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Version 1.1, Aout 1999

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<IDENT volpofin>
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<VERSION 1>
<DROITS 0>
<TITRE VOLTAIRE ET LA POLICE, DOSSIER RECUEILLI A SAINT-PETERSBOURG PARMI LES MANUSCRITS FRANÇAIS ORIGINAUX ENLEVES A LA BASTILLE EN 1789.>
<GENRE prose>
<AUTEUR L. Léouzon le Duc>
<COPISTE G. J. Swaelens>
<NOTESPROD>
Publié en 1867, sur la base de documents consultés au palais de l'Ermitage à Saint-Petersbourg (Y sont-ils toujours?), «Voltaire et la Police» de L. Léouzon le Duc donne une image parfois peu flatteuse de l'écrivain. Ce texte complète, et recoupe parfois, deux autres ouvrages (de l'ancien pasteur M. J. Gaberel) :«Voltaire et les Genevois» (1856) et «Voltaire et Rousseau» (1858) déjà présents sur le site de l'ABU. D'autres archives relevant de l'Histoire (générale) de France sont également évoqués.

Published in 1867, on the basis of documents consulted at the Ermitage Palace in Saint-Petersburg, "Voltaire et la Police" by L. Léouzon le Duc conveys a sometimes unflattering image of the author of "Candide". This text completes, and sometimes partly confirms, two other works: "Voltaire et les Genevois" (1856) and "Voltaire et Rousseau" (1858) written by a former cleric, M. J. Gaberel, and already available on the ABU site. Other documents relating to French history in general are also evoked. Whether these various archives are still part of the collections of today's Ermitage museum is an open question.
</NOTESPROD>
----------------------- FIN DE L'EN-TETE --------------------------------

------------------------- DEBUT DU FICHIER volpofin1 --------------------------------


VOLTAIRE ET LA POLICE

DOSSIER RECUEILLI A SAINT-PETERSBOURG PARMI LES MANUSCRITS FRANÇAIS ORIGINAUX ENLEVES A LA BASTILLE EN 1789.

AVEC UNE INTRODUCTION SUR LE NOMBRE ET L'IMPORTANCE DES DITS MANUSCRITS, ET UN ESSAI SUR LA BIBLIOTHEQUE DE VOLTAIRE

PAR L. LEOUZON LE DUC

*

PARIS

AMBROISE BRAY, LIBRAIRE-EDITEUR,
20, RUE CASSETTE

TOUS DROITS RESERVES

1867

***

TABLE DES MATIERES.

INTRODUCTION.

Manuscrits français enlevés à la Bastille en 1789 et transportés en Russie.

I. -- Manuscrits historiques
II. -- Manuscrits diplomatiques
III. -- Manuscrits spéciaux. -- Conférence secrète de Henri-le-Grand
IV. -- Manuscrits spéciaux (suite) -- Archives de la Bastille.

Voltaire et la police.

I. -- Voltaire, la police et ses éditeurs.
II. -- Voltaire, la police et ses critiques.
III. -- Voltaire, la police, ses censeurs et ses parodistes.

Essai sur la bibliothèque de Voltaire.

FIN DE LA TABLE.

IMPRIMERIE DE REGNIER-FAREZ, PLACE-AU-BOIS, 28.

***

PREFACE

Les documents qui forment la matière du présent volume ont été copiés par moi, sur les originaux, à la bibliothèque impériale de Saint-Pétersbourg. Je les avais déjà fait connaître en partie, il y a quinze ans dans un ouvrage aujourd'hui épuisé; il m'a paru utile, après les avoir complétés, de les rééditer.

En effet, la souscription récemment ouverte dans le but d'ériger une statue à Voltaire, au milieu de l'une des places publiques de Paris, a de nouveau ramené l'attention sur ce grand agitateur du dix-huitième siècle. On relit ses oeuvres, on révise les jugements portés sur lui; articles de journaux, brochures légères, livres sérieux,(1) se multiplient; avant peu, si je ne me trompe, nous verrons renaître, à propos de Voltaire, les discussions passionnées d'un autre âge.


[(1) Parmi les livres sérieux, qu'il me soit permis de signaler tout particulièrement, l'ouvrage que publie en ce moment M. l'abbé Maynard, sous ce titre: Voltaire, sa vie et ses oeuvres. Cet ouvrage est assurément le plus considérable qui ait paru jusqu'à présent sur Voltaire; il accuse une lecture immense, et se distingue par un esprit de critique où la sagacité la plus pénétrante s'unit à la plus loyale impartialité. Voltaire est là tout entier; rien de ce qui peut servir à faire apprécier son talent, à expliquer ses actes, à définir son caractère, n'est oublié. Quand on a lu l'ouvrage de M. l'abbé Maynard, on connaît Voltaire à fond; le Protée s'y dégage de ses formes multiples et se laisse étreindre, enfin, dans sa réalité complète et véritable.]


J'ai donc regardé comme un devoir de ne point laisser dans l'oubli des documents qui se relient si intimement au débat. Sans doute, ils n'embrassent qu'un des côtés de Voltaire, mais c'est le côté principal, c'est l'homme! On ne saurait, par exemple, s'en prendre à nous si le portrait moral qui en ressort est peu flatté : c'est Voltaire lui-même qui tient le pinceau.

Voudra-t-on voir dans cette publication une façon de protester contre la souscription dont il s'agit? Je ne m'en défendrai pas. Je comprends une statue de Voltaire dans une salle d'académie, une bibliothèque, un théâtre, un musée ou tout autre monument d'ensemble. Là, elle est à sa place et toute méprise est impossible. C'est l'hommage manifeste au grand écrivain. La place publique, à Paris, surtout, a d'autres exigences. Le bronze et le marbre ne devraient s'y dresser, selon moi, qu'en l'honneur d'un souverain dont le règne a marqué ou marquera dans l'histoire, ou d'un citoyen distingué par l'éclat et la fierté de son patriotisme, la noblesse et la grandeur de son caractère. En dehors de ces conditions, toute statue érigée ne m'apparaît que comme un témoignage puéril de vanité ou de flatterie. On passe cette fantaisie à une cité de province; elle serait indigne de la capitale de la France. Paris ne doit avoir à contempler, sur ses places publiques, que les images de ces hommes dont le nom s'impose non-seulement à l'admiration mais encore au respect, et dont la vie hautement digne et méritante, peut allumer l'émulation et s'offrir en exemple. Or, en est-il ainsi de Voltaire ? Voltaire, l'un des plus illustres, par l'esprit et le talent, s'est-il également signalé par l'éclat et la fierté de son patriotisme, par la noblesse et la grandeur de son caractère? J'en appelle au jugement impartial de tous ceux qui liront ce livre.

