui, cela envahit tout : la moindre parcelle de temps y est consacrée. Hier, Emmanuel me reprochait de partir pendant cette semaine : tu devrais rester, tu ne vas rien foutre, c’est pas le moment, ce sera fatal... Fatal sans doute, mais nécessaire car je sens la pression monter entre Emmanuel et moi. On est à la limite de s’engueuler, « il me taquine » dit-il, on se cherche des poux dans la tête. À force de voir quelqu’un régulièrement, soit on découvre des traits de caractère que l’on ne lui connaissait pas, soit c’est qu’on change soi-même à force de se presser le citron à un travail qui paraît tellement stérile, surtout avec cette salope de mémoire de merde qui ne retient rien. Je pense que je deviens de plus en plus irascible et acariâtre, tout pour plaire. Ou alors, c’est lui qui devient de plus en plus chiant. Tout cela nettement renforcé de par le fait qu’existe un fossé énorme entre lui et moi du point de vue travail, quantité, méthode, qualité. Cela fera une vraie différence en janvier 1994.


Même jour, trois heures plus tard.

Le temps est sombre, il fait beau dehors, un soleil à tout casser, mais il fait sombre dans ma tête. J’ai l’impression de tout fout le camp autour de moi (et non dans moi, à la différence de la schizophrénie). Ma mère déprime, ma grand mère se meurt à petit feu, j’ai un doute sur mon meilleur ami, j’ai peur de rater octobre et d’avoir un an pour rien où j’aurai tout perdu, pas de fille, pas d’amour, j’ai raté sciemment trois mois à Moscou avec Christophe à cause de cette fierté de vouloir réussir un examen. C’est un sentiment profond qui existe depuis déjà longtemps, qui s’est réactivé tout récemment et qui reste survecto-résistant. Je ne sais pas quoi faire pour y échapper, se shooter au Survector ne marche que trois heures, penser à autre chose, aller autre part (Sainte Croix), tout ceci engendrant finalement un sentiment de culpabilité, avec une sensation de malaise. Alors, on se replonge dans le boulot pour échapper à ce sentiment de faute, puis réapparaît le ras le bol de ce boulot qu’on avait quitté auparavant. Et ainsi de suite, une suite infinie, une vie sans fin. Une fois (ma mère me l’avait raconté) que j’étais allé me faire transfuser à Cochin un soir, j’avais annoncé fièrement à l’interne de garde que je voulais faire des études de médecine. Il avait répondu que c’était le meilleur moyen de se gâcher les meilleures années de sa vie. Près de dix ans plus tard, je peux difficilement soutenir le contraire.


Sainte Croix - dimanche 22 août - 22 H 30

Journée de route : quatre cent kilomètres en six heures, en prenant son temps, pour retourner dans ce lieu qui a pu voir se dérouler toute une phase importante d’une tranche de vie. Un coin reculé de la Bourgogne, en Bresse, le parent pauvre des Bourguignons puisque c’est une terre ingrate où il pleut tout le temps et où les saisons froides vous glacent le sang. La vigne rapporte autrement plus. Nos aïeux le savaient bien. En arrivant par Chalon, on constatait déjà des régions autrement plus riches : châteaux, corps de ferme de six à huit bâtiments dont certains de plus de cinquante mètres de long (entre Buxy et la Nationale 6). Le voyage a été itinérant : halte à Vézelay : basilique du XIième XIIième siècle, un site devant lequel je passais régulièrement et que je ne connaissais pas. Quel crime ! Puis, au niveau de Chalon sur Saône, on s’est échappé en direction de Fontaines, et nous avons alors découvert une Bourgogne riche et où, il est vrai, il ferait bon vivre. Passé Tournus, on entre dans la Bresse Bourguignonne. Notre arrivée à Sainte Croix a été accueillie par un orage, de la grêle. Le vent se levait, et on entendait la pluie tomber sur la frondaison des arbres de la forêt avant qu’elle n’arrive sur nous quelques minutes plus tard. Les grand parents étaient bien, ils paraissaient en bonne forme. Je reste cependant déconcerté devant mon manque de conversation face à des personnes que j’aime, mais à qui je n’ai pas grand-chose à dire même si je ne les ai pas vu depuis six mois (Pâques). Cela atteste, je pense, du vide chronique de ma vie parisienne et de la vie en général que je remplis plus ou moins avec la médecine, la littérature, la musique et les amis. Mais c’est insuffisant. Je consomme et ne produis rien. Je vis grâce à des gens, mais je ne fais vivre personne. Sainte Croix est un lieu que j’aime beaucoup, où je suis allé fréquemment, où j’ai vu beaucoup de personnes, passé d’agréables moments (Bédoz), appris un certain nombre de choses. Mais cela demeure un lieu triste qui se vide petit à petit. L’Abergement devient déserte, squattérisée par un Bordelais, des Hollandais et des Suisses. Le moulin, à coté de la maison, est en train d’être restauré, la porte-fenêtre a été posée il y a un mois qui permettra un éclairage principal de la pièce, surtout le soir, le soleil se couchant à l’Ouest.

Hier se sont déroulées deux choses importantes :

- lever à six heures, puis après-midi avec Christophe entre onze heures et dix-sept heures où j’ai dégusté chez lui : des raviolis russes, une liqueur de mirabelle, et un intense moment de bonheur en écoutant un fandango de Pacha Soler (compositeur, claveciniste espagnol du XIXième siècle). Je l’ai beaucoup apprécié, j’ai redécouvert un instant l’amitié profonde, l’été, le repas de l’esprit, le plaisir de vivre.

- le soir, j’ai littéralement sombré dans Céline - à partir de la page où il décrit sa vie de médecin à Ranay Ce sera dur, je n’en ai pas fini de ramer maintenant et plus tard. Ce sera mon lot quotidien. J’en suis sûr, il y a des gens faits pour cela. J’en suis un. Mais mon tel amour pour la vie pourra me faire supporter n’importe quoi. La vie est la maîtresse des véritables hommes disait-il. Serais-je en train de devenir un adulte accompli, ayant conscience de ce qui est important et de ce qui ne l’est pas ?


Sainte Croix - lundi 23 - 21 H

Journée de travail aujourd’hui. le réveil a été inauguré par un beuglement de bête vers sept heures quarante cinq. Mon réveil programmé à huit heures ne me servait alors à rien. Deux groupes de vaches beuglaient en chœur dans un répons, de part et d’autre du pont traversant la rivière. Le premier groupe réveillait Jean Christophe qui dormait dans la pièce de devant, le deuxième groupe me réveillait alors que je me réparais d’un sommeil profond après la longue journée précédente. Je me demandais si ces bestiaux ne vociféraient pas contre leur maître (Jacky) qui les laissait aux champs sous la pluie.

En fait, ma grand mère m’expliquait plus tard au petit déjeuner qu’elles pressaient les humains de se lever en cette heure tardive. Toujours le bon mot bressan au bon moment. Je me lève une demi heure après, et découvre qu’en fait j’étais le dernier à être levé. On m’attendait pour finir de débarrasser la table.

Toute la matinée a été passée à respirer de la poussière et à se maculer d’une crasse vénérable puisque tricentenaire. Le problème, lorsqu’il y a beaucoup de travail, c’est qu’on ne sait pas par quel bout le prendre pour commencer. Il fallait brosser le mur blanchi à la chaux pour faire tomber les parties défectueuses, nettoyer à la brosse métallique ou à la lessive Saint Marc ces deux poutres multi-séculaires qui soutiennent tout l’édifice, aller chercher de l’eau à la rivière pour rincer les éponges, faire de l’enduit à reboucher, ou laver le sol à grande eau du fait des dégoulinades crasseuses qui partaient du plafond, cheminaient subrepticement le long du bras et ressortaient par la jambe pour finalement finir sur le sol. Entre temps, le maillot, le pantalon et la lingerie étaient irrémédiablement sacrifiés. L’avantage est que je regarderai ce moulin avec une autre approche : j’y aurai laissé ma patte, ma sueur et mon énergie. Le tout sous des trombes d’eau : quarante millimètres de pluie à Lyon. Le matin et la fin de l’après-midi, j’ai pu discuter avec mon grand père comme rarement je le faisais auparavant : une longue écoute où il me relatait sa vie passée de chauffeur routier à traverser la France de Dunkerque à Nice en trente six heures, avec des trente tonnes Berliet aux moteurs qui vous lâchaient au bout de quarante mille kilomètres. Une autre époque où la vie était plus simple, où tout le monde se connaissait, où l’on payait dix francs un repas complet, dormait gratuitement chez le patron du bistrot deux ou trois heures, dépannait un inconnu en rade sur le bord de la route. Il a quatre vingt trois ans et est encore assez alerte pour son âge. La campagne conserve (les bocaux et les hommes). Elle use aussi, fait ployer les dos et les âmes les plus dures, avorter les illusions. Pendant un instant je me suis dit : tu as devant toi un des derniers vestiges d’une portion d’hommes et d’une histoire qui va bientôt et très rapidement (c’est déjà commencé d’ailleurs) sombrer dans l’oubli le plus total. Apprécie-le donc bien tant que tu le peux.

La pluie n’a pas arrêté de pleuvoir aujourd’hui. La Bresse est vraiment un pays d’eau où la nature ravine les terres, faisant peu de place aux constructions humaines si ce n’est sur les collines à l’abri des écoulements. Demain, on aura droit à une pucine (jeune poule n’ayant pas encore pondu) après le poulet chasseur préparé par ma grand mère (vin blanc, petits oignons, champignons et gras du poulet surnageant le tout). Puis, le soir, soirée avec les Alex et les Ruffino (la Juju est fermée le mardi, ce sera pour l’année prochaine).


Mardi 24 -23 H 40

Grosse bouffe chez Vuillot, à Cuiseaux. Menu à cent quatre vingt francs (foie gras de canard, poulet aux morilles, fromage blanc à la crème, dessert) plus deux bouteilles de blanc : du Bourgogne aligoté 1990 plus une bouteille de rouge Hautes côtes de Beaune 89 - (quatre vingt francs pour l’aligoté, cent vingt francs pour les hautes côtes). Le tout avec les deux sœurs Alexanian intenables, Alain et Jacqueline calmes, Audrey et Elise adorables. Nathalie commençait à déconner sec au fur et à mesure du repas. Evelyne nous avait montré les photos qu’elle avait prises lors de leur retraite à Taverny courant mai - la semaine sainte où on se parle et s’empiffre à plusieurs. La famille foldingue était au complet avec des gros plans surprenants. Nathalie nous avait montré les photos des différents mecs qui lui avaient répondu (petite annonce passée dans « J’annonce »). Des beaux et des moches.

Aujourd’hui : lever à huit heures. Je prépare le café, puis nettoyage au moulin entre neuf heures et midi. L’après-midi, balade dans la forêt en quête de champignons. Les sous-bois sombres et humides après la pluie ne laissaient que faiblement passer une lumière déjà ténue. Je n’entendais que les craquements du vieux bois mort sous mes pas, et un pivert qui tapait contre un arbre avec son bec Tac, Tac, Tac. La pluie dégoulinait des feuilles encore mouillées, je me débarrassais des toiles d’araignées invisibles dans lesquelles je plongeais sans les voir. Elles n’étaient plus chargées de rosée pour qu’elles soient visibles. Je fendais alors l’air pour les faire tomber. Deux fois, j’ai dû procéder à mes besoins scatologiques naturels au milieu des bois en n’utilisant comme papier hygiénique que quelques feuilles. Malheureusement, ces feuilles étaient des feuilles de ronce, douces d’un côté, piquantes de l’autre. Il fallait donc faire attention, sinon je me retrouvais avec le feu aux fesses. Ma recherche de champignons a été nulle. Il a plu, mais il n’a pas fait assez chaud. Le seul animal que j’ai pu rencontrer était une pauvre grenouille que j’aurais écrasée si elle n’avait pas bougé. Je l’ai taquiné un peu avec mon bâton pour la voir. Des champs de maïs, un chemin traversant la forêt, des fougères, puis des bois plus praticables où l’on pouvait circuler plus aisément. Dommage que ce moment n’ait duré qu’une heure, car je crois qu’on ne s’en lasserait jamais.


Mercredi 25 août - 21 H 30

Un été glacial avec au maximum dix huit à vingt degrés (dix degrés le matin) sous des pluies incessantes. Le soir, dans ce pays humide, les brumes apparaissent rapidement dès que le soleil se couche - des nappes de brouillard au loin sur les champs où se perdent les silhouettes sombres des bêtes. La forêt, noire et lugubre, reste silencieuse. Quelques craquements. Je n’aurai pas rencontré la Dahu. Je suis resté pensif face à ce coucher de soleil frais, sans bruit, sauf le bruit de la chute d’eau, incessant, énervant. Je pense à mon avenir dans cette région, aux gens qui y ont habité toute leur vie. Certains considéreraient cela comme une vie de péquenot. Le froid m’envahit, je frissonne, de peur aussi un peu, et je rebrousse chemin.

Rien à noter d’intéressant aujourd’hui, sauf au journal de vingt heures où la sonde spatiale Mars Explorer a été perdue. Deux ans de travail pour rien. Certains émettent l’hypothèse que la Nasa aurait délibérément fait courir ce bruit pour camoufler les différentes découvertes qu’elle pourrait y faire. Les précédentes sondes Viking avaient paraît-il vu des montagnes de Mars taillées avec des visages humanoïdes : un héritage de nos lointains cousins, tout est possible.


Jeudi 26 - 17 H - Paris

Eh oui, de retour à Paris en trois heures par le train. Dijon Paris en une heure trente cinq par TGV. J’ai donc quitté mon pays bourguignon tôt ce matin. Les adieux furent brefs, j’ai plus ou moins promis de revenir en octobre après les examens pour remanier un peu la truelle. Ma mère pleurait sans raison. « Je suis folle » m’a-t-elle dit. Des larmes avant chaque départ. Ce n’est pas la première fois. Déjà, les années passées, ça lui prenait trois minutes après avoir quitté Sainte Croix. La peur, sans doute, que c’est la dernière fois qu’elle voit ses parents en mai. Je ne sais pas, je ne comprend pas les dessous de ses angoisses. C’est un monceau d’incompréhension, intelligible seulement par les mères sans doute. Lâché à la gare de Louhans à huit heures trente, par un matin frais où le thermomètre de la gare indiquait dix degrés. Quelques personnes de l’autre coté du quai, un train de marchandises passe en direction de Bourg en Bresse dans un vacarme de ferraille. Puis arrive la micheline bleue, toujours la même, qui fait la navette entre Bourg et Dijon. On s’arrête à chaque station, des autochtones montent, peu en descendent. Je m’étais fait oblitérer mon billet par un contrôleur avec une gueule typique de franchouillard, avec petites moustache. Départ à huit heures dix huit. Prix : deux cents trente trois francs (dix huit francs de réservation). Je finissais Céline, le paysage n’étant pas terrible. Je me rappelais simplement, par moments, les fois où l’on faisait le trajet à quatre, surtout l’hiver par un froid cinglant où l’obscurité était totale. On ne distinguait pas les noms des stations - il fallait connaître. On descendait à Sainte Croix. Mon grand père était là avec sa 304 break. Cette fois-ci, c’était d’autres conditions : en plein jour, avec un plein soleil et un TGV qui fonce à deux cents soixante kilomètres à l’heure.

La correspondance à Dijon m’avait laissé deux heures pour visiter une ville devant laquelle je passais régulièrement depuis vingt ans, mais où je ne m’étais jamais arrêté. L’office du tourisme situé à coté de la gare m’a fourni un plan. J’ai serpenté à travers une très jolie ville médiévale, avec des vieilles rues étroites et des maisons à colombage. Le palais des Ducs, la rue de la Liberté, la porte Guillaume, deux heures loin de Paris ; pour un peu, j’aurais bien aimé louper mon train pour Paris. Une brocante avait lieu dans les environs, le dimanche 29, ça aurait intéressé Christophe.

L’été est en train de finir, les jours fraîchissent et raccourcissent, tout le monde remonte à Paris. Dans le train, trois routardes anglaises filaient vers le Nord. Une rousse très rousse aux yeux vert clair. Sa voisine, en enfilant son sac à dos à l’arrivée à Paris, faisait bomber sa poitrine collée par son maillot. J’étais tout près, on y aurait volontiers goûté. L’univers de Paris, son bruit, ses odeurs de pollution, reprenaient le dessus. Sitôt arrivé, sitôt englouti par le RER.


Vendredi 27 - 23 H 10

Reprise avec le travail : une ou deux heures le matin, l’après-midi à Beaubourg et le soir à sous-coller. Correct : à peu près 80% en Cardio. J’ai repris du plaisir à travailler avec Manu. Pierre était à Beaubourg cet après-midi. Je m’étais dit qu’il fallait que je les ménage. Ce sont les seuls amis que je possède, et je tiens à les garder. À dix huit heures trente, dîner chez Flunck à coté des Halles - un chausson savoyard (poulet et fromage) avec des haricots verts pour vingt trois francs quatre vingt dix. Emmanuel se laisse pousser les pattes sur les joues. Bientôt les favoris, peut-être. Ce matin, un jeune de dix-neuf ans a frappé à ma porte pour du démarchage. Il vendait des dessins pour quatre vingt quinze ou cinquante francs, soit disant pour discuter avec les gens et s’assurer un revenu pour payer sa chambre et faire un stage de plombier pour apprendre un métier où il n’y aurait pas de chômage. On a toujours besoin d’un plombier. Douteux, j’ai plus ou moins essayé de lui tirer les vers du nez. Il présentait les signes d’un syndrome de manque aux morphiniques : larmoiement, rhinorrhée. Je lui ai quand même donné cinquante francs. J’avais tout (chambre, confort, parents, argent...), il n’avait rien. J’ai sûrement sponsorisé un dealer de drogue indirectement. Que faut-il faire alors : faire la sourde oreille et envoyer paître les gens ? Sale époque tout de même : gueux, chômage, Sida, pauvreté.


Taverny, dimanche 29 août - 23 H 30

Honteux d’un coté, bénéfique de l’autre. Honteux car je ne vois mon père que quatre heures par semaine. On l’a laissé seul toute la semaine, je rentre ce matin à huit heures et je m’éclipse à quatorze heures chez Christophe jusqu’à vingt heures. Il m’avait attendu pour dîner alors que je n’étais rentré que pour lui emprunter la bagnole. Lamentable.

Bénéfique pour Christophe puisque :

1) il était content de me voir

2) je lui ai filé mon autoradio gratos

3) je l’ai aidé à déménager par la fenêtre une grosse armoire qui ne passait pas dans l’escalier.

À chaque fois que je souhaite rester quelques heures à Frépillon, j’y passe en fait toute l’après-midi.

Le matin, essai de la R20 avec un compte-tours trafiqué (Pekly et montage en série).

Demain, retour de maman et de Jean Christophe (avec Nana et Lilithe).


Paris, mardi 31 août - 9 H 30

Dernier jour du mois d’Août. J’aurais dû consulter mon horoscope, cela aurait pu expliquer le changement (le revirement) de situation. En fait, il reste simple. Cela consistait à discuter avec Emmanuel au cinquième étage à Beaubourg avec un café, comme cela ne s’était pas fait depuis longtemps. Discuter, mais autre chose que de médecine : avenir, illusions délaissées, divergence de point de vue, intérêt du concours. Bref, une demi-heure où l’on a un peu plus que les autres jours mis cartes sur table. J’ai alors ressenti un sentiment de bien-être comme quand on éclate un petit furoncle inflammatoire sous tension (pas un gros abcès tout de même). Nous avons convenu de nos divergences, moi ayant trouvé mon but, lui étant encore en quête du sien. Le soir, dîner en tête à tête aux Halles, au self-service. Pierre nous avait lâché à dix-neuf heures. Là, nous sommes encore une fois tombés d’accord sur le stage d’interne à prendre (on a tous les deux reçu une lettre de la DORA sur le choix à faire le dix-huit octobre). Urgences et Service porte en alternance serait un bon choix à cause du recrutement polyvalent et à l’habitude des urgences que l’on aura. Pourquoi pas à Saint Antoine, là où on était il y a à peu près deux ans. Laurence Luquel y est toujours.


Jeudi 2 septembre

Un mois avant. Après, le saut. On verra bien, je ne flippe pas trop - un peu tachycarde quand j’y pense. Hier, c’était la dernière conf. avec Valérie Biousse. Le dossier pac était infaisable. J’étais sec. Consolation, j’étais loin d’être le seul. Ouf !

Un an (presque) passé entre Nation et Chevaleret ; puis passer par la rue Barrault, entrer par la porte de l’hôpital (la petite, la grande c’est pour plus tard). J’aurais appris un certain nombre de choses, mais il y en a encore tellement.

Mardi soir, sous-colle chez Emmanuel, ses parents étant en Autriche (sans doute sont-ils allés délivrer les animaux du Zoo ?). Pâtés au saumon et à la crème, avec glace de chez Berthillon (Saint Louis : fraise des bois et vanille). Fait historique sur France Info : depuis quelques jours, Israël discute de reconnaître l’OLP et de libérer les territoires occupés (Gaza, Golan ...). L’OLP a renoncé au terrorisme et reconnaît Israël. Non d’un chien, enfin la paix ? Le Juif Errant doit être soulagé.


Même jour, 20 H

Novelette n°3 de Poulenc. Décidément, le piano exercera toujours un charme particulier. La gravité, la sobriété des notes, le touché, l’effleurement des doigts sur ces touches mystérieuses, obscures ou claires. Ecouter une mélodie le soir, tard, fatigué, avec un peu de vague à l’âme. S’il pleut dehors, c’est encore mieux. Les Gymnopédies de Satie. L’exécution de Pascal Rogé est celle que je préfère. Certainement parce que c’est par lui que j’ai découvert ces œuvres. La tristesse, la lenteur, les feuilles d’automne qui approchent, la solitude, la nuit. C’est un voyage dans la nuit, mais tranquille. Le bout de la nuit sera une aurore comme une autre, avec son rythme habituel. Jusqu’à ce que je m’aperçoive un beau jour, qu’à force de méditer sur des êtres disparus, enterrés à Arcueil en 1925 dans le plus complet dénuement et la plus profonde indifférence, le temps aura passé au dessus de ma tête, que j’aurai changé, que je me serai laissé distancer par bien d’autres qui sont loin devant moi. Je serai sans doute seul avec mes rêves et ma musique, je serai toujours dans ma tête à une autre époque : XIième siècle, Vauban, Céline ou au XIXième avec Zola. Mais jamais en 1993. C’est embêtant de ne pas être à l’aise dans sa propre époque, de vouloir toujours désirer quelque chose de passé mais jamais rien de ce qui est à venir. Je ne désire rien de l’avenir. Je le hais. Je ne lui fais aucune confiance. Je suis persuadé qu’il y a des gamelles à ramasser et des peaux de banane sur lesquelles glisser.

Pourquoi avoir choisi une vie compliquée qui consiste à passer dans un moule préformé pour endosser un carcan fait sur mesure. C’est difficile d’être libre. Même si l’on ne fait rien, on a quand même des obligations car on est redevable à ces gens qui nous poussent.

Pianiste, médecin, ouvrier, écrivain, artiste, jardinier. C’est aussi difficile pour tout le monde. Se dire comment réussir une vie. Celui qui aura trouvé la réponse aura déjà un pied au Paradis.


Paris, samedi 4 septembre - 11 H

Trois siècles d’histoire résumée en deux cents pages. Quelle horreur. Pauvre Vauban. Son chef d’œuvre de 1698 mériterait sans doute d’autres éloges. Surtout qu’il est en train de tomber en ruines. Le livre sur Neuf-Brisach était intéressant mais un peu chiant. On voit bien qu’il est écrit par un militaire : le souci du détail, la précision, les références uniquement militaires (normal, c’était une garnison). Il se peut que j’aille y faire un tour entre le treize et le dix sept octobre, avant de rejoindre Christophe à Tarbes (il a commencé son stage fin août).

J’ai un mauvais pressentiment pour l’avenir :

- un CRS se fait tabasser au Parc des Princes lors d’un match, hôpital, coma, il s’est ramassé un coup en pleine figure, puis est tombé à terre. À partir de là, il s’est fait rouer de coups par une foule surexcitée à l’idée de casser du flic.

- Avant hier à dix huit heures, aux Halles, deux musiciens avaient refusé un contrôle d’identité, les flics ont dû plus ou moins les brutaliser, la foule alentour s’est alors mise à jeter des bouteilles, ou tout ce qui pouvait se trouver, sur le commissariat situé juste à la sortie du RER. Le lendemain, des cars de CRS étaient partout dans le quartier, jusqu’au soir.

- Pasqua veut faire réformer la Constitution pour entériner une de ses lois pro-racistes.

- Des groupuscules néo-nazi ont été démantelés en Allemagne.

- L’axe franco-allemand et Maastrich sont en train de s’effriter. Ça commence à devenir du chacun pour soi (SME, GATT).

- Des missiles nucléaires sont vendus aux pays arabes.

- L’intégrisme monte un peu partout (ce qui explique pourquoi on laisse Khadafi en vie en Lybie. À choisir le mal, autant prendre le moins pire !).

Bon, stop car la liste pourrait être encore longue. Ce n’est pas demain que j’écrirai en rose.


Lundi 6 septembre - 23 H 20

Toxi-infection alimentaire hier. Toujours se méfier des huîtres. Ma mère m’avait préparé un repas pantagruélique : huîtres, Muscadet, aïoli, Bourgogne aligoté, fromages. Pas de problème jusqu’à quinze ou seize heures. À partir de là, j’ai commencé à tout renvoyer (staphylocoque doré ?). J’étais malade comme une bête jusqu’à vingt heures. J’ai dormi tout le reste de l’après-midi. Dès que je me levais, je dégueulais. J’ai dû dégueuler quatre fois. Et à chaque fois, il y en avait encore. La vache, à un moment j’ai eu la frousse, je me suis dit : ça commence à devenir cogné Heureusement, pas de problèmes le soir. Ma mère en était désolée, elle qui rêvait de se mettre en quatre pour moi.

Ce matin, j’ai fait une reconnaissance au Bourget pour voir le fameux hangar numéro quatre où nous allons plancher prochainement. Un bordel pour y entrer et pour en sortir. J’espère que le RER sera plus simple. Je suis par Gennevilliers à la société REIS, 9-11 rue des Prarerdis (un bordel là aussi pour les trouver) pour commander un accu BP-7 pour la TI-57. L’autre a grillé dimanche, il avait fonctionné avec des accus neufs pendant trente minutes.


Mardi 7 septembre - 23 H 50

Journée à rebondissements. J’avais donné rendez-vous, ou plutôt Emmanuel m’avait donné rendez-vous à Saint Antoine. Il devait passer au secrétariat du second étage. J’y reste deux heures. Le bruit d’une perceuse électrique était insupportable, même avec des boules Quiès. Il me téléphone vers quinze heures en me disant qu’il déclarait forfait du fait d’une rage de dents. La sous-colle du soir tombait à l’eau. En plus, on venait de lui annoncer qu’il devrait obligatoirement faire un stage en novembre. C’était dur pour son tour du monde. Bref, à seize heures j’en avais plein les bottes. Je file au Virgin Mégastore où, surprise, je trouve des Petites Planètes encore éditées. Et en sortant je vois au Georges V le nouveau film de Wim Vanders «Si loin, si proche ». Je rentre à Nation à dix-huit heures, et j’opte pour finir la soirée au cinoche. Si on sacrifie une journée, autant ne pas faire les choses à moitié. L’Officiel des spectacles : deux francs. Séance à dix neuf heures quinze. Retour à Charles de Gaulle pour aller voir le film dont j’avais déjà vu son petit frère « Les ailes du désir ». Il dure un peu plus de deux heures. C’est un éloge à l’amour, à la vie, aux sentiments. On fustige l’orgueil, le mépris, la haine et surtout l’indifférence. En 1993, tout le monde se parle à soi-même, personne aux autres. Chacun meurt dans son coin, solitaire, personne n’écoute les doléances de son voisin ou d’un proche. On vit à cent à l’heure, car c’est vrai que le temps nous est compté, mais est-ce une raison pour occulter l’essentiel. Prendre le temps de percevoir le temps et les gens qui y vivent. Accorder une écoute attentive à ceux qui le réclament. Mener une vie d’apôtre en somme, faire le bien partout. C’est un film très moral, très catho, mais çà n’est pas pour déplaire à partir du moment où on adhère aux idées. Il n’est pas possible que des gens restent insensibles à ce genre de film. La salle avait apprécié : silence, applaudissements. Le mini-rôle de Gorbatchev est symbolique. Si seulement ce qu’il dit (bâtir un monde stable autrement que sur du sang) pouvait être vrai.

Je serai heureux d’aller à Berlin en octobre dans le froid et la bruine, loin du soleil, du club Med, des voyages organisés ; plus proche, pour sentir un grouillement de vie sur un lieu qui fut le théatre de tant de blessures historiques qui ne sont pas près de se fermer.


Mercredi 8 septembre - 9 H 30

L’âme de ma mère est toujours hantée par ma présence. Elle m’a téléphoné pour avoir de mes nouvelles après l’épisode de dimanche. N’étant pas là et n’ayant pas branché le répondeur, elle devait se faire un sang d’encre. Elle avait fait un mauvais rêve. Elle nous revoyait à Cochin où elle me prenait une consultation pour le radiologue, je rétorquais que j’avais rendez-vous avec une fille (alors que j’étais encore tout petit) et refusais d’y aller. Elle me disait « Mais la santé, c’est important ».

Huit années d’études médicales n’y auront rien changé. Je pensais pouvoir l’apaiser un peu grâce à cela. Il n’en est rien. Ce n’est aucunement répréhensible, bien sûr : l’amour d’une mère pour un fils. Mais tout de même, comment faire pour lui trouver un peu de repos. Nos deux âmes sont liées à jamais, à chaque fois qu’il m’arrivera quelque chose, son cœur s’arrêtera et réciproquement. Le jour de sa mort sera très dur, je le sais, je l’attends, je m’y prépare.


Même jour, 23 H 15

Une bibliothèque moderne remplie d’anges. C’est ce que je me disais en passant par le métro aérien au Quai de la gare, face à Bercy, la future mairie du XIIIième arrondissement. Carsiel y sera sûrement. J’espère qu’il se penchera sur mon épaule.


Vendredi 10 septembre 1993 - 10 H 40

Journée cahin-caha pour le boulot hier. Sous colle avec Manu le soir chez lui jusqu’à vingt trois heures. Rentré tard à vingt trois heures trente, j’ai eu à peine la force de lire un peu « La peste » de Camus. J’ai pris le routard de l’Allemagne 93/94. Christophe l’avait acheté lorsqu’il était parti à Munich. Quelques dates historiques :

- 1985 Gorbatchev au pouvoir

- 9 novembre 1989 : le mur de Berlin commence à être détruit (édifié en 1961 le 13 août à deux heures du matin)

- 3 octobre 1990 : Réunification de l’Allemagne.


Aujourd’hui, 10 septembre 1993 : reconnaissance mutuelle entre l’OLP et Israël. Israël reconnaît l’OLP comme représentant du peuple palestinien. L’OLP renonce au terrorisme et reconnaît l’existence d’Israël. La paix partout ? Hum, sceptique, ce serait trop beau.

J’écris l’histoire que les générations futures apprendront sans doute.


Lundi 13 septembre - Paris - 23 H 05

Fin de semaine on ne peut plus habituelle, rythmique, régulière, sans surprise. Beaubourg le samedi. Sous colle le soir. Dimanche à Taverny, retour à Paris le lundi. Maman avait invité sa copine Francette. Gentille mais présentant, elle l’avoue elle-même, une amnésie sélective. « Des troubles de la mémoire » dit-elle. Oui, mais qui ressemble à l’hystérie. On rajoute des épisodes de boulimie, avec un sentiment de culpabilité, d’où consultation du médecin et mise sous Isoméride (ordonnance de complaisance). Bref, un terrain psy sous-jacent. Le problème d’être toubib et d’être passé en psychiatrie, c’est que l’on essaye après de mettre tout le monde dans un sac propre à chaque cas. Partitionner les individus, abraser les variations inter-individuelles, discriminer les gens sur un aspect théorique, interpréter n’importe quelle manifestation comme un signe seméiologique Quelle horreur. Il faudra que je prenne garde. Sinon, dimanche tranquille. On est sorti de table à quinze heures trente, ma mère avait toujours sur la conscience l’épisode digestif de la semaine précédente. J’ai bricolé avec le Compaq. Bref, rien foutu. C’est aussi ce que me disait Emmanuel ce midi. L’inconvénient à Beaubourg, c’est qu’il y a toujours quelques filles pas mal. Certaines fines, élancées, élégantes, jolies, d’autres noires avec une poitrine de rêve où reposent deux monts de Vénus doux et mous. Moi, la tête entre mes mains pour me faire des œillères, je plonge mon regard lubrique dans le décolleté de ma compagne d’un jour, anonyme, indifférente à ma douleur solitaire et seulement comprise de moi-même. Je me disais « Non d’un chien, c’est vrai que c’est agréable que de reposer sa tête fatiguée contre un corps chaud et parfumé ». Simplement, les gens qui connaissent ce plaisir le considèrent comme normal comme toutes les choses habituelles (la santé, la vie, un toit, le chauffage en hiver, l’argent, l’absence de chômage). Après, on s’en lasse, on commence à trop le connaître cet être qui vit à coté de soi. La lassitude s’installe, on devient acariâtre et on gâche tout. Elles étaient belles ces filles, sexy, dans lesquelles on aimerait mettre les mains partout. Malheureusement, il faut tailler un brin de causette avant d’attaquer. C’est là où les Athéniens s’éteignirent, les Perses se percèrent et les Renaud se minèrent.


Vendredi 17 septembre - 22 H 30

Quatre jours sans écrire, c’était un peu long. Cela prouve toutefois que la semaine a été bonne. C’est bien connu, moins j’écris, plus de choses j’ai à faire à coté. Donc, une semaine bien remplie. Quant à l’efficacité du travail, je ne m’y avancerais pas. Tous les après-midi : Beaubourg. Tous les soirs : sous colle. Ceci du lundi au samedi. Les seuls éléments à noter sont :

1) J’ai fini La Peste de Camus. Intéressant de voir l’auréole qui plane sur la tête du toubib dans l’interprétation qu’en font les gens. Mais c’était valable en 1947. Maintenant on en prend plein la gueule et pour pas grand chose.

2) J’ai redécouvert ma vieille Texas Instruments TI57. Le boîtier accu est arrivé par la poste mardi. Je me retape la notice. C’est vrai que les notices américaines sont vraiment bien expliquées. C’étaient quand même de sacrées bécanes, faciles à programmer.

3) Christophe m’a téléphoné hier soir de Tarbes. Dans une cabine téléphonique à pièces. Notre conversation a donc été coupée deux fois. J’ai eu le temps, tout de même, d’avoir son adresse :

1 bis rue des Haras - Appartement 10 - 65000 Tarbes

4) Cet après-midi, j’ai découvert deux personnages à la bibliothèque :

- Le sosie d’un chef de clinique de rea : Guidet mais en plus vieux et blanchi par l’âge. J’ai été horrifié à la pensée de penser à m’identifier à ça, un homme vieux tôt ou tard, les cheveux blancs, courbé, mais avec toujours un regard vif, jeune. Les membres sont ralentis, les gestes moins sûrs, mais les yeux bougent toujours. Notre âme ne vieillit pas. Elle est effectivement intemporelle, immortelle même sur Terre alors que l’on est encore vivant. Elle s’enrichit mais ne change pas.

