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License ABU
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Version 1, Aout 1997

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----------------------- FIN DE LA LICENCE ABU --------------------------------

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<IDENT salalion>
<IDENT_AUTEURS salap>
<IDENT_COPISTES clouxc>
<ARCHIVE http://www.abu.org/ABU/>
<VERSION 1>
<DROITS 0>
<TITRE Le Chevalier au Lion>
<GENRE vers>
<AUTEUR Pierre Sala>
<COPISTE Christine Cloux>
<NOTESPROD>

</NOTESPROD>

----------------------- FIN DE L'EN-TETE --------------------------------

------------------------- DEBUT DU FICHIER salalion1 --------------------------------

Pierre Sala
Le Chevalier au Lion


1b.1
Le bon roy Artus de Bretaigne,
La qui proesse nous ensaigne
A estre hardi et courtois
Depuis le chief jusqu'aux ortois,
Tint court, a une Pentecoste,
Qui fut de moult grant pris et coste.
C'estoit dedans Cardeuil en Galles;
La furent pleines les grans salles
De dames et de demoiselles,
De chevalliers et de pucelles.
2a.13
Les ungs y parloient d'amours
Et des bons et des mauvés tours
Que il fait menu et souvant
Aux dissiples de son convent.
Les aultres chantoient, balloient
Et d'aultres des armes parloient.
En effect la feste estoit grans
Entre ses chevalliers errans.
Or entrons en nostre propos.
Le roy, pour prandre son repos,
Aprés disner, a ce hault jour,
En la salle ne fit sejour;
Tous ses chevalliers laissa la
Et en sa chambre s'en ala,
Ou il se mit dessus son lit,
Pres de la reine, en grant delit.
Si fut illec assés long temps,
Sans ouyr noise ne contens.
2b.42
Tout ung chescun s'esmerveilloit
De ce que tant la soumeilloit.
Dont meinte parolle en dirent,
Car advenir oncques ne virent
Que, a tel jour de Pentecoste,
Le roy demeurast tant decoste
La reine comme a l'eure il fit,
Dont ung petit il se mesfit.
A l'uys de la chambre dehors
Estoit Queux, aussi Sagremors,
Dodinel et messire Yvein
Et le bon chevalier Gauvein.
Aussi y fut Calogrenant,
Qui estoit bel et advenant,
Lequel eust commensé ung conte
Qui estoit ung peu a sa honte,
Mais totesfois il le contoit.
La reine, qui levee estoit,
3a.62
Ouyt parler celle assemblee;
Si s'en vint tout beau, a l'emblee,
Escoutter, par derriere l'uys,
S'ilz parloient point des desduis
Que le roy et elle faisoient
Leans quant tous seulletz estoient.
Mais l'on ne parloit de cela,
Car Calogrenant contoit la
Le conte que je vous ay dit.
Et affin que mieulx l'entendit,
Si a l'uys tout a coup ouvert.
Chescun a son chief descouvert
Et Calogrenant jusqu'a terre
Mit jenoil; lors luy va requerre
La reine de non point cesser
Son conte et le recommenser.
Et aleure messire Keux,
Qui estoit par sus tous morgueux,
3b.71
Dit: « Messire Calogrenant,
Vous avez monstré meintenant,
A la parfonde reverence
Qu'avez fait, d'avoir esperance
Que anuyt ma dame la reine
Vous fera quelque bonne estreine. »
Aleure la reine luy dit:
« Ne cessera vostre mesdit,
Keux. Certes, je croy que non:
Vous avez ung mauvés renon,
Car il fault que tous les matins
Fassiez des tours que font matins. »
Alors Keux se print a parler
Disant: « Laissés secy aller,
Ma dame; je n'ey chose ditte
Qui cy mal doibve estre escripte.
Mes, sus ma foy, c'est desarroy
De ainsi tard tenir le roy
4a
Et sus ung lit faire sejour
A tout le meins a ung tel jour.
Mais laissons cela meintenant
Et priés a Calogrenant
Qu'il vuille son conte achever
Pour bruit et noise eschever;
Et si j'ay dit qui luy desplese,
Que doulcement il se rappese. »
A Calogrenant dit la reine:
« Ne vous souciés de l'ateine
De Keux, se mauvés seneschal.
Coustumier est de dire mal;
Possible n'est le chastier.
Commander vous veulx et prier
Que au cueur n'en preignés nulle yre
Ne pour luy ne laissés a dire.
Ce compte, je le vuil ouyr,
Se vous me voullés resjoyr. »
4b.106
Lors Calogrenant respondit:
« Ma dame, de ce que Keux dit
Je n'en fois extime ne pris.
Il est de tel lenguaige apris;
De ce faire il est coustumier.
Tosjours est puant le femyer.
Mais puis qu'il vous plait que je die
Mon compte, fust ce cohardie,
Ma dame, je l'acheverey
Et point ne vous cy mentirei. »
Comment Calogrenant raconte
A la reine d'une grant honte
Qu'en Bercelien luy advint,
Dont tousjours depuis luy souvint.
« Ma dame, il n'a pas long temps,
Et fust environ le prin temps,
Que tout seul, sans nulle compaigne,
Passey en petite Bretaigne
5a.175
Pour sercher quelques aventures,
Couvert de toutes mes armeures,
Comme ung chevalier doibt estre.
Se trouvey une sente a destre,
Dedans une forest espesse,
Ou je me mis a grant destresse,
Car elle estoit d'espines pleine;
Totesfois, a travail et peine,
Je suyvi tosjours se sentier,
Pres que de tout ung jour entier;
Et tant me travailley einsi
Que de ce mauvés pas yssi
Et me trouvey dedans la lande
De la forest Berceliende,
Ou je entrevis ung chasteau
Assés pres qui estoit moult beau.
D'aller la ne me feignis pas,
De mon cheval haster le pas;
5b.193
Si vis le mur bien crenellé
Et le fossé parfont et lé.
Sus le pont du fossé estoit
Le seigneur, qui la s'esbatoit.
Sus son poing ung faulcon mué
Pourtoit; et je l'ay sallué,
Et luy moy aprés me vint prandre
Par l'estrier et me fit dessendre.
Et quant si courtois l'entendis,
Moult voullentiers je dessendis
Pour heberger en son chastel,
Car mestier avoie d'ostel.
Si me va dire meintenant,
Plus de six fois en ung tenant,
Que bien heureuse en fust la voie
Par ou ce lieu trouvé avoye.
Dedans la basse court entrasmes,
Le pont et la porte passames
6a.
Aprés que je fus dessendu.
Ung gros martel avoit pendu
A l'uisset, qu'il hurta trois coups.
Ceulx qui ens estoient enclos
Ouyrent le bruit et le son;
Si dessendent de la maison
Et vindrent en la court aval.
L'ung si empoigna mon cheval,
Que le bon vavasseur menoit.
Aprés ses serviteurs venoit
Une pucelle excellente.
A la reguarder mis entente,
Car elle estoit belle et droitte.
A me desarmer fut adroitte;
Puis d'une robbe m'affeubla,
Qui belle et riche me sembla;
De sebellins estoit fourree.
Aprés une coiffe doree
6b
Au chief me mit et me peigna.
Tout ce me faire elle deigna
Et puis me donna le bon soir.
Si me print et me mena soyr
Dedans le petit praellet
D'ung vergier qui n'estoit pas let;
Et fusmes bien illec ensemble
Une bonne heure, se me semble,
Seulletz, sans compaignie d'ame.
Et alors je luy dis: « Madame,
Comme vous rendray je l'onneur
Que vous et le noble seigneur
De seans m'avez desja faitz?
Je dois bien estre a jamais
Vostre chevallier en tous lieux,
Car je ne croy que, soubz les cieulx,
Soit nulle pucelle parfaicte
Tant que vous. Pour quoy me sohette
7a.244
Estre ycy, sans me mouvoir,
Mon vivant, pour tosjours vous voyr.
La beaulté de vostre visaige
Et vostre contenance saige
M'ont desja servi d'ung tel mes
Que m'amour avez a jamés. »
Sus se point ycy me vint querre
Le seigneur de leans, grant erre,
Pour soupper; il en estoit heure.
Et je ne fis plus la demeure,
Mes marry fus au desloger:
De la n'eusse voullu bouger,
N'eust esté son commandement.
Du soupper vous diray comment
Il en advint a ma devise;
Car devant moy y fust assise
La belle, qui la me servoit
Et tousjours l'euil sus moy avoit,
7b.255
Et me jura, et en fit veu,
Que nul chevalier n'avoit veu
Par la passer, jour de sa vie.
Dont de me voyr prenoit envye
Et me pria, par grant amour,
Que, si je faizoie retour
Par ces lieux, que je retournasse
Heberger dedans celle place.
Ce que luy prommis de bon cueur,
Luy remerciant de l'onneur
Que leans tous deux me faisoient,
Qui en tous cas me complaisoient.
Moult fus la nuyt bien ostelé.
Mon cheval trouvey tout celé,
Le matin, quant peux le jour voir.
Si voullus de l'ostel mouvoir,
Disant adieu et grant mercy
Au seigneur et la dame aussi.
8a
Si commensay a chevaulchier
Pour mon aventure sercher.
Je n'eux pas fait voie loingteine
Que je trouvey une grant pleine,
Ou je vis meins toreaulx saulvaiges,
Eschauffés et remplis de rages,
Qui cruellement se batoyent
Et des cornes s'entrehurtoient,
Et demenoient si grant bruit
Que trois mille grans sers en ruit
N'eussent pas fait plus grant tonnerre.
Aleure j'arrestey mon erre,
Car nulle beste n'est plus fiere
D'ung tor; pour quoy me tins arriere.
Et en me retirant, soudein
Vis pres de moy ung grant villein,
Noyr, crochu, d'estrange figure,
Qui me sembla mauvese augure.
8b
De le voir le front me sua.
Sus son col une massue a,
Dure et ferme comme buys,
Grosse comme une barre d'uys.
Sa robbe estoit si estrange
Que je n'y congneux lin ne lange.
Contreinct fus alors, par exprés,
De m'approcher de luy plus pres,
Aleure reguarder sa teste,
Plus grosse que de nulle beste;
Cheveux meslés et front pelé
Avoit, et bien sept piedz de lé,
Oreilles grandes comme ung vant,
Qui luy pendoient par devant,
Bouche fendue, nez camus,
Dens de sangler longs et agus,
Barbe noyre, a long tourtis;
Son menton luy tochoit au pis.
9a.313
Et quant il me vit approcher,
Sa teste commense a oucher,
Et encontre moy se leva.
Je luy dis lors: « Villein, di va,
Me fauldra il de toy deffendre?
Vouldras tu bataille emprandre? »
Il avoit bien de long .xx. pietz,
Quant il fut de bout sus ses pieds.
Il me regarde et mot ne dit,
Il ne m'assure n'escondit.
Et je pencey lors que il n'eust
Raison et que parler ne seust.
Totesfois tant je m'enhardis
Que je m'approchei et luy dis:
« Si tu es bonne chose ou non,
Respons moy! » Il dit: « Je suis bon
Et homme, ainsi que tu vois,
Et ne suis aultre nulle fois. »
9b.331
Je luy dis: « Que quiers tu par cy?
- Je guarde ses bestes ycy.
- Guarder? Par sainct Pierre de Romme,
Elles ne congnoissent nul homme;
Car en forest ne en boscage
L'on ne peult tel beste saulvage
Guarder en paix, bien dire l'oze,
S'elle n'est ferree ou enclose.
- Je les guarde de tel maniere,
Dit il, que nulle n'est si fiere
Que, quant je la prens par les cors,
A mes poings, qui sont groz et fors,
Que sus son doz ne la renverse
Et, combien qu'elle soit perverse,
Toutes les aultres de peur tremblent
Et environ de moy s'assemblent,
Comme pour me mercy crier;
Mes nul ne s'i pourroit fier
10a.351
Que moy seul, qui en suis le sire.
Je t'ey tout dit. Vuilles moy dire
Maintenant ce que par cy quiers.
- Saches que je suis chevalliers,
Dis je, querant mon aventure,
Car telle est ma nourriture.
- A! dit il, te veulx tu prouver?
Je te ferey tantost trouver
Ycy, au pres, une fonteine
Qui d'aventure est toute pleine
Si tu luy veulx rendre son droit.
Ce centier t'y menra tout droit,
Sans sa ne la te desvoier,
Si tu veulx ton corps emploier.
En ce lieu proesse y vault moult.
La fonteine verras qui boult
Et si est plus froidde que mabre.
Umbre luy fait ung moult bel abre
10b.381
Qui est d'une telle nature
Que en tous temps verdeur luy dure,
Fuille n'y fault pour nul yver.
Il y pend ung bassin de fer
Ataché a une grant cheine
Qui vient jusques a la fonteine.
Et joignant de la, tu verras
Ung perron. Adonc tu pourras
De l'eau de la fonteine prandre
Et dessus ce perron espandre;
Alors viendra une tempeste
Si grant que il n'y aura beste
Leans, soient loups, sers ou porcs,
Qu'il ne faille saillir dehors;
Car tu orras tant fouldroier,
Venter et abres pesoier,
Plouvoir, tonner et espartir
Que tu vouldraz de la partir.
11a
Mais pas faire ne le pourras,
Car en l'eure venir orras
Ung chevalier dont en dangier
Seras, car il vouldra venger
Sus toy ce que aras forfait
En son bois. Je t'ey dit le fait. »
Alors j'entrei en celle voie
Que par le villein veue avoie,
Et me mis a la grant alleure,
Chevauchant fort jusques vers l'eure
De mydy, tant que de loing vis
Le bel abre, dont fus ravis;
Et peu a peu vis le perron
Et le bassin de fer tout ron
Qui venoit jusqu'a la fontaine,
Dont je tins la chose certeine.
Mes encor d'abundant vous dis
Que au pres du perron je vis
11b
Sus un rocquet une chappelle,
Petite, mais elle estoit belle.
Et en reguardant hault et bas
Ne vis que plaisirs et esbas.
Si voullus aleure savoir
Si le villein m'avoit dit voyr.
Pour quoy de l'eau puiser ozey
Et le perron en arrousey,
Deux ou trois fois, de toutes pars.
Alors j'ouys de grans espars
Et tonner et gresler si fort
Que je cuidoie estre mort.
Les fouldres pres de moy tumboient,
Qui les plus gros abres rompoient.
J'eusse bien voullu, sans mentir,
De ce lieu la me despartir,
A mon honneur ou aultrement,
Il ne me challoit pas comment.
12a.450
Mes tost aprés se rabilla
Se mauvés temps, qui reveilla
Mon esprit, car les vens cesserent
Et les fouldres, qui plus n'ozerent
Me tourmenter dedans ce lieu,
Par le voulloir dyvin de Dieu.
Et quant je vis l'er cler et pur,
Si commensay a estre assur
Et obliey tout le mesaise
De celle tourmente mauvese,
Car je vis, sus chescune fuelle
De l'abre, une grant merveille:
C'estoient petitz oysillons,
Affetés comme esmerillons,
Qui si tres doulcement chantoient
Et tant bien s'entreacourdoient
Que c'estoit toutte melodie.
Mes il fault bien que je vous die
12b.466
Que l'ung chant l'aultre ne sembloit;
Pour quoy la doulceur en doubloit,
Car je ne croy que jamés j'oie
Nul chant dont j'aie tant de joie.
Et ainsi que, du mau temps las,
M'estoie couché en sollas
Soubz l'abre, ou je meymes [l. (?) mey mes] estre,
Droit environ l'eure de vespre,
J'ouys par la forest tantir
Ung trac qui sembloit, sans mentir,
De dix ou douze chevalliers
Gualloppans parmy ces alliers,
Et celle noize demenoit
Ung seul chevalier qui venoit.
Et quant je le vis seul venant,
Mon cheval sengley meintenant,
A monter dessus ne tardey.
Son contenement reguardey,
13a.486
Qui fier estoit comme ung lion.
Le grant ouvrier Pigmalion,
Qui souverain estoit en taille,
N'eust seu tailler plus belle taille
De chevalier que je vis la.
Et aleure il m'appella
En me disant: « Je te deffie,
Et si te prommetz et affie
Que je te ferey comparer
Ce que m'as fait, et reparer.
Oncques n'eux par moy nul oultrage
Et tu m'as fait anuyt dommage
En mon bois, que as abbatu.
Pleindre se peult qui est batu;
De me doulloir ay grant raison,
Car jetté m'as de ma maison
Par force de fouldre et de pluie.
Ne t'esbahis point s'il m'ennuye.
13b.513
Pour quoy saches que des or mes
Tu ne peux a moy avoir pes. »
Comme Calogrenant receupt
Ung coup de lance, dont il geut
Long temps par terre estendu,
Dont son cheval en fut perdu,
Qui luy vint ung peu mal a point,
Car il s'en tourna en pourpoint.
A ce mot nous entrevenismes,
Les escuz embrassez tenismes;
14a.517
Si m'afichey en mes estriés.
Alors poignismes noz destriers
Et je vins contre luy, grant routte.
Sa lance fut forte sans doubte,
Trop plus que la mienne n'estoit,
Et son cheval aussi estoit
A double plus fort que le mien.
De cela me souvient il bien
Et, davantaige, je ateste
Qu'il estoit de toute la teste
Plus hault que moy, je vous prommetz.
J'en fus ung peu effreé, mes
Peur ne me faisoit la mestier.
Je lesse courre mon destrier
Et m'en vins de randon a ly.
Le chevallier ne me failly,
Car il n'y venoit point par truffe
Et m'ateignit dessus la buffe
14b.537
Si roiddement que du cheval
Par sus la crouppe contreval
Me mit par terre estendu,
Tout estonné et esperdu.
Ung petit la me reguarda;
Mon nom oncques ne demanda,
Mon cheval print et va sa voie.
Ou il alloit je ne savoie.
Si demeurey illec penssis.
Delez la fonteine m'assis,
Ou ung peu je me reposey.
Le chevallier suyvre n'osey;
Aussi ne seux je qu'il devint.
Estant ainsi il me souvint
De la pucelle a qui j'avoie
Prommiz de reprandre ma voie,
En son hostel prandre repos
Se il me venoit a propos.
15a
Je vis lors qu'il en estoit heure,
Si ne fis plus illec demeure.
Ainsi le conclus et le fis.
De mes armeures me deffis
Pour aller plus legierement;
Si m'en tourney honteusement
En l'ostel de la demoiselle,
Qui me receut d'aussi bon zelle,
Aussi bien en aventurier
Qu'elle avoit fait en chevallier.
Et vela comme j'en revins,
Dont apart moy pour fol me tins.
Alors dit messire Yvein:
« Vous estes mon cosin germein,
Si sommes tenus nous aymer;
Parquoy je vous dois moult blasmer,
Car vous ne m'avés apart dit
Celle honte que l'on vous fit,
15b
Pour ce que j'eusse prins a cueur
De vous venger du deshonneur. »
Et Queux, qui taire ne se pot,
Dit: « Plus a de raille en ung pot
De vin qu'en ung muiz de cervoise.
Je vous pry que avec vous voise.
Partirés vous huy ou demein?
Dittes moy, messire Yvein;
Je vous y vouldray convoier
Pour vous guarder de desvoier.
- Messire Keux, a dit la reine,
Que soiés vous en malle estreine!
Ne cesserés vous de mesdire?
Sus chescun trouvés a redire.
Vous estes de chescun haÿ;
Vostre langue vous a trahy,
Qui sans cesser dit villenye.
C'est dommaige qu'on ne vous nye. »
16a.647
Tandis qu'ilz parloient ainsi,
Le roy de sa chambre yssy,
Ou il eust fait longue demeure;
Dormy avoyt jusques celle heure.
Et quant ses chevalliers le virent,
Tous debout devant luy se myrent
Et il tous rasseoir les fit.
Decoste la reyne s'assist,
Laquelle luy a raconté
Ce compte, qu'il a escouté
Et ouy si tres voulentiers
Qu'il fit lors deux sermens entiers.