**

Les pièces relatives aux rapports de Voltaire avec la police forment un dossier spécial conservé parmi les manuscrits français originaux de la bibliothèque impériale de Saint-Pétersbourg. Ces manuscrits ont été enlevés en 1789, partie à la Bastille, partie à l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés où se trouvaient alors nos archives nationales. C'est une triste histoire que celle de cet enlèvement, et il en est résulté pour nos dépôts une perte irréparable. J'en fais le sujet d'une introduction étendue où, en même temps que je révèle le nombre et l'importance des manuscrits en question, j'explique comment le dossier concernant Voltaire est devenu la propriété de la Russie.

On sait, en outre, que l'impératrice Catherine II, grande admiratrice de Voltaire, acheta sa bibliothèque après sa mort. J'ai passé plusieurs jours au sein de cette bibliothèque déposée aujourd'hui dans une des salles du palais de l'Ermitage à Saint-Pétersbourg, prenant des notes tant sur les livres que sur les manuscrits. Après avoir mis ces notes en ordre, je les publie ici sous le titre d'Essai sur la bibliothèque de Voltaire. On y trouvera des détails caractéristiques ainsi que plusieurs indications curieuses touchant les questions qui forment l'objet principal de cet ouvrage.

**

INTRODUCTION

DES MANUSCRITS FRANÇAIS ENLEVES À LA BASTILLE EN 1789 ET TRANSPORTES EN RUSSIE

En 1789, après la prise de la Bastille, le peuple de Paris, ivre de sa victoire, et poussé d'une rage aveugle contre les odieux souvenirs que lui rappelait ce monument, le saccagea de fond en comble. Des causes d'un autre genre amenèrent un peu plus tard, le sac de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés. Or, c'est à la Bastille et dans cette abbaye que se trouvait le dépôt de nos archives nationales. Le peuple ne respecta pas plus ces papiers que les boiseries où ils étaient renfermés. En brisant les unes, il dispersa les autres et jeta même tant qu'il put de ces derniers par les fenêtres. Des masses considérables en furent emportées hors du royaume, et devinrent le butin de l'étranger.

Parmi les nations qui gagnèrent le plus à ce désastre, il faut nommer avant tout la Russie. La Russie avait alors à Paris un agent habile et éclairé, nommé Dubrowsky, lequel était d'ailleurs personnellement amateur de livres rares et de papiers curieux. M. Dubrowsky saisit avec empressement la bonne occasion que lui offrait le vandalisme des Parisiens. De tout ce qu'il put obtenir gratuitement ou tirer à peu de frais des mains de pillards ignorants, il forma une collection de près de deux mille manuscrits français, renfermant des documents de la plus haute importance pour notre histoire, et dont les doubles, pour le plus grand nombre du moins, ne se trouvent nulle part. Déplorable lacune dont souffriront, sans doute éternellement, nos archives!

La collection Dubrowsky fut achetée, en 1805, par l'empereur Alexandre, et déposée dans une salle particulière de la bibliothèque impériale de Saint-Pétersbourg, qu'elle occupe encore aujourd'hui.

Les Russes apprécient singulièrement ce trésor. Ils ne voudraient pour rien au monde en être dépossédés. En 1812, lorsque la grande armée avait déjà franchi la frontière de leur pays, craignant que, si elle pénétrait jusqu'à Saint-Pétersbourg, Napoléon ne mît tout d'abord la main sur un bien qu'il considérait, à bon droit, comme bien national, ils clouèrent les manuscrits dans des caisses, et prirent des mesures pour les envoyer, à la première alerte, au fond du gouvernement d'Olonetz, certains que personne ne s'aviserait d'aller les chercher dans cette sauvage contrée.

La salle de la bibliothèque impériale de Saint-Pétersbourg, où ils sont conservés, est belle et spacieuse. Elle forme un département spécial qu'entoure une vigilance tout exceptionnelle. Chaque soir, avant de se retirer, le conservateur en ferme la porte à clef, et sur les bouts de deux petites cordes clouées à chaque battant, qu'il noue et enduit de cire molle, il appose le cachet de la bibliothèque.

Longtemps les manuscrits français conservés à Saint-Pétersbourg, nous sont restés inconnus. Je suis le premier qui ai révélé officiellement leur existence et fait apprécier leur haut intérêt. C'était en 1846, alors que je remplissais en Russie une mission du ministère de l'instruction publique. Plus tard, en 1850, chargé d'une nouvelle mission, pour laquelle l'Académie des inscriptions et belles lettres m'avait donné ses instructions, je m'occupai de nouveau des manuscrits français d'une manière toute spéciale. Mes premières recherches et les rapports qui les ont signalées, ont servi de point de départ et comme de jalons à tous les travaux que d'autres envoyés du ministère de l'instruction publique, ont successivement entrepris dans le précieux dépôt.

Les manuscrits ont été rangés plusieurs fois sur les rayons qu'ils occupent, d'après des systèmes différents. Les chiffres et les lettres collés au dos des anciens portefeuilles en maroquin rouge qui les renferment, ont également subi des changements multipliés. Il serait donc impossible, aujourd'hui, de rapprocher les portefeuilles transportés en Russie de ceux qui restent à Paris, comme on pouvait le faire encore, il y a seulement quelques années.

Dans l'exposé qui va suivre, je rangerai les manuscrits sous trois titres: manuscrits historiques, manuscrits diplomatiques, manuscrits spéciaux.

***

I.

MANUSCRITS HISTORIQUES.

