--- ATTENTION : CONSERVEZ CETTE LICENCE SI VOUS REDISTRIBUEZ CE FICHIER ---
License ABU
-=-=-=-=-=-
Version 1.1, Aout 1999

Copyright (C) 1999 Association de Bibliophiles Universels
   http://abu.cnam.fr/
   abu@cnam.fr

La base de textes de l'Association des Bibliophiles Universels (ABU)
est une oeuvre de compilation, elle peut être copiée, diffusée et
modifiée dans les conditions suivantes :

1.  Toute copie à des fins privées, à des fins d'illustration de l'enseignement
    ou de recherche scientifique est autorisée.

2.  Toute diffusion ou inclusion dans une autre oeuvre doit

     a) soit inclure la presente licence s'appliquant a l'ensemble de la
        diffusion ou de l'oeuvre dérivee.

     b) soit permettre aux bénéficiaires de cette diffusion ou de cette
        oeuvre dérivée d'en extraire facilement et gratuitement une version
        numérisée de chaque texte inclu, muni de la présente licence.  Cette
        possibilité doit être mentionnée explicitement et de façon claire,
        ainsi que le fait que la présente notice s'applique aux documents
        extraits.

     c) permettre aux bénéficiaires de cette diffusion ou de cette
        oeuvre dérivée d'en extraire facilement et gratuitement la version
        numérisée originale, munie le cas échéant des améliorations visées au
        paragraphe 6, si elles sont présentent dans la diffusion ou la nouvelle
        oeuvre. Cette possibilité doit être mentionnée explicitement et de
        façon claire, ainsi que le fait que la présente notice s'applique aux
        documents extraits.

   Dans tous les autres cas, la présente licence sera réputée s'appliquer
   à l'ensemble de la diffusion ou de l'oeuvre dérivée.


3. L'en-tête qui accompagne chaque fichier doit être intégralement 
   conservée au sein de la copie.

4. La mention du producteur original doit être conservée, ainsi
   que celle des contributeurs ultérieurs.

5. Toute modification ultérieure, par correction d'erreurs,
   additions de variantes, mise en forme dans un autre format, ou autre,
   doit être indiquée.  L'indication des diverses contributions devra être
   aussi précise que possible, et datée.

6. Ce copyright s'applique obligatoirement à toute amélioration
   par simple correction d'erreurs ou d'oublis mineurs (orthographe,
   phrase manquante, ...), c'est-à-dire ne correspondant pas à
   l'adjonction d'une autre variante connue du texte, qui devra donc
   comporter la présente notice.

----------------------- FIN DE LA LICENCE ABU --------------------------------

--- ATTENTION : CONSERVEZ CET EN-TETE SI VOUS REDISTRIBUEZ CE FICHIER ---
<IDENT ane>
<IDENT_AUTEURS hugov>
<IDENT_COPISTES vautiere>
<ARCHIVE http://abu.cnam.fr/>
<VERSION 1>
<DROITS 0>
<TITRE L'Ane (1881)>
<GENRE vers>
<AUTEUR Hugo, Victor>
<COPISTE Eric Vautier>
<NOTESPROD>

</NOTESPROD>
----------------------- FIN DE L'EN-TETE --------------------------------

------------------------- DEBUT DU FICHIER ane1 --------------------------------

L'âne
de Victor Hugo
Initialement paru en 1880, ceci est l'édition Hetzel-Quantin de 1881.

-- Mais tu brûles ! Prends garde, esprit ! Parmi les hommes,
Pour nous guider, ingrats ténébreux que nous sommes,
Ta flamme te dévore, et l'on peut mesurer
Combien de temps tu vas sur la terre durer.
La vie en notre nuit n'est pas inépuisable.
Quand nos mains plusieurs fois ont retourné le sable
Et remonté l'horloge, et que devant nos yeux
L'ombre et l'aurore ont pris possession des cieux
Tour à tour, et pendant un certain nombre d'heures,
Il faut finir. Prends garde, il faudra que tu meures.
Tu vas t'user trop vite et brûler nuit et jour !
Tu nous verses la paix, la clémence, l'amour,
La justice, le droit, la vérité sacrée,
Mais ta substance meurt pendant que ton feu crée.
Ne te consume pas ! Ami, songe au tombeau ! -
Calme, il répond : - Je fais mon devoir de flambeau.

COLÈRE DE LA BÊTE

I

Un âne descendait au galop la science.
-- Quel est ton nom ? dit Kant. - Mon nom est Patience,
Dit l'âne. Oui, c'est mon nom, et je l'ai mérité,
Car je viens de ce faîte où l'homme est seul monté
Et qu'il nomme savoir calcul, raison, doctrine.
Kant, porter le licou sanglé sur la poitrine ;
Avoir dès son bas âge, âpre et morne combat,
L'os de l'échine usé par la boucle du bât ;
Subir, de l'aube au soir, la secousse électrique
Du nerf de boeuf parfois relayé par la trique ;
Être, tremblant de froid ou de chaud étouffant,
Happé par la mâtin, lapidé par l'enfant,
Tomber de l'un à l'autre, et traverser l'églogue
De la pierre alternant avec le bouledogue ;
Vivre, d'un chargement effroyable bossu,
Les os trouant la peau, maigre, ayant tant reçu,
Le long de chaque côté et de chaque vertèbre,
De coups de fouet que d'âne on est devenu zèbre,
Tout cela, qui te semble assez rude, n'est rien,
Et le fouet est à peine un souffle éolien,
Et les cailloux sont doux, et la raclée est bonne
À côté de ceci : suivre un cours en Sorbonne ;
Vivre courbé six mois, peut-être un temps plus long,
Sous une chaire en bois qu'habite un cuistre en plomb ;
Dresser son appareil d'oreilles au passage
Des clartés du savant et des vertus du sage ;
Épeler Vossius, Scaliger, Salian ;
Écouter la façon dont l'homme fait hi-han !

À quoi sert Cracovie ? à qui sert Salamanque ?
Et Sorèze, lanterne où l'étincelle manque,
Et Cambridge, et Cologne, et Pavie ? À quoi sert
De changer l'ignorance en bégaiement disert ?
Pourquoi dans des taudis perpétuer des races
De bélîtres rongeant d'informes paperasses ?
Que sert de dédier des classes, des cachots,
Et quatre grands murs nus qu'on blanchit à la chaux,
Et des rangs de gradins, de bancs et de pupitres,
À d'affreux charlatans flanqués d'horribles pitres ?
Frivoles, quoique lourds, pesants, quoique subtils,
Quel sol labourent-ils ? quel blé moissonnent-ils ?
À quoi rêvait Sorbon quand il fonda ce cloître
Où l'on voit mourir l'aube et les ténèbres croître ?
À quoi songeait Gerson en voulant qu'on dorât
D'un galon le bonnet carré du doctorat ?
À quoi bon, jeunes gens qu'à ce bagne on condamne,
Devenir bachelier puisqu'on peut rester âne ?

Moi l'ignorant pensif, vaguement traversé
De lueurs en tondant les herbes du fossé,
Qui serais Dieu, si j'eusse été connu d'Ovide,
Moi qui sais au besoin prendre en pitié le vide
Du philosophe altier pleurant ce qu'il détruit,
À travers le fatras, le tourbillon, le bruit,
J'ai sondé du savoir la vacuité morne ;
J'ai vu le bout, j'ai vu le fond, j'ai vu la borne ;
J'ai vu du genre humain l'effort vain et béant ;
Je n'ai pas, dans cette ombre et le cas échéant,
Refusé les conseils de l'ineptie honnête
Au docte, moi le simple, à l'homme, moi la bête ;
Kant, j'ai vu, mendiant des clartés à la nuit,
Devant l'énormité de l'énigme où tout luit,
Devant l'oeil invisible et la main impalpable,
La science marcher en zigzag, incapable
De porter l'infini, ce vin mystérieux,
Soûle et comme abrutie en présence des cieux ;
L'âne survient, s'émeut, plaint cet état d'ivresse,
Jette un liard et dit : tiens ! à cette pauvresse.

Kant, ne t'étonne point de ces échanges-là.
L'âne un jour rencontrant Ésope, lui parla ;
La conversation fut au profit d'Ésope.
Quant à moi qu'à présent tant de brume enveloppe,
Je déclare que j'ai beaucoup baissé depuis
Qu'imprudent j'ai risqué ma tête en votre puits,
Et que je me suis fait condisciple de l'homme.
Tout en suivant ces cours dont la lourdeur assomme,
J'ai fait souvent à l'homme en son obscurité
L'aumône d'un éclair de ma stupidité ;
Tandis que l'homme, ayant pour dogme et pour pratique
Qu'il faut qu'un âne libre, incorrect et rustique,
Monte à la dignité de classique baudet,
De son rayonnement ténébreux m'inondait.
Je sors exténué de cette rude école ;
J'ai vu de près Boileau, j'aime mieux la bricole.

Mon nom est Patience, oui, Kant ! ils ont voulu
Me faire à moi bétail innocent et goulu,
Tantôt avec Philon dans le grand songe antique,
Tantôt avec Bezout dans la mathématique,
Tantôt chez Caliban, tantôt chez Ariel,
Manger de l'idéal et brouter du réel ;
Je n'ai pas résisté ; j'ai, pauvre âne à la gêne,
Mangé de l'Euctémon, brouté du Diogène,
Après Flaccus, Pibrac, Vertot après Niebuhr,
Et j'ai revu Gonesse en sortant de Tibur.
Hier dans la phtisie et demain dans l'oedème,
J'ai tout accepté, Lulle, Érasme, Oenésidème,
Les pesants, les légers, les simples, les abstrus,
Les Pelletiers pas plus bêtes que les Patrus,
Fleury dans le sacré, Chompré dans le profane,
L'affreux père Goar juché sur Théophane,
Tout poète embelli de son commentateur,
Sanchez dans son égout, et toi sur ta hauteur.
Dur labeur ! Veut-on pas que je me passionne
Pour les textes d'Élée ou ceux de Sicyone,
Que j'attache un grand prix à savoir s'il est bon
D'avoir lu Xenarchus pour comprendre Strabon,
Que je me mette en feu le cerveau pour les notes
Des Suards sur les Grimms, des Grimms sur les Nonottes,
Et qu'un âne de sens se laisse incendier
Par ce qu'à Lycosthène ajoute Duverdier ?

Voilà longtemps que j'erre et que je me promène
Dans la chose appelée intelligence humaine ;
J'allais je ne sais où suivant je ne sais qui ;
J'ai pratiqué Glycas, Suidas, Tiraboschi,
Sosiclès, Torniel, Hodierna, Zonare ;
J'ai fréquenté le docte en coudoyant l'ignare ;
En présence du sort, du futur, du passé,
De l'énigme, du ciel, du gouffre, j'ai causé
Avec l'esprit humain flânant à sa fenêtre ;
J'ai fouillé pas à pas ce dédale : connaître ;
J'ai dans cette cité, plus noire que les fours
Hanté les culs-de-sac comme les carrefours ;
Lu tous les écriteaux, flairé toutes les cibles ;
J'ai pris tous les sentiers possibles, impossibles,
Le plat, le raboteux, le connu, l'inconnu ;
Je suis allé cent fois et cent fois revenu
De la science exacte, entrepôt sombre où l'homme
Compte le monde ainsi qu'un avare une somme,
À la philosophie, église dont Platon
Est le clocher avec Maugras pour clocheton ;
J'ai vu l'antre où l'on prie et l'antre où l'on dissèque ;
Et vos collèges froids dont la bibliothèque,
Ainsi qu'une vapeur qui prend forme le soir,
À l'étage d'en haut se condense en dortoir.
J'ai tout appris : Coger, Psellus, les Théophiles,
Pouranas composant la terre de neuf îles,
Socion et Photin ; que Sénèque était là
Quand saint Paul vint trouver Néron et lui parla ;
Qu'Alirune enseigna Marcomir ; que Marcobe
Sous Théodose était maître de garde-robe ;
Que les Populicains à Sens furent vaincus ;
Comment Manès d'abord s'appela Curbicus ;
Que sur la langue Apis avait un scarabée ;
Que Paschasin était évêque à Lilybée,
Et que Paschase, abbé de Corvey, fut traduit
Par le père Sirmond en seize cent dix-huit ;
Qu'Ambroise est un coursier dont le dogme est la bride ;
Que la clef de Cordus ouvre Dioscoride ;
Que l'esprit saint planait sur les fameux combats
De saint Jérôme avec le rabbin Akibas ;
Que l'absurde se croit ; que l'horrible s'adore ;
Qu'Ésoptius n'est pas moindre que Nimphidore ;
Et comment Mahomet dans tous ses embarras
Consultait Sergius aidé de Batiras ;
Qu'il n'existe qu'un siècle et qu'il n'est qu'une école ;
Que Bzovius fut docte, et que le grand Nicole
Est si grand qu'il pourrait loger sous son manteau
Godeau, Chiffletius, Possevin et Petau.
J'ai tout ruminé, glose, analyse, critique.
J'ai vu Laïs au pnyx, Aspasie au portique,
Et jusqu'à Scarron dans son trou de Saint-Cyr ;
J'ai fait ce stage affreux, n'ayant d'autre plaisir,
Au pied du mur humain pauvre bête acculée,
Que de manger parfois dans la main d'Apulée
Ou de parler avec Balaam dans un coin.
Pas un texte, ici, là, haut ou bas, près ou loin,
Pas de volume jaune et mangé par les mites,
Pas de lourd catalogue informe et sans limites,
Que mon esprit, voulant tout voir, ne feuilletât.
J'ai donc étudié beaucoup ; le résultat ?
Un peu d'allongement à mes oreilles tristes.

Et je me suis dit : -- Âne, il faut que tu persistes.
J'ai pris, pour faire enfin le tour des cécités,
D'autres inscriptions à d'autres facultés,
Hébreu, sanscrit, pâkrit, grammaire générale,
Jurisprudence, droit, esthétique, morale,
Chimie... - Oh ! comprends-tu, Kant, ce qu'il m'a fallu
De longanimité pour dire : -- J'ai tout lu,
Tout appris, et je suis plus que jamais pécore ;
Eh bien ! je vais apprendre et je vais lire encore !

L'âne poursuivit : -- Kant, j'ai donc recommencé,
Doublé ma rhétorique, élargi mon fossé ;
J'ai remis mon oreille énorme en discipline ;
J'ai recreusé Straton, Sosibe, Éraste, Pline,
Et Gérard de Crémone, et Trublet, ab ovo,
Et le grammairien Sostrate, et de nouveau,
La science m'a fait manger de la poussière.
Du noir chaudron qui bout devant cette sorcière
Je me suis fait le morne et lugubre écumeur.

Oh ! cliquetis de mots, tohubohu, rumeur,
Champ de foire, Babel, chaos ! auquel entendre ?
Bossuet est féroce et Fénelon est tendre ;
La concordantia du cardinal d'Ailly
Montre un dogme dans l'astre au fond des cieux cueilli ;
Photius m'expliquait son fatras somnifère,
Catanes ses trois dés, Sacrobosco sa sphère ;
Solon m'offrait ses lois, Bollandus ses romans ;
Irénée insultait les quartodecimans ;
Je voyais se poursuivre à coups de syllogismes,
Paz, armé pour la foi, Krantz, souteneur des schismes,
Et Melchior Adam et Barleycourt Hugo,
Vieux coqs de l'argument debout sur leur ergo.
Fouillons les chartriers, refouillons les glossaires ;
Caracoran, cherchez Issedon ; dans ses serres
Jove a cet écriteau : Vel hodie vel cras ;
Et Tertullien sombre étrangle Carpocras.
Carpocras d'Irénée enviait la boutique ;
Ce Carpocras était un si fier hérétique
Que toi-même, bon Kant, qui jamais n'exécras
Personne, tu devrais exécrer Carpocras.
Comment mettre d'accord Jousse, Antoine Studite,
L'homme de cour Sénèque et Jean le troglodyte,
Young, le pleureur des nuits, Wordsworth, l'esprit des lacs,
Thalès, Hevelius, Levera, Granallachs ;
Les gais soupeurs, d'Holbach, Parny, Dorat-Cubière,
D'argens, avec Rancé qui prend pour lit sa bière ;
Le dessus de velours, le dessous de sapin ;
Ancelin et Cluvier, Polyte et Plancarpin ;
Larcher contre Arouet et Cicchi contre Dante ;
Et l'engeance grimaude et la race pédante ;
Juste Lipse et Luther, Naigeon et Davila ?
Knox me tirait par ici, Scot me tirait par là ;
Luc prenait une oreille, Euler empoignait l'autre ;
Hu ! braillait le chiffreur. Dia ! beuglait l'apôtre.
Oh ! ma jeunesse en fleur qui courait dans les prés
Et les bois par l'aurore et la joie empourprés !
L'herbe verte ! l'étable où l'on fait un doux somme !
Oh ! les coups de bâton de mon ânier bonhomme !
Je ne pourrai jamais dire, ô splendeur des cieux,
Avec des mots assez crachés et furieux,
Comment ils ont changé la pensée en lanière
Et l'idée en férule, et de quelle manière
Ces malheureux m'ont fait, sous un monstrueux tas
D'Eusèbes, de Sophrons, de Blastus, d'Architas,
D'Ossa plus Pélion, d'Anthume plus Orose,
De petit ânon leste immense âne morose !
Livres ! qui, compulsés, adorés, vermoulus,
Sans cesse envahissant l'homme de plus en plus,
De la table des temps épuisez les rallonges,
D'où sortent des lueurs, des visions, des songes,
Et des mains que les morts mettent sur les vivants,
Codes des sanhédrins, oracles des divans,
Textes graves, ardus, austères, difficiles,
Appendices fameux des siècles, codicilles
Du testament de l'homme à chaque âge récrit,
Dont le vélin fait peur quand le temps le flétrit,
Comme si l'on voyait vieillissante et ridée
La face vénérable et chaste de l'idée ;
Vous qui faites, sous l'oeil du chercheur feuilletant,
Un bruit si solennel qu'il semble qu'on entend
Le grand chuchotement de l'Inconnu dans l'ombre,
Volumes sacrosaints que l'institut dénombre,
Qui jusqu'en Chine allez emplir de vos rayons
Ce collège appelé Forêt-de-Crayons,
Résidus de l'effort terrestre, où s'accumule
Le chiffre dont le sphinx compose la formule,
Des hommes lumineux prodigieux produit,
Oh ! comme vous m'avez obscurci, moi la nuit !
Oh ! comme vous m'avez embêté, moi la bête !