L'ung fut par l'ame de son pere,
Uter, et d'Yguerne, sa mere,
Qu'il yroit veoir celle fonteine
Avant qu'il fut passé quinsayne
Et essaiera la merveille;
Et si veult que se soit la veille
16b.667
Droictement de sainct Jehan Baptiste,
Et fera illecques son giste,
Et si dit que avec luy yront
Tous ceulx qui aller y vourront.
Toute la court tresfort prisa
Le roy de ce que empris a,
Car tous desiroient de veoir
De ceste aventure, pour veoir.
Mes qui qui en soient joians,
Messire Yvein en est dolans
Et appar luy en murmure deul,
Pour ce qu'il voulloit ester seul
Et premier, car il entendoit,
Sy messire Gauvein tendoit,
Ou Queux, le seneschal, sans faille,
D'avoir la premiere batalle,
Que le roy leur octroieroit
Et point ne leur refuzeroit
17a.683
S'ilz la luy veullent demander.
Par quoy il les veult preceder
Et deslibere sans sejour
D'y estre au huittiesme jour,
En Berceliende, pour querre
S'il trouvera chemin ne erre
Qui le meyne vers la pucelle
Qui tant fut gracieuse et belle,
Comme luy dit Calogrenant;
Et vouldra voir au remanant
Le villein qui les toreaux guarde;
Et, d'aultre cousté, moul luy tarde
Qu'il ne tient desja le bassin
De la fontaine soubz le pin,
Et faire plouvoir et vanter.
Mes de ce ne se veult vanter
Ne son secret nul ne saura
Jusques atant que il ara
17b.719
Honneur ou grant honte receue,
Qui de ung chescun sera seue.
Messire Yvein soudein s'en va.
En son logis ses gens trouva;
Ung sien escuyer il appelle
Et commende a mectre la celle
A son bon destrier; puys luy dit:
« Amaine mon cheval, sans bruyt,
La bas, a la petite porte,
Et toutes mes armes apporte
Dessus mon destrier, tout le pas.
Haste toy! ne demeure pas,
Car il me fault bien loing aller.
Mes garde toy de celler
Ce cas et, si nul t'en demande,
N'en dy riens, je le te commande.
- Sire, dit il, sus mon honneur,
N'ayés de ce doubte ne peur.
18a
J'ameroye plus chier morir
Que vostre mal gré encourir.
Alez devant, toust vous suyvroy
Incontinant que fait avroy. »
L'escuyer vint et Yvein s'arme.
Son heaulme lasse et ferme,
L'espee seint, au destrier monte
Et dit qu'il vengera la honte
De son cousin, ains que retorne.
L'escuyer au lougis s'en torne.
Comment messire Hyvein s'en va
Au perront que il arrouza
Et puys occit par grant courroux
Le gentil Esclandos le Roux
Et aprés espousa sa fenme
Qui de la forestz estoit dame
Mais avant fut en ung danger
Mervellieux que ourrés sans targer.
18b
Or prent messire Yvein sa voie
Par lieu secret, qu'on ne le voye,
Et va son destrier fort hastant,
Sans sejourner ne tant ne quant,
Par montaignes et par vallees,
Parmy forestz longues et lees,
Par lieux estanges [l. estranges] et saulvages,
Tant qu'il arriva au passaige
19a.765
Ou estoit le petit destroit
Du sentier qui tant est estroit,
Plain de ronzes et d'obscurté.
Alors il fut a seureté
Que il ne se peult esguarer.
Qui qui le doyve comparer,
Ne finera jusques il voye
Le pin qui la fontaine umbroye
Et le perron et la tourmente
Ou il tonne, gresle et vente.
Tant fit qu'il apperseut l'hostel
Du vavasseur et le chastel.
La alla dont ne feut deceu,
Car il y fust si bien receu
De la pucelle et du seigneur
Et luy ont fait autant d'honneur
Qu'ilz firent a Calogrenant.
Par quoy il convient clerement
19b
Qu'il ne luy avoit dit mensonge
Et que son cas n'estoit pas songe.
Le chevallier, messire Yvein,
Se partit de la l'endemain;
Si n'eust pas guieres chevauché
Qu'il veit de loing ung pré faulché
Ou il apperseut les toreaulx,
Qui combatoient par tropeaux,
Et le grant villain qui les guarde.
Messire Yvein le regarde;
En soy seignant plus de cent foys,
Dit: « Vray Dieu, qu'esse que je voys!
C'est la plus layde creature
Que oncques mes fourma Nature.
Mes quelque leddeur que il ayt,
Si passerey je ceste haye
Pour luy prier que il me meyne
Droit au chemyn de la fontaine. »
20a
Vers le villain le pas s'en va
Et le villein toust se leva,
Qui couché estoit sus la pree.
Quant voit messire Yvein, s'esfree;
Mays messire Yvein en doulceur
Luy dit: « Amy, n'aye point peur!
- Peur? dit il. Je n'ay peur de toy!
Mes or dys que veulx tu de moy
Et je le ferey volentier.
- Que tu me meynes ou sentier,
Luy a dit messire Yvein,
Du perron, car j'ay trop grant fein
De le veoir, aussi la fontayne.
- Amy, tu auras assés peyne,
Dit le villain, si tu y vas.
Oncq plus mal lougis ne trovas.
- Si fault il que tu le me monstre. »
Lors le villein, layt comme ung monstre,
20b
Luy enseigna la droicte voye,
Et messire Yvein s'avoye
Si fort qu'il fust bien toust au pin
Ou il veit pendu le bassin.
De l'eaue en print, si arrouza
Le perron, car faire l'oza.
Et maintenant tonna et plut
Et fit le temps que faire dut.
Et quant le temps fut appesé,
Comme j'ay desja devisé,
Et que les petitz oysillons
Furent venuz par millions
Chanter sus l'arbre doulcement,
Tout a coupt et en ung moment
Il ost ung chevallier venir
Qui tout le boys faisoit fremir
Pour la force de son cheval,
Tant roidde venoit contreval.
21a.813
Et quant de l'eul ilz s'entrevirent,
Croyre pouvés que semblant firent
De gens qui se heent a mort.
Chascun d'eulx estoit grant et fort;
Si s'entredonnoirent deux coupz
Si grans que leur escuz des colz
Fendent, despecent et deslicent;
Leurs lances en piesses esclissent,
Dont les tronçons voullent en hault.
A l'eure commensa l'assault
Et le grant chapple des espees,
Dont les mailles sont descouppees
Tant que les grans piesses en pendent.
S'ilz ne se couvrent ou deffendent,
On connoistra a leur chers nues
S'elles sont maigres ou charnues.
Ilz ne leur chault point de taster
Leur chars pour a mort se haster.
21b
Chescun en veult avoit [l. avoir] l'honneur.
Ilz sont tous deux de si grant cueur
Que nul d'eulx ne reculieroit
Pied de terre, plus toust mourroit.
Mays ilz estoient si gentilz
Et en armes duitz et soultiz
Que en nul lieu ilz ne navrerent
Leurs destriers, car ilz ne daignerent.
Sus leurs chevaulx tousjours se tindrent
Ne nulle foys a pied ne vindrent;
Dont la bataille en fust plus belle.
Mays en fin Fourtune fut telle
Que le bon chevallier Yvein,
Qui n'avoit le corps las ne vain,
Veulleut Calogrenant venger,
Sans craindre de mort le danger,
Haulsa son espee amont,
Que fut pesant et tranchant mout,
22a.860
Sy en donne sus le heaulme
Du chevallier que pleine paulme
En rompit et escartela,
Dont tout le corps luy chancella,
Car son serveau meslé en sang
Tumberent par sus l'aubert blanc.
De la grant douleur qu'il senty
Pres que le cueur luy en party.
Lors s'il s'en fuit, il n'a pas tort,
Car il se sent navré a mort.
Fors que a fouyr plus ne pence,
Plus riens ne luy vault sa deffense.
Vers son chastel prent son adresse,
Car la mort le poursuit et presse.
Et messire Yvein esperonne
Aprés, tant que cheval randonne,
Et le suyt de si pres et chasse
Que a bien peu qu'il ne le brasse.
22b.886
Il ouyt le chevallier fort plaindre,
Mays il ne le peust encor acteindre.
Alors son destrier esvertue,
Creignant sa peyne avoir perdue
Se mort ou vif ne le retient.
Doulant sera, car lui souvient
Des motz que messire Keux dit
Quant de luy ainssi se gaudist.
Si jure qu'il donrra enseigne
De ce fait ains que le roy viengne.
A messire Yvein ne souvient
Synon que venger luy convient
La honte de Calogrenant,
A qui il a en convenant.
Le chevallier suit de si pres
Qu'en son chastel entra aprés,
Joinctz d'auberjon a auberjon,
Jusques a la porte du donjon,
23a.906
Dont l'entree fut moult estroicte.
Au dessus avoit une guecte
Regardant parmy ung guichet.
C'estoit une porte collant
De fert esmolu et tranchant,
Pour clourre a coup ce pas estroit
Si quelcun par force y entroit.
Le seigneur, qui entra premier,
Fut bien recongneu du portier.
Quant il voit son seigneur passé,
La porte coller a leyssé
De grant puissance et soubdein,
Qui vient sus messire Yvein.
Mays Fortune ne luy fut pas
Mortelle en ce mauvés pas,
Car la porte ne le toucha.
Mes sachés que elle trancha
23b
Son destrier tout a la traverse,
Par une fasson bien diverse;
Et fut d'une estrange maniere,
car la partie de derriere,
Tout res a res, de son arson
Tranchant* en faisant ung grant son.
Or se veoit messire Yvein pris,
Qui de grant courroux est surpris.
Si Jhesus ne luy est en ayde,
En son cas n'y aura remede.
Mes de riens si grant deul n'avoit
Fors de ce que il ne savoit
Qu'est le chevallier devenu.
Adont est devant luy venu
Une tres gente demoizelle,
Qui moul fust advenant et belle,
Luy disant: « Pouvre chevallier,
Voulu avés bien folloyer
D'estre en ce chastel venu;
24a.978
Car, si vous y estes congneu,
En piesses serés despecé.
Vous avés le seigneur blessé
De seans jusques a la mort,
Dont ma dame pleure si fort
Et ses gens si fort s'en soucient
Que a bien peu qu'ilz ne ...* [l. s'occient].
Helas! ilz vous viendront tost prandre;
Peu y vauldra vostre deffendre;
Vous ne pouvés ad ce faillir
D'estre occis a ll*'assaillir. »
Messir Yvein dit: « Non feront!
Ja, se Dieu plait, ne m'occiront
Sans que teste en soit coupee.
J'ay entour seincte mon espee;
Saichés que point ne les redoubte.
Je mectra ma puyssance toute
A en sourtir, a mon honneur,
24b
Soit vif ou mort, vostre seigneur. »
Alors la pucelle le prent
Par sa main, que elle luy tient,
Et luy dit: « Yvein, n'aiez peur!
Si soyés hardyment asseur,
Car la vie vous saulverey;
Et tout ce bien je vous ferey
Pour ung plesir que vous me fistes,
Chieu le roy Artus, quant vous dictes
Devant luy quelque mien affere
Que nul aultre ne voulut fere;
Et si me donnastes ung don
Dont vous aurés anuyt guerdon.
Je ne vous mesconnoys en riens:
Filz estes au roy Urien.
Ce myen petit anel prandrés
Et aprés vous le me randrés
Quant vous serés du tout delivre.
25a
Il vault plus de dix mille livres,
Car saichés que il a tel force
Qu'il couvre comme fait l'escorce;
Car qui l'anel au doys aura,
Personne veoir ne le pourra,
Tant puist il avoir l'eoil ouvert,
Comme boys d'escorce couvert. »
Aprés qu'elle luy eust ce dit,
Son petit annel luy tendit,
Que moult voulentiers il bouta
En son doys, dont riens ne doubta.
Puys le mena ung petit loing
De la et l'assyt en ung coing,
Luy disant s'il voulloit menger.
Il ne fit d'elle l'estranger,
Ains luy dit: « Dame, j'ay grant fain.
A mon destrier ne fault plus foing
Ne avoyne, car il gist envers,
25b
Fandu et couppé a travers. »
La pucelle luy ala querre
A boyre et a menger, grant erre;
Puy luy a dit: « Adieu, amys!
Monseigneur est en biere mys;
Besoing est que je me retire.
Vous orrez toust ung grant martire
Par seans, mes, comme qu'il voize,
Ne vous mouvez pour bruyt ne noize,
Mon bel amy, que vous ouyés;
Mes tousjours asseuré soyez;
Vous verrés toust ceste grant salle
Pleine de ordes gens et sallez
Qui trouver vous y cuyderont,
Car le corps par cy passeront
Du seigneur pour pourter en terre.
Si vous commenseront a querre,
Mes de vous trouver n'auront garde,
26a
Car l'annel vous deffend et guarde.
Et pour ce doncq ayés bon cueur
Et pour riens qui soit n'aiez peur,
Car vous les verrés fremir d'ire.
A Dieu vous dix, plus n'en puys dire.
Ne vous bougés d'icy, au tour
De ce lieu, jusques mon retour. »
Quant elle s'en fut retournee,
La mesgnie fut atournee
Avec groz bastons que ilz prindrent;
Enmy celle salle s'ent vindrent
Avecques grant presse et foulle.
Messire Yvein creynt qu'on l'affoulle.
Ilz s'en vont jusques au pourtal
Pour veoir comme estoit son cheval:
L'une moytié hors estoit
Du donjon, gisan soubz ung tour [l. toit];
L'autre moytié estoit dedans
26b
Le donjon, qui gisoit adens,
Couppé, rez a rez, des arsons,
Par derrier, avec les esprons.
Par quoy clerement ilz congneurent
Que leans le chevallier eurent.
En la salla s'en son tournés,
Tous enraigés et fourcenés.
L'ung disoit: « Il ne pourroit estre
Hors d'icy, car n'y a fenestre
Ne lieu par ou il s'en allast
S'il n'avoit esles et voulast.
Les portes sont a clez serrees
Et les fenestres bien ferrees.
- Toutesfoys, si est il seans,
Font ilz, soit debout ou ceans. »
De tous coustés ilz le queroient
Et par les murailles feroient
De grans perches et de bastons.
27a
Messire Yvein ouyt les tonz
Des coupz que donnent la canaille
Par my leans. Il creinct qu'on aille
Vers son petit coing le sercher;
Mes ilz n'en peuvent approucher.
Ilz aloient bien alentour
Frappont [l. Frappant] fort chescun a son tour;
Comme aveugles, a tatons,
Feroient de perches et bastons.
Sus ces poinz et ses entrefaictes
Toutes les chouses furent fetes
Pour le chevallier enterrer.
Lors il ost ung huys defferrer,
Dont il voyt sourtir de lyens
Premiers les quatre mendians
Et prestres, en prossession,
Chantans par grant devocion.
La croix d'argent aloit devant
27b.1164
Et l'eau benicte ensuyvant,
Torches, sierges et encensiers.
Le corps, en biere d'or couvert,
Fut a visaige descouvert,
Vestu, chaussé jusques aux soliers.
Sa playe estoit descouverte,
Qui encor estoit toute ouverte.
Aprés se corps venoit, plourant
Et son visaige desirant,
La plus parfaicte et belle dame
Que je vys onques sus mon ame,
Car je ne croys pas que Nature
Formast oncq telle creature.
Mais son deul estoit si terrible
Que a le croyre n'est possible,
Souvant pasmee devenoit.
Par les deux bras on l'amenoit;
Choir se laissoit comme desvee
28a
Et, quant elle estoit relevee,
Si commensoit ses pleurs piteux,
Gectans grosses larmes des yeulx,
Du grant deul que elle avoit
Quant son amy pourter en veoit,
Devant elle, en biere mort.
Nul ne luy peult donner confort.
Et voysi renfourcer le bret;
Car, quant le corps fut a l'endroit
De la ou est messire Yvein,
Chescun veit a cler et soudein
Que du test s'entreovrit la taye,
Et sourtit grant sang de la playe.
Pour quoy ont [l. on] coneust a cella
Que le chevallier estoit la
Qui l'avoit navré et conquis.
Adoncq de rechief ilz l'ont quis;
Par leans ont tout remué,
28b.1186
Tant qu'ilz en ont tous tressué
De l'angoisse et du traval
De veoir tumber le sang aval
Qui est devant eulx degoucté.
Bien pres de se coing ont esté
Ou messire Yvein se geut;
Mes pour cela point ne se meust.
Et ses gens plus en plus desvoient
Quant la playe ainsi seigner voyent
Et ne sçavent ou a coup prandre
Messire Yvein pour le pendre.
La dame tel deul demenoit
Que pres qu'elle ne fourcenoit,
Et crioit comme hors du sens
A ses gens, qui sont bien deux cens:
« Ne trouverez point le traicteur
Qui a murtry mon bon seigneur?
Dieu, si tu le laisse eschapper,
29a
A toy je m'en vouldroye happer,
Car tu le m'embles a veue.
Oncques tel force ne fut veue.
Au moins, que ne puis je sçavoir
Ou ce murtrier est pour le veoir,
Qui ainsi sa dedans est mys!
Je croys que c'est ung ennemys.
Ce s'est ung chevalliers, sans doubte
Il est couart quant ainsi doubte,
Et plus couart quant il se cache.
Y fault dire qu'il est bien lache
Quant devant moy monstrer ne s'oze.
Va, meschante, couarde chouse!
En ton corps n'a que cohardie.
Va, villain, que Dieu te mauldie!
A! si je te pouvés tenir,
Je te feroys bien maintenir
Que tu as occis, sans raison,
29b
Mon amy et en traïzon;
Car je le cognoissoye tel
Qu'il n'y avoit homme mortel
Qui en champ l'eut ozé atendre;
Nul ne se ousoit a luy prandre. »
Ainsi la dame se desbat
Et se tourmente et combat,
Et toute en larmes se font
Et ses femmes de mesmes font.
Tant ont cherché messire Yvein
Qu'ilz en sont tous lassez et veins.
Sy l'ont laissé a tous les deables,
Si vont aux chouses piteables,
Pourtant le corps dedans l'esglise
Pour illecq chanter le service
Et le mectre en sepulture.
Mes de tout secy n'avoit cure
La demoizelle de la chambre;
30a.1258
Car de messire Yvein ly membre,
Que oblyé elle n'avoit.
Elle vint toust et il la voit,
Si luy a mys au col les bras,
En baisant sa face et ses draps,
Luy disant: « Belle, grans mercys!
Gectés m'avés d'ung grant soucy.
- Las, messire Yvein, dit elle,
Vous l'avés ce jour passé belle.
Onques jour de vostre vivant
Ne vistes tel tournoyement.
L'en vous a bien, a mon advis,
Despuys l'heure que ne vous vis,
Roullé, triboullé et vené;
Onques puys que vous fustes né
Ne vistes telle venerie.
- Belle, ce n'est pas mocquerie!
Car ung coup les vis acourir
30b
A moy, dont je cuydés morir.
Mays j'eux en vous telle fiance
Que se me donna asseurance.
Je vouldroye bien, s'il pouvoit estre,
Par quelque pertuys ou fenestre,
Pouvoir veoir ung peu la dehors
La procession et le corps. »
Mays il n'avoit intencion
Au corps n'a la procession,
Car il les voulsist tous bruler
Et qu'il fut d'elle acoullés.
La demoyzelle s'appersoit
Assez a ce que il pensoit;
Dont elle n'est pas malcontante,
Car mectre vouldra son entente
Et tout son sens employera
Tant que elle acomplira
Le voulloir de messire Yvein,
31a
Car pour luy a ja fait leveyn.
Lors la demoyzelle le mect
A l'endroit d'ung petit guichet
Par ou il voit la belle dame,
Qui tousjours souspiroit pour l'ame
De son chier amy trespaissé,
Disant « Quiescat in pace! »,
Et en criant: « A! sire Dieu,
Vous sçavés bien que en nul lieu
Onques chevallier ne s'assist
Sus ung destrier qui le vaulsist.
Pour quoy le m'avés vous osté?
Sire, vous m'avés chier cousté.
Prenés en l'ame au moins, beau sire. »
Lors chiet a bas et se descire
Tout ce que entre mains elle tient.