Les manuscrits historiques comprennent les documents relatifs à l'histoire générale de la France ou à certaines particularités de cette histoire. Les uns et les autres sont fort nombreux. On trouve parmi les premiers des chroniques volumineuses touchant l'état de la monarchie française, à partir des temps les plus reculés jusqu'aux règnes de Louis XIII, de Louis XIV, et même de Louis XV; une foule de Mémoires sur la généralité de chacune de nos provinces; sur leur droit et leurs coutumes; sur les finances du royaume; sur les édits, ordonnances, testaments des rois, etc. Un des manuscrits qui méritent surtout de fixer l'attention, est une Histoire de France, en 333 pages in-folio, depuis l'élévation des Guise jusqu'à la conspiration de la Renaudie, document fort rare et plein de faits curieux que l'on chercherait vainement ailleurs. Il faut ranger sur la même ligne les pièces suivantes :

Recueil de plusieurs choses mémorables, contenant différentes lettres remarquables, remontrances du parlement, mémoires et autres pièces touchant l'Histoire de France, depuis 1573 jusqu'à 1603;

Etat de la France en 1700, MS. de 377 feuillets; une vingtaine de pièces généalogiques, expliquant les alliances de nos principales familles princières; des Annotations sur l'Histoire de France de Mézerai; des Relations des années 1731, 1732, 1733, MS. de 607 feuillets; un carton contenant plusieurs bons et beaux extraits d'un livre écrit de la main de feu monseigneur le chancelier de l'Hôpital, et qui n'a jamais paru, lequel traite du comté de Flandres, du comté d'Alençon, du marquisat de Saluces, etc.;

Chronologie ancienne des papes, empereurs romains, rois de France et de Bretagne, MS. du XVe siècle, en rouleau;

Table de l'histoire de la cour de France sous chaque roi, depuis Pharamond jusqu'à Louis XIV, MS. de 247 feuillets;

Etat des traités de paix entre les rois de France et ceux des autres pays, depuis 1465 jusqu'à 1558, où l'on trouve une harangue de M. Jean Value, premier président du parlement de Paris à l'empereur Charles V sur la délivrance de François ler, et un journal de ce qui s'est passé en la négociation, MS. de 368 feuillets;

Histoire des rois et ducs de la Bretagne armorique jusqu'aux successeurs français (1486), dédiée à une princesse de Bretagne, MS. de 13 feuillets;

Extrait des chroniques de Saint-Denys en France, écrit du temps de Charles VI.

Tels sont les documents que les manuscrits français de Saint-Pétersbourg renferment sur notre histoire générale. Les particularités de cette histoire n'y sont pas moins bien représentées. Voici d'abord sur François 1er, et sur Henri IV :

1º Histoire de François 1er, roi de France, en 9 livres et 5 volumes, MS. de 2134 feuillets;

2° Lettres et autres pièces historiques relatives à la captivité et à la rançon de François Ier, MS. de 1200 feuillets;

3º Dissolution du mariage d'entre Henri IV roi de France et Marguerite de France fille du roi Henri II, en 1590, MS. de 361 feuillets.

4º Briefs, discours et remarques sur la vie et naissance de Henry le grand, où se voyent les preuves généalogiques de l'alliance d'yceluy et de la Reyne Marguerite de France, ensemble les motifs, causes, poursuites, projets et pourparlez, tant du mariage de ladite dame avec ledit Seigneur Roy que dissolution d'yceluy;

5º Histoire des amours de Henri IV écrite par Louise de Lorraine, princesse de Conty, MS. de 65 feuillets;

6º Conférence secrète de Henri le grand tenue pour le sujet des moyens de parvenir à l'empire avec trois de ceux auxquels il a accoustumé de communiquer ses plus sérieuses affaires, représentant les difficultés de l'élection avec les obstacles qui se peuvent opposer et de l'utilité de la possession d'yceluy. (1)


[(1) Voyez plus bas, page 41.
Note du copiste, c.à.d.: Section III - Manuscrits Spéciaux - Conférence secrète de Henri-le-Grand.]


A tous ces documents d'une valeur inappréciable, il faut joindre encore quatre énormes portefeuilles remplis exclusivement de lettres de Henri IV. Un littérateur français résidant à Saint-Pétersbourg, frappé de l'intérêt qu'offrait cette correspondance, s'est dévoué à la copier lui-même de sa main, et l'a transmise au ministère de l'Instruction publique. Elle figure dans la collection des documents inédits de l'histoire de France.

De François 1er, et de Henri IV je passe immédiatement à Louis XIV, et c'est pour citer un manuscrit formant deux petits volumes in-12, exclusivement consacré à sa vie intime et privée. Je ne connais rien de plus charmant à lire, tant à cause du piquant et de la nouveauté des anecdotes, que de la finesse des jugements et de la verte originalité du style. Voici le portrait qu'on y trace du grand roi :

«Le roy est grand, les épaules un peu larges, la jambe belle, danse bien, fort adroit à tous les exercices. Il a l'air et le port d'un monarque, les cheveux presque noirs, taché de petite vérole, les yeux brillants et doux, la bouche rouge; et avec tout cela, il est parfaitement beau. Il a infiniment de l'esprit et très-agréable. Son geste est admirable avec ceux qu'il aime, et l'on dirait qu'il le réserve tout entier pour ceux-là. Ce qui aide à persuader de la délicatesse de son esprit, c'est qu'il n'a jamais donné son coeur qu'à des personnes qui en eussent infiniment. Il avoue que, dans la vie, rien ne le touche si sensiblement que la gloire et les plaisirs. C'est son penchant naturel. Il est un peu dur, l'humeur dédaigneuse et méprisante avec les hommes, un peu de vanité, un peu d'envie, et fort commode s'il n'était roi. Gardant sa parole avec une fidélité extrême, reconnaissant, plein de probité, haïssant ceux qui en manquent, ferme en tout ce qu'il entreprend.»

Après le portrait de Louis XIV, vient naturellement celui de mademoiselle de La Vallière. -- «Cette fille est d'une taille médiocre et fort mince; elle marche d'un méchant air, à cause qu'elle boite. Elle est blonde, blanche, marquée de petite vérole; les yeux bruns, les regards tout languissants et passionnés, et quelquefois aussi pleins de feu, de joie et d'esprit; la bouche grande, assez vermeille; les dents pas belles, la taille maigre, les bras plats, qui font mal juger du reste du corps. Son esprit est brillant; beaucoup de feu et de vivacité. Elle pense les choses plaisamment; elle a beaucoup de solide, sachant presque toutes les histoires; aussi a-t-elle le temps de les lire. Elle a le coeur grand, ferme, généreux, désintéressé, tendre et pitoyable. Elle est de bonne foi, sincère et fidèle, éloignée de la coquetterie, mais plus capable que personne d'un fort engagement. Si elle n'était pas damoiselle avant sa faveur, maintenant elle est noble comme le roi. Elle aime ses amis d'une ardeur inconcevable, et il est certain qu'elle a aimé le roi plus d'un an avant qu'il la connût. Elle disait souvent à une amie qu'elle voudrait qu'il ne fût point roi.»