- Un vieux japonais qui semblait désemparé cherchait une place pour s’asseoir. Il demandait à tout le monde, mais personne ne lui répondait. Tous faisaient la sourde oreille. J’ai poussé mes affaires pour lui faire une place. Je prenais toute la place sur la table, faite pour deux, avec ma paperasse éparpillée. Je lui souris, il me remercie, s’installe et sort un walkman et un casque. J’avais devant moi un homme d’une cinquantaine d’années, sec, vigoureux, musclé, aux membres courts, avec de petites mains qui tripotaient les touches du magnétophone. Ses lunettes à grosses montures noires semblaient lui aplatir davantage le visage. Des bribes de paroles étaient ébauchées sur ses lèvres. Il devait réciter une cassette de langue. Les yeux fermés, il apprenait. Une vieille chemise à carreaux et des bretelles, une veste pas en très bon état. Mais un calme, un sérieux, une emprise sur soi-même, qui me font admirer un peuple plus qu’un autre. Je me l’imaginais dans un autre siècle, vêtu d’un costume de Samouraï. Des millions d’individus, tous semblables, qui ont traversé les siècles et qui pourtant n’ont pas vraiment changé. À quoi rime tout cela : naître, vivre, mourir et recommencer. Il devait ressembler à un de ses arrière-arrière grands-pères qui est mort, comme lui dans un avenir que je lui souhaite lointain.

Il s’est levé après avoir arrêté son magnétophone et avoir réfléchi quelques instants. À quoi a-t-il pensé ? Il me semblait triste. Il a remis sa veste, et s’est lentement dirigé vers les escalators avec une démarche mal assurée.


Dimanche 19 septembre - 2 H du matin

Cette fois, pas de doute, l’insomnie est totale. C’est sans doute la première fois que cela m’arrive. Je serai sans aucun doute crevé demain, mais rien à faire, je n’arrive pas à trouver le sommeil. Et puis, le Stilnox, j’en ai marre. Sans doute un cerveau trop préoccupé, toujours en action, toujours à réfléchir, jamais au repos. Surtout que je ne le ménage pas : cent soixante QCM, soixante quinze CCQM, six dossiers dans la journée, le soir, notice de la TI57 et Pierre Loti. De plus, la soirée s’annonçait particulière. J’ai passé la journée à Beaubourg avec Emmanuel à faire un concours blanc, quinze jours avant les examens : erreur fatale : 62,5% aux QCM et un dossier non fait. Lamentable. On s’est quitté vers dix neuf heures, sans mot dire, sous-entendu qu’on en resterait là : une semaine à se supporter mutuellement, c’est trop. Je retournai dans mon logis solitaire plus tôt que d’habitude. J’ai croisé une multitude de gens en rentrant (normal un samedi soir). En arrivant, je n’ose exprimer la répulsion que j’ai eue à rentrer ici : le coin désert, personne ne travaille, le toubib du rez-de-chaussée est parti en week-end en famille, ma voisine est toujours anonyme et le gardien est toujours là. J’ai enfilé un jean, mis mon imper, et suis parti pour un petit tour dans Paris. La solitude est vraiment parfois trop pesante. J’avais besoin de voir du monde, de sentir les gens, de prendre un bain de foule. Vivre dans une des plus belles capitales du monde dont je ne connais pratiquement rien. Même en sortant je m’emmerdais à me balader seul, en ruminant. Ça me rappelle Raskolnikov sur la perspective Nievski. Je n’avais pas l’intention de meurtre ce soir là. En rentrant, je me suis payé un dé à coudre de Talisker. Du bien bon. Je me suis imposé de dormir à minuit. Deux heures plus tard, rien à faire. J’attendrai que le sommeil passe à ma porte et m’emporte dans des rêves moins houleux que celui de ce soir là. Sans doute était-ce parce que j’étais encore en Islande ?


Paris, lundi 20 septembre - 23 H 15

J’ai écrit une lettre à Christophe, tapée à la machine pour la première fois. Nos correspondances, quand il y en avait, étaient manuscrites jusqu’à présent. C’est le progrès, Compaq 286, imprimante laser... La graphologie, c’est fini.

Dimanche a été une journée pleine et calme. Pleine puisque sans nuit ; je suis rentré à huit heure à Taverny, j’ai rafistolé la vieille TI57, et calme puisque l’après-midi s’est tranquillement déroulé à profiter de la chaleur de la journée qui contrastait avec les pluies diluviennes de ces derniers jours où imperméable et parapluie étaient de rigueur, sous peine de ramasser la crève. Ma mère, comme toujours, ramassait les feuilles et faisait du feu dans le jardin, ce qui enfume tout le quartier. Mon père et mon frère vaquaient à leur passe-temps favori et éternel : pianoter sur des claviers bien tempérés version pré-troisième millénaire.

Couché tôt (vingt trois heures), j’ai senti le sommeil me gagner rapidement. Une nuit blanche, c’est tout de même dur à supporter. Malheureusement, je n’étais pas à Saint Petersbourg sous le soleil de minuit au XIXième siècle.


Mercredi 22 septembre - 9 H 30

Pauvre Russie. Une fois de plus, c’est le bordel, la confusion totale. Hier, à dix-huit heures locales, Eltsine a été destitué du pouvoir par le général Alexandre Rutskoÿ soutenu par le parlement russe (constitué de communistes car non dissous lors du changement de régime - grave erreur !). Eltsine avait voulu dissoudre ce parlement, ce qui explique son évincement d’hier. Bref, une fois de plus, la situation est incertaine, le rouble a chuté ( un dollar US vaut mille roubles), et douze heures après le putch, on ne sait pas qui détient le vrai pouvoir. Bill Clinton a réaffirmé son soutien à Eltsine, Alain Juppé, ministre des affaires étrangères, l’a réaffirmé également. Au moins, il n’auront pas fait la connerie de Mitterrand qui consiste à reconnaître les types qui avaient fait le précédent putch du 19 août 1991.

Verra-t-on enfin un jour la fin de ce bordel dans notre vieille Europe orientale ?


Même jour - 23 H 45

Un peu triste ce soir. On a craqué. Enfin, à vingt et une heures trente, la sous-colle était finie. On a disjoncté sur les néophropathies prolifératives, endocapillaires, etc. La soirée s’est terminée à un bar, lui avec une adelscott, moi avec un cocktail « parano ». Ce qui est triste est le constat que :

1) tout ne serait jamais comme avant, ce qu’on connaissait sur la vie ne sera plus applicable exactement de la même manière

2) en dehors de l’internat, on ne trouve plus grand chose à se dire. Nous, deux vieux amis pourtant. Il faudra y remédier d’urgence.


Vendredi 24 septembre - 22 H 30

Déjeuner avec Pierre à midi, à la pizzeria à coté de Nation. Il m’avait encore une fois raconté ses conneries avec les gonzesses, voulant me faire avaler des couleuvres plus grosses que lui. Il se dessine une animosité silencieuse mais grandissante entre Pierre et Emmanuel. Passant pour une bonne oreille, je crois qu’il se réfugie en ma compagnie. La seule chose intéressante dans la conversation est que je l’ai plus ou moins persuadé que le pouvoir ne venait pas de l’argent. Certes c’est important, voire même indispensable. Mais le pouvoir ne vient pas de celui que l’on a sur les autres, mais de celui que l’on a sur soi-même. Le pouvoir consiste à être libre, indépendant, ne pas être lié par quoi ou qui que ce soit, n’avoir pas de compte à rendre. Le pouvoir c’est quand on ne peut pas te dire « fais ceci » ou « fais cela ». Le pouvoir c’est l’indépendance la plus totale. Si on est lié à l’argent, on est lié, quelle que soit l’importance du salaire, à son débiteur. On n’est pas dépendant de l’argent, mais de celui qui le donne. Autrement dit, c’est pisser dans un violon puisque l’on a aucun pouvoir, si ce n’est sur quelques subalternes.


Taverny, samedi 25 septembre - 23 H 05 (heure d’hiver)

Passage à l’heure d’hiver cette nuit à zéro heure.

Matinée stupide à écumer les grandes surfaces pour ne rien trouver. La seule manière de rendre ses journées intéressantes est de les rendre constructives, où il faut réaliser quelque chose. N’importe quoi, mais au moins quelque chose.

Après-midi à Frépillon : la mère de Christophe était à Moscou et rentrera le neuf octobre. Selon elle, les événements de là-bas sont largement amplifiés par les journalistes occidentaux.

Mes parents ont, pour la première fois au bout de douze ans que je connais Christophe, fait la connaissance avec son père. Douze ans, et ils ne se connaissaient pas. Moi-même, je le connais peu. Son large sourire fend son visage en deux, quand il rit de son rire clair. Mais je reste bloqué devant ce personnage, qui parle peu ma langue et que j’ai du mal à comprendre, empli de mystère passé. Je connais son fils, certes, mais c’est tout. Normal, je ne suis pas de la famille.

Mon sale caractère taciturne me pèse. Il se fait de plus en plus lourd, c’est un véritable handicap. Je suis un handicapé verbal. Parfois, cela me fait peur : j’ai l’impression d’avoir un cerveau vide, stérile, improductif, tout juste bon à emmagasiner des conneries. J’ai passé douze ans à coté de lui sans le connaître. On sait communiquer, mais on ne sait plus aller au fond des cœurs. « En un commencement était la parole ». Je n’ai pas encore commencé.


Taverny - jeudi 30 septembre 19 H 50

J’avais oublié mon journal ici, parti précipitamment lundi matin, je l’avais oublié. Un dimanche sympa, où il y avait une brocante ; j’y étais allé tôt le matin, à huit heures. J’ai pu avoir un Métrix 462 pour quarante francs, et une paire de bottes de cheval pour cent vingt francs. L’après-midi, j’y étais retourné avec les parents qui ont dépensé pas mal pour meubler le moulin d’un mobilier rustique.

Lundi : retour à Paris. Le dimanche soir avait été entrecoupé de coupures électriques à répétition. James Bond était tombé à l’eau, et je lisais Saint Paul tantôt à la lumière électrique, tantôt à la bougie ou à la torche électrique.

Lundi, mardi, mercredi : RAS. Dernières sous-colles avec Emmanuel. Si je devais décrire la situation actuelle : indifférence, lassitude, je-m’en-foutisme, enfin la fin, c’est pas trop tôt. Qu’on l’ait ou qu’on ne l’ait pas, qu’est ce que cela change. Je vais enfin voir le bout du tunnel de huit ans d’études qui vont s’achever. Je me fous de comment cela finira, l’essentiel c’est que ça finisse.

J’ai été subjugué par la lecture de Saint Paul chez Petite Planète.

Papa s’est fait opérer de sa hernie inguinale (oblique externe gauche) mercredi à quinze heures. Je suis allé le voir aujourd’hui à Pontoise avec Maman. Il se sentait bien, un peu fatigué, voire même usé, mais bon moral et son tonus sous-jacent qui ne demande qu’à repartir.

Après Saint Paul, Apocalypse now à la télé. Vision d’avenir ?


Taverny - vendredi 1er octobre

Journée tout sauf le travail, et c’est sans doute mieux ainsi. Papa est revenu de l’hôpital en milieu d’après-midi. Ils l’ont libéré, comme prévu, quarante huit heures après l’opération, avec un point de suture en moins (hématome pariétal). Les gens paraissent différents : il était affaibli, paraissant avoir vieilli de cinq ou dix ans, les traits un peu tirés, mais surtout la parole qui diminue, l’envie de moins parler, qu’on lui foute la paix, qu’on le laisse seul dans la douleur en attendant que cela passe. C’est normal, j’en ferais autant. Et puis des visions très inhabituelles : mon père dans la cuisine en robe de chambre verte en train de discuter avec ma mère juste avant le dîner. Comme c’est rare. D’habitude, la cloche pour sonner le rappel, et puis le dîner expédié en quatrième vitesse, ma mère, seule dans la cuisine se plaignant à juste titre qu’on la laisse toute seule alors que chacun remonte dans sa case. Une famille de misanthropes. Quelle ambiance ! Mon père mourra, moi aussi. Nous mourrons tous. Aucun de nous ne peut prétendre avoir l’immortalité d’un highlander. Quel pied : vivre cinq mille ans, être toujours dans un paysage rude, froid, dur, mais fabuleux. Je n’aurai malheureusement pas cette chance. À moins que je ne connaisse pas la chance que j’ai actuellement d’être un simple mortel non investi par Dieu.

La lecture de Saint Paul m’a amené à me poser pas mal de questions et m’a donné un certain nombre de réponses sur d’autres. La vertu n’a rien à voir avec la sainteté ; ce n’est pas parce que l’on fait de belles choses, qu’on se préoccupe de son prochain qu’on devient un Saint. La soi-disant « foi » dont j’étais persuadé n’avoir jamais douté, semble en réalité s’apparenter à la satisfaction masochiste de la chair, un besoin d’auto-punition qui se retrouve dans la quête d’un régime alimentaire pauvre et simple, d’un refus du bonheur, de la complaisance dans la tristesse et la morosité. Tout ceci s’intégrant en fait dans une névrose obsessionnelle trop structurée et rigide.

Le doute s’est installé en moi : foi selon l’interprétation biblique ou relecture psychanalytique d’une théologie multi-séculaire obsolète. Tous les curés seraient alors des névrosés, ce qui, compte tenu du mode de vie, est tout à fait concevable. D’un autre coté, en regardant le monde dans la rue ou à la télévision, il est difficile de croire que tout soit issu du néant pour retourner au néant. La cordillère des Andes, les condors, les Highlands, toutes ces générations passées, tous ces sacrifices, ces pensées écrites ou oubliées, ces découvertes scientifiques, tout ceci tôt ou tard finirait dans une mer qui n’aurait plus de ressac, immobile et morte, sans lumière.

Et puis partout, cette dualité du monde, à tous les échelons : règne animal, nuit et jour, ou même à l’échelon atomique. Le monde fout le camp tout de même, ça sent la fin : on purge les mers de tous les poissons, il n’y a plus de bancs de poissons pour nourrir les oiseaux de mer ; plusieurs espèces sont en train de disparaître. Je vois l’avenir à la couleur de mon encre et de celle de la mer quand il n’y aura plus de lumière. Vivre selon la vie de Dieu, rien n’est plus difficile car nous luttons tous contre spontanément. Ce serait aller contre nature. L’homme serait ainsi mauvais par nature.

Après cette dialectique verbeuse, quelques mots sur mon avenir proche. H - 48. Lundi matin, je passe à la casserole. Comme hier, mon état d’esprit est le même. J’ai plus ou moins bossé aujourd’hui à relire quelque confs. Bof, tout me fait chier. Ça n’est pas normal de ne pas avoir peur avant un examen pareil à l’échelon national. À croire que je suis blasé de tout et que plus rien ne m’intéresse. La vie deviendrait-elle fade ? Que m’importe une carrière brillante ou non, j’aurais mieux fait de me faire journaliste et d’aller filmer les animaux à l’autre pôle de la planète. Difficile sans fibrinogène, ma mère en serait morte. Il en a été autrement. De toute façon, comme dirait Lao She : « La montagne d’à coté vous paraît toujours plus haute que celle sur laquelle on se trouve »; de même, on envie toujours la situation du voisin. L’éternelle insatisfaction. Rendre la vie sapide, alors que l’on n’est pas au chômage, on ne devrait pas se poser cette question.


Samedi 2 octobre - 20 H 40

Départ demain à Nantes. L’angoisse discrète et insidieuse commence à se manifester. Je vais là bas en étant persuadé de me planter. C’est évident. Emmanuel a téléphoné en milieu d’après-midi, il est persuadé qu’on a nos chances, qu’on les aura tous, qu’on est meilleurs que la moyenne puisqu’on réussissait pas si mal aux confs. Il n’a sans doute pas tort, mais pour lui, tout semble lui réussir. J’ai en ce moment une petite douleur au ventre, une crampe autour de l’ombilic et dans le bas-ventre, typiquement anxieuse. C’est normal. Aller là bas avec une tête de glace, c’est impossible. Je suis allé aux chiottes deux fois dans la journée. La peur. Que doit être la peur quand on combat avec des baïonnettes, en étant certain de se faire trancher le lard.

J’espère que c’est la dernière fois que je passe ce genre d’examen. Après, il n’y aura plus que la thèse. J’espérais que l’angoisse s’en irait avec le temps, en fait ce sont les situations anxiogènes qui étaient parties ces derniers temps. Dès qu’elles reviennent, l’angoisse réapparaît au triple galop. Pas question de s’en débarrasser, il faut composer avec elle. Ça n’est pas à elle d’être la plus forte, c’est à nous de ne pas être le plus faible en face d’elle. Je n’ai aucune idée de ce que m’apportera l’issue de ce concours : une nomination ? une réussite exemplaire (j’en doute), un échec, une satisfaction personnelle, rien ? Rien serait le pire de tous. Je ne sais pas quoi en penser. Ai-je raison, ai-je tort d’y aller. À quoi cela rime-t-il ? Des milliers y sont déjà allé avant moi, pour quoi faire ? Je serai tellement content quand tout sera fini. J’ai écrit une lettre à Christophe (Tarbes02.doc) où j’y exprime ma satisfaction à en finir : enfin un avenir nouveau après tout ce passé long qui n’a que trop duré : huit ans, nom d’un chien, c’est énorme. Tout çà pour accoucher d’une souris, ou au maximum d’un gros rat. Que de temps perdu, d’argent gâché, d’occasions perdues et sans retour. J’aspire à un avenir calme, pépère, tranquille, où l’on puisse le soir rentrer chez soi comme le font des milliards d’individus, et ne rien faire d’important pour l’avenir mais agréable pour l’instant présent. Oublier pour un instant, quelques heures, les angoisses de la journée et s’abandonner à un calme solitaire ou non, mais reposant. Malheureusement, mon avenir ne sera pas ainsi, le sort en a été autrement. Urgences, Samu, coups de téléphone, appels en pleine nuit, etc. Ce sera dur de se concocter un petit univers tranquille, à moins de bosser dans un labo où là on est fonctionnaire à mort. En fait, tout sera résolu à partir du moment où j’aurai résolu cette saleté d’angoisse qui étouffe toute confiance en soi-même.


Paris - dimanche 3 octobre - 12 H 05

Pas tout à fait calme tout de même. Hier après-midi, j’avais essayé sur le coup de seize heures de me détendre un peu en me baladant avec mes bottes de cheval. J’étais allé là où, il y a quelques années à peine, je courais à travers champs. L’urbanisation intensive a eu raison de la petite forêt et du cerisier à l’entrée du chemin. Le ciel était lourd, mais très beau. Un énorme nuage noir courait à travers le ciel et barrait mon horizon. La pluie avait commencé de tomber, j’avais les pieds au sec, mais la tête trempée sans parapluie. Je restais là debout, sans bouger dans ce chemin détrempé, et je me repassais mes souvenirs de naguère. Il est déjà si loin ce temps, et pourtant si proche : à peine trois ans.

Ce soir, Nantes. J’ai téléphoné au Mint hôtel, tout est en ordre. Je pense n’avoir rien oublié, sauf de bien garder la tête sur les épaules. Tout le monde m’a souhaité bonne chance ce matin, y compris le chat qui est venu se frotter dans mes jambes. Chacun sa façon. Bientôt la fin. Enfin ! Mais pour entrer dans un autre monde qui risque d’être encore plus difficile.


Taverny - mercredi 6 octobre - 9 H 50

Fin de l’épopée Nantaise dont l’issue, le 28 janvier 1994, sera très vraisemblablement fatale. Je ne me faisais pas trop d’illusions avant, maintenant je ne m’en fais toujours pas. Je ne dis pas que je m’en fais moins, mais quand même, ce serait vraiment extraordinaire si ...

On arrive dimanche à dix-sept heures à Nantes après quatre heures de route. On se plante un peu mais pas trop pour trouver l’hôtel. Un quart de queue était dans le hall de l’hôtel, des zombies médicaux circulaient dans les couloirs et fumaient nerveusement, douze heures avant l’examen. Emmanuel, calme, jouait un air tranquille au clavier. C’est là tout l’avantage de savoir faire autre chose que de bosser comme un bœuf.

Pas trop tard, on quitte l’hôtel pour aller dîner au centre ville. Heureusement qu’on était motorisé, cela évitait de se morfondre au fond d’un hôtel de la banlieue nantaise. Il pleuvait sur Nantes ce jour là. Une petite pluie fine typiquement bretonne : la bruine. Le parapluie ne vous était alors d’aucune utilité puisque le vent faisait tournoyer cette bruine pour vous la jeter en pleine figure par en dessous. Une fête à Neu Neu au centre ville battait son plein en sons et lumières, mais restait vide d’humains qui n’avaient sans doute pas trop envie de s’amuser.

On dîne rapidement dans une brasserie où j’essaie de goûter à un bourguignon fait par des bretons. Pouah ! Je voulais ce soir là être déjà mardi soir. J’avais hâte d’en finir. Une peur insidieuse me prenait doucement au ventre. Sur le chemin du retour, la cathédrale était illuminée de petites lueurs vertes et bleues, ce qui faisait du plus bel effet. Nantes, décidément, était une jolie ville que nous ne faisions qu’entrevoir. Le soir à l’hôtel, couchés tôt, on discute un peu sur l’utilité de ce putain de concours mis en place douze ans plus tôt par un communiste (Jack Ralite était à l’époque ministre de la santé). Savions nous vraiment ce que nous faisions ? Un demi-Stilnox ne m’aidera pas à m’endormir.

Le lendemain : lundi 4

Lever à sept heures, j’avais pris ma douche la veille pour gagner du temps ; une étudiante comme nous déjeunait au rez-de-chaussée, mais était accompagnée par sa mère : à vingt six ou vingt sept ans, encore une immature ! On arrive au stade de la lacurjoine en dix minutes, et on attend sur le parking près de trois quarts d’heure. Arrivés à huit heures et demi, les portes s’ouvrent à neuf heures, on se dirige vers les halls, et à neuf heures quinze on s’installe dans un hangar chauffé (heureuse surprise) sur des tablettes bancales mais assez larges. Quarante cinq minutes à se regarder en chien de faïence, une voix anonyme nous demande de nous lever. Mille huit cent soixante dix types au garde à vous pendant la distribution des sujets et puis, à dix heures, c’est parti, on planche dur, même sur les QCM simples.

L’après-midi, même chose sauf que le deuxième dossier (syndrome malin des neuroleptiques) me fera m’arracher les cheveux sur la tête : je m’y attendais, j’en étais sûr : le dossier où je ne savais pas ce qu’avait le malade et je ne comprenais pas les questions. J’ai pris quarante cinq minutes pour le faire, et j’ai vraisemblablement dû me planter sur toute la ligne. Mon classement est donc déjà fait.

Mardi 5

Longue journée pour moi : lever à six heures trente, deux heures le matin, deux heures entre onze et treize heures, trois heures le soir et quatre heures de route jusqu’à minuit.

Sur l’examen en lui-même : pas grand chose, classique, CCQCM à la limite faciles et dossiers hyperclassiques où il fallait cartonner. J’ai oublié plein de choses, j’ai dû mettre des conneries, mes voisins grattaient à mort, et moi j’étais à la bourre. Mon voisin de gauche venait de Reims et était à la conf de Valérie Biousse, il était très fair play et aimait à discuter. Il y a des gens bien, tout de même. À midi, ce connard de Laurent Jungman se pointe sans dire bonjour ni zut ni merde et demande « alors, vous avez trouvé pour le syndrome malin des NLP ? ». Manu qui ne voulait pas en parler l’a vertement envoyé paître ailleurs. On s’était donné comme consigne de faire un statu quo là dessus. La mèche était vendue.

Le soir, je rentrai à Taverny, moulu, tendu. J’ai mis une ou deux heures avant de m’endormir alors que j’étais crevé par une journée haute pression d’au moins dix huit heures.


Paris, samedi 9 octobre - 4 H 20 du matin

C’est reparti pour l’insomnie, mauvais signe décidément ; pourtant, j’étais crevé hier, je me suis couché beaucoup plus tôt que d’habitude : dix heures trente du soir. Cela explique sans doute mon lever si matinal. Signe de pression ou soucis incessants ? Je ne me rappelle pas avoir rêvé, si, sauf de l’Écosse que je revoyais. Quel fabuleux pays ! Décidément, ces Anglais (et ces Ecossais) : Conrad d’un coté à travers un style littéraire davantage anglais que polonais ou ukrainien, d’un autre coté les Grampians mountains que je revois, le seul coin de la Terre dont je sois vraiment tombé amoureux, plus que de la Bourgogne. C’est dire !


Dimanche 10 octobre - 22 H 40

On ne se croirait pas une veille d’examen. Je ne me suis jamais senti aussi détendu (du moins il y a très longtemps), à croire que je m’en fous complètement. Ce qui, je crois, est tout à fait possible. La revue de conneries, que l’on a faite avec Manu était suffisamment étoffée pour décourager n’importe quel étudiant zélé. Nantes me semblait s’envoler à tire d’ailes. Demain sera un jour qui participera à une orientation de ma vie, et pourtant il me paraît un jour on ne peut plus ordinaire. Passer un week-end à câbler un décodeur Canal Plus et démonter une boite de vitesses de R20 semble en désaccord complet avec le bon sens le plus commun qui consisterait à travailler un minimum, décemment. Je suis dans le je-m’en-foutisme le plus total. Une indifférence glaciale. Cette attitude était celle que j’avais eue lorsque j’avais passé mon permis de conduire : je l’ai eu pour la troisième fois lorsque j’étais dans cet état d’esprit. Les deux fois précédentes étaient un examen stressant où il me semblait rouler sur des grenades dégoupillées tout en étant assis sur un siège éjectable, sans parachute. De même pour le concours de P1 : la deuxième fois, je me disais « Advienne que pourra ». Une extrapolation hasardeuse à la situation actuelle paraîtrait tentante. Malheureusement, je ne le ferai pas, le pessimisme étant de rigueur. En cas de pépin, la chute sera moins dure. J’aimerais réussir, bien sûr, mais dans toute cette histoire lamentable n’y a-t-il que le mérite du travail qui entre en jeu ? Il y a une part énorme de chance de soi et de déveine des autres, une envie de pisser peut vous coûter dix QCM. « Je suis nommé » - oui, parce que j’avais pissé et chié avant. Bravo la sélection !


Lundi 11 octobre - Paris - 19 H 40

Bon, ça y est, le sort en est jeté, FIP diffuse un blues à la radio, de circonstance à mon humeur - à tire d’ailes, je le voyais déjà s’enfuir. Cette fois ci il a pris son envol définitif. Pourquoi s’être fait chier tout ce temps, être allé en service de psy sans pouvoir diagnostiquer une banale dépression. Je l’avais mis pourtant « aboulie, apathie, apragmatisme ». Mais ça n’a pas fait « tilt », j’ai continué sur ma lancée avec mon idée dans une autre direction. C’est ce qui me manque : les « tilts ». La sclérose cérébrale y est peu favorable pour cela. C’est dommage, pendant un court instant j’avais espéré, et puis Emmanuel, le jour de son anniversaire, est venu me couper l’herbe sous le pied. C’est sans doute mieux ainsi, avorter les illusions avant qu’elles ne voient le jour pour s’éviter plus tard un retour à la réalité par trop douloureux. La tristesse est là pourtant, proche, tout était si proche, il suffisait d’un tout petit plus : un dossier de cycloglobulmenie de Montpellier 88, un peu plus confiance dans la dernière conf de VB, un petit plus de réflexion, un peu moins de vitesse pour éviter de se planter trop vite et de manière fatale. Cette journée sera évidemment fatale. Il est évident qu’on ne peut pas s’en remettre (j’entends pour les résultats, pas pour le moral). Mais après tout, est-ce vraiment important ? En allant au RER au Bourget, je m’imaginais en Bardance, une sacoche de toubib à la main rentrant d’un voyage du fond de je ne sais quelle nuit, et je me disais « tout mais pas ça ». Aurais-je fait fausse route du début à la fin ? Non seulement maintenant mais il y a huit ans ? Ma nuit s’assombrit et je ne vois pas poindre le jour.


Mercredi 13 octobre - 6 H 40

Un coin de ciel bleu commence à poindre au petit jour par mon unique lucarne donnant sur le monde extérieur. Je ne regretterai qu’une seule chose du Bourget : la perspective infinie que l’on avait de là bas sous un ciel d’automne balayé par des nuages noirs chargés de pluie. Difficile d’obtenir une pareille vue à Paris. Paris c’est fini pour l’instant. Se planter dans le traitement d’une embolie pulmonaire (une chirurgie récente étant une contre indication à une fibrinolyse) sera fatal. Mais bon, avec ce qu’il y avait hier, un peu plus ou un peu moins. De toute façon, je ne pouvais que descendre, dès le départ, plus j’écrivais, plus je descendais dans le classement : des conneries, des monstruosités, des oublis importants. On en rigolait un peu avec Manu sur le chemin de RER en se traitant de docteur Mengele. Le rire, cette fois, était amer. Tout cela va maintenant s’arrêter brutalement, les sous-colles, la vie avec Manu, le boulot, le stress, la vie d’étudiant. Il va falloir reprendre pied dans une autre vie, s’habituer à de nouvelles connaissances, être un peu plus affable, plus conciliant, tolérer la présence de nouvelles personnes dans mon univers quotidien. Sans doute cela le rendra-t-il moins stérile, mais cela réclamera beaucoup d’efforts. Ce genre d’effort était pour moi hier strictement impossible et c’est ce qui m’a le plus attristé, plus que de me planter au dossier : impossibilité totale de décrocher le moindre mot sur un quai de gare en attendant pendant trente minutes un RER non en grève. Puis, dans le train, pas mieux alors que j’avais à coté de moi deux jolies filles (Cécile Masure et Anne de Montravel). La difficulté majeure n’était pas l’internat, tout le monde peut passer un concours, n’importe quel crétin en est capable, mais elle sera l’insertion sociale, l’acceptation des autres. Ce serait pourtant handicapant pour un toubib d’être misanthrope. Malheureusement, c’est ce que j’appréhende. Je suis suffisamment handicapé comme ça, avais-je vraiment besoin d’être aussi taciturne ?


Jeudi 14 octobre - 13 H

Soirée sportive hier avec Pierre. J’ai pu entrer in extremis au gymnase club de Nation gratos. Ces salauds m’auraient fait raquer cent quarante francs si je n’avais pas une mine sérieuse à qui on donnerait le bon Dieu sans confession. Naturellement à dix neuf heures, c’était bondé de monde. Rien à voir avec la bonne ambiance qu’il y avait à Oberkampf avec Christophe, il y a déjà assez longtemps. J’étais en P1 à l’époque. Cette fois ci, c’était vraiment l’usine avec ces galériens du XXième siècle qui manquent de souffrances et restent bourrés de masochisme. On dirait de vraies bêtes de somme à soulever des poids pareils, que d’énergie perdue, ça en ferait des mètres cube de terre à remuer. Mais bon, c’est l’époque : l’esclavage a été aboli, la mécanique a tout remplacé et l’homme se retrouve avec une case vide qu’il comble comme il peut. Plus rigolo était le rencontre avec Laure dans un des couloirs. Dans son body bien moulant, elle était on ne peut plus désirable, d’autant qu’elle s’entretient régulièrement. En rajoutant son beau regard vert, c’est encore plus charmant. Elle avait envie de parler sans doute, elle relançait la conversation alors que j’essayais de m’esquiver. Pour une fois, personne n’a parlé de médecine ou d’internat. Quelques minutes agréables en heureuse compagnie avant qu’elle n’aille à son cours de danse.


Dimanche 17 octobre - 23 H 30

Demain Berlin, ou du moins le départ. J’ai consulté seulement aujourd’hui les hôtels de là bas : chers, très chers. Pour un petit carabin comme moi, cela risque d’être dur. Une très légère appréhension se manifeste comme avant chaque départ. L’avantage, c’est que plus on part plus elle s’atténue.

Aujourd’hui a été une journée bien remplie : un décodeur Canal Plus rendu fonctionnel et que j’ai donné à Jean Christophe en échange du Compaq. Le « troc » initial devait être en échange de la R20. L’échec de l’ultime tentative (on l’espère) de réparation ayant amené à réviser les clauses du contrat.

L’après-midi, sorte de brocante à Maisons Laffite. En fait, il s’agissait d’un salon des antiquaires où il fallait, avant que l’on ait fait quoi que ce soit, raquer vingt cinq francs à l’entrée. Au minimum, on faisait la visite du château seul, sans guide. J’avais mis mes bottes de cheval au pays des courses équestres. Une fille, paraît-il, m’avait toisé du regard en me considérant sans doute comme un vulgaire palefrenier. Pour une fois, je pouvais choquer tous ces crétins en blazer avec foulard et Chanel, le look serre-tête, et le bronzage de Nice étant de rigueur. De jolies gueules pourtant parmi les minettes.

Sur le retour, on s’est arrêté à La Frette, là où avait habité Marraine avec sa belle-mère et son mari. Ma mère y avait vécu pendant deux ans dans les années cinquante. Quarante années ont défilé d’un seul coup. Je regardais le visage et les cheveux de ma mère qui avait peiné dans la côte en venant et qui devait plus tard se plaindre de son genou pendant la descente. Toute une vie balayée par un regard et quelques paroles, le tout en deux ou trois minutes. J’ai pensé très vite : que seras-tu dans quarante ans, que raconteras-tu de ta vie à tes enfants ? Que penserai-je de mes parents quand ils seront morts. Les aurai-je vraiment connus autant que je le devrais ? Je serai certainement passé à coté de choses importantes, de sentiments non dits, d’amour non avoué, de pudeur non dissipée. On n’ose pas parler à ses parents, on se cantonne à une stricte relation autoritaire. Être confident ne fait pas partie de leur rôle.

La vie, à la fois infinie et écrasante par le poids dérisoire de nos existences.


1er novembre 1993 - Paris - 23 H

Il fait onze degrés dans la pièce. Demain ne sera pas un jour ordinaire puisqu’il s’agira de ma prise de fonction d’interne. Je ne ressens pas grand chose. Serais-je en train de devenir aussi stoïcien que Marc Aurèle que je suis en train de découvrir depuis hier. Je l’espère. Je veux bien que le travail soit difficile, mais il ne faudrait pas que cela devienne une galère. La découverte de Marc Aurèle est fabuleuse. Avoir écrit et pensé cela il y a mille huit cents ans. Vertigineux. Christophe m’a prêté le livre hier. Je l’ai lu en coup de vent hier soir, alors que ses parents s’étaient fait voler leur 205 GTI. Il paraissait fatigué et énervé. J’espère que je pourrais dicter ma vie selon une telle philosophie qui me permettra de passer une vie agréable et d’attendre la mort de manière reposée. En attendant, un certain nombre de morts vont défiler devant moi. Demain sera en fait un grand jour dont je ne soupèse pas l’importance. Tant mieux, c’est un moyen d’annihiler la peur d’un événement qui est en fait inscrit dans une logique universelle. Tant d’âmes y sont passées avant moi.


Mardi 2 novembre - 20 H 50

Ça y est, enfin arrivé. Où, je me le demande encore. En enfer où à l’entrée d’une nouvelle vie qui, si je le voulais, pourrait me paraître facile. Réveillé à sept heures dix, à peu près, avant mon réveil (sept heures trente), ensuite je mets en marche les trois radiateurs de ma chambre, sinon on gèle. J’arrive en avance à Saint Antoine - huit heures cinquante au premier étage. Jean Marc l’infirmier me fait m’installer dans le bureau médical tout nouvellement aménagé. Héricord se pointe et nous fait un briefing sur le service. Entre temps, j’avais vu Christophe Capitanis, Eric Abécidan et Luc Dartois qui étaient dans le service. Au moins, j’aurais des têtes connues, c’est plus sympa. Laurence Luquel arrive peu après, contente de me revoir je pense, puisqu’elle n’omettait pas de me regarder en parlant. À dix heures à peu près, on descend dans l’arène, endosse nos blouses, agrafe nos badges, et c’est parti. On s’arrache les dossiers à voir : pour moi, une colique néphrétique, une crise de tétanie avec PC, une vulvovaginite, une occlusion chez une grand mère de quatre vingt sept ans, et en partant, un type qui faisait un état de mal épileptique. Beaucoup de travail. Pas de méga-urgences gravissimes. Faire attention à ne pas marquer de conneries, être aimable avec tout le monde, ne pas contredire les chefs et, le plus dur, penser à tout et ne pas se tromper dans le diagnostic. Je pensais que ce serait plus dur. C’était dur puisque j’étais content de quitter l’hôpital en sortant. Et encore, ils disaient qu’aujourd’hui c’était calme. Le problème, ce sera les neuf heures - dix huit heures chaque jour avec un samedi sur deux et quelques dimanches, plus les gardes. Le soir, à partir de dix huit heures trente, c’est la vie de con chez moi dans quinze mètres carrés chauffés à potasser les questions correspondant aux pathologies que j’ai vues le jour même. La vie dure a démarré, j’espère qu’elle me plaira, ou tout au moins que je fasse l’effort qu’elle ne me déplaise pas. Effort ou exploit ?