A moult grant peyne se retient
Messire Yvein qu'il ne vait prandre
31b.1302
Les meins qui font tant a resprandre.
Mes la pucelle s'en marrie
Et de non faire ce le prie,
En luy disant: « Vous estes bien.
Ne bougés! Vous ne creignés rien
Tant que se deul soit abessé
Et ses gens nous aurons leyssé,
Qui se despartiront par temps.
Ne faictes noize ne contemps.
Se mon conseil voullés tenir,
Grant bien vous en pourra venir.
Se pendant, vous pourés avoir
Repoz et les gens partout veoir
Qui passeront parmy la voye,
Et n'aurés guarde qu'on vous voye;
Se vous est ung grant avantaige.
Mes gardés vous de dire oultraige
A nully. Ne le faictes mye
32a
Et croiez vostre bonne amie.
Le saige son fol pencer cueuvre
Et le bon, s'il peult, met en euvre.
Croiez, et fussiés vous Sansson,
Que séans vous n'auriez ransson;
Et pour ce, de ce vous souviengne
D'estre en paix jusques je viengne.
Je n'ey plus loisir d'arrester
Yci, car trop y puis ester;
Car mescroyre on me pourroit,
Qui seulle ainsi me trouveroit. »
Lunette s'en va; il demeure
Et il ne desire fors l'eure
Que celle voie revenir
Qui est ja en son souvenir
Si fort qu'elle n'en partira
Jamés, quelque part qu'il yra.
Mes il ayme ce qui le het.
32b
Toutesfois Lunette a souhet
Le servyra, si elle peult;
Car essaier de tous pointz veult
Que sa maistresse et sa dame
Eyme Yvein de cueur et d'ame.
Or fust le corps en terre mis.
Chescun au retour s'est remys;
Si se partent toutes ses gens;
Prestres, chevalliers et sergens
De l'esglise saillent, hors celle
Qui sa doulleur mye ne celle:
S'est la dame, qui presque seulle
Remest, criant a haulte gueulle,
Tourdant ses poings, ses meins batant
Et son tant beau vis degastant.
Messire Yvein, qui ne dort pas,
Ne prent pas se deuil pour esbaz.
Plus la voit, plus ly ranbelit;
33a
Mes en ce n'a il nul delit,
Car c'estoit pitié de la voir.
Pour quoy soiez asseur pour voir
Que, s'il n'eust lors creint la pucelle,
Qu'il s'en fust allé devers elle,
A quel bout qu'en fust advenu.
Mes d'elle luy est souvenu.
Messire Yvein se desespoire,
Car il ne peult pencer ne croire
Que la dame le vuille amer;
Car il pence que trop amer
Luy sera pensant a la mort
D'Esclados, dont ara remort.
« Las! dit il, son amy navrey
A mort. Pour quoy s'amour n'aurey.
Si je suis doncques bien haÿ
D'elle, je n'en suis esbahy.
Totesfoys ont escript les saiges
33b.1438
Que femmes ont divers courages.
Pour quoy le cueur qu'elle a ores
Peult estre changera encores.
Dieu luy doint voulloir de changer!
Contant suys d'estre en son danger.
Amour le commande et veult,
Puis que aultrement estre ne peult,
Qu'il me faille mon ennemye
Eymer. Je ne m'en feindrey mie.
De moy, je ne la dois haÿr
Si je ne veuil amour trahir.
Ce que Amour veult dois amer.
Mon annemye veulx clamer,
Des or mais, m'amye et ma dame;
Et si m'ahist plus que nul ame.
Si elle me hait, n'est a tort,
Car je luy ay son amy mort.
Je suis doncques son annemy.
34a
Non suis, certes, mais son amy;
Car des or mes aymer la veulx.
Mais j'ay regret de ses cheveulx,
Qui plus que le fin or reluisent,
Que ses meins rompent et destruisent.
Encor voy je plus grant follie,
Que sa belle guorge polie
A ses ongles elle dessire.
Helas! et que veult elle dire?
Totesfois, quoy que elle fasse
A sa belle guorge et fasse,
Si la treuve je la plus belle
Du monde. Or pencés si elle
Estoit en joie, sans esmoy;
Que seroit, ce dittes le moy! »
Ainsi messire Yvein, tout seul,
A part luy, demeyne son deuil.
Mes je m'esbahis fort en somme
34b.1512
Comme peult devenir ung homme
Amoreux et en prandre envie,
Qui en tel danger est de vie.
Or fut messire Yvein tant
A la fenestre escoutant
Qu'il voit sa dame revenir.
Quoy qu'il luy doyve advenir,
Il ne voulsit sa delivrance.
Mieulx amoit la demeurance,
Car je vous promectz bien acertes,
Si les portes fussent ouvertes
Et que la dame luy donnast
Congé et si luy pardonnast
La mort son amy bonnement
Et s'en peult tourner franchement,
Qu'il ne se fut de la bougé,
Qui a coupz ne l'eust deslogé.
Sus ce point revint la pucelle,
35a
S'amye, qui riens ne luy celle,
Disant: « Amy, qu'avés vous veu?
- Une chouse qui moul m'a pleu,
Dit il. - Mes me dictes vous veoir?
Dit elle. Comment peult avoir
Pleisir sil qu'on serche a occire?
Respondés moy ad ce, beau sire.
- Certes, fait il, ma doulce amye,
Mourir je ne vouldroye mye
Et si me plait moult tote voye
Se que j'ay veu, ou Dieu m'envoye
Deul et ennuyt a tousjours mes!
- Or lessons tout cecy en paix,
Fait elle, car bien sçay entendre
Ou vostre parolle veult tendre.
Je ne suys sy socte ne folle
Que n'entende vostre parolle.
Ne vous en donnés plus d'esmoy,
35b.1570
Mes vous en venés aprés moy.
Bien vous mectrey a guerison.
Vous sourtirez hors de prison,
S'il vous plaist, annuyt ou demain.
Or me empoignez par la main. »
Il respond lors: « Serez certaine
Que, quelque assault ou ...*
Que me deust faire l'assemblee,
Ne m'en sourtiray a l'emblee;
Car a la dame parlerey
Avant partir ou j'y mourey.
- Que vous luy parlerés? dit elle.
Elle vous het d'envie mortelle. »
Et en se disant, l'enferma
En sa chambre et le desarma,
Puys s'en tourna devers sa dame,
Quy souspire, pleure et se pasme,
Sans cesser, pour son amy mort,
36a
Dont ell'a tousjours le remort.
Ceste pucelle estoit si bien
D'elle que il n'y failloit riens,
Et ne redoubtoit point ire
De toutes chouses a luy dire,
Car elle avoit moult sa grace.
Et quant elle voit son espace,
Si vient sa dame admonester
De ung peu se reconfourter
Et luy dit, comme par conseil:
« Ma dame, moul je m'esmerveil
Quant follement vous voys ouvrer.
Cuydés vous jamays recouvrer
Monseigneur pour fere ce deul?
- Non, dit la dame, mes mon veul
Seroit de morir aprés luy,
Pour me gecter de cest ennuy.
- Aprés luy? Dieu vous en deffende,
36b.1608
Mes aussi bon que luy vous rende!
- Aussi bon? Non. En tout le monde,
Tant comme il dure a la ronde,
Dit la dame, ne pourroit il
Estre veu si preux ne gentil
Comme estoit le mien seigneur.
- Il fault pencer a vostre honneur,
Ma dame. Mes qui gardera,
Quant le roy Artus sa viendra,
Des ores mes vostre fontaine?
Il sera cy, ceste sepmaine.
Vous en avés heu le messaige
Par la demoizelle saulvaige
Qui lettres vous en envoya.
Ma dame, mal les emplya!
Vous deussiez ores conseil prandre
De vostre fontaine deffendre
Et vous ne faictes que plourer,
37a
Qui vostre corps fait empirer!
Vous sçavés bien, ma chere dame,
Qu'il n'y a seans, sus mon ame,
Chevallier pour monter en celle
Plus hardy que une pucelle.
Que feront ilz lors, quant viendront
Ceulx du roy? Conte n'en tiendront;
Ilz n'en feront q'une rizee.
Ma dame, soyés advizee
De chercher ung tel chevallier
Comme celluy qui avant hyer
Rechassa mon seigneur seans.
Celluy vous seroit bien seans.
- Va, dit la dame, en mauvés mes,
Si je t'en oz parler jamays.
Il fauldra que devant moy fuies.
Oste toy de la! Tu m'ennuyes.
- En bon heure soit dont, ma dame.
37b.1652
Bien monstrés que vous estes femme,
Qui se courrousse avant qu'elle oue
Son bien et ce que on luy loue;
Car je vous voulloye prouver
Qu'on en peult ung meilleur trouver
Que ne fut onques mon seigneur,
Et de hardiesse greigneur. »
Lors s'en partit et la laissa;
Et la dame si se pença
Qu'elle avoit ung peu tort eu;
Moult voulsist bien avoir seu
Comme prouver elle pourroit
Q'ung chevallier on trouveroit
Meilleur qu'onques ne fut le sien.
Elle ne fit semblant de rien
Jusqu'a tant que celle revint,
Que onques deffence ne tint,
Ains recommanse maintenant,
38a.1667
Disant: « Il est bien advenant
Que ainsi vous vous occiez!
Je vous pry que vous chastiés.
Par ma foy, c'est une grant honte
A tel dame, que ne vous monte,
Que deul si longuement meintiegnes [l. meintiegne].
De vostre honneur vous souviegne.
Cuydés vous que toute prouesse,
Beaulté, bonté et hardiesse
Soit morte avec monseigneur?
Ung aussi bon, voire ung meilleur,
En est encour parmy le monde.
- Va, meschante, Dieu te confonde!
Ou est il doncq? Or le me nomme!
Tu ne seux oncq ung si preudhomme.
- Si foys, mes vous me tanceriés
Et jamays plus ne m'eymeriez.
38b.1687
- Non ferey, tien t'en asseuree.
- Vous serez donques bien heuree,
Car c'est bien pour avenir,
Ma dame; il vous doit souvenir
Et bien l'entendés, si me semble.
Quant deux chevalliers sont ensemble
Venus aux armes en bataille,
Lequel cuydés vous qui mieulx vaille,
O le vaincqueur ou le conquis?
De moy, je donnerés le pris
Au vaincqueur, et vous aussi fectes.
- Il m'est advis que tu me guectes,
Pour, en respondant, me surprandre.
- Par ma foy, vous pouvés entendre,
Ma dame, que je vous dis voir.
Je n'en parle pour nul avoir
Dont je me puisse augmenter
...*
Et que vous n'entendés raizon;
39a
Je pence a vostre guerizon
Et ne veulx qu'a cella pretendre.
Vous avés icy bel atendre
Que mon seigneur plus y reviegne.
Pour Dieu, plus ne vous en souvieigne!
Je vouldroys que cil qui l'occit
Et qui par armes le conquit
Fut icy en vostre presence;
L'aultre mectriez en obliance.
- Fuy d'ycy, meschante, mauldicte!
A tu telle parolle dicte?
Jamays devant moy ne reviens,
Puy que telz parlemens me tiens.
- Certes, ma dame, bien savoye
Que vostre gré ja n'en auroye
Et je le vous dys bien devant;
Mes vous m'eustes en convenant
Que ja mal gré ne m'en sariés
39b.1722
Ne point vous en corrousseriés.
Mal m'avés le convent tenu.
Mais puys qu'ainsi est advenu,
Jamés plus ne m'en meslerey
Ne pour vostre preu parlerey. »
Atant vers sa chambre retorne,
Ou messire Yvein sejourne.
La dame demeure pencyve,
Et en elle mesme estrive
Qu'elle luy a dit verité
En parolle de cherité;
Et pence aussi a la grant peyne
Qu'elle aura de sa fontaine:
Qui la luy pourra garentir?
Si se commence a repentir
De ce qu'elle l'a tant blasmee,
Car elle l'avoit moult eymee;
Et conclud que doresnavant
40a
Luy parlera plus doulcement.
Celle nuyt fort luy ennuya,
Pensant en ce que dit luy a
Qu'elle doibt par raison aymer
Ung aultre, qui fait enflamer
La dame d'ung feu qui s'alume
Tout beau comme buche qui fume
Jusques la flamme s'i soit mise,
Que nul ne souffle ne atize.
Et si la fust la demoizelle,
Elle se fust rendue a elle
De ce dont l'avoit tant reprise;
Car elle se sent desja prise.
La pucelle vint le matin,
Qui recommensa son latin
Ainsi que le soir l'eut laissé.
La dame tint le chief bessé,
Qui a mesfaicte se sçavoit
40b.1790
De ce que oultraigé l'avoit;
Mes elle luy veult amender
Et du chevallier demander
Quel est son nom et son lignaige;
Si s'umylie comme saige,
Disant: « Amye, je vous veult
Crier mercys du grant orgueil
Que j'eux envers vous comme folle;
Des or mes suyvrey vostre escolle.
Mes dictes moy, si vous sçavés,
Du chevallier que vous m'avés
Tenu plait si tres longuement,
Quel il est et comment
Je le pourrés a mon honneur
Prandre pour amy et seigneur.
S'il estoit tel qu'il m'apartient,
Je le prandrey, s'a luy ne tient.
Mes il fauldroit secy celler,
41a.1808
Affin que l'on ne puyt parler
Ne dire: « C'est celle qui prit
Celluy qui son seigneur occit. »
- Ma dame, ainsi sera il.
Mary aurés le plus gentil,
Le plus hardi et le plus bel
Qui fut né puys le temps Abel.
Il a nom messire Yvein.
- Et celluy, il n'est pas villein;
L'on m'en a dit assés du bien;
Il est filz au roy Urien.
- Ma dame, vous avés dit voir.
- Et quant le pourrions nous avoir?
- Dedans troys jours, si vous voulés.
- De long terme vous me parlés,
Dict elle. Faictes le plus court!
- J'ay ung guarson qui bien toust court
Quant il veult faire son debvoir;
41b.1830
Il sera la demain au soir,
Mes que vous aiez passience.
Je pence avoir tant de science
Que, ains qu'il soit aprés demain,
Vous ferey veoir messire Yvein;
Car je le sens si bon et saige
Que, quant il verra mon messaige,
Deust il chevaulcher a la lune,
Il fera de deux journés une.
- Si fait donques de la nuyt jour,
Dit la dame, il aura m'amour.
- Ma dame, vous l'aurez aux mains
Dedans deux jours, entre voz mains.
Et ce pendant vous manderés
Voz gens et leur demanderés
Conseil du roy qui doit venir,
...*
De vostre fontaine deffendre,
Et que voullez de d'eux [l. voullez d'eux] conseil prandre.
42a
Lors vous orrés qu'ilz vous dirons
Et congnoistrés qu'ilz n'ozeront
Entreprandre ceste bataille.
Vous n'avés chevallier qui vaille
Ne qui ait cueur de se vanter
Pour vous sus ung destrier monter.
A l'eure vous arez bon droit
De dire qu'il vous conviendroit
Marier a quelque preudhomme
Qui fut hardy et vaillant comme
Fut jadis vostre feu mary.
Nul ne sera de ce marry,
Car je les sens a si mauvés
Que, pour charger a aultruy fes
Dont on les vouldroit encharger,
Se vouldront par ce descharger
Et si vous en mercieront,
Car hors de grant soucy seront.
42b.1865
Celluy qui a peur de son ombre
Le plus toust qu'il peult s'en descombre. »
Et la dame luy respondit:
« Ma mye, vous avés vray dit,
Et j'avés desja advisé
Ce que vous avez devisé,
Et tout ainsi le ferons nous.
Or sus! Pour quoy demourés vous?
Allez toust! Plus n'y delayés
Et faictes tant que vous l'ayés. »
Comment Lunette, la pucelle
Qui en sa garderobbe celle
Le gentil chevallier Yvein,
Vint a luy courant et soudein,
Luy compter que tant avoit fet
Que sa maistresse en effect
Luy pardonroit le mal talant
Dont tant avoit le cueur dolant.
43a
La dame mande tous ses gens
Et officiers et sergens;
Et l'aultre feinct d'envoier querre
Messire Yvein loing de la terre,
Si le fait tous les jours baigner,
Laver, netoier et pigner;
Et avec ce luy appareille
Robbe d'une soye vermeille,
Chemise blanche comme croie.
N'et riens qu'elle ne luy arroye:
Pourpoint d'or, chausses d'ung fin noir.
Croyés qu'il le faisoit beau veoir,
Son espee seincte au cousté,
Belle, qui avoit chier cousté.
Et, aprés ce, au col luy myt
Ung collier d'or qui bien luy fist.
Quant il fut bien appareillé,
Si s'en vint alors conseiller
43b
A l'oreille de sa maistresse,
Disant: « N'ayés plus de detresse,
Ma dame; car le chevallier
Que nous mandames avant hier
Est ja seans dedans ma chambre.
Regardés se je me remembre
De vous [l. vos] besoignes: sans cesser,
Jour et nuyt, l'ay fait avancer
Pour vous donner alegement.
- Ameine le donq jentiment,
Se pendant qu'il n'y a personne,
Et gardes que mot l'on n'en sonne;
Troys seront, j'en erroys le quart. »
Adont la pucelle s'en part
Et torne a son hoste arriere,
Mays elle ne luy fit pas chiere
Ytelle que son cueur avoit;
Ains luy dit que ja on savoyt
44a.1913
Leans qu'il estoit en ce lieu.
« Messire Yvein, de par Dieu,
Puis que ainsi il doit aller,
Il ne me [l. vous] fauldra plus celer.
- Aussi en avés je envie;
Je n'ay guieres peur de ma vie,
Mes que j'eusse la dame veu
Et d'elle congé avoir heu.
- Congé? Et s'elle vous eust fait
Bien amender tout le forfait
Dont elle se plein si tres fort?
- J'en eusse pris en gré la mort.
- A! dit elle, j'en suys en heyne
De ma dame, mays j'ay pris peine
De pourter tant vostre querelle
Que j'ay heu grant seureté d'elle
De vous pouvoir leans conduyre
Devant elle et sans vous nuyre.
44b.1920
Je ne vous en veult point mentir.
Car elle m'a fait consentir
De vous rendre en sa prison;
Mes n'ayés peur de traïson:
Elle ne veult que vostre corps,
Mes que le cueur n'en soit dehors.
- Certes, dit il, je le veux bien;
Il ne me grevera en rien,
C'est bien tout ce que je demande.
Je veulx bien poyer telle amende;
Son prisonnier veulx je bien estre.
- Si serés vous, par la main destre
Dont je vous tiens! Or y venés,
Mes sagement vous contenés
Et doulcement devant sa face,
Que malle prison ne vous fasse.
Et de rien ne vous esmayés,
Car je ne croys pas que ayés
45a.1935
Prison qui trop vous soit greveine.
- Assés est prisonnier qui ayme,
Dit il. Mes ores y allons,
Car le terme m'en est ja lons. »
Lors a empoigné par la main
La pucelle messire Yvein,
Si l'enmeyne tout bellement
En la chambre secretement,
La ou il sera cher tenu;
Si craint il d'estre mal venu,
Dont l'on n'en doit avoir merveille.
Dessus une couetre vermeille
Trouverent la dame seant.
Mays elle tien, a bon esceant,
Une contenance mout fiere;
Pour quoy il se tira arriere,
Du mal acueil que il eust la.
Adoncq la pucelle parla,
45b.1959
Disant: « Mauldicte soit la femme
Qui jamais en chambre de dame
Menra chevallier s'il n'a bouche
Pour faire des dames l'aproche
Et parler a elles ne sache! »
A ce mot par le bras le sache,
En luy disant: « Sa vous traiés
Et peur de ma dame n'ayés.
Creignés vous qu'elle ne vous morde?
Demandés luy paix et acorde,
Et je luy prierey pour vous
Que la mort Esclados le Roux,
Son mary, elle vous pardoint. »
Messire Yvein meintenant joinct
Les mains, si s'est a genoux mys,
Disant: « Comme vostre amys,
Ma dame, ne vous crierey
Mercy, ains vous mercierey
46a.1977
De tout ce que me vouldrés faire;
En riens ne me sariez desplairre.