Après le manuscrit dont j'extrais ces quelques lignes, d'autres viennent en grand nombre qui traitent également de la personne de Louis XIV, et des évènements de son règne. Je citerai particulièrement les suivants :

1º Mémoire de Loménie sur les règnes de Louis XIII et de Louis XIV, jusqu'à la mort de Mazarin;

2º Recueil historique pour la minorité du roi de France Louis XIV, sous la régente sa mère Amie d'Autriche, MS. de 23 feuillets;

3º Histoire galante de Henriette Stuart, MS. de 64 feuillets.

Un manuscrit relatif à la même époque, et qui n'est pas moins précieux, sans doute, bien que sous un autre rapport, que les précédents, c'est l'original du siècle de Louis XIV par Voltaire avec les corrections de sa main. Ce manuscrit figure dans la collection à côté de l'original de la guerre de 1741, corrigé de même par l'auteur.

Ce qui frappe surtout dans la masse des documents renfermés dans les manuscrits, sur le règne de Louis XIV, c'est leur importance pour l'histoire administrative de l'époque, et en particulier pour l'histoire de la marine et des colonies. Sur ce dernier chef, voici quelques titres que l'on me saura gré, sans doute, de faire connaître :

1º Histoire de la marine de France depuis 1669 jusqu'à 1700, sous les ministères de Colbert Seignelay et Ponchartrain, en 5 forts volumes in-4°.

2º Discours sommaire sur l'établissement ancien de la charge d'amiral des mers du Levant et de la fonction séparée de celle d'amiral de France;

3º Administration de Cayenne par le chevalier Turgot gouverneur de Cayenne, MS. de 452 feuillets;

4º Concession de Cayenne, ou registres historiques des colonistes établis dans cette contrée par ordre alphabétique avec la table des concessionnaires, MS. de 132 feuillets;

5° Mémoires concernant la marine de France de 1662 à 1671, MS. de 208 feuillets;

6º Usages et coutumes du commerce de la marine de Marseille, MS. en 7 livres et 223 feuillets;

7º Ordonnances de Louis XIV concernant la marine, MS. de 217 feuillets;

8º Mémoires sur le Canada, MS. de 137 feuillets;

9º Mémoires sur les affaires des Indes.

Je reprends la nomenclature des manuscrits qui traitent des faits particuliers de l'histoire de France, me bornant toutefois, vu l'impossibilité où je suis d'être complet, à indiquer ceux qui me paraissent les plus importants.

1º Ecrit d'Alain Chartier de l'an 1435, du premier jour de may, sous le roi Charles VII, touchant la guerre des Anglais en France, MS. de 28 feuillets;

2º Histoire de le Vaillant Godefroy de Bouillon, duc de Loherene, ou histoire de la Terre-Sainte jusqu'à l'an 1265, MS. de 196 feuillets;

3º Petit traitté par manière de cronique, contenant en brief le siège mis par les Anglais devant la cité d'Orléans, et les saillies, asiaux, et escarmouches qui durant le siège y furent faits de jour en jour, la venue et vaillants faits d'armes de Jeanne d'Arc la Pucelle, et comment elle a fait partir les Anglais, et enleva le siége par dévotion et force d'armes, MS. de 26 feuillets;

4° Chroniques du duc Louis de Bourbon, MS. de 176 feuillets,

5º Copie des actes concernant le traité de confédération fait en 1494, entre le pape Alexandre VI et le Grand Turc Bajazet II, contre Charles VIII, roi de France, MS. de 50 feuillets;

(On trouve sur la première page l'observation suivante : «L'original de ce manuscrit est à la bibliothèque de Citeau, il me fut communiqué en l'an 1717, par dom Cotheret, bibliothécaire de cette maison, homme d'esprit et de mérite.)

6º Mémoire de feu M. le duc de Bouillon, Henri de la Tour d'Auvergne, vicomte de Turenne, maréchal de France, qui naquit le 28 septembre 1555, et mourut le 25 mars 1623, à son fils, contenant l'histoire de sa vie, MS. de 109 feuillets;

7º Secret de la négociation du retour du roy dans sa bonne ville de Paris, en l'année 1652, et celle de la réduction de Bordeaux à l'obéissance de Sa Majesté en l'an 1653, MS. de 163 feuillets;

8º Les anecdotes de Florence, ou l'histoire secrète de la maison de Médicis, en sept livres. MS. de 331 feuillets;

9º Deux Mémoires politiques sur la situation de la France avec l'Angleterre, auxquels est joint le plan général de guerre contre l'Angleterre, présenté à Louis XVI en 1777. -- Ce manuscrit divisé en trois cahiers vient du cabinet de M. de Sartines, ministre de la marine;

10º Registre des prisonniers civils et criminels du grand Castel de Paris;

11º Une série de pièces relatives à l'ordre du Saint-Esprit, à l'histoire du blason, et celle de plusieurs familles nobles de la France;

12º Description des funérailles de madame Anne, deux fois reine de France, duchesse de Bretagne, MS. de 61 feuillets, écrit en vers et orné de neuf miniatures;

13º Plusieurs catalogues de médailles anciennes, entr'autres celui d'une collection précieuse de médailles antiques grecques et romaines, provenant du cabinet de monseigneur le duc de Penthièvre petit-fils de Louis XIV, grand amiral de France, MS. de 7 feuillets, avec vignettes;

14º Alliances de la maison d'Orléans, avec les armoiries;

15º Devises et emblèmes, par M. Cartay en 1660, pour monseigneur le Chancelier de France, Pierre Séguier, MS. de 25 feuillets;

16º Etat des personnes qui doivent et ont droit de manger aux tables du Roy de France, durant l'année 1720. Signé Louis-de-Bourbon et contresigné La Faye, MS. de 274 feuillets;

17º Etat et menu général de la maison du Roi de France en 1739, MS. de 163 feuillets;

18º Bulletin de Versailles, depuis l'année 1777 jusqu'à l'année 1792, MS. en 5 vol. et 1236 feuillets;