Jeudi 4 novembre - 21 H 50

Troisième jour d’enfer. Je commence à regretter l’erreur (les erreurs) que j’ai faites :

1) réussir le concours de P1

2) choisir ce stage.

De neuf heures à dix huit heures d’affilée. Pas le temps de manger à midi. Je vais lentement. J’ai dû voir cinq ou six malades à raison d’au moins une heure par malade. Ça ne m’empêche pas d’oublier des trucs. L’interrogatoire est difficile, car je ne sais pas par quel bout le prendre. Les malades répondent à coté, ou c’est moi qui pose mal les questions. Quel bilan faire. Que prescrire. Ou orienter le malade. À qui demander conseil. Est-ce que je fais cet examen. Est-ce vraiment nécessaire. Pourtant, la journée avait démarré doucement, la matinée était très calme. J’oublie d’examiner la gorge, le malade me le fait remarquer poliment. Au moins, je ne l’oublierai plus à présent. Les gens sont gentils, en général. Le problème, c’est comment se dépatouiller avec tout ce bordel. La vie est en train de perdre de sa saveur. Le monde immédiat devient laid, horrible, pesant, et étouffe toute autre possibilité (sauf écrire un peu le soir, lire, aller à Bastille pour se renseigner sur les dates des spectacles). Le pape voudrait changer le monde (c’était un titre de l’Express). Oui, car il en a vraiment besoin. Un homme réduit à l’état d’un esprit, qui ne mangerait pas, ne tomberait jamais malade. Une population d’anges.


Paris - 5 novembre - 20 H 55

Cette fois, j’ai bien cru que j’allais y passer, et les malades aussi. J’ai fait chier Héricord (notre chef) plusieurs fois. Il ne nous en veut pas, du moins il ne le montre pas et il reste toujours très aimable. Le jour où il partira à la retraite, cela fera mal. Dès neuf heures, ça a démarré, j’ai usiné tout le temps, j’ai placé trois personnes en hospitalisation. Je me suis vraisemblablement planté sur une colique néphrétique, faute d’avoir examiné correctement le malade, et d’insister à vouloir retrouver ce que je voudrais que cela soit. Une vieille commence à dégueuler et à flipper en sueur, elle attendait le TDM cérébral que la neuro voulait faire le lendemain. Les gens font chier, et les généralistes qui nous les envoient aussi. C’est de la consultation : PC avec TC il y a quinze jours, non explorés bien sûr, et on demande l’hospitalisation quinze jours après quand ça commence à se dégrader. On préfère surcharger les urgences plutôt que d’envoyer les gens en consultation. J’espère que j’en tiendrai compte plus tard pour éviter ce genre de conneries. Vassal (un chef en Réa) est vraiment un véritable con. Ne surtout pas, ne jamais écouter ses conseils. Il n’y a pas intérêt à ce que cela continue sur un tel rythme. Je ne pourrai jamais tenir. Neuf heures continues sans bouffer ni boire, à être payé au kilomètre. Je ne pige rien à l’histoire du malade, à la lettre du toubib, à l’examen clinique que je fais, à l’interrogatoire : que rechercher, que demander. Puis enfin, que faire et que prescrire. Ça oui, d’accord, c’est certainement ça. Trente minutes plus tard, le malade a toujours aussi mal. Je voudrais tant tout lâcher, être au repos, ne penser à rien, ne rien ressentir mais ne pas mourir.


Lundi 8 novembre

Neuf heures et demi de boulot. Aucun arrêt à midi. Je n’ai rien bouffé, j’ai eu tout de même le temps de prendre deux verres d’eau. C’est tout pour la journée. Nombre de malades : non comptés. J’ai fini sur une jeune Iranienne de vingt neuf ans dont l’histoire de neurologie C5 avec cervicalgie se mélangeait avec un imbroglio neurologique. Dans le doute : scanner cérébral. On verra demain le résultat. Je me suis peut être planté, l’interne de garde avait haussé les épaules après avoir examiné la malade. Vraisemblablement, je devais passer pour un crétin. On était cinq (il y avait un TMG de plus en formation), et pourtant on était submergé par le boulot. Ça débordait de partout. Le soir, je ne peux penser à rien, ou du moins aux soucis que je me fais vis à vis d’avoir mal fait ceci ou cela. Pas envie de travailler, lire un peu pour s’échapper dans un autre monde. Jusqu’à demain où ça reprend à neuf heures pour le même bordel. Un seul élément positif : je commence à m’y faire, cela me déplaît de moins en moins, je pige à peu près quoi faire, voire même une certaine efficacité.

Hier et samedi, week-end à Taverny où ma mère était horrifiée à l’idée que je ne bouffais rien à midi. La brume, dehors, n’incitait pas à faire quoi que ce soit un samedi ou un dimanche.


Mercredi 10 novembre

Je pense qu’Héricord nous a passablement remonté les bretelles ce matin. Soit disant un « cours » entre neuf heures et dix heures dans le bureau des internes du premier étage. Il s’agissait en fait de mettre l’accent sur nos défauts et de nous mettre en garde sur les négligences que l’on peut faire : observations incomplètes, absence de précision sur les horaires où l’on examine le malade, faire gaffe au secret médical, n’oublier aucun détail sur les observs qui pourrait se retourner contre nous. Bref, il est monnaie courante qu’un toubib se fasse traîner en justice devant les tribunaux. Un éboueur gagne autant que moi et, je crois, aurait moins ce souci. Ma mère vient de me dire au téléphone, sur le ton de la plaisanterie, que j’aurais mieux fait de vendre des frites.


Jeudi 11 novembre

Soixante quinze ans après une hécatombe. Mourir dans le froid des tranchées en se prenant un obus en pleine figure, souffrir sans que l’on puisse soigner. Mille huit cents ans plus tard, est-il possible de vivre selon la philosophie de Marc Aurèle ? La lecture du livre des pensées était vraiment édifiante, la conclusion d’Ernest Renan fabuleuse. Ecrire et penser ce qui a été écrit dans la dureté de la vie militaire des plaines hongroises au IIième siècle après JC. Réaliser un havre de repos au fond de soi-même, dans le fond de sa tente solitaire d’un coin perdu de la terre, un atome de l’univers, ça a été possible mais l’est-ce encore maintenant ? La mort fait partie de la nature, la décadence d’une civilisation aussi. Malheureusement, nous sommes sur la pente descendante. Même avec tous ces éléments négatifs environnants, il est possible de trouver une solution pour vivre heureux : appliquer ou plutôt s’inspirer de la philosophie de cet empereur, abolir toute idée de richesse, n’aspirer qu’à la fortune de l’âme, enrichir son esprit, devenir sociable, quitter sa peau d’ours et sortir de ses bois où l’on se tient reclus chacun chez soi. Aimer les gens, ne pas se décourager devant l’adversité. Le problème n’est pas de penser cela à neuf heures du soir mais de se le remémorer au bon moment, là où justement, on n’y pense plus.


Lundi 15 novembre

Je me force à écrire. Heureusement, le concerto pour hautbois de Marcello me détend. J’ai peine à écrire puisque cela m’oblige à avouer, à remettre à la surface, mes incapacités, mon ignorance, ma bêtise, mon incompétence ! C’est vrai que j’ai tendance à exagérer : premier jour en chirurgie, aux urgences, et c’est déjà la débâcle. Ne pas savoir faire un plâtre, avis par ci par là, Héricord ne me voit que de loin. On rit dans mon dos, et pourtant je ne suis pas parano. Au fait, le TDM cérébral de dimanche était normal. Je m’étais juré d’arrêter la médecine, de tout planter là si cela arrivait. Un noir de trente neuf ans qui présentait dimanche matin des « signes de localisation » : tout un hémicorps gauche plus faible qu’à droite. Le scanner était normal !!! Je n’y comprends plus rien, je renonce, je me plante à chaque étape, j’échafaude des diagnostics foireux. Je ressemble à Bardanna dans un voyage qui commence à ressembler à une galère où je rame dans le vide et me bats contre des moulins à vent. Quel horrible sentiment que celui de l’inutilité sur terre. Pourtant, il me colle à la peau tout le temps.


Samedi 20 novembre - 17 H

Le calme précédant la tempête ? Demain, première garde aux urgences. La semaine a été assez complète : une semaine en chirurgie à voir vingt à vingt cinq malades par jour, du boulot dès neuf heures, le déjeuner expédié en un quart d’heure quand c’est possible, puis on continue jusqu’à au moins dix huit heures sans interruption. Parfois (une fois) une accalmie sur le coup de dix sept heures. Je commence à m’y faire. Je m’habitue à ce rythme soutenu, on s’y habitue vite. On est dans le potage le premier jour, puis, progressivement, on s’immerge dans ce monde en faisant abstraction de tout ce qui auparavant vous faisait peur. Je n’ai pas encore eu de méga-urgence : l’infarctus, l’hématome extradural, le polytraumatisé en état de choc, le coma acidocétosique, la grossesse extra-utérine. Il y a beaucoup de travail, beaucoup de monde, ça va ça vient dans tous les sens, mais en fait il y a rarement de type à l’article de la mort. Croisons les doigts, je ne tiens pas à ce que cela me tombe dessus demain. Je pense de plus en plus souvent à mon avenir, à ma vie future. Je la vois et la désire calme, sans trop de richesse, juste un feu de bois, une tasse de thé, un livre et un dîner fait d’une soupe et d’un quignon de pain. Un peu de travail, beaucoup de vie, de temps libre à voir passer la vie. C’est le plus grand loisir possible : prendre le temps de voir passer le temps. Je suis déjà, dans le meilleur des cas, au tiers de ma vie et elle me paraît extrêmement courte. Pourtant, on vit mieux de nos jours. Il est cinq heures vingt, le soir tombe déjà, la nuit approche, le froid est déjà présent depuis longtemps. Ce matin, il faisait dix degrés dans la pièce. Ce soir, inauguration du Grand Louvre jusqu’à minuit où on peut y aller gratuitement. Il y a un spectacle de lumières. Demain, grasse matinée (la seule de la semaine) avant la garde qui commence à treize heures. Je ne souhaite que le bien, cela me ferait mal de tuer quelqu’un.


Mardi 23 novembre - 20 H 15

Suite : Samedi soir, l’inauguration du Grand Louvre a été un fiasco complet et rare : au moins trois cents mètres de queue (rien que pour le sous-sol, il faudrait rajouter la queue en surface), on avait réussi à resquiller. Résultat : trente minutes d’attente pour rien, ils fermaient les portes à vingt deux heures au lieu de minuit. Auparavant, on était allé dîner avec Christophe et Emmanuel dans un petit resto italien, près de Montparnasse. Bonne pizza, dessert OK et une bouteille de Beaujolais (le nouveau était arrivé).

Dimanche : réveil à dix heures, garde à partir de treize heures. J’arrive : le bordel partout, les urgences bourrées de monde, des gens agressifs et désagréables, les infirmières à bout de nerfs. Je me disais « du calme, pas de panique, cela ne sert à rien ». Les dossiers s’empilaient. Heureusement, Héricord était là, il a pu donner un coup de balai dans toute cette merde. Fabuleux : il est présent vingt quatre heures sur vingt quatre, même le dimanche. Il est parti à vingt trois heures. Le lendemain neuf heures, il remettait ça.

Cette garde s’est bien passée : travail entre treize heures et vingt trois heures, puis calme. Beaucoup de boulot, pas mal de petites merdes. Pas de gros malade (IDM, pancréatite, asthme, ...). Laurence Le Mouel était ma collègue. En salle de garde, pas facile de faire la conversation. Quelle satisfaction j’avais eue à réussir à améliorer une petite vieille qui respirait mal (PO2 à vingt cinq, Fl à quarante par minute, tirage, ...). Un coup de Lasilix, un demi aérosol de Saltan, et elle était repartie : elle était comme neuve. Là, j’étais vraiment heureux : tout seul, j’avais réussi à la guérir. Héricord, après, était venu me conseiller pour la suite. Elle avait l’air contente, et moi j’étais vraiment comblé.

C’est une petite vieille de quatre vingts ans qui m’avait rendu heureux, et non pas une petite jeunette bien roulée. Paradoxal, mais c’est comme ça. La population vieillit, moi avec.

Salle de garde : chambre numéro dix huit, premier étage, vieil immeuble dégueulasse, gris, sale, qui sera prochainement démoli. Le chauffage à tout berzingue, les vieux tuyaux qui craquent en se dilatant. Pour y aller, il fallait plonger dans le froid cinglant en blouse, sans cape. Il devait faire moins six ou moins huit degrés. En traversant l’hôpital, dans le froid glacial, je me disais : ça y est, tu l’attendais ce moment, tu l’as eue ta revanche. Être un mulot solitaire fonçant dans un hôpital désert en pleine nuit par un soir d’hiver. Là, j’aurais pu être en mille huit cent quarante, ça aurait été à peu près la même chose.

La chambre était une chambre d’interne : un lavabo, une table, une armoire, un lit, un vieux lit d’hôpital des années cinquante avec un matelas digne à faire du trempolino. Les draps en désordre n’avaient pas été changés. Ils étaient à peu près propres, et puis je m’en foutais. À une heure du mat, un lundi matin, c’était pas le moment de la ramener. J’ai dû m’endormir au bout de une à deux heures. Cinq heures trente : le réveil (le téléphone) sonne. Des sonneries pas possibles, à faire réveiller un mort. Je sursaute du lit, le cœur battant à cent quarante. Au bout du fil, une voix féminine m’invitant ... à aller voir un SDF de trente kilos ramassé sur le trottoir et arraché à la mort. Il était effectivement cachectique, d’origine nord africaine, l’œil vif pourtant. Je l’hospitalisai au porte pour quelques jours.

Lundi : journée de cinq heures trente à treize heures. Ça a pas mal défilé. Un gros malade : un américain avec des céphalées du feu de Dieu, il se faisait une méningite. TDM normal, la PL n’était pourtant pas évocatrice.

À treize heures, je commençais à flancher, heureusement deux IMJ étaient là pour me remplacer. Je m’éclipse doucement et finis la journée au Grand Louvre : trente cinq francs. Sully et Richelieu, expédié car je commençais à piquer du nez.

Vingt heures trente : couché, crevé, je m’endormais rapidement.

Aujourd’hui : réveillé par une envie de pisser à six heures trente, la journée était plus calme.

Ce soir, j’ai fait le diagnostic, confirmé par la neurologue, d’HPN chez une grand mère de quatre vingt un ans. Ça peut faire plaisir de se défoncer pour les gens à partir du moment où l’on n’a pas l’impression de pédaler dans la choucroute.

Cette garde a en fait été assez facile. Pour une première, ça aurait pu être autrement plus dur. Je suis sûr que je m’en souviendrai encore longtemps.


Voici le texte du poème écrit sur le mur de la chambre de garde :


An de grâce 1987

- À mes maîtres -

« Une belle thèse »


Cette garde est odieuse, c'est presque la panique,

Et l'hôpital entier est pire que l'monde comique

Le couloir est bondé de couples qui l'occupent,

On ampute tant de jambes, j'en ai les doigts qui brûlent,

En faisant de sa couche, un grand bond hystérique,

Une femme s'empare du membre de son pauvre Eric,

La surveillante craignant qu'une maladie ne naisse,

Chasse les grosses bêtes qui font trembler ses fils

Et malgré ma tenue mets des noms sur les papes,

Les deux guis sur ma blouse, je me mêle aux agapes.


Les régions où je suis, demandent un grand vaccin,

Une laborantine travaillait sur le sien...

Je mis le nez dedans, puis inspectait le germe,

« La bête n'est pas trop riche » me dit-elle en ces termes.

Le nobel était là, mais l'échec me mine !

Elle me tendis ses livres, et j'y cachais ma peine,

Aimant le goût du blanc, elle pompait tant et plus.

Très tard dans la soirée, l'article fût pondu

Marion, la secrétaire m'a fait un beau papier,

« Je sens ce qui me brûle » dit-elle pour m'inviter.


J'ai vu de belles malades, toute la nuit durant,

Une blonde essoufflée, toussait en se mouchant,

Malgré mon stéthoscope, elle me brouilla l'écoute.

Après son AVP, une chinoise fit la bouille,

L'examinant de près, je constatais sur table,

Que sa petite fille s'avérait trépanable.

À mes fouilles curieuses, bientôt elle s'attacha

Et j'ai dû rapidement mettre la Chine au pas

Sous des dehors placides, son fond était curieux,

Elle inspirait l'humour, par son cas si glorieux.


Dr Khül Testy


Mercredi 1er décembre - 20 H 15

Les semaines passent et se ressemblent. Hier les urgences ont disjoncté : les pluies verglacées avec des trottoirs comme des patinoires, c’est en général fatal. Soixante dix sept entrées dans la matinée, cent vingt au total sur la journée. À un moment, il y avait quarante dossiers dans le box de chirurgie. La salle d’attente débordait de partout. Je suis de garde demain. J’espère avoir droit à un calme relatif, tout au moins à un bordel pas trop débordant. J’ai de moins en moins envie d’écrire, et de plus en plus envie de lire. Je consomme des idées et des phrases. Je consomme plus que je ne produis.


Mardi 7 décembre - 20 H 35

Les écrits s’éclaircissent. Je préfère passer mes soirées à dévorer des bouquins parfois chiants plutôt que de coucher sur écrit ma vie non pas insipide mais monotone. Insipide, certainement pas avec tout ce que je vois. Les urgences sont une bonne école de la vie : SDF épileptique ou avec néphropathie amyloïde, hémorragie intraventriculaire avec hémiparésie droite. La semaine s’est écoulée sans trop de problèmes. Je me suis fait chier dimanche matin à venir d’astreinte en chirurgie. Que des merdes (mais je préfère ça à un polytrauma). Emmanuel est parti dimanche soir à Libourne pour ses classes. On avait fait une soirée vendredi soir avec Pierre et Franck. Ce bon vieux Franckie, je ne suis pas mécontent qu’il soit de retour.

Week-end : RAS. J’ai acheté une paire de pompes à deux cent cinquante francs, des chaussures type bottes de rocker. Je les aurais eues gratos si je n’avais pas dit à la jeune vendeuse tendre et inexpérimentée qu’elle avait oublié de me faire signer le chèque. J’ai remis ça aujourd’hui (achat d’une paire de pompes). Cette fois, j’ai enfin trouvé ce que je cherchais : des mocassins comme les marrons américaines qui vont bientôt rendre l’âme au bout de cinq ans de service. Résultat : des Manfield à neuf cents francs, ça fait mal au cul. Mais bon, aucun regret. Pour une fois que j’ai touché six mille francs d’un coup, ça fait plaisir.


Paris, lundi 20 décembre - 21 H 30

L’écriture, décidément, n’est plus mon fort. Autant cela m’intéressait d’écrire ce journal il y a quelques mois puisque je ne passais mon temps qu’à absorber des lettres, plongé dans les questions d’internat, autant, actuellement, je passe mes journées à griffonner des observations merdiques. Je passe maintenant mes journées à écrire, le soir venant l’envie n’y est plus, ce qui explique le manque de tenue régulière de ce journal.

Que s’est-il passé entre temps :

- la fin de la lecture de la Vie de Jésus d’Ernest Renan, un gros bouquin assez chiant en somme, tellement que j’en avais franchement ras le bol à la fin. Idéal pour vous dégoûter d’un livre.

- la lecture de Necropolis, un polar sanglant et dégueulasse, où les descriptions macabres abondent et fusent sans scrupules avec force détails.

- la réparation de la R20 hier, et du Métrix 462 que j’avais dégotté dans une broc pour quarante francs. Enfin, cette putain de bagnole va pouvoir rouler (longtemps je l’espère). On y aura investi pas loin de neuf mille francs.

- la prospection à l’institut Arthur Vernes avec Eric. Cinq cents francs la garde, à ne rien foutre, ça peut être intéressant.

Ce soir, je suis allé à cet institut pour déposer quelques papiers. Paris était sous une pluie fine mais continue. La même pluie qu’il y avait en mille sept cent quatre vingt treize ou une autre année, les mêmes gens pressés et le même cafard que met ce temps de chien où l’humidité mélangée à la sueur imbibe tous les vêtements.


Paris, mardi 4 janvier 1994 - 21 H 30

Vingt sept ans depuis hier, et toujours pas envie d’écrire. Depuis le vingt décembre se sont passés :


Merci Miguel. (Miguelito)


Jeudi 13 janvier 1994 - 19 H 10

« Salut l’interne, je voulais juste te dire que tu étais très mignon ». Tel est le message que j’ai eu sur mon répondeur ce soir en rentrant. Pas désagréable d’entendre une jolie petite voix féminine anonyme et à qui on a pu plaire l’espace d’un instant, surtout quand un vieux chien comme moi, solitaire et renfrogné, n’a pas touché ou même parlé à une âme jeune et sensible depuis une éternité. J’espère que j’aurai le plaisir de la connaître prochainement.

Ce soir, garde à Arthur Vernes, ce vieil institut ORL (ophtalmo) où je me fais chier pour combler les fins de mois difficiles, pour entretenir une R20 avec un litre de super qui vient d’augmenter de quatorze centimes.


Paris, 19 janvier 1994

Institut Arthur Vernes

Troisième garde du mois de janvier dans cet institut. Une bonne planque d’Eric Abecidan où les gardes sont plus que cool. Exemple ce soir : dire bonsoir à tout le monde en se présentant, prendre un pouls /TA à un opéré à vingt et une heure trente. Puis attendre six heures trente pour faire le tour des /TA/ et prémédications. Et c’est tout. La dernière fois, je me disais : « ça y est, tu y es dans ton couloir d’hôpital blême et éclairé par une seule ampoule, solitaire, le tout baignant dans un silence cadavérique. Et toi, petit rat, tu longes les murs en silence ». Un vieux souvenir de l’hôpital Cochin, un soir quand j’étais petit, m’était alors revenu en mémoire, où le même tableau se dessinait, mais où j’étais sur un brancard et ma mère angoissée à mes cotés. Mais bon, le passé cicatrise, lentement ...

Cinq cents francs la garde. Qu’est ce qu’il ne faut pas faire pour arrondir les fins de mois (deux cent trente cinq francs d’amende pour une R20 tombée en panne et garée sur un axe rouge, trois cent trente francs d’essence pour cette même chiotte, bref le fric qui fond comme neige au soleil. Je suis dans la chambre « Maduro », juste à coté du pote infirmier. À ma droite, la fenêtre donne sur un soir où est illuminée la tour Montparnasse. Etant en avance, j’avais pris cinq minutes à rester assis au RER Luxembourg pour regarder les gens qui passent et les traits de leur visage, impatient, inquiet, calme ou indifférent. La vie me semble dure de par sa brièveté et la rapidité avec laquelle on peut sombrer dans un quotidien misérable, stupide mais rassurant. J’ai eu vingt sept ans il y a quinze jours. Bientôt trente ans, et je ne vois rien se profiler à l’horizon. Aucune envie, quelques désirs : celui de partir en Russie. Je me suis remis au Russe en début de semaine. Quarante leçons en huit semaines. Espérons que cela marche et aboutira à quelque chose de concret.


Paris, jeudi 10 février - 23 H

Garde à l’institut Arthur Vernes

Les récits deviennent de plus en plus sporadiques. Je ne peux m’y mettre qu’à partir du moment où je n’ai rien à faire, ce qui est le cas maintenant.

En gros, ces gardes minables payées cinq cent francs la garde (je n’ai toujours pas été payé de mes quatre gardes précédentes, d’ailleurs) se déroulent de la manière suivante :

Le lendemain, tour de /TA/ à six heures trente et prémédication des opérés avec même protocole.

Le lendemain, départ à sept heures trente pour la reprise à l’hôpital. Ces gardes deviennent tellement nulles que je commence à en avoir marre : tant pis pour le fric. Il se peut que cette fois-ci soit la dernière garde.

Sinon, depuis :

1) la R20 a craqué, elle m’a laissé en rade à Montigny. Résultat : à peu près cinq kilomètres à pied de Continent à chez moi, en passant par le lycée qui a bien changé depuis que je l’ai quitté.

2) résultat de l’internat : deux mille sept centième dans le Nord et le Sud. Bof, sans surprise et sans regret. Toutefois, on aura tout de même beaucoup investi : temps libre, fric, conférences, refus d’aller à Moscou en novembre 1992 (ça, je l’ai toujours en travers de la gorge), sous-colles, Beaubourg, photocopies, abonnement à un pack internat, etc. Sans regret car je ne savais pas quoi prendre en cas de succès, et puis deux ans d’internat (de résidanat, pardon) c’est largement suffisant. Pour Emmanuel, c’est plus embêtant. Deux mille cinq centième, la psychiatrie lui est passée sous le nez. Lui qui pourtant y tenait tellement.

3) vacances du trente janvier au huit février avec séjour à Tarbes, en passant par Limoges voir Emmanuel et son oncle. Beaucoup de route en R25, s’il vous plaît (faute de R20) pour un voyage sous une grisaille et une pluie continuelles. À Limoges, son oncle obsessionnel, veuf dorénavant, vit toujours dans sa maison qu’il s’est construite dans les années soixante, avec une cave renfermant des bouteilles fabuleuses dont une remontant à mille neuf cent soixante et un. Dans la cour où poussent des herbes folles, un bateau sans mât commence à rouiller sans avoir jamais vu la mer.

Soirée au restaurant, avec confit de canard et vin de Cahors. Puis, week-end prolongé à Tarbes où je découvre le nid d’aigle de Christophe. Arrivée sous la pluie, la rue des cultivateurs m’avait été indiquée par un gars du pays qui m’avait dropé jusque là bas en R4.

Septième étage, Christophe ouvre, crevé, il avait ramassé la crève, son toubib lui ayant donné un traitement suspect. Je fais rapidement connaissance avec Frédéric et Sarah, une jolie petite élève infirmière de deuxième année, avec une très jolie poitrine appétissante.

Je découvrirai Tarbes sous la pluie et avec un resto correct à cent vingt trois francs, puis bières au bistrot du coin et soirée glauque finissant en conduite en état d’ivresse en se rendant dans une boite réservée aux femmes de quarante ans. Là se tenait une soirée réservée aux « tits as », une équipe de tennis du coin. Une blonde se tenait isolée sur une table. Je lui taille une bavette sans succès devant son indifférence à la limite du mépris (mais courtois) à mon égard. On sort de là à trois heures du matin, sous la neige qui commençait à tomber.

Puis, séjour à Toulouse pendant deux jours, où je découvre une ville rose très attrayante, mais où je tombe stupéfait devant le manque de conversation entre Christophe et moi. Lui d’habitude si bavard, moi qui n’arrivait vraiment pas à décoller, comme d’habitude. Progressivement, s’installait une ambiance à la limite du détestable, une chape de plomb commençait à nous recouvrir.

Dimanche, grande journée de soleil où on se balade dans les Pyrénées avec des raquettes et une luge. Frédéric était encore moins bavard que moi, Christophe pas mieux. Le soir, son esprit russe le faisait s’enfoncer dans ses ruminations moroses où il se tenait terré sans desserrer les dents.

Lundi : douze heures de route.

Mardi : reprise du boulot, mais au service porte cette fois-ci, où tout ne se passe pas trop mal.

Bon : minuit dix, je suis fatigué, j’arrête là mon résumé du mois passé qui d’ailleurs n’est que trop succinct.


Paris, 17 février 1994 - 23 H 10

Marraine vient de mourir lundi à vingt deux heures. Cela pourrait tenir en quelques lignes et en rester là. Papa m’avait laissé un message sur mon répondeur sur cette funeste nouvelle, comme un télex qui écrit une simple ligne sur un bout de papier.

C’est à peu près l’impression qui s’est gravée dans ma tête. C’est tombé comme ça un soir, fatigué par une contre-visite, j’écoutais ce message sans être accablé, non pas indifférent mais considérant cette nouvelle comme presque normale. Quatre vingt douze ans, un très bel âge. Je ne l’aurais malheureusement pas revue depuis quelques mois. Elle s’enfonçait tout de même avec peine dans le grand âge. Opérée de la cataracte encore tout récemment, elle n’en aura même pas profité.

Une vieille dame qui aura quand même mené une grande vie à la belle époque, qui m’aura appris à marcher et partagé tout de même quinze ans de vie commune à Taverny. Je ressens à la fois de la tristesse, mais aussi un soulagement de savoir qu’elle ne sera plus anxieuse, n’aura plus mal, que tout ce dont elle a pu souffrir ou endurer est maintenant terminé, qu’elle aura enfin trouvé ce qu’elle cherchait depuis longtemps : la mort, et qu’elle verra Dieu.

Je me replonge dans les Confessions de Saint Augustin pour mieux se rendre compte de notre petitesse en ce bas monde dans lequel notre orgueil hypertrophie l’importance de sa propre vie et de tous ses petits besoins dérisoires qui, soi disant, créent notre bonheur. Une vie courte, mais ridicule et sans saveur à partir du moment où elle n’est pas orientée vers quelque chose de précis et de grandiose.

Paris, lundi 21 février 1994 - 20h45 -

Il est plus intéressant de taper son journal sur un clavier que de l'écrire avec une écriture de plus en plus illisible. J'abandonne progressivement mon journal (que certains qualifient habituellement « d'intime »), l'envie d'écrire cédant le pas à une frénésie informatique face à ce vieil IBM récupéré pour une bouchée de pain. Je devais être de garde ce jour là, mais Cosson, le réa d'en face, a permuté sa garde avec la mienne au dernier moment. Demain, je sévirai aux urgences et en découdrai. J'en arrive malheureusement au début de ma carrière médicale a en avoir déjà marre. Plutôt gênant pour un début. Je me demande parfois si je ferai long feu dans cet univers stressant et ingrat où tout ce que l'on est certain de récolter est soit l'opprobre des familles devant notre impuissance, soit le mépris et le dédain des collègues devant notre incompétence. Je me savais pas terrible, voir presque nul, j'en ai malheureusement la confirmation. Restent les circonstances atténuantes qui existent bel et bien : premier semestre, manque de personnel, surcharge de travail réelle, etc.

L'internat, c'est fini, terminé, sans regrets et sans surprise. Je le savais depuis le début. Emmanuel refusait d'y croire, ce en quoi, il n'avait pas tout à fait tort, vu son classement. Je me rappelle ces après-midi passés le cul vissé sur une chaise très inconfortable à la bibliothèque de Beaubourg, avec la pause café réglée en général à seize heures précises. Le but de la journée étant en fait la pause café, plus que la travail, qui devenait de plus en plus indigeste à mesure que nous progressions dans notre ignorance universelle. Plus j'apprenais, moins j'en savais. Cela entrait d'un coté et sortait par l'autre au bout de deux ou trois semaines. Et pourtant nous persistions, Emmanuel à cause de son désir d'y arriver et moi d'en finir. À peu près dix huit à vingt quatre mois d'une vie de moine sans toucher à une fille, en buvant quelques bières par-ci par-là, tandis que le flux des jeunes années filait à grande allure sans nous attendre. Aujourd'hui, cela fait cinq mois que je n'ai pas ouvert un livre de médecine. Je me plonge à corps perdu dans la lecture de tout et n'importe quoi qui ne soit pas médical. « Nécropolis » d'Herbert Liebermann, m'avait amusé, surtout avec le parallélisme de Konig se constituant une bibliothèque à la fin de ses études, ayant été sevré de toute distraction littéraire pendant plus de sept ans. C'est à peu près mon cas. Actuellement, les confessions de Saint-Augustin comblent la solitude tenace et irascible d'un carabin médiocre et douteux de son avenir, comme n'importe quel jeune de vingt sept ans. À chaque âge ses angoisses. Faut-il attendre la mort pour avoir droit à une cessation de toutes ses préoccupations ? Souvent, je suis persuadé que j'aurai mieux fait d'être éboueur. Que dire de ces confessions ? Une lecture un peu ardue pour un bourguignon aussi peu littéraire que moi, et qui pour passe-temps occupe ses soirées soit à la lecture, l'informatique, et l'apprentissage (lent) du Russe, et ses week-end à se plonger les mains dans le cambouis pour s'acharner sur une pauvre boite automatique de R20 déjà multi démontée. Cependant se dire que de tels écrits rédigés à la fin du IVième - début du Vième siècle renferment des idées encore largement développées près de mille cinq cents ans plus tard, peut se faire poser la question de savoir si nous avons vraiment évolué autant qu'on semble le prétendre. Je me posais également la question en me baladant samedi soir après une CV bien remplie, du coté du Château de Vincennes où six cents ans d'histoire me barraient la vue et où la contemplation de la chapelle royale, éclairée par un soleil couchant aussi flamboyant que les flèches et les arc-boutants de ce petit monument architectural, ne pouvaient que vous forcer au respect devant tant de beauté à la fois humaine et naturelle.

Dans près de vingt ans, j'aurai cinquante ans, si jamais j'y arrive.


Paris, mercredi 23 février 1994 - 19h45 -

Purée, sacrée journée. Hier, la totale, comme on l'appelle : la journée entière à l'hôpital, la CV, la garde le soir où je n'ai pas dormi un poil, et le lendemain où l'on rembraye directement, sans escale, tout en espérant pouvoir se tirer tôt. En fait, croulant sur le boulot imprévu auquel je ne m'attendais pas, je suis sorti ce soir à dix neuf heures. Résultat : trente quatre heures de boulot d'affilée. Vers la fin, je me demandais si je n'allais pas craquer. Un malaise hypoglycémique, un clash, n'importe quoi, mais tout pour arrêter ce bordel qui semblait ne jamais vouloir en finir. La garde était somme toute sans gros malades très lourds. Claude Gros, qui est maintenant en psy, m'accompagnait pour cette longue traversée de la nuit. Héricord était le senior de la nuit. Il a fallu se battre pour pouvoir disposer d'une petite demi-heure pour pouvoir prendre le temps d'aller manger. Ayant les clés de la salle de garde pour nous tout seuls, j'ai pu m'empiffrer sans vergogne aucune. Mon appréhension du travail non accompli complètement m'avais fait retourner au porte pour finir quelques comptes-rendus d'hospitalisation en retard, ce qui m'avait tout de même retiré deux heures de sommeil en moins. Pendant la garde, beaucoup de merdes à voir : des ivresses cognées qui puent, des toxicomanes qui viennent quémander des ordonnances anti-syndrome de manque, des gonzesses qui viennent parce qu'elles ont mal au bide depuis un mois, des pusillanimes qui viennent consulter, même à trois heures du matin, dès qu'il y a un pet de travers. Bref, tout un travail fabuleusement passionnant, où il faut plus de sept ans d'études pour y parvenir. La consolation est une présence féminine plus importante et agréable. Ségolène, derrière son épaisse chevelure châtain clair et ses lunettes à montures bleues, ne manquait pas de charme. Occupée à son tricot si elle restait inactive, elle n'en restait pas moins très efficace dans son travail.