Quel délire m'a pris d'aller sur votre faîte
Brouter l'ortie humaine, hélas, et de tenter
Votre viol funèbre, et de vous convoiter,
Livres qui pour consigne avez cette sentence :
- Garder Isis ; tenir les brutes à distance, -
Qui défendez, afin que tout reste normal,
Le passage sacré de l'homme à l'animal,
Ô phédons, ô talmuds, ô korans, dont les piles
Du sombre esprit humain gardent les Thermopyles !

Ô volumes, j'ai fait le grand noviciat ;
Je suis plus lourd qu'Accurse et plus sain qu'Alciat ;
Triste, j'ai digéré la docte baliverne ;
J'ai, du matin au soir, en classe, dans l'Averne,
Fait des auteurs latins le patient blocus ;
J'ai remué, suivant le conseil de Flaccus,
Les exemplaires grecs d'une patte nocturne ;
Livres, vous semblez tous des fleuves penchant l'urne,
Mais ce qui sort de vous, c'est le dégorgement
De l'éternel brouillard sur les glaciers fumant ;
L'esprit se perd en vous comme aux gouffres la sonde ;
Vous êtes imposants ! vous divisez le monde
En deux opinions principales : savoir
Si vos graves feuillets, votre blanc, votre noir,
Vos textes plus profonds que les flots sur les plages,
Vos luxes de science, et vos fiers étalages
De travail et d'étude, et vos grands apparats,
Sont créés pour les vers ou sont faits pour les rats.

II

COUP D'OEIL GÉNÉRAL

L'orateur, fût-il âne, essoufflé se repose ;
Patience reprit, ayant fait une pause :

Rhéteurs, quel mot divin faites-vous épeler ?
Dites, qu'enseignez-vous ? que venez-vous parler
D'idéal, de réel, et nous rompre la tête ?
Votre réel à vous, c'est la chimère bête,
Ou c'est la loi féroce et dure ; ici Baal,
Là Dracon ; et l'erreur partout. Votre idéal
C'est quelque faux chef-d'oeuvre ou quelque vertu fausse,
C'est un roi qu'en rampant la flatterie exhausse,
Ou c'est un livre pâle ayant pour qualité
De s'ouvrir sans blesser les yeux de sa clarté ;
Honneur au grand Louis ! Gloire au tendre Racine !
Ah ! l'idéal m'endort, le réel m'assassine,
Grâce ! au diable ! assez bu ! Je prends congé. Bonsoir.

Quelle solution donne votre savoir
Sur ce qui nous étonne ou ce qui nous effraie ?
Avez-vous seulement un peu de lueur vraie ?
Non. Rien. Sur l'inconnu, l'absolu, le divin,
Sur l'incompréhensible et l'insondable, en vain
L'illuminé contemple et le myope scrute,
Qu'est-ce que vous savez de plus que moi la brute ?
Hélas ! je sens moi-même, étant votre écolier,
Hommes, ma tête au poids des questions plier ;
J'ai sur mon cristallin naïf la taie humaine.
Le prêtre en sait-il plus que le catéchumène ?
Le cardinal voit-il mieux que l'enfant de choeur ?
L'ombre a la face grave et le profil moqueur ;
Et l'ombre, tu le sais, ô Kant, c'est la science.
Sur le premier venu fais-en l'expérience.
Vois, cet homme a blêmi sur sa bible ; voici
Qu'il est vieux ; l'homme est chauve et le livre est moisi ;
Les cheveux ont passé de l'homme sur le livre ;
L'homme a voulu tout voir, tout savoir, tout poursuivre,
Tout avoir ; secouer le linceul pli par pli ;
Il s'est rassasié, repu, gavé, rempli ;
Il sait toute la langue et toute la pensée,
Et la géométrie et la théodicée,
La légende crédule et le chiffre sournois ;
Il sait l'assyrien, le persan, le chinois,
L'arabe, le gallois, le copte, le gépide,
Le tartare, le basque ; eh bien, il est stupide.
Au fond de cette tête où s'accouple et se fond
Tout l'idéal avec tout le réel, au fond
De ce polytechnique et de ce polyglotte,
L'immensité du vide et du tombeau sanglote.

Oh ! ces sophistes lourds, ces casuistes froids,
De la tourbe ahurie exploitant les effrois,
Tous ces fakirs, latins, grecs, sanscrits, hébraïques,
Tous ces gérontes noirs, tonsurés ou laïques,
Tous ces pharisiens de l'explication,
Ceux-ci venant de Rome et ceux-là de Sion ;
Tous ayant leur koran, leur joug, leur évangile,
Leur bible de papier ou leur autel d'argile,
Jurant par Aristote ou par Thomas d'Aquin,
Pour trouver l'éternel furetant un bouquin ;
Bègues, sourds ; demandant à leur dictionnaire
Le mot, que l'aigle entend murmurer au tonnerre ;
Pas un ne comprenant ce splendide credo
Qui s'étoile le soir aux plis du noir rideau,
Pas un ne se laissant aller, l'âme penchante,
À l'attendrissement du point du jour qui chante,
Comme je les ai vus disputer, s'acharner,
Affirmer, contester, et bruire, et vanner,
Les grecs chassant les juifs, les juifs damnant les guèbres,
De la semence d'ombre en un van de ténèbres !

Comme je les ai vus, dressés sur leur séant,
Hagards, les uns, docteurs de leur propre néant,
Ayant l'aveuglement funèbre pour disciple,
Rêvant dans l'empyrée un monstre double ou triple,
Regardant fuir, tandis qu'effarés nous songions,
L'ouragan des erreurs et des religions ,
Épier s'ils verraient passer dans la rafale
Ou le Janus bi-front ou l'Hermès tricéphale !
D'autres, logiciens, métaphysiciens,
Pédagogues, groupés sous les porches anciens,
Discuter l'évidence, et fouiller, rêveurs blêmes,
L'énigme à la lueur livide des systèmes,
Et, combinant les faits, les doutes, les raisons,
Rapprocher, pour souffler dessus, ces noirs tisons !
D'autres, théologaux, notaires de consultes,
Évêques secouant leur foudre au seuil des cultes,
Clercs, chanoines, bedeaux, prédicateurs, abbés,
Dans l'ornière d'un texte ou d'un rite embourbés,
De quelque oiseau mystique adorant l'envergure.
Étouffant par moment le rire de l'augure,
Agiter leurs longs bras et leur surplis jauni
Dans des chaires faisant ventre sur l'infini ;
Et, clignant leurs yeux morts sous leurs crânes fossiles,
Assembler le nuage informe des conciles,
Dans Éphèse, dans Reims, dans Arles, dans Embrun,
Sur Dieu, l'être éclatant, l'être effrayant, l'être un !
Et courber leur front chauve, et se pencher encore,
Et chercher à tâtons l'éblouissante aurore,
Et crier : -- Voyez-vous quelque chose ? Est-ce là ?
Qu'en pense Onufrius ? qu'en dit Zabarella ?
Où donc est l'être ? Où donc est la cause première ?
Cherchons bien ! - Et pendant que l'énorme lumière,
Formidable emplissait le firmament vermeil,
Leur chandelle tâchait d'éclairer le soleil !

Homme, à d'autres instant, enivré de toi-même,
L'aveuglement croissant dans ta prunelle blême,
Tu dis : -- C'est moi qui suis. Dieu n'est pas ; l'homme est seul.
Est-ce au Gange, à la Mecque, à Thèbe, à Saint-Acheul,
Dans les cornes d'Ammon ou dans la Vénus d'Arle,
Qu'il faut aller chercher ce Dieu dont on nous parle ?
Est-ce lui que l'enfant a dans son petit doigt ?
Personne ne l'a vu, personne ne le voit,
Cet être où la ferveur des idiots s'attache.
Il est donc bien difforme et bien noir qu'il se cache ?
L'homme est visible, lui ! c'est lui le conquérant ;
C'est lui le créateur ! l'homme est beau, l'homme est grand ;
L'argile vit sitôt que sa main l'a pétrie ;
L'homme est puissant ; qui donc créa l'imprimerie,
Et l'aiguille aimantée, et la poudre à canon,
Et la locomotive ? Est-ce Jéhovah ? non ;
C'est l'homme. Qui dressa les splendides culées
Du pont du Gard, au vol des nuages mêlées ?
Qui fit le Colisée, et qui le Parthénon ?
Qui construisit Paris et Rome ? Est-ce Dieu ? non ;
C'est l'homme. Pas de cime où l'homme roi ne monte.
Il sculpte le rocher, sucre le fruit, et dompte,
Malgré ses désespoirs, sa haine et ses abois,
La bête aux bonds hideux, larve horrible des bois ;
Tout ce que l'homme touche, il l'anime ou le pare. -
Bien, crache sur le mur, et maintenant compare.
Le grand ciel étoilé, c'est le crachat de Dieu.

Nier est votre roue et croire est votre essieu.
Hommes, et vous tournez effroyablement vite.
Après l'enfant de choeur, le diacre et le lévite
Chantant alleluia, passe une légion
D'hérétiques criant l'hymne trisagion ;
L'homme blanc devient noir de nuance en nuance ;
Entre une conscience et une autre conscience
Le fil est court ; Rancé coudoie Arnauld ; Arnauld
Janséniste confine à Luther huguenot ;
Et Luther huguenot touche à Rousseau déiste ;
Et Rousseau n'est pas loin de Spinosa ; c'est triste,
Ou c'est réjouissant, à ton choix ; mais c'est vrai ;
L'Horeb, ou Sans-Souci ; le Thabor, ou Cirey,
Entre Orphée et Pyrrhon l'humanité trébuche ;
Ô Kant, nous tomberions dans quelque obscure embûche,
Nous bêtes, s'il fallait que nous vous suivissions.
L'homme va du blasphème aux superstitions ;
Il brave le réel, puis il adore l'ombre ;
Il passe son poing vil à travers l'azur sombre,
Jette sa pierre infâme aux saintes régions,
Et croit réparer tout par ses religions,
Par un faux idéal taillé dans la matière,
Par on ne sait quel spectre imitant la lumière,
Par quelque idole vaine et folle qu'il met là,
Et qu'il nomme Zeus ou qu'il appelle Allah.
Il insulte le Dieu, le créateur, l'arbitre ;
Puis, inepte et tremblant, raccommode la vitre
Des infinis avec une étoile en papier.

J'ai lu, cherché, creusé, jusqu'à m'estropier.
Ma pauvre intelligence est à peu près dissoute.
Ô qui que vous soyez qui passez sur la route,
Fouaillez-moi, rossez-moi ; mais ne m'enseignez pas.
Gardez votre savoir sans but, dont je suis las,
Et ne m'en faites point tourner la manivelle.
Montez-moi sur le dos, mais non sur la cervelle.

Mon frère l'homme, il faut se faire une raison,
Nous sommes vous et nous dans la même prison ;
La porte en est massive et la voûte en est dure ;
Tu regardes parfois au trou de la serrure,
Et tu nommes cela Science ; mais tu n'as
Pas de clef pour ouvrir le fatal cadenas.
J'ai fort compassion de toi, te l'avouerai-je ?

Toi qu'une heure vieillit, et qu'une fièvre abrège,
Comment t'y prendrais-tu, dans ton abjection,
Pour feuilleter la vie et la création ?
La pagination de l'infini t'échappe.
À chaque instant, lacune, embûche, chausse-trape,
Ratures, sens perdu, doute, feuillet manquant ;
Partout la question triple : Comment ? Où ? Quand ?
Qu'est-ce que le serpent ? Que veut dire la pomme ?
Deux natures parfois se compliquent, et font
Comme un chiffre où la brute avec Adam se fond ;
Le singe reparaît sous l'homme palimpseste ;
Viens-tu du fratricide et sors-tu de l'inceste,
Comme le dit Moïse ? Ou n'es-tu que le fait
Résultant d'un chaos qu'un soleil échauffait,
Être double, être mixte en qui s'est condensée
La matière en instinct, la lumière en pensée,
Le seul marcheur debout, créature sommet
Que l'arbre accepte, auquel la pierre se soumet,
Et que la bête obscure, ayant pour verbe un râle,
Subit en protestant dans sa nuit sépulcrale ?
Es-tu le patient dont nous sommes les clous ?
As-tu derrière toi le Mal, le grand jaloux ?
Contiens-tu quelque flamme auguste qui doit vivre ?
Ou n'es-tu qu'une chair qu'un souffle épars enivre,
Qui fera quelques pas et sera de la nuit ?
Es-tu le vain brouillard, d'un peu d'aurore enduit,
Qui, prêt à s'effacer, se déforme et chancelle ?
As-tu dans toi l'étoile à l'état d'étincelle,
Et seras-tu demain aux séraphins pareil ?
Réponds à tout cela, si tu peux. Ton sommeil,
En sais-tu le secret ? Connais-tu la frontière
Où l'esprit ailé vient relayer la matière ?
Comment le ver s'envole ? et par quelle loi, dis,
Les enfers lentement sont promus paradis ?
Que sais-tu du parfum ? que sais-tu du tonnerre ?
Peux-tu guérir l'abcès du volcan poitrinaire ?
Qu'est-ce que tes savants t'apprennent ? Turrien,
Qui te dira le nom du vent en syrien,
Sait-il son envergure et son itinéraire ?
La mamelle de l'ombre est là ; peux-tu la traire ?
Abundius qui fut diacre d'Anicetus
Sait-il quel ouvrier peint en bleu le lotus ?
Baloeus, Surius, Pitsoeus et Cédrène
Savent-ils pourquoi l'aube en larmes est sereine ?
L'abbé Poulle ose-t-il en face regarder
L'énigme qu'on entend gémir, chanter, gronder ?
As-tu lu dans Lactance ou bien dans Éleuthère
Quelle est la fonction du diamant sous terre ?
Sais-tu par dom Poirier ou par monsieur Lejay
De quelle flamme l'oeil des condors est forgé,
Et maître Calepin dit-il dans son glossaire
Où se trempe l'acier dont est faite leur serre ?
Saint Thomas connaît-il tous ces noirs Ixions
Qu'on nomme affinités, forces, attractions ?
Nicole, qui sait tout, sait-il par quel organe
L'été tire à jamais à lui la salangane,
Et, vainqueur, fait passer la mer au passereau ?
Homme, sais-tu comment l'eau nourrit le sureau ?
Connais-tu l'hydre orage et le monstre tempête
Qui naît dans le jardin des cieux, dresse la tête,
Glisse et rampe à travers les nuages mouvants,
Et qui flaire la rose effrayante des vents ?
Qu'as-tu trouvé ? Devant l'évolution sainte
De la vie, admirable et divin labyrinthe,
Ta vue est myopie et ton âme est stupeur.
Vois, ce monde est d'abord un noyau de vapeur
Qui tourne comme un globe énorme de fumée ;
Vaste, il bout au soleil qui luit, braise enflammée ;
Il bout, puis s'attiédit et se condense, et l'eau
Tombe au centre du large et ténébreux halo ;
Puis la terre, encor fange, au fond de l'eau s'amasse ;
Sur cette vase on voit ramper une limace,
C'est l'hydre, c'est la vie ; et la mer s'arrondit
Autour d'un point qui sort des eaux et qui verdit ;
C'est l'île surgissant des profondeurs béantes ;
Des vers titans parmi des fougères géantes
Fourmillent ; et du bord des boueux archipels
Des colosses se font de monstrueux appels ;
L'hippopotame sort de l'immense onde obscure,
Le serpent cherche un flanc où plonger sa piqûre,
De vaste millepieds se traînent, le kraken
Semble un rocher vivant sous l'algue et le lichen,
Et le poulpe, agitant sa touffe contractile,
Tâche d'étreindre au vol l'affreux ptérodactyle ;
Puis des millions d'ans se passent ; du roseau
Sort l'arbre, et l'air devient respirable à l'oiseau,
Et la chauve-souris décroît, et voici l'aigle,
Le vent fraîchit, le flot baisse, la mer se règle,
L'île soudée à l'île ébauche un continent,
Et l'homme apparaît nu, pensif et rayonnant ;
C'est fini ; l'aube émerge, et le recul immense
Des monstres, du chaos, des ténèbres, commence ;
La tempête de l'être a cessé de souffle ;
Et l'on entend des voix sur la terre parler ;
Le typhon s'amoindrit et devient l'infusoire ;
Et l'antique bataille, inextinguible et noire,
Du dragon et de l'hydre, avec son fauve bruit,
Fuit dans le microscope et se perd dans la nuit ;
L'effrayant désormais plonge dans l'invisible ;
L'infiniment petit s'ouvre, gouffre terrible ;
L'épouvante s'éclipse après avoir régné ;
L'horreur, devant Adam qui doit être épargné,
Pas à pas rétrograde et rentre inassouvie
Dans cet enfoncement sinistre de la vie ;
L'azur prodigieux s'épanouit au ciel.
Et maintenant, savant, penseur officiel,
Rat du budget, souris d'une bibliothèque,
Académicien bon voisin de l'évêque,
Quel compte te rends-tu de tout cela, réponds ?
Comment rattaches-tu les arches de ces ponts
Au grand centre de l'ombre ? avec quelles besicles,
Docteur, regardes-tu les formidables cycles ?
Tu t'enfermes, craintif, dans le roman sacré ;
Mieux vaut mutiler Dieu que fâcher son curé ;
Et Cuvier, traître au vrai, pour être pair de France,
Trouble des temps profonds la sombre transparence.