19º Histoire du Palais-Royal, MS. de 95 feuillets;

20º Recueil de tous les maréchaux de France (avec leurs armoiries), qui ont été successivement créés depuis leur institution faite par la troisième race des rois de France, à l'exclusion de l'office de maire du Palais, qui fut aboli, jusqu'au règne de Louis XIII, recueillis et mis en ordre par le sieur de Valles-Chastrains, MS. de 144 feuillets, orné d'un portrait de Louis XIII;

21º Histoire de la Pairie de France, origine des grands d'Espagne, origine de la Pairie d'Angleterre et des Paires Femelles d'Angleterre, MS. de 278 feuillets;

22º Liste des officiers de l'escadre française arrivée à la rade de Copenhague le 22 septembre 1733, avec l'extrait de chaque équipage;

23° Avertissement au Roi très-chrétien, Louis XIII, sur la guerre de religion, par un protestant, MS. de 20 feuillets;

24º Les trophées et les disgrâces des princes de la maison de Vendôme en 1669, MS. de 108 feuillets.

Parmi ces divers manuscrits, ceux qui datent du quinzième siècle sont ornés de dessins coloriés et d'enluminures, dont la plupart sont fort curieuses. On les montre avec orgueil aux amateurs. Pour faciliter cette exhibition, on a dressé dans une des plus belles salles de la bibliothèque, une suite de vitrines en chêne, où tous les manuscrits rappelant quelques souvenirs artistiques ou calligraphiques restent ouverts et encadrés. C'est ce que les bibliothécaires appellent leur salon d'exposition.

Passons, maintenant, aux correspondances. Ici, la richesse et l'intérêt des documents ne le cèdent en rien à ce qui a été exposé jusqu'à présent. Je citerai entre autres les lettres de François II et d'Henri II, rois de France, de 1547 à 1559; de Catherine de Médicis aux rois ses enfants, à M. de Villeroi et à d'autres personnes, de 1560 à 1588; -- de Charles IX, de 1560 à 1573; -- d'Henri III au roi et à la reine, à M. de Villeroi et à d'autres personnes, de 1568 à 1580; -- de Louis XIII et de Louis XIV.

Ces pièces sont, la plupart, en minute originale; celles qui sont d'une main étrangère portent seulement la signature autographe des titulaires.

Aux lettres émanées de plumes souveraines se joint une masse d'autres lettres d'une origine moins haute, mais d'une valeur historique au moins égale. Par exemple, les lettres de François d'Alençon; de Louis de Valois, prince d'Alais; d'Henri, duc d'Angoulême; des princes de Bourbon-Condé; de François de Bourbon-Montpensier; de Louis de Bourbon-Montpensier; du duc de Vendôme; du cardinal de Lorraine et de François, duc de Guise, son frère; de Claude de Lorraine, duc d'Aumale; des ducs, princes et princesses de Lorraine; d'Antoine, roi de Navarre; de Jeanne d'Albret, reine de Navarre; de Marguerite, reine de Navarre; de Louis d'Aubusson, maréchal, duc de la Feuillade; de François du Harlay, coadjuteur de François du Harlay, son oncle, et agent du clergé pendant les années 1649 et 1650; de Champigny, intendant de la justice, police et finances en la province et armée de Provence; de Bernard, duc d'Epernon, gouverneur de la Guyenne à M. Séguier, chancelier de France, de 1643 à 1649; du duc d'Etampes, gouverneur et lieutenant-général pour le roi au pays et duché de Bretagne; de Raimond Phélippeaux d'Herbot, seigneur de Pontchartain, secrétaire d'Etat de France sous Louis XIII; d'Anne de Joyeuse, duc et pair, amiral de France; de Loménie de Brienne, ministre secrétaire d'Etat; du connétable Anne de Montmorency et de ses descendants, depuis 1521; de du Puysieux, ministre secrétaire d'Etat; de Michel Letellier, chancelier, de France et garde-des-sceaux sous Louis XIII et Louis XIV; du maréchal de Villars; de Neufville Villeroi, ministre secrétaire d'Etat; du cardinal de Richelieu; du cardinal Mazarin; du cardinal de Retz.

Ajoutez encore à cette collection:
1ºune foule de lettres, dépêches, instructions et autres pièces originales servant à l'histoire du seizième siècle;

2º Un recueil de lettres originales des hommes illustres du dix-septième siècle, servant à l'histoire de ce siècle;

3º Un recueil de lettres d'affaires, de missives et autres documents des différents parlements, capitouls et autres tribunaux de France, adressés au chancelier Séguier, depuis 1633 jusqu'à 1669;

4º Un recueil de lettres originales de différentes personnes employées dans les affaires d'Etat, adressées à M. Séguier, depuis 1633 jusqu'à 1636.

5º Brefs adressés par les papes aux rois, reines, princes et principaux ministres de France de 1492 à 1528. Ces brefs sont originaux et sur vélin. Perte irréparable et que déplorent amèrement nos savants paléographes.

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II.

MANUSCRITS DIPLOMATIQUES.

La partie des manuscrits, relative à la diplomatie, est peut-être moins riche que les autres catégories, mais elle ne leur est certainement inférieure ni en importance ni en intérêt. On en jugera par l'énumération suivante:

1º Traité de Munster et d'Osnabruc, en trois volumes, où l'on trouve un mémoire du roi à Messieurs les plénipotentiaires, du 6 janvier 1646, et une lettre des plénipotentiaires à M. de Brienne, MS. de 1056 feuillets;

2° Lettres et dépêches de Messire Paul Huraut, sieur du Maine, conseiller du roy en son conseil, et son ambassadeur à Venise, avec les réponses ès années 1589, 1590, 1591, 1592, 1593, MS. de 1192 feuillets;

3º Ambassade d'Espagne des sieurs de Lymoge et de Saint-Sulpice, en 1561 et 1564, MS. de 411 feuillets;

4º Minute autographe d'une correspondance de quelque agent secret employé près la cour de Versailles en 1734.

Il est probable que cette correspondance aura été saisie sur l'agent et déposée à la Bastille, d'où elle sera venue à Saint-Pétersbourg.