Jeudi 24 février - 22h20 -

Reprise. En fait, hier j'ai arrêté tout mon récit de la garde, qui en fait n'est pas forcément intéressant, du fait que j'étais littéralement vanné vers huit heures du soir, et qu'il faut y être pour le voir et donc pour y croire. Le vécu, il n'y a que cela de vrai. Aujourd'hui, je n'ai décidément pas fait mieux : douze heures de boulot d'affilée. Avec la journée d'hier, cela commence à faire franchement beaucoup : neuf heures - vingt et une heures, sans bouffer à midi. La CV (Contre visite), c'est vraiment pénible, surtout quand il faut reprendre in extremis un OAP passé inaperçu par sa collègue, et qui vous fait passer cela pour une embolie pulmonaire. Tout en sachant que cette même chère collègue a réussi l'internat en étant 1.000ième, alors que moi, petit résident de merde, ais foiré ce même concours en étant 2.700ième. Comme quoi, cela corrobore ce que j'en ai toujours pensé, à savoir que cela ne servait pas à grand chose. Mais bon, la même chose aurait pu m'arriver, et m'est même déjà arrivé. La journée d'aujourd'hui a été assez infernale : on vide d'un coté le matin, pour remplir de l'autre l'après-midi. De sorte que la CV s'est soldée par un gros OAP à négocier pour s'en débarrasser en réa cardio, et cinq entrants à voir. Bilan des courses, la journée entière consacrée au boulot. Heureusement que je suis célibataire, sinon je le deviendrais rapidement.

En rentrant, tout en remontant le soir cette obscure Cité Voltaire, éclairée lugubrement par quelques lampadaires, j'ai eu tout de même l'agréable surprise de trouver dans ma boite aux lettres, une carte postale et une lettre de Christophe. En un style élégant, il répondait à ma missive envoyée tout en début de semaine lui contant mes malheurs à propos de ma prise de conscience sur nos changements de caractère et notre vieillissement indéniable, malgré mes vingt sept ans et ses vingt neuf ans bientôt. L'amitié comme toute chose est soumise à des fluctuations engendrées par le doute. Tout comme la foi. C'est vrai que nous vivons en ce moment des vies désaxées. À en voir les quelques lignes précédentes, cela peut aisément se concevoir. Sa longue lettre ma faisait indéniablement plaisir. D'autant que les lettres se font rares, sauf pour recevoir des tonnes de paperasserie inutile. Dire qu'il avait failli se foutre en l'air avec un pneu crevé lancé à quatre vingt dix kilomètres à l’heure sur des petites routes d'Espagne. La bagnole est indubitablement un engin de mort, même si elle reste très agréable et indispensable.

Bon, à vingt deux heures vingt cinq, je vais sans doute en rester là, à cause de la fatigue qui me reprend, d'une part, et l'envie de me replonger dans la question « splénomégalie » pour ne pas paraître trop nul demain.


Vendredi 25 février - 21h58 -

Je n'en croyait pas mes yeux, et j'ai encore du mal à m'en rendre compte. J'ai fini aujourd'hui à 13h45. Incroyable, n'étant pas de CV, et ayant vidé le porte, de sorte qu'il ne restait plus que 4 malades. Dès le boulot fini, je me suis tiré en vitesse, avant que cela ne reprenne. La pauvre Claire aura du pain sur la planche pour ce week-end. En revanche, même si je disposais ainsi de beaucoup de temps libre, je ne savais plus à quoi l'utiliser, de sorte que j'ai passé ma journée à laver du linge, il ne se fait pas tout seul, à perdre mon temps à Magnétic France pour essayer de trouver un décodeur de morse et de télex, à aller à la FNAC des Halles pour apprendre que cela coûtait quatre cent dix francs que de se faire mettre cent diapos sur un CD-ROM, bref, pas très rentable. J'ai perdu l'habitude de profiter de son temps. Mes deux pôles d'attraction oscillent entre l'hôpital et Taverny. Entre les deux, c'est le no man's land. Emmanuel est à l'armée, Christophe loin d'ici, et Pierre travaille avec sa mère à faire sa comptabilité. L'absence féminine ne me pèse en fait pas du tout, ce qui est inquiétant pour l'avenir. La lecture de Saint-Augustin me conforte dans cet état d'esprit, et l'isolement est malheureusement ce qui me convient le mieux, car il s'adapte par définition à mon caractère misanthrope. La sagesse ne consiste pas à rester dans son coin à attendre tranquillement que la vie finisse. Il va falloir en trouver la vraie voie, et ne pas se perdre au fond d'une impasse comme je le fais actuellement.


Samedi 26 février - 23h10 -

Soirée entre mecs, toujours les mêmes, en quête de femelles. Des hommes à femmes sans femmes. Emmanuel était désespéré devant la panne de Windows qui s'était planté au beau milieu d'une manipulation qui paraissait pourtant sans problème. On lui aura malheureusement passé le virus. Il n'a pas décroché de son écran du matin jusqu'au soir. J'espère qu'il ne deviendra pas comme Jean-Christophe, vissé sur sa chaise à ne faire que ça aussi bien au boulot qu'à la maison, de sorte que l'on ne voit plus très bien la limite précise entre les deux. Cela va bien lorsque l'on est célibataire, mais c'est alors s'enterrer vivant dans un mode de vie stérile et solitaire. Nous avons convenu toutefois de l'intérêt d'organiser une soirée dévergondage à l'aide de Nathalie et de Valérie, son double, pour dans quinze jours. On n’est jeune qu'une fois, et le temps qui nous est imparti ressemble de plus en plus à une peau de chagrin.


Dimanche 27 février - 6h15 -

L'insomnie me reprend. C'est comme cette journée d'été où j'avais bouquiné toute la nuit avec l'impossibilité totale de dormir. Cette fois-ci, le gardien de l'immeuble d'en face s'est mis à discuter à voix haute avec un type qui a fait démarrer sa bagnole vers cinq heures du matin. Rien de tel pour m'empêcher de me rendormir. Je serai frais lundi. Hier, Pierre m'a assuré de la livraison d'un Hewlett-Packard dans le courant de la semaine prochaine. Ce bon vieil IBM n'aura donc pas fait long feu.

Je me suis remis au russe. À cause de ma frénésie informatique, je l'avais tout de même bien laissé de coté. Une langue difficile, mais passionnante car tellement nouvelle. Je pense de plus en plus sérieusement à me prendre six mois de disponibilité pour aller étudier là-bas. Schawn l'a bien fait. Sans doute connaîtrai-je une histoire fabuleuse avec une Natacha de rêve, dans un décors somptueux. Ces dernières années sont quand même étonnantes. La chute du communisme, l'éclatement de l'empire de l'Est, et maintenant, de la publicité à la TV pour une vodka russe (le texte étant parlé en russe à la télé française, pour plus de réalisme) représentant un train fonçant dans la taïga enneigée avec une belle Slave vous charmant par un sourire sur des lèvres pulpeuses, et « Air Ukrainia » qui vous invite au détour d'un abris-bus parisien à partir pour Kiev pour quelques trois mille cinq cents francs par semaine. Impensable il y a seulement quelques années. En 1985, on osait à peine y penser, malgré l'avènement de Gorbatchev. On se disait, c'est la super détente, mais on ne pensait pas que l'on pourrait aller jusque là. Aujourd'hui, il n'en reste pas moins que la guerre civile sévit toujours en Yougoslavie. Sarajevo, par où 14-18 était parti, et par où la troisième guerre mondiale pourrait très bien arriver, vient d'être désenclavée par l'interposition des russes. Entre slaves (russes et serbes), on consent en des faveurs. Zagreb, Dubrovnik, Svéti-Stéfan, Bar, Nis, et Belgrade, tous ces lieux de passage que j'avais foulé avec sac à dos et baskets immondes en 1986 ont dû bien changer. Je repense à Berlin souvent. Je revois cette femme éperdue, avec un regard plein de condescendance dans le petit matin froid berlinois, lorsque je la tirais d'un mauvais pas avec un billet de dix DM. Berlin-Est aussi, c'était impensable. La place du mur a été recouverte de bitume. Parfois on en découvre quelques vestiges laissés là à titre posthume. On se balade tranquillement, comme si de rien n'était sur le « Under den liten ». Karl Marx fait toujours face à la tour de la télévision, et n'a pas encore été déboulonné, et la statue de la victoire surplombe toujours majestueusement le Tiegarten. Kassiel, ils sont devenus fous !


Paris, mardi 1er mars 1994 - 18h45 -

Week-end pas très rentable, en ce sens que je perd mon précieux temps, car rare, en des conneries strictement inutiles. Faire des copies de Windows ou de Word 6.0, pour Emmanuel et Pierre, jouer sur le CD-ROM du père à la découverte de nouveaux logiciels qui ne me seront jamais utiles, même s'ils sont attrayants au premier abord. Bref, un dimanche stupide ; parfois, je me demande si j'ai raison de rentrer systématiquement chaque week-end, si c'est pour le voir passer en une si inutile occupation. Inconvénient, je vais transférer l'univers tabernacien à Paris. Hier, après une courte journée à l'hôpital à cause d'un bon vieux malaise vagal de derrières les fagots, comme je n'en avais pas eu depuis longtemps avec flou visuel, sensation de malaise, céphalées rétro-orbitaires, paresthésies de la main gauche et chéiro-orale homolatérales, le dernier remontant à l'hôpital Tenon qui est régulièrement surchauffé, j'ai donc refilé la CV à Eric Abecidan qui avait été suffisamment sympa pour accepter. J'ai pu ainsi bénéficier d'une totale liberté pendant la journée. Ceci dit en passant, ça allait beaucoup mieux après, une fois sorti de cet univers hospitalier, qui comme son nom ne l'indique pas, n'invite pas à vouloir y rester. La soirée a été passée en compagnie de Pierre à négocier le troc de mon futur Hewlett-Packard qui bientôt remplacera ce vieux moulin sur lequel Windows est incapable de tourner. Je devrais m'en tirer pour six cents francs de bécane plus six cents francs de mémoire étendue à 4Mo. Nous sommes convenu toutefois de l'avantage d'avoir des amis et une famille, la place laissée aux personnes du sexe faible étant encore une fois de plus minimisée. Je vais me marier avec un 386 ! La vie est courte, je ne m'en aperçois pas, prends tout cela à la légère et le tourne en dérision.

même jour - 21h55 -

Les journées passent et se ressemblent en tous points. Je viens de terminer ma neuvième leçon de russe. Neufs leçons en près d’un mois. De toute évidence, j'avance à pas d'escargot. Un peu normal pour un langue entièrement nouvelle à l'écriture cyrillique si particulière. L'attrait de l'inconnu est vraiment très fort. J'étudie cette langue dans quel but ? Le premier est d'assouvir une violente envie qui sommeille en moi même depuis près de douze ans, c'est à dire depuis que je connais Christophe. L'univers de Frépillon, m'a toujours incité à vouloir pénétrer ce monde plus profondément. Tous ces livres à l'écriture mystérieuse, étalés le long des murs de ses chiottes, m'excitaient et j'ai toujours brûlé de pouvoir un jour percer à jour le mystère de ce langage. C'est donc pouvoir réaliser un vieux souvenir d'enfance, un fantasme. Le deuxième, plus pragmatique, consiste à désirer avoir un plus par rapport aux autres, et s'en servir. Parler une langue, que peu de personnes connaissent, est forcément un avantage. Le problème est que dans la profession médicale, cela ne sert pas à grand chose. L'ex-URSS étant un pays avec lequel nos différents gouvernements actuels et à venir n'ont pas forcément envie de traiter à cause de l'instabilité politique chronique. Je pourrais cependant par le biais de cette nouvelle langue renaître, me reconstruire une nouvelle vie, entièrement différente de l'actuelle, en clair, changer de peau. À croire que l'existence actuelle ne semble pas me satisfaire. C'est fort bien possible, voir même certain. Au diable l'afibrinogénémie congénitale. Le jour où je dirai à ma mère « maman, je m'en vais vivre là-bas », son cœur s'arrête. Le but de ces études médicales était à leur tout début, alors qu'en fait je ne les avais même pas commencées, de surseoir à ce déficit handicapant que j'avais généreusement hérité de la nature, et de pouvoir voler de ses propres ailes sans être cloué à un pied à perfusion. La vie en Russie serait alors un aboutissement et une réussite suprême à tout un processus psychologique déclenché il y a à peu près vingt ans et tournant jusqu'à présent à vide. Le but n'est pas la réussite sociale, celle que l'on extériorise ostensiblement, mais la réussite intérieure avec le sentiment de ne pas passer à coté d'occasions qui ne se renouvellent pas.


Mercredi 2 mars - 23h00

Pierre a vingt huit ans. C'était son anniversaire. La journée pour moi s'est finie dans la salle 005 du rez-de-chaussée de la faculté. Un cours de pédiatrie, qui devait être intéressant étant donné les applications très pratiques en médecine générale. Malheureusement, c'était un ramassis de vieux étudiants, qui comme moi avaient foiré l'internat. J'ai pu ainsi revoir d'anciennes têtes, pas forcément très belles à voir. Si l'on a dès l'origine des défauts de caractère que l'on essaie plus ou moins de masquer par un surinvestissement dans les études, ils finissent toujours par réapparaître à la fin de celles-ci. C'est ce qui se passe dans ma capacité à être aimable avec les autres à travers un minimum de conversation. Même des années plus tard, on n’a toujours rien à se dire.


Paris, dimanche 6 mars 1994 - 22h40 -

Que sommes-nous, si ce n'est peu de choses. Notre autosuffisance nous conduit à nous croire importants, alors que nous ne sommes que de passage sur cette Terre. Nous ne faisons pas attention aux autres, et ne daignons accorder d'importance qu'à notre propre existence. Savons nous vraiment accorder de l'importance à ce qui est important. Savons nous distinguer ce qui a de la valeur ? On a toujours l'impression d'être immortel et de tout pouvoir se permettre, d'avoir tout le temps devant soi. Les années passent vite, c'est normal, cela devient grave à partir du moment où l’on ne s'en aperçoit pas. Je ne trouve plus de goût à l'amour d'une femme. Murielle, une petite élève infirmière de troisième année me couve de ses yeux tendres, mais pourtant, je la refuse, je ne veux pas m'attacher à elle. D'un coté, ne pas être salaud en lui faisant miroiter un avenir que je sais par avance voué à l'échec, de l'autre coté, me boucher des possibilités de ma brève jeunesse que je ne pourrai sans doute jamais rattraper. Elle me désire, et pourtant je n'en veux pas, alors qu'au fond de moi-même, je n'aspire qu'à cela après plus de deux ans d'abstinence. Le paradoxe de l'esprit humain. Souvent nous sommes trop compliqués pour nous mêmes, et nous n'arrivons pas à nous comprendre. Le masochisme, l'idée de mort, d'anéantissement, de réduction au néant est inscrite dans nos gènes, il n'y a aucun moyen de s'y soustraire. Même l'amour ne me permet plus de m'élever au dessus de cette mer morte. C'est la marée noire dans mon âme, je me plonge dans la troisième symphonie de Henryk Gorecki et m'y complaît, m'en délecte. Il faut que j'arrête avant qu'il ne soit trop tard, sinon je ne pourrai plus remonter. La vieillesse nous paraît triste, que dire de la jeunesse ? Est-ce l'époque, la vie désaxée que je mène actuellement et que j'ai toujours menée jusqu'à présent. Pourtant, des milliers de polonais, de juifs, d'arméniens sont morts dans des ghettos ou des charniers, en une certaine époque pourtant pas très si lointaine, et ont eu des existences autrement plus terribles. Même pour un bonheur, aussi minime ou éphémère soit-il, cela vaudrait le coup d'accepter de souffrir mille ans pour savoir comment savoir le savourer. Nous avons hypertrophié nos cerveaux dans des directions qui n'ont rien à voir avec leur conception originelle, et qui sont alors inadaptées. Nous sommes sortis du moule, et l'on finit par rouler sur la jante. Un vieux chêne de trois cents ans aurait certainement beaucoup plus d'importance qu'un petit être humain parmi cinq milliards d'autres. À Paris, on emprisonne les arbres dans des cerceaux de fonte noyés dans du goudron. Il ne reste que leur branchage nu de la fin de l'hiver qui tend vers le minuscule coin de ciel bleu qui a pu s'échapper d'entre deux immeubles. Comment ne pas se sentir aussi mal à l'aise dans un univers aussi carcéral qu'une ville. Je ne décrirai pas le bonheur que j'ai pu ressentir en remontant la rue Corvisart en allant chez Emmanuel : écouter le silence d'une rue calme d'un dimanche après-midi où le seul élément manquant et pourtant si habituel est le grondement continu d'une ville que l'on écoute mieux les soirs d'été en dormant la fenêtre ouverte. Il fait tellement partie intégrante du décor que son absence est pesante par sa légèreté.

Sept jours d'affilée à l'hôpital. J'ai fini aujourd'hui à seize heures trente, après avoir mené un brin de conversation avec Murielle. Je pourrais aller la voir à axial 7 et la rancarder, c'est tellement faisable, je ne comprend pas pourquoi je m'en prive. La fin de soirée s'est terminée au Parc des Princes avec PSG-Martigues deux à deux, j'ai pour la première fois de ma vie assisté à un match de foot. Quel événement !


Lundi 7 mars - 19h50 -

J'ai fait table rase de mon passé. J'ai vidé mes étagères de toute ma vie étudiante passée, et il n'est restera plus rien puisque tout finira à la poubelle. J'ai revu de vielles factures de 1988. Mon Dieu, cinq ans déjà, et pourtant je croyais que ce n'était qu'hier. En une heure, huit ans d'étude et des milliers d'heures de travail, dont il ne reste plus grand chose, ont défilé devant mes yeux. Toute une partie de vie réduite à si peu de choses. Je ne me rappelle que de très peu de mon passé. De brefs éclairs me reviennent de temps en temps. À croire qu'il n'y a presque rien eu auparavant. Cela aurait été le néant, ce serait à peu près la même chose. Ne pas s'apercevoir du poids de son passé et ne pas envisager l'avenir est en fait très insupportable. Vivre au temps présent n'est pas forcément l'idéal. Mon idéal est le « farniente », la vie calme, paisible, que l'on prend le temps de regarder passer. Ici, la vie parisienne est une période qui nous paraît infiniment pesante de par la pression qu'elle nous inflige.


Paris, mardi 8 mars 1994 - 21h22 -

Le printemps arrive à grand pas. Il fait dix huit dans la pièce et je n'ai pas mis le chauffage. J'ai souhaité la bienvenue au beau temps à ma manière sur le coup de dix neuf heures trente en sortant de CV ; je me suis offert le luxe rare, mais dérisoire de me payer une bière (seul !) à la Bastille. Quelques instants de farniente comme je n'en avait pas eu depuis longtemps. Une belle fille assise à la table d'en face, très bourgeoise, attendait son tombeur du soir en buvant une bière et en téléphonant tout en bouillant d'impatience devant son retard. Des jeunes cons, trop bien habillés parlaient fort et étaient fiers de leur costards trop voyants. Coiffés à la mode des années trente, on aurait pu s'y croire ; avec leur genre mauvais garçon, cela cadrait parfaitement. Je rentrais par la rue de Lappe refaite à neuf. Dans la rue de Charonne, subsiste toujours ce vieil immeuble du milieu du XIXième siècle à la façade lamentable où les plâtres tombent en morceaux, où des fenêtres sans rideaux sont éclairées par une lampe électrique sans abat-jour. Cette ruine n'en conserve pas moins beaucoup plus de charme que les autres bâtisses beaucoup plus modernes. Son caractère séculaire, mal entretenu me rappelle un peu les immeubles berlinois devant dater d'à peu près de la même époque. Il me plairait tellement de vivre dans une pièce unique avec un ridicule réchaud à gaz, des chiottes sur le palier, des murs nus, et quelques bons disques classiques. Mais je conserverai tout de même ce bon vieil IBM au clavier inusable. C'est le seul apport du XXième siècle que je désirerais conserver. Le reste me paraît si dérisoire.


Taverny, vendredi 11 mars - 23h40 -

J'alterne entre une semaine légère et une semaine lourde. Celle-ci n'était pas trop délirante. Nom d'un chien, plus que un mois et demi à tirer, après, ce n'est pas forcément la quille, mais c'est au moins autre chose. Je pense que mes parents sont franchement contents de me revoir le week-end, surtout après quinze jours d'absence. La maison Brémenson aura une fois de plus fait l'acquisition d'une voiture : papa à racheté la R25 de Philippe Magne, son ancien patron. Modèle grand luxe, intérieur cuir et chaîne Hi-fi à l'intérieur, version Lechef il y a quelques années. Bref, une bagnole de rêve très coûteuse. J'aurai toutefois bénéficié de la R25 plus moderne que j'aurai fait immatriculée aujourd'hui à Paris : 363 KTZ 75. Mille quatre cent treize balles dans le cul tout de même. Les suppositoires de la police seront toujours difficiles à passer.


Taverny, dimanche 13 mars 1994 - 23h00

Retour d'un week-end assez mouvementé et pas de tout repos. Il était prévu depuis quinze jours, et n'avait en fait pas été vraiment préparé sauf à la dernière minute, comme d'habitude. Nathalie avait accepté de venir à Honfleur avec nous. Jean-Christophe a refusé au dernier moment. Nous étions ainsi quatre : Nathalie, Emmanuel, Pierre et moi. Deux heures de route pour un aller, tout ça pour bénéficier des derniers rayons de soleil vers six heures du soir. Champagne dans des gobelets en carton sur la plage avec un vent à décorner les bœufs. Un froid de saison et des parisiens qui marchent sur la plage avec des pompes de soirée en se trempant les pieds en voulant traverser les gués qui parsemaient la plage de Deauville. Bref, une situation cocasse où seule Nathalie avait fait preuve de bon sens en apportant une paire de baskets, chaussures plus adaptées à ce genre de circonstances. Le reste de la soirée fut en fait assez lamentable, et j'ai quelque peine à les relater. La pauvre Nathalie s'était fait chier à supporter trois mecs (un taciturne et deux délurés qui me faisaient plutôt honte) qui étaient en manque de femmes et qui ne savaient plus comment profiter de leur jeunesse à force de l'avoir investie à perte dans une intellectualisation forcenée. Le dîner, correct et pas trop cher me jetait en pleine figure encore une fois mon inaptitude légendaire à soutenir une conversation, à la limite de l'impolitesse. La soirée en boite prévue a capoté du fait de l'inexistence de boite digne de ce nom où un minimum d'ambiance est de rigueur. Le retour précoce à Paris à deux heures du matin, s'est soldé par la défection de mes deux compères qui n'aspiraient qu'à aller se coucher. Vexé comme un pou, et furibard vis à vis de mes soi-disant « potes », je réussissais à convaincre Nathalie de ne pas s'avouer vaincu et d'aller jeter un coup d'œil au Palace, dans la rue Montmartre. Bien nous en a pris, pour cent francs par personne, j'ai pu assister au meilleur spectacle représentatif de la décadence du XXième siècle avec techno music et gogo-boys, certains travelo avec des faux cils inouïs, d'autres grosses tantouses culturistes habillées de cuir, qui dansaient sur des piédestaux avec à leur pieds une foule de zombies décalqués, le tout dans une ambiance tonitruante, surchauffée et enfumée. C'était tout simplement génial, et cette fin de soirée (ou plutôt début de matinée) rattrapait tout le fiasco de Honfleur. Pour un peu, j'y retournerais volontiers. Ajoutant à cela qu'il y avait pas mal de filles superbes, cela en valait vraiment le détour. Pauvre Nathalie, je suis sûr pourtant qu'elle s'attendait à quelque chose d'autre de la part de son cousin. Plus les gens me connaissent, plus je déçois en règle générale. Espérons qu'elle ne n'en veuille pas trop.


Paris, lundi 14 mars 1994 - 21H25 -

Retour sur la soirée d'avant-hier au Palace. Une boite devant laquelle en fait je passais devant régulièrement. En traversant la rue, un type goguenard me toisait du regard tout en tenant un sandwich d'une main et sa bitte de l'autre tout en pissant tranquillement dans le caniveau. Nathalie écroulée, s'en délectait. L'entrée, pas trop bondée ne présentait pas trop d'attente, en payant cent francs, on avait droit à une consommation. Le vestiaire (dix francs par personne) était tenu par une pédale ; au moins, on annonçait la couleur tout de suite. Même s'il était près de trois heures du matin, il y avait encore pas mal de monde. De loin je voyais les trois danseurs perchés sur leur petit piédestal. Danser sur une surface circulaire de un mètre de diamètre ne semblait pas s'improviser facilement. Un travelo dont l'opération chirurgicale avait du bien réussir à cause d'une poitrine généreuse à la silhouette alléchante, dansait avec des faux cils qui lui donnait des paupières semblables à des pinceaux. Un gros mec balaize à force de musculation se trémoussait avec son slip et sa casquette de cuir, tout en portant des lunettes noires. Le troisième danseur était une fille que je ne voyais que de loin et qui paraissait plus commune. En grimpant à l'étage, on s'apercevait en fait que c'était un ancien théâtre à la mode italienne avec des loges de part et d'autre des deux escaliers. La scène étant reconvertie en piste de danse. Telle est la destinée des anciens lieux de music-hall des années vingt. Nous sommes resté une heure et demie. À la fin je commençais à en avoir marre, la fatigue prenant le dessus insidieusement. Au sous-sol on avait accès à la boite de lesbiennes, où des soirées « sexe » sont organisées tous les mardis. Les chiottes, immondes comme il se doit faisaient plus envie de gerber. Les fins de siècle même si elles paraissent décadentes, comme à toutes les époques, comportent toutefois de sérieux atouts ne serait ce que de part leur grain de folie à laquelle aucune retenue n'est imposée.


Paris, vendredi 18 mars 1994 - 22h35 -

Semaine difficile où ces enfoirés de la MATMUT m'ont opposé un fin de non recevoir quant à la possibilité d'assurer cette grosse R25. La demande de vendredi à été résolue le mardi par un crétin à Rouen. Résultat, j'ai mille quatre cent treize francs de carte grise avec cent trente francs de plaques d'immatriculation pour rien dans le cul. Je l'avais mauvaise ce jour là. Rentré à Taverny pour chercher une attestation d'assurance des parents à la Macif, Jean Christophe était outré de ce genre de réponse, et était prêt à résilier son contrat avec la Matmut. Je leur ai pondu une lettre salée en espérant qu'il en tiendront un peu compte. Jeudi, j'ai tout de même réussi à décrocher un contrat avec la Macif, qui eux, étaient beaucoup moins regardants. 6.077F par an tout de même au lieu des 4.300 prévus. Je n'ai même pas fait le moindre kilomètre et ça commence déjà à ma coûter la peau des couilles. Mais bon, il faut voir le cadeau : une bagnole de rêve irréprochable en super bon état. Si jamais j'ai des gosses, j'espère que je pourrai leur témoigner autant de générosité que m'en a témoigné mon père. Un père qui en fait était resté assez absent jusqu'à présent. Mes relations avec lui se sont je pense modifiées depuis quelques temps : on se parle davantage, on prend le temps de s'écouter, d'avoir une relation et des discussions sur des points autres que les thèmes scientifiques habituels. Il serait temps, j'aurai tout de même mis près de vingt ans pour m'en apercevoir ; réaliser que les gens ne sont pas éternels et qu'il faut savoir les apprécier à leur juste valeur avant que l'organisation naturelle du devenir de chacun ne reprenne ses droits. Il serait vraiment regrettable de s'apercevoir des qualités de quelqu'un à partir du moment où il devient absent de manière définitive.

Taverny, dimanche 20 Mars 1994 - 23h59 -

Un grand coup de nostalgie en rentrant de Paris ce soir après la CV et le concert à Saint Thomas d'Aquin. Je repassais en direction de Pierrelaye, sur la nouvelle route que j'ai vu se construire. Je me souviens d'il n'y a que quelques années à peine, du moins il me semble, ce n'était qu'un petit sentier bordé d'arbres par où je courais le week-end du temps ou mon genou n'était pas encore trop bourré d'arthrose. Je me faisais quatorze kilomètres aller et retour à bonne foulée en une heure, je me faisais toujours aboyer par les mêmes clébards, je passais devant le haras, plus loin était le petit aérodrome pour les modélistes. À la fin les faubourgs de Saint Ouen l’aumône ; entre-temps, des champs de betteraves ou de patates. Un jour, les pelleteuses sont venues agrandir un bout de ce petit sentier, puis l'ont recouvert de bitume. C'en était fini du silence, du bruissement des arbres dans un vent chaud d'été, du bien-être que l'ont ressent à contempler le paysage, même s'il n'est pas terrible, après une bonne course. L'âge venant, l'arthrose grandissant, je me suis progressivement embourgeoisé. Ce soir, j'ai revu au soleil couchant, ce lieu qui avait vu toutefois quelques bon nombres d'années de ma vie. Maintenant, j'y vais en R25, et tout ce que je gagne à garer ma bagnole sur le bas-côté, c'est de me faire contrôler par des flics sur le coup de vingt heures parce que cela paraît suspect d'aller pisser un coup en pleine nature. Les temps ont décidément bien changé, et cela plus rapidement que l'on ne peut le supposer. Je ne roule pas à la même vitesse que mon époque.


Paris, mardi 22 mars 1994 - 21h40 -

Ouf ! Manuscript a eu chaud. Après près de cinq ans de bons et loyaux services, il a failli finir au rebut, Write de Windows lui faisant une sérieuse concurrence. J'ai claqué mille deux cents balles dans un petit dictaphone à la FNAC. J'ai intérêt à faire gaffe sur le fric, car si je ne m'écoutais pas, je pourrais aisément me retrouver dans le rouge, et plus rapidement que prévu. À l'hôpital, j'ai l'impression d'être de plus en plus détesté et de moins en moins considéré. C'est dur, très dur. Heureusement que je serai généraliste : seul maître à bord, personne pour me faire chier. C'est beaucoup mieux ainsi.


Mercredi 23 mars - 21h15 -

Pauvre Amina. À cause de mes prescriptions incompréhensibles et faites à la va-vite à 21h, elle s'est fait remonter les bretelles par ma faute. Une sale ambiance dans ce service, où se mêlent sous-entendus, non-dits, et faux-semblants. De sorte que personne n'est au courant de ce que pensent les gens, les seules sources d'informations étant indirectes : ragots, conversations happées au détour d'une porte laissée ouverte, intuitions, parfois certitude personnelle fabriquée à force de regard, de sourire, de ricanement. Une chose est sûre : je bénéficie de tout, sauf de la moindre considération. Je serais une merde, on ne me traiterait pas autrement. Plus qu'un mois à tirer, une ou deux gardes maximum, après : Ciao ! Au plaisir de ne pas vous revoir.


Paris, lundi 28 mars 1994 - 19h45 -

Demain, soirée au Casino de Paris avec Nilda Fernandez. Je viens de me faire refiler une « garde » à ce spectacle par une interne qui ne pouvait pas y aller. Le deal consiste à assister au spectacle gratuitement en étant accompagné par une personne contre la présence d'un toubib qui doit rester sur place pendant toute la durée du spectacle et intervenir en cas de pépin, quitte à appeler le samu en cas de gros problème. Rarissime : deux fois en cinq ans, mais bon, on ne sait jamais, touchons du bois, avec la veine que je me connais, tout pourrai bien me tomber sur la gueule sans crier gare. Luc m'avait proposé cela par téléphone aujourd'hui, aussitôt descendu, la fille m'avait sauté dessus pour me refiler ça, comme quoi cela devait la faire sacrément chier d'aller là-bas. Bon, tout n'est pas négatif : les CV et les gardes chiantes d'un côté, mais les avantages en nature de l'autre. Ce matin je me posais des questions quant au devenir qui m'attendait dans la profession ? Avais-je eu raison de me lancer dans une pareille entreprise qui parfois me semble un peu trop grosse pour mes frêles épaules. Une énorme question se pose toujours à moi et n'a en fait pas toujours trouvé de réponse : les gens m'aiment-ils ou se foutent-ils tous de ma gueule ?


Mardi 29 mars - 16h55 -

L'ennui est vraiment terrible. Je passe mes journées, rentré chez moi, à me terrer (c'est le mot) dans mon logis tout en laissant les volets fermés par flemme de les ouvrir si c'est pour les refermer quelques heures plus tard. Une habitude que j'ai gardée de cet hiver, et hérité des voisins qui faisaient de même. C'est vrai que je partais en Novembre, vers 8h45, alors qu'il faisait encore nuit, et je revenais à 18h à la nuit tombée. Quel intérêt de baigner de lumière une pièce où l'on ne vit plus. Une vie de rat, une vie de con. Malheureusement, je ne vois pas d'amélioration proche poindre à l'horizon. Je passe les journées de mes plus belles années à les perdre stupidement : ne rien faire de constructif, laisser tomber le russe et potasser Windows. C'est vrai que j'en avais tellement marre des études, que la perspective de m'y replonger ne peut que me refroidir d'avance. Six mois maintenant ; six mois après l'internat, et je n'ai toujours pas ouvert un bouquin alors que je sais pourtant que j'en ai besoin, je pourrais ainsi paraître moins nul à l'hôpital. Mais rien à faire, le dégoût est tellement énorme. En fait, tous mes espoirs consistent à vouloir fuir la vie que j'ai connue auparavant et surtout ne pas y replonger. Si c'était à refaire, je ne le referais pas. Se tromper de voie ; vouloir faire plaisir à ses parents : voilà l'erreur fatale. Il ne faut vivre que pour soi, ne pas tenir compte des desiderata des autres. Il va falloir changer de vie. Pour cela je ne vois qu'une solution possible : changer d'endroit. Tant que je resterai dans ce trou de la cité Voltaire, je serai en contact avec ce dont je veux me débarrasser. Emigrer en province, à l'étranger, en Russie, bref, vivre au grand air. Ce n'est pas en ouvrant quelques volets donnant sur un vis-à-vis des plus rebutants que j'y arriverai. Il faudra prendre des mesures autrement plus radicales.


Mercredi 30 mars 1994 - 21h50 -

Le concert de Nilda Fernandez n'était pas mal. Un casino qui se remplissait progressivement et qui me faisait flipper devant l'affluence. Je me disais : dans la masse, il y en aura bien un qui me fera un pet. Arrivé à 20h05 avec beaucoup d'avance, je m'étais fait refouler par les ouvreuses puisque j'avais ouvert une porte pour me présenter. « Le médecin, il attend comme tout le monde ! ». Et bing ! dans les dents. Ça commençait plutôt bien. À peine arrivé, j'en prends déjà plein la gueule. J'aurais mieux fait d'être toubib au XIXième siècle, j'aurais été plus considéré. Je signe sur un registre pour attester de mon passage, en échange je reçois un billet gratos qui devait coûter dans les 180 F puisque j'étais bien placé dans une loge. Je donne 30F de pourboire à mon ouvreuse qui, même si elle était bien conservée, avait déjà quelques heures de vol. Je m'installe, et je mate. Des loutes pas mal commençaient à arriver. Manque de pot pour moi, mes deux voisines de loge seront des vielles rombières. Ma voisine de droite, à qui j'avais dû vraisemblablement taper dans l'œil, m'adressera la parole volontiers et semblait en mal de conversation. Elle aussi n'était plus tout jeune, et je préférais sa copine qui était nettement plus jolie, mais plus distante et moins prolixe. La soirée s'est déroulée très tranquillement pour moi : aucune intervention, j'ai pu rester peinard dans mon coin. Là, je m'étais dit : tout de même, ça vaut le coup, bonne profession qui a des avantages. Le concert en lui-même était plaisant : un espagnol, connu au hit-parade, chantant sur une musique latino-américaine avec de très bons musiciens. Tous avaient des cheveux longs et , vus de loin, ressemblaient furieusement à des nanas, surtout le contrebassiste. Un seul couac au milieu du concert : Nilda Fernandez avait eu la mauvaise idée d'inviter un de ses potes, Little Bob, un rital qui chantait faux en anglais. Un cave, autant dire qu'il s'est fait siffler à la fin, et copieusement s'il vous plaît. Le public parisien est connu pour être terrible, et c'est vrai. La fin du concert s'était toutefois nettement mieux déroulée, et s'est soldée par de nombreux bis. La seule méthode pour arrêter le concert était d'allumer la lumière pour foutre les gens dehors. Bref, une bonne soirée comme je n'en avais pas passée depuis longtemps.