Pour augmenter la brume, hélas ! les professeurs
Ajoutent doctement de l'encre aux épaisseurs,
Et l'institut nous montre avec un air de gloire
L'énigme plus opaque et la source plus noire.
Ô le bon vieux palais gardé par deux lions !
La science met là tous ses tabellions,
Et l'on se complimente et l'on se félicite ;
Et moi l'âne, qui suis parmi vous en visite,
Je n'aurais jamais cru que l'homme triomphât
À ce point de son vide, et, si nul, fût si fat !
Avec Diafoirus Bridoison fraternise ;
Le dindon introduit l'oie et la divinise ;
Vrai ! quand la comète entre au sanhédrin des cieux
Et des astres fixant sur sa splendeur leurs yeux,
Le grand soleil, auquel tout l'empyrée adhère,
Ne fait pas plus de fête à ce récipiendaire.

Pleure, homme ! - Et que sais-tu de ton propre destin ?
Dis ? quoi de ton cerveau ? quoi de ton intestin ?
Quoi d'en haut ? quoi d'en bas ? depuis ton vieux déluge,
Dis, ce que c'est qu'un prêtre et ce que c'est qu'un juge,
Le sais-tu ? te vois-tu serpenter, dévier,
Crouler ? as-tu sondé la mort, trou de l'évier ?
Même en considérant Dieu comme hors de cause,
Comme clair dans l'esprit et prouvé dans la chose,
Même en nous laissant, nous les brutes, de côté,
Comprendre ces mots, Sort, Sépulcre, Humanité ;
Savoir la profondeur de ce puits où tu tombes,
Quelle espèce de jour passe aux fentes des tombes,
À quel commencement cette fin aboutit ;
Savoir si l'homme, en qui l'éternel retentit,
Est ou n'est pas trompé par ses sombres envies
D'autres ascensions, d'autres sorts, d'autres vies ;
Savoir s'il est épi dans le céleste blé ;
Savoir si l'alchimiste inconnu, le Voilé,
Soude en ce creuset morne appelé sépulture
Le monde antérieur à sa sphère future ;
Si vous fûtes jadis, si vous fûtes ailleurs
Plus beaux ou plus hideux, plus méchants ou meilleurs ;
Si l'épreuve refait à l'âme une innocence ;
Si l'homme sur la terre est en convalescence ;
Si vous redeviendrez divins au jour marqué ;
Si cette chair, limon sur votre être appliqué,
Argile à qui le temps avare se mesure,
N'est que le pansement d'une ancienne blessure ;
Si quelqu'un finira par lever l'appareil ;
Savoir si chaque étoile et si chaque soleil
Est une roue en flamme aux lumières changeantes
Dont les créations diverses sont les jantes
Et dont la vie immense et sainte est le moyeu ;
Voir le fond du ciel noir et le fond du ciel bleu,
Homme, cela n'est pas possible, et j'en défie,
Christ, ta religion ! Kant, ta philosophie !

Le gouffre répond-il à qui vient l'appeler ?
Non. L'effort est perdu. Déchiffrer, épeler,
Apprendre, étudier, n'est qu'un pas en arrière.
L'esprit revient meurtri du choc de la barrière ;
L'homme est après la marche un peu moins avancé ;
Hélas ! X Y Z en sait moins qu'A B C ;
L'espérance a les yeux plus ouverts que l'algèbre ;
J'ai toujours entendu, devant le seuil funèbre
Des problèmes obscurs qui mettent sur les dents
Les chercheurs, et qui font griffonner aux pédants
Tant d'affreux in-quarto, ruine du libraire,
L'ignorance hennir et la science braire.

Je viens de voir le blême édifice construit
Par l'homme et la chimère, avec l'ombre et le bruit,
La rumeur, la clameur, la surdité, la haine.
De quoi je sors ? Je sors de la besogne vaine ;
Je viens de travailler, Kant, à la vision.
J'ai vu faire à Zéro son évolution.
Sur la montagne informe où la brume séjourne,
Dans l'obscur aquilon la Tour des langues tourne
Sur quatre ailes : calcul, dogme, histoire, raison ;
Les savants, gerbe à gerbe, y portent leur moisson ;
Et, tombant, surgissant, passantes éternelles,
S'évitant, se cherchant, les quatre sombres ailes
Se poursuivent toujours sans s'atteindre jamais ;
Elles portent en bas la lueur des sommets,
Et rapportent en haut le gouffre, et la folie
Des souffles les tourmente et les hâte et les plie.
L'intérieur est plein d'on ne sait quel brouillard ;
Le râle du savoir s'y mêle au cri de l'art ;
Ô machine farouche ! on dirait que les meules
Sont vivantes, et vont et roulent toutes seules ;
Et l'on entend gémir l'esprit humain broyé ;
Tout l'édifice a l'air d'un monstre foudroyé ;
On voit là s'agiter, geindre, monter, descendre,
Ces pâles nourrisseurs qui font du pain de cendre,
Arius, Condillac, Locke, Érasme, Augustin ;
L'un verse là son Dieu, l'autre offre son destin ;
On s'appelle, on s'entr'aide, on s'insulte, on se hèle ;
On gravit, charge aux reins, la frémissante échelle ;
Sous les pas des douteurs on voit trembler des ponts
Où le prêtre jadis cloua ses vains crampons ;
L'erreur rôde, la foi chante, l'orgueil s'exalte,
Et l'on se presse, et point de trêve, et pas de halte ;
Le crépuscule filtre aux poutres du plafond
Par les toiles qu'Ignace et Machiavel font ;
Tous vont ; celui-ci grimpe et celui-là se vautre ;
Tous se parlent ; pas un n'entend ce que dit l'autre ;
L'aile adresse en fuyant à l'aile qu'elle suit
Un discours qui se perd dans un chaos de bruit ;
Les meules, ébranlant la tour de leur tangage,
Échangent sous la roue on ne sait quel langage ;
Les portes pleines d'ombre en tournant sur leurs gonds
Ont l'air de grommeler de monstrueux jargons ;
L'oeuvre est étrange ; on voit les engrenages moudre
Le bien, le mal, le faux, le vrai, l'aube, la foudre,
Le jour, la nuit, les Tyrs, les Thèbes, les Sions,
Et les réalités, et les illusions ;
On vide sur l'amas des rouages horribles
D'effrayants sacs de mots qu'on appelle les bibles,
Les livres, les écrits, les textes, les védas ;
Le diable est au grenier qui voit par un judas ;
À mesure qu'aux trous des cribles, noire ou blanche,
La mouture en poussière aveuglante s'épanche,
La mort la jette aux vents, ironique meunier ;
On entend cette poudre affirmer et nier,
Disputer, applaudir, et pousser des huées,
Et rire, en s'envolant dans les fauves nuées ;
Et des bouches au loin s'ouvrant avidement
À ces atomes fous que la nuit va semant ;
Et cette nourriture a l'odeur de la tombe ;
Le faîte de la tour se lézarde et surplombe ;
Et d'autres travailleurs montent d'autres fardeaux,
Chacun ayant son sac de songes sur le dos ;
Et les quatre ailes vont dans l'ouragan qui passe,
Si vaste qu'en faisant un cercle dans l'espace,
La basse est dans l'enfer et la haute est au ciel.
Je viens de ce moulin formidable, Babel.

III

L'ÂNE PATIENCE ENTRE DANS LE DÉTAIL

L'âne à ce qu'il disait rêva dans le silence,
Comme on suit du regard une pierre qu'on lance,
Puis ajouta :
-- Serrons de près les questions.
Veux-tu que nous causions et que nous discutions ?
Soit.
Quoique le lecteur, à Sainte-Geneviève,
Trouve peu d'os à moelle et peu d'auteurs à sève ;
Quoique, à l'Escurial, où Philippe pria,
Le plafond sépulcral de la Libraria,
Couvrant dossiers, cahiers, brochures, fascicules,
Ressemble à de la nuit noyant des crépuscules ;
Quoique Oxford la savante ait, sous ses hauts châssis,
Moins de textes vivants que de centons moisis ;
Quoique le maréchal vicomte de Turenne,
Caboche de soldat brutalement sereine,
Ait jugé, pataugeant dans les in-octavos,
La Rupertine bonne à loger ses chevaux ;
Quoique l'Arsenal fasse, alors qu'on le secoue,
Tourner tant de néant sur son pupitre à roue ;
Quoique, poussant des cris de triomphe, un essaim
De corbeaux, contemplant l'institut, son voisin,
Perche à la Mazarine, et que la Vaticane
Ait des angles si noirs que le diable y ricane,
Hommes, vous êtes fiers quand vous considérez
Vos bouquins reliés, catalogués, vitrés,
Avec vos rhéteurs dieux et vos pédants principes
Taillés en marbre jaune et juchés sur des cippes,
Et, j'en conviens, on a le vertige en voyant
Ce sombre alignement de livres, effrayant,
Inouï, se perdant sous les bahuts qui tremblent,
Ces vastes rendez-vous de volumes, qui semblent
Les légions du faux et du vrai s'avançant
En bon ordre, sous l'oeil trouble du temps présent,
Pour se livrer combat au fond des hypogées,
Et de l'esprit humain les batailles rangées ;
Certes, j'admets que vous, les hommes, soyez vains
De cet entassement épique d'écrivains,
De tous ces papyrus et de toutes ces bibles ;
C'est beau de voir Saumaise, agitant ses vieux cribles,
Tamiser ces monceaux d'esprit sur les pavés ;
C'est beau d'avoir l'Exode avec des bois gravés
Par Alde de Venise ou Windelin de Spire ;
Je conviens qu'on retient son souffle et qu'on respire
À peine quand on voit, dans vos doctes hangars,
Les tombes frissonner sous les piocheurs hagards ;
C'est beau de pouvoir dire : Admirez les estampes ;
Ici Virgile avec un laurier sur les tempes,
Là Chapelain avec plus de laurier encor ;
Voici des manuscrits étalant sur fond d'or
Mainte arabesque pure, inextricable et nette
À rendre Goujon pâle et jaloux Biscornette ;
Çà, c'est Newton ; voyez quel beau Félibien !
Voici le grand, voici le vrai, voici le bien ;
Barmne est là pour ses Lois, saint Thomas pour sa Somme,
Platon pour son Timée ; et l'on comprend que l'homme
Fasse la roue avec tous ses livres au dos ;
Mais, ô dignes humains pris sous tant de bandeaux,
Ce profond répertoire où la doctrine abonde,
Ce sombre cabinet de lecture du monde,
Tous ces textes, qui font le silence autour d'eux,
Depuis l'infortiat jusqu'à l'in-trente-deux,
Et d'où l'odeur des ans et des peuples s'exhale,
Cette bibliopole auguste et colossale
Qu'on voit, jetant au loin sa lueur aux cerveaux,
Flamboyer au-dessus de tous vos noirs travaux,
Comme la cheminée énorme de l'usine ;
Toute cette raison que l'homme emmagasine,
Étageant grecs sur juifs, juifs sur égyptiens ;
Que le temps sur le tas vient vider par hottées,
Ces Pascals, ces Longins, ces Jobs, ces Timothées,
Doux, sévères, touchants, mystérieux, railleurs,
Qu'est-ce si tout cela ne vous rend pas meilleurs ?
Par mon échine illustre et semblable aux coulées
De laves du Gibel âpres et dentelées,
Par les traductions du vieux père Brumoy,
Par l'honneur que m'a fait Christ en montant sur moi
Comme si l'âne était un degré de Calvaire,
Je le jure devant l'aube et la primevère,
Devant la fleur, devant la source et le ravin,
Digne Kant, je suis prêt à proclamer divin,
Vénérable, excellent, et j'admire et j'accepte
L'enseignement duquel on sortirait inepte,
Ignare, aveugle, sourd, buse, idiot ; mais bon.
Mais apprends par coeur Jove, Ughel et Casaubon,
Baronius, Ibas d'Edesse, Théétète ;
Médie Boctoner à fond ; romps-toi la tête
Au sens qu'Eunapius donne à tel ou tel mot ;
Va de l'abbé Tudesche au cardinal Cramaud ;
Nourris-toi de Bohier, vieille prose bourrue ;
Dévore Ammirato, Walinge, Pellagrue ;
Vide résolument jusqu'à la lie et bois
André Schott, Sylvius autrement dit Dubois,
Massillon qui pérore et Fléchier qui harangue,
Docte Kant, je consens à fourbir de ma langue
Tous ces volumes, ceux qui sont noirs d'encre, et ceux
Qui sont tachés de sang, et ceux qui sont crasseux,
Y compris les fermoirs, la basane et les cuivres,
Si tu te sens, après avoir lu tous ces livres,
D'humeur à me donner un coup de pied de moins.

Si l'on veut faire grâce, en leurs lugubres coins,
À tous ces vieux vélins jargonnant tous les styles,
Ce qu'on peut dire, ô Kant, c'est qu'ils sont inutiles.
Et, philosophe ! au fait, comment tous ces monceaux
De tomes, gravement contemplés par les sots,
Pourraient-ils enfanter un résultat quelconque ?
Un rien les dépareille ou les brouille ou les tronque.
Puis ils se font la guerre entre eux, je te l'ai dit.

Le volume savant hait le tome érudit ;
Le littéraire gourme avec le politique ;
On joute à qui sera le plus paralytique,
Le plus obscur, le plus diffus, le plus pesant,
Et du juste, du vrai, du beau, le plus absent ;
C'est à qui se fera lourd, majestueux, vaste,
À qui sera poudreux avec le plus de faste ;
Car tous ces livres sont des vivants ténébreux ;
L'oeil qui les voit croit voir des grands-prêtres hébreux,
Et quand de leurs casiers le jour perce les fentes,
Ils ont sur leurs rayons des airs d'hiérophantes ;
Ils sont l'autorité régnant dans son caveau,
L'esprit de l'homme avec reliure de veau ;
Avoir force feuillets, notes, renvois, chapitres,
Faire pousser des cris terribles aux pupitres,
Être un livre de poids par-dessus tout, voilà
L'ambition, le but, la gloire ; et pour cela
Le bénédictin creuse, édifie et laboure ;
Le volume veut être imposant, il se bourre
De blanc, de noir, de faits, de vent, de vieux, de neuf,
Et la grenouille idée enfle le livre boeuf.

Dans l'olympe farouche et sinistre des livres,
Lieu polaire où l'on prend les vitres pour des givres ;
Dans l'immense grenier du bouquiniste humain
Où l'étude et la nuit scellent leur triste hymen,
Depuis que l'homme écrit, que l'esprit se fourvoie,
Que la première plume a fui la première oie ;
Dans ce dock du grimoire universel, tunnel
Et puits du griffonnage antique et solennel,
Où l'erreur sur l'erreur s'amoncelle, où s'entasse
La savantasserie avec le savantasse,
Gouffre où sans voir l'ennui, ce miasme, on le sent,
Où s'est faite, de siècle en siècle grossissant,
Comme un ulcère croît, comme grandit un chancre,
L'horrible alluvion du déluge de l'encre,
Dans ce dépôt qu'emplit le froid morne des ifs,
Il faut les voir rangés, ces testaments massifs,
Ces volumes titans dont un fort de la halle
Aurait peine à porter la lourdeur idéale,
Ces tomes à stature écrasante, ulémas
Des lutrins monstrueux et des puissants formats ;
Ceux-ci bardés de cuir, ceux-là vêtus de moire,
Ils encombrent des temps la ténébreuse armoire ;
D'autres ouvrages sont éphémères, charnels,
Réels, mortels, humains ; eux sont les éternels ;
La cendre, qui du livre est l'austère rosée,
Leur arrive à travers les astres tamisée ;
Chacun d'eux est un fort, chacun d'eux est un mont,
Chacun d'eux est un culte ; eux des livres, fi donc !
Ils sont des avestas, ils sont des lévitiques,
Chacun d'eux est le Livre ; ils sont les hauts portiques
Et les larges piliers de la maison d'Isis ;
Ils sont les chênes noirs, vénérables, moisis,
De la Dodone obscure et lugubre des âmes ;
On en entend sortir des voix de vieilles femmes ;
Et l'ombre qui descend de leurs rameaux touffus
Va du Philothéos jusqu'au Polymorphus ;
Ils sont les dolmens lourds et branlants ; les registres
Pétrifiés du monde aveugle et fou des cuistres ;
Des espèces de blocs funèbres et bavards ;
Eux des livres, fi donc ! ils sont des boulevards ;
Ils sont les élégants sacrés de la doctrine,
Les sphinx géants ayant l'oracle en leur narine,
Les colosses pensifs de la religion,
Ils sont des dieux. - Mais gare au diable Légion !
Gare à ce gamin sombre appelé petit livre !
Le format portatif est un monstre ; il délivre,
Il proteste, il combat ; c'est hideux, c'est criant ;
Comme avec son épingle il crochète en riant
La serrure de fer d'une bible bastille !
Il a la clef des champs, ce brigand ; il pétille,
Il éclate ; il est clair, rapide, âpre, éloquent ;
Il court, et met le feu partout. Oui, mon vieux Kant,
Poussière fulminante éparse sur les tables,
Les livres légers sont aux pesants redoutables ;
Un frêle Capulet tue un gros Montaigu ;
Un Diderot de poche, imprenable, exigu,
Invisible, détruit la montagne de tomes
Que font les Augustins mêlés aux Chrysostomes ;
Que Laplace ait un jour sur sa calme hauteur
(Mais il ne l'aura point, car on est sénateur)
Le caprice de faire un almanach sauvage
Et sincère, à deux sous, et voyez le ravage !
L'almanach grimpe droit à l'azur, court, descend,
Monte, ôte à saint Michel son nimbe, va chassant
Saint Médard de son ciel, saint Pierre de sa loge,
Extermine Turnèbe, Arnobius, Euloge,
Moïse, Bossuet et l'abbé de Corbeil,
Et casse Josué, gendarme du soleil ;
Et c'est fini, voilà la Légende dorée
Croulant sous l'ironique et splendide empyrée ;
Un tout petit Montaigne, adroit, glissant, rongeur,
Malgré leur profondeur et malgré leur largeur,
Va démolir Gennade et Thégan par la base ;
Un leste Beaumarchais en quelques instants rase,
Avec leur clientèle honorable d'abus,
Les de Maistre les plus caducs, les plus barbus ;
Saint-Évremond accourt, moqueur, alerte, ingambe,
Et maintenant cherchez Symmachus, Alegambe,
Et le père Gretser et le père Poussin !
Paul-Louis colletant saint Luc, quel assassin !
Un essaim de pamphlets qui s'échappe dégrade,
Sur leur lit de justice ou leur lit de parade,
Sigonius, Prudence, Alde et le sieur Pithou ;
D'où viennent-ils ? j'ignore ; - où vont-ils ? Dieu sait où !
Mais ils mangent les saints jusqu'aux dernières plumes ;
Sur les tomes debout ainsi que les enclumes
De la forge du deuil, de l'erreur et du vent,
Ils se répandent gais, cassant, rageant, bravant,
Des révolutions anarchique avant-garde ;
Et l'on entend courir dans la brume hagarde
Le pas tumultueux de ces trotte-menu ;
Et ce désordre est fait par ce peuple inconnu
Au nez du marguillier et sous l'oeil de l'édile ;
Ainsi que l'ichneumon détruit le crocodile
Le doute in-dix-huit bat le dogme in-folio ;
Malheur à l'alcoran qu'attaque un fabliau !
Un missel sur qui plane un couplet est malade ;
Je plains l'infortiat qu'une puce escalade,
L'infortiat fût-il plein de rois et de dieux,
Si la puce, agitant son stylet radieux,
Saute, atome effrayant, la largeur de la terre
Et la hauteur d'un siècle, et se nomme Voltaire.