5º Ambassade de M. de Sillery à Rome, touchant la négociation de la comprotection, promotion des cardinaux, restitution de la Valteline et dépôt d'icelle, avec les instructions pour la demande des sommes immenses envoyées par le marquis d'Ancre au grand-duc de Toscane, et de plusieurs autres affaires générales en 1623, MS. de 382 feuillets;

6º Lettres originales de Louis XIII à M. de Césy, ambassadeur à Constantinople, et à M. de Léon, ambassadeur à Venise;

7º Lettres originales de Marie de Médicis à M. de Léon, ambassadeur à Venise;

8º Dépêches originales du cardinal d'Armagnac et du cardinal Mazarin;

9º Item de M. de la Barde ambassadeur de France à Osnabruc;

10º Item du duc de Béthune, ambassadeur à Rome;

11º Item de Bouthillier, et de Chavigny ministre secrétaire d'Etat;

12° Item des ambassadeurs de France à Rome et au concile de Trente;

13° Item de M. Jaugy, ambassadeur à Vienne;

14° Item de MM. de La Motte Fénelon et de la Borderie, ambassadeurs à Londres, en l'année 1567 et suivantes;

15º Item de M. de Laubespine, ambassadeur en Espagne en 1560;

16º Item du chevalier de Seure et du sieur de Nicot, ambassadeurs en Portugal, depuis 1559 jusqu'à 1561 inclusivement;

17º Correspondance autographe de M. d'Allion, ministre de France à la cour de Russie, pendant les années 1744 et 1745.

A toutes ces lettres ou dépêches, il faut ajouter les réponses, en minute ou en copie, des rois ou des ministres auxquels les ambassadeurs écrivaient. Ces pièces se trouvent aussi à la bibliothèque impériale, en sorte que la collection diplomatique y présente un système de correspondance tout à fait complet.

Ce qui mérite surtout de fixer l'attention dans cette correspondance, ce sont les lettres du cardinal de Mazarin à M. Brasset, résidant pour Sa Majesté près MM. les Etats-Généraux des Provinces-Unies des Pays-Bas. Ces lettres forment un corps d'instructions, où le génie de Mazarin se déploie tout entier. Il ne s'agit, du reste, de rien moins que du traité de Westphalie. Mais, comme la négociation en est conduite! Quelle profondeur dans la conception du plan! quelle force dans la manoeuvre! quelle prévoyance des moindres obstacles, quelle habileté à les éviter ou à en triompher! Pas un mot dans ces lettres qui rappelle l'Italien. Mazarin s'y montre exclusivement Français; une seule idée l'y préoccupe : la gloire et la prépondérance de la France. Nos lecteurs pourront bientôt, sans doute, apprécier par eux-mêmes ce beau chapitre de notre diplomatie, dont la copie a été transmise par nous à M. le ministre de l'Instruction publique.

En attendant cette publication générale, voici sur le même sujet, une dépêche adressée par Mazarin au baron de Rorté, Ministre de France à Stockholm. Outre que cette dépêche nous initie parfaitement à la manière et au style du cardinal, elle nous le montre encore absorbé par cette grande idée qu'il n'a cessé de poursuivre durant tout le cours des négociations du traité de Westphalie: savoir qu'à tout prix il fallait empêcher des alliances partielles entre les puissances, et ne se reposer qu'en présence d'un accord général et simultané. La dépêche de Mazarin au baron de Rorté est du 20 août 1643.

«Monsieur, j'ai escrit depuis peu l'estat de cette cour, et de la constante volonté de la Reyne de poursuivre jusqu'au bout les desseins commencez pour le bien de la Confédération, et de ne mettre jamais les armes bas que par un traité de paix générale. -- Vous lui en confirmerez les assurances, et lui représenterez qu'on en peut voir les preuves indubitables par l'effort que nous venons de faire pour la prise de Thionville, dont les fruits ne doivent pas être moins communs à nos confédérés d'Allemagne qu'à cette couronne. On va aussi envoyer un renfort considérable au mareschal de Guébriant, pour agir avec plus de vigueur contre l'armée bavaroise, et l'on fait des subventions extraordinaires à Me la lantgrave de Hesse, pour luy donner moyen de tenir la campagne du côté de la Vestphalie. Qu'en un mot, on a résolu de s'appliquer aux choses d'Allemagne plus fortement qu'on a fait jusqu'ici, et de redoubler nos efforts de ce costé là pour contraindre nos ennemis de venir à une paix qui soit honnête et qui ait de la durée. C'est ce que vous lui ferez principalement valoir, et le conjurer de faire en sorte que tout mouvement d'ombrage et de défiance mis-à-bas, la couronne de Suède ne corresponde pas seulement comme elle a fait auparavant aux bonnes intentions de ses alliés, mais qu'elle s'unisse encore plus étroitement de volonté et d'action avec luy, et surtout qu'il se forme une communication d'assistance réciproque plus intime qu'elle n'a été par la passé entre les armes Suédoises et les Hessiennes; puisque cette forte et sincère correspondance faira fleurir et prospérer la cause commune avec des avantages plus certains et plus durables qu'ils ne seraient autrement, des membres qui la composent. Vous n'oublierez pas aussi de luy représenter comme la prospérité accompagne partout les justes desseins de S. M. Que Villeneufre d'Aste la meilleure forteresse du Piedmont, et qui met tout cette province en liberté, a, depuis peu, été réduite sous l'obéissance de M. le Duc de Savoye. Que l'armée du Roy est maintenant devant Turin, place imposante du Montferrat, et la réduction de laquelle le donnera tout entier à M. le Duc de Mantoue. Que le mareschal de La Mothe a une puissante armée sur les frontières de l'Aragon, pour exercer le roy d'Espagne qui est venu en personne à Sarragosse pour s'opposer aux armes victorieuses de la France, et que le duc de Brézé est en la coste de Catalogne pour appuyer par mer, s'il en est besoin, ce que le mareschal de La Mothe entreprendra du costé de terre. Qu'au reste, le dedans de l'Estat ne saurait être plus tranquille, et que la prudence et la bonté de la Reyne telles qu'elles estouffent de tous costés jusqu'aux moindres semences de divisions et d'aigreurs particulières. De sorte que nos amis se peuvent seurement moquer de la vanité des bruits que nos ennemis font courir, que nous sommes à la veille d'une discorde civile; et qu'il y a parmi nous de la matière toute preste pour le trouble. Vous appuyerez principalement sur ce point, et fairez voir que les forces manquant à nos ennemis pour nous nuire, ils se consolent de la vérité de leur malheur par cette fausse espérance, ou au moins en repaissent la facilité des peuples, pour adoucir le désespoir où ils commencent d'entrer.»