Paris, mardi 5 avril 1994 - 20h05 -

Mamie vient de décéder le vendredi 1er Avril. Sept années d'enfer viennent de se terminer. Tout le monde y avait déjà pensé, s'y était préparé. Le choc a été dur pour mon père, tout comme n'importe quel fils qui perdrait sa mère. Je l'ai revu toutefois le lendemain , abattu certes, mais pas atterré. À croire que c'était déjà fait dans sa tête depuis longtemps. On l'enterre jeudi, messe à Maisons-Alfort le matin, enterrement en fin d'après midi à Cousance. Décidément, c'est la série. Deux en un mois. Ça se rapproche, et je pense à la mienne, surtout aujourd'hui : le CNTS de Saint-Antoine est fermé depuis un an, les Dr Hiver et Ferrer-le-cœur se sont fait limoger ; j'ai téléphoné à Cochin où l'on se souvenait de moi-même près de 6 ans plus tard et j'ai appris la mort du Dr Bardet en 1991, il devait avoir un peu plus de 30 ans passés, en tout cas certainement pas 40. Notre vie ne tient qu'à un fil et on l'oublie trop souvent. Cela nous parait normal de vivre jusqu'à 80 ans. Pensons donc au poids ridicule de notre existence.


Taverny, mercredi 6 Avril 1994 - 22h48 -

Retour précoce, l'enterrement de Mamie étant prévu demain. La journée à l'hôpital a été comme d'habitude à chaque CV : neuf heures - dix neuf heures trente sans arrêt, sans prendre le temps (ni la volonté) de bouffer à midi. Je suis convaincu que mes collègues de travail soit disants sympathiques, ne manquent pas de se foutre de ma gueule dès que j'ai le dos tourné. Je suis davantage obsessionnel que paranoïaque. Heureusement, Marc-Aurèle me revient en mémoire à chaque fois : « Il est royal de bien agir et de s'entendre maudire ». Pour ce qui est de bien agir, cela reste à voir. Bien agir en médecine, consiste à ne pas nuire. Je pense répondre au moins à ce critère, même si parfois il m'arrive de m'en écarter quelque peu. Christophe est revenu de Tarbes le week-end dernier, son CAP en poche, les mains pleines d'ampoules et de gerçures. Il y sera tout de même arrivé, il y a quelques temps, j'en doutais et lui aussi. Comme quoi la volonté et l'opiniâtreté peuvent parfois aboutir. On dirait un adage de grand-mère. La mort se fait de plus en plus présente autour de moi : Marraine, Mamie, et plus récemment, je vient d'apprendre le décès du Dr Bardet. Je pense ainsi de plus en plus à la mienne, en me disant : « si cela arrivait demain, qu'aurais-je fais de constructif jusqu'à présent ? Dans quel état me présenterais-je devant Dieu ? ».


Taverny, samedi 9 Avril - 0h01 -

Retour de Sainte-Croix où le séjour fut bref, mais intense et plein d'enseignement. L'enterrement de Mamie s'est fait tambour battant, cela a faillit être un fiasco général. Cette putain de grève RATP/SNCF aura foutu un bordel inimaginable, comme rarement j'en avais vu. Je détestais Paris, c'est maintenant consommé. La mise en bière s'est faite sans nous attendre, le corbillard était en retard à la petite chapelle Saint-Gabriel, Françoise n'a pas pu monter dans le corbillard, croyant qu'il ne nous avait pas attendu, la mise en terre s'est faite en deux temps trois mouvement, je n'y serais pas allé, cela aurait été la même chose. Bref, lamentable ! Comme dirait Brassens, où sont les corbillards d'antan ? Cela m'aura tout de même permis de voir les derniers grands-parents qui me reste, j'aurai pu ainsi discuter agréablement avec eux pendant une petite heure entre vingt et une et vingt deux heures où Pépé m'aura abondamment raconté ses années de prisonnier de guerre à Berlin. Sa surdité étant en train de le murer dans une solitude devenant de plus en plus insupportable pour lui. Que sommes-nous, sinon peu de chose, ce que le temps peut être court, ce qu'une vie peut être vite passée, ce que des occasions peuvent être si rapidement manquées, ce que des sentiments peuvent être non avoués. Quel gâchis ! Il faut un quart de siècle pour s'en apercevoir, et il ne reste plus que l'autre quart de siècle pour tout mettre à profit. Cette journée à Sainte-Croix a vraiment été très agréable. Un coucher de soleil fabuleux hier avec la frondaison des arbres qui flamboyait d'un jaune couleur d'or ; derrière, le soleil finissant, jouait avec les nuages, la durée de cet instant de Paradis n'ayant été que de cinq minutes au grand maximum. Ce matin, le silence régnait, calme et imposant, entrecoupé parfois du gazouillement lointain des oiseaux et du bruissement des arbres. De rares voitures vrombissaient dans le lointain et nous rappelaient notre appartenance à ce monde humain si hostile pour nous-mêmes. Je contemplais le paysage en me faisant chauffer les pieds contre le radiateur. Le retour à la réalité s'est fait en deux heures de temps par retour en TGV à plus de deux cents kilomètres à l’heure. Je suis de garde demain (en fait aujourd'hui samedi), et cela me fait bougrement chier.


Paris, lundi 11 Avril - 21h57 -

Ma huitième et dernière garde n'aura pas été trop dure. C'est heureux qu'il en ait été ainsi. Pour un samedi, c'est plutôt rare, j'aurai donc été gâté. Le dimanche matin aura été encore plus calme : lever à 9h30 dans le lit des nouvelles chambres de garde à Horloge III, je préférais toutefois les anciennes avec leurs vieux murs croulants, le vieux parquet délavé qui craque, l'ampoule blafarde qui éclairait un couloir lugubre à trois ou quatre heures du matin, les obscénités écrites sur les murs, et les tuyauteries du radiateur qui se dilataient et qui donnaient l'impression que le mur allait exploser, tant il faisait du boucan en pleine nuit. Le sommeil était alors difficile à trouver. Maintenant, tout est moderne et aseptisé : clean, irréprochable, douche et chiottes flambant neuf, literie en bois et petit bureau, bref, une vraie petite chambre d'hôtel qui, en pleine ville, vaudrait au moins 200F par nuit. C'est irrésistible, j'ai une propension pour les endroits glauques tristes et mornes, c'est fidèle à mon image et caractéristique des obsessionnels. Après la garde, je me suis éclipsé en direction de Montereau pour jeter un coup d'œil sur l'hôpital de là-bas où il est possible de prendre des stages. Etant placé en avant-dernière position pour le choix, c'est ce qui risque de me tomber sur la gueule, mais qui somme toute ne me déplairait pas : loin de Paris, les champs et la forêt à proximité, ramasser des champignons en chaussant une bonne paire de bottes, quelques brocantes pendant l'été, et des couloirs d'hôpitaux blafards datant des années cinquante. En fait, l'image de ce couloir à Cochin me revient tout le temps. Le problème : quatre-vingt kilomètres de Paris et des locations à 2500F/mois minimum. Le bled avait pourtant l'air sympa. Mercredi, je ne sais pas ce que je choisirai : d'un côté rester à Paris pour économiser, de l'autre le quitter pour changer d'air. Une chose est sûre, en achetant ce matin une feuille de choux sur l'immobilier, j'ai pu découvrir que je pourrais, avec le prix du studio à Paris, me payer une baraque d’un étage avec grenier et mille mètres carrés de terrain du côté d'Amiens. Je n'hésiterai pas une seule seconde. J'espère que ce sera pour bientôt. Après Montereau, Nemours qui était un peu plus loin, le CH possédait un scanner ambulant, le site paraissait petit par rapport à nos gros CHU. Quant à l'ambiance à l'intérieur, c'était une autre paire de manche. L'ambiance à Saint-Antoine devient pénible, c'est vraiment les dernières semaines qui sont les plus dures. On en a marre, on le laisse transparaître, les gens s'en aperçoivent et vous le font savoir en vous le rendant bien. Il est clair qu'on en a assez de ma gueule. Ils seront contents quand je me serai barré, moi aussi. Les infirmières (certaines) deviennent carrément désobligeantes : « Renaud, de toute façon, il ne prescrit rien ». Très agréable à entendre. Le problème, c'est qu'au fond de moi-même, cela me mine le moral, et je n'arrive pas à y rester complètement insensible. Le stoïcisme est difficile à acquérir.


Mardi 12 avril - 21h03 -

C'est bien ce que je craignais, en allant rue de Mouzaïa il était clair qu'il ne restait plus grand-chose. Seul quatre postes restent intéressants sur Paris, et encore. Le reste en périphérie. Que choisir ? Montreuil, Melun, Beaumont, Montereau ? J'ai pu joindre l'interne en gynéco de garde de là-bas, elle m'a présenté le décor de manière claire : ce n'est pas parce que c'est loin de Paris que c'est cool. Celui qui en douterait a intérêt à remettre ses pendules à l'heure. Après tout, pourquoi pas ; ce serait une bonne occasion de couper les ponts, de redémarrer un semblant de nouvelle vie, qui sera forcément mieux que l'actuelle, parce que nouvelle. Le 77, Fontainebleau, la piaule dans l'hôpital pour 300F/mois, je ne sais pas trop quoi en penser, est-ce bien ou mauvais je n'arrive pas à trancher. Déjà, je ne savais pas quoi faire avec l'internat, et là ce n'est pas mieux, toujours l'indécision, l'hésitation, la timidité. C'est décidément particulièrement inconfortable. Le Raincy ! Je repensais à Bardamu et à son installation difficile, ses années de galère, son insertion pénible. Céline voyait les choses en noir. Se faire un trou, puis mourir : toute la dérision d'une existence misérable malgré une réussite sociale médiocre. Je veux être tout sauf un Dr Bovary.

même jour - 23h -

Un coup de téléphone heureux à Christophe m'a réveillé, ramené à l'ordre, et m'a fait prendre conscience de ma connerie : à quoi bon se faire chier dans un trou de banlieue si c'est pour en baver. La gynéco à Montereau c'est quatre-vingt kilomètres de Paris, trois gardes par semaine, le boulot de 8h30 à 17h, le léchage du cul du patron. La planque à Persan-Beaumont, c'est 9h30-13h, des gardes cool, un patron inexistant, la bagnole tous les jours, Taverny tous les soirs, Christophe à coté, et avec un peu de chance, la réconciliation avec le sport avec un peu de piscine le matin avant d'aller au boulot dans des piscines qui ne ressemblent pas aux boites de sardines parisiennes où la pêche miraculeuse se produit tous les matins à 7 heures. Pourquoi gâcher 6 mois de sa vie. Montereau oui, mais sans le boulot. Le but étant la vie cool et non pas l'éreintement stakhanoviste d'une vie de con.


Paris, mercredi 13 avril - 21h50 -

Le sort en a été jeté. C'est parti pour 6 mois entre Taverny et Persan-Beaumont. Service de médecine du Dr Christofle, l'interne de garde que j'avais eu au bout du fil hier soir me l'avait déconseillé, mais je ne l'aurais pas écoutée. J'ai préféré la planque (enfin, j'espère que c'en est une) au boulot. Que ferais-je de mes après-midi, je n'en sais trop rien. En tout cas, je souhaite que ce ne soit pas aussi gonflant que la CV que j'ai pu avoir aujourd'hui : quinze mille plaquettes, deux culots de plaquettes, injection de gamma globulines polyvalentes, HIV+ à bilanter, famille à supporter, infirmières qui se foutent de votre gueule... Bref, l'ambiance de rêve. Mes parents ont été contents de la nouvelle. Et comment, le fils qui revient ; c'est quand même agréable de savoir qu'il y a des gens qui vous accueillent les bras ouverts. Je plains les sans-familles.


Jeudi 14 avril - 22h10 -

C'est un exploit ou une chance que de pouvoir s'intéresser à son travail. Prendre du plaisir en travaillant, aller au boulot sans rechigner, je connais peu de personnes qui ont pu arriver à cette force suprême. Philippe Niclot, un des neurologues de service a dû arriver à cela : calme, très compétent, sûr de lui, modeste, bref, un modèle de réussite professionnelle. Être sûr de soi et ne pas hésiter devant n'importe quel cas, savoir quoi faire et comment le faire à un tel point que cela en devient naturel. Je ne suis pas sûr que toute la quantité de boulot que j'ai pu abattre pendant ces 8 années d'études de P1 à D4 ne me soit d'une quelconque utilité pour aboutir à une telle assurance. Cela vient d'autre part, d'où, je ne sais pas. Ces huit années, à bien y réfléchir, me paraissent a posteriori bien stériles. Qu'en ai-je retiré du point de vue médical ? Le pire, c'est que ce n'est même pas la faute de l'organisation des études médicales, mais à mon organisation cérébrale oligo-neuronale et désordonnée. D'où viennent tant de disparités ? Emmanuel Parent, gros bosseur, dix-septième à l'internat ; pourtant, on était dans le même CHU, à une année d'intervalle. J'ai peur d'être nul, plus j'y pense, plus je m'en persuade. Parfois des éclaircies se font voir, la considération remontant quelque peu pour retomber sitôt la première connerie effleurée. Que vaut-il mieux faire ? S'acharner à se prendre la tête pour aboutir à une connaissance irréprochable ou se contenter d'une vie de bohème à gagner sa vie à jouer du piano dans des bastringues ? La question reste posée et je ne garantis pas que la première solution soit la meilleure.

J'ai téléphoné dans le service à Persan-Beaumont : 35 lits, 2 internes, 4 attachés, un recrutement de gastro-entéro : cirrhose, ascite, alcoologie et un peu de diabéto. J'espère que je ne serai pas tout seul, sinon c'est 35 lits dans la gueule, finie la planque. Les deux postes à pourvoir n'étant pas forcément pourvus du fait de la diminution régulière du nombre d'étudiants. Autant de boulot, moins de personnel. J'irai faire un tour là-bas pour donner une note de tronche à ce bled paumé.


Paris, lundi 18 avril 1994 - 20h30 -

Week-end de CV pas trop gonflant. Incroyable, j'ai pu me tirer dimanche à 13 heures. La fin d'après-midi s'est soldée par trois heures de bagnole aller-retour pour une brocante du côté de Compiègne. Silence dans la voiture, à la fois humain et musical. Pierre et Christophe devaient être lessivés de la soirée de samedi, ma mère ayant fait à manger pour plus de dix personnes alors que nous n'étions que six. Moi, vanné par le boulot et par le manque de sommeil. Pierre était venu à Frépillon ce week-end, un dimanche à la campagne pour un parisien, je pense que cela a du lui plaire, et lui-même l'admettait.


Mardi 19 avril - 20h10 -

Situation inquiétante en Europe. La guerre en ex-Yougoslavie a de quoi faire frémir, le spectre du nazisme, fascisme et autre dictature pourrait poindre à l'horizon d'ici quelques années si on n'y prend pas garde. L'ONU, l'OTAN et tous les pays occidentaux se sont pris une gifle en pleine figure de la part du peuple serbe qui ne tient aucunement compte des injonctions des nations unies. Et pour cause, pour ce qui est du passage à l'acte des résolutions de l'ONU, on se contente de les diffuser en supposant qu'elles seront appliquées d'elles-mêmes. Comme si cela suffisait de demander, encore faut-il faire appliquer. Les fins de siècle semblent difficiles, que dire des fins de millénaire. Tout ce qui nous entoure nous parait normal : la paix, la richesse, l'emploi (de plus en plus menacé), la bouffe accessible sans efforts au supermarché, l'eau chaude au robinet, le lit et ses couvertures (quand il y a une fille à l'intérieur, c'est encore mieux), le chauffage en hiver, etc... Tout est disponible, rien n'est à chercher. Je pense à la guerre aux alentours de l'an 2000, je la pressens, je la redoute, elle arrivera tôt ou tard, déjà cinquante ans de paix ininterrompue en Europe de l'ouest, si on regarde l'Histoire, cela ne s'était jamais vu depuis longtemps si l'on remonte au XIXième siècle. Elle reviendra, comme la peste. L'explosion sociale, les inégalités grandissantes et s'étendant à l'ex-URSS, le chômage, la chute de la religion,... tous les ingrédients pour une déception universelle débouchant à plus ou moins long terme par une résolution faisant appel aux vieilles recettes déjà éculées et ayant fait leur preuve et qui consistent à considérer la guerre comme un exutoire à toutes les situations de crise économique. Jirinovski, celui-là est inquiétant ; il était venu mettre le souk à Strasbourg il y a quelques jours en se donnant en spectacle sur la place publique avec vue sur la scène internationale. Le pire c'est qu'il est approuvé en Russie, par certains seulement. Nous vivons des années de paix, la guerre est à notre porte, alors on monte le son pour moins l'entendre.


Mercredi 20 avril 1994 - 19h05 -

« Si vous tuez une personne, on vous envoie en prison ; si vous en tuez deux cents mille, on vous reçoit à Genève ».


Taverny, mardi 26 Avril 1994 - 23h10 -

Le premier contact avec l'hôpital de Beaumont m'a à la fois rassuré et inquiété. À priori cela a l'air sympa : un chef de service, gros moustachu à l'air débonnaire, timide, et vacant à ses endoscopies sans prendre la tête à qui que ce soit, et un PH qui semble être un véritable puits de science inépuisable. Le problème, en fait les problèmes, sont d'une part le fait d'être six internes pour tout l'hôpital en sachant qu'il reste toujours trente jours par mois : donc au moins une garde par semaine ; d'autre part le fait d'être totalement isolé et de devoir se débrouiller par soi-même, ce qui n'est pas une mauvaise chose en soit. Cela aura l'avantage de me préparer à ma future pratique quotidienne. Il est indispensable que je trouve un moyen de me réconcilier avec le boulot, sinon je ne saurai jamais rien, et à défaut de stagner au niveau des connaissances, je vais progressivement perdre et plus rapidement que je ne le pense tout mon acquis que j'aurais mis des années à édifier. Un moyen serait de mener une vie plus équilibrée entre différents pôles stables : boulot qui doit être plaisant, piscine, course à pied en plein été, être habile de ses mains (cuisiner), et le soir après une journée bien remplie s'imposer quelques heures à lire quelques articles histoire de progresser. Bref, mener une vie Frépillonaise. Il faudra que j'y arrive sinon je vais me dégoûter de la médecine et je serai tôt ou tard contraint de m'avouer que je me serai trompé de métier. Difficile à supporter pendant toute une vie ! La lecture de « Epaves » de Julien Green a été pour cela fabuleuse : un personnage d'une mollesse intellectuelle dont il est facile de se mettre dans la peau. Je ne ris pas car pour un peu je n'en suis pas très loin.


Paris, mercredi 27 Avril 1994 - 19h15 -

Soirée entre internes et chef de service (enfin, bientôt). Héricord nous invite aux Ancêtres les Gaulois, ce lieu où quelques années plus tôt nous sévissions en groupe de carabins désœuvrés fêtant l'anniversaire de Pierre. Ma sortie glorieuse consistant à gerber contre un réverbère. Je devrai me conduire autrement plus correctement ce soir. Plutôt une manière sympathique de finir six mois de stage : autour d'une table avec du vin à volonté, rien de tel. Une pointe de regret, même si on est content de partir. On finit par se faire et à s'attacher à tout, aux gens aux ambiances, même si parfois cela pèse énormément. Le temps, il est vrai aplanit tout. Comme d'habitude on finit par découvrir et par apprécier les gens à leur juste valeur au dernier moment. Il n'est jamais trop tard, mais un jour il le sera. La vie ira à sa fin, le repos à son début ; que restera-t-il de près de soixante dix ans de vie ? C'est la réponse à la question qui me glace, que laisserons nous derrière nous, de quel intérêt aura été notre passage sur cette surface livrée au chaos sous des dehors aseptisés et organisés. Autant de travail sert-il à quelque chose ?


Jeudi 28 Avril - 20h30 -

La soirée fut mémorable. Il faudra que je revienne sur mes putains d'à priori qui consistent à voir de manière négative toute sortie ou rencontre avec d'autres personnes. Géraud a été fabuleux, il s'est mis à brailler comme en salle de garde en hurlant de bonnes chansons paillardes à connotation fortement évocatrice. Ça a été une beuverie rare, les « vagues » de Géraud ont fait des ravages, la sortie du restaurant était à la limite de le faire à quatre pattes, Héricord, beurré comme un coing, Géraud dans un pré-coma éthylique, Christophe délirant à fond les bananes ; Eric faisait attention de couper son vin pour pouvoir conduire sur le chemin du retour. Le retour, parlons-en, on largue Héricord du coté du quai de Grenelle (il m'avait amicalement passé le bras autour du cou pendant le retour comme un père à son fils), puis je suis parachuté en bas de chez moi. En ouvrant la portière, je lâche une superbe vomissure venant sans efforts. Le lendemain (aujourd'hui), le réveil aura été des plus difficiles. Cinq heures de sommeil au grand maximum. Heureusement, la charge en boulot n'était pas des plus monstrueuses. Le pot d'adieu, organisé à la va vite avait amené Héricord à sortir de sa tanière vers les midis passés. On était pas très beaux à voir. Décalqués. L'après midi était consacré pour moi à rédiger mes comptes-rendus. Un événement touchant toutefois était venu frapper à ma porte. Marie, une aide soignante portugaise était venue me voir pour me dire qu'elle était amoureuse de moi. Sur le coup, n'ayant pas trop l'habitude de ce genre de déclaration spontanées, je ne savais pas trop quoi répondre. La suite, mon éventuel lecteur restera sur sa faim...


Taverny, dimanche 1er Mai 1994 - 23h30 -

Demain ne sera pas un jour ordinaire. Bouleversement des habitudes prises depuis des années. Finie la vie parisienne, je débute dans un nouveau monde en espérant qu'il ne me soit pas trop hostile. Aujourd'hui a été une journée où la redécouverte des amis a été très appréciable : Christophe, qui est près à me faire passer des après-midi de travail dans la bonne humeur, Pierre avec qui j'ai eu ce soir une conversation des plus intéressante. Avec lui, on n’a pas à se plaindre. Son exposé de ses échecs sentimentaux était des plus clairvoyants. Sous ses cotés débraillés et simples, c'est loin d'être un imbécile. Savoir apprécier les gens à leur juste valeur était un exercice auquel je ne m'étais pas attaqué depuis longtemps. J'espère qu'il aboutira à une relation sincère et durable avec l'être de ses pensées. Vu la manière dont il se démène, il l'aura âprement mérité. Seuls dans l'appartement de sa mère non encore aménagé, on buvait du thé tout en discutant de manière agréable. Le soleil se couchait sur Paris et l'air fraîchissait. Le décor on ne plus sobre me faisait penser à un film surréaliste où l'action se résume au poids de la parole. Demain... Beaumont. Si jamais c'est la galère, je m'en mordrait les doigts. Un an d'affilée, ça ferait beaucoup.


Lundi 2 Mai - 16h25 -

C'est ce qui s'appelle se faire entuber. Au bout du premier jour, nous ne sommes que trois internes pour tout l'hôpital. Il y a deux ans, ils étaient trente. En deux ans, l'administration n'a rien fait, ils font comme si nous étions trente. Résultat une garde tous les trois jours, en attendant que des FFI veuillent bien se présenter. Comme d'habitude, on s'y prend au dernier moment. Quel est le connard qui reste le dernier à l'hôpital, c'est bibi. Quel est le connard sur lequel la garde tombe sur le coin de la gueule, c'est bibi. Pour un premier jour, je l'ai mauvaise tout de même. Le directeur de l'hôpital est un con. Tous n'en ont rien à foutre. Pour une planque, c'est pas vraiment ça. Nous sommes le dernier semestre d'interne. Après, il n'y en aura plus. C'est certainement mieux ainsi.


Mercredi 4 Mai 1994 - 22h20 -

L'issue semble être plus favorable que prévue. Les gardes de con seront supprimées à partir du 16 Mai, faute de candidats s'étant spontanément présentés. La garde de lundi a été des plus cools, de quoi rouiller rapidement, même après six mois à Saint-Antoine. Deux malades en quinze heures de garde, la chirurgie étant plus chargée tout de même que la médecine. Alain Cormier, le senior de garde ne semblait pas génial : prendre un OAP typique pour une crise de spasmophilie, il y a de quoi faire frémir. L'ambiance, sinon était plus sympa et moins speed qu'à Paris. Pour la première fois, je disposais d'un bip. Les chambres de garde étaient plus clean, un silence y régnait, très favorable au sommeil, décapité un peu plus tard vers quatre heures du matin par un coup de téléphone intempestif.


Taverny, lundi 16 Mai 1994 - 20h25 -

Deux semaines à Beaumont sur Oise. Après tout, cela ne se présente pas si mal. Je ne suis pas sûr d'être très désiré. L'ambiance serait plutôt du genre familial ou clan d'habitués. Tous y sont depuis douze ou treize ans. Moi le petit parigot, qu'est ce que je viens faire ici : un cheveu sur la soupe. J'ai l'impression d'être toléré par certains, apprécié par d'autres. Mais bon, depuis ces derniers temps, il fait un soleil d'enfer, de sorte qu'en sortant en semaine ou en week-end cela reste agréable de sentir et de voir de la verdure sur un fond bleu. Des brocantes tous les dimanches et le jeudi de l'ascension. Dimanche dernier à midi en sortant de garde, je me suis un peu baladé dans ce petit patelin. Une fête de musique mécanique s'y déployait. Des messieurs et dames habillés façon début du siècle avec des chapeaux de paille. Van Gogh n'était pas loin à Auvers. Il était proche dans le temps et dans l'espace ce jour là.


Mardi 17 Mai - 20h25 -

Scène de création du monde, ou d'apocalypse pour certains, hier soir. La nuit était tombée prématurément, le ciel s'étant obscurcit en quelques instants. Un vent se levait, en soufflant tout sur son passage, les typhons du sud américain n'étaient pas loin. Des éclairs enflammaient un couvercle nuageux qui se campait sur la ville. Des nuages en dévoraient d'autres, ils étaient semblables à des bêtes affamées et déchaînées, le vent les poussant les uns contre les autres en les faisant s'entrechoquer en silence. La lumière opalescente n'était semblable à aucune autre, les nuages noirs se distinguaient du fond crémeux ou pâlissait un soleil faiblissant. Le tonnerre grondait dans un lointain proche, et la pluie commençait à cingler contre les vitre fines de la fenêtre. Je me versai une tasse de thé en contemplant dans le noir cette merveille de la création qui n'était pas apparue à mes yeux depuis bien longtemps.


Taverny, vendredi 20 Mai 1994 - 22h30 -

Bonne ambiance avec l'équipe infirmière aujourd'hui. Se méfier du premier abord que l'on a des gens. Nelly paraissait me faire la gueule, c'est ce que je pensais au début : pas de réponse à mon bonjour, aspect distant et froid. En fait, on peut plaire aux gens avec des petits riens. Un simple test de compatibilité entre un culot et le receveur, remplir quelques paperasses, bref, lui éviter et lui éponger une partie du boulot chiant, rien de mieux pour se faire bien voir en ne se faisant pas trop chier. Cela vaut le coup parfois de rester jusqu'à dix sept heures pour pouvoir prendre le temps de discuter avec les gens autour d'un café. Elles m'ont passé de la pommade en me disant que j'étais sympa, mignon et si j'étais un cœur à prendre. Que demander de plus ? La vie n'aura jusqu'à présent pas été trop dure avec moi, même si parfois elle m'a bousculé. Je ne pense pas avoir une destinée hors du commun : Abel Tiffauges ne semble pas être mon frère ou un cousin.


Lundi 23 Mai - 15h00 -

C'était le dimanche des affaires et le samedi entre cousins et cousines. Pour la troisième année consécutive (on commence déjà à compter les points), on se retrouvait à Paris Evelyne, Nathalie, Jean-Christophe et moi pour passer un samedi soir le plus déluré possible. Celui-là était relativement soft. On a terminé comme d 'habitude à l'Amazonial, restaurant de pédés qui a l'avantage d'être ouvert après minuit et où l'on bouffe bien pour pas cher. Rentrés à quatre heures du matin, on était tous scotchés le lendemain. Dimanche, bonne broc où j'ai pu acquérir pour cinq francs chaque une carte EGA et une carte TIMER/RS-232 qui tourne actuellement dans mon vieux moulin. En revanche, le disque dur de dix Mo pour quinze francs paraît pété. La soirée était agréable puisque chacun était content de la présence de l'autre. J'ai pu cuisiner quelques pelmeni. On bouffait comme des paysans russes avec un petit verre de vodka cul sec. C'était une soirée solitaire entre hommes, mais une bonne soirée car simple et remplie de sentiments.


Mardi 24 Mai - 23h15 -

Une émission consacrée à l'Italie Mussolinienne était proposée ce soir sur FR3. L'arrivée récente au pouvoir de Silvio Berlusconi fait craindre une remontée du fascisme en Europe. Les journaux en parlent régulièrement. Ce magnat de la pub et du foot a été élu premier ministre. Son homologue français (en matière de foot), Bernard Tapie aura eu moins de chance : ce dernier traîne actuellement des casseroles pour le moins encombrantes et peu discrètes. La peste reviendrait-elle ? C'est fort probable ; sans doute suis-je en train de vivre sans y prêter attention les derniers moments de paix du XXième siècle. « Il faut vivre chaque jour comme si c'était le dernier ». Cet adage tiré de mes lectures nocturnes devrait me donner à réfléchir. Des hommes casqués et bottés viendront sans doute un jour frapper à ma porte.


Taverny, mercredi 25 Mai 1994 - 21h45 - journée noire.

Le verdict est tombé, d'un seul coup, brutalement. Quelle idée d'avoir téléphoné ; après tout, il fallait bien le faire tôt ou tard. La nouvelle devait arriver. Je l'attendais sans trop me presser, la fuyant un peu, la redoutant au fond de moi-même. Même des années après, on est jamais tout à fait tranquille. Le sort veille sur vous et ne vous oublie pas. Il ne manquera jamais de vous le rappeler au détour d'un moment où on ne l'attend plus. Hépatite C positive. À choisir, je préfère cela au Sida. L'inconvénient d'avoir fait des études de médecine, c'est qu'on en connaît les conséquences : cinquante pour cent de cirrhose à dix ans. Si cela se trouve, c'est un truc que j'ai chopé il y a plus de dix ans, et mes jours commencent à être comptés. À vingt sept ans c'est un peu dur. Que dire de ceux qui se savent séropositifs. Je me suis baladé avec Christophe dans la forêt de l'Isle Adam en promenant Bourka. Le soleil filtrait à travers les arbres. La vie et sa saveur prenaient une autre dimension. Je vivais ce jour comme si c'était le dernier. Je pensais à l'au-delà, à Dieu, à mon avenir que je voyais rétrécir. Les plans établis sur la comète avec Christophe me paraissaient dérisoires. Nous avons oublié qu'il fallait vivre la vie à chaque instant, et non l'imaginer. Malheureusement on la vit pour le meilleur et pour le pire. Elle est en fait la pire des femmes : capricieuse, changeante, colérique, ou douce. Le XXième siècle est une époque difficile : trop de connaissances, trop de soucis, il est rare de trouver des moments de tranquillité ou l'on peut se recueillir, réfléchir, penser, adorer ce (et ceux) qui nous entourent. J'aurais mieux fait de vivre au XIXième siècle ou avant. Je serais peut être mort d'un coup de hache, la vie aurait été plus turbulente, mais au moins, j'aurais vécu grandeur nature et en direct.

Ces salauds de Cochin ont tranquillement attendu que je leur téléphone pour me communiquer les résultats. En plus, je me retrouve avec une créatininémie à 111. Un début d'insuffisance rénale en plus, dans la série noire, autant en faire le maximum. Cela fait beaucoup en un seul jour tout de même. Demain c'est l'anniversaire de Christophe, il aura vingt neuf ans... Nous le fêterons comme il se doit. Il se peut que je meure dans les années à venir. À vingt sept ans, on a l'impression d'avoir la vie devant soi. J'oublie qu'en prenant la voiture tous les matins, je peux très bien la raccourcir prématurément, lancé à cent vingt kilomètres à l’heure. Avec cette histoire, je rajoute une épée de Damoclès sur ma tête. Un jour, elle tombera. Mais cela ne me fera pas mal, je n'en aurais pas le temps ; cela fera mal aux autres, à ceux qui m'auront par malheur et par erreur estimé. Autant connaître le moins de gens possible, cela limitera les dégâts. Quelle prétention ! De deux choses l'une : soit je ne m'aperçois pas de la gravité du moment, soit je suis parvenu à un stoïcisme suffisamment éprouvé pour rester insensible à toutes les vicissitudes passées et à venir. Demain : grosse bouffe avec ce bon vieux Christophe, au diable le foie ; au mois de Juin : musculation à Mours. La vie m'éprouve, mais je lui donnerai du fil à retordre. Elle aussi, et c'est elle qui gagnera, à tous les coups. Nous sommes par essence désavantagés, et donc fait pour en pâtir.


Samedi 28 Mai - 8h45 -

Pronostic de l'hépatite C selon Druo, le PH du service : 50% d'hépatite chronique, sur ces 50%, 50% développeront une cirrhose, sur ces 50% de cirrhotiques, 50% finiront avec un CHC (carcinome hépato cellulaire). À vingt sept ans, j'ai 12,5% de me ramasser un cancer. Je doute fort que je vive vieux.


même jour - 23h15 -

Oublions la médecine et les soucis de la vie. C'est ce que j'ai fait aujourd'hui. Une après-midi avec Christophe à Sannois dans une broc par une journée ensoleillée et que nous finissions assis à la table de sa cuisine en buvant une tasse de thé tout en épluchant les bouquins achetés le jour même pour une bouchée de pain. Ce soir, ses parents étaient rentrés de Russie après un mois et demi d'absence, il m'avait téléphoné pour me dire qu'il était content d'être mon ami. Se contenter de choses simples et savoir qu'il existe des gens qui vous aiment, c'est sans doute cela le bonheur sur terre. Si je m'en contente, pourquoi aller plus loin. Je pourrai mourir en paix, conscient de ne pas avoir tout vu, mais au moins d'avoir profité agréablement d'un certain nombre de choses, et de ne pas être passé à coté d'événements importants. J'aurais bien baisé, pas tellement en quantité, mais en qualité ; j'aurais bien roulé ma bosse à travers la surface terrestre grâce à Emmanuel, bref, ces vingt sept années n'auront pas été perdues. Qu'attendre des suivantes ? L'avenir sera-t-il aussi lumineux que le passé immédiat ? Bédoz disait qu'il préférait vivre deux ans comme un lion que vingt ans comme un pauvre hère. Se pourrait-il qu'il ne se soit pas trompé ?


Jeudi 2 Juin 1994 - 22h50 -

Entretien avec le Dr Sultan qui m'avait consacré beaucoup de temps. Pas grand chose sur l'hépatite C et la créat à 111. C'est bien des toubibs : moins on en dit, mieux c'est. Mais bon, elle m'a tout de même rassuré sur l'hépatite C : j'ai forcément contracté cette saloperie avant 1987. On est donc à huit ans d'évolution, et des transaminases normales pour l'instant. C'est peut être, je dis bien peut être, une immunité qui sera sans suites. L'espoir fait vivre, c'est vrai. Pas question de faire une thèse sur l'afibrinogénémie congénitale, elle n'était vraiment pas chaude pour cela ; en revanche, elle m'a proposé un sujet de thèse sur l'antithèse, à savoir les déficits en protéine C, protéine S et ATIII. Pourquoi pas ? Pour ce qui est de repasser l'internat en Juin 1995, je risque de la décevoir. J'espère qu'une belle slave au cœur tendre viendra me libérer de cet emprise médicale française. Médecin de campagne à Alma-Ata ou à Vladivostok, ce serait pas mal.