- Non dea? Et si je vous occis?
- Je vous en direy grant mercys
Et ne m'en orrés jamains plaindre.
- Oncq ne vys homme si peult [l. peu] craindre
Sa vie, qui en telle guyse
Vous sousmectés a ma franchise.
- Ma dame, ma voullanté toute
Est en vous, dont en riens ne redoubte,
Qui me fait a ce consentir,
Car vraye amour ne peult mentir.
- Voyre! Mes vous m'avés mesfait.
- Ma dame, pencés bien au fait;
Je ne cuyde avoir failly.
Quant vostre seigneur m'assailly,
Quel tort eux je de me deffendre?
...*
Et s'il l'occist qui se deffend,
46b.2004
Ma dame dictes s'il offend.
Non, qui veult regarder au droit;
Autrement en ce l'on fauldroit.
- Voire! Mes voulentiers sauroye,
Dit elle, quant je vous vouldroye
Faire morir, dont peult venir
Ce qui vous fait sans peur tenir.
- Ma dame, celle force vient
De mon cueur, qui a vous se tient
Ferme, sans reculler arriere.
- A moy? Mes en quelle maniere?
- Car il vous ayme plus que moy.
- Or sa, mes je suys en esmoy
Si vous ariez le cueur d'emprandre
De ma fontayne bien deffendre.
- Ouy, ma dame, encontre tous.
- Et doncques accourderons nous. »
Ainsi acourderent ensemble.
47a.2038
Et la dame, comme il me semble,
Avoit ja assemblé ses gens;
Si furent assez diligens
D'aller par devers eulx, en salle.
La dame, qui encor est palle
De leur question, si enmayne
En la salle, qui ja est pleine
De chevalliers et de ses gens.
Messire Yvein estoit si gens,
Si beau, si grant et si adroit
Que chescun se leve tout droit
Pour voir sa belle contenance.
Chescun ly fait grant reverence
Et l'ung a l'autre a conseil dit:
« De Dieu peult il estre mauldit
Qui jamays a jour luy fauldra!
C'est sil que ma dame prandra.
Voyez comme il semble preudhomme!
47b.2064
Certes l'emperiere de Rome
Seroit de l'avoir bien douee.
Eust il ja ma dame espozee
Et elle luy, de nue mein,
Plus toust au jour d'uy que demain! »
Ainsi parlent de rent en renc.
Au chief de la salle eust ung banc,
Ou la dame s'ala assoir,
Tant que chescun le povoit voir.
Et messire Yvein semblant fit
Qu'a ses piedz seoir se voulsit,
Mes elle le leva amont;
Puys de parler premier semont
Son seneschal, pour declairer
Le cas et pour desliberer
Sus le fait de ce mariage.
Le seneschal print le langaige
Et reveremment commença
48a.2081
A parler hault, disant: « Or sa,
Seigneurs, ma dame a des novelles
Qui ne vous seront pas tropt belles:
Le roy Arthus si a empris,
Avec ses chevalliers de pris,
De vous commenser grosse guerre
Et veult destruyre ceste terre.
Ains que quinzayne soit passee,
J'ay peur qu'elle ne soit razee,
Se bon garentisseur n'y a.
Quant ma dame se maria,
N'a pas encourres sept ans cloz,
Elle le fit par vostre loz.
Mort est son seigneur, dont ly poize.
Plus n'a de terre qu'une toize
Cil qui tout ce pays tenoit
Et qui moult bien y advenoit;
Grant mal est qu'il n'a plus vescu.
48b.2096
Femme ne peult pourter escu
Ne ne scet de lance ferir;
Pour quoy il luy fauldroit querir
Ung mary qui soit sont [l. son] seigneur;
Car oncq n'en eust mestier greigneur.
Priés luy tous que mary preigne,
Que la coustume ne remaigne
Qui en ce chastel a esté
Par long temps, yver et esté. »
A ce mot dïent tous ensemble
Que mariaige bon leur semble.
Et tous a ses piedz luy en viegne,
En luy priant que mary preigne;
Si se fait prier de son bien,
En feignant que c'est maulgré sien,
Leur octroiant ce qu'elle fist
Quant tous luy eussent contredit.
Alors la dame bassement,
49a
Parlant assez piteusement,
Dit: « Messeigneurs, conme vous siet,
Ce chevallier qui pres moy sciet,
Il m'a priee et requise
De manoir pour faire service
Et se mectre en ma mercy;
Remerciés l'en tous icy.
Jour de ma vie ne le vy,
Mes l'on m'a bien parlé de luy:
Mener peult ung tres noble arroy;
Filz est de Urien le roy,
Chevallier de haut renon;
Messire Yvein est son nom.
Vous en avés oÿ parler.
Pour quoy, ne le vous veulx celler:
Et pour ce que il me requier
Et que l'amour de vous tous quiert.
Regardés quant temps il sera
49b
Et quel jour il m'espouzera.
- Au jour d'uy, si vous estes saige,
Font ilz, soit fait le mariaige,
Car folz est celluy qui demeure
A son preu faire une seulle heure. »
Tant l'ont prié qu'elle octroye
Ce qu'elle eust fait toute voie
Sans eulx, car Amour le commande;
Mes conseil elle leur demande,
Car a plus grant honneur le prent
Quant de ce on ne la reprent.
Les prieres guieres ne grevent,
Ainsois esmeuvent et soubzlievent
Les cueurs a faire leur talant.
Le cheval qui a le pas lent
Se haste quant on l'esperonne;
Pour quoy devant tous ceulx se donne
La dame a messire Yvein.
50a.2150
Entre les mains d'ung chappellain
Prise a la dame de Lauduc
Messire Yvein, fille du duc
Laududet, dont l'on nocte ung lay,
Mes icy pas trouvé ne l'ay.
Se jour mesmes firent leurs nopces,
Ou assés eust mictres et crosses,
Car la dame eust tous mandés
Ses evesques et ses abbés.
Moult eust leans grande richesse
Avecques joye et liesse,
Plus que compter ne vous saroye
Quant long temps pencé y aroye;
Mieulx m'en veult taire que peu dire.
Mes or est messire Yvein sire
Et le mort est toust oblyé;
Cil qui l'occit est marié
A sa femme, et ensenblent [l. ensenble] gisent;
50b.2168
Et ses gens l'eyment plus et prisent
Qu'ilz ne firent onques le mort.
Nopces font grandes par effort,
Qui durarent jusques la veille
Que le roy vint veoir la merveille.
Or est arrivé au perron
Le roy avecques meint baron;
Si fit illec tendre ses trez
Parmy la forest, loing et pres.
Appresté fust tost son soupper.
Messire Keux, qui n'avoit per
51a
En se monde de mocquerie,
Dit hault: « Sire, il fault qu'on rie
D'ung compte que messire Yvein
Nous prommit; mes il fut en vein,
Ung jour qui fut aprés menger.
Ce fut qu'il viendroit tost venger
La honte que Calogrenant
Avoit dedans Brocelient,
Ceste forest, pieça receu;
Mes nous avons estez deceu
En luy, car il n'est point icy.
L'on doit avoir de luy mercy:
Sa promesse fut aprés vin.
Il a seu par quelque devin
Qu'il n'y acquerroit pas honneur,
Pour quoy il eust d'y venir peur. »
Ainsi messire Keux parloit,
Et messire Gauvein disoit:
51b.2210
« Sy messire Yvein n'eust [l. n'est] or cy,
Ne le debvés blasmer ainsi;
L'on ne set quel exoine il a.
Oncques tant il ne s'avilla
Que de vous il dit villenie.
- Sire, dit Keux, pas ne le nye.
Puys qu'il vous desplait, je m'en taix;
Parler ne m'en orrés jamays. »
Sus ce point empoigne le roy
Le bassin pour veoir le derroy
Quant le perron arrousera,
Assavoir mont s'il trouvera
...*
...*
L'eau jecte dessus erranment;
Et voissi venir le tourment.
Dont messire Yvein sans arrest
Entra armé en la forestz
Et vient courant le grant gualot,
Si roiddement que chescun l'ot;
52a.2227
Bon destrier eust et toust alant.
Lors messire Keux eust talant
De demander celle bataille
Contre le chevallier, sans faille;
Il voulloit commenser tousjours
Les meslees et les estours,
Mes il ne se voulloit ezer
De jamays nulle en appeser.
Au roy a prié, s'il luy plaist,
Que ceste bataille luy laist.
« Puy donques que vous la voulés,
Sa, dit le roy, et vous l'aurés. »
Keux le mercie et puys monte.
Se or ly peust faire nul honte
Messire Yvein, il le fera;
Son pouvoir y essaiera.
Il le cogneust bien a ses harmes.
Son escu print par les enarmes
52b.2245
Et Queux le sien, si s'entreslaissent,
Chevaulx courent et lances besses [l. bessent].
De ferir fort moult s'anguoisserent
Tant que les deux lances froissarent,
Qui vont jusques au poingz froissant.
Messire Yvein cop si puissant
Luy donna que par sus la celle
Luy fit faire torne bouelle;
Son heaulme en terre fiert.
Plus de mal faire ne luy quiert
Messire Yvein, ainçoys dessent
A terre et le cheval prent.
Sachés que ceste jouste pleust
A tel qui grant joye en eust:
Ce fut a messire Gauvain.
S'il savoit que messire Yvein
Fut celluy qui le coup a fait,
Encourres luy eust il mieux plet.
53a.2267
Oncques mieulx de jouste n'advint.
Entre tant devant le roy vint
Messire Yvein, qui par la main
Menoit le cheval par le frein,
Pour ce qu'il le luy voulloit rendre,
Et luy dit: « Sire, faictes prandre
Ce cheval, car je mesferoye
Ce riens du vostre retenoye.
- Et qui estes vous? dit le roy.
Je vous en pry, dictes le moy.
Ainsi armé, je ne vous puys
Connoistre. - Cher sire, je suys
A vous et suys Yvein nommé. »
Dont Keux fut de honte assommé.
Les aultres moult joyeux en sont
Et meintes rizees en font.
Le roy mesmes tresfort en rit,
Et messire Gauvein luy dit:
53b
« Sire, l'on veoit tousjours que telz
Mocqueulx sont en la fin mocquez. »
Sus ce point, le roy Artus prie
A messire Yvein qu'il luy die
Comme ce cas est advenu;
Bien veult entendre l'aventure;
De le sçavoir le temps luy dure.
Alors il luy a tout compté,
Le service et la bonté
Que la demoyzelle luy fit;
Tout luy a racompté et dit
Tant que riens il n'y oblia.
Et aprés ce au roy pria
Qu'il lui pleust de venir louger
En son chastel et heberger,
Car moult grant honneur luy feroit
Quant chieux luy heberger [l. hebergé] seroit.
Le roy luy dit que vulentiers
54a.2308
Il luy feroit, huit jours entiers,
Honneur, joye et compaignie,
Avecques toute [sa] megnie.
Et demeuree plus n'y font,
Meintenant montent, si s'en vont
Vers le chastel la dricte [l. droicte] voye.
Messire Yvein en envoye
Tout devant acourre ung paige,
Pour faire a la dame messaige
Comme le roy vient au chastel
Et que tout soit prest bien et bel,
Que au despourveu ne la prinssent
Et les rues viste tendissent
Et que l'on fist les rues belles.
Quant la dame ost les novelles
Que le roy vient, a mout grant joye.
Nul n'est qui la nouvelle oye,
Qui n'en ait plaisir au cueur mont.
54b.2324
Et la dame tous les semont
Et prie que contre luy voisent;
Dont de ce entre eulx ne noisent,
Car de faire ses voulentés
Estoient tous entalentés.
Encontre le roy de Bretaigne
Vont tous sus grans destiers [l. destriers] d'Espaigne,
Si ont salué humblement
Le roy Arthus premierement
Et puys sa compaignie toute
Jusques a la derniere roucte.
Contre le roy le chasteau bruit,
Chescun y maine grant desduyt.
De banchiers et tapisseries,
(Moriques farces momeries)
Morisques, farces, momeries
Toutes les rues furent pleynes;
Ung chescun devant leurs demeures
55a.2341
Faisoient divers paremens;
Jonchés furent les pavemens,
Car la dame veult recepvoir
Le roy a honneur et debvoir;
Et si fit oultre appareil
Pour guarder le roy du soleil,
Car les rues furent couvertes
De soye vermeille et vertes.
Les tabourins et les trompectes,
Fleutes, instrumens et sonnectes
Font le chastel si ressonner
Que l'on n'y ouyst Dieu tronner [l. tonner].
Les ungz dansent, les aultres saillent,
Et a tous desduictz se travaillent,
Et a grant joye ilz reçoivent
Le roy Artus, ainsi que faire doyvent.
La dame est deshors yssue,
D'une robbe a or tyssue,
55b
Fourree de bons sebelins
Qui cousté avoyent meins carlins;
Sus son chief euf [l. eut] une garlande:
Croyés que d'icy en Yrlande,
Non pas d'ycy en Auteriche,
N'en eust point une si tres riche.
La dame fut moult bien paree,
Qui n'avoit pas la chiere yree,
Ainsois l'eut gaye et riant:
Fille sembloit au roy Priant!
Au tour d'elle fust moult grant presse,
Car chescun pour la veoir s'apresse.
Quant elle se voit approuchee
Du roy bien le quart d'une archee,
Elle dessendit pour venir
A coup l'estrier du roy tenir.
Mays il ne voullut ce atendre,
Ains se hasta moul de dessendre;
56a.2377
Et dessendit des qu'il la veit,
Elle le salue et luy dit:
« Bien viengne le roy et le sire
Des aultres roys, que je desire
De veoir en mon chastel icy,
Et messire Gauvein aussi! »
Le roy dit: « Belle creature,
Dieu vous doint bonne aventure! »
Puys l'embrasse et si la beze,
Dont la dame en fut ayze.
De son cousté n'en fit pas meins;
Elle y employe bras et mains.
De celle joye vous contasse
Assés si parler ne guastasse.
Ilz remontent, puys s'acheminent;
Et de cheminer point ne finent,
En devises, jusqu'au chastel,
Qui moult estoit riche en chatel,
56b
Car croyés que celle duchesse
Estoit pleine de grant richesse.
Leans fut festié le roy
Avecques tout son bel arroy,
Si bien qu'il n'en pouvoit bouger,
Nul ne parloit de desloger;
Huit jours y demeura entiers.
Mes pencés que en dementiers,
Quoy qu'on fit, messire Gauvyen [l. Gauveyn]
Ne perdit pas son temps en vein,
Car il pria d'amours Lunecte,
La gente pucelle brunecte
Qui avoit tousjours tenu main
Pour avancer messire Yvein;
Dont il fut en la fin aymé
Et en son cueur tant extimé
Que, avant passé les huit jours,
Il eust joÿ de ses amours.
57a.2424
Ce pendant elle luy conta
Le mistere, que bien nota,
De messire Yvein et la dame,
Dont au long sceut toute la game.
Or vient le jour que le roy veult
Deslouger; dont le cueur moult deul
Sur tous a messire Gauvein,
Car il laisse messire Yvein,
Que plus que nul aultre il aymoit,
Car sa chevallerie estimoit.
Pour quoy il fit au roy priere
De trouver moien et maniere
Et se voulsist ung peu pener
De messire Yvein enmener.
Le roy respond qu'il en feroit
Son debvoir a mieulx qu'il pourroit.
Si vont messire Yvein prenant
Par les mains en reprenant
57b
Et luy disant telz motz tous deux:
« Comment! Serés vous de ceulx
Qui pour leurs fenmes vallent meins?
Nous vous jurons, par noz deux mains,
Que nul ne se doit marier
Pour en mariaige empirer,
C'est assavoir que pour les dames
Ne fault habandonner les armes.
Or se doit il faire briesment
Ung moul riche tournoiement,
La ou il fault que vous seés.
Si sus une chiere seés
Tousjours seans, sans nulle ataine,
Atendant de vostre fontaine
L'assault, que de deux ans entiers
Par aventure en ses sentiers
Nul n'entrera, dont en obley
Les armes dont estes ennobly
58a
Mectrés, qui sera donmaige
A vous et tout vostre lignaige.
Rompés le frein et le chevestre!
Vostre loz devés faire croistre:
En ce tourney nous yrons tous,
Que l'on ne die: "les jaloux
Sont tousjours au cul de leurs femmes",
Dont meins en ont estez infames. »
Le bon roy tant de motz luy dit
Et tant doulcement le requit
Qu'il luy promit qu'il s'en yroit,
Mes a sa dame prieroit
Premier d'avoir d'elle congé.
A l'heure n'y a plus songé.
Comment messire Yvein demande
Congé, dont puis paia l'amende,
Car il faillit a la promesse
Qu'il avoit fait a sa princesse.
58b.2547
Messire Yvein sa femme a trette
A ung coing, qui pas ne s'en guette,
Et luy dit: « Ma mye et ma dame,
Que j'ayme plus que ma propre ame,
Je vous veulx demander ung don,
Que je prandray en grant guerdon,
Et est vostre honneur et le mien. »
La dame, qui n'y pence en riens
Et ne scet qu'il veult demander,
Luy dit: « Beau sire, commander
Me pouvés se qu'il vous plairra. »
A l'heure il luy declaira
Que le roy voulloit tournoier
Et qu'il le failloit convoyer
Jusques dedans la Grant Bretaigne.
Elle dit: « Pour moy ne remaigne!
Je le vous donne voulentier,
Voyre pour tout ung an entier.
59a
Mes soyés asseuree [l. asseuré] assez
Que, si vous le terme passez,
Je vous jure ma foy certaine
Que m'amour tournera en hayne.
Vous arés ce terme d'ung an,
Qui sera l'octave sainct Jehan.
Si vous me faillez a ce jour,
Croyés qu'arez perdu m'amour. »
Messire Yvein fut moult dolent
Quant ost parler du bout de l'an;
Du profont du cueur il sospire
De l'anguoisse et du martire
Qu'il sent de ce piteux partir,
Dont tard sera au repentir,
Car il treuve si long se terme
Que a l'eul luy en vint la larme.
« A! dit il, le terme est trop long.
Ma dame, si j'estoys coullon
59b.2583
Toutes les foys que je vourroye,
Une foys le jour vous verroye.
Ma dame, si j'eusse cuydé,
Quant congé vous ay demandé,
Que m'eussiés ainsi respondu,
J'aymaisse mieulx estre pendu
Que de vous en avoir mot dit;
Mieulx en aymasse l'escondit.
- Messire Yvein, n'ayés peur,
Car de ma par je vous asseur
Que n'aurés nul mal, sus ma foy,
Tant qu'il vous souviendra de moy.
Ce myen annellet pourterés,
Et sachés, tant que vous serés
Envers moy entier et loyal,
Vous n'aurés nul danger ne mal;
Par tout serés victorieux
Sans jamays estre maleureux,
60a
Ne, pour nesune mesprizon
Que ferés, vous n'irrés en prison.
Sachez que a nul chevallier
Ne le voullus oncques bailler,
Mays a vous le donnerey jé. »
A l'heure luy donne congé;
Dont grant pleur fut au congé prandre.
Le roy, qui ne veult plus atendre,
Monte a cheval sans demeure
Et s'en partit a icelle heure.
Messire Yvein aussi s'en part.
Helas! Il fauldra de promesse,
Dont il aura mainte detresse,
Comme cy aprés vous ourrés
Quant ce compte acheverés,
Car le roy tant l'onnorera
Que son terme trespassera,
Dont il gectera maintes larmes,
60b
Car il trespassa puis le terme,
Beaucoup oultre le temps promis,
Dont il fut en meins peril mys.
Comment par une damoiselle
La dame qui estoit tant belle
Envoia son annel querir
Qu'elle avoit donné au partir
Au povre messire Yvein,
Dont il devint fol l'endemein.
Pendant cecy ung jour advint,
Estant en court, qu'il luy souvint
De son terme et en fit compte,
Dont il eust en son cueur grant honte,
Coignoissant qu'il s'estoit meffait
De la faulte qu'il avoit fait;
61a.2700
Car il apperseut clerement
Que faulcé avoit son serment,
Dont ses larmes ne peult tenir.