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III.(page 41)

MANUSCRITS SPECIAUX.

CONFERENCE SECRETE DE HENRI-LE-GRAND,

Tenue pour le sujet des moyens de parvenir à l'Empire avec trois de ceux auxquels il a accoustumé de communiquer ses plus sérieuses affaires, représentant les difficultés qui se peuvent opposer, et de l'utilité de la possession d'Ycelluy.

«MONSIEUR,

«Ce n'est rien de nouveau de venir faire en la cour de Rome, et en beaucoup d'autres endroits d'Italie tant et si divers discours sur les occurrences des affaires générales qui naissent journellement en la Chrestienté et ailleurs, et ce que vous mandez y estre aujourd'huy le plus commun en la bouche des hommes sur l'Election du Roy des Romains n'est pas possible sans quelque apparence de raison sur l'appréhension du péril que semble leur estre redoublé en la prise de Canne et la volonté qu'ils tesmoignent de veoir eslevé à cette dignité quelque grand et magnanime prince qui puisse porter sa propre valeur, ses forces et sa réputation au-devant d'un si cruel et inévitable orage qui les menace et véritablement plustost digne d'estre aydée que méprisée, mais de faire un fondement si certain en la personne de nostre Roy sur qui dites qu'un chacun jette les yeux pour les grandes et particulières qualités qui se rencontrent en lui propres à relever et soustenir la dignité de l'Empire, il semble que le désir en passe l'espérance, non que Sa Majesté en appréhendast la peine, le hazard, ni le péril de sa personne, ni des chefs hommes de commandement et moins ce qui est de ses moïens et commodités particulières. Car, au contraire, j'estime qu'il y tiendrait l'un et l'autre bien emploïé, s'il estait ainsi jugé nécessaire et utile pour le salut de la Chrestienté. Mais possible que toutes les autres nations ni les Princes qui les dominent soit pour leur intérest, ou pour ce que l'on appelle autrement raison d'Estat, ou pour se veoir esloignés du danger ne se trouveront pas tous concurrens à l'opinion des Italiens. Et d'estimer que Sa Majesté voulust parvenir à cette dignité par des moïens secrets et menées couvertes, ne croyés jamais cela d'elle. S'il vous plaist elle est et a toujours esté fort esloignée de toutes ces inventions mondaines, remestant à la Providence divine le progrès et la fin de tous ses desseins, qui par là lui ont toujours ainsi heureusement réussi qu'il en a pieusement et modérément désiré l'exécution. On dit bien icy néantmoins que lui ayant esté faite cette proposition depuis quelque temps, il voulut dernièrement en faire discourir quelques-uns en sa présence, et se défiant en cela prudemment de soy mesme, et pour ne se détailler en rien, en avoir l'avis de trois de son conseil, avec lesquels il confère volontiers de ses plus secrètes et sérieuses affaires. Et les en ayant en ses promenoirs des Thuilleries entretenus séparément selon sa coustume, et à diverses fois, et leur ayant représenté la grandeur et importante qualité de cette action, il leur commande de la bien penser et peser et se préparer à lui en dire leur advis, et surtout lui en parler si franchement et nettement qu'il ne lui restast rien à désirer d'eux ni des autres là-dessus, que outre cela il entendait que chacun en mit son opinion par escrit pour ayder à sa mémoire, afin d'y avoir toujours recours, les conjurant par l'affection et obéissance qu'ils lui doibvent de laisser toute passion et intérest particulier en arrière, comme de sa part, il leur protestait n'y avoir aucun désir autre que celui de la gloire de Dieu, l'exaltation de son saint nom, et le repos commun de la Chrestienté. Quelques jours après Sa Majesté s'estant retirée en son cabinet et fait commandement que personne ne se présentast d'une heure ou deux, il fît appeler ces trois personnages et les ayant remis sur ce mesme propos, ils dirent tous qu'ils eussent bien désiré que pour une affaire si grande et si importante, il pleust à Sa Majesté en avoir l'advis de plus grand nombre de ceux de son Conseil, reconnaissant combien leur serait dur à supporter le blasme qui leur en arriverait si leur opinion avait servi de fondement à cette résolution, et qu'il en advint au contraire de leur intention qu'ils portaient aussi nue devant la face de Sa Majesté comme ils désiraient porter leur asme neste devant celle de leur Créateur, et que partant, ils la suppliaient très-humblement de se résoudre à faire l'assemblée plus grande ou les dispenser de ce commandement; ce que n'ayant pu obtenir, et ayant Sa Majesté fait signe à l'un d'Iceux qu'il parlast et commença à dire ce qui suit :