-- Mais, dis-tu, ce baudet n'a pas le sens commun.
Il veut un résultat ; n'en est-ce dont pas un ?

Ce combat des penseurs est sublime. - À merveille.
Qu'en sort-il ? Baal meurt, l'ours fuit devant l'abeille,
Soit. On lutte, on s'acharne, assaut, mêlée à mort !
Et la science pique et la sagesse mord ;
Que reste-t-il au coeur, la bataille finie ?
Hélas ! la nudité d'une immense ironie ;
Tous les profonds instincts glacés et grelottants ;
Kant, ce n'est pas cela que de l'homme j'attends.
L'esprit triomphe. À bas le vieux dogme ! on l'écrase,
Il tombe ; le passé s'effondre ; table rase ;
Bien. Plus je suis vainqueur, plus je suis assombri .
Une négation est un sinistre abri ;
Où mettrai-je mon âme ? est-ce dans un décombre ?
Je conviens que je dois à cette troupe sombre,
À ces démolisseurs de l'antique fatras,
Tout le logis qu'on peut avoir dans un plâtras.
La pioche, et pas de toit ; la faux, et pas de gerbe.
Est-ce donc là le but de ton effort superbe,
Homme, architecte auguste, être prédestiné ?
Satan fait avorter Adam, son puîné ;
J'en gémis ; l'homme manque à sa tâche divine.
Je cherche un édifice et je trouve une ruine.

IV

LA NUIT AUTOUR DE L'HOMME

J'ai des objections à l'homme, tu le vois.
Qu'il existe une loi, mêlée aux vagues lois
Que nous entrevoyons par nos pâles fenêtres,
Qui, dans l'échelle obscure et tremblante des êtres,
Place au-dessus de nous ce pleureur, ce rieur,
Qui fasse l'âne aux fils d'Adam inférieur,
Qui mette moins de verbe en plus de bouche, et rende
L'endettement plus court dans l'oreille plus grande,
C'est possible ; après tout, ça regarde l'auteur ;
Que l'homme ait ou n'ait pas le droit sur sa hauteur
D'être traité par nous d'une façon civile,
Et d'être salué roi par la longue file
D'animaux que Noé dans son arche classait,
Par le lion ayant dans sa griffe un placet,
Par le corbeau tenant dans son bec un hommage ;
Qu'il dise : -- Dieu n'a fait qu'Adam à son image ; -
Peu m'importe ; je parle à cette majesté
Crûment, je ne suis pas de bassesse frotté,
Je suis franc ; ma parole est âpre, mais certaine,
Car je préfère, étant frère de La Fontaine,
Et quelque peu cousin d'Agrippa d'Aubigné,
Le réel, même rude, au faux, même peigné,
Les toisons de la brute aux perruques de l'homme ;
Je ne fais pas ma cour, Kant, je suis économe
D'admirer sottement et lâchement le roi,
Et je trouve en Dangeau plus d'âne que dans moi.
Si l'homme est majesté, cette majesté boite.
Quand la mort a serré ce pantin dans sa boîte,
En sort-il un esprit qui s'envole ? Psyché
Jaillit-elle à travers l'arlequin démanché ?
Je n'en sais rien. Cherchez. Il fait nuit.

Ce qui reste
Évident dans la brume adorable ou funeste,
C'est que c'est un vivant médiocre et mauvais.
Je deviendrais méchant, si je ne me sauvais,
Rien que pour avoir vu de près ce pauvre hère.

Je n'estime pas plus son grelot que sa haire,
Et son austérité que son relâchement ;
Quand sa bouche dit vrai par hasard, son oeil ment ;
Fumée, il s'évapore en toutes les emphases ;
Son ventre et son cerveau n'ont point les mêmes phases.
La terre a son instinct, la lune a sa raison ;
Entre l'air et son souffle il met une cloison ;
Au lieu d'être le vaste esprit cosmopolite,
Il est toujours d'un lieu quelconque satellite,
Juif, grec, anglais dans l'Inde, au Brésil portugais ;
Il rêve des édens et fait des paraguays ,
Il se tient hors du code ou hors de la nature ;
Las, refroidi, blasé, s'il veut par aventure
Devenir vertueux, quels lugubres essais !
Il ne sait que passer de l'excès à l'excès,
De l'abus au défaut, de l'alcôve à la haine,
D'Ève au cloître, et que fuir don Juan dans Origène.

Voletant vaguement de la Trappe à Paphos,
Mouche heurtant de l'aile au soupirail du faux,
Bourdon de tous les dieux et de toutes les vitres,
Donnant pour moule aux fronts les casques et les mitres,
Forgeron d'imposture, ouvrier de fureurs,
Fabriquant au mensonge une armure d'erreurs,
Il n'est pas d'épithète outrageuse, honnie,
Vile, dont on ne puisse orner sa litanie.

Certe, on se tromperait de croire que l'azur,
Les sphères, les levers d'étoiles, l'éther pur,
Et le nimbe solaire et l'auréole astrale
Filtrent dans l'âme humaine en lumière morale.
Kant, c'est un malheur d'être une voûte à cachot,
Une cave fermée au ciel splendide et chaud,
Une maison de nuit. Hélas ! l'homme en est une.
Il a cette mauvaise et fatale fortune
Que son obscurité résiste obstinément
Au lys, à la colombe, à l'aube, au firmament.

Rien, ni l'Etna qui semble en braise se dissoudre,
Ni le passage vaste et fuyant de la foudre,
Ni la lune, ébauchant quelque sacré contour,
Pas même l'évidence éclatante du jour,
Pas même le feu noir qui dévore Sodome,
Rien ne peut éclairer l'intérieur de l'homme.

Ô Kant, l'homme est drapé de rêves mal tissus.
Vêtu d'un haillon sombre, il porte par-dessus
Une pourpre d'orgueil prise aux fausses sagesses.
Il est fils des géants mariés aux singesses ;
Il a plus de grimace encor que de grandeur ;
Son profil de beauté d'un profil de laideur
Se double, et son sublime adhère au ridicule
De si près qu'on le croit fait pour le crépuscule.
Aussi quelle ombre en lui ! quelle ombre autour de lui !
Il sent sous tous ses pas trembler le point d'appui,
Ce qu'il espère étant presque ce qu'il redoute ;
Un flot de trouble passe après un flot de doute ;
Tout se résout en gouffre, en chute, en tremblement
Sur on ne sait quel vague et blême escarpement,
En ouverture sombre, en cécité muette,
Tâtonnement au docte et vertige au poète ;
Et toujours, au-dessus du lugubre horizon,
Et de votre savoir et de votre raison,
L'idole, le cromlech, l'autel, dressent leur cime
Que blanchit un rayon monstrueux de l'abîme.
Mais du moins faites-vous ce qu'il faudrait pour voir
Un peu plus de clarté dans votre cerveau noir ?
Point. La routine au fond du néant vous isole.
Vous avez tout, parole, écriture, boussole,
Vapeur, imprimerie, et scalpel et compas ;
Faites-vous donc du jour avec cela ? Non pas.
Avez-vous des esprits, des plongeurs, des génies,
De grands cerveaux ouvrant des portes infinies,
Des puisatiers géants creusant au ciel des trous,
Des penseurs, des trouveurs ? - Pardieu ! - Qu'en faites-vous ?

V

CONDUITE DE L'HOMME VIS-À-VIS DES ENFANTS

Et l'âne s'écria : -- Pauvres fous ! Dieu vous livre
L'enfant, du paradis des anges encore ivre ;
Vite, vous m'empoignez ce marmot radieux,
Ayant trop de clarté, trop d'oreilles, trop d'yeux,
Et vous me le fourrez dans un ténébreux cloître ;
On lui colle un gros livre au menton comme un goître ;
Et vingt noirs grimauds font dégringoler des cieux,
Ô douleur ! ce charmant petit esprit joyeux ;
On le tire, on le tord, on l'allonge, on le tanne,
Tantôt en uniforme, et tantôt en soutane ;
Un beau jour Trissotin l'examine, un préfet
Le couronne ; et c'est dit : un imbécile est fait.
Glycère et Jeanneton, ces deux filles célestes,
Qui courent dans Virgile et Ronsard, sont moins lestes,
Quand Sylvain les poursuit, le fauve jouvenceau,
À trousser leur jupon pour passer un ruisseau,
Un singe est moins agile à gober une pêche,
Les baleiniers, armant leurs pirogues de pêche,
Sont moins prompts à lancer leur barque au flot mouvant
Dès que d'un squale en marche ils entendent l'évent,
En frappant dans ses mains Bonaparte a moins vite
Chassé l'aigle tudesque et l'aigle moscovite
Qu'un pédant n'est rapide à défaire un esprit.
Oh ! que de fois, depuis qu'hélas ! on m'entreprit,
J'ai vu l'abrutisseur en chef, le grand pontife
Qui, lugubre, a le plus de crasse dans sa griffe,
Dans l'antre où se tenaient nos régents, nos dragons
Les plus chauves, les plus goutteux, les plus bougons,
Entrer, tenant par l'aile ou la patte sanglante
Une pauvre petite âme toute tremblante,
Et dire, en la jetant aux vieux : Plumez-moi ça !
Je me souviens des cris que plus d'une poussa
Pendant que son plumage auroral, son enfance,
Sa blancheur, sa candeur, sa gaîté sans défense,
Sous les vils ongles noirs d'un rustre aux yeux éteints,
Tombaient, duvet charmant, et que les sacristains
Heureux de voir l'oiseau tout nu dans leurs mains dures
Balayaient ces splendeurs des cieux au tas d'ordures !
L'aile pourtant n'est point arrachée au moignon ;
Elle repousse grise et faite au cabanon ;
L'enfant vit ; nul ne peut dire : Cette âme est morte ;
L'âme prend la couleur du verrou de la porte,
Voilà tout, et son œil clignote ; et maintenant,
Avec un encrier au croupion, traînant
Bréviaires, gradus, glossaires, cent volumes,
Toute la cuistrerie engluée à tes plumes,
Vole donc, alouette, au fond du libre azur !

La sacristie, hélas ! fait un deleatur
Du mystérieux D qui sert de majuscule
Au mot DIEU flamboyant dans notre crépuscule ;
Elle éteint dans les fronts les rayons libéraux.
Vous mutilez des coeurs, ah, niais ! ah, bourreaux !
Et vous raccourcissez des âmes ! et vous êtes
Dans l'auguste forêt d'horribles ciseaux bêtes !
Vous tondez les instincts, vous rognez les cerveaux ;
Sur le patron des vieux vous taillez les nouveaux ;
De la création vous troublez l'équilibre ;
Ignorant que tout être est fait pour croître libre,
Pour donner telle fleur et vivre en tel milieu,
Que toute âme a sa forme intime devant Dieu,
Et que toute nature a droit à sa broussaille,
Vous tronquez des talents, de même qu'à Versaille,
Ô brutes, vous changez en pains de sucre verts
Le cèdre et le cyprès, géants d'ombre couverts,
Sans même voir, parmi vos bronzes et vos marbres,
L'humiliation de tous ces pauvres arbres,
L'ennui de l'oranger fait pomme, et le chagrin
Des ifs taillés en cône autour du boulingrin.

Pédagogues ! toujours c'est ainsi que vous faites.
Tout l'esprit humain doit se mouler sur vos têtes ;
Pégase doit brouter dans votre basse-cour,
L'aile morte, et manger de votre foin. Le jour
Où, de votre perruque arrangeant les volutes,
Fiers, perchés sur Zoïle et Batteux, vous voulûtes
Définir le génie, expliquer la beauté,
Les mauvais estomacs ont dit : Sobriété ;
Les myopes ont dit : Soyons ternes ; la clique
Des précepteurs, geignant d'un air mélancolique,
A décrété : Le beau, c'est un mur droit et nu.
Donc Rubens est trop rouge et Puget trop charnu ;
L'art est maigre ; Vénus serait plus belle, étique.
Shakspeare, ce satan de votre art poétique,
Prodigue image, idée et vie à chaque pas ;
La nature, imitant Shakspeare, ne voit pas
Sur une vieille pierre une place vacante
Sans la donner à l'herbe ou l'offrir à l'acanthe ;
Le lierre énorme où l'art mystérieux se plaît
Emplit Heidelberg comme il emplit Hamlet ;
Vous coupez cette ronce auguste qui soupire ;
Vous tombez à grands coups de serpe sur Shakspeare,
Marauds, et vous frappez, jusqu'à n'en laisser rien,
Sur le grand chêne où flotte un hymne aérien.

À qui donc croyez-vous persuader, ô cuistres,
Que le beau, que le vrai vous ont pris pour ministres,
Et qu'Horace va dire : Hic lucidus ordo,
Parce que vous tirez des crétins au cordeau !

N'est-il pas odieux, ô Jean-Jacque, ô Molière,
Ô d'Aubigné, du droit puissant auxiliaire,
Qui disais en voyant un roi : Qu'est-ce que c'est ?
Montaigne, mon bon Michel que son père faisait
Éveiller le matin au son de la musique,
Diderot qui raillais tout le vieil art phtisique,
Ô libre Hoffmann, planant dans les rêves fougueux,
N'est-il pas désolant, dites, de voir ces gueux,
Tatoués de latin, de grec, d'hébreu, ces cancres
Dont l'âme prend un bain dans la noirceur des encres,
Exécuter l'enfance en leurs blêmes couvents !
Ne sont-ils pas hideux, ces faux docteurs, savants
À donner au progrès une incurable entorse,
Commençant par l'ennui pour finir par la force,
Du bâillement allant volontiers au bâillon,
Logiques, de Boileau concluant Trestaillon,
Vantant Bonald, couvrant de béates exergues
Piet, Cornet d'Incourt et Clausel de Coussergues,
Tâchant d'éteindre au fond des bleus éthers !
N'est-il pas monstrueux de voir ces magisters,
Casernés dans l'horreur de leur Isis occulte,
Poser sur l'avenir qui s'envole en tumulte
Avec l'emportement d'Achille et de Roland,
Ayant dans l'oeil l'éclair de Vasco s'en allant
Ou de Jason partant pour la plage colchique,
Leur bâton de sergent instructeur monarchique,
Et crier aux esprits : À droite ! alignement !

Écolâtres, au fond de votre enseignement
Est Rome, enfermant l'âme en sa funèbre enceinte ;
Vous êtes les prévôts de la science sainte
D'où jaillissant Newton et Watt, les caporaux
De l'art divin qui vit vibrer Sienne et Paros ;
Le vil marais vous charme et votre oeil le préfère ;
Vous feriez un étang, si l'on vous laissait faire,
De l'océan tordant ses flots sur les galets ;
En forgeant des pédants, vous créez des valets ;
En faisant le front bas vous faites l'âme basse ;
Qu'un de vos patients chuchote dans la classe,
Qu'il ose relever son museau d'écolier,
Et se gratter un peu le cou sous son collier,
Ô révolution ! anarchie ! il vous semble
Que l'alphabet lui-même entre vos pattes tremble,
Que l'F et que le B vont se prendre le bec,
Que l'O tourne sa roue aux cornes de l'Y,
Horreur ! et qu'on va voir le point, bille fatale,
Tomber enfin sur l'I, ce bilboquet tantale !