Lundi 13 Juin - 22h25 -

ASAT-ALAT normales. Sursis de vie, je suis suspendu dans l'existence. J'ai appris aujourd'hui que Carole et Pierre ont fait du saut à l'élastique en se jetant d'un pont de soixante dix mètres près de Caen. Avec eux était un interne de gynéco qui après ce saut s'était littéralement trouvé transformé. Les sensations fortes donnent à réfléchir ; voir la mort se rapprocher à grande vitesse en même temps que le sol a de quoi effectivement métamorphoser un être humain même solide. Ayant eu déjà l'occasion de frôler la fin de l'existence, je ne pense pas être enclin à ce genre de sport. Dommage.


Mercredi 15 juin - 21h45 -

La fin d'Aldous Huxley est riche de réflexion. La fin de la vie vue de manière profondément négative sous la forme exclusive d'une décrépitude ralentie mais obstinée où l'on se contemple avançant doucement vers la mort. Une solitude de plus en plus flagrante, abandonné de tous progressivement. « Ce pauvre vieux Cardan ! ». C'est malheureusement ce qui s'est à peu près passé pour Patiti et Mamie. La seule réserve étant la présence assidue et honorable de mon père à leur coté. Qu'attendre de notre existence ? Que ferais-je intelligemment d'une vie entre quarante et soixante dix ans s'il m'est permis d'y parvenir. J'ai eu l'agréable sensation aujourd'hui de redécouvrir qu'il était possible de se passionner pour ce que l'on faisait : Mme L'Hermite, quatre vingt dix ans n'était pas en fait si démente que cela. Elle m'a raconté toute sa vie, deviné exactement mon âge, et a considéré que grâce à la médecine, je pourrais ainsi connaître le genre humain. Pas si folle. Pour ces personnes, on a vraiment envie de se défoncer, même s'ils paraissent en fin de vie. Les accompagner ne serait-ce qu'un instant, faire un petit bout de chemin ensemble, jusqu'à l'évolution normale de chacun d'entre nous, et dont il convient de ne pas avoir peur. Mme L'Hermite n'avait décidément rien à voir avec Mrs Aldwinkle.


Taverny, mardi 21 Juin 1994 - 22h40 -

Il y a un an ! J'ai démarré ce journal le 21 juin 1993 en revenant de le fête de la musique avec Emmanuel et Pierre. Je m'en souviens précisément, nous avions vu le stabat mater de Rossini. Aujourd'hui c'est l'été et des groupes de rock se font entendre à droite et à gauche dans Taverny. La fête de la musique a treize ans aujourd'hui. Si je devais relire mon journal, je dirais qu'il s'est écoulé beaucoup de choses en un an, mais que d'une autre manière, un an c'est si peu de choses résumé en quelques pages. Que dire si je devais résumer ma vie en un livre. Une vie humaine de papier. Je m'y serai tenu tout de même, j'avais déjà essayé de tenir un journal de par le passé, mais sans succès, abandonnant rapidement. Le seul problème (si c'en est un) est de trouver une utilité à ces écrits. Le transmettre à quelqu'un ? Quel intérêt, ce que je pense n'est pas applicable à une autre personne. Le sentiment de devoir coucher un testament, de croire que sa propre existence est importante, et de passer à coté de quelque chose en la gardant sous silence. De toute façon, c'est une activité typiquement bourgeoise que de tenir un journal ; il faut vraiment n'avoir rien d'autre à faire pour coucher sur papier sa propre existence qui n'intéresse que soi-même.


Lundi 27 Juin - 22h45 -

La maladie n'épargne personne et frappe à l'aveugle. Le pauvre Emmanuel m'avait appelé mercredi soir, inquiet à propos de son frère. Il y avait de quoi, puisque paraît-il, il s'était mis à délirer en racontant des conneries comme quoi il devait de marier incessamment sous peu, et qu'un code secret régissait la relation qu'il avait eu avec elle (Isabelle, la sœur d'Hubert sur qui paraît-il tout le monde est passé). Un petit épisode hypomaniaque en somme avec comme facteur déclenchant, le fait d'aller à plusieurs mariages et de s'apercevoir que ses copains sont mariés et que l'on reste seul comme un con. L'état dépressif était aussi présent, lors du concert de dimanche, il était au bord des larmes à l'évocation de cette situation qu'il ne critique pas du tout. Le problème est qu'il existe une grande part de vérité dans tout ce tintoin, il n'a pas tort, on peu disjoncter en étant amoureux. À l'époque où j'avais un peu plus de feu sacré qu'aujourd'hui, je me souviens d'avoir été parfois complètement déconnant à partir du moment où je flashais sur une fille. Notre fragilité masculine peut nous faire perdre les pédales dans des situations amoureuses qui deviennent alors périlleuses. En attendant : Tercian, Imovane, Athymil et Xanax pendant une petite quinzaine. C'est vrai que dimanche, il n'était vraiment pas bien ; agressif vis à vis de sa mère qu'il considère comme responsable, cassé par le traitement, fatigué et encore un peu délirant. L'ambiance samedi et dimanche n'était donc pas des plus fastueuses. Pour un Requiem (de Brahms), on pourrait ne pas s'en étonner. L'année à Saint-Médard se terminait décidément de façon bien morose.


Jeudi 30 Juin - 23h -

Les journées commencent à raccourcir, on perd une minute de soleil : quel drame mondial ! Les journées passent, les années aussi. Le feu sacré qui m'animait (expression empruntée à Eric, un ami de Pierre Dez, que j'avais rencontré au rallye de l'Oise il y a quinze jours), semble avoir bel et bien disparu ou du moins avoir reçu une douche froide de sorte qu'il n'est pas près de se ranimer. Peu de choses m'intéressent en fait, une aboulie et un apragmatisme sous-entendent une dépression latente, ceci étant valable pour beaucoup d'entre nous. Je vais disposer de trois semaines de vacances, je les appréhende car je ne saurai pas quoi en faire. Le mal de la fin du XXième siècle est l'isolement, la solitude parmi la multitude, l'exclusion, l'aphonie progressive de toute une génération et de tout un peuple. Cinquante ans plus tard, les français ne parlent plus à personne. Peut être encore à eux-mêmes, puisque ce sont les seuls à aller au Rwanda, où sont perpétrés actuellement des massacres inter-ethniques, avec des précédents malheureusement. Demain, il fera près de trente degrés, et je pense à tous ceux qui vont s'égayer dans la nature sous un soleil de plomb, jouissant ainsi d'un plaisir simple mais pas forcément accessible à tout le monde. Je regarde cela avec un stoïcisme de glace, non pas méprisant, mais calme, en sachant que je n'ai jamais fait partie de ce monde et que je n'en ferai jamais partie, il me restera fermé. L'inconvénient du sexe masculin est de se suffire à soi-même ; les vieux mâles solitaires ne vivent jamais en groupe, ceci est valable pour les animaux, mais aussi pour les hommes.


Mardi 5 Juillet - 18h25 -

Week-end avec Christophe en Sologne et à Auxerre. Deux journées bien remplies et agréables pour conclure que le paradis était sur terre et en Bourgogne à coté d'un petit étang où l'on s'était baigné par une chaleur torride de plus de trente degrés. Cela m'aura permis de faire le plein de Sancerre et de Chablis, à déguster dans les prochaines années pour de bonnes occasions.


Jeudi 7 Juillet 1994 - 22h45 -

Frépillon par où tout arrive. Valery m'a quasiment ou carrément si j'ai bien compris, invité à venir goûter l'expérience d'un hôpital russe du coté de Novossibirsk. En plein cœur de la Sibérie, loin de tout et de tout le monde. Une perspective fabuleuse et qui serait fantastique si je parvenais à la réaliser. Là au moins, je pourrais prétendre avoir des couilles et avoir réalisé tout ce que j'avais en tête. Nom d'un chien, j'ose à peine y croire. Actuellement, j'ai le cerveau qui bouillonne, et je tremblais en revenant à Taverny. C'est comme si j'y étais. Six mois de disponibilité convertis en six mois de vie au grand air comme je n'en aurais jamais d'autre possibilité. Mais restons calme, gardons la tête froide, posée sur les épaules, et procédons par ordre. Il ne me reste que dix mois pour apprendre cette putain de langue, valider le stage chez le praticien, s'inscrire au Césam début Août, et démarrer un DU de médecine d'urgence en Novembre, tout en n'oubliant pas bien sûr la thèse proposée par Sultan. Quel programme ! De toute évidence, on tourne beaucoup mieux à cent à l'heure qu'à végéter en lisant Lautréamont ou Aldous Huxley. Juste un peu hypomane, c'est vraiment la dose idéale.


Jeudi 14 Juillet - 22h45 -

Pour un fête nationale, elle aura été relativement calme. Pas de pétards, ou très peu, pas de feu d'artifice, mais il n'est pas encore minuit, le bal ayant été écourté de dix neuf à vingt et une heures à cause d'une bande de crétins qui s'étaient frittés à coup de couteaux l'année dernière. Cette année, la mairie n'a pas voulu avoir de problèmes. J'étais resté de garde jusqu'à minuit hier, je me disais qu'une garde un treize juillet serait animée : tu parles, trois pelés et un tondu, après, j'ai décroché voyant que je perdais mon temps à me faire chier pour rien. Aujourd'hui mon père regardait le défilé à la télé, commenté par l'éternel Léon Zitrone. Il devait très certainement avoir une pensée émue au passage des X. Polytechnique qui défile en premier, il y a de quoi être fier quand on est dedans. Pour arracher mon père de l'ordinateur, il fallait une bonne raison valable ; voir son ancienne école défiler en était une. Ont défilé également, et pour la première fois, « L'eurocorps », unité armée européenne mais constituée d'allemands. Des Allemands qui défilent avec la croix de fer sur les chars aux Champs Elysées un jour de fête nationale et ceci cinquante ans après la libération. Il fallait le faire ! Mitterrand, qui est en train d'entrer dans l'histoire avait pour cela bien calculé son coup. En attendant, un bon nombre d'anciens combattants on grincé des dents. On les comprend.


Vendredi 5 Août - 22h00 -

Trois semaines de vacances se sont écoulées, menées tambour battant et où j'aurais pu réaliser un bon nombre de choses que j'avais prévues de faire. Un court week-end à Londres avec Emmanuel, ce cochon ayant catégoriquement refusé de me dire avec qui il s'était remis à baiser (chez moi en plus !), sous prétexte qu'ils avaient promis l'un et l'autre de ne rien dire. Enfantillages stupides sans plus dont je ne compte pas faire ma tasse de thé. Le retour après mille kilomètres sera quasi-direct jusqu'à Sainte-Croix, en ayant chargé Christophe au passage. À ce propos, ce séjour s'avérera lamentable pour moi puisqu'il m'aura permis de m'engueuler pour une fois avec ma mère. Rarissime ! Ceci étant, le pauvre Christophe restera persona non grata à Taverny et à Sainte-Croix. Incompatibilité de génération oblige. C'est vrai que la Bourgogne, c'est pas l'Amérique. Depuis, je bosse tous les jours avec mon père sur le petit jardin d'hiver, réduit à un cloaque indescriptible depuis plus de quinze ans. La remise à neuf du vieux s'avère plus difficile que prévue. Au moins je saurai faire une saignée dans un mur, poser une installation électrique, faire un enduit au plâtre, peindre un plafond, etc. Bref, devenir quelqu'un d'à peu près accompli, pour pouvoir ultérieurement mourir en paix.

Sans transition, et dans un registre autrement moins récréatif, cinq Français viennent de se faire buter à Alger avant-hier. Trois flics et deux agents consulaires entre vingt trois et quarante deux ans. La situation là-bas est en passe de devenir des plus dramatiques. Le FIS prépare le terrain pour la guerre civile. Pasqua à la télé ce soir aura été des plus éloquents, mais était-il clairvoyant ou mégalo ?


Jeudi 18 Août - 23h10 -

La soirée thématique d'Arte était consacrée à l'amour au XXième siècle et le parallélisme avec la guerre, ses mécanismes et sa terminologie. Le constat était accablant pour le psychanalyste invité : on court vers le retour au chaos originel, l'amour version 3615 par écran interposé fait complètement abstraction de l'autre. Cet autre en fait ne correspond qu'à notre idéal imaginaire, et la lampiste de service qui répond au Minitel au central du serveur ne fait que de correspondre à cette exigence du client. L'amour devient asexué, la partenaire disparaît, Aphrodite renaît. La conquête d'une femme s'apparente à une guerre entre les sexes. L'un conquiert l'autre, « on part à l'assaut » pour « tirer son coup ». L'amour n'est que violence, le viol des femmes en ex-Yougoslavie correspond à un meurtre, on tue la filiation en supprimant le géniteur et on engendre un être que l'on suppose identique à soi-même, la femme ne servant que d'interface. Les fins de siècles sont terrifiantes, les fins de millénaire encore plus, il est difficile en 1994, au vu du contexte qui nous entoure et des informations qui nous sont distillées d'avoir une vision positive de l'avenir.


Jeudi 1er Septembre 1994 - 23h10 -

La promiscuité et la vie de famille sont parfois difficiles à vivre. Mes parents sont rentrés après deux semaines d'absence, et la première réaction de ma mère consiste à faire un clash et à râler sur ses thèmes habituels, justifiés certes, mais terriblement disproportionnés par rapport à leur véritable importance. Les engueulades, c'est normal, mais difficilement supportables surtout quand on en n'a pas l'habitude. Ce mois d'Août a été marqué par une solitude à Taverny, mais non déplaisante. La forêt de l'Isle Adam a regorgé de bolets, de sorte que l'on a eu droit à des fricassées du feu de Dieu à s'en faire péter la panse. Les parents de Christophe ont été sympas en m'invitant souvent chez eux. J'aurai pu au moins leur rendre la pareille une fois en les invitants pour un bourguignon accompagné de champignons et d'un bon clos Vougeot 1989. En ce moment, je bosse le russe plus ou moins régulièrement, j'en suis à la dix neuvième leçon. J'ose espérer que Valery ne me fera pas faux bond, tout repose sur lui. Toutefois, j'ai laissé des explications claires et précises à la mère de Christophe sur ce que je pensais faire là-bas. En tout cas certainement pas être toubib sur place ; il faut parfois refroidir les esprits russes un peu trop échauffés qui s'emportent et se mettent à délirer sur des châteaux en Espagne. Demain, week-end à Lille pour la méga brocante : dix mille exposants, qui sait quelles conneries on va encore ramener.


Vendredi 9 Septembre - 21h20 -

Il est rare que je m'engueule avec les gens, mais parfois, cela arrive. C'est ce qui s'est passé avec mes vieux, mon voyage en Russie étant qualifié d'irrecevable et ma relation avec Christophe trop soutenue. Je dois reconnaître que j'étais scié après les près de deux à trois heures de discussion que l'on a pu avoir à ce sujet. Il est vrai que faire cela en prenant six mois de dispo n'est pas réellement l'idéal, cela rallonge les études d'autant. Mais en est-on à six mois près ? Surtout que maintenant je bénéficie d'un salaire et que rien ne m'oblige à faire ma thèse dans un timing précis. J'aurai cependant découvert que huit années d'études médicales n'auront servi à rien pour acquérir un peu plus de degré de liberté. À chaque voyage un peu lointain, c'est l'effervescence pour me décourager, alors que pourtant je suis toubib, je pourrais difficilement faire mieux. Jamais je n'aurai entendu « oui, tu as raison de le faire », « fais-le », ou « profites-en pendant que tu en as le temps ». D'autre part, ma mère me fait une véritable scène de jalousie sous prétexte que je vois Christophe plus souvent qu'elle, et que comme d'habitude je ne fréquente pas de filles. À ce propos, et c'est là ou j'ai été complètement scié et que les bras m'en sont tombés, Patiti nous considère Christophe et moi comme deux pédés. Je savais que c'était un vieux con et un emmerdeur de première classe, mais à ce point ! Seul point positif de cette soirée (ce devait être mardi), Jean-Christophe aura été une bonne oreille et un grand secours.

J'ai revu Christophe hier pour lui installer l'antenne VHF de Canal Plus, autant dire que l'ambiance aura été des plus glaciales, en plus il s'était mis à pleuvoir. On ne savait pas quoi trop penser de toute ces conneries. En tout cas cela aura blessé son âme sensible, étant entendu qu'il est déclaré persona non grata à Taverny, et ceci quelles que soient les démentis hypocrites de ma mère. Lundi, il part en Espagne pendant un mois et demi, c'est sans doute mieux ainsi. En attendant, mes chers parents auront bien abrasé d'une part ce pour quoi je n'aurai jamais été aussi motivé (la Russie), et d'autre part une amitié vielle de douze ans d'âge. Merci, j'aurai de quoi garder du ressentiment pour mes vieux jours.


Dimanche 11 Septembre - 21h50 -

Scoop : Emmanuel a donc baisé pendant tout l'été avec Sylvie. Je viens de l'apprendre par téléphone ce soir, il venait de louper son train à la gare d'Austerlitz. La nuit sera donc chaude à Paris, et il se fera réveiller par téléphone. Cette très chère est donc passée maîtresse dans l'art de la fellation, qui l'aurait cru. Qu'Emmanuel soit un gros dégueulasse et ne recule devant rien ne m'étonne guère, mais Sylvie à qui on donnerait le bon Dieu sans confession peut surprendre agréablement. Par contre, Emmanuel aura définitivement laminé son idéal féminin de mannequin. La réalité lui aura fait remettre les pieds sur terre.


Mercredi 21 Septembre - 20H55 -

Automne. Premier jour de la saison froide qui est revenue en force précocement. Je vais devoir passer les six mois suivants dans mon frigo parisien. Même les radiateurs à fond, on caille. Cette perspective ne m'enchante guère ; je vais quitter sous peu un univers qui n'était pas désagréable : l'hôpital à Beaumont, et la vie tranquille à Taverny. Néanmoins, retrouver ma solitude dans vingt mètres carrés me permettra de bosser le russe et la médecine plus à fond, en espérant toujours de n'avoir pas de stage trop bombant. Je ne pense pas retourner en CHU, les quelques mois passés à Saint-Antoine m'auront suffit. Je pense à la Russie souvent : un mélange d'appréhension et d'enthousiasme. Je reste persuadé qu'il faut le faire maintenant, sans trop attendre. J'en ai marre d'attendre. Deux ans à bosser l'internat pour des pommes, la pilule reste difficile à avaler même un an plus tard.


Paris, mardi 4 Octobre 1994 - 18h05 -

Retour pendant un petite semaine dans ma cagna parisienne habituelle et dans laquelle je vais devoir me replonger d'ici peu. Voilà à quoi me sert la dernière semaine de vacances à laquelle j'avais droit. Entre temps, j'aurais pu vaquer à des trucs dont je voulait me débarrasser ; en passant par la Fnac, j'ai décroché de bons tubes des Pink floyd. Une autre époque. Je travaille le russe le plus possible, dès que j'ai un instant de libre et l'envie, je me plonge dedans en me prenant la tête à deux mains. J'espère que ces efforts seront couronnés de succès. Même si l'hépatite C est active, l'interféron attendra jusqu'en Novembre.


Paris, 19 Octobre 1994 - 23h20 -

Tous les mercredi devraient se passer à Paris, à cause des cours à valider. Cela fait partie des stupidités de Saint-Antoine qui se perpétuent à cause des grosses légumes indéboulonnables et qui persistent dans leur conneries. Deux heures de cours pour apprendre quelque chose que je savais déjà ; pour ça, l'internat aura été des plus utiles. Un bon moyen aussi de couper un peu avec les parents. Assurément, j'ai fait une connerie en rempilant à Beaumont. J'ai eu peur de Paris et de la solitude glaciale de l'hiver qui m'attendaient ici si je revenais. Rentrer chez soi seul, dans le froid et sans fille au plumard qui vous attende, est une perspective peu réjouissante. Cela marche un temps. Cela aura tenu sept ans, c'est déjà pas mal. Une fois de plus, je regarde l'avenir de manière pessimiste : la carrière, la thèse, le boulot, le voyage en Russie (est-ce une connerie ?), retarder la thèse, penser à se marier, acheter une baraque... Tout cela pendant que la vie passe, passe... et ne revient pas. Qu'est-ce qu'une vie sinon un misérable laps de temps très dérisoire. La lecture de Saint-Augustin aura été très instructive, très chiant, mais incroyablement édifiant. Je pense à la mort à peu près chaque jour, ou au minimum tous les deux jours. Chaque fois, je réfléchis : que faire avant, c'est surtout cela qui importe ; après ce n'est pas un problème immédiat. « Vivre chaque jour comme si c'était le dernier », de cette manière on pourrait peut-être ne pas passer à coté d'un bon nombre de choses que l'on regretterait amèrement. La Russie pour moi en fait partie. Certes, Christophe m'aura peut-être un peu monté le bourrichon, mais cela représente tout de même l'aboutissement de douze années d'attente et de rêve. Mourir, oui, mais en ayant vu tout ce que l'on désirait voir ou connaître. Après, mourir à quarante ou quatre vingt dix ans n'est qu'une question de détail. La qualité avant la quantité. Patiemment, j'apprend cette putain de langue, difficile, complexe et mystérieuse. Encore une fois, je privilégie l'intellect au détriment du corps et du sexe. On retombe toujours dans nos vieux vices.


Lundi 24 Octobre - 21h10 -

Emmanuel était pénible hier, voire même carrément chiant. Si je me déplace pour passer des soirées pareilles, l'affaire sera rapidement entendue. Il était moins chiant quand il était à l'armée, au moins, cela l'occupait. Entre temps, il est tombé amoureux de sa canadienne un soir lors d'un mariage ; ça donne toujours des idées. Depuis, il n'arrête pas de m'emmerder : il voudrait que je sois dans la même situation que lui. Louable de sa part, mais le problème est que moi c'est moi, et lui c'est lui. Tout le monde n'est pas forcé d'avoir les mêmes opinions que lui sur la manière de conduire ses relations avec le genre féminin ; et cela malheureusement, je ne suis pas sûr qu'il le sache. De mon coté, rempiler à Beaumont était assurément une connerie, mais bon, trop tard. Il vaut toujours mieux s'en tenir aux premières idées, celles qui sont forgées à chaud et qui tiennent la route.


Paris, mercredi 26 Octobre - 21h40 -

Hier était une journée bien particulière, voire très exceptionnelle. Une de ces journées qui n'arrivent que quelques fois dans une vie. Une oasis dans un désert interminable de monotonie et d'existence insipide. J'ai pu rencarder la très jolie visiteuse médicale : Mme Stilnox. Jolie blonde au sourire affable, bien sur soi car toujours superbement habillée, bref, le genre de femme agréable à regarder et avec qui on a envie de passer un petit bout de temps. Depuis six mois, elle avait un contact avec moi assez particulier et qui me faisait croire que je devais lui plaire. Sans doute ai-je vu juste, puisqu'elle a accepté l'idée d'une soirée au China Club histoire de discuter de la Chine, de Shangaï, et du reste... Elle n'a pas bronché quand je lui ai donné mon numéro de téléphone. Au moins, elle n'a pas l'air d'une sainte nitouche. Mon univers de célibataire endurci pourrait-il enfin prendre fin. C'est ce à quoi j'aspire. Emmanuel, malgré tous ses défauts, aura vu juste en disant que la seule chose qui pouvait me faire renoncer à la Russie était une fille. Exact, du moins partiellement. Si la situation se présente, il faudra faire un choix. La difficulté étant de savoir quel sera le bon. Mais bon, tout cela reste dans le domaine de l'hypothèse. Toujours est-il qu'hier je me sentais autrement plus léger que d'habitude. Je m'attends toujours par nature au retour de bâton et à la chute libre sans parachute ni filet. Rajoutons au tableau l'invitation des mémés (Josette, Michèle et Colette) qui m'ont offert un ensemble de stylos Parker tout en prenant un pot à la cafétéria du supermarché du grand Val. Elles m'ont gâté. Je n'ai aucune idée de l'impression que je peut donner vis à vis des autres. Certains me prendraient pour un paria, d'autres pour un saint. Allez comprendre ? Mignonne, elle était vraiment très mignonne. Pourrais-je enfin redevenir amoureux, c'est tellement rare. Le problème est la triple association d'une envie réciproque et d'une étincelle. L'étincelle, le déclic, ce qui transforme une relation superficielle en une relation passionnée, j'ai de plus en plus de mal à l'avoir, ce qui explique les échecs de Marie, Murielle, Elizabeth et certaines autres.


Taverny, lundi 7 Novembre 1994 - 0h20 -

Décidément il y a des journées plus difficiles que les autres. Celle d'aujourd'hui (en fait qui est déjà hier) en fait partie. La belle R25 s'est pris un pet, c'est donc mon premier accident en huit ans de permis. Une pétasse d'une soixantaine d'année m'a coupé la route et je n'ai pas pu l'éviter. Elle a déboîté au dernier moment et je n'avais que dix ou quinze mètres pour freiner, ce qui était insuffisant pour s'arrêter. Ce que je crains c'est après : l'expertise, le remboursement, l'assurance. Bref, même en n’ayant pas tort, et en n'ayant rien demandé à personne par un beau dimanche ensoleillé, je sens que je vais me faire entuber d'une manière ou d'une autre. Heureusement, le bon Christophe m'a remonté le moral, et la soirée à Frépillon était riche en discussion. À ce propos, un film sur Akademgorodok est passé sur Arte : cela donne à réfléchir sur la Russie. À suivre...


Lundi 21 Novembre -22h02-

À suivre, effectivement... Cette bagnole je viens de la récupérer aujourd'hui : vingt cinq mille francs de frais. Ceux-là ce sont des vrais, pas des faux. Naturellement, elle est comme neuve, mais bon assez parlé des bagnoles et des accidents, c'est bien une discussion de mec. Emmanuel est en Thaïlande avec Nadia que je ne connais (toujours) que de nom. Des souvenirs d'Inde avec son anglaise doivent lui affluer à la tête, comme au bon vieux temps. De toute évidence, il y a des gens qui savent vivre et d'autres non. Emmanuel, j'en suis heureux pour lui fait partie de la première catégorie. Ou plutôt, je dirais qu'il y a des gens qui ont envie de vivre et d'autres non. Toute la différence vient du petit plus que l'on a au fond de la tête et qui nous est inoculé ou non par je ne sais quoi ou je ne sais qui : un vécu particulier, une personne à part que l'on a pu rencontrer, un sentiment fort dans des moments difficiles, une croyance, une mise à l'épreuve, la perte de quelque chose nous révélant l'existence d'une autre. De toute façon, ce petit plus, cet atome atypique, ce grain de sel qui change le goût de la vie, vient de l'extérieur. Il est impensable qu'en restant assis sur son cul en ne faisant rien, ou en ne recevant rien, on aboutisse à quelque chose qui fasse de nous un bon vivant. Le problème, c'est que dans l'immense majorité des cas, ce joker viens à nous, croise le chemin de notre vie à un moment donné. Ce n'est jamais nous qui allons à lui parce qu'on ne sait pas où il se trouve. Et c'est sans doute là où se situe l'une des plus grandes injustice de la vie si par malheur et par hasard, il ne nous est pas donné de le rencontrer. C'est malheureusement ce qui a dû arriver au pauvre Christophe. Je l'ai vu hier au concert, emmuré dans sa solitude et son amertume ; son père désemparé à l'idée de voir un fils en train de s'échouer en marge d'une société qui ne tolère pas en fait le moindre écart, un fils qui se demande ce qu'il fait sur cette Terre, pourquoi vit-il, pourquoi n'est-il pas déjà mort, et qui, dans un délire projette les suicides collectifs de l'Amérique Latine à Saint-Médard ; une mère qui fait comme si de rien n'était mais qui au fond d'elle-même, comme toute les mères du monde se ronge les sangs et le cœur à voir un de ses fils s'enfoncer progressivement dans sa dépression depuis maintenant cinq mois. L'égalité entre les individus : mon cul ! Les responsables : aucun, sinon l'inégalité de la vie par définition avec une répartition des plus arbitraires entre les hommes. Le communisme ne pouvait ainsi donc jamais fonctionner car antagoniste d'un principe universel.


Taverny, dimanche 27 Novembre - 17h30 -

Ce vieux moulin d'IBM vient d'hériter d'une carte VGA et du moniteur quatorze pouces de Jean-Christophe. Pour les yeux, ça change du CGA. J'ai eu cet après-midi un coup de vent de spleen, très court, mais suffisant pour se reposer encore une fois les mêmes questions auxquelles j'ai toujours la même réponse. Vingt sept ans, passer une après-midi stupide à plus ou moins bricoler ou bosser, que faire ce soir ? prendre la bagnole, aller chez Lili la tigresse seul, et tâcher de me livrer à l'exercice qui m'a toujours le plus rebuté : entamer la conversation avec une fille qui se fout éperdument de vous et qui ne daigne vous remarquer qu'en vous toisant du regard. Heureusement, toutes ne sont pas comme cela. Beaucoup le sont dans ma pauvre tête ravagée par le travail studieux, la timidité, l'appréhension et le noir broyé à longueur d'années ; ce qui explique mon incompétence dans ce genre de prouesse. Je critique parfaitement, je sais où j'en suis, ce que je suis capable de faire et de ne pas faire, je ne sais pas où je vais ni ce que je veux précisément, mais je reste toutefois avec la tête solidement fixée sur les épaules. C'est l'avantage (le seul) de l'apprentissage précoce de la vie dans un vécu douloureux. La névrose est donc caractéristique ; ça, je le savais déjà. Seule consolation : tous les psychiatres vous diront que nous sommes tous névrosés sans exception. C'est donc physiologique, je ne suis pas malade sur le plan psychique. Encore heureux, il ne manquerait plus que cela, comme si tout ce que j'ai pu écumer jusqu'à présent ne devait pas suffire. Le problème est que je suis persuadé que la série n'est pas finie. Je n'en suis qu'au début de mon histoire ; pour faire des plans dans l'avenir, c'est plutôt gênant.

Un événement intéressant est survenu hier à l'hôpital. Le vécu, toujours le vécu, il n'y a que cela qui existe au monde, le reste n'est que construction humaine et donc foutaise par définition. Mme Prévoté, que l'on considère comme démente et qui en fait ne l'est pas tant que cela, est parfaitement lucide de ce qui l'attend. C'est vrai qu'elle a un peu perdu la boule depuis la mort de son mari dans le courant de l'été, mais est-ce une raison pour la placer obligatoirement à Saint-Laurent et l'arracher à tout ce qui lui reste : son modeste logis. À force de déraciner les gens, on les tue. Parfois j'ai honte : j'ai l'impression de nuire plus qu'autre chose. Je fais à autrui ce que je ne voudrais pas que l'on me fasse si jamais il m'est donné de pouvoir survivre jusqu'à un âge aussi avancé. Laissons donc les gens mourir en paix dans leur délire qui leur fera office de dernier rêve heureux dans leur existence pénible.


Lundi 28 Novembre - 22h45 -

Un petit film sympathique d'Éric Rommer sur Arte à propos de l'amour au XXième siècle du coté de Cergy-Pontoise par un été torride. Comme toujours, l'aspect cinématographique reste une caricature de la réalité, mais toutefois édifiante et riche de réflexions à défaut d'enseignement. Des âmes sensibles qui s'évitent, se croisent et ne parviennent pas à se rencontrer malgré tous les efforts des uns et des autres, l'amour difficile de réalisation et de compréhension à vingt quatre ans, la crise d'angoisse devant une affluence de trop grand sentiment de bonheur, tellement inhabituel, la timidité paralysante et invalidante qui bloque toute progression sociale, amoureuse ou professionnelle. Les acteurs se mettent dans la peau du personnage, mais le spectateur se met dans la peau de l'acteur. Parfois les clichés semblaient trop simples et ne collaient plus à la réalité, mais dans l'ensemble, cela reflétait une des caractéristiques de l'esprit humain commun à notre époque et à celles qui l'ont précédé : sa difficulté de vivre en société de par sa complexité. À force de se torturer l'esprit, on le tue, on annihile tout espoir ou tout esprit d'initiative, on se replie sur soi et l'on se met en marge d'une société qui n'est basée que sur la communication. Grande mode du XXième siècle : les hommes doivent communiquer entre eux alors que plus personne ne se parle, où la TV et la radio suppléent à la conversation, ou des couples divorcent parce qu'ils n'ont plus rien à se dire. Un autre aspect intéressant était l'image de l'être idéal. Un vieux rêve d'enfance qui persiste à l'âge adulte et qui est responsable de nombreux échecs. Immoler l'image de la pin-up de rêve avec du D en soutien-gorge : telle sera la clé pour sortir du tunnel. Une recette valable pour les deux sexes. La vie simple et la philosophie, voire la théologie se rejoignent alors pour décréter d'aller au delà de l'apparence physique et de ne se concentrer que sur l'esprit. L'esprit qui est tout et à l'origine de tout. D'un point de vue beaucoup plus matérialiste, le problème ne se situe en fait pas ici. À notre époque de communication et d'autoroutes, comment rencontrer des gens alors que l'on est soit pressé, soit fatigué, soit en train de filer à deux cent soixante kilomètres à l’heure en TGV. Le remède consiste alors à s'imposer dans des soirées où l'on ne connaît personne, rouler des mécaniques dans une piscine, se faire chier à des vernissages, bref d'accomplir toute une série de gesticulations pour se faire remarquer et ne pas rester éternellement isolé au sein d'une multitude anonyme.


Paris, samedi 3 Décembre - 16h45 -

Emmanuel est rentré, je le verrai demain au concert. En attendant, une soirée à Mours m'attend ce soir. Soirée organisée par la muscu, le tennis, et les autres. Je ne connais personne, je vais très vraisemblablement me faire superbement chier, je vais faire quatre vingt kilomètres aller-retour, mais je dois y aller. Je me force à y aller même si cela me fait chier, étant convaincu que je dois revenir sur mes putains d'a prioris qui consistent à refuser en bloc ce qui dérange ma tranquillité habituelle. On verra bien, de toute façon, qu'est-ce que je risque : rien, absolument rien.


Le lendemain - 13h15 -

Nom d'un chien, quel effort j'ai dû faire pour y aller. Au dernier moment, j'ai failli ne pas y aller du tout. J'en suis au stade d'une véritable lutte avec moi-même. Je me suis forcé comme jamais je ne l'avais fait. Jusqu'à la dernière minute, je me suis littéralement imposé cet effort. Bien m'en a pris pour une fois, ou plutôt pour toutes les fois si je le faisais plus souvent. Une coupe de champagne à vingt balles, danser un peu pour se mettre dans le bain, puis s'asseoir et mater, observer les filles potables et seules. Il en y avait deux, je me faisais chier, je me demandais si je ne devais pas plutôt me casser. Heureusement ma bonne âme, ou mon ange gardien, je ne sais pas, m'a soufflé à l'oreille que j'avais intérêt à tenir compagnie à ces deux demoiselles plutôt que de rester tous les trois de part et d'autre d'une table à s'éviter du regard. C'est alors que, pour la première fois de ma vie je crois, je me suis décider à bouger mon cul, et aller m'imposer (je pense que c'est le terme exact) en leur demandant si je pouvais m'asseoir à leur table. Effort ridicule et insignifiant pour certains, mais énorme pour moi-même. Je ne décrirai pas la lutte intérieure qui s'est produite au fond de moi pour faire bouger cette machine inerte qu'est un corps de soixante quatre kilos piloté par un cerveau ravagé et que tout attire vers le bas. Chose heureuse tout de même, j'étais très loin des deux cents pulsations par minute d'il y a quelques années. Le stoïcisme de l'âge et la froideur calme et réfléchie ont vraiment du bon pour tempérer les êtres timides. Nous avons ainsi discuté de manière somme toute très agréable pendant peut-être un peu moins d'une heure. Je les ai même fait rire parfois, moi, un être si taciturne et glacial. Mais je devais sûrement les importuner : elles se sont débinées au moment des slows pour aller acheter un paquet de clopes. Malignes les petites, elles m'ont laissé en plan comme un sac de patate. Un peu plus tard je les ai retrouvées dehors : trop chaud disaient-elles. Hum ! Mais je ne leur en veux pas le moins du monde. Il s'agissait de deux sœurs, Catherine et Céline. Je ne sais pas quelle impression j'ai pu donner, mais en tout cas je les ai remercié de leur compagnie avant de partir. Merci mesdemoiselles d'avoir simplement tenu compagnie à un vieux chien qui est en train de se noyer dans une solitude dont il a de plus en plus de mal à de dépêtrer. Je sentais qu'elles me glissaient entre les doigts. Après avoir discuté aimablement, elles me fuyaient. J'ai préféré partir en remerciant plutôt que de continuer à m'imposer contre leur volonté et donc tôt ou tard déplaire. Mieux vaut se quitter sur une impression assez bonne et polie plutôt que de passer pour un mec chiant et collant aux basques. Elles ne m'auront pas retenu.