«Sire, si les entreprises grandes et difficiles ne portaient avec elles quelque apparence de péril et de hazard, il serait bien malaisé de juger de la grandeur de courage et générosité de l'entrepreneur. Celle-ci sur laquelle Vostre Majesté nous a commandé de parler et discourir en sa présence pourrait de prime face estonner un prince moins résolu et esprouvé que luy, à qui Dieu semble qu'il ait voulu réserver cette occasion pour le comble de l'honneur et de la gloire qu'il peut acquérir icy bas, pour le salut de tant d'âmes qui gémissent en attendant le bras vainqueur et secourable de Vostre Majesté. Sire, pour me rendre moins ennuyeux et possible mieux intelligible, en ce qui est de mon opinion, j'en sépareray et distingueray les chefs sur lesquels je prétends faire fondement, considérant en premier lieu si l'entreprise est honorable de soy, et après si elle est utile, et si en l'effet il y a plus de possibilité que d'empechement, car si elle se trouve comme j'espère faire voir, d'elle honorable, utile et possible, je ne craindray point de soustenir qu'il n'est pas seulement bien séant à Vostre Majesté de s'y jetter, mais qu'il serait à craindre que sa mémoire en reçust quelque blasme s'il la négligeait et desdaignait. Qu'il y ait de l'honneur, comment le pourrait on nier puisque l'on scait assés qu'il ne vous peut rien rester à désirer pour vostre particulier après cette suprême dignité qui par tant d'années a illustré la Couronne de France, et rendu le nom français si craint et si redouté en toutes les parties de la terre, et aux lieux plus esloignés de l'une et de l'autre mer avec les prérogatives et marques de grandeur dont il ne se lit point de pareille. Et cette Couronne ne fust pas possible si aisément passée es maisons de Saxe et d'Autriche qui l'ont si longuement tenue depuis, s'il se fust trouvé de nos Princes français qui l'eussent industrieusement conservée et depuis poursuivie comme les autres ont fait. Mais si l'on peut tirer quelques fois du proffit du notable dommage et de l'honneur d'un si grand accident qui semble nous devoir altérer, je veux croire, Sire, que la Chrestienté abattue et combattue d'un si puissant et fier ennemy par tant et tant d'années, ne prépare pas un moindre prix et poids de grandeur et de réputation à Vostre Majesté qu'elle eust peu distribuer à plusieurs de vos devanciers, s'ils se fussent conservé cette couronne Impériale qui rendra vostre chef tellement orné et le nom Chrestien si vénérable que le Turc bornera son nom et ses armes autant par de là Constantinople que son arrogance et vanterie le pensait planter et estendre par de ça. Et vous verrés d'autant accroistre et aller vostre gloire que l'on veoist le péril en nos jours croistre et augmenter sans grande apparence de l'éviter par son effort extraordinairement, auquel il semble ne se veoir rien de bien préparé faute d'un chef pourveu de qualités nécessaires à un si grand dessein. Il peut y avoir plusieurs et divers honneurs plus particuliers et plus attachés à cette suprême dignité que je laisse en arrière sachant assés combien Vostre Majesté les prise peu au prix de ceux qui viennent de sa propre vertu et générosité de courage. Et à ne m'estendre davantage sur ce point, si j'estimais qu'il se trouvast personne et que outre cela il ne se rencontre assés de matière par le cours du temps pour rendre le nom et la mémoire de Vostre Majesté aussi pleine d'honneur et de réputation es lieux où elle n'a point fait veoir ses armes comme elles l'ont rendu clair et permanent aux endroits qui ont eu ce bonheur d'esprouver autant sa clémence que ses heureuses victoires. Mais parce qu'il ne se veoist point d'objection assez forte pour destruire ce point honorable, je le tiendray, Sire, pour bien résolu. Et venant au second chef qui est de l'utilité particulière que vous en recevrez et l'autre de celle que vous en ferés recevoir à autrui sachant assez que Vostre Majesté ne tient pas l'une en moindre réputation que l'autre. Et s'il y a quelque différence elle se remarque souvent beaucoup plus à l'advantage des siens que du sien. Si j'entendais parler de ce que plusieurs appellent utilité, qui est d'amasser trésor et richesses sur richesses, il ne me serait pas malaisé de monstrer combien il y peut avoir lieu d'en espérer en abondance par les succès heureux qui se peuvent attendre de vos conquestes. Mais reconnaissant que ce n'est pas de là d'où les Princes tirent la leur, je ne m'y arresteray pas et la chercheray en la grandeur et la dignité, et au moïen de s'agrandir en diminution pour en tirer cette vive et esclatante réputation à laquelle visent toutes les laborieuses actions du Prince, d'où s'engendre cette glorieuse utilité, qu'il a à rechercher en tout le cours de sa vie qui n'est autre chose enfin que le bien, repos et salut de ses peuples, lesquels ayant rendus ainsi commodes et opulents sont les coffres les plus asseurés de ses trésors inestimables. Et combien que j'ay distingué et séparé cette utilité en deux, il la faut néantmoins rejoindre ici pour une très grande connexité, reconnaissant avec beaucoup de bons politiques que tout ainsi que l'une et l'autre naist et marche tousjours d'un mesme pas, aussi ne peuvent-elles pas longuement subsister l'une sans l'autre. Vos naturels sujets, Sire, le sentent et l'esprouvent assés et en louent et remercient Dieu journellement. Les autres nations leur envient ce bonheur, en attendant le mesme de vostre généreuse valeur et triomphant Empire, comme ceux qui ont plus besoin de vous, que vous d'eux. Et quelle utilité doibst estre plus grande que faire bien à tous et bien à soy-mesme? Il n'y a point d'autres utilités pour les Princes, et celle là a toujours esté estimée si recommandable que quelques personnes privées l'ont bien osé rechercher en cela, selon le grade de leur condition dont ils n'ont été que fort loués et estimés. Partout, Sire, je ne craindray point de soustenir qu'en l'affaire qui se présente, se rencontrant de l'honneur et de la réputation ainsi que j'ay dit, elle y conduise aussi l'utilité par la main. En telle sorte qu'elle se trouve et trouvera tousjours inséparable. Mais tout ce discours se trouverait vain et inutile, si la possibilité y déffaillait, en quoy il semble que gise le plus fort de tout ce qui se traite icy. Or, nous ne sçaurions mieux prouver cette possibilité qu'en lui mettant au devant tous les obstacles et empêchemens qui s'y peuvent rencontrer, afin que se faisant faire place parmy tout cela, elle se trouve plus visible et quasi palpable. Il la faut donc premièrement chercher à présent en la première action qui est de l'élection à ce titre de Roy des Romains qui désigne la Couronne Impériale, et puis après par la fonction de cette charge lorsque vous en serés pourveu. Quant à l'Election on sçait bien encore Dieu mercy que les moïens furent ceux dont les feus Empereurs Charles V et François Ier se servirent en l'année 1519, et d'où vient ce qui en réussit en la diète de Francfort par les Archevesques de Mayence et de Trèves pour l'une part et pour l'autre semble ne procéder que de l'appréhension du mal, et désir du bien qu'ils en attendaient. Et si quelques uns n'eussent joué le jeu qu'ils jouèrent lors pour leur intérêt particulier, on ne sçait pas si l'Election fust tombée où elle tomba; quoi qu'il en soit, je ne voy qu'il y ait lieu de craindre que l'on puisse entrer en comparaison du temps d'alors à celui du présent ni de personne non plus que la disposition des affaires. Nous sçavons assés qui sont ceux qui y peuvent prétendre autres que Vostre Majesté. Il y aura le Roy d'Espagne, les Archiducs Albert de Flandres, Ferdinand Mathias et Maximilien frères de l'Empereur. Car quant aux autr