Votre système est vain, votre empirisme est faux.
Ayez donc la charrue avant d'avoir la faux.

Çà, vous figurez-vous, parlons net, camarades,
Qu'on est un vrai docteur pour avoir pris ses grades,
Et qu'on sait quelque chose en sortant de chez vous ?
Que la grande nature, aux bruits vastes et doux,
Belle, n'enseigne rien à l'esprit qu'elle élève ;
Et qu'Adam, ébloui de l'éden, épris d'Ève,
Attendait, pour que Dieu tout à fait le créât,
Qu'Iblis lui fît passer le baccalauréat ?
Non, la nature au fond pourrait suffire seule ;
Elle sait tout, elle est nourrice, étant aïeule !

VI

CONDUITE DE L'HOMME VIS-À-VIS DES GÉNIES

C'est en dehors des lois que vous faites, pédants,
Que plane l'harmonie aux grands hymnes grondants,
Et le papier réglé par une main classique
Est du papier réglé, mais n'est pas la musique.

Qu'on doit fourrer, vivants, les aigles, les griffons,
En cage dans les trous de vos dogmes profonds,
Que l'essor du penseur se mesure à vos mètres,
Qu'il doit vous consulter, vous les bedeaux des lettres,
Vous les abbés du goût, hurlant à l'unisson :
Nous sommes le savoir, nous sommes la raison !

Que vous avez, vous seuls, ces dons sacrés sur terre,
Et que chacun de vous en est propriétaire ;
Que l'académie est, que la sorbonne vit ;
Que l'antique sentier qu'à la file on suivit
Est la route sacrée, et qu'il faut faire en sorte
Qu'on n'y coure jamais, que jamais on n'en sorte ;
Qu'on forge et qu'on bat le fer d'autant mieux qu'il est froid ;
Que votre cloître est saint ; que vous avez le droit
De mettre le génie et l'âme en retenue,
Que le cygne, nageant candide sous la nue,
Doit se faire montrer le blanc par un corbeau ;
Que j'en saurai plus long, que je serai plus beau,
Moi l'âne, quand un gueux, flanqué d'une ou deux vieilles,
M'aura coupé la queue et rogné les oreilles,
Ah ! pardieu, vous allez me faire accroire ça !

L'âne a du sens, ayant porté Sancho Pança.
Il reprit : -- Parmi vous qu'un novateur s'obstine,
Qu'il baise mal le bas du dos de la routine,
Qu'il ne veuille pas boire où de tout temps ont bu
La coutume ridée et l'usage barbu,
Que son âme ose, horreur ! n'être pas prisonnière,
Que, se sentant une aile, il méprise l'ornière,
Vous le damnez.

Jadis, un songeur l'entendait,
Les bêtes ont crié : Haro sur le baudet !
J'entends l'homme crier : Haro sur le génie !
Malheur à qui s'en va dans la sombre Uranie !
Dans la matière, encor, passe ; on peut innover ;
Il est permis d'aller, de chercher, de trouver
Quelque crapaud géant, quelque gros perce-oreille,
Quelque étrange fourmi, pas tout à fait pareille
À celles dont Linné a contemplé les oeufs,
Ou des squelettes frais et des fossiles neufs,
Des mammouths troublant l'ordre, et dans les grès, les schistes
Et les gneiss, des fémurs d'éléphants anarchistes ;
La routine consent à ce qu'un cachalot,
Inédit, lève un peu trop son grouin hors du flot ;
On peut faire, sans trop indigner les bélîtres,
Des révolutions dans les écailles d'huîtres ;
L'immortelle ânerie, et j'en suis à regret,
Admet qu'on peut trouver un gui dans la forêt
Ou pêcher un mollusque avec un coup de sonde ;
Quand on voit revenir après leur tour du monde
Le capitaine Cook, Magellan ou lord Ross
Rapportant des tapirs ou des rhinocéros,
Si bien que la science à leur aide complète
La confrontation de l'homme avec la bête,
Quelque raie éclairant l'énigme du dauphin,
Des os de mastodonte illuminant enfin
La grande question de l'ours, ou des carcasses
D'épiornis faisant progresser les bécasses,
Longs bravos ; les savants formant leurs bataillons
Contemplent les herbiers et les échantillons,
Le mandarin admire, et le bourgeois dit : Qu'est-ce ?
On fait queue au musée à voir ouvrir la caisse,
Les deux chambres, que chauffe un rapport érudit,
Accordent au jardin des plantes un crédit
Pour élargir l'endroit où l'on met la genèse ;
Et l'institut - pendant que, tout frémissant d'aise,
Paris en foule court voir le tapir manger, -
Harangue au pont des Arts le fossile étranger.
Mais quand le penseur, vaste et noir missionnaire,
Arrive du pays du rêve et du tonnerre,
Et revient du mystère où planent les esprit,
Rapportant, aussi lui, ce qu'à l'ombre il a pris,
Farouche, et dans sa main, de rayons inondée,
Tenant le fait chimère ou bien le monstre idée,
Déployant la splendeur d'un progrès factieux,
Quelque nouveauté sainte ayant l'odeur des cieux
Qui va faire, profonde et pure découverte,
L'homme heureux, et l'envie, hélas, encor plus verte ;
Offrant la douleur morte ou l'espace annulé ;
Montrant des visions la formidable clé ;
Malheur à ce trouveur et malheur à ce mage !
Que Gall ait du cerveau vu sur le front l'image,
Que dans quelque insondable abîme le même air
Qui soulevait Élie ait emporté Mesmer,
Malheur ! Papin en France ou Galilée à Rome,
Quel que soit le prodige, hélas, quel que soit l'homme,
Quel que soit le bienfait, quel que soit l'ouvrier,
Qu'il se nomme Jackson, qu'il se nomme Fourier,
Malheur ! huée, affronts, et clameurs triomphantes ;
Tous se jettent sur lui ; les uns, les sycophantes,
Au nom des livres saints, védas ou rituels ;
Les autres, les douteurs, bourreaux spirituels,
Parfois railleurs profonds, comme Swift et Voltaire,
Au nom du vieux bon sens, bouche pleine de terre.
On vous l'assomme avec maint argument plombé,
Là, par Christ plus Moïse, ici, par A plus B.
Que veut ce songe creux ? et de quelles cavernes
Sort-il pour nous conter de telles balivernes ?
Avoir du temps passé jeté le vieux bâton,
Quel crime ! S'appeler Gutenberg ou Fulton,
Quel cynisme ! Aller seul ! l'audace est fabuleuse !
Si c'est Flamel, Cardan, Saint-Simon ou Deleuze,
Pour en avoir raison l'éclat de rire est là ;
Si c'est Jordan Bruno, si c'est Campanella
Qui le premier a dit : -- Les soleils sont sans nombre, -
Qu'il se sauve ; sinon, demain, le bûcher sombre
Lui mettra la fumée et la nuit dans les yeux,
Et l'affreux tourbillon des braises, envieux,
Châtiera ce rêveur du tourbillon des astres ;
Harvey mourra moqué de tous les médicastres ;
Kind raillera Képler, et tous les culs-de-plomb
Ferreront cet oiseau de l'océan, Colomb.
Vois, Socrate, par qui le genre humain se hausse,
Blêmit sinistrement dans une basse fosse ;
Deux siècles avant l'heure où Vasco les verra,
Dante, oeil mystérieux que Dieu même éclaira,
Voit à travers la terre, énorme et sombre geôle,
Les quatre étoiles d'or qui sont à l'autre pôle ;
Il le dit ; on le chasse ; et c'est ainsi toujours.
Dès qu'un flambeau paraît, l'homme crie : Au secours !
Qui l'éclaire ou le sert l'irrite ; le génie
Est une infraction sévèrement punie ;
Toujours vous proscrivez le grand homme fatal,
Sauf à lui dédier plus tard un piédestal ;
Vos bienfaiteurs, penseurs et sages, ont beau dire :
-- Cherchons et triomphons ! l'infini nous attire ;
Dans l'océan Progrès il n'est point de cap Non ! -
L'homme réplique : exil, ciguë et cabanon ;
Et l'histoire en est pleine, et tous ces Hérodotes
Content sous divers noms ces douces anecdotes.

J'ajoute : quelquefois le front des hauts songeurs
Se fend, l'idée ayant de trop grandes largeurs,
Et comme il est certain que la nature mêle
Toujours un peu d'ivresse au lait de sa mamelle,
Comme ils sont à la fois brumeux et radieux,
Ces hommes-là sont fous, dit la tourbe. Ils sont dieux !
L'excès de vérité n'éblouit-il pas l'âme,
Et n'a-t-on pas de grands aveuglements de flamme ?
Hélas : en peut-il être autrement ? Le réel,
L'idéal, le progrès, même venu du ciel,
Même apporté par Christ, même quand Dieu l'amène,
Passant par l'homme aura toujours la marque humaine.
Toujours l'idée aura pour nombril le défaut ;
Toute innovation, même prise là-haut,
Par mille côtés vraie, est par un côté fausse ;
Quel bonheur ! la routine à ce détail s'adosse.
Après avoir plongé dans la sublimité,
Après avoir volé le gouffre illimité,
Dans l'humaine cohue obstinée à ses voiles
Malheur à qui revient ! L'infini plein d'étoiles,
Sur la terre où le cuistre admire l'avorton,
N'a qu'un débarcadère appelé Charenton.

Oui, le crachat jaillit de cent bouches ouvertes
Sur tous les pâles Christs des saintes découvertes !
Oui, malheur au héros qui, la lunette en main,
Se dresse au lointain bord de l'horizon humain,
Guetteur mystérieux et vedette avancée !
Il est toujours tué ; par qui ? par la pensée.
Car dès que les docteurs ont vu, troupeau jaloux,
Poindre une idée, ils ont la tristesse des loups,
La foule n'aime point qu'un astre la dérange
Avec un flamboiement de clarté trop étrange,
Et la pensée humaine a peur des vastes cris
Du génie, et du vol des immenses esprits.

L'âne reprit : -- Hélas, hommes ! race chétive
Ayant plus de torpeur que d'initiative !
Hélas, génie humain ! hélas, esprit humain !
Qui, s'il fonde aujourd'hui, démolira demain,
Double, ayant Oui pour aile et Non pour carapace ;
Qui, sans savoir pourquoi, d'un pôle à l'autre passe,
Du plus noir du cloaque au plus bleu de l'éther,
De Dante à Loriquet, de la bouche au sphincter ;
Qui semble jeune et fort, et tout à coup se ride ;
Qui vole, plane, et boite, et, pour s'en faire un guide,
Va du condor à l'oie, et sur le faîte met
Tantôt Herder ou Dante, et tantôt dom Calmet ;
Qui ferme l'oeil sitôt qu'un peu d'aube y pénètre ;
Qui, dans le même temps, trouve le moyen d'être
Virgile et Moevius, ou Voltaire et Restif ;
Qui, pour être céleste en restant positif,
Se bâcle on ne sait quel accoutrement lyrique
Fait de plume d'archange et de poil de bourrique !
Plein d'hésitation, d'anxiété, d'effroi,
Bégayant juste assez pour dire : Je suis roi,
Kant, pour se déjuger il est toujours en verve ;
La contradiction est son fonds de réserve ;
Ne sondez pas, devant ce frivole parleur,
Ces questions : tombeau, sort, mystère, douleur ;
Il fuit de l'Inconnu la sinistre falaise,
Sur ces pentes à pic il se sent mal à l'aise,
Il hait ces mots profonds qui semblent infinis,
Il ferme sa croisée au brouillard où Leibniz,
Dante, Eschyle, Reuchlin, Pythagore, Épicure,
Voyaient du noir destin pendre la corde obscure ;
Il tâche de sortir de dessous les grands cieux ;
Mais il n'est hors de là qu'un badaud vicieux,
Mais il ne sait pas même être un Chrysale honnête.
Il rit du fil de l'ombre, étant marionnette.
Le lendemain, voilà la peur qui le reprend.
Fou, tour à tour d'orgie ou d'aube s'empourprant,
L'homme mériterait, soit dit en style honnête,
D'avoir, ainsi que moi, sur le haut de la tête
Deux conduits auditifs taillés en falbala !
L'homme consent au beau, - s'il est utile. Il a
Le goût du médiocre et s'arrête à mi-côte ;
Il laisse en route ceux dont l'idée est trop haute ;
Il ferait plus de cas de l'Hékla que revêt
La neige et d'où le feu jaillit, s'il y pouvait
Poser quelque marmite énorme d'invalides ;
Au ver sacré qui file au fond des chrysalides
Il demande un bonnet bien tiède, bien soyeux
Bien épais, qu'il se puisse abattre sur les yeux ;
Il préfère Montmartre au mont Blanc, Athalie
À Macbeth, et son fiacre au char tonnant d'Élie ;
Entre Horace et Vadé, Vadé serait son choix.
Il se croit roi du globe, il en est le bourgeois.

VII

CONDUITE DE L'HOMME VIS-À-VIS DE LA CRÉATION

L'homme, orgueil titanique et raison puérile !
Montre-moi ce que fait ce travailleur stérile,
Et montre-moi surtout ce qui reste de lui.
Depuis Ève, il s'est moins aidé qu'il ne s'est nui.
Dis, que vois-tu de beau, de grand, de bon, de tendre,
De sublime, aussi loin que ton oeil peut s'étendre
Dans la direction où marche ce boiteux ?
N'est-il pas lamentable et n'est-il pas honteux
Que cet être, niant ce que font ses génies,
Accablant les Fulton et les Watt d'ironies,
Ayant un globe à lui, n'en sache pas l'emploi,
Qu'il en ignore encor le but, le fond, la loi,
Et qu'après six mille ans, infirme héréditaire,
L'homme ne sache pas se servir de la terre ?
Explique-moi le chant que chante ce ténor.
Le temps qu'il perd, ainsi qu'un prodigue son or,
Échappe heure par heure à sa main engourdie ;
Dans la création il met la parodie ;
Il n'entend pas les cieux dire : Éclairons ! aimons !
Lorsqu'il tente, il échoue ; en présence des monts
Il fait la pyramide, il dresse l'obélisque ;
Il est le blême époux de la vie, odalisque
Au sein gonflé de lait, aux lèvres de corail ;
Sultan triste, il ne sait que faire du sérail ;
Il voit auprès de lui passer, aidant ses vices,
Offrant à son néant d'inutiles services,
Le jour, eunuque blanc, la nuit, eunuque noir.

Il met Dieu dans un temple en forme d'éteignoir,
Ou croit lui faire honneur en brûlant une cire.
Il dit à Dieu : Seigneur ; mais dit au diable : Sire.
Je te répète, ô Kant, que j'ai honte et mépris
Des superstitions où le pauvre homme est pris ;
Car, même quand il croit, quand il accepte un culte,
Son culte calomnie et sa croyance insulte ;
Il rêve un éternel méchant, pareil à lui.

Quand au monde créé, son incurable ennui,
Comprenant peu l'auteur, comprend encor moins l'oeuvre.
Dieu brille, l'homme siffle, écho de la couleuvre ;
La nature n'est pas à son gré, tant s'en faut ;
Le spectateur n'est point enchanté du spectacle ;
Et tandis qu'au-dessus de son frêle habitacle,
L'épanouissement du gouffre resplendit,
Tandis que l'humble oiseau gazouille, ou que bondit
L'âpre ouragan ouvrant ses gueules de gorgone,
Tandis que le jour chante et rit, l'homme bougonne ;
Dédaignant le réel d'après ses visions,
Cracheur de l'océan des constellations,
Faisant des ronds dans l'ombre accoudé sur la berge,
Voyageur murmurant de sa chambre d'auberge,
Il déclare ceci mauvais, cela manqué ;
Bâille ; à la loterie, il emploie anankè ;
Se taille dans l'azur son ciel bête ; chicane,
En présence des nuits sans fond, le grand arcane ;
Proteste, et par moments s'irrite, et lestement
Blâme l'abîme et son fait au firmament.