L'intérêt est évident : j'aurais fait cela pour le sport. L'intérêt était de me sortir de mon trou. Si l'on se revoit à la muscu ou aux concerts, tant mieux, sinon tant pis. De toute manière, en aucun cas je ne construirais un quelconque espoir sur quelque chose d'aussi fragile et incertain. L'espoir fait vivre dit on, il tue aussi ; les projections dans l'avenir tuent l'aujourd'hui. La lecture de Sénèque m'aura au moins appris cela.


Lundi 5 Décembre 1994 - 21h00 -

Journée mémorable hier puisque pour la première fois, Emmanuel m'a présenté sa petite copine. C'était à Saint-Médard pour la quatrième de Brahms. Neuf ans que l'on se connaît, il avait toujours soit entretenu un flou artistique autour de sa pharmacienne, soit distillé petit à petit des informations sans importances sur les autres. Enfin j'ai pu la connaître, la surprise en a été des plus agréables. Une jolie brune très fine de corps et d'esprit, avec une mentalité anglo-saxonne autrement moins bornée et plus ouverte que notre sale caractère franco-franchouillard. Le voile est tombé, mais pas le charme. Il est agréable de pouvoir converser avec une personne qui pense la même chose que vous. Politesse ou sincérité ? Toujours est-il que pour une fois, je ne me faisais pas systématiquement rembarrer. La soirée était bien quoiqu'un peu tendue, encore aujourd'hui d'ailleurs. Nadia est préoccupée par la rupture qui est en train de se consommer avec son mec, Emmanuel par son stage qui vient de commencer aujourd'hui et dont il vient de sortir vers dix neuf heures trente. Pour un premier jour, l'excès de zèle aura été de mise. Je vais les laisser un peu tranquille : j'ai téléphoné à manu ce soir, et visiblement, cela le faisait chier. Il y a un an, ce serait passé. Aujourd'hui, il est différent, plus distant de moi car plus proche de Nadia. Strictement normal, et c'est très bien ainsi, et je ne souhaiterais pas qu'il en soit autrement surtout pour eux. Si j'étais à sa place, j'agirais exactement de la même manière, et j'ai d'ailleurs agi ainsi il y maintenant bien longtemps avec Valérie. Il y a bien longtemps, effectivement...


Mardi 6 Décembre - 21h45 -

Elle est revenue ! Elle est montée me voir, spécialement selon elle. Véronique Fleury, ainsi s'appelle-t-elle. C'est incontestablement elle qui aura pris les devants, je me demandais si je devais lui reparler de « l'invitation » au China Club qui restait en suspens, mais qui pour moi était tombée aux oubliettes depuis longtemps. Aucun message sur le répondeur, et jamais à Paris pour répondre au téléphone. Dieu merci, elle a pris les devants, m'évitant ainsi une situation pénible. Elle m'a d'elle même filé son numéro de téléphone, accepté l'idée d'un dimanche ou samedi soir (mais il aura fallu négocier plus on moins ferme), et l'idée que je fasse le taxi en la raccompagnant. Tonnerre !!! À croire qu'elle n'est vraiment pas farouche. De deux choses l'une : soit c'est une allumeuse ou une nymphomane, soit je lui plais et j'ai alors toutes mes chances. Un pressentiment heureux me fait pencher en faveur de la deuxième hypothèse. L'espoir renaît. Mon vieux moulin se remet à palpiter comme au bon vieux temps, cela faisait vraiment très longtemps. En cas d'échec, je le supporterais je pense très mal. De toute façon, possédant son numéro (ce que, soit dit en passant, j'aurais mieux fait de lui demander plus tôt - vraiment quel con ! -) je vais pouvoir non pas la harceler mais la relancer. J'espère que le bouquet final sera pour samedi.


Paris, jeudi 8 Décembre 1994 - 21h55 -

« C'est ce qui manque qui donne la raison d'être » - Laoshe -. Ça y est, c'est reparti. Je ne la connais qu'à peine, mais elle me manque déjà. Elle est en train d'envahir mon esprit. Le propre des femmes consiste à se faire désirer. On peut dire qu'elle aura mis le feu aux poudres. Chez moi, c'était facile, du moins, une fois que le processus est initié. Véronique Fleury (c'est son nom) m'a donné son numéro de téléphone personnel. Je viens de l'appeler, je suis tombé sur son répondeur téléphonique et y ai laissé un message. Mais j'écume, j'en tremble et fais des fautes de frappe que je suis toujours en train de rattraper. De tout évidence, je suis en train d'en tomber amoureux, je le sens. C'est insidieux, cela vient très progressivement, cela envahit tout. Je n'ai plus envie de rien faire si ce n'est que de penser à elle. Je ne travaille plus le russe ni la thèse, et mon cœur se serre. Il se serre, mais d'effroi, car dans ce genre de situation que j'ai déjà connu, je ne me tourne jamais vers l'optimisme. La peur, ce n'est pas l'amour qui m'envahit, mais la peur. La peur de se ramasser une fois de plus une gamelle parmi tant d'autres, comme d'habitude. Vieillir c'est bien cela, ne plus vouloir aimer pour ne pas avoir à en souffrir. Attali avait raison. Elle me manque, et me donne ma raison d'avancer et de vouloir faire des efforts pour elle. Mais jusqu'à quelle limite supporterai-je cette situation qui consiste à être entre deux eaux, ça passe ou ça casse ? Le temps use les esprits et les caractères. Mon aptitude à patienter, à prendre sur soi, à ronger son frein, s'effrite. Il faut que je la voie pour soulager cette âme contenue dans un crâne ravagé où la tempête souffle. Qu'on se dise tout, mais qu'on se le dise.


Dimanche 11 Décembre 1994 - 21h35 -

Le bout d'un long, très long tunnel serait-il pour bientôt ? Vais-je enfin pouvoir m'extraire de cette vie solitaire si pesante ? Vais-je enfin pouvoir inclure dans ma vie un autre être avec qui faire un bout de chemin, le plus long possible ? Enfin j'ai pu entendre sa voix sur mon répondeur. Pour samedi, je me doutais que cela serait chocolat. Effectivement, elle m'avait parlé d'une soirée sur une exposition de voile à laquelle elle devait aller. Pour son boulot ou pour voir quelqu'un ? Sa voix claire me disait qu'elle avait « quelque chose ». Quelque chose ou quelqu'un ? Avant même de se connaître, le doute et la jalousie m'assaillent. En revanche, chose très surprenante et qui m'a été annoncée par ma mère, est qu'elle aurait téléphoné ici à Taverny alors que je ne lui ai jamais communiqué le numéro. Le Minitel a donc dû servir, et elle se serait donc servi des mêmes armes que moi. La réponse devrait être pour la semaine prochaine. Tient-elle à moi, est-ce que je l'intéresse, est-ce que je lui plais ? Pour l'instant la réciproque est vraie, mais il est impératif que cela circule dans les deux sens. Le ressac de la vie vous balance d'un coté et de l'autre des bons et mauvais cotés. Elle nous éprouve tous les jours, le destin parfois se moque de nous mais parfois aussi sait nous récompenser. Pour quel motif ? Je ne le sais pas. Une vie sans présence féminine est vraiment insipide et insupportable. J'ai eu une remarque intéressante avec ma mère en disant que les femmes lisent des livres écrits par des femmes, et les hommes lisent des livres écrits par des hommes. Il est vrai qu'entre Aldous Huxley, d'Ormesson, Attali, Dostoïevski, Orwell, Handke, Sweig, et bien d'autres, la place laissée au genre féminin n'existe pas pour l'instant.


Lundi 12 Décembre - 21h45 -

L'absence de parole tue. Chacun reste de son coté. Le nombre de cellules individuelles est directement proportionnelle au nombre de téléviseurs. Le niveau de vie d'un pays et le pouvoir d'achat individuel pousse à acheter plusieurs télés pour s'isoler. Chacun regarde le programme qui lui plaît et fait bande à part. Finies les longues soirées d'hiver au coin du feu. La conversation de chacun est suppléée par la voix de la télé ou de la radio. D'autres parlent à notre place et nous ne faisons que recevoir des informations déjà digérées. Notre esprit critique est laminé, nous ne faisons qu'entériner ce que l'on nous distille. Taverny est une grande maison où personne ne se marche sur les pieds. Tellement grande que chacun regarde ce qui lui plaît de son coté. Moi, je me fais mon cinéma. Je m'invente des scènes en lisant un livre. La littérature me captive alors qu'elle me faisait superbement chier il n'y a pas si longtemps. Heureusement que l'on évolue dans le bon sens.

Demain, c'est mardi. Sans doute Véronique passera-t-elle à Beaumont. C'est fabuleux, j'ai l'impression de revivre. Une femme vous transforme vraiment un homme. Connaissent-elles ce pouvoir qui est entre leurs mains et qui peut nous faire faire n'importe quoi pour elles. Une relation amoureuse n'est valable que si elle est à un moment donné passionnée. Ensuite, reste à entretenir cette passion. Si elle s'effondre, le charme tombe, et l'on retombe dans l'univers des lieux communs.


Jeudi 15 Décembre - 19h35 -

Nous nous verrons après demain soir si tout va bien. J'ai enfin pu l'avoir au téléphone hier soir. D'où la nécessité de rentrer à Paris tous les soirs. Ce coup ci, je ne voulais pas la louper, il fallait absolument que je lui parle pour la rancarder de manière sûre samedi. Je n'ai pas trop perdu mon temps en palabres au téléphone. Me connaissant, tôt ou tard, j'aurais sorti une connerie. Autant se limiter à l'essentiel. Je serai plus à l'aise face à face et de vive voix. Le regard, le geste, l'intonation, aident un peu. À bien y réfléchir, je crois que c'est en fait la première fois que je tente ma chance par le biais d'une manière aussi conventionnelle. Je me sais peu prolixe, timide, hésitant, mais étrangement, j'y vais avec le sentiment de réussir, même si pourtant, je me suis ramassé un nombre incalculable de gamelles auparavant. Pourquoi ? Parce que j'en ai envie. J'ai envie que cela réussisse parce que cela ne se représentera pas avant longtemps. En plus, elle est jolie comme un cœur et déborde de charme. L'envie, la volonté : l'étincelle qui nous fait aller de l'avant et fait de nous des êtres entreprenants, et donc par définition, gagnants. Pas forcément du premier coup, mais gagnant tout de même.


Samedi 17 Décembre 1994 - 15h20 -

L'angoisse qui vous tenaille et vous serre les tripes. Impossible d'être détendu, alors que je n'ai aucune raison d'avoir peur de quoi ou de qui que ce soit. C'est comme il y a plus de dix ans. Décidément, on ne change pas. On a la fausse impression d'avoir évolué, de passer outre sur certaines choses. En fait, on reste le même au fond de soi-même. Le temps marque son empreinte sur les visages, mais beaucoup plus difficilement sur les âmes. Notre esprit s'enrichit, mais notre capacité à s'émouvoir reste la même et se fixe toujours sur les mêmes thèmes. L'adagietto de la Vième de Malher ne parvient pas à me tranquilliser, c'est même pire, cela ressasse toutes les noirceurs qui avaient pu jusque là décanter au fond de ma mémoire. Les pauvres gens de Dostoïevski nous jettent à la figure tout le malheur auquel on a pu échapper. Lire un livre tranquillement au chaud, tout en sachant que « ça » a existé. Une journée d'Ivan Denissovitch était tout aussi parlante sinon plus. C'est ce que je n'arrive pas à juxtaposer : ne pas se sentir bien alors que tout y concourt. On vit dans une époque de faste pour certains, de galère pour d'autres, la lecture du passé devrait nous inciter à jouir d'autant plus du présent, et pourtant, rien n'y fait. Chaque minute semble ne pas différer de la précédente, alors que pourtant elle l'est, mais cela échappe à notre pauvre conscience myope. Nous vivons en tâtonnant dans le brouillard, l'essence des choses s'évapore et nous ne la sentons pas, ou plutôt si, mais nous ne la sentons que dans la douleur.


Le lendemain - 9h25 -

J'ai bien cru qu'elle n'allait pas venir. Vingt heures trente, elle n'était toujours pas là. Pendant près d'une heure, le doute s'est emparé de moi, et je me suis entre-temps traité de tous les noms. Idée du rendez-vous nul, pas assez précis dans le lieu exact, m'attendait-elle au China club, etc. Bref, le tableau habituel que je me fais de moi-même et qui consiste à me traiter comme moins que rien. Cette fois-ci pourtant je n'avais rien à me reprocher, le périphérique bondé et le bordel parisien d'un samedi soir en étaient responsables. Commençant à grelotter de froid malgré mon manteau, je l'ai vu arriver d'un bon pas, et l'attente a pu ainsi prendre fin, mon angoisse grandissante aussi. La soirée : mitigée. Qu'en dire ? Nous serons restés tout de même près de quatre heures et demie à discuter. Heureusement qu'elle était là pour relancer la conversation car je m'épuisais rapidement, ayant progressivement brûlé toutes mes cartouches. Je n'ai pas vu le temps passer et elle a déclaré de ne pas s'être ennuyée. On aura toutefois bien discuté et de choses pas forcément inintéressantes, ce qui relevait le niveau de la conversation. J'aurais appris beaucoup de choses sur elle, sur sa vie, son passé et sur l'avenir qu'elle envisage. En revanche, pour ce qui est des sentiments, elle sera resté sur sa réserve. Méfiante, très méfiante. De mon coté, je pense avoir été clair, en lui disant ce que je pensais, pourquoi nous étions ensemble ce soir, et sur l'avenir que j'entrevoyais entre nous. Exercice difficile et périlleux. En fait, elle est venue pour me tester, pour voir ce que j'avais dans le ventre. Elle est mignonne, effectivement ; la seule ombre au tableau est qu'elle se fout complètement de la musique et de l'opéra. Achopper sur une pierre angulaire est en règle général fatal. Et c'est ce qui risque de se passer. Très carriériste, seule, n'ayant plus d'amis, se réfugiant comme moi de temps en temps chez les parents. À trente et un ans, être seule comme elle tout en étant aussi jolie n'est pas normal. Il y a quelque chose d'énorme qu'elle m'a caché. Les premières entrevues sont toujours difficiles, et on est difficilement à l'aise. Pour couper court, je lui avoué que j'étais toujours intimidé devant les jolies filles, qu'il était beaucoup mieux que l'on se tutoie, et l'on s'est quitté en se faisant la bise. Très soft n'est-ce pas ? Si je lui avait roulé un patin, je doute que cela aurait été bien ressenti. On a convenu d'un rendez-vous avant la fin de l'année. Ouais, on verra...


Lundi 26 Décembre 1994 - 21h15 -

Les Noëls sont décidément bien différents des années précédentes. Maisons-Alfort était triste à mourir : normal, la perte de quelqu'un de proche à tout le monde ne peut pas réjouir. Ce soir, je ne sais pas, je me sens bizarre. Les fins d'années sont toujours difficiles parce que c'est la fin de quelque chose. Une année, oui, mais une de plus (ou de moins si on compte différemment). La perte de quoi que ce soit est toujours ressentie de manière négative, même s'il peut nous paraître insignifiant. Une fin d'année et je suis encore seul. En fait, j'espère beaucoup de Véronique. Elle m'a laissé un message sur mon répondeur, je lui en laissé un sur le sien. Cela commence à m'énerver. Je me tape quarante kilomètres pour répondre au téléphone tous les soirs, et rien ne bouge. Deux choses ont été intéressantes hier : la fin de Peter Handke sur « le malheur indifférent ». Il est possible qu'une vie se résume à rien. Dans ces conditions, on a touché le fond. Pour remonter, le délai imparti est écoulé. La deuxième était « La leçon de piano ». Tomber amoureux d'une pianiste, quel repos ce serait. Gaver mon âme mélomane de cette invention humaine si riche en sensations. Emmanuel est gâté de ce point de vue. Je vais retourner à Taverny la tête sombre. Je ne sais pas comment cette année va finir.


Mardi 27 Décembre - 22h40 -

De toute évidence, elle doit se foutre de ma gueule. Un numéro de téléphone qui reste occupé pendant un quart d'heure, et qui me fait tomber juste après sur son putain de répondeur. Encore une fois. Elle filtre, elle est à coté de son répondeur, écoute, et ne répond pas. Elle décroche quand ça lui chante. J'en ai sincèrement marre, je ne sais pas ce qu'elle veut. Si je l'intéresse, qu'elle téléphone, sinon, que chacun reste de son coté, isolé, seul, en attendant que les années passent de manière irréversibles. Le problème n'est pas qu'elle me réponde ou non. Ce qui m'inquiète le plus, c'est que ce méli-mélo me fait voir l'avenir de manière toujours plus noire. Ce que je considérais comme une embellie qui n'arrive qu'avec une fréquence de tous les cinq ans semble s'avérer en fait une minable partie de cache-cache où je me serais fait tourner en bourrique et me retrouverais le nez dans la farine (comme diraient de bons amis). À quand la prochaine connerie du genre ? En 1999, à trente deux ans ? Je sens... Je sens... Je sens la dépression poindre, m'envahir, me submerger, me démolir, me détruire. J'ai vingt sept ans, très bientôt vingt huit, et je n'ai rien construit. J'ai du fric, un salaire, mais l'argent ne fait pas le bonheur, c'est bien connu. Une situation sociale, ouais, et alors ? Pascal disait de ne pas devenir fou en négligeant le rêve au profit de la réussite. Pourtant, je rêve, mais les yeux ouverts, et finis par rouler sur la jante. À quoi se résume le sens de la vie ? À végéter, à croire en des chimères, à se tuer pour les autres, à ne vivre que pour soi, ou pour progressivement atteindre une connaissance de quelque chose, mais de quoi ? Je suis persuadé de pouvoir parvenir à la réponse, mais seulement à la fin, ce qui n'en donnera que plus de prix.


Paris, mercredi 28 Décembre 1994 - 21h35 -

Emmanuel m'échappe. Mais d'un autre coté, il ne me néglige pas, et c'est là tout à son honneur. Une fille sépare l'amitié de deux hommes, c'est normal, et c'est tant mieux. L'internat et la vie d'étudiant sont déjà loin derrière. Et puis de toute façon, une compagnie féminine sera toujours préférable à la mienne. J'agirais de même si j'étais dans sa situation. Le moral est mieux qu'hier, sans doute parce que j'ai fait un croix sur elle. La prochaine sera une pianiste russe. Le rêve. Le rêve aide à vivre effectivement car il permet se substituer aux difficultés existentielles des idées forcément positives et qui correspondent exactement à nos désirs. Le problème est leur adéquation à la réalité, difficile en pratique courante.


Taverny, jeudi 29 Décembre 1994 - 20h30 -

« Tu ne peux imaginer ce que c'est que d'être seule au milieu des siens. Plus douloureux à vivre que la solitude ordinaire ». De toute évidence, j'ai lu quelque chose que je n'aurais jamais dû. La curiosité et l'indiscrétion sont décidément deux vices bien connus. En revanche cela aura été riche d'enseignement pour moi-même, à la fois sur mes parents et sur la relation future que j'espère avec l'être de mes pensées que je connais pas encore. Une missive de Juillet 1988 de ma mère à mon père tenait des propos assez sévères pour ce dernier. Il est vrai que c'était une autre époque. Mon père en fils exemplaire, était d'une fidélité irréprochable à ma grand-mère, victime d'un AVC, pathologie qui pour moi ne me paraît que banale, mais infiniment plus lourde de conséquences si l'on se positionne de l'autre coté de la barrière. Ainsi, il négligeait sa femme au profit de sa mère. Ma mère en a incontestablement beaucoup souffert, cette lettre, courte, mais riche en réflexions, en est un exemple édifiant. Même après trente ans de mariage, après que la flamme amoureuse ait commencé non pas à s'éteindre, mais à se réduire, à rester à un état de braises incandescentes, mais pour longtemps encore, on peut encore avoir besoin de son mari, d'une présence pour « ne pas se sentir seule au milieu des siens ». Quelles paroles insupportables. Dire qu'elle a pu penser cela. Le problème, est que tout est basé sur du vécu, et qu'il y a forcément une part énorme de vérité. Quel réquisitoire pour mon père, lui qui est tout sauf quelqu'un à qui on pourrait reprocher d'être égoïste. En ce sens, j'en veux un peu à ma mère. Qu'ils se soient plus ou moins aimés, je ne sais pas, et de toute façon, je ne serai jamais compétent pour juger. Trente ans, c'est long, même si la vie peut paraître courte. Les siens. Il y a un moment où on les quitte. Il y a ceux qui nous entourent, et ceux que nous entoureront. Vaut-il mieux garder sa compagne auprès de soi, et abandonner ceux à qui l'on est redevable de toute une vie, ou négliger ceux qui nous sont proches au profit d'autres qui n'attendent presque plus rien de nous et dont nous n'attendons plus rien car ils nous ont déjà tellement donné ? De toute façon, quoi que l'on fasse, il y a toujours une partie perdante, et les reproches viendront forcément soit d'un coté, soit de l'autre. En pareille matière, et dans de telles circonstances, on ne peut écouter que sa propre conscience. Mais est-elle bonne conseillère ? Quoi qu'il en soit, s'il m'est donné le bonheur extrême de mettre fin à cette insupportable solitude opiniâtre à laquelle je tente désespérément de mettre fin, il faudra que je sois un bon mari, fidèle, attentif, faisant des sacrifices. Je pense pouvoir remplir ce rôle, et pas seulement les premières années. Vivre à deux : entreprise difficile car nécessairement source de conflits, mais école de sagesse où l'on apprend à mettre son amour propre au fond de sa poche pour ne pas blesser celle qui, même si elle nous est proche, restera quelque part une inconnue.


Taverny, dimanche 1er Janvier 1995 - 16h10

Une année de plus. Pour tout le monde, et en particulier pour moi dans quarante huit heures. Dans deux ans, j'aurai très certainement les boules. La soirée hier était sympa, les parents d'Emmanuel m'ayant invité à leur repas de réveillon, qui soit dit en passant, était remarquable. J'adore ses parents. Sa mère se met toujours en quatre, et son père trouve toujours le moyen de dire quelque chose d'amusant. Des gens qui savent vivre. Du Barsac avec du foie gras à la glace de chez Berthillon, en passant par une poularde aux truffes, le tout arrosé d'un Vosne-Romanée 1982. Joli programme. Je leur ai téléphoné ce matin pour les remercier, c'était vraiment sincère. La suite était plus mitigée. Pour ce qui est du rôle de tenir la chandelle, on ne peut pas dire que je m'y complais. Le problème, est que la relation entre Emmanuel et Nadia, qui n'est que plus enviable, est en fait perçue par Christophe et moi comme une agression, puisque qu'elle ne fait que nous jeter à la figure notre lamentable situation de célibataires endurcis. Le chemin du vieux garçon est pris. Je me suis fait chier, c'est sûr. Nadia sûrement, Emmanuel peut-être. Je ne trouve plus rien à leur dire. Il y a quelque temps, j'étais un peu plus prolixe. Je l'avais dit à Emmanuel il y a quelques années : la seule chose qui puisse nous séparer sera une histoire de fille. On ne se sépare pas, mais on s'éloigne, de sorte que je me retrouve un peu plus seul chaque jour, et c'est sans doute ce qui explique mon attitude récente à vouloir me débattre en sortant avec Véronique, ou en allant à cette soirée à Mours. Je ne peux plus compter sur lui, c'est naturel, il a bien d'autres choses à faire. Christophe n'était pas bien. Un comportement très enfantin à table, complètement muet durant la soirée, indifférent à ce qu'on lui disait. Son voyage en Turquie ne lui aura servi à rien, lui changer les idées pendant une semaine sans plus, puis retomber dans son quotidien dont la platitude et la vacuité n'en sont que plus oppressantes. « Les dépressifs, ça vient du calcif », citation, que certains qualifieraient de lamentablissime, du Dr Druo, mais qui malheureusement n'en est que plus vraie. J'ai peur de le suivre, de marcher dans ses pas, de devenir comme lui un jour. On a beau être toubib, on n’est à l'abri de rien. La fin de l'année n'était déjà pas terrible en s'apercevant que l'amour entre mes parents ne semblait en fait que tenir à un fil, le début de cette année me paraît bien glacial.


même jour - 23h10

Petite note politique et historique pour mémoire dans le futur. Les élections présidentielles vont avoir lieu dans quelques mois. Après quatorze ans de pouvoir, Mitterand ne se représentera pas. Le parti socialiste n'existe plus, Delors a renoncé à se présenter, Rocard a été descendu par un missile tiré de l'Elysée. En face, le terrain est libre. Chirac (RPR - la droite jeune) et Balladur (UDF - la droite ultra réactionnaire et conservatrice) ne se font pas de cadeaux. Bernard Tapie a été laminé par ses casseroles financières et ses démêlés avec le Crédit Lyonnais. Pasqua a de grande chances de devenir premier ministre (là, ça fait frémir). À l'étranger, un airbus d'Air France a été le théâtre d'une prise d'otages à Alger où la guerre civile se déclare de plus en plus. Un Français s'est fait descendre. À Marseille, où l'avion s'est posé, le GIGN a pu intervenir de manière musclée, tous les terroristes s'étant fait descendre : superbe publicité pré-élection pour Balladur et Pasqua. Bref, une actualité de fin de siècle pouvant être similaire aux précédentes. Des guerres, mondiales ou pas ; une lutte fratricide pour le pouvoir ; et une campagne de désinformation par le pouvoir en place. Les terroristes auraient dû paraît-il faire sauter l'avion au dessus de Paris : scoop annoncé juste après la fin du drame. Difficile à gober tout de même.


Paris, mardi 3 Janvier 1995 - 21h30

Vingt huit ans. Une journée qui commençait un peu hard en envoyant en réa un pauvre type que j'ai dû foutre en OAP. Remplir un D.T, parfois c'est fatal. En revanche, le cadeau d'anniversaire était autrement plus agréable, et j'aimerais en avoir d'autres plus souvent. Sandrine Varlet est de toute évidence très mignonne. Menue, fine, jolie, un visage admirablement dessiné et parsemé de quelques taches de rousseur, un rire clair agréable à entendre, parfumée avec goût, et très tendre dans les caresses. S'embrasser dans la chambre 314, tel était notre devenir de ce jour auquel je ne m'attendais vraiment pas. L'amour est donc venu frapper à ma porte. Cette fois ci la messagère a été bien choisie, et autrement moins froide que les précédentes. Décidément, ça n'arrête pas. Véronique rayée de ma vue, Sandrine faisant son apparition. Gros inconvénient tout de même : mariée, mère d'une petite de dix huit mois, trente six ans. Difficile de bâtir un avenir. À défaut, j'en tirerai un apprentissage sur la manière de conduire ses relations avec le sexe opposé, et un moment qui j'en suis sûr sera très agréable.


Paris, mercredi 4 Janvier 1995 - 20h55

Rendre quelqu'un heureux, chercher son bonheur et non pas le sien propre. Aller au delà de l'intérêt particulier. Se dire que l'on a une mission à accomplir et qui consisterait à alléger la pesanteur de la vie d'un autre. Être au centre de la joie de vivre d'un autre. D'un autre, mais d'un seul. Ne pas chercher à être mégalo en voulant sauver des centaines de gens, jouer à Bernard Kouchner ou Rony Braumann ; mais se contenter de nos possibilités qui nous sont imparties, à savoir ne prétendre pouvoir réaliser le bien être que d'un seul. Si chacun se disait cela de l'autre, le paradis terrestre serait effectivement atteint. Est-ce cela le sens de la vie ? Je me suis réveillé brutalement avec ces idées en tête il y a peu de temps, tout en rêvant de Sandrine. J'étais vanné, à chaque fois que je viens ici, à Paris, j'ai toujours des formidables coups de pompe ; ça doit être psy. De sorte que je me suis couché à dix neuf heures trente. Maintenant, je suis parti pour une nuit blanche. Je la vois demain.


Paris, vendredi 6 Janvier - 20h25

La journée d'hier était mémorable car très agréable. Embrasser Sandrine longuement, tendrement, faire sa connaissance. Nous nous sommes vus devant la halle au marché de l'Isle Adam, la première chose a été un baiser dont chacun avait envie car retenu depuis longtemps. La suite aura été courte car limitée à une petite heure et demie ou nous nous sommes assis dans un café à boire un café (froid). Dehors, le gel perçait et incitait à se réfugier quelque part au plus vite. J'avais déjà eu l'occasion de me refroidir en l'attendant près d'une vingtaine de minutes. Un petit corps, une taille fine, des jambes agréables à caresser, un visage un peu carré avec des yeux marrons, des cheveux roux foncés bouclés et courts, un cou où l'on a envie de s'attarder, une bouche garnie de lèvres que l'on a irrésistiblement envie d'embrasser. Une très jolie femme, agréable à regarder, intéressante à écouter, douce à caresser, et que l'on a vraiment envie de garder. Seule ombre au tableau, elle m'a interdit de tomber amoureux d'elle. Dans mon intérêt, elle n'a pas vraiment tort. Notre avenir, il me semble que je le connais. Son mari l'adore, je le comprends. Tôt ou tard, je me retrouverai en carafe comme un vieux con. Avoir une maîtresse c'est bien, mais insuffisant. Avoir une compagne amoureuse de soi et qui tienne à vous, c'est mieux. À juste titre, elle a dit de moi que j'étais exigeant, car je lui réclamais beaucoup de temps, denrée difficile à obtenir, vu notre situation. C'est sans doute vrai, car je demande beaucoup aux gens, et notamment beaucoup d'amour, c'est mon carburant qui me servira à vivre longtemps et bien.

Cette situation est très instructive, et elle me conforte dans ce que je pensais un peu auparavant à savoir que l'étincelle est nécessaire, et surtout ne pas se perdre en tergiversations. Ça a marché avec Sandrine car on s'est embrassé tout de suite, ça a foiré avec Véronique car on s'est en fin de compte évité, l'attente ayant fait rapidement place à la déception. L'amour, par essence, exige l'infini. Le limiter, lui imposer des frontières, c'est le tuer. Le limiter à un répondeur téléphonique ou à une entrevue d'un peu plus d'une heure ne peut pas aboutir à quoi que ce soit. Savoir que Sandrine ne pourra jamais se réveiller auprès de moi un matin, que ce sera toujours la fuite à onze heures du soir pour aller retrouver celui et celle qui ont leur place plus que la mienne dans sa vie, m'est une pensée insupportable. Le rôle de l'amant ou du Don Juan est très pénible, car même s'il débute par un succès, le goût qui reste en bouche est amer.


Dimanche 8 Janvier - midi

J'ai rêvé d'elle toute la nuit. Je n'ai pas arrêté de me retourner dans mon lit. C'est fabuleux comme une femme peut m'embraser. C'est tant mieux car même à vingt huit berges, je démarre encore au quart de tour, moi qui me croyais en train de devenir un cœur de glace, fui par l'amour. Tout comme Véronique il y a quelques semaines, elle est en train d'envahir progressivement mon esprit, je ne fais rien sans penser à elle, la passion renaît, elle était restée à l'état incandescent. Un lit de poussière et de cendre la submergeait, mais le cœur était encore chaud. Hier, j'ai passé ma journée à écumer la région autour de Beaumont pour trouver un nid douillet à nos deux âmes. Je suis tombé sur le Château de la Tour, à Gouvieux, à coté de Chantilly, un hôtel trois étoiles, cher, mais idéal. J'ai peur de l'avenir, comme d'habitude. Tomber amoureux c'est se préparer à souffrir, j'en ai malheureusement la confirmation. Je ne suis pas bien quand elle est absente, la solitude devient plus pesante encore. Le problème n'est pas de tomber amoureux, c'est de le rester pendant trente à quarante ans. Apparemment, ça n'a pas l'air d'être le cas entre Sandrine et son mari qui, pour moi restera un illustre inconnu pour l'instant. J'espère toutefois que cette relation pourra durer au moins quatre mois avant que je ne parte de Beaumont de manière définitive. Entre temps, elle sera de toute évidence très chaotique, ce qui est loin d'être l'idéal.


Mardi 10 Janvier - 19h40 -

Elle vient d'appeler, ce qui m'a fait très plaisir. En un sens, elle pense un peu à moi. J'existe quelque part au fond d'elle même. Pour combien de temps ? Quelle importance prendrai-je à ses yeux ? La solitude que l'on ressent en l'absence de quelqu'un est plus douloureuse que la solitude ordinaire. Elle n'est pas là et je ne peux rien faire. Je n'ai envie de rien faire sauf de la voir, d'être avec elle. Si ce n'est pas être amoureux, c'est quoi ?


Mercredi 11 Janvier - 22h05 -

Je tourne en rond. Je fuis Taverny car j'en ai un peu marre, je me demande comment Jean-Christophe peut supporter de rester constamment là-bas ? Je me réfugie à Paris pour pouvoir répondre au téléphone. Rester dans cette pièce de quinze mètres carrés est difficile. Je ne trouve plus d'intérêt à y rester ni à en sortir. Je suis allé me balader pendant un peu plus d'une heure dans les quartiers habituels : faubourg Saint-Antoine, Bastille, Charonne. On reluque un peu les bons restos et les bistrots sympas histoire de se constituer de nouvelles adresses pour les sorties futures. Futures... Pour l'instant, je ne vois rien poindre à l'horizon. Je pense à ma vie passée et à venir, et la réflexion, comme toujours, engendre le doute. Plus que vingt ans à vivre, après c'est la pente descendante. Il va falloir mourir un jour. Je me redis cela presque chaque jour, mais n'arrive toujours pas à me faire à cette idée. Je vois des grands-mères décéder dans des conditions plus ou moins atroces, je côtoie la mort directement régulièrement, mais l'appliquer à soi est toujours une épreuve difficile. D'ailleurs, qui y parviendrait ? Et pourtant c'est une règle de l'univers. Un univers qui selon un article de Pour la Science, s'auto-régénère sous la forme d'une représentation fractale baignant dans des champs scalaires où les lois de la physique fondamentale seraient variables selon le niveau d'énergie de chaque champ. Le big-bang ne serait alors que epsilon dans toute l'histoire de l'univers, et il y aurait des milliers d'autres big-bangs. Saint-Augustin n'en est alors que plus vrai : « que sommes-nous si ce n'est que peu de chose ». Et que dire alors de la valeur d'une vie. Elle n'a de valeur qu'à nos yeux. Le voyage de l'infiniment petit à l'infiniment grand est vertigineux.