En ce pencers il voit venir
Une pucelle chevauchant
Dessus ung pallefroy bauchant,
Qui vint devant le roy dessendre
En ung tref qu'il avoit fait tendre
Sus les prés, de coste ung vivier,
Ou il fut allé en gibier.
Le roy salue humblement,
A deux genoux, courtoysement;
Se vint mectre devant sa face
Disant: « Sire, que Dieu vous fasse
Vivre long temps sein et en joye!
Une dame icy m'envoye
Pour saluer toy et Gauvein,
Mes non pas messire Yvein,
Le faulx parjure desloyal
61b
Qui tant a ma dame a fait mal,
Qui plus l'aymoit que nulle dame
Vivant, je le prens sus mon ame.
Il luy debvoit bien souvenir
Que vers elle debvoit venir
Aux octaves de la sainct Jehan,
Passees il y a ung an. »
Lors se retorne par despit
Vers messire Yvein et luy dit:
« A! meschant, mal te remembra
De celle qui en sa chambre
Escript les jours de tont [l. ton] absence;
Peu en as heu de souvenance.
Onques puys ne print ung bon somme,
Pour amour de toy, meschant homme.
Sa complainte n'est sans raison,
Quant elle a veu que la sezon
Est passee qui fut promise.
62a
Meschant, tu l'as a la mort mise.
Elle te mande de par moy
Qu'elle n'a plus cure de toy.
Pour la veoir n'entre plus en voye,
Mes son annel toust luy renvoye.
Rens le moy, car elle le veult. »
Yvein respondre ne luy peust,
Car sens et parolle luy fault;
Alors la pucelle avant sault,
Si luy oste l'anel du doy;
Puys print congé a coup du roy,
Si reprent son chemin grant erre.
Messire Yvein la veult enquerre
Et hastivement la suyvit
Quant ainsi despartir la veit;
Mes le pouvre homme, en courant
Aprés elle, en ung monment
Tumba en telle fantesie
62b.2805
Qu'il s'en ensuyvit frenasie,
Si avant que le cas vint tel
Qu'il passa oultre le chastel
Ouquel le roy faisoit son estre
- L'on le nommoit pour l'heure Cestre.
De se chastel, sans aultre arrest,
Despart et entre en la forest;
Si court par boys et champz arez
Comme fol, de sens esgarés,
Et va dessirant ses habitz
Tant qu'il est nu comme brebis.
En passant de lez ung parc
Vit ung garson tenant ung arc
Et sincq saietes barbelees
Qui estoient trenchans et lees.
Et messire Yvein, plein de rage,
Sans faire au guarson dommaige,
L'arc et saiectes hors du poing
63a
Luy osta, puys s'en va au loing.
Parmy la forest va et vient,
De nulle rien ne luy souvient
Fors tuer des bestes saulvaiges
Qu'il trouvoit parmy les bocaiges,
Que toutes crues il mengoit,
Et en leur sang son nez plungoit.
Ceste vie long mena
Tant que Fortune l'amena
Au prés d'une maison petite
Qui estoit a ung povre hermite.
Si venons a Artus, le roy,
Qui est en moult grant desarroy,
Encour plus messire Gauvein,
D'avoir perdu messire Yvein
Et, sans sçavoir ou il peult estre,
Sercher le font parmy tout Cestre.
N'y a maison de chevallier,
63b
De bourgoys ne de bachelier
Jusques au quatre mendians
Qu'ilz n'aient fait sercher lyans,
Voire jusques de porte en porte.
Mes nul novelles n'en apporte;
Pour quoy de le chercher on lest,
Car on ne set la ou il est.
Comment messire Yvein prenoit
De la venoison, qu'il donnoit
Au povre hermite souvant;
Pour quoy, des l'eure en avant,
L'ermitte luy donna du pain
Toutes les fois qu'il avoit fain.
A l'ermitaige tournerons
Ou Yvein est et parlerons
Du bon hermite qui estoit
Assis dessoubz son petit toit.
64a.2832
Si voit l'homme nu, l'arc au poing;
N'est merveilles s'il eust lors soing
De rentrer en sa masonnecte,
Qui foible estoit et menuete.
Aprés luy son petit huis serre,
Creignant d'avoir a ce foul guerre.
Toutesfoys le pouvre bon homme
Luy voullut faire ungne aulmosne:
C'estoit d'ung petit de son pein,
Car advys luy est qu'il a fein;
Et ung peu de l'eau freche et necte,
Par ung trou de sa maisonnecte,
Luy tendit par grant cherité,
Dont louange eust merité.
Le foul prent le pein, et le mort
Par raige, mes oncq de si fort
N'avoie de sa vie gousté.
Le sextier n'avoit pas cousté
64b.2846
Vingt solz, dont en fust fait le pein.
Plus aigre estoit que levein
D'orge prety atout la paille;
Avec se, il estoit sans faillie [l. faille]
Moesy et sec comme ungne escorce.
Mes la fain le pressoit a force,
Qui luy faisoit runger se pein
Conme fait le cheval du fein;
Son pein tout mengé, il va querre
Ung petit potelet de terre
Plain d'eau, qu'il but; puys se refiert
Ou boys, la ou venoison quiert;
Et le bon homme a Dieu prie
Que son ame ne soit perie
Et que Dieu le deffende et guart
Que plus ne viengne celle part.
Mes il n'est nul, tant peu sens ayt,
Que ou lieu ou bien on luy fait
65a.2861
Tres voulentiers il ne reviegne
Et que du lieu ne luy souveigne.
Par quoy en la pouvre maison
Appourtoit souvent venoison,
Et l'ermyte s'entremectoit
De l'escorcher, puys la mectoit
En ung pot sus le feu pour cuyre;
Et quant l'hermite ouoyt bruyre
Le foul, mectoit sus sa fenestre
Ung peu du pein pour le foul pestre;
A menger avoit et a boyre
Pein, eau et venoyson sans poyvre,
Tant que sa pance en estoit pleine.
Le bon homme mectoit grant peine
Du cuir vendre et achepter pein
Qui estoit fait de meilleur grain;
Car il avoit de venoison
Souvant a double livraison.
65b
Comment la dame de Noroys
Trouva Yvein dedans ung boys
Et la, d'ung riche oignement,
Sans que il fist nul hoignement,
La bonne dame le guerit,
Que Yvein puis bien luy merit.
Messire Yvein fut longuement
En ce piteux esbatement,
Jusques atant que par Fourtune
Il fut dedans le boys veu d'une
Haulte dame en chevauchant,
Qui leans le trouva couchant;
C'estoit la dame de Norroy,
Qui venoit de prier le roy
Artus qu'elle fut secourue
D'ung qu'avoit sa terre courue,
Ce estoit le conte d'Alliers,
Que avec meins bons chevalliers
66a
La voulloit destruire et guaster
Et tout son pays conquester.
Celle dame que je vous dys
Menoit des pucelles bien dix,
Et voiant l'omme nu envers,
Beau et grant, sans estre couvers
De rien qui soit fors de nature,
Eust pitié de la creature
Et dit: « Se bel homme gisant
N'a point taille de païsant. »
Si a talant de veoir qu'il est.
Lors toutes ses pucelles lest
Et de luy vouldra faire aproche,
Si aux yeulx, au nez ou en bouche,
A son visaige et a son estre,
Elle le pourroit recongnoistre.
Diligement le reguarda,
Mes au congnoistre moul tarda;
66b
Si l'avoit elle souvent veu
Pour l'avoir bien tost recogneu
Si fust vestu du riche atour
Ou elle l'avoit veu meint jour.
Toutesfoys bien luy fut advis,
Pour une playe qu'eust au vys,
Que une telle en avoit
Messire Yvein, bien le sçavoit,
Car elle l'avoit souvent veue.
Par la ploye c'est apperseue
Que s'est il sans en faire doubte;
Mes de ce se merveille toute
Comme cecy luy est venu,
D'estre en tel estat tout nu.
Moul s'en seigne, moul s'en merveille;
Si ne le boucte ne reveille,
Ains s'en retorne en pleurant
Vers ses pucelles, tout courant,
67a.2915
Et leur dit: « J'ay Yvein trouvé,
Le bon chevaillier esprouver [l. esprouvé].
Helas! Quel deul a il receu,
Que ainsi il luy est mescheu!
Il estoit sus tous enteché
De vertus, sans vice ou peché.
Si j'avoys ung tel chevallier,
Plus ne creindrés le duc d'Alier.
Quelque deul l'a fait forcener,
Qui le fait ainsi demener;
Car j'ay cogneu appertement
Qu'il a perdu son sentement.
Mais je foy veu que au besoing
Luy ayderey et aurey soing
De luy, car se il ne s'en fuit,
A l'aide de mon sens, je cuidt
Luy gecter en brief de la teste
Toute ceste raige et tempeste. »
67b
Une de ses femmes appelle,
Familiere, qui estoit celle
Qui les clefz de ses coffres avoit
Et qui tous ses secretz savoit;
Si luy dit: « Alez vistement
En mon chastel, qui n'est grantment
Loing d'icy, demy tart [l. cart]de lieue,
- L'on en eust clerement en veue
Se n'eust esté pour la forest -,
Et guarde que, sans nul arrest,
Ung petit escring tu m'aporte
D'yvoire, de moult belle sorte,
Qui est au coffre de ciprés,
Celuy de mon lit le plus pres.
Ung don m'en fit Morguein la saige,
En me disant que nulle raige
N'est en teste de creature
Qu'i ne remecte en sa nature. »
68a
Lors la pucelle s'en alla,
Mes la dame la rapella
Et luy dit: « Ne fault oblier
D'abiller se bon chevallier
Quant en son sens tourné sera;
Pour quoy appourter te faudra,
Dedans ma petite mallecte,
Une chemise blanche et necte,
Chausses, pourpoint, soulliers, chappel,
Robe a chevaucher et mantel,
Et m'ameyne ung palleffroy
En destre, sans faire esfroy.
Haste toy! D'icy ne mouvrey
Jusques mon oignement aurey. »
Alors la pucelle se meust
Le plus vistement qu'elle peult.
Se pendant la dame prent guarde
Au pouvre fou et le reguarde,
68b
Comme de bon cueur il sonmeille;
Grant peur a qu'il ne se reveille:
S'il estoit ung coup reveillé,
Tout le cas serayt embroillé;
De la dame ne sera oinct
Si l'avertin ung coup le point.
L'arc et saiectes qu'il pourtoit
Tousjours au prés de luy estoit,
De sang de bestes toutes teinctes,
Dont il en avoit occis meintes.
La dame illecques atend
...*
Gallopant sa pucelle gente,
Qui moult fut, se jour, diligente,
Car avec elle appourtoit
Ce que la dame souhetoit:
Le pallefroy menoit en mein,
Qui sera pour messire Yvein;
La mallecte pleine d'abitz
69a
Avoit sus le pallefroy mys;
L'oignement est [en] son giron,
En l'escrin doré environ.
La dame eust joye grandement
Quant elle veit son oignement.
A pied dessent, sa boicte empoigne,
Si commande que l'en s'esloigne
Et que bruit en ce lieu on n'oye.
Adoncques se met a la voye
Et de messire Yvein s'aproche,
De si pres que elle le touche
Et de sa robe elle le cueuvre
En quelque endroit; puys sa boite ovre,
Le serveau luy oing et la temple
Et le front, qui est large et ample.
Fort l'en frocta, dont se merveille
La dame qu'i ne s'en resveille.
Mes l'oignement a si grant force
69b
Que, jusques il ait fait s'amorce,
L'homme ne se reveillera
Jusqu'a tant que guery sera.
Et quant la dame l'eust bien oing,
Tant comme il en estoit besoing,
Sy se tira ung peu arriere
Et appella sa chamberiere
Et luy dit: « Ou est la malecte?
- Ma dame, ell'est toute preste.
- Aporte la moy donq icy.
- Tenés, ma dame, vela cy. »
La dame luy dit: « Metz la la,
Car nous congnoistrons a cela
Si le sens luy est revenu,
Car quant il se trovera nu
Au reveil, toust il ovrira
La malle et se couvrira
Des habitz qui seront leans;
70a
De ce ne sera desleans. »
Sy se mussa en ung puisson
Pour reguarder en quel fasson
Messire Yvein se contiendra
Aprés que du somel sauldra.
Elle n'eust guieres atendu
Que l'homme nu s'est estendu
Et reveillé de grant puissance,
Qui avoit repris congnoissance.
Si reguarde au tour de luy
Soudein, mes il ne veit (il) nulli
Fors la malle qu'estoit la mise,
Dont il a tirer [l. tiré] la chemise.
Honteux se veoit nu, si la met
Dessus son doz, puys se remet
A penser pour quoy ne comment
Il est entré si follement
Au boys, ne qui l'y despoilla,
70b
Ne qui la malle luy bailla.
Oncq ne fut en tel reverie;
Ne set s'il en pleure ou rie,
Si l'on l'a mocqué ou trahy;
Il ne fut oncq si esbahy.
Et la dame, qui tout ce veoit,
A l'eure clerement congnoist
Qu'il est guery sans nulle doubte.
Lors se retire et se reboute
Entre ses pucelles, et leur conte
Le cas; puys au pallefroy monte.
Messire Yvein, qui fut habille,
Tire de la malle et s'abille,
Mes ne scet comme il partira
Du boys ne quel part il yra,
Car il n'y veoit cheval ne mule
Ne beste ne personne nule.
Et la dame, qui tout ce veoit
71a
De loing et son pencer congnoist,
Se print alors, avec ses pucelles,
A chevaucher comme si elles
Ne seussent riens de l'avanture
De sil qui n'a point de monture
Et ne set quelle part aller,
Pour veoir s'il leur sara parler;
La dame au chemin print route.
Messire Yvein ost et escoucte,
Qui d'aide avoit (avoit) bon mestier,
Que le trac vient en son cartier.
La dame s'est devant boutee,
Qui richement estoit montee,
Et aprés la dame venoit
Celle qui en sa main tenoit
Le pallefroy ou montera
Messire Yvein quant temps sera.
Quant sont venues au passaige
71b
Ou messire Yvein devint saige,
La dame, qui bien est montee,
C'est par devant luy arrecté,
Comme celle qui ne la [l. le] voit;
Et sil qui grant mestier avoir [l. avoit]
De cheval pour trouver ostel,
Fust en ville ou en chastel,
Dit: « A! ma dame, venez icy.
Je me mect en vostre mercy.
Helas! Ma dame, aidés moy.
Je suis en soucy et esmoy
Ou je pourrey se soir loger,
Car grant mestier ay de menger.
Helas! Ma dame, venés sa. »
Adoncq la dame adressa
Vers luy son palleffroy emblant,
Mes elle ne fit pas semblant
Que illec elle le savoit
72a.3056
Ne que jamés veu la l'avoit;
Toutesfoys beau semblant luy fit
Et en doulx langaige luy dit:
« Sire chevallier, que voulez,
Qui a tel besoing m'apellés?
- A! dit il, demoizelle saige,
Trouvé me suis en ce passaige
Pouvre et nu, plain de meschance,
Et si ne sçay par quelle chance.
S'il vous plaist me faire ung don,
Ung jour vous en rendrey guerdon,
C'est d'avoir ce beau pallefroy
Que aprés vous menés je voy.
- Je le veult bien, se dit la dame,
Mes que me jurés sus vostre ame
Que vous viendrés la ou je voys.
- Et ou est ce? - Hors de ce boys.
Le chemin n'en sera pas long.
72b.3072
- Or me dictes, ma dame, dont
Si vous avés besoing de moy.
- Oÿ, dit elle, mes je croys
Que vous estes ung peu mal sein;
Quinze jours vous fault, pour le meins,
A repoz et a sejour estre;
Sus ce pallefroy qu'est a destre
Montés pour sourtir de ses lieux. »
Et sil, qui ne demandoit mieulx,
Se mest viste dedans la celle
Et puys chevauche aprés la pucelle
Tant qu'ilz sont au chasteau venus.
La dame la l'a retenu
Et le fit laver et baigner,
Rere sa barbe et pigner.
Son corps, tout escourché d'espines,
Fit ressoulder par medycines,
Tant qu'en beauté [est] retourné.
73a
Et a l'heure l'a atourné
La bonne dame que je dy,
D'armes et de cheval hardy.
Bien fut messire Yvein deux mois
Avec la dame de Noroix,
Tant qu'ung jour le conte d'Aliers,
Avecques tous ses chevalliers,
Les faulx bourgs autour assegerent;
Eglises et maisons pillerent.
Alors hors du chastel s'en yssent;
Ceulx qui ont armes s'en guarnissent
Affin que les coureux ateignent;
Mes les coureux fouyr n'en deignent,
Ains les actendent tous au pas.
Messire Yvein n'y faudra pas,
Qui tant a esté sejourné
Que en sa force est retourné;
Du chastel dessend comme vent
73b
Les premiers qu'ilz [l. il] trouva devant
Va ferir telz coupz, se me semble,
Que chevaulx et hommes ensemble
Mit bas, dont puys ne releverent,
Car les cueurs au corps leur creverent.
Et messire Yvein recuevre;
De son escu pesant se queuvre
Et point pour le pas descombrer.
Croyés qu'einsi qu'on peult nombrer
Vistement ung, deux, troys et quatre,
Autant luy en vit l'on abbatre.
Et tous ceulx que ses beaux coups virent
En eulx mesmes couraige prirent;
Car tel a pouvre cueur et lache
Que, quant il voit ung qui entache
Devant luy toute une besoigne,
A l'eure honte et vergoigne
Luy court, dont il gecte hors
74a.3172
La peur qu'il a dedans le corps,
Si luy donne soudeinement
Ceueur [l. Cueur] de preudhomme et hardement.
La commensa ung dur estour.
La dame, qui fut en la tour
De son chastel, tout au plus hault,
Voit la meslee et l'assault,
Le pas deffendre et conquerre,
Et gecter mein homme par terre,
D'aultre cousté plus que du sien,
Car messire Yvein fiert si bien
Qu'il les fait venir a mercy;
Il les esparpille ainsi
Comme fait faulcon les cercelles.
Lors disoient et ceulx et celles
Qui ou chastel remés estoient
Et les batailles regardoient:
« Voiez vous nostre chevailler [l. chevallier],
74b.3194
Comme il les fait humilier! »
« Je croys, dit l'ung, que s'il ne fut,
Ja lance brizee n'y eust
N'espee trecte pour ferir.
Moult doit l'on amer et cherir
Ung preudhomme quant on le treuve.
Voyés vous comme il s'espreuve
Et comme il se tient au rant,
Mes comme il est plain de sang! »
L'aultre dit : « Voy comme il remue
La bonne espee en son poing nue,
Comme il guenchit, comme il se torne!
Et au guenchir petit sejourne.
S'il avoit cent lances, je cuid
Qu'il les romproit toutes anuyt.
Anuyt eussions estez deffaitz
S'il n'eust soustenu tout le fes.
La pucelle seroit bien nee
75a.3238
Qui luy auroit s'amour donnee. »
Parmy tous en a congnoissance
De sa vertu et sa puissance.
Ainsi entre eulx le prisoient
Et verité ilz en disoient.
Or est messire Yvein aprés
Ses ennemys, qu'il suit de pres;
Avec luy les Noroix sont seurs
Comme s'ilz fussent dens leurs murs,
Qui sont haulx et de pierre dure.
La chasse moult longuement dure
Tant que ceulx qui furent [l. fuirent] s'estanchent
Et les chassans tous les destranchent.
Le conte avecques eulx fuit
Et messire Yvein le suit,
Qui pas de courir ne se faint;
Tant l'a chassé qu'il l'a actaint
Et pour prisonner retenu.
75b
Mieulx vaulsist qu'il n'y fust venu;
Homme ne luy peult plus eider.
Aprés ce, sans guieres pleder,
Des ce qu'il le tint par la main,
En prit la foy messire Yvein;
Car quant ilz furent per a per,
Plus remede n'eust d'eschapper
Ne de guenchir ne deffendre,
Ains luy promit qu'il s'iroit rendre
A la dame de Norroizon
Et se mectre en sa prison
Et faire paix a sa devise.