Que vous soyez croyant, soumis à l'amulette,
Mouton que mène un prêtre avec une houlette,
Ou douteur, et de ceux sur qui d'Holbach prévaut,
Qu'importe ! toi l'impie et ton voisin dévot,
Vous êtes faits au fond de la même faiblesse ;
Le fait vous déconcerte et le réel vous blesse ;
Ce qui vous excédait dans l'art vous choque aussi
Dans la nature, gouffre étrange, âpre, obscurci ;
L'art était profond, noir, touffu ; le monde est pire ;
Vous ne traitez pas mieux Sabaoth que Shakspeare ;
Et votre pauvre esprit, essayant Jéhovah,
Gronde et ne trouve point que cet être lui va.
Pan vous déborde ; il est trop tendre, il est trop rude.
Votre philosophie est une vieille prude,
Votre bigoterie a ses pâles couleurs.
Vos encensoirs poussifs sont envieux des fleurs ;
À votre sens, ce monde, auguste apothéose,
Ce faste du prodige épars sur toute chose,
Ces dépenses d'un Dieu créant, semant, aimant,
Qui fait un moucheron avec un diamant,
Et qui n'attache une aile au ver qu'avec des boucles
De perles, de saphirs, d'onyx et d'escarboucles,
Ces fulgores ayant de la splendeur en eux,
Ces prodigalités de regards lumineux
Qui font du ciel lui-même une effrayante queue
De paon ouvrant ses yeux dans l'énormité bleue,
Au fond c'est de l'emphase, et rien n'est importun
Comme l'immensité de l'aube et du parfum
Et le couchant de pourpre et l'étoile et la rose
Pour vos religions atteintes de chlorose ;
Le grand hymen panique est fort dévergondé ;
Des sueurs du plaisir mai ruisselle inondé ;
Toute fleur en avril devient une cellule
Où la vie épousée et féconde pullule,
Et que protège à tort le ciel mystérieux ;
À vous en croire, vous les jugeurs sérieux,
Quand ils vont secouant de leurs crinières folles
Tant de rosée à tant d'amoureuses corolles,
Les chevaux du matin ont pris le mors aux dents ;
Et quand midi, le plus effréné des Jordaens,
Sur les mers, sur les monts, jusque dans votre oeil triste,
Jette son flamboiement d'astre et de coloriste,
Rit, ouvre la lumière énorme à deux battants,
Et met l'olympe en feu, vous n'êtes pas contents ;
Cela n'est pas correct et cela n'est pas sobre ;
Vous regardez juillet avec des yeux d'octobre ;
Toute cette dorure, auréoles partout,
Clartés, braises, rayons, rubis, blesse le goût,
Et cette foudroyante et splendide largesse
Est la divinité, mais n'est pas la sagesse.
Bonshommes, vous jetez de l'encre à l'idéal ;
Vous blâmez germinal, prairial, floréal ;
Ces mois joyeux vous font l'effet de jeunes drôles ;
Quand sur l'herbe, à travers le tremblement des saules,
Sur les eaux, les pistils, les fleurs et les sillons,
Volent tous ces baisers qu'on nomme papillons,
L'éternel vous paraît un peu vif pour son âge ;
Le printemps n'est pas loin d'être un libertinage ;
Le serpent sort lascif de l'étui de vieux cuir,
La violette s'offre en ayant l'air de fuir,
L'aube éclaire le monde avec trop d'énergie ;
Chastes, vous détournez la tête de l'orgie ;
Vous damnez la matière, indignés, affirmant
Que toute cette sève et que tout cet aimant,
Finiront par s'user à force de débauche ;
Et Calvin crie : Ordure ! et Pyrrhon crie : Ébauche !
Et Loyola tendant aux roses son mouchoir
Leur dit : Cachez ce sein que je ne saurais voir.
Ô Memphis ! Delphe ! Ombos ! Mecque ! Genève ! Rome !
Hypothèses, erreurs, religions de l'homme,
Ignorance, folie et superstition
Dressant procès-verbal à la création !
Ô théologiens toisant Dieu ! théosophes
De l'hymne sidéral châtrant les sombres strophes,
Reprochant ses excès au gouffre, gourmandant
Le trop obscur, le trop profond, le trop ardent,
Sondant, Orphée, Amos, la nue où vous plongeâtes !
Tribunal de boiteux, sénat de culs-de-jattes
Critiquant l'aigle altier dans l'étendue épars !
Tas d'aveugles criant à l'éclair : Rentre ou pars !
Conseil de jardiniers jugeant la forêt vierge !
Ô stupeur ! Sirius contrôlé par le cierge !
Naigeon qui dit : Raca ! Calmet qui crie : Amen !
Faisant à l'infini passer son examen !

Oui, te voilà, toi l'homme, et c'est là ta manière ;
Le char d'Adonaï doit suivre ton ornière ;
Et tu ne consens pas à l'univers, s'il est
Comme l'a fait la Cause et non comme il te plaît ;
Il te froisse, il te gêne ; et, prêtre ou philosophe,
Tu réprouves la forme et tu blâmes l'étoffe ;
Tu ne l'acceptes pas s'il n'est contresigné
Par quelque apôtre d'ombre et de brume baigné ;
Le firmament sera tel que tu le préfères,
Ou tu ratureras les globes et les sphères ;
Tu les coupes selon ton patron de néant.
Citant à ton parquet l'inconnu, maugréant
Ici de ses laideurs, là de ses élégances,
Malmenant l'absolu pour ses extravagances,
Tu lui lis son arrêt d'un ton bref et succinct.
Si le pôle n'est point d'accord avec un saint,
Si quelque astre tient tête à la bible et se mêle
De démentir un texte où la lettre est formelle,
Le pôle est démagogue et l'astre est jacobin.
Quand un pape - je crois que ce fut un Urbain
Quelconque - condamnait, au nom de son messie,
Le soleil à tourner sous forme d'hérésie,
Qui dont eût contredit le prêtre épouvantail ?
La cathédrale d'ombre ouvrait son grand portail,
Les deux battants grinçaient des gonds avec colère,
Rome mettait la main sur le spectre solaire,
L'église requérait le secours de l'état,
Afin que le soleil confus se retractât ;
Devant la nuit stupide, infirme et misérable,
Le jour, pâle, venait faire amende honorable ;
La vérité criait : Je mens ! et Patouillet
Semonçait Galilée, et Dieu s'agenouillait.

L'immensité, sur toi sinistrement penchée,
Luit ; la suprématie en fait une bouchée.
Ah ! tu n'es vraiment pas embarrassé de Dieu.
Que tu jures par Locke ou bien par saint Matthieu,
Homme, athée en ta foi comme en ton ironie,
Tu crois qu'un ciel s'éteint dès qu'un prêtre le nie,
Imbécile ! ou qu'après ton choc voltairien
Le monde est en poussière et qu'il n'en reste rien.
Quoi ! tu veux dépecer le monde, toi l'atome !
Cette création vaste, étrange, ignivome,
Monstre du beau, torpille au contact foudroyant,
Dressant dans l'inconnu ses cent têtes, ayant
Pour écailles des mers, des soleils pour prunelles,
Ce polype inouï des vagues éternelles,
Cet immense dragon constellé, l'univers,
Tu le critiques, toi, le petit, le pervers,
Qui vis rongé de lèpre et meurs couvert de cendre,
Toi que le vice mord, toi dont la race engendre
Ce César qui broyait vingt peuples douloureux
Pour être appelé grand, et ce Poulmann affreux
Qui tuait un vieillard pour un verre de cidre !
Mangé par l'acarus, tu veux dévorer l'hydre !

VIII

CONDUITE DE L'HOMME VIS-À-VIS DE LA SOCIÉTÉ

L'âne un moment se tut, puis, sévère, dressa
Ses deux oreilles l'une après l'autre :
-- Homme ! - or çà
Reprit-il, si, penché sur l'obscure ouverture,
Tu n'as pas compris Dieu ni compris la nature,
Si tu n'as pas compris ce poème des jours,
Des nuits, des cieux, des voix profondes, des bruits sourds,
Drame dont tu te crois pourtant le personnage,
Te tires-tu du moins de ton propre ménage
Avec les faits posés directement sur toi,
Qui sont les uns ton joug et les autres ta loi ;
Joug qu'il faut rejeter, loi qu'il faut reconnaître ?
Ces problèmes : avoir ou n'avoir pas un maître,
Être de brume abjecte ou de clarté vêtu,
Vivre libre ou forçat, comment les résous-tu ?
Quel est le droit du fils ? quel est le droit du père ?
De quelle quantité de passé doit-on faire
Le lest du temps présent ? dans le vote des lois
Convient-il de donner à la tombe une voix ?
L'homme doit-il avoir deux existences, l'une
Offerte à la famille et l'autre à la commune ?
Qu'est-ce qu'une cité ? qu'est-ce qu'un citoyen ?
L'État est-il but, ou n'est-il qu'un moyen ?
Grâce à ton effort gauche et bête pour extraire
Et tirer la clarté de l'erreur, son contraire,
Toutes ces questions fument sans éclairer ;
Une épaisse vapeur en sort qui fait pleurer ;
D'un brouillard qui grandit toujours environnées,
Obscures, elles sont comme des cheminées
De ténèbres d'où monte et se répand la nuit.
Pas un système vrai ne s'est encor produit ;
C'est en vain qu'on s'ébat, c'est en vain qu'on arguë ;
Et vingt siècles après le verre de ciguë,
Dix-huit cents ans après le cri du Golgotha,
L'homme est encore au point où Platon s'arrêta.

Ce que nous appelons : dérober son échine
Aux bons coups que l'ânier prémédite et machine,
Éviter le fossé, prendre le droit chemin,
Lisser son poil, garder du chardon pour demain,
Vous hommes, vous nommez cela la politique.
Mais là quelle ombre ! erreur moderne, erreur antique !
Quel épaississement et quel redoublement
De tout ce qui se trompe et de tout ce qui ment !
Querelle sur l'idée et sur le fait ; querelle
Sur la loi convenue et la loi naturelle ;
Querelle sur le blanc, querelle sur le noir,
Et sur l'envers du droit qu'on nomme le devoir ;
Systèmes sociaux qui se gourment, s'escriment,
Et ferraillent, les yeux bandés.
Les uns suppriment
Les siècles, jetés bas de leur trône lointain ;
Ils construisent, mettant en ordre le destin
Comme un vaisseau réglé de la hune à la cale,
Une fraternité blafarde et monacale
Entre les froids vivants que rien ne lie entre eux ;
Ce rêve fut déjà rêvé par les chartreux ;
L'homme est ronce et végète ; il est ver et fourmille ;
Plus de nom paternel, plus de nom de famille ;
Pas de tradition, pas de transmission ;
L'être est isolement et disparition ;
Ils réduisent, voyant l'idéal dans la chute,
L'homme à l'individu, le temps à la minute ;
L'homme est un numéro dans l'infini, flottant
Hors de ce qui l'engendre et de ce qui l'attend,
Vain, fuyant, coudoyé par d'autres chiffres vagues ;
L'humanité n'est plus qu'un tremblement de vagues ;
Ayant vu les abus, ils disent : -- Supprimons ;
Puisque l'air est malsain, retranchons les poumons ;
L'opprobre du passé doit emporter sa gloire ; -
Ils rêvent une perte infâme de mémoire,
Un monde social sans pères, établi
Sur l'immensité morne et blême de l'oubli ;
Ils combinent Lycurgue et le pacha du Caire ;
L'homme enregistré naît et meurt sous une équerre ;
Le pied doit s'emboîter dans le niveau, le pas
Doit avant de s'ouvrir consulter le compas ;
De cette égalité dure et qui vit à peine,
La liberté s'en va, vieille républicaine,
Car elle est la rebelle et ne sait pas plier ;
Chacun doit à son heure entrer à l'atelier,
Chacun a son cadran, chacun a sa banquette ;
L'homme dans un casier avec son étiquette,
Délié de son père, ignorant son aïeul,
C'est là le dernier mot du progrès, - l'homme seul.
Ces fous mettraient un chiffre au blanc poitrail du cygne ;
Géomètres, ils font un songe rectiligne ;
Esprits qui n'ont jamais contre terre écouté
Le silence du gouffre et de l'éternité,
Jamais collé l'oreille au mur des catacombes,
Coeurs sourds au battement mystérieux des tombes,
Chassant les disparus, parquant les arrivants,
Ils abolissent, plaie effroyable aux vivants,
La solidarité sépulcrale des hommes.

- Mais l'homme est un total, les êtres sont des sommes ;
Tout homme est composé de tout le genre humain ;
Aujourd'hui meurt, tronqué d'hier et de demain ; -
Ces vérités sont là ; qu'importe ! ils font le vide ;
Ils coupent, dans l'espace insondable et livide ;
Le fil sacré qui lie aux cercueils les berceaux ;
Ils écrasent l'obscur tressaillement des os ;
Ils ne comprennent point que dans la sépulture
La terre garde encore une pâle ouverture,
Que le trépassé voit, et que l'enseveli
Parfois à son linceul fait faire un vague pli
Afin d'apercevoir les hommes, et s'adosse
Pour écouter au mur ténébreux de la fosse ;
Du fond d'on ne sait quelle existence on entend ;
À ce que fait la vie on reste palpitant ;
Ils ne comprennent pas que la sainte série
Des aïeux, à travers le sépulcre attendrie,
Suit tout des yeux, s'émeut à voir hors du tombeau
Courir de main en main le frissonnant flambeau,
Et que dans les enfants le père continue.
Chose sombre ! fermer la paupière inconnue,
Éteindre ce regard d'en haut, et, sans remords,
Étouffer ce grand souffle obscur ; tuer les morts !

Tournant le dos au coin du ciel que l'aube dore,
Ayant pour lampe un crâne où tremble le phosphore,
Objectant à tout fait nouveau leur surdité,
Engloutis dans la caste et dans l'hérédité,
Ceux-ci, pires encor, sont l'extrême contraire.
À force d'être fils on cesse d'être frère ;
Le père par l'aïeul est lui-même éclipsé ;
L'ancêtre seul existe ; il se nomme Passé ;
Il est l'immense chef vénérable et stupide ;
Sa barbe est la sagesse et le beau c'est sa ride ;
Il est mort ; c'est pourquoi lui seul est proclamé
Vivant, et d'autant plus patent qu'il est fermé ;
Il s'est pétrifié dans sa morne attitude,
Et son autorité c'est sa décrépitude ;
Partout où l'on se hait il a son point d'appui ;
Tout rentre en lui ; tout est hiérarchie, ennui,
Fauteuil patriarcal, ordre antique, loi, gêne ;
La famille alourdie a le poids d'une chaîne ;
Le vieillard Autrefois gouverne, et Maintenant
Pourrit dans le marais du genre humain stagnant ;
Les prêtres ténébreux de ce fatal système
Murmurent sur l'oiseau qui s'éveille : Anathème !
Malheur sur le matin ! scandale sur l'amour !
Babel a vu nicher ces hiboux dans sa tour ;
Ils sortent du talmud apportant dans leur griffe
Le dogme, le bandeau, le joug, l'hiéroglyphe ;
Ils sont le fanatisme, ils sont le préjugé ;
Durs, ils tiennent l'enfant dans les aïeux plongé ;
Hélas, ils font lever la nuit sur tous les faîtes ;
Jamais de novateurs, d'inventeurs, de prophètes ;
Jamais de conquérants, toujours des héritiers ;
Toujours les mêmes pas dans les mêmes sentiers ;
Le squelette lui-même entre leurs mains s'encroûte ;
Ils n'ont qu'un cri de marche : En arrière ! une route,
La routine ; un regard l'aveuglement ; un Dieu,
Le grand fantôme d'ombre au fond du cachot bleu ;
C'est peu de la statue, il leur faut la momie ;
Ils reboivent l'horrible antiquité vomie ;
Ces froids songeurs, penchés sur les âges défunts,
Ont les miasmes lourds des fosses pour parfums ;
Ce qui fut les enivre et qui vit les navre ;
Leur idéal a l'oeil sinistre du cadavre ;
La nuit les aime ; ils sont ses blêmes envoyés.
Tous les rayonnements de l'avenir noyés
Dans le grandissement de l'ombre des ancêtres ;
Les fils des serfs rivés aux pieds des fils des maîtres ;
L'éternel échafaud sur l'enfer éternel ;
Autour d'Adam, chargé du crime originel,
Les vieux siècles hagards poussant des cris sauvages ;
La perpétuité de tous les esclavages ;
Pierre et César joignant leurs glaives effrayants ;
L'autodafé chauffant la tiédeur des croyants ;
Le moins d'enfants possible au seuil de la chaumière ;
Torquemada pour flamme et Malthus pour lumière ;
Il n'existe qu'un droit pour être, avoir été ;
Le cimetière luit, c'est la seule clarté,
Et la tradition est l'unique atmosphère ;
Ce que l'aïeul a fait, l'enfant doit le refaire ;
Voilà leur songe : hiver, glace, plomb, marbre, orgueil,
Exagération lugubre du cercueil.
Derrière ces docteurs funèbres rien ne reste
Que le passé jetant sa figure funeste
Sur le réel, le jour, le travail, la moisson ;
Tombe démesurée emplissant l'horizon.
Rien de sain, rien de fort ; des larves dans la brume ;
L'enfant pâle en naissant ; pour verbe un testament ;
Les coeurs morts ; le nocturne et morne étouffement
Des jeunes nations par les anciens empires ;
Les fils spectres râlant sous les pères vampires.

Ces deux systèmes vains sont hors de la raison
Et de la vérité, chacun à sa façon ;
L'un a le froc, et l'autre a la manche mahoître ;
L'un refait le donjon, l'autre refait le cloître ;
Étranges en ceci que d'un point opposé
Ils viennent l'un et l'autre aboutir au Passé ;
Et leur choc apparent est au fond la rencontre
Du rêve avec le dogme et Pour avec Contre.
L'homme flotte de l'un à l'autre, de cela
À ceci, de Babeuf il tombe en Loyola,
De Penn en Hildebrand et de Knox en de Maistre ;
Sous ses deux poings fermés le Passé le séquestre,
Et la Théocratie, au regard de bûcher,
L'ayant pris une fois, ne veut plus le lâcher ;
L'ombre empêche le jour et l'oeil de se rejoindre
Et jette la nuée au rayon qui veut poindre ;
Quand viendra l'aube ? Hélas ! la mauvaise saison
Est longue pour le vrai, le droit et la raison ;
Le soleil est si lent qu'on peut douter qu'il vienne ;
L'horrible idolâtrie antédiluvienne,
Sombre, est le seul abri que l'homme ait sur le front ;
L'esprit humain, captif sous ce hideux plafond,
Agonise depuis tout le temps qu'il hiverne
Dans cette épouvantable et béate caverne.
Pauvres hommes, par l'homme, hélas, suppliciés,
Vous vous y prenez mal, mais, quoi que vous fassiez,
Vous êtes à l'attache, et la courroie est forte ;
Votre maigre science économique avorte ;
Elle se nomme Faim, Désespoir, Buzançais ;
L'effort est vain ; après toutes sortes d'essais,
Le joug tient, la douleur persiste, le mal dure,
Vous ne détruisez pas la fatalité dure,
La loi de nuit, la loi de mort, la loi de sang.
Ah ! le malheur appelle et l'homme dit : Présent.