Lundi 16 Janvier 1995 - 19h50 -

La lune est pleine et rousse, et je nage en plein spleen. Décidément, les femmes sont terribles. Sandrine est vraiment très agréable, mais j'ai peur qu'elle ne me cantonne qu'au rôle subalterne d'amant. Comme d'habitude, les espoirs formés il y a peu s'envolent à tire d'aile. Elle est tout de même mariée depuis dix sept ans. La pauvre petite Clothilde étant accueillie peu favorablement il y a deux ans. Le malheur des femmes seules au milieu des leurs, à partir du moment où un troisième petit être vient chambouler une vie jusque là bien ordonnée. C'est « sa » fille, on le comprend en connaissant son histoire, et on le ressent quand Sandrine vous interdit d'y toucher, ou de la porter. La journée aura été bordélique de A à Z. L'après-midi prévu ensemble aura foiré puisque personne ne pouvait garder ce petit démon pourtant adorable, j'ai donc décommandé l'hôtel, et on a fini à la cafétéria de Casino. Deux heures à peu près de discussion où j'aurais pu apprendre une grande partie de sa vie, mais aussi que je n'étais pas forcément en position de force : déjà mariée depuis très longtemps et une histoire d'un de mes prédécesseurs en tant qu'amant pendant quatre ans. Tenir un rôle pareil pendant aussi longtemps me m'enchante guère. J'espère bien m'être marié longtemps avant. Je ne sais pas quel est son but. Lourder son mec au bout de dix sept ans de mariage et auquel cas je pourrais espérer une possibilité ? Lui servir de gigolo ? Je me sens mal à l'aise, je sens que je vais finir le cul par terre comme d'habitude, toujours seul, éternellement seul, infiniment seul.


Mercredi 18 Janvier - 22h45 -

Les fourches caudines de l'amour existent bel et bien, et leurs lames deviennent de plus en plus acérées au cours du temps. J'en ai malheureusement exprimé la douloureuse expérience aujourd'hui. Le jeu du chat et de la souris en amour n'est pas de mise. Jouer à cache-cache engendre le doute, la suspicion, et par conséquent la douleur. Un amour devient douloureux à vivre à partir du moment où le doute s'installe. Je ne pense pas qu'elle me fuit, elle a sa vie à vivre à coté de la mienne, et c'est ce qui est très pénible puisque j'aurais aimé qu'on la vive ensemble. Cette perspective me semble peu probable, je doute que je fasse le poids face à quelqu'un avec qui elle vit depuis dix sept ans : pour se marier à l'âge de vingt ans, il faut être sacrément amoureux ! Nous ne nous sommes pratiquement pas vus, et cela me perturbe dans mon travail, je ne bosse plus sur la thèse, etc.. Cependant, j'ai pu l'appeler et converser un peu avec elle au téléphone pendant quelques instants, j'ai pu ainsi mettre les choses un peu plus au clair. À la fin, ma voix a commencé à changer, ma gorge se serrer, mon âme se noyer dans une solitude proche que je voyais grandissante. En raccrochant, le combiné téléphonique était trempé, et mon cœur venait une fois de plus de se faire trancher par un amour qui tôt ou tard serait voué à l'échec. C'est épuisant de se dire qu'il faut se préparer à souffrir de nouveau. Les paradoxes de la vie me dégoûtent : Valérie s'était faite avorter alors qu'elle était enceinte de moi à vingt trois ans, Sandrine aura attendu trente cinq ans avant de pouvoir mettre au monde une petite fille qui ne sera même pas désirée par ses proches, des centaines de filles seules attendent un mari, et moi je reste emmuré dans un processus dont je doute de l'issue. Je suis déjà mort en 1985 : se faire faire une sérologie HIV à vingt ans, en sachant que quatre vingt dix huit pour cent des hémophiles étaient contaminés fait de vous de quelqu'un de déjà mort. J'ai survécu une première fois. Je suis mort l'année dernière en cette journée noire où l'hépatite C est tombée d'un seul coup. Dans les deux cas, notre avenir ressemble à une fuite des galaxies. Le temps se contracte, la vie est suspendue, l'avenir n'existe plus, le passé devient dérisoire, et l'on a envie de rendre le présent éternel. « Renaud », je suis né trois fois, et j'ai ressuscité deux fois. À force de toucher le fond, il arrivera un moment où j'y resterai, et ne pourrai plus remonter à cette surface, qui malgré tous ses abords ô combien repoussants, n'en est pas moins désirable.


Le lendemain - 1h40 -

Dostoïevski avait ses nuits blanches, ce soir, j'ai les miennes, mais dans un autre registre. Ça turbine plein pot en haut, la possibilité qu'elle fasse l'amour avec son mari m'est insupportable, alors que pourtant c'est son droit le plus strict. Mais rien à faire, ce soir, la nuit sera longue. Je vais lire une nouvelle de Dostoïevski « une sale histoire », traduite par le prof de russe de Christophe. Des êtres ravagés lisent les ouvrages d'auteurs ravagés.


Dimanche 22 Janvier 1995 - 11h50 -

Je me sens un peu plus calme. Heureusement qu'Emmanuel était là ! J'ai pu le voir hier et avant hier et lui parler ainsi de Sandrine. Ses conseils sont toujours des bons conseils. J'admire un peu son caractère et perçois ainsi nos différences et par conséquent ce qui me manque ; à savoir cette souplesse d'esprit qui consiste à ne pas d'emblée s'arc-bouter devant la première difficulté qui se présente. « Aucune situation n'est figée », il ne faut pas entrevoir l'avenir bouché de manière définitive. Personne ne peu prévoir l'évolution des choses, et le cours qu'elles peuvent prendre. Sandrine non plus d'ailleurs ne m'a pas bouché l'avenir, en fait elle ne sait pas. Moi non plus d'ailleurs. Emmanuel me disait qu'en fait nous n'avons pas une idée claire de ce que nous voulons. Vivre avec Sandrine, pourquoi pas ? Mais quelle serait la vie au quotidien avec un femme que je connais peu, une petite enfant sans avoir eu l'expérience d'être père antérieurement, le tout avec un chien qui risque d'encombrer plus qu'autre chose. Tout un ensemble de situation qui risque de poser des difficultés tôt ou tard. Mais pour les résoudre, il faut y être confronté. Il faut attendre, être patient, ne pas se décourager, tolérer des échecs, être compréhensif, et surtout ne pas se raidir et se bloquer devant la moindre contrariété. Merci à mon bon ami qui m'aura dispensé de bons conseils qui me seront forts utiles.


Paris, mardi 24 Janvier 1995 - 21h30 -

Journée infernale !

J'ai déjà eu de rudes journées, mais des comme celles-là, rarement. C'est très simple, ça n'a pas arrêté du soir au matin : dix kilomètres de bouchon sur les périphs, le radiologue de merde qui vous engueule à propos d'un scanner non retrouvé, un décès au 319 à midi, Sandrine qui m'évite (visiblement elle avait de gros problèmes et de gros soucis), moi qui craque le soir en déversant de douleur des larmes de rage devant la torture que m'inflige cet imbroglio de ménage à quatre (Sandrine, Pierre-Yves son mari, Romuald, et moi) où nous sommes quatre à souffrir. Heureusement, une bouffée d'oxygène m'est parvenue en lui téléphonant à l'hôpital ce soir, juste après être rentré. J'ai pu ainsi lui déverser tout ce que j'avais sur le cœur en lui expliquant le non sens de notre situation. Deux jours sans se voir nous fera beaucoup de bien. Se reposer, réfléchir, penser un peu à soi. J'aurais aimé tomber sur une situation plus facile, mais à chaque fois c'est la galère. Ça n'a jamais manqué au rendez-vous. « Aimer, c'est se préparer à souffrir » est un adage qui n'en reste que plus vrai.


Dimanche 29 Janvier - 16h35 -

Quelle bouffée d'oxygène, quel bonheur de nager en pleine lumière ! Enfin une éclaircie, je sors enfin du brouillard. Sandrine m'aime et tout n'est pas impossible. Un avenir calme et paisible baignant dans l'amour serait-il enfin possible ? Avais-je ainsi raison ? Est-ce que cela peut vraiment exister ? Je pense que oui si chacun fait des efforts de part et d'autre. C'est ce qui est en train de se produire. Entre temps, j'aurais eu le temps d'avoir la peur de ma vie et des sueurs froides où j'avais l'impression qu'elle m'échappait. Vendredi aura été décisif. La soirée avec Franck s'est faite sans Sandrine. Je me demandais ce qu'elle faisait, à quoi elle jouait, si elle ne me menait pas en bateau, avec qui elle était ? Dans mon malheur de ce soir pourtant si désiré, j'aurai au moins pu être en compagnie de Sylvie et de Lili qui se seront faites mes avocats pas plus tard que le lendemain. Hier l'ambiance était plus confiante. J'aurai pu lui parler, l'embrasser sans ressentir ce sentiment de fuite que je pressentais ces derniers temps. Le réveil ce matin était des plus agréables puisqu'il consistait en un coup de téléphone de sa part. Elle aura même rappelé dans la matinée se plaignant qu'aucun coup de téléphone n'était pour elle. Sa relation avec Romu semble ancienne et consommée, sans perspective d'avenir. Tiendrait-elle à moi ? Serais-je en train de prendre de l'importance à ses yeux ? Vivre une vie avec une aussi jolie femme et aussi agréable. Je n'ose encore y croire tellement ce serait fabuleux.


Samedi 4 Février - 8h25 -

De toute évidence, j'écris dans ce journal quand tout va mal. Voilà pourquoi on y trouve essentiellement que de éléments négatifs. Une semaine sans y toucher, sans exprimer le besoin d'ouvrir cette soupape de sécurité. Pas de nouvelles, bonnes nouvelles. L'avenir ne semble pas bouché. Ce serait possible. Par sécurité je préfère employer le conditionnel. En fait, je l'aurai un peu psychanalysée hier, ce qui, je pense lui a fait du bien. Elle a besoin qu'on la guide et qu'on l'oriente. Se sentant paumée dans les différentes directions qui se présentaient à elle jusqu'à présent, elle a besoin non pas qu'on la prenne par la main (surtout pas !) mais qu'on la conseille, qu'on la rassure en lui indiquant qu'il n'y a pas d'embûches sur le chemin que je voudrais lui faire prendre. Etablir un climat de confiance, c'est ce qui permettra d'avancer. Mais pour cela, il faut que les deux autres restent sur le carreau.


Lundi 6 Février - 21h30 -

Un peu plus de trois ans d'abstinence. Cela aura été à peu près la durée de ma vie monacale. Elle a pris fin aujourd'hui en compagnie de Sandrine ; on aura enfin pu se faire une bonne partie de plaisir à Cergy. Un mois que j'attendais cela. Apparemment, je suis destiné à rester cantonné au rôle d'amant, et prendre la place de Romuald. Les mois à venir seront comme le précédent. Ceci étant, c'était super, elle fait très bien l'amour, et fait attention au plaisir de l'autre, ce que l'on ne trouve pas chez n'importe qui. En revanche, trois années d'arrêt ont une influence néfaste sur les performances ultérieures, espérons qu'il ne s'agisse là que d'une remise en train. J'espère ne pas l'avoir trop déçue. Le problème n'est pas le pendant, il est après, quand on rentre chez soi, et que l'on se sent infiniment seul.


Mardi 7 Février - 19h30 -

Au moins ce soir je me sentirai calme. Pourquoi ? simplement parce que je l'aurai vu une petite heure avec Clothilde. Discuter autour d'un café, regarder Clothilde jouer, monter dans la Ferrari rouge, faire des courses ensemble, acheter un peu de pain, puis se quitter avec le sentiment intense et agréable d'avoir passé ensemble un moment simple, mais très agréable. On n'a pas besoin de beaucoup de choses pour se rendre heureux. En tout cas cela me satisfaisait largement et me conforte dans l'idée que je me fais de Sandrine, à savoir qu'elle est vraiment très agréable, et que cela me serait insupportable de la perdre maintenant ou plus tard.


Mercredi 8 Février - 20h40 -

La voir tous les jours, et tous les jours se rassurer mutuellement sur les intentions de chacun. Tous les jours remettre ça, la convaincre de quitter son logis, ce qui ne sera pas facile, cela se conçoit facilement quand on vit depuis dix sept ans dans la même maison avec la même personne, la convaincre de partir en vacances ensemble, la convaincre d'aller vivre ailleurs que dans ce trou de Persan, et la convaincre de ma sincérité, ça, je pense au moins y être arrivé. Hier, c'était bien car elle m'a avoué être contente d'être avec moi, que cela ne la pesait pas de me consacrer du temps, ce que je craignais un peu car beaucoup d'autres lui en demandent. Je pense qu'elle se réfugie chez moi de son mari, de Romuald, de sa vie à l'hôpital. Si je représente suffisamment quelque chose pour elle pour qu'elle quitte son mari alors qu'elle est restée quatre ans avec Romu sans en partir, si je parviens à cela en quelques semaines de relation avec elle, alors c'est que vraiment j'aurais été à l'origine de quelque chose d'important et que je pourrais aboutir à quelque chose d'autrement plus valable que le rôle d'amant. Je devrais être également encore plus présent et ne pas l'abandonner. La dessus j'ai le sentiment de ne rien craindre de ce coté, plus je la regarde et la contemple, plus j'en suis persuadé. À ce moment, elle aura mis derrière elle tout une partie de son passé dans la perspective (j'espère) de ne pas y revenir, et c'est alors là que notre avenir pourra naître et enfin devenir plus solide qu'il n'est actuellement. C'est en gros ce que nous nous sommes dit ce matin, mais il faut le dire et le redire. Un travail de tous les instants qui devra se perpétuer même au delà, pendant des années, des décennies. Les journées sont agréables à partir du moment où elle est là. Cet après midi, son mari ne travaillait pas, nous n'avons donc pas pu nous voir. Avant de rentrer à Paris, j'étais allé faire des courses à l'Isle Adam. En revenant, j'ai vu une 605 à l'immatriculation connue. Le cœur s'arrête de battre pendant un court instant, et puis il se met à taper, taper très fort, lentement, à cinquante par minute, mais très fort. Je les ai attendus pendant un peu plus d'une demi-heure. J'ai pu ainsi faire la connaissance visuelle de celui qui j'espère se retrouvera seul, coupable de n'avoir pas su être à la hauteur d'une aussi jolie femme et de l'avoir négligée. Un type de quarante deux ans, blond dégarni, un mètre quatre vingt huit, pas très aimable à priori. Qui portait Clothilde ? Sandrine bien sûr. Intéressant tout de même de savoir quelles sont les personnes avec qui elle vit et a vécu et auxquelles j'espère me substituer pour lui permettre d'atteindre une vie un peu moins insipide que celle qu'elle est en train de subir.


Dimanche 12 Février - 19h50 -

Ecrire : se parler à soi-même, tourmenté par l'absence d'autrui. J'ai retrouvé des notes que j'avais prises des pauvres gens de Dostoïevski, et c'est ce que j'y avais trouvé. Sandrine, tu n'es pas là mais je te parle quand même, car tu me manques. Aujourd'hui, on sentait le printemps enfoncer les portes de l'hiver. Plus de dix degrés, un soleil d'enfer, des gens décontractés qui roulent en décapotable. Ne pas la voir pendant vingt quatre heures est pénible car la solitude que l'on en ressent n'en est que plus pesante. N'y tenant plus, je suis repassé par Persan, une fois de plus, devant sa maison. Elle était dehors, une cigarette aux lèvres, et elle m'a vu passer. Je l'ai vu dans le rétroviseur sortir sur le pas de son portail. Je pense qu'elle devait à la fois être inquiète et amusée. Hier après la muscu à Mours, je lui ai glissé un petit mot dans la portière de sa 104. Apparemment, cela lui a fait plaisir. Dans quelle mesure, je ne sais pas. Je ne sais pas à quoi tout cela pourra aboutir. Ce que je crains, c'est que si cela n'aboutit pas, je vais me retrouver plongé dans ma vacuité habituelle et chronique. Un moment de réel bonheur aura été cet après-midi passé ensemble. Elle m'avait invité à prendre un café chez elle. Clothilde dormait à l'étage, on se câlinait sur sa banquette à deux places. Je ne me sentais pas forcément très à l'aise : pas chez moi et limité par le temps comme d'habitude. Mais c'était très agréable, enfin seuls, pendant un court instant. La balade autour du lac aura été reposante, calme, agréable. Un instant de bonheur qui peut paraître très ordinaire et insignifiant, mais tellement intense. Y-a-t-il autre chose au delà ?


Paris, mercredi 15 Février 1995 - 22H20 -

Journée de pleine lune. Effectivement, plusieurs personnes ont disjoncté et pété les plombs. Être beau mec et plaire, c'est bien, mais parfois cela devient insupportable. Toutes me désirent, je n'en désire qu'une, et je crains de n'en avoir aucune. Cécile, la PH du service, m'a donné une enveloppe ce matin contenant une lettre. Le contenu était édifiant et m'a complètement scié, puisque je m'attendais à tout, sauf à cela. Il s'agissait ni plus ni moins d'une déclaration d'amour. Venant d'une femme de quarante ans, mariée, mère de trois enfants, c'était difficilement concevable. Le tout arrivant dans le contexte actuel, c'était trop. Les deux Sylvie, Valérie, Catherine, Joëlle, Rosemarie sans doute, célibataire à trente quatre ans, Sandrine bien sûr, Cécile maintenant et peut être d'autres que j'oublie. Mais qu'ont-elles toutes ? Toutes sont mariées et ont des enfants et possèdent donc la solution pour mener une vie heureuse. Et pourtant, elles n'y sont pas parvenu. Je n'en désire qu'une, qu'une seule, tout simplement, mais tellement difficile à obtenir... Sandrine, pourquoi ne m'entends-tu pas ?


Dimanche 26 Février - 20h10 -

Soirée chez Than samedi soir. Mémorable ! Très réussie du début à la fin. Sa cuisine vietnamienne était particulièrement réussie. Ce qui était réussi pour moi c'était la confirmation de la conquête de Sandrine. Car c'est une conquête, menée de haute lutte. Rien n'est joué et en aucun cas elle ne m'appartiendra. De toute évidence, elle tient beaucoup à moi, beaucoup plus qu'au début. Heureusement qu'il y a eu ces deux lettres, ce sont elles qui ont tout soudé, et qui l'on conforté dans le fait d'avoir confiance en moi. On est en passe de faire notre vie ensemble alors que je ne la connais que depuis deux mois et qu'elle ne connaît rien de moi, même pas l'essentiel. Cela l'effraie, moi aussi. Au point où nous en sommes, on ne peut plus reculer. La vie à trois s'impose pour se jauger mutuellement, elle arrivera, les vacances aux Canaries n'en seront qu'un prélude. Entre temps, on ne s'est pas quitté de la soirée, j'avais toujours un peu de sa main dans la mienne, un regard, la sensation fabuleuse du contact de ses lèvres, ses cuisses bien galbées agréablement moulées dans des bas noirs, et sa petite jupe à losanges noirs et rouges qu'elle savait que j'appréciais. On a monopolisé la banquette pendant toute la soirée. Le pauvre Than et la pauvre Lili étaient de corvée de vaisselle. C'est en ces moments qu'on apprécie et reconnaît les gens biens et pas chiants. Une chose m'a scié cependant. Elle a découvert qu'en fait son mari l'a trompée au bout de cinq ou six ans de mariage, et elle est restée avec lui pendant plus de dix ans. Plus de dix ans gâchés, où la confiance est perdue, peut-être retrouvée de temps en temps, mais où l'on continue à vivre avec un pieu dans le cœur. Comment a-t-elle pu continuer ainsi ?


Lundi 27 Février - 22h00 -

Journée mouvementée. Romuald a appelé Sandrine et l'a effrayée. Il y a plutôt de quoi, puisque cela consistait à régler ses comptes avec elle et à vouloir possiblement me casser la gueule. À la limite, ce serait une bonne occasion pour moi d'expulser mon coté sombre, de lâcher la bête, de faire jaillir toute la fureur contenue d'une existence au cours de laquelle je n'ai jamais foutu une trempe à qui que ce soit alors que ce n'était pas l'envie qui m'en manquait. Mais en arriver à de pareilles extrémités seraient forcément néfastes pour tout le monde, surtout pour moi-même. L'entrevue à trois dans l'office consistait en une histoire sans paroles. On s'étudie, on fume en tremblant, ambiance tendue, où l'on ne se sera pas dit grand chose, mais suffisamment pour faire avancer un peu les choses. Je ne suis pas sûr toutefois qu'il ait réellement intégré le fait. Immature, impulsif, colérique, dangereux, apparemment pas très sain d'esprit, et roulant stupidement des mécaniques. Tout pour déplaire. Comment a-t-elle pu être avec lui ?


Jeudi 2 Mars - 20h55 -

Je suis en passe de faire ma vie avec elle. Elle m'aime, me téléphone plusieurs fois le soir, s'arrange pour qu'on se voie souvent, me consacre du temps. De toute évidence sa décision est prise, et semble irrévocable car prise en fait depuis longtemps, avant que je n'arrive. Elle m'aura réconforté tout de même en me disant qu'elle ne quittait pas tout pour moi. Et c'est tant mieux car elle ne sait rien de moi. Bazarder dix sept années de sa vie sur un coup de tête pour quelqu'un qui reste encore quelque part un inconnu serait complètement insensé et cela me blesserait quelque part. Vivre à trois. C'est ce qui me fait peur. D'un coté je suis content que l'avenir se profile de cette manière puisque j'aurais abouti à ce que je désirais, et que je vais pouvoir me sortir de ma solitude opiniâtre avec quelqu'un que j'aime réellement. D'un autre coté, je vais me plonger dans un mode de vie que je connais pas, je vais être parachuté dans une vie commune où je devrai être en permanence avec quelqu'un, et cela, je n'y suis absolument pas habitué. Et puis, est-ce que je l'aimerai autant plus tard, est ce que le temps ne finira pas par me rattraper, comme tous les couples, et me faire douter, surtout en plus avec notre différence d'âge. Y penser maintenant me servira pour demain pour mieux m'en défendre car j'aurais eu ainsi le temps de me confectionner une armure. Qui sait si elle ne retournera pas avec lui dans quelques années ? Heureusement, il y a Clothilde. Elle me servira à m'habituer. On peut se lasser d'une femme si on ne fait pas attention à lutter contre la routine, mais on ne peut pas se lasser d'une enfant en train de rire et de découvrir la vie à petits pas. Elle me servira à meubler les silences que j'aurai avec Sandrine. Peu prolixe, je suis rapidement enclin au mutisme. Et c'est au cours des silences que la routine s'installe. À moins que ce ne soit un silence d'intense bonheur au pied d'un feu de cheminée à regarder la vie s'égrener et écouter le temps s'écouler. En un sens j'ai un peu peur. Mais c'est une peur que j'aurai tôt ou tard rencontré avec n'importe quelle autre femme. J'ai peur de changer de vie. Le célibat est confortable car ancré depuis sept ans, le bouleverser est inéluctablement mal ressenti. Se jeter à l'eau, dans le nouveau, dans l'avenir, fait toujours peur. Il y a une seule chose que j'appréhende, c'est ce déséquilibre qui existe entre nous : elle va sortir de dix sept années de vie commune, moi de zéro. Et notre différence d'âge ne me paraît que comme bien légère par rapport à un tel déséquilibre.


Mercredi 8 Mars - 23h35 -

Journée avec Sandrine sur le bord de sa cuisine, soirée avec Pierre en discutant autour d'un thé. J'ai eu l'agréable surprise d'apprendre que lui aussi écrivait des lettres apparemment enflammées à ses conquêtes. On se ressemble beaucoup dans la perception que l'on a en matière d'introduction d'une relation avec une femme. À savoir, n'entreprendre quelque chose qu'à partir du moment où l'on est certain d'aboutir à quelque chose. Cela corroborait ce que je pensais de lui auparavant à savoir qu'il est loin d'être un imbécile. Sacré Pierrot !


Paris, vendredi 10 Mars - 21h40 -

Elle m'aime. C'est la première fois dans ma vie que j'aurais entendu me dire « je t'aime ». La première fois. On ne s'est jamais dit « je t'aime » avec Valérie. Autre époque, autre personne, autre maturité. Elle m'a rappelé au 3416 d'une cabine téléphonique pour me le dire, sur une intonation que je percevais différente, plus intense, sortant du fond d'elle même, car dit très sérieusement et très calmement. Demain ne sera pas un voyage de noces, mais une partie de ce voyage que l'on fait l'un vers l'autre. Une semaine aux Canaries avec elle ; il y a peu de temps, je n'osais encore y croire. Comme quoi avec un peu de volonté et beaucoup d'amour, on peut arriver à concrétiser un bon nombre de choses. La journée d'hier aura été riche en événements : la découverte par son mari que je venais régulièrement chez lui, une engueulade entre eux, Sylvie de retour des caraïbes passant la soirée avec Sandrine qui me raccroche au nez dans la précipitation. Notre histoire fait son chemin, je ne sais pas où cela pourra aboutir, et personne ne le sait. La discussion avec Pascal au self ce midi était intéressante, et le début de la rupture d'un couple se fait lors de la naissance du premier enfant. On passe très brutalement d'une vie à l'autre et à partir de ce moment, on est obligé de renoncer à un certain nombre de choses qui nous tenaient à cœur. D'où l'avantage de se marier tard, puisque l'on aura entre temps vécu, vu du pays, connu des gens différents, bref, mené une vie à peu près normale. Le doute s'était emparé de moi avant hier avec Pierre. C'est vrai qu'il faut compter un an à un an et demi pour une procédure de divorce, entre temps, elle aura eu trente sept ans et des brouettes. Il me faudra une sacré dose de courage et d'amour pour me faire à cette idée.


Taverny, dimanche 19 Mars 1995 - 23h05 -

Semaine mémorable que celle-ci. Le retour des Canaries en catastrophe lundi moyennant quatre mille cinq cents balles dans le cul. Heureusement qu'il y avait la charmante Carmen pour m'aider dans mon retour. Le problème c'est que pendant ces trois jours sans Sandrine, je m'étais posé la question si je devais continuer avec elle. N'étais-je effectivement pas aveugle comme elle le disait si bien ? Sandrine n'est pas la plus belle femme du monde, mais dans mon univers elle l'est. Carmen était effectivement plus belle que Sandrine, plus jeune, mais les circonstances différentes, et l'état d'esprit aussi. Mais quand même, cela aura quelque peu lézardé notre histoire, et je pense qu'elle s'en est aperçue à Franceville. Franceville ! Nom d'un chien ! Elle aura quand même bien rattrapé la situation, et ces cinq jours passé là-bas auront vraiment été paradisiaques. Cinq jours de rêve, où chacun d'entre nous aura nagé en plein bonheur. Pour Lili, je sais moins, elle n'avait pas de fiancé. Se faire l'amour tous les soirs, et si possible le matin, observer Clothilde, ses sourires et son regard pleins de malice. Vivre entouré de femmes, cela ne m'était jamais arrivé. Un peu mal à l'aise sans doute, mais tellement agréable le soir, en dégustant un bout de tarte, et en pensant à la perspective de se retrouver ensemble la nuit, pour une nuit d'amour tellement désirée. Seule ombre au tableau, on est moins actif sexuellement à trente sept ans qu'à vingt huit. L'idée que d'autres ont pu se servir avant moi et profiter de ses meilleures années me répugne. J'ai peine à croire tout de même que je sois le seul à lui avoir fait l'amour aussi intensément, comparativement aux autres qu'elle a connu. Sinon, ce serait admettre d'avoir gâché une vie pendant près de vingt ans, et être passé à coté de choses essentielles. La vie à trois ne sera pas facile pour moi, elle le sait, moi aussi. Et c'est ce qui me fait peur : emménager à plusieurs, me plonger d'une solitude opiniâtre dans une vie en commun avec une enfant en plus, et surtout être avec une femme, que certes, j'aime profondément de tout mon cœur, mais qui avec ses huit ans et demi de plus que moi ne me pourra donner qu'un seul enfant dans le meilleur des cas. J'espérais au fond de moi même une perspective plus grande. Mais sans doute aussi ne faut-il pas voir trop loin sous peine de se casser la gueule. Être heureux à deux, c'est déjà pas mal, et ça n'est pas donné à tout le monde. Que Sandrine m'aime c'est déjà plus qu'énorme, de plus, elle est belle, peut être un peu moins qu'avant, mais belle quand même, et surtout je ne me remettrai jamais d'une séparation avec elle. L'idée de pouvoir la perdre me tue déjà sur place.


Lundi 20 Mars - 20h30 -

La fin de semaine était intense en émotions. Samedi soir, je lui ai écris une lettre... longue, pleine d'un peu de moi-même, lourde d'une peine accumulée depuis quelques temps. En écrivant cette lettre samedi soir, ma gorge s'est serrée plus d'une fois. Elle m'a avoué avoir ressenti la même chose en la lisant. Apparemment, elle n'est pas restée sans effets. Ce matin, j'ai retrouvée Sandrine changée, plus sombre, plus inquiète, mais plus aimante dans ses baisers. L'effet escompté aura dépassé toutes mes espérances, et visiblement mes aptitudes épistolaires me seront un atout. Prendre garde cependant à ne pas blesser les gens, à distiller les informations. On s'était donné rendez-vous au Balto sur la place de Beaumont. Sylvie et Pascal y étaient déjà installés, on ne s'était pas donné rendez-vous. Sandrine est arrivée, en rigolant devant la situation cocasse et imprévue. Après, on s'est longuement embrassé et plus intensément que d'habitude. Je lui ai dit que je l'aimais, elle aussi. Presque deux mois pour dire enfin ces quelques mots qui sont loin d'être aussi insignifiants qu'ils n'y paraissent à première vue.


Mardi 21 Mars - 21h45 -

Une histoire sans public. Je note mes états d'âme négatifs sans qu'ils ne soient adressés à qui que ce soit si ce n'est à moi-même. Journée difficile aujourd'hui car je n'ai pas vu Sandrine. Nous nous sommes téléphoné quatre fois au cours de la journée, et pourtant cela ne remplace pas une entrevue, une parole murmurée, un baiser, une caresse. Je sens que je vais lui récrire, reprendre la plume.


Jeudi 23 Mars - 22h50 -

Le paradoxe de l'amour. Cet après-midi était bien. Il faisait beau, elle était vraiment très jolie avec sa petite veste rose la serrant à la taille et son pantalon noir bien serré, faisant ressortir toute la beauté et l'harmonie gracieuse de son corps. Elle est vraiment très désirable, et tout le monde la regarde ou lui parle. On se baladait sur le marché de Beaumont en plein soleil, bras dessus, bras dessous, comme un vieux couple toujours très amoureux même des années après. Un moment fugace de bonheur avant la séparation habituelle et cruelle de 16 heures. Elle parait motivée pour se lancer, on a épluché quelques petites annonces de locations en se mettant à rêver. Mais d'un autre coté, je doute encore, mais c'est normal, cela fait partie du jeu amoureux : souffler le chaud puis le froid. Huit ans de différence, c'est beaucoup, ne suis-je pas en train de faire une connerie ? Est-ce que je tiens vraiment à elle ? ne ferais-je pas mieux de laisser tomber ? Réponse: surtout pas ! Jamais je n'ai autant tenu à quelqu'un. A chaque fois que je la vois, je suis bien, et il est remarquable que je me pose toujours ce genre de putains de questions en son absence et jamais en sa présence. Le seul problème en fait, c'est Clothilde, et il se fait de plus en plus pesant et pressant. Gros problème du partage après, et des conséquences pour elle. Il n'est jamais avantageux d'être une enfant de parents divorcés. On construit (ou détruit) actuellement son avenir de demain.




Annexe


De l’écriture


Vendredi 3 Juin 1988 3

Bernard Pivot vient de finir Apostrophes qui était consacré aux écrivains étrangers : un anglais, un italien, un canadien, un cubain, un américain et un français (restons chauvin), Emmanuel Carrière ? (« La moustache », chez Folio), le genre de jeune premier, beau parleur, érudit, agréable, mais très intéressant, c’est bien ce qu’on pouvait attendre de lui. À un moment, tous ces écrivains ont parlé de la nécessité, ou plutôt du besoin d’écrire. L’anglais (Burgess ?) a commencé à écrire à quarante ans, l’américain à douze ans, le cubain parlait d’une porte libératrice qui menait on ne sait où ; et tous faisaient l’éloge de leur machine à écrire (ce qui explique peut-être le fait que j’écrive sur un papier de listing d’imprimante, mais c’est un détail, un hasard dont je viens de m’apercevoir dans la seconde précédente).

Tous sont à la recherche de quelque chose, dont ils ne connaissent pas les contours, qui peut même être hypothétique, mais qui leur apparaît comme ayant une raison d’être qui lui est propre, mais qui leur est inconnu. Cette porte entrouverte leur est nécessaire, et c’est par le biais de l’écriture qu’ils peuvent essayer de l’atteindre, non pas de l’atteindre forcément puisqu’ils admettent qu’elle peut être hypothétique.

Mais que cherchent-ils ?

Ils avancent vers un but, certes, ils voient où est ce but, ce qui est le fondement même d’une vie : avoir un but. Mais ils ne le connaissent pas, ils ne savent pas ce qu’il y aura après, en admettant qu’ils puissent l’atteindre. L’écriture leur permet de hurler à la face des gens qu’ils ont perçu ce but, mais c’est tout ; ils savent qu’il existe, mais qu’en faire. À quoi sert une carte d’atout si on ne parvient pas à l’exploiter.

À quoi peut servir l’écriture ? On peut lui concevoir trois rôles :

1) à transmettre la connaissance, ça c’est une évidence évidente que n’importe quel gamin de lycée pourrait ressortir dans une copie de philo. Cf. les égyptiens, les grecs et autres conquérants bronzés, balaises et érudits, contrairement à nos ancêtres gaulois dont le seul savoir consistait à couper du bois et à buter des sangliers dans des contrées, autres que celles de la Bourgogne.

2) à servir d’exutoire de la pensée de ceux qui ont quelque chose à penser. N’importe qui pense quelque chose, qui des fois peut se révéler proche du génie. Mais s’il n’y a personne pour écouter, ou s’il n’y a pas un bout de papier sous la main, que restera-t-il de ce moment fugitif de génie. Quelque chose qui pourra être déformé (ou affiné) au fur et à mesure que l’on y pense. Mais l’écriture est aussi une introspection, une occupation solitaire et qui ne peut s’affiner que si elle est comparée à un autre écrit fait par quelqu’un d’autre (l’homme a toujours vécu en groupe, jamais un être isolé n’a réussi à survivre ou à se développer par lui-même). En conséquence, un écrit ou une pensée ne pourra jamais être affiné si elle n’est pas soumise à une critique (mais ça, c’est une autre évidence).

Pour en revenir à l’utilité, à l’aspect bénéfique de l’écriture, elle permet de sauvegarder un éclair de génie contre les effets du temps, de l’oubli et du désintéressement. C’est une photographie instantanée.

3) à atteindre un semblant de perfection, du fait de la possibilité d’auto-correction, à cause de l’évolution de l’idée originelle, et de comparaison vis à vis d’autres idées. Une idée brute n’est jamais parfaite, c’est un bloc informe, un a priori qui surgit et qu’il convient de modeler grâce à son expérience, à celle des autres, aux jugements que l’on peut porter. C’est une perpétuelle remise en cause dans le but d’atteindre une perfection. Ce but de la vie est un devoir que l’on doit se fixer. On n’est pas là pour vivoter, on est là pour chercher, pour essayer, pour se tromper, et à la fin pour réussir - réussir à atteindre cette perfection, mais après qu’en faire ?

Cette porte entrouverte vers l’inconnu, ce but perçu c’est la perfection. Le moyen, un des moyens pour avancer vers cette perfection, c’est l’écriture.

1 Renaud Brémenson a rédigé un journal, principalement au cours de l’année précédant le concours d’internat qu’il préparait avec son ami Emmanuel Bontemps.

Jusqu'en Février 1994, le journal est manuscrit ; les mots difficiles à relire ont été mis en italique

Renaud est décédé le 11 Juillet 1997 à la suite d’une hémorragie interne foudroyante.


2 Nom d’un microprocessseur Intel

3 Renaud a écrit ce texte cinq ans avant de commencer son journal


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