Et quant il en eust la foy prise,
Si luy fist son chief desarmer;
De ce ne le peult l'on blasmer.
Son espee luy rendit nue.
Bref tant d'onneur luy est venue
Qu'il enmayne le conte pris
76a.3290
A la belle dame de pris,
Qui n'en fit pas joye petite.
Mes ja luy avoit esté dicte
La novelle ains qu'ilz venissent;
Encontre eulx tous ses gens yssent
Et la dame devant eulx vient.
Messire Yvein par la main tient
Le prisonnier et le presente
A la dame, qui son entente
Avoyt mys pour sa guerison;
Pour ce le rend en sa prison.
Et le conte oultrement,
Par foy expresse et serement,
Loyaulté et amour luy jure,
Et par pleges de ce l'asseure
Et que tousjours paix luy tiendra
Et que les prisonniers rendra
Et refferra les maisons neufves
76b.3305
Guastees, congneues par preuves,
Qui ont estez par [luy] destruictes.
Quant les lettres furent instruictes
De tout et passé l'instrument,
Messire Yvein presentement
Vient a la dame et luy requiert
Congé, aultre chose ne quiert;
Dont la dame eust desplaisir,
Car ja avoit my son desir
En luy, cuydant estre s'amye;
Mes certes secy n'advint mye,
Car riens n'y valut sa priere.
Si se met a la voye arriere.
La dame, qui voulentiers l'eust
Fait son seigneur se il luy pleust,
Demeura triste et desoullee,
Comme une femme affollee.
Messire Yvein se met en voye,
77a
Priant a Dieu qui le convoye.
Il va sa fourtune querant;
Par mons et vaulx s'en va errant
Et chevauche et nuyt et jour
Sans prandre en nul lieu sejour,
Tant qu'il entra en ung bocaige
Qui moult fut obscur et saulvaige,
Ou leans il ost deffouler
Le boys et ung lion huller.
Si picque viste celle part
Et voit ung lyon, d'une part,
Et ung serpent qui s'aherdout
A sa cue et le mourdoit.
Dont messire Yvein se merveille
Et a luy mesmes se conseille
Auquel des deux il eydera;
Et dit que au lyon sera,
Car a venimeulx et felon,
77b
On luy doit faire mal selon
Sa malice et sa nature;
Ainsi que nous dit l'Escripture,
Serpent est de malice plein;
Pour quoy conclud messire Yvein
Qu'il occira premierement
Le serpent; si se met avant,
De son escu couvre sa fasse,
Que le venin mal ne luy fasse.
Si le lyon combatre fault,
Aprés il soustiendra l'assault;
Mes il dit que, deust il morir,
Le lyon vouldra secourir,
Car c'est beste gentille et franche.
A son espee, qui fort tranche,
Va le felon serpent requerre;
Si le trancha jusqu'a [l. jusques] a terre
Et en troys pars si le despiece.
78a.3376
Mes il convient que une piece
Trancha de la queue au lyon,
Car la dent du serpent felon
Si fort en la cue tenoit
Que trancher la luy convenoit;
Mes tant peu en trancha qu'il peult.
Quant le lyon delivré fut,
Messire Yvein alors cuydat
Que le lyon le rassauldroyt;
Mes le lyon n'y pensa oncques.
Or escoutés qu'il fit adoncques,
Comme gentil et debonnaire:
Il se myt par terre pour fere
Semblant que a luy il se rend
Et sa pacte destre luy tend
Et beyssa devant luy sa chiere;
Puys s'assist sus ses piedz derriere
Et aprés envers se voultra
78b.3395
Et sont [l. son] humilité monstra.
Messire Yvein, en verité,
Voyant ceste humilité,
Connoist que le lyon s'alie
A luy, quant ainsi s'umylie,
Pour le serpent qu'il avoit mort,
Qui sa cuhe avoit ainsi mort;
Sy ly plait moul ceste aventure.
Lors, pour le venin et l'ordure
Du serpent, torcha son espee,
Si l'a en son fourreau boutee,
Puys remonta sus son cheval.
Le lyon, amont et aval,
Ne le lerra jour de sa vie,
Car de le servir a envie;
Sans cesse avec luy ira
Ne jamés ne s'en partira.
Il gallouppoit tousjours devant
79a.3411
Et sentoit les bestes au vent;
Fein le semonnoit par nature
De chercher bestes en pasture
Et de proier et de chasser
Pour sa victaille pourchasser;
Nature veult que il le fasse.
Ung petit c'est mys a la trace
Tant qu'a son seigneur a monstré
Qu'il a senty et rencontré
Le vent d'une saulvaige beste.
Lor le regarde et s'areste,
Car il le veult servir a gré;
Jamés encontre son maulgré
Ne vauldra aller nulle part.
Messire Yvein voit son depart
Et congnoist qu'il pose et l'atend;
Adoncq messire Yvein entend
Que, s'il remaint, il remendra
79b.3430
Et, s'il le suit, il le prandra
La venoison qu'il a sentie.
Alors le semont et astie
Comme a ung brachet l'on fit;
Et le lyon meintenant myt
Le nez avant [l. a vant] qu'il eust senti;
Il ne luy eust de riens menty,
Car il n'eust une archiere allee
Quant il [vit] en une vallee
Ung chevreul pasturant tout seul.
Cestuy prandra il a son veul,
Et si fit il au premier sault,
Puys en a beu le sang tout chault.
Quant occiz l'eut, si le gecta
Sus son doz et l'en emporta
Tant que devant son seigneur vint,
Qui [en] moult grant chierté le tint.
Or s'aprouchoit ung peu la nuyt
80a
Messire Yvein, qui estoit duyt
De coucher en my la forest,
Dit en luy mesmes que temps est
De prandre repoz pour le soir,
Car se lieu luy sembla pour veoir
Tout propisse pour y coucher
Et son chevreul a escourcher;
Et quant escourché il seroit
Et rosti, il en mengeroit.
Alors de son cheval dessend,
Puys l'atache et son chevreul prent.
Le cuyr luy fend dessus la coste,
De la longe ung lardé oste;
En aprés a deux cailleux pris
Et les fiert, si en a espris
Du feu avecques buche seche;
Quant il a fait du feu, il serche
Ung baston pour mectre son rost,
80b.3458
Qui fut cuit et rosti bien toust;
Or est le rost rosti et cuit,
Mes il n'a pein, vin ne biscuit,
Table, tayllouct, nappe ne verre.
Son rost a mys dessus la terre.
Le lyon devant luy se jeut;
Tant comme il menge, ne se meut;
Jusques il eust son faulx lardé
Mengé, tousjours l'a reguardé.
Tant en mengea qu'il n'en veult plus;
Au lyon jecte le surplus,
Et il le mengea cher et oz.
Messire Yvein prent son repoz,
Sy met son chief sus son escu,
Le plus mollement qu'il a peu;
Et le lyon eust tant de sens
Que du cheval, qui est pessans,
Se tint pres tant qu'il repaissoit
81a.3476
De l'herbe, qui peu l'engressoit.
Au matin, comme il me semble,
Se lievent et partent ensemble,
Et ont celle vie menee
Tant que la sepmaine a duree.
Et tant ont cheminé a grant peine
Que Fourtune vers la fontaine
Dessoubz le pin les amena.
Lors messire Yvein demena
Ung mervellieux deul quant il voit
Le propre lieu ou il avoit
Veu premier la tant belle dame;
A bien peu que illec ne pame.
Sa tristesse luy renovelle
Quant il apperçoit la chappelle
Ou il essaya l'aventure,
Quant il myt a desconfiture
Esclados et puys espoza
81b
La belle, qui tant le prisa
Qu'elle fit son amy de luy;
Mes son convenant luy failly
Et, quant de [elle] il luy souvient,
Croyés que son grant deul revient,
Car il ne pence l'avoir plus.
Sus ce point chiet comme perclus;
Tant fut alors triste et doulant
Son espee, qui fut coullant,
Tumbe du fourreau, si c'est joincte
Par les mailles de droicte poincte
Du gorgerin, pres de la joue,
Et tout ce qu'elle atainct descloue
Et ung petit au col luy tranche
La cher dessoubz la maille blanche,
Tant que le sang en sault pour veoir.
Le lyon, qui cuide mort veoir
Son compaignon et son seigneur,
82a.3501
Fait ung deul voire le greigneur
Que l'on ouyt oncques retraire.
Si commance a moul hault braire
Et se veult lors esvertuer
De se occire et tuer.
L'espee aux dens arracha
Et contre ung tronc l'afficha,
Si se vient a l'espee joindre
Pour veoir se il s'en pourra poindre.
Sus ce point, messire Yvein
Se despasma, bien las et vein,
Et voit du lyon l'aventure,
Dont moult fut noble la nature.
Adonc luy retourne a ronge
La lache et la mensonge
Dont il avoit trompé la belle;
Pour quoy son deul s'en renovelle,
Et dit: «Ame, de mon corps,
82b.3530
Que ne saulx tu a coup dehors?
Va t'en! Je n'ay plus de soulas.
Gectes toy hors de ce corps las,
Qui a bien deservy la mort
De faire a sa dame tort.
Ung lion c'est bien volu mectre
A mort pour amour de son mestre,
Et je, qui m'amye ay perdue,
Que tarde je que ne me tue? »
Ainsi se complainct et lamente
Messire Yvein pour son amante.
Mes escouté une merveille,
Qu'onques n'oïstes la pareille,
C'est de la gente pucellecte
Laquelle on nommoit Lunecte,
Qui a messire Yvein fut propice
Quant dessoubz la porte colisse
En si grant danger le trouva
83a
Et puy la vie luy saulva.
Celle Lunecte que je dys
Estoit par faulx rapportz et ditz
Mise sans nulle mesprison
Et cloze comme en prison
Dedans la petite chapelle,
Qui avoit ouy la querelle
Et les grans souppirs et pleins
Dont messire Yvein estoit pleins,
Par une petite fenestre,
Mes lors pas ne le peust connoistre.
Toutesfoys elle l'apella
En disant: « Amy, qui est la,
Qui si piteusement pleignés?
Parlés a moy si vous deignés.
- Mes vous, qui estes, qui m'appelle?
Estes vous dame ou pucelle?
- Je suys, dit elle, une chetyve,
83b.3566
La plus desolee qui vive. »
Il luy dit: « Belle, se n'est riens
De vostre deul envers le mien,
Car je seuffre en ceste place
Ung mal qui tous aultres efface.
La rezon, je la vous direy
Et point ne vous en mentirey,
Et a l'heure vous congnoistrés
Que de grant deul je suis oultrés.
N'est il vray que celluy ou celle,
Soit chevallier, dame ou pucelle,
Qui a heu ce bien de Fourtune
D'avoir rancontré ung ou une
Dont il est aymé ou aymee
Et extimé ou extimee
Plus que nulle rien de ce monde
Et puys, par sa folle faconde,
Il laisse celle vraye amour,
84a
Sans quelle [l. querelle] ne sans rumour,
Et ment sa foy et sa promesse,
Dont il fault que amour le laisse,
A bon droit n'est il maleureux
Et plus que aultre doloreux?
Pour moy, miserable le dys,
Qui fus aymé ou temps jadys
De la plus belle et parfaicte
Qui fut oncq en ce monde faicte,
Que j'ay perdu par mon deffault,
Dont plaindre a jamés me fault.
- A! dit elle, amy, en riens
Vostre deul n'est pareil au myen;
Vous n'estes pas en tel esmoy
Que je suys, pardonnés le moy.
Je suys icy emprisonnee
Et si est sentence donnee
Que demain matin seray prise
84b.3588
Icy et dedans ung feu mise.
- A! Dieu, dit il, pour quel forfait?
- Sire chevallier, ja Dieu n'ait
De l'ame de mon corps mersy
Se j'y ay ne coulpe ne cy!
L'on m'a mys faulce traïson
Dessus; pour quoy suis en prison
Et je n'ay nul qui me deffende
Que demain on ne m'arde ou pende. »
Lors messire Yvein luy va dire:
« Or congnoissés donq que vostre ire
N'est a la myenne acomparee,
Car estre pouvés reparee
Par chevalliers de ce pareil [l. paril].
Vous dis je verité? - Oÿt,
Dit elle. Mes qui seront ceulx?
Je n'en conneux onques que deux
Qui azassent pour me deffendre
85a.3608
Contre troys batailles emprandre.
- Comment? fait il. Ung contre troys?
- Oÿ, telz en sont les octroys:
Troys sont qui tritresse me clament.
- Et qui sont ceulx qui tant vous ament,
Dont l'ung d'eulx si hardi seroit
Que troys combatre en ozeroit
Par [l. Por] vous saulver et garentir?
- Je les vous direy sans mentir:
L'ung s'appelle messire Yvein
Et l'autre messire Gauvein;
Pour l'ung de ses deux suis a tort
Demain livree a la mort. »
Alors il conneut la pucelle;
Si luy dit: « A! ma demoiselle,
Vous n'aurés mal de tout demain
Par deffault de messire Yvein
Ne sans luy point vous ne maurez [l. mourez],
85b
Car demain armé le verrés
Et pour vostre honneur combatre
Contre troys, voire contre quatre.
Jadys me saulvastes la vie,
Dont de vous servir ay envye.
Mes qui sont ceulx qui en prison
Vous ont mys et de traÿson
Faulcement vous ont appellé,
Dont vostre honneur est foullee?
- Puy qu'il vous plait que je le die,
Vray fut que ne me feignis mye
De vous aider en bonne foy.
Et pour le grant pourchaz de moy,
Ma dame a mary vous receut;
Mon conseil et mon loz en creust.
Et, pour ce que avés failly
Au terme, l'on m'a assailly
Et reprouché que j'ay deceue
86a.3658
Ma dame, qui tropt m'avoit creue.
Tout ce a fait son seneschal,
Et grant envye me pourtoit
Pour ce que ma dame creoit
Mes parolles de maint affere;
Sy pensa comme il pourroit fere
Qu'elle eust encontre moy courroux.
Si vint en salle devant tous
M'accuser que l'avoys traÿe,
Et je n'eust conseil ne aÿe
Fors moy seulle, qui bien savoye
Que traïson faicte n'avoye
Ne de nul secret decelee.
Si respondys a la voullee,
Tout meintenant, sans conseil prandre,
Que je me feroye deffendre
Par ung chevallier contre troys.
86b.3676
Mes il ne fut pas si courtoys
Que il les daignast reffuzer;
A mon mot me prit sans glozer.
Illecques par le bec me print
Et mon offre a luy retint;
Si me convint guage bailler
Que j'aroye ung chevallier
Qui en ce danger se mectoit [l. mectroit]
Que contre troys il combatroit;
J'eux respit de quarante jours.
Pendant ce temps j'ay fait meins tours
Pour messire Gauvein trouver
Ou vous, mes n'ay sçu arriver
En lieu ou j'eusse des novelles
De vous deux qui me fussent belles.
La court du roy est moul troublee,
Car ung chevallier a emblee
La reyne, dont le roy se meurt.
87a.
Toute la court celle part queurt;
Les chevalliers sont tous aprés,
Qui la poursuyvent fort de pres,
Jusques ilz l'auront retrouvee.
Toute la verité prouvee
Vous ay de ma fortune dicte.
Demain mourray de mort depite,
Et serey arse sans respit
Et tout pour vous faire despit. »
Il respondit: « Ja Dieu ne pleze
Que pour moy aiez nul mesaize;
Tant que je vive, ne mourrés,
Car demain certes me verrés
Employer toute ma puissance
Pour vous mectre a delivrance.
Mes de me nommer ne vous chaille
A nul qui voie la bataille!
Car pas ne veult qu'on me cognoisse.
87b.3724
- Certes, sire, pour nulle anguoisse
Vostre nom ne descouvrirey.
Ainsois la mort en souffrirey,
Puys que vous le voulés ainsi.
Et tres humblement vous mercy
De vostre hardie pronmesse.
Je ne veult que si felonnesse
Bataille soit pour moy emprise.
Il vault mieulx qu'on fasse justice
Sus mon corps que pour me venger
Vous soiez en ce grant danger.
- A, dit il, ma tres doulce amye,
Vostre parler ne me plait mye.
J'aymeroie mieulx plus chier morir
Que vous laisser a secourir
A nul besoing ne [l. que] vous aiez.
Et pour ce ne vous esmayés,
Car je vous prommectz et octroys
88a.3754
Qu'ilz en seront vaincus tous troys.
Asseurés vous et ne plorez:
Demain a temps me reverrés.
A Dieu! Pour anuyt je m'en voys. »
Lors point, se remet au boys.
« Sire, dit elle, Dieu vous doint
Hostel, car icy n'en a point!
Je prie a Jhesus qui vous guart. »
Et messire Yvein s'en part,
Et le lyon tousjours auprés.
Tant ont erré qu'ilz vindrent pres
88b.3765
De l'hostel d'ung riche baron
Qui cloz estoit tout environ
De bons murs tres espoix et haultz,
Tant qu'il ne creignoit nulz assaulz;
Mes dedans n'y estoit remeze
Nnulle [l. nulle] maison qui ne fut reze
Par la force de la perriere
Que l'on y gectoit par derriere,
A grant force de manguoneaulx
Qui passoient sus les cryneaulx
Et affondroient les maisons.
Assez en saurés les raisons
Icy aprés, quant temps sera.
Messire Yvein tout droit tira
Son chemin devers le recet;
Et voysi varletz plus de sept,
Qui l'ont veu; si ont avallé
Le pont et sont vers luy allé.
89a.3781
Mes du lyon, qu'avés luy voient,
Grant doubte ont, si s'en esfroyent;
Si luy ont prié qu'il luy plaise
Que son lyon la dehors laisse,
Car ilz ont trop grant peur de luy.
Il leur dit: « Qu'il n'y ait nulli
De vous qui ait du lyon peur!
Vous en pouvés estre asseur
Tant que je serey de luy prest;
Laissés le moy venir aprés,
Car de mon lyon vous asseure. »
Et ilz respondent: « En bonne heure! »
A tant son [l. sont] ou chastel entrez
Et vont tant qu'ilz ont rencontrez
Chevalliers et dames venans
Et demoizelles advenans,
Qui de son chevail le descendent
Et a luy desarmer entendent;
89b.3801
Si luy dient: « Bien soyés vous
Beau sire venu entre nous,
Car nous vous vouldrions honnorer
Tant qu'il vous plairra demeurer;
Seans nous vous ferons honneur
Comme a nostre propre seigneur. »
Si le recuillent a grant joye.
Ung riche mantelet de soye
Les dames sus son doz ont mys,
Comme l'on faisoit aux amys.
Chescune d'elles le conjoye.
Mes tost aprés celle grant joye,
Lermes et pleurs par le chastel
Commensent, avec deul mortel;
Dont s'esbayt messire Yvein,
De veoir joye et deul tant soudein
Faire en icelle maison.
Si mist le seigneur a raizon
90a.3827
En luy disant: « Mon tres doulx sire,
Plaist vous le vray et me dire
Pour quoy l'on rit seans et pleure
Meimement a chescune heure? »
Alors le seigneur luy respond:
« Mes gens de vous veoir joye font
Et tant en vous preignent lyesse
Qu'i en oblient leur detresse.
- Quelz destresses ont dont voz gens?
Dyt messire Yvein le gens.
- C'est, dit le seigneur, du mauvés
Geant mauldit, faulx et parvers,
Qui voulloit que je luy donnasse
Ma fille, qui de beaulté passe
Toutes les pucelles du monde.
Ce faulx villein, que Dieu confonde,
A nom Arpin de la Montaigne;
Il n'est jour que du mien ne preigne
90b.3851
Tout ce que il en peult actaindre.
Pour quoy nul ne peust tant pleindre
Que je foys, ne deul demener;
J'en suys pres que au fourcener,
Car six filz chevalliers avoie,
Plus beaux au monde ne savoie;
Se geant les m'a tous six pris,
Et si en a les deux occis
Et demain occira les quatres
Si mon corps ne les va combatre
Pour mes quatres filz deslivrer,
Ou que je luy aille livrer
Ma fille, que il baillera
Aux plus laitz varletz qu'il ara,
Car plus n'a cure de la prandre.