IX

CONDUITE DE L'HOMME VIS-À-VIS DE LUI-MÊME

Dieu, nature, cité ; la loi, l'esprit, la lettre ;
Mais à quel point de vue enfin faut-il se mettre
Pour trouver le bon sens de votre enseignement ?
Je feuillette et relis tout l'homme vainement,
Je ne vois point par où son coeur s'améliore,
Je vois la nuit grandir si je vois l'astre éclore.

Voyons, regarde un peu, bonhomme impartial.
Nous avons contre nous notre angle facial,
Nous autres animaux ; on est, de par son crâne,
Contraint d'être un chacal ou forcé d'être un âne ;
L'instinct bas nous conduit par le bout du museau ;
À quatre pattes, monstre ! et nous portons le sceau
Du malheur, et l'infâme artère carotide
Est mère de l'ours fauve et du pourceau fétide ;
La matière est fatale, au moins l'homme le dit ;
La roche est antre afin que le loup soit bandit,
Le renard, c'est le vol ; l'autour, c'est la rapine ;
L'hyène a l'ongle ainsi que la ronce à l'épine ;
Mais l'homme conscient et libre en son penchant,
L'homme, qui peut choisir, d'où vient qu'il est méchant ?
De quel droit êtes-vous des tigres, vous les hommes ?
Que nous nous comportions en brutes que nous sommes,
Soit ; mais vous, les esprits créés pour la clarté ?
Comment l'homme peut-il par une extrémité
Être Homère, et par l'autre être Héliogabale ?
Et je ne parle pas ici du cannibale,
Du cafre, du huron sinistre et paresseux,
Je parle des penseurs, des artistes, de ceux
Qui savent ce que c'est qu'une bibliothèque,
De l'ami de Ronsard, de l'ami de Sénèque,
De Rome, de Paris, faîte auguste, sommet,
Trône, où Néron chantait, où Charles neuf rimait !
Vous êtes donc mauvais pour le plaisir de l'être !

C'est votre vanité qui partout vous pénètre,
Et qui vous fait, tirant l'homme vers l'animal,
Entrer facilement dans les pores du mal.

Vanité ! tout chez vous est faux. L'or est du cuivre.
Chacun marche à côté du chemin qu'il croit suivre ;
Le soldat se croit maître, il est esclave, hélas,
Et ce qu'il nomme épée est souvent coutelas,
Et ce qu'il nomme gloire est toujours servitude ;
Le savant, qui d'Atlas imite l'attitude,
Ne sait pas ; l'ignorant n'ignore pas ; mettez
Deux autels côte à côte en vos noires cités,
Puis demandez à l'un des deux prêtres qui passe
Son avis sur le prêtre et le temple d'en face !
Le philosophe est grave, austère, froid, prudent,
Sublime, et de raison sévère débordant ;
Il ne veut pas qu'on aille et qu'on vive à sa guise,
Mais dans la sainteté du devoir il aiguise
Et fourbit les mortels à toutes les vertus ;
Ferme, il va redressant tous les instincts tortus ;
Ce qu'il dit est superbe, il excelle au dressage
De l'homme sans défaut ; mais lui-même est-il sage ?
Non ; et, législateur, il vit hors de la loi.
-- Ô caillou, dit le fer, je coupe, grâce à toi,
Mais coupe donc toi-même un peu, je t'en défie. -

Qui vous met à nu trouve une maigreur bouffie,
Une difformité qui se masque et qui ment ;
La vertu, si jamais vous l'épousiez vraiment,
Vous quitterait bientôt pour cause de sévices ;
La fausse gloire germe et s'enfle sur vos vices,
Et cette fluxion n'est rien qu'un mal de plus.

L'homme dans son miroir se fait de grands saluts ;
Le miroir les lui rend, mais dans son âme obscure
Il rit, et sait le fond de l'homme, étant mercure ;
Pas d'orgueilleux qui n'ait honte secrètement ;
Pas de prude qui n'ait en rêve quelque amant ;
Ah ! si l'on s'en allait, pour voir plus que son buste,
Par quelque soupirail regarder dans un juste,
Comme il vous fermerait son volet brusquement !
Votre âme aime la nuit comme son élément ;
En public vous cherchez la louange et l'estime,
Mais vous n'hésitez pas dans votre for intime
À bâillonner et même à tuer le témoin,
Le scrupule caché qui tremble dans un coin ;
Votre probité plie et promptement expire ;
Le meilleur parmi vous est si proche du pire
Qu'entre eux, l'un étant saint et l'autre étant damné,
Ils n'ont pas l'épaisseur d'un cheveu de Phryné ;
Évêque, on veut sa dîme, et, bailli, ses épices ;
L'argent, le lit, la table, autant de précipices ;
Le vin est un écueil, la femme est un récif ;
La conscience, bas, à Salomon pensif
Disait plus de dix fois par jour : Vieille canaille !
L'expérience austère, ô Kant, est la trouvaille
Qu'on ramasse en sortant du vice ; on se flétrit,
On se forme ; chacun des sept péchés écrit
Une lettre du mot composite : Sagesse.

Votre philosophie admirable, au fond, qu'est-ce ?
Rébellion, alors qu'il faudrait méditer ;
Ou résignation, quand il faudrait lutter.

Et sur tous les sommets, trône, pavois, quadrige,
Oh ! comme vous avez aisément le vertige !
Quoique dauphin ou roi, ce jeune homme est charmant.
Il est né généreux, secourable, clément ;
Qu'un valet l'endoctrine, et c'est un mauvais prince.
Contre les courtisans votre rempart est mince !
Hélas, les hommes sont à ce point insensés
Que pour changer un d'eux en tyran, c'est assez
D'une bouche bavant une bave imbécile !
Ce chef-d'oeuvre hideux, un despote, est facile ;
Quand Narcisse voulut un Néron, il le fit ;
Pour faire un Louis treize un Luynes suffit ;
Il ne faut pour cela qu'un peu de flatterie
Même par un crétin grossièrement pétrie ;
Pour tenter l'âme humaine et la précipiter,
Dom Escobar n'a pas besoin d'argumenter,
Ni Satan d'allonger sa caressante serre ;
Un corrupteur d'esprit n'est jamais nécessaire,
Et Jocrisse flatteur perdrait Socrate roi.

Et l'on me dit : Tu vas vénérer l'homme ! - En quoi ?
Mon vieux hi-han vaut bien ses quatre ou cinq diphtongues,
Et plus que ses vertus mes oreilles sont longues.

L'homme fait reculer l'heure sur le cadran,
Quitte la liberté pour reprendre un tyran,
Flatte un dieu, tue un loup, rampe et se met à rire.
Ô triste genre humain ! Veut-on pas que j'admire
Tout ce que dans toi-même, homme, tu dénigrais,
Ton faux goût, ton faux jour, tes faux pas, ton progrès
Pourvu d'un appareil à reculer, tes songes,
Tes sens ayant leur borne ainsi que des éponges,
Et tes opinions, tombant, se relevant,
Murmurant, parodie imbécile du vent !

Je vois l'homme à peu près tel qu'il est, presque bête,
Presque génie, ayant son gouffre dans sa tête.

Tu te peuples d'erreurs et tu reste désert.
Ta science te fait tes jougs. À quoi te sert
Ce don libérateur et divin, la pensée ?

Spartacus t'apparaît dans un thème au lycée,
Mais tu n'en conclus rien ; je l'ai dit, et c'est vrai,
Fouillez Mariana, Tacite, Mézeray,
L'homme est servile au point que l'histoire en est lasse ;
Depuis quatre mille ans et plus qu'il est en classe,
Et qu'on lui montre à lire avec un air profond,
Et que ses magisters, rentrés, repus, se font
Servir des bouillons chauds le soir par leurs phlipotes,
Il ne s'est pas encor délivré des despotes.
Ses docteurs vont disant pendant qu'il se débat ;
Peuple ! aime ton césar. Âne ! adore ton bât.

Ces docteurs ! quels marchands ! leur morale sévère,
Cela va se fêler, prends garde, c'est du verre.
La rencontre d'un roi coudoyant leur destin
Fait à leur probité rendre un son argentin.
Ah ! ces savants sans fond, ces hommes de logique,
Roidissant en plis secs leur simarre énergique,
Ces forts calculateurs, ces raisonneurs abstraits
De quelque idéal trouble adorant les attraits,
Chastes, prudes, glacés, rigides, implacables,
Ayant la majesté des cuistres impeccables,
Bonzes de la basoche ou du pays latin,
Qui marchent rengorgés dans leur menton hautain,
Et chez qui l'attitude escarpée est de mode,
Sois un tyran quelconque, un Phocas, un Commode,
Un Christiern, le premier Domitien venu,
Sois le diable d'enfer, fourchu, barbu, cornu,
C'est à vendre ; et tu peux acheter, si tu verses
Rondement un total suffisant de sesterces,
Piastres, louis, dollars, rixdallers, species,
La raison de Cuvier et l'âme de Sieyès !
Et quelle flatterie effroyable que celle
Qui sort de ce monceau de honte universelle !
Traverse-moi d'un bout à l'autre ce récit
Du passé que le deuil du présent obscurcit,
Va de l'A jusqu'au Z, va dans l'affreuse crypte
Du czar de Moscovie au pharaon d'Égypte ;
Pierre tue Alexis et Philippe Carlos ;
Sésostris fait du monde un funèbre champ clos ;
Timour court sur l'Asie ainsi qu'une avalanche ;
Soliman, vieux et chauve, aïeul à la barbe blanche,
Appelle ses enfants et joue au milieu d'eux,
Et le soir il les fait étrangler ; Sélim deux
Fait tirer le canon chaque fois qu'il est ivre ;
Osman, s'il voit un tigre en cage, le délivre ;
Irène, l'Isabeau du chaos byzantin,
Fait arracher les yeux à son fils Constantin
Dans la chambre où ce fils sortit de ses entrailles ;
Charles sept dort pendant que La Hire et Saintrailles
Tiennent Talbot, Chandos et Bedfort en arrêt,
Et que Jeanne à travers la fournaise apparaît,
Toute nue, au poteau tordant ses bras sublimes ;
Justinien, faiseur de codes et de crimes,
Amoncelle encor plus de forfaits que de lois ;
Tudor fait un pendant monstrueux à Valois ;
Louis quatorze, au nom du Christ qu'il dénature,
Couche la France aux fers sur le lit de torture ;
Léon dix se parjure, Albrecht fait un serment
Faux, et François premier triche, et Charles Quint ment ;
Eh bien ! tous sont cléments, grands, glorieux, illustres !
Le moindre a son autel entouré de balustres ;
Il n'est pas un d'entre eux qui ne soit le meilleur ;
Quand ils meurent la terre est folle de douleur ;
Celui-ci fut un dieu sur la machine ronde,
Cet autre fit pâlir la lumière du monde
Le jour où du milieu des vivants il sortit ;
Ô honte ! on trouvera toujours, grand ou petit,
Un homme pour verser ces pleurs de crocodile ;
Ce sera Cantemir, si ce n'est Chalcondyle,
Si ce n'est Karamsin, ce sera Bossuet.

Je voudrais l'âne sourd ou bien l'homme muet.

Ô mon vieux Kant, la phrase est une grande fourbe,
On croit qu'elle se dresse alors qu'elle se courbe
Tant la coquine met de pompe à s'aplatir.
Certes, le menu peuple est un saignant martyr ;
Certe, un champ de carnage est affreux ; Tyr en cendre
Pour le plaisir d'un fou qui s'appelle Alexandre,
C'est dur ; Rosbach, Fornoue et Pultawa fumants,
Et ces égorgements et ces éventrements,
C'est hideux ; ces canons dont les fauves gueulées
Font accourir le soir les vautours par volées,
C'est noir ; triste est la lutte et triste est le butin ;
La bataille, ce jeu de bagues du destin,
Dont la roue oscillante a des hasards sans nombre,
Où le vainqueur, tournant sur son destrier sombre,
Rit et remporte au bout de sa lance un zéro,
C'est atroce et niais ; Mars est un vieux bourreau ;
Si devant tous les morts qui, sur toute la terre,
Dans la plaine difforme et pâle de la guerre
Sont tombés, glaive au poing, depuis quatre mille ans,
Si devant ces monceaux de squelettes sanglants
Le sépulcre fait défiler un cortège,
Où le brigand serait à côté du stratège,
Ô Kant, les os blanchis dans ces champs de malheur
Trouveraient le héros ressemblant au voleur,
Et les fémurs brisés, les tibias, les crânes,
Ne distingueraient point César de Schinderhannes ;
Certes, les bons humains, quoique chargés de fers,
S'ils consultaient leurs coeurs ou simplement leurs nerfs,
Jetteraient les sabreurs bien vite à bas du trône,
Bellone recevrait une cartouche jaune,
Et l'on vivrait en paix dans les pauvres hameaux ;
Mais les laquais lettrés, les rhéteurs, les grands mots,
Se mettent à genoux devant ces saturnales ;
Suprême opprobre ! avec ces maximes banales :
- Que la guerre est un fait divin ; - qu'elle a ses lois ;
- Qu'il faut juger à part les actions des rois ; -
La phrase, cette altière et vile courtisane,
Dore le meurtre en grand, fourbit la pertuisane,
Protège les soudards contre le sens commun,
Persuade aux niais que tous sont faits pour un,
Prouve que la tuerie est glorieuse et bonne,
Déroute la logique et l'évidence, et donne
Un sauf-conduit au crime à travers la raison.

Toi l'homme, tu te mets vite au diapason ;
C'est toi qu'on trahit, toi qu'on fraude, toi qu'on livre ;
C'est ta chair qu'à César Shylock vend à la livre,
C'est ton sang dont Judas trafique, et c'est ta peau
Que Ganelon brocante, ô genre humain, troupeau !
Homme, la corde au cou le matin tu t'éveilles ;
Mais quoi ! par tes deux yeux et par mes deux oreilles,
C'est bien fait ! et, j'en prends à témoin le ciel bleu,
Les traîtres ont raison, car tu leur fais beau jeu.
Tes vices, tout d'abord, voilà les premiers traîtres ;
Ils te remettent pieds et poings liés aux maîtres ;
Au devant du joug vil, brutal, dur, inhumain,
Ta corruption fait les trois quarts du chemin ;
Doux au sergent de ville, aimable au garnisaire,
Lâche, entendant malice à ta propre misère,
Plat, tu clignes de l'oeil même avec tes bourreaux.
Tu vas léchant la patte énorme des héros ;
Charles douze et Cortez t'enivrent ; tu te pâmes
Devant Cambyse errant dans les villes en flammes ;
Tu compares Cyrus et Clovis, mesurant
Ton admiration au sabre le plus grand ;
C'était aux bords du Var, ils étaient cinq cent mille,
Marius les tua ; que c'est beau ! Paul-Émile,
Pompée, Othon, Sylla, quels fiers centurions !
Quels soldats ! quels géants ! et sur tes horions
Ta main inepte écrit : Victoires et Conquêtes.
Nous n'en sommes pas là, nous autres ; pas si bêtes !
Et quant à moi, morbleu ! j'aurais bien du chagrin,
Étant Aliboron, d'admirer Isengrin.

Les hommes, - c'est ainsi, Dieu, que vous les créâtes, -
Sont les seules souris devant le chat béates,
Heureuses de servir au matou de hochet ;
L'homme est le seul mulot content de l'émouchet,
Le seul mouton bêlant des hymnes aux colères
Du tigre, et du lion contemplant les molaires,
Le seul poisson qui danse et sonne du grelot
Devant les triples rangs de dents du cachalot,
Le seul moineau, la seule alouette espiègle
Qui chante Te Deum dans la griffe de l'aigle.

Oui, c'est toujours, hélas, du côté des tueurs
Que ton enthousiasme a le plus de lueurs,
Et, stupide, tu dis : La bataille est gagnée !
Quand un boucher t'a fait une large saignée.
Mais voulusses-tu même, homme, te révolter,
Quelle conviction as-tu pour résister ?
Une religion, voilà le grand remède ;
L'âme est le point d'appui solide d'Archimède ;
La barricade est haute et fière, et le beffroi
Est fort, quand les pavés et les cloches ont foi ;
Pour vaincre, il fait avoir aux reins une croyance ;
Le glaive flamboyant sort de la conscience ;
Toi, jamais ton regard convaincu ne brilla ;
C'est vrai, quand ta servante et tes enfants sont là,
Ou ta femme en un coin raccommodant tes nippes,
Tu parles d'or, on voit tes vertus, tes principes,
Et tes perfections que rien ne fait broncher,
Dans tes graves discours à la file marcher
Comme aux processions on voit passer des châsses ;
Mais, dès que tu le peux, tu jettes tes échasses,
Tu descends plus gaîment que tu n'étais monté,
Et tu dis en soupant entre garçons : -- Bonté,
C'est duperie ; amour, combien dure l'ivresse ?
Chasteté, j'aime mieux Margoton que Lucrèce ;
Dévouement, c'est niais, synonyme de grand ;
Vérité, c'est le pied trop court de Talleyrand ;
Justice, instinct sacré vers qui l'âme s'élance,
C'est une grande femme avec une balance
Sculptée en marbre blanc par monsieur Cartellier ;
Guerre, c'est la charrue avec un timbalier ;
Rien n'est bon pour le blé comme un grand capitaine ;
Un Wagram, un Rocroy, tombant sur une plaine,
Vaut le meilleur fumier ; la gloire est un engrais. -

Tu railles ce vaincu qu'on nomme le Progrès
Quand tu le vois lié par les hommes de proie ;
Et ce serait ta fête, et ce serait ta joie
Si tu pouvais, du fond de tes bouges obscurs,
Noircissant le ciel même et tous les rayons purs,
Toutes les vérités, toutes les certitudes,
Barbouiller la lumière avec tes turpitudes,
Et charbonner la face auguste du soleil.