Se deul demain me fault atendre,
Si Jhesus Christ ne me conseille.
Pour ce n'ayés mye merveille,
91a.3871
Bon chevaillier, si nous plorons.
Mes pour amour de vous muons
Noz complexions tres piteuses
Et feignons pencees joieuses,
Car moult est villein qui atrait
Preudom et joye ne luy fait,
Et vous me resemblés preudhomme;
Pour quoy je vous ay dit la somme
De mon meschief et ma detresse,
Car en maison ne fourteresse,
Ne m'a riens laissé se geans
Fors ce que vous voyez seans. »
Messire Yvein bien escouta
Ce que son hoste luy conta,
Si luy dit: « Mon hoste, je suys
Tres desplaisant de voz ennuitz,
Mes d'une chouse me merveil,
Que vous n'en avés pris conseil
91b.3899
En la maison du roy Arthus,
Ou tant chevalliers de vertus
Sont et en peult l'on la trouver
Qui sont prest d'eulx esprouver
Et mectre leurs corps en enffors
Encontre des geans plus fors
Que n'est Arpin de la Montaigne,
Ne en toute la Grant Bretaigne.
- A! dit le seigneur, j'ay tout fait
Ce que vous dictes par effect,
Car j'ay des bons amys leans
Qui bien me seroient seans;
Mes ores je n'en puys finer,
Dont il me fauldra mal finer.
Saichés que messire Gauvein
De ma fenme est frere germain,
Mes il est en estrange terre
Pour la reyne Genyvre querre,
92a.3911
Que ung chevallier a emblé;
Et pour ce toute l'assemblé
Des bons chevalliers de la court
Sont aprés, chescun y acourt.
Ne fut pour ce, il fust icy,
Ja n'eust de ce jaiant mercy,
Car je le sens a si tres preux
Que, pour sa niepce et ses nepveux,
Il fust venu sa grant alleure
Quant il eust sceu ceste aventure;
Il n'en scet riens, dont fort me griefve,
A peu que le cueur ne m'en criefve. »
Quant messire Yvein entend
Secy, a souspirer se prent
Et luy respont: « Beau sire chier,
Je me mectroye voulentiers
En peril pour vostre querelle,
Mes que j'eusse vraye novelle
92b.3938
Que le geant deut le matin
Prandre droit icy son chemin,
Car croyés, pour vray le vous dys,
J'ay promys d'estre a mydy
Au pin soubz la fontaine belle
Pour secourir une pucelle. »
Lors le mercia le preudon
Plus de sept foys en ung randon
Et tous ceulx qui dans l'ostel
Estoient luy en firent tel.
A tant sault d'une chambre hors
La pucelle, gente de corps.
Beau visaige eust et plaisant,
Mays moult estoit coie et taisant,
Tousjours vers terre tenoit l'eul;
...*
Sa mere luy estoit decoste,
Qui la veult monstrer a son hoste
Affin que pitié luy en print.
93a
La pucelle devant luy vint
Pour a genoulz s'umylier;
Mes le tres gentil chevallier,
Qui tant est preux et debonnaire,
Ne voullut secy suffrir faire
Et la relieve maintenant,
Disant: « Ce n'est pas advenant
Que a mes piedz se mecte en vein
La seur de messire Gauvein
Ne sa niepce; Dieu me deffende
Que tant d'orgueul en moy s'estende!
Je ferey pour elle bataille
Au jayant, comme qu'il en aille,
Se le matin par ycy vient;
Mes pas mentir ne me convient,
Car il fault que a midy soie
Au pin, ou pour riens ne fauldroye,
Car c'est l'affaire pour tout voir
93b.3990
Le plus grant que je puisse avoir;
Mes s'il vient matin, je vous jure,
Je le combatrey, soyés seure. »
Par ytel cy le leur prometz,
Dont en grant espoir les remetz;
Tous ceulx de leans l'en mercient,
Car en sa prouesse se fient:
Moult leur semble preux et vaillant
Et voyent son lion saillant,
Qui ainsi doulcement se gist
Les luy comme ung brachet fist.
Pour experance qu'en luy ont
Se confortent et joye font,
Ne oncq puys deul ne demenerent.
Quant heure fut, si l'enmenerent
Coucher en une chambre clere;
La belle pucelle et sa mere
Furent eulx deux a son coucher;
94a.4012
Moult le tindrent, celle nuyt, chier
Et encor plus beaucoup l'eussent
Tenu cher si sa bonté seussent
Et la valleur qui est en luy;
Mes l'on ne congnoissoit celluy
Qui demein eulx et leur mesnaige
Gectera tout hors de servaige.
Celle nuyt, leans repouzerent
Seulletz, car aultres n'y ozerent
Gesir. Le matin adjourna
Et messire Yvein s'atorna
Tout seul, car nul n'oza entrer
Leans ne a son huys hurter,
Pour le lyon qu'ilz redoubtoient,
Jusques a tant que ouvrir ouyent
La chambre quant la defferma.
A l'eure y vint et si l'arma
La belle a qui il fit promesse,
94b.4023
Puys le mena oÿr la messe.
Ouÿe l'eut, ung peu atend,
Mes le geant venir n'entend,
Si voit qu'il passe son repit.
Doullant est; au seigneur a dit
Que force est que il s'en voise
Et luy prie qu'il ne luy poise,
Car de partir a grant besoing
Pour ce que le lieu est bien loing.
Alors va tout froidir le cueur
A la belle, tant a grant peur;
Si commence fort a plourer,
En luy priant de demourer;
A genoux se met et luy prie
Que il ne parte encor mye,
Mes actende ung bien petit
Et que soit a l'apetit
De son oncle, que tant il prise.
95a.4062
Alors luy est grant pitié prise
Quant il voit qu'elle le reclame
De par l'homme que plus il ayme.
Or pencés s'il est anguoisseux
Et en cueur triste et courrousseux,
Car pour tout le regne de Tarse
Ne vauldroit que l'autre fut arse,
Car s'il n'y pouvoit estre a temps,
Il sourtiroit hors de son sens;
D'aultre part, il a grant detresse
Quant il pence en la gentillesse
Messire Gauveyn, son amy;
A peu que ne luy fent parmy
Le cueur, quant demeurer ne peult.
A marcher commence et se meut,
Puys s'arreste en ung moment;
Il remarche et puys atent
Et reguarde par la fenestre,
95b
S'il pourra ouyr ou congnoistre
La venue de se geant,
Qui tropt pour luy va delayant;
Et la pucelle esploree
Le suit, toute deschevellee.
Il vouldroit a l'heure estre mort.
Lunecte luy vient a remort
D'ung costé et l'aultre aussi.
Helas! Il est en grant soucy.
Comment messire Yvein combat
Arpin le jaiant qu'il abat
Par terre mort et estendu,
Persé, dessiré et fendu,
A l'eide de son bon lion,
Qui d'or valloit ung million.
En ce pencer et en se soing
Ou il est, entend de loing
96a.4082
Le trac d'Arpin, qui fait fremyr
Tout le terrouer a son venir.
Les quatre freres amenoit;
Sus son col ung levier tenoit,
Gros et carré, agu devant,
Dont il les poulsoit moul souvent;
Les pouvres n'avoyent vestu
Sus eulx qui vaulsist ung festu,
Fors chemises salles et ordes;
Et avoient lyés a cordes
Piedz et meins sus quatre ronssins,
Mesgres, sans celles ne coussins,
Par les cues noués tous quatres.
Ung nein ne les faisoit que batre
Par derrier, tant qu'ilz en seignoient;
Ainsi ses nobles gens menoient
Le geyant avecques son nein,
Tant que ilz vindrent en ung plein
96b.4104
Qui estoit devant le portal.
Alors fit retentir le val
Du grant cry que le jayant crie
Au seigneur que il le deffie:
Ses filz occira s'il ne baille
Sa fille a sa guarsonnaille,
Car il ne s'i veult aviller;
Des guarsons ara ung millier,
Poulleux, plein de roigne et tous nuz,
Qui d'elle seront meintenus.
A peu que le preudon n'enraige,
Quant ost parler de putenaige.
Le povre preudomme chetiz
A moult grant pitié de ses filz;
Si destort ses meins et suspire;
Alors luy commensa a dire
Messire Yvein, le franc, le seur:
« Sire preudomme, n'aiez peur!
97a.4130
Ja Dieu secy souffrir ne veuille,
Que se geant, qui tant s'orguille,
Ait pouvoir dessus vostre fille!
Trop la lendenge et aville.
Se seroit piteuze aventure
Que une si belle creature
Et de si hault lignaige nee
Fust a guarsons habandonnee.
A coup, que j'aye mon cheval!
Faictes le pont dessendre aval;
Je veult le geyant assaillir. »
A ce mot, luy ala saillir
Au col de joye la pucelle,
Quant elle ost celle novelle.
Alors elle se travailla
Le bien armer, puys luy bailla
Son escu et, aprés, sa lance;
Le seigneur son cheval avance.
97b.4153
Quant bien et bel atourné l'ont
Et dessendu a bas le pont,
Que riens n'y fault, il devala
Embas et au geant alla.
Messire Yvein armé s'en yst,
Mes aprés luy ne remainsist
Le lyon en nulle maniere.
Ceulx du chastel font tous priere,
Les ungs debout, les aultres assiz,
Que le geyant y soit occis
Devant qu'il parte de la place.
A Dieu prient qu'einsi se fasse
Et que le chevallier deffende
De mort, et sein et sauf le rende.
Le geyant voit messire Yvein
Venir, si luy crie soudein:
« Meschant, sil qui t'amena sa
De la mort bien te menassa;
98a.4177
Car je te jure par mes yeulx
Que venger ne se pouvoit mieulx
De toy que de t'envoier cy,
Car tu n'auras aultre mercy
De moy que de la mort actendre,
Et puys aprés te ferey pendre
Avec ses quatre, soye seur,
Et tout par despit de leur seur. »
Messire Yvein, qui ne le doubte,
Des esperons son destrier boute,
Disant: « Je ne te creins en rien.
Faiz ton debvoir et moy le myen,
Et ses parolles fieres laisse. »
A l'heure son destrier eslaisse,
Car il luy veult faire du pys
Qui pourra; si le fiert au pis
Ung coup au venir de sa lance.
En cher n'entra, mes il balance,
98b.4189
Car il eust vestu une pel
De serpent; si haulce son pel
Et le laisse dessendre aval,
Si fiert la crouppe du cheval,
Dessendant par dessus la queue;
Le cheval n'eust mal, mes il rue.
Ce geant, qui riens ne creignoit,
Souvant armer ne se deignoit
Fors de ce cuir, qui estoit fort;
Et messire Yvein, qui a mort
Le het, luy donne ung cop d'espee
Sus sa joue, qu'il a couppee,
Dont le geant [de] deul tressue;
Si a reaulcé sa massue
Et fiert messire Yvein en l'escu,
Tant que bien pres a abatu
A terre luy et le destrier,
Tant fut le coup pesant et fier.
99a.4211
Alors le lyon, de grant force,
Au geant acourt et s'avance
Sus luy, tant qu'a ses dens luy tranche
Une partie de la hanche,
Dont le sang tumbe sus le preau;
Le geant crie comme ung veau,
Car moult l'a [le] lyon grevé;
A deux mains a son pel levé
Et cuyde ferir, mes il fault,
Car le lyon fist ung grant sault,
Si pert son coup et chiet en vein
Quasi dessus messire Yvein,
Mes l'ung ne l'aultre ne blessa.
Lors messire Yvein entasa
Ung coup, ains qu'il l'eut reguardé,
Que son espieu luy a lardé
Par le corps, tant que l'alemelle
Luy passa parmy la mammelle,
99b.4235
Jusques au fin parfont du foye;
Et le geyant a l'heure ploye
Et chiet et, quant il fut a terre,
Ung cry jecta comme tonnerre.
Ceulx du chastel qui l'ont veu choir
Courent tous a bas pour le veoir.
Le seigneur mesme y acourt
Et toutes les gens de sa court;
Aussi font la fille et la mere;
Or sont joyeulx les quatres freres,
Qui tant avoient maulx souffers.
De messire Yvein sont sers,
Mes pour rien qui peust advenir
Ne le peuvent plus retenir;
Tous luy prient de demeurer
Et leans ung peu sejourner,
Mes certes plus l'on ne pourroit
Le retenir - plus toust morir! -,
100a
Car il a affaire aultre part;
Si point le destrier et s'en part;
Mes avant il volut prier
Au predhomme et suplier
Que ses quatres filz et le nein
Voissent a messire Gauvein
Et que se fait luy soit conté;
Car pour noyent fait la bonté
Qui ne veult qu'elle soit seue.
Ilz ont dit: « Pas ne sera tenue [l. teue]
Ceste promesse en nostre endroit;
Aultrement ne seroit pas droit.
Mes par quel nom vous nommerons
Quant vers luy venus ilz seront [l. nous serons]? »
Et il respond: « Dire pourrés
...*
Que le chevallier au lyon
Salut luy mande ung million.
Et sus ce point adieu vous dys,
100b
Car la me fault estre a mydi
Et certes tres fort je m'esmaye
Que icy tropt demeuré n'aye,
Car ains que mydi soit passé
J'aurey des affaires assés. »
Comment la pucelle Lunette
Estoit sus le feu toute preste
A bruller; mais voy si, le cours,
Yvein, qui luy vient au secours,
Et son lion, qui tost dessirent
Troys chevalliers, que au feu myrent.
Et en se disant il se meut,
Tant que cheval pourter le peult,
En tirant devers la chapelle;
La voye fut droicte et belle
Et il la seut moul bien tenir.
Mes avant qu'il y peult venir,
En avoit ja le bourreau traicte
101a.4312
La jente pucelle Lunecte,
Et avoit desja esté mise
Toute nue en sa chemise.
Au pillon lier la voulloient
Ceulx qui accusee l'avoient,
Sans que plus nul pense qu'a l'heure
Ame du monde la secueure;
Le bourreau bendé l'avoit
Et, quant messire Yvein la voit,
En ce point fort luy ennuya.
Moult grant fiance en Dieu a
Que a ce point luy aideroit
Et que de son party seroit;
Aussi au lyon moult se fie,
Qui l'aymoit fort, je vous affie.
Vers la presse tout eslaissés
S'en va criant: « Laissez, laissez
La demoizelle, gens maulveses!
101b.4332
Il n'est droit que en ces fourtreses
Soit mise, car forfait ne l'a. »
Et la grant presse sa et la
Se despart pour luy faire voye.
Bien a desir que toust la voye
Lunecte, qui est presque morte,
Affin qu'elle se reconforte.
Toutes les dames du chastel
Pour elle sont en deul mortel
Et ploroient amerement,
Disant: « Helas! Dieu voirement
Nous a meintenant obliees;
Jamés plus ne serons liees.
Lunecte estoit le remede
En tous noz affaires et eide.
Par elle chieres nous tenoit
Ma dame et si nous donnoit
De bons vestemens et habitz,
102a
Banchiers, couvertes et tapiz.
Mal ait sil pour qui la perdon,
Jamays n'ayt il de Dieu pardon!
Plus ne sera qui pour nous die
A ma dame par gailliardise:
" Donnés a telle preudefemme
Une robe, car sus mon ame
Elle sera bien emploiee."
Alors elle estoit envoyee. »
Ainsi se desmentoient celles;
Messire Yvein estoit entr'elles,
Qui bien oust toutes leurs complainctes,
Lesquelles n'estoient pas feinctes;
Et voit Lunecte agenoullee
En sa chemise despoullee,
Qui confession avoit prise
Et de ses pechés pardon quize
Et l'aide de Dieu reclamee;
102b.4386
Et sil, qui moult l'avoit aymee,
La prent et la lieve amont,
Et en la levant dit: « Ou sont
Ceulx qui vous blasment et acusent?
Si la bataille ne refusent,
A moy l'aront sans nul esmoy.
Ou sont ilz? Or monstrés les moy.
- Bien viengnés vous a mont besoigin [l. mon besoing]!
Se dit elle. Les faulx tesmoings
Sont delez moy tous apprestés.
Si vous eussiez plus arrestés,
L'on eust fait de mon corps toust sandre.
Venu estes pour me deffendre,
Et Dieu le pouvoir vous en doint,
Ainsi comme de tort n'ait [l. n'ai] point
De ce blasme dont suis nottee. »
Ceste parolle a escoutee
Le seneschal, et ung sien frere;
103a.4406
Si dit: « Maulvaise guarse, avere
De veoir dire et de mentir large!
Moult est fol sil qui prent la charge,
Pour ton railler, d'ung si grant faix;
Moult est le chevallier mauvés,
Plain de grant orguel et d'effroy,
Qui se vieut mectre en tel conroy,
Tout seul pour conbatre troys.
En mal lieu s'est venu embatre.
Je luy loue qu'i s'en retourne
Ains que la perte sus luy torne. »
Messire Yvein, qui s'ennuye,
Luy dit: « Qui a peur, si s'en fuie!
Point je ne creins voz troys escuz,
Sans ferir ja les voys veincuz.
Me cuydes tu si affecté,
Qui me sens fort sein et heté,
Que la plasse ainsi te lesse?
103b
Encor ne me tiens en ta lesse;
Petit j'estime ta menasse.
Ains te commande que tu fasse
La demoizelle tenir quicte
De ce que ta langue mauldicte
L'a accusé villeinement;
La demoizelle point ne ment,
Elle m'a juré sus son ame
Que traïson envers sa dame
Ne fit oncq, ne dit, ne pensa.
Et je l'en croys pour vray. Or sa,
Je la deffendrey a bon droit.
Si vous estes troys orendroit,
Nous sumes troys pareillement,
Car j'ay Dieu tout premierement,
Puys le droit et je y suis joinct;
Ainsi je n'ay d'aide besoing:
Contre vous troys me deffendrey
104a
Et hardiment vous assauldrey.
- Voire, dit il, mes ung lyon
Tu ameines pour champion.
- L'aide [de] mon lyon ne quiers,
Dit il; mes si tu le requiers,
Il se deffendra de toy bien;
De ce ne me foys fort de rien. »
L'aultre dit: « Quoy que en diras,
Tont [l. ton] lyon reculer feras.
Fais le doncq en arrier ester,
Nous n'avons plus si qu'arester,
Ou tire ton chemin en l'eure;
Mourir la ferey sans demeure,
Car elle a trahi sa dame
Et, pour ce, en feu et en flamme
Luy en sera rendu merite.
Plus ne fault faire l'ipocrite. »
Il respond: « Tu ne dys pas veoir.
104b.4462
Dieu me garde bien de mouvoir
D'yci que delivré ne l'aye! »
Lors dit au lyon qu'il se traie
Arrier et tout en paix se gise;
Et il le fait a sa devise,
Et s'est ung peu arriere traict;
Si ont laissé parolle au plait.
Ycy devise la bataille
Qui moult fut cruelle sans faille,
Car avant que les faulx menteurs
Et desloyaulx accusateurs
Fussent tous vaincus et deffaitz,
Messire Yvein soustint grant faiz
Et son lion fut fort blessé,
Dont Yvein est plus courroussé.
105a.4469
Et les chevalliers s'entresloignent.
Tous troys vers luy ensemble poignent,
Et il vient contre eulx le pas,
Car desreer ne se veult pas
Aux premiers coups ne anguoisser.
Les lances leur laisse froisser
Et la sienne il retint sayne;
De son escu leur fait quintaine,
105b.4477
Si a chescun sa lance fraicte
Sus luy. Puys a sa pointe faicte,
Tant que d'eux ung arpent s'esloigne;
Mes tost revient a la besoigne,
Car il n'eust cure de sejour.
Le seneschal a son retour
Devant ses deux freres ateint:
Sa lance sus le corps luy fraint;
A ce coup l'assena si bien
Qu'a terre le mect maulgré sien;
La jeust grant piece estendu.
Aux aultres deux a entendu
Tandys que l'aultre est gisant;
Si les alla petit prisant
Et leur donne de moult grant coupz
Par sus heaulmes et sus coulz.
Et se deffend d'eulx si tres bien
Que du sien ilz n'en pourtent rien;
106a.4497
Mes le seneschal se relieve
Debout, sus luy court, dont le griefve.
Le lyon, qui tout se regarde,
De luy aider plus ne retarde,
Car mestier en a, se luy semble;
Et les demoiselles ensemble,
Qui Lunecte de bon cueur ayment,
Pour elle Dieu moult fort reclament
Et luy requierent doulcement
Qu'il la deslivre de tourment
Et son chevallier ne soit mys
Au bas de ses troys ennemys.
Le lyon, d'aultre part, q [l. qui] voit
Son amy, que fort on grevoit,
Se commense a herisser
Et sa cue en hault dresse [l. dresser];
Si ne peult plus illec actendre
Qu'il n'aille son amy deffendre,
106b
Et s'en va le cours meintenant
Se mectre au tournoiement;
Et est tout premier acoru
Au seneschal, qu'il a feru
Si fort de sa pacte es mailles
Qu'il luy a fendu les entrailles;
A l'aultre l'espaulle et cousté
Luy a tout rompu et hosté.
Alors ilz tumbent et se toillent
Et par leurs sang se voultrent et mouillent;
De combatre plus ne leur chault.
Dessus le tiers le lyon sault;
Messire Yvein, pour menasser,
Ne l'en peult oster ne chasser,
Car le lyon congnoit et scet
Que son maistre point ne le het;
Si se met par grant hardiesse
Sus luy, sans creindre qu'il le blesse;
107a
Mes il receut ung coup d'espee,
Tant qu'il luy a presque coupee
Une oreille jusqu'au serveau.
A messire Yvein ne fut beau
Quant il voit son lion blessé;
Il s'est a l'heure courroussé
Et hericé comme ung tor;
Lors l'espee nue luy court
Dessus si furieusement
Qu'il l'eust mys bas en ung moment,
Soubz luy, jusqu'a crier mercy.
Et quant il eust tout fait secy,
Si le prent et le fait couller
Au feu ou l'on devoit bruller
La gente pucelle brunete,
Qui du cas est absoulte et necte.
Les aultres deux traistres couars
Au feu gecta; tous troys sont ars.
107b.4559
Et Lunecte est delivree,
Qui estoit a la mort livree;
Si l'a messire Yvein prise
Par la main et puys l'a remise
Entre les mains de sa maistresse,
Qui en eust joye et liesse
Et la receut benignement,
Car servir l'avoit loyaulment,
Combien que les accusateurs,
Par faulx rapportz, comme menteurs,
L'eussent mys en sa malle grace;
Tout fut rabillé en la plasse.
La dame, qui voit le beau port
Du chevallier, desiroit fort
D'en savoir l'estre et le nom,
Car geste a de grant renon.
Las! C'estoit sil dont elle avoit
Le cueur, mes pas ne le sçavoit.
108a
Elle avoit veu par effait
Le hardement qu'il avoit fait
Et le mercie pour Lunecte,
Qu'il avoit delivree necte,
En luy priant que il luy plaise
Venir prandre en son hostel eze
Jusques luy qui estoit lassé
Et son lyon tres fort blessé
Fut guery et que bonne chiere
Aroit. Il respond: « Dame chiere,
De mon corps, comme que il voise,
Ne me chault, mes moult fort me poise
De mon lyon plus que de moy,
Qui est blessé, dont j'ay esmoy.
- Et pour ce, demeurés icy,
Dit la dame. - Vostre mercy,
Dit il, je ne le pourroys fere,
Car j'ay empris ung tel affaire
108b.4581
Que d'errer je ne cesserey
Jusques ad ce que je sarey
Que la dame m'ait pardonnee [l. pardonné]
A qui j'ay tout mon cueur donné.
Quant passé sera son courroux,
Lors cesseront mes travaux tous.
- Certes, dit elle, se me poize;
Je ne tiens la dame a courtoise
Qui ainsi mauvés cueur vous porte.
Elle ne deust fermer sa porte
A chevallier de vostre pris
Se trop ne luy aviés mespris.
- Dame, dit il, puys qu'il luy plait
Le faire ainsi, ne m'en desplait;
Je n'en puys parler plus avant,
Fors quant je luy seray devant,
Car nul n'en set riens s'elle nom.
- Or me dictes doncq vostre nom.
109a.4599
Je vous requiers que le me dictes
Et puys vous en tournerés quicte.
- Quicte, ma dame? Non feroye;
Plus doys que paier ne pourroye.
Pourtant je ne vous veult celer
Que je me foys appeller
Le Chevallier au bon lyon;
Pour l'heure ne porte aultre nom;
Je veult que ainsi on m'apelle. »
Alors luy respondit la belle:
« Onques se chevallier ne vis
Ne a nul nommer ne l'oÿs.
- Dame, par ce savoir pouvés
Que d'armes suis peu esprouvés. »
Encor la dame de rechief
Luy dit: « S'il ne vous estoit grief,
De remanoyr vous prieroie.
- A! ma dame, je ne pourroye
109b.4617
Jusques acertené je fusse
Que le gré de ma dame eusse.
- Or alez doncq a Dieu, beau sire,
Que vostre travail et martire
Puysse toust retourner en joye,
En luy priant qu'il vous convoye.
- Adieu, ma dame, tout soef
Dit il, vous retenés la clef
Du coffre la ou vous avés
Mon cueur, mes pas ne le savés. »
Atant s'en part a grant enguoisse;
Et n'y a nul qui le congnoisse
Fors Lunecte tant seullement,
Qui le convoya longuement.
Mes il luy prie toutesvoye
Que si secrecte elle soye
Que par elle ne soit point seu
Le champion qu'elle a eu;
110a
Mes quant elle verra son point
A propos, de ne faillir point
De le remectre en la grace
De sa dame, ou longue espace
Ne pourra en ce monde vivre.
Elle dit: « Tenez moy pour yvre
Si en se cas suis paresseuse;
Je n'en suis que trop curieuse.
Ne vous esloignés de ses lieux,
Car en brief je vous ferey mieulx. »
Et il la mercie cent foys;
Luy disant adieu, entre au boys,
Doullant, car son lion se deult
Tant fort que suyvre ne le peult.
Comment messire Yvein enmeine
Son lion, qui grant deuil demeine
Pour sa plaie, qui luy fait mal;
Si l'a mys dessus son cheval,
110b
Entre la teste et l'arsson,
Et chevaucha en tel fasson
Qu'il arriva en ung chastel
Ou il fut receu bien et bel.
Or escoutés comme humein
Luy fut alors messire Yvein.
De son cheval est dessendu,
Puys a son escu despendu;
Si fit dedans une lictiere
De mousse et de l'herbe de fougiere;
Puys y a son lion couché,
De son cheval l'a approuché
Et, par sa gant force, d'aval
L'a ainsi mys [sus] son cheval,
Entre l'arson et les oreilles.
Il estoit lassé a merveille,
Mes, se non obstant. remonta
Et au chemin se rebouta.
111a
Tout bellement ainsi le porte
Jusques il vint devant la porte
D'une maison forte et belle;
Fermee estoit, si appella,
Et ung pourtier ouverte l'a
Aussi toust que il appella,
Luy disant: « Je vous foys presant
De sest ostel, qui est plesant,
Se il vous y plait a dessendre.
- Ceste offerte veul je prandre,
Car certes j'en ay moult besoing;
Je suys lassé et viens de loing,
Et mon lyon, qui est blessé,
Est encor plus que moy lassé. »
Atant a la porte passee;
La fut la megnie amassee,
Mes, pour le lyon, la main tendre
Nully n'oza pour le dessendre.
111b
Messire Yvein se dessendit
Tout seul et puys les mains tendit
Au lyon, que tres doulcement
Il dessendit sus le pavement,
Pour ce qu'il le tenoit moul chier;
Mes nul n'en oze aproucher
Jusques atant qu'il leur prommet
Seureté. Lors chescun y met
La main; si ont son cheval pris
Et l'ont dedans l'estable mys,
Et puys aprés, comme ilz doibvent,
Ses armes preignent et reçoivent.
La dame de leans a sceue
La novelle, si est yssue,
Le seigneur et ses filz aprés;
Si se sont tous aprouchés pres
De luy pour le cherce [l. chercer] et voir
Et doulcement le recepvoir.
112a.4683
Hebergé l'ont a moult grant joye.
Et affin que grant bruyt il n'oie,
En une chambre loing de gens
L'ont mys; si sont tous diligens,
De le bien servir ont soucy,
Et luy et son lyon aussi.
Deux pucelles leans avoient
Qui de sirurgie savoient;
Le lyon virent, qui seignoit;
Mes messire Yvein le tenoit.
Lors quant les pucelles ozerent
Sa plaie veoir, si le toucherent
Et luy firent tant de remede
Que il fut, avec de Dieu l'eide,
Remys en santé et tout sain,
Dont fut joyeux messire Yvein.
Mes tousjours sans cesser pensoit
En Amours, qui fort le pressoit
112b.
De chercher son appointement
Vers sa dame, ou briefvement
Il mourroit de deul et tristesse.
Amour, et jour et nuyt, le presse,
Luy disant: « Pour toy je serey;
Eyde toy et je t'eyderey. »
Messire Yvein, estant ainsi,
Conclud de requerir mercy
A sa dame par quelque voye;
Si dit qu'il se mectra en voye
Et pence qu'il s'en partira
Tout seur et au perron yra
Pour la fontayne guerroyer,
Et fera si fort fouldroier,
Venter, gresler et tant plouvoir
Que le chastel fera mouvoir,
Tant que la dame ait fet pes,
Ou il ne cessera jamays.
113a.6517
Si s'en part que nul ne le seut,
Mes avec luy son lyon eust,
Que jamays n'abandonnera
Tant que vie ly durera.
Droit au perront leur chemin tindrent
Et firent tant que ilz y vindrent;
Et lors qu'il y peut acener,
Il fit tant plouvoir et tonner,
Ne cuydés pas que je vous mente,
Car de celle grosse tourmente
Tout cuida tumber en abisme.
Je n'en sarés dire la disme.
La dame tres forment se doubte,
Si en est effree toute;
Ses murs crollent et la tour tremble;
Grant peur a que tout fonde ensemble.
Tous tel peur [eurent] qu'ilz mauldirent
Ceulx la qui premier y bastirent
113b.6539
Ne qui le chastel y fonderent,
Que aultre lieu ilz ne trouverent.
« Nous devons bien, font ilz, haÿr
Ce lieu, q'ung seul peult envaÿr
Et tourmenter et travailler.
- De se vous fauldra conseiller,
Se dit Lunecte a la dame,
Car sachés que il n'y a ame
Seans qui de vous ne se pleigne.
Pour ce, avant que pys aviengne,
Vous fault chercher ung chevalier
Qui pour vous veulle batailler,
Ou jamays ne repouzerons
En ce chastel et n'ozerons
Les murs ne la porte passe [l. passer].
...*
Voz chevalliers pour cest affaire,
Nnul [l. Nul] n'en ozeroit combat faire,
Ma dame, vous le sçavés bien;
114a.6555
Car tout le meilleur n'en vault rien.
Vous estes tres mal conseillee.
Tous les jours serés assaillie
Des or més, se vous n'y pancés.
- Mes qu'en dys tu, toy qui tant ses?
Conseille moy que j'en ferey. »
Dit Lunecte: « Je y pencerey.
Tres bien je vous conseilleroie,
Ma dame, mes je n'ozeroye.
Avec les aultres souffrirey,
Tant que, si Dieu plait, je verrey
En vostre court venir predhomme
Qui prandra le faiz et la somme
De ceste bataille sus luy.
Mes se ne sera pas meshuy.
En voz gens n'a nulle actendue
Qu'elle soit par eulx deffendue.
A que que aures n'avés trouvé
114b.6591
Le bon esperronné
Qui les troys chevalliers occit
Et Arpin, le geiant, deffit?
Il seroit bon le mander querre.
Mes tandis qu'il ara la guerre
Et malveulliance de sa dame,
Je croy que il n'y aura ame
Qui de luy aye joïssance
Se premier n'a sa bien vuillance.
Qui pourroit tant mener l'affaire
Qu'envers sa dame l'on peust faire
La paix, il combatroit pour vous,
A la fontaine, contre tous. »
La dame dit lors: « Je suis preste,
Si tu te veulx mectre en queste,
De te promectre, sus ma foy,
Et jurer, se il vient a moy,
Que je tracteray sans feintize
115a.6608
Faire sa paix a sa devise,
Au meins se faire je la puys. »
Lunecte luy respondit puys:
« Ma dame, ne doubtez en riens
Que sa paix vous ne fassiez bien,
Car j'en ay bonne esperance;
Or m'en donnés bonne asseurance.
Je la veulx avoir toutevoie
Avant que de me mectre en voye. »
La dame dit: « Et je le veux.
De grans seremens et de veux
Te ferey. » Alors luy fit traire
D'ung coffre ung bel relicquaire;
Si s'est a ces deux genoux mise
Et a la promesse promise.
Lunecte dit: « Haulcés la main,
Car je ne veulx pas que demain
M'en mectez sus ne (ne) cy ne quoy,
115b.6630
Car vous ne faicte en ce, pour moy,
Nnul [l. nul] prouffit. Pour vous le ferez!
Or sa, ma dame, vous jurés
Que du chevallier au lyon
Vous avés bonne intencion
De faire tant que il ara
Sa paix et qu'il recouvrera
L'amour de sa dame plus c'onques. »
La main destre haulsa adonques
Et la demoizelle aussi;
La promesse fut faicte ainsi.
Or a Lunecte exploicté
Tout ce qu'ell'avoit convoité.
Si commande que tost soit tret
Son pallefroy et on l'a fait.
Sus monta en joyeux semblant,
Tout bellement, soef emblant.
116a
Comment Lunette la gentille
S'en va en la forest subtille,
Feignant de bien loing chevaulcher
Pour messire Yvein sercher;
Mes chemin long ne luy fault faire,
Car elle set ou il repere.
Si l'amena a sa maistresse,
Dont au cueur receut grant liesse.
La gente pucelle s'en va
Et fit tant qu'elle trouva
Celluy que bien elle savoit
Ou trouver elle debvoit.
De bien loing Lunecte l'a veu,
A son lyon l'a recongneu;
Si vient dever luy grant aleure
...*
Que novelles luy peust compter,
Tres plaisantes a escouter.
D'aultre part, quant elle aparut
A messire Yvein, il courut
Contre la pucelle grant erre;
116b
Et tous deux ont mys pied a terre,
Il la salue et elle luy,
Disant: « Messire Yvein, moult suy
Joyeuse vous trouver si pres. »
Messire Yvein luy dit aprés:
« M'amye, me querés vous doncques?
- Ouy, pour vray, et ne fus oncques
Si joieuse puys que fus nee,
Car j'ay ma dame a ce menee,
Se parjurer ne se vouloit,
Que, tout ainsi qu'elle soloit,
Serés acourdé avec elle.
- Par mon chief, c'est bonne novelle,
Dit il. J'en suys moult resjoÿ;
Jamés ung si bon mot n'ouÿ. »
Si court la pucelle embrasser
Et fort acouller et bezer,
Luy disant: « Ma tres doulce amye,
117a.6684
Certes je ne vous pourrés mye
Reguerdonner en nulle guize
Le grant plaisir tout a devise
Que m'avés fait. Dieu le vous vaille!
- Mes vous, qui avés la bataille
Pour moy soustenu contre troys,
Dit Lunecte, comme courtoys
Les vainquites dedans leurs rens,
Dont grant mercys je vous en rens;
Pour quoy a vous suys trop tenue.
Vous verrés, a ceste venue,
Comme j'ay fait pour vostre affaire.
N'en parlons plus; laissés moy fere.
- Or alons donq quant vous plairra.
Mes dictes moy si nul sarra
Mon non, fet il; dictes le moy.
- De ce ne soyés en esmoy,
Fet elle, vous n'avés surnon
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Fors le chevallier au lyon,
Ne ma dame n'en set namplus.
Laissés moy fere le surplus. »
Ainsi s'en vont parlant tous deux,
Le lyon toujours auprés d'eux,
Jusques ilz entrent au chastel,
Ou anuyt auron [l. auront] bon hostel.
Par les rues passent tous troys
Et les gens y estoient tous quois
Pour ce qu'ilz avoient freeur
Du lion et de sa fureur (en ont).
Au palays s'en vont et dessendent.
A dessendre Lunecte entendent,
Mes n'ozent estre environ
Du bon chevallier au lyon,
Tant ont grant peur de celle beste,
Qui tant fierement tient sa teste.
La dame en oust des novelles
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Qui luy furent plaisant et belles;
Si dessend pour le recepvoir,
Car moult a grant desir de veoir
Son vizaige au descouvert,
Car armer d'eaulme et d'aubert
Estoit quant il parla a elle
Et eust delivré la pucelle.
Messire Yvein, des qu'il la veit,
Ung genoul a la terre myt,
Einsi comme il est, tout armé.
Et Lunette, dont fut aymé,
Dit: « Ma dame, relevez l'en.
Meilleur chevallier ne set l'en;
Pour quoy l'on le doit honnorer. »
La dame, sans plus demourer,
Le prent et le dresse amont,
Luy disant: « Chevallier, j'ay moult
Grant desir de faire la paix
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Vers celle par qui tant de fes
Avés souffers en grant angoisse,
Mes que la dame je congnoisse.
Or me dictes, s'il vous agree,
S'elle est en ceste contree,
Car je y mectray toute ma force.
Fut elle plus dure qu'escorce,
Je la ferey envers elle vous rendre,
Mes que son nom puysse entendre. »
Lors dit Lunecte: « Pour tout vray,
A vous en est tout le pouvoir,
Ma dame, je vous certiffie.
Voyci celluy, je vous affie,
Qui vous ayme trop plus que soy;
Et de ce prenés vous a moy:
Vous n'avés amy que cestuy.
Dieu veulle qu'entre vous et luy
Ait telle paix, en bonne amour,
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Qu'elle ne faille a nul jour!
Fourtune le m'a fait trouver
Pour ceste verité prouver.
Ne fault plus aultre chouse dire;
Dame, pardonnés luy vostre ire:
Il n'a amye fors que vous,
C'est messire Yvein, vostre espoux. »
A ce mot la dame tressault.
« A! dit elle, se Dieu me sault,
Bien m'as ores au fillé prise!
Celluy qui ne m'ayme ne prise
Me feras aymer maul gré myen.
A! tu as exploicté moult bien!
Voyrement m'as a gré servye!
Mieulx aymasse toute ma vie
Ventz et ouraiges endurer!
Et je m'ozasse parjurer,
Car tropt layde chouse et villayne
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Est d'aymer homme qui point n'eyme.
Mes puys qu'il me fault acorder,
Je ne vouldrey plus recourder
Le desplaisir et la doulleur
Que j'ay souffert pour son malleur. »
Messire Yvein veit et entend
Que son affaire a bien tend
Et que sa dame a ce s'accorde,
De luy faire misericorde.
Alors son heaulme delaisse
Et luy monstra a cler sa face,
Disant: « Puy qu'il vous plait d'avoir
Pitié de moy, vuillez sçavoir,
Ma chiere dame et tant aymee,
Que des or mes de corps et d'ame
Vous obeÿrey sans reprouche. »
A l'eure luy tendit la bouche
Et elle ne luy fit pas meins;
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Si s'entretouchent de leurs mains.
Or a messire Yvein sa paix;
Pensés [l. Penser] pouvés que onques mes
Ne fut de chouse si joieux.
De joye en lermoyent ses yeulx.
De son deuil est a chief venus,
Car il est d'elle cher tenus
Et aussi est elle de luy.
Ilz n'ont envie sus nully;
Leur desduyt est a solasser,
Parler, beyser et embrasser.
Et Lunecte a son souhet
Quant elle voit ses gens dehet,
Hors de leurs paines et tourment,
Qui tant s'entreyment maintenant
De bon cueur tres loyal et fin.
Et sus se point vous ferey fin
Du bon chevallier au lyon.
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Vostre humble Sala de Lyon,
Qui pour vous, sire, fit ceste euvre
Dit que plus avant il n'en treuve.

------------------------- FIN DU FICHIER salalion1 --------------------------------