Le flot tumultueux et souple est ton pareil ;
Il te prend par moments, comme un vent court sur l'herbe,
Des frissons, des élans de colère superbe,
De liberté, d'essor vers le jour, vers le bleu,
Vers le vrai, vers le beau, vers l'avenir, vers Dieu ;
Et tu passes ta vie ensuite à t'en dédire.
Rien est ton point d'appui, nihil ton point de mire ;
Ta science est un bloc informe de gravats ;
Conclusion : tu n'es qu'un drôle ; et je m'en vas.

Hommes, vous rendriez sceptique même un âne !
Vous descendez sur nous en neige, et non en manne ;
Vous refroidissez l'âme en ses tristes exils.
Dieu nous fit humbles, soit ; vous, vous nous faites vils ;
Poussière qu'on était, hélas : on devient boue.
L'homme par calcul chante ou pleure, blâme, loue,
Divinise, diffame, exagère, amoindrit.
Oui, la chauve-souris du doute en mon esprit
Ouvre hideusement sa livide membrane ;
Je sens en flots de nuit bouillonner sous mon crâne
L'encre qui dans les yeux goutte à goutte tomba.
Ce monde est un brelan. Le droit, le devoir, bah !
Laissez-moi donc tranquille avec tous ces mots vides !
Les hommes ont leur carte à jouer. Fous, avides,
Plutôt mauvais que bons, orageux, ténébreux,
Ils ont la haine au coeur et se mangent entre eux,
Tout en braillant : Honneur, fraternité, patrie !
Les principes sont là pour faire galerie ;
Et l'équité, le droit, la vertu, le devoir,
- S'ils existent pourtant, ce qu'il faudrait savoir, -
La probité, l'honneur, - ou ce qu'ainsi l'on nomme, -
Disent là-haut, raillant le pauvre effort de l'homme :
-- Bien joué. Mal joué. Bravo, Machiavel !
Ah ! crétin de Bayard ! Malpole, very well ! -

Ô genre humain, un rien t'enfle, et te rapetisse.
Ah ! oui, pardieu ! vertu, morale, honneur, justice !
Qu'un grand forfait triomphe, on lui baise l'orteil.
Ta conscience bâille et tombe de sommeil,
La lueur du vrai tremble en sa terne prunelle,
Je te plains si tu n'as que cette sentinelle.
L'homme est guidé du faux au vrai, du blanc au noir,
Par le mot intérêt qu'il prononce devoir.
Toute action humaine est signée : Égoïste.

Je me résume, ô Kant, l'homme est triste. Il n'existe
Qu'un mérite ici-bas, c'est d'être riche ; il n'est
Qu'un esprit, et qui rend charmant le plus benêt,
C'est d'être riche ; il n'est, et ce siècle l'affiche,
Qu'une beauté, toujours, partout, c'est d'être riche ;
L'or ne connaît que l'or, et devant les lingots
Le vice et la vertu sont deux sombres égaux.
Voilà tout ce que sait la science.

La vie
Fait quelques pas tremblants vers le bien, puis dévie.

L'homme est un psaume, soit ; il est blasphème aussi ;
Son âme est une lyre au son peu réussi
Où l'honnête a sa corde, où l'injuste a sa fibre ;
Dans son pauvre esprit louche il tient en équilibre
Cauchon et Jeanne d'Arc, Socrate et Mélitus ;
Il complète le bien d'où sortent ses vertus,
Hélas, avec le mal d'où sortent ses fétiches ;
Ce vers faux a Satan et Dieu pour hémistiches.

Homme, entre nous et toi bien mince est la cloison,
Et l'aigle par devant et par derrière est oison.
Ta cervelle est de boue et ton coeur est de pierre.
Tes docteurs chats-huants détournent leur paupière
Au resplendissement du divin Hélios ;
Ils éclipsent avec un mur d'in-folios
Le ciel mystérieux d'où viennent les grands souffles ;
Qu'est-ce qu'ils font de toi, ces bonzes, ces maroufles,
Ces talapoins lettrés aux discours pluvieux ?
Un vieux toujours enfant, un enfant toujours vieux.
Ton groupe sépulcral d'écolâtres ineptes
Prêche, érige les morts en dogmes, en préceptes,
T'assourdit d'un éloge infâme de la nuit,
Allume un suif et dit : C'est un astre qui luit !
Applaudit l'écrevisse et le crabe, et célèbre
Les reflux du présent dans le passé funèbre,
Si bien que tu ne sais, dans ton hébétement,
Si tu vois Demain poindre au bas du firmament
Ou d'Hier qui revient la noire silhouette,
Si c'est l'affreux hibou qui chante, ou l'alouette,
Et si le mouvement que tu fais en rêvant
Te ramène en arrière ou te pousse en avant.
Ta science te rend stupide, non sans peine.
Ô leurre ! la clef fausse ouvre la porte vaine ;
Ta pensée est une ombre où tu restes béant.

Oui, chez toi tout, hélas, arrive à du néant,
La chimère au calcul, le fait à l'hypothèse,
Ce qu'il faut qu'on proclame à ce qu'il faut qu'on taise,
Le silence à l'ennui, la parole au bâillon,
La pourpre d'Aspasie ou d'Auguste au haillon,
La vie au noir cercueil, la plume à l'écritoire,
Les chiffres au zéro, les lettres à la gloire,
Et le savant au prêtre et le prêtre au savant.
Qu'est-ce donc que tu mouds, réponds, moulin à vent ?
Ta sagesse te fait castrat et te mutile.
L'homme, c'est l'impuissant fécondant l'inutile.

X

RÉACTION DE LA CRÉATION SUR L'HOMME

L'âne fit un silence, et, murmurant : -- Voilà !
C'est ainsi. Je n'y puis que faire ! - il grommela :

Se contredire un peu, Kant, c'est le droit des gloses ;
Quand on veut tout peser, on rencontre des choses
Qui semblent l'opposé de ce qu'on avait dit ;
Non aux basques de Oui toujours se suspendit,
Riant de la logique et narguant les méthodes ;
Qui tourne autour d'un monde arrive aux antipodes ;
Kant, je n'userai point de ce droit ; seulement
Après t'avoir montré les hommes blasphémant,
Niant, méconnaissant et méprisant la Chose,
Cet océan où l'Être insondable repose,
Il faut bien te montrer la Chose enveloppant
Les hommes submergés dans Dieu qui se répand
Et qui sur eux se verse et qui se verse encore,
Tantôt en flots de nuit, tantôt en flots d'aurore ;
Après t'avoir montré l'atome outrageant Tout,
Il faut bien te montrer la grande ombre debout.

Homme, ce monde est vaste, obscur, crépusculaire ;
L'immuable l'habite et l'imprévu l'éclaire ;
Ce monde est éclatant, clair, ténébreux, mêlé
De miracle orageux, de miracle étoilé ;
Il est souffle, âme, esprit, lit, chaos, cimetière ;
Dès qu'on veut essayer d'en trouver la frontière
Et de voir par-dessus la terrestre cloison,
À chaque pas que fait le marcheur, l'horizon
Se prolonge, toujours plus noir, toujours plus large ;
Or, et je dis ceci, passant, à ta décharge,
Qu'es-tu dans cet ensemble avec ton code, avec
Ton koran turc, ton tsin chinois, ton phédron grec,
Avec tes lumignons que tu nommes lumières,
Avec tes passions basses et coutumières
De tous les faits malsains, équivoques, pervers ?
Les blés sont d'or, les flots sont bleus, les bois sont verts,
L'être fourmille et luit dans les métempsycoses,
Juin sourit, couronné du prodige des roses,
L'univers resplendit, ivre et comme écumant
D'un vertige de vie et de rayonnement,
L'aurore chaque jour bâtit la galerie
Des heures dont le luxe à chaque pas varie,
Et le couchant construit au bout du corridor
Des montagnes de pourpre et des portiques d'or ;
Tout déborde ; une sève ardente et décuplante
Du rocher au rocher, de la plante à la plante,
Court, traverse la brute, et, sous le firmament,
Le grand amour s'accouple avec le grand aimant ;
Toi l'homme, en tout cela tu sens ton indigence ;
Tes besoins sont posés sur ton intelligence,
Et comme tu ne vois Dieu, soleil de l'esprit,
Qu'à travers cette chair qui sur toi se flétrit,
L'ombre de tes haillons se découpe en ton âme ;
Ta difformité raille, attaque, hait, diffame ;
L'homme au besoin, funèbre et lamentable jeu,
Fait de son ineptie une ironie à Dieu ;
Il rit : -- Hein, créateur, dit-il, sommes-nous bêtes ! -
Tu te tiens à l'écart des cieux et de leurs fêtes ;
Ton exiguïté te rend hargneux, boudeur,
Mauvais ; car, la bonté n'étant rien que grandeur,
Toute méchanceté s'explique en petitesse.

Donc je te plains, sentant ta profonde tristesse.
Les faits autour de toi, graves et recueillis,
Vivent, et le mystère épaissit son taillis,
Et laisse à ton regard juste assez d'ouverture
Pour entrevoir leur vague et sévère stature.
Averti dans ton flegme et dans ta passion,
Sans cesse tu subis l'austère obsession
Des êtres te montrant Dieu sous leur transparence
Et l'espèce d'auguste et calme remontrance
Que te fait, selon l'heure et selon la saison,
Rien qu'en se déployant sur le vaste horizon,
La majesté profonde éparse en la nature ;
Tu dis : La loi passée et présente et future,
C'est moi ; je viens punir, damner, supplicier !
Tu te déclares juste et juge et justicier ;
Tu mets ta toge et prends la plus fière attitude,
Tu fais de l'évidence et de la certitude,
Résolvant tout, flétrissant ; au bagne celui-ci,
Au gibet celui-là ; c'est bien, voici les astres !
Autour de tes bonheurs, autour de tes désastres,
Autour de tes serments à bras tendus prêtés,
Et de tes jugements et de tes vérités,
Les constellations colossales se lèvent ;
Les dragons sidéraux s'accroupissent et rêvent
Sur toi, muets, fatals, sourds, et tu te sens nu
Sous la prunelle d'ombre et sous l'oeil inconnu ;
Toutes ces hydres ont des soleils sur leurs croupes,
Et chacune est un monde, et chacun de ces groupes
S'offre à toi, triste Oedipe, et ces sphinx du cosmos
Ont leurs énigmes tous dont ils savent les mots ;
La création vit, stable, auguste, sacrée,
Et fait en même temps dans le vague empyrée
Un bruit d'inquiétude et de fragilité ;
Un long tressaillement glisse dans la clarté,
Un frisson dans la nuit court sous la voûte ignée ;
Homme, au-dessus de toi, quoique la destinée
Semble avoir l'épaisseur du bronze par instant,
Ton oreille, écoutant les ténèbres, entend
Tous les frémissements d'une maison de verre.
Homme, pour t'empêcher d'oublier Dieu, pour faire
Par moments se dresser en sursaut ton sommeil,
L'univers met sur toi, dans l'espace vermeil,
La nuit, ce va-et-vient mystérieux et sombre
De flambeaux descendant, montant, marchant dans l'ombre ;
Ce voyage des feux dans l'océan d'en haut
S'accomplit sur ton front, et, toi, dans ton cachot,
L'araignée homme, ayant ton égoïsme au centre
De ton oeuvre, et caché dans l'intérêt ton antre,
Inquiet malgré toi de la splendeur des cieux,
Tu regardes, pendant ton guet silencieux,
À travers les fils noirs de tes hideuses toiles,
Ces navigations sublimes des étoiles.
Tout en te disant chef de la création,
Tu la vois, elle est là, la grande vision,
Elle monte, elle passe, elle emplit l'étendue ;
La chose incontestable, inexplicable, ardue,
T'environne, entr'ouvrant ses flamboyants secrets,
Pendant que des arrêts, des dogmes, des décrets
Sortent d'entre tes dents qui claquent d'épouvante ;
Tu coupes, souverain, dans de la chair vivante,
Tu vas criant : Je suis très haut, je suis le roi !
Tu proclames qu'au gré de ton caprice à toi
Telle action sera mérite ou forfaiture,
Tu prends la plume et fais au droit une rature ;
Voilà qu'une blancheur pénètre la forêt
Et que la lune pâle et sinistre apparaît ;
Le spectre du réel traverse ta pensée ;
La loi vraie, immuable et jamais effacée,
Passe appuyant sur toi son oeil fixe et pensif.
Sur tes deuils, sur ton rire obscur et convulsif,
Sur ta raison souvent folle, toujours hautaine,
Sur ton temple, qu'il soit de Solime ou d'Athène,
Sur tes religions, dieux, enfers, paradis,
Sur ce que tu bénis, sur ce que tu maudis,
Tu sens la pression du monde formidable ;
Ton âme, atome d'ombre, et ta chair, grain de sable,
Ont sur elles les blocs, les abîmes, les noeuds,
Les énigmes du Tout lugubre et lumineux,
Et sentent, feuilletant vainement quelque bible,
Rouler sur leur néant l'immensité terrible.
Le zodiaque énorme, effrayant de clarté,
Éternel, tourne autour de ta brièveté.
Tu le vois, et tu dis, l'épiant de la terre :
-- Qu'est-ce donc qu'il me veut, ce fauve sagittaire ?
Qu'ai-je fait au loin qu'il me regarde ainsi ? -
Et tu frémis. -
Hélas ! rien n'est par toi saisi ;
Tu ne tiens pas le temps, tu ne tiens pas l'espace ;
Tous les faux biens, rêvés par ton instinct rapace,
S'en vont ; derrière tous la tombe, âpre fossé,
Se creuse ; et chacun d'eux, après t'avoir blessé,
Passe à travers les doigts de ton poignet tenace ;
La minute elle-même en fuyant te menace
Et, mouche au dard vibrant, se débat dans ta main.

L'aile d'un scarabée et l'odeur d'un jasmin,
Si tu veux en sonder le fond, sont des abîmes.

Derrière toute cime on trouve d'autres cimes.

La présence invisible et sensible de Dieu,
L'influence de l'ombre, à toute heure, en tout lieu,
Certaine, incorruptible, inexprimable, occulte,
Dérange ton calcul, ton optique, ton culte,
Ta morale, tes lois, ton doute, et par instant
Te pousse dans le rêve autour de toi flottant,
Et te fait osciller et perdre l'équilibre ;
Tu te sens garrotté tout aussi bien que libre ;
Comment dire : La vie est cela ; la vertu
Est cela ; le malheur est ceci ; - qu'en sais-tu ?
Où sont tes poids ? Comment peser des phénomènes
Dont les deux bouts s'en vont bien loin des mains humaines,
Perdus, l'un dans la nuit et l'autre dans le jour ?
Avec quel diagraphe en prendre le contour
Et la dimension, n'ayant, dans ta masure,
Ni le mètre réel, ni l'exacte mesure ?
Qu'est le bien ? qu'est le mal ? Tel fait est constaté ;
Soit ; il faut maintenant voir l'autre extrémité ;
Où donc est-elle ? Allez la chercher dans les sphères.
Toutes les questions sont d'obscures affaires
Que tu te fais avec les cieux illuminés ;
Le grand Tout intervient, toujours, partout ; prenez
L'existence la plus misérable, n'importe !
L'énigme de moi l'âne ou de toi le cloporte ;
Qu'on la presse, on la voit subitement grandir
Et pendre du zénith ou monter du nadir.
Rien n'est indifférent au gouffre ; le blasphème
Qu'on jette au firmament tombe dans le problème ;
Qui sait si l'on n'a pas blessé quelque rayon ?
Mettre un pied sur un ver est une question ;
Ce ver ne tient-il pas à Dieu ? La sauterelle
Qu'il écrase en marchant fait songer Marc-Aurèle ;
Sur un moucheron mort Pascal est accoudé.
Quel est le point connu, clair, épuisé, vidé ?
Que sais-tu ? Que veux-tu décidément conclure ?
L'ombre fouette ta face avec sa chevelure,
Et, t'effarant avec le ciel prodigieux,
T'aveugle en te jetant les soleils dans les yeux ;
Il te suffit un soir, fusses-tu Prométhée,
Ou Timon l'androphobe ou Constantin l'athée,
De voir les globes d'or au fond des noirs azurs
Flamboyer, affirmant le fait dont ils sont sûrs,
Pour que, devant l'horreur constellée et sereine,
Un éblouissement pontifical te prenne ;
Alors tu sens en toi l'homme en prêtre finir ;
Tu ne peux plus lever les mains que pour bénir ;
Sous tes pieds chancelants tu sens vibrer la base,
Et tu t'évanouis dans la sinistre extase ;
Tu t'engloutis dans l'être ineffable, insondé ;
Tu regardes rouler le monde comme un dé,
Et ta propre figure, ombre et nuit, t'importune,
Mêlée à cette vaste et fatale fortune ;
Tu perds le sentiment et la proportion
De ton idée ainsi que de ton action,
Voyant de toutes parts, dans l'azur, dans les nues,
Monter autour de toi des lueurs inconnues ;
Tu te penches, ému d'un frisson sépulcral,
Sur l'étrange et tragique horizon sidéral ;
Tu tombes éperdu dans les mélancolies
Des éclipses, des nuits sans fond, des parhélies,
Des astres, des éthers et des espaces bleus ;
Qu'es-tu, toi le terrestre, en ce tout merveilleux
Où gravitent les Mars, les Vénus, les Mercures ?
Tu tressailles d'un flot d'impulsions obscures ;
Tout se creuse sitôt que tu tâches de voir ;
Le ciel est le puits clair, la tombe est le puits noir,
Mais la clarté de l'un, même aux yeux de l'apôtre,
N'a pas moins de terreur que la noirceur de l'autre ;
Tu dis à ton évêque : Homme, où donc est Sion ?
Tu fais sa crosse en point d'interrogation ;
Tu charges la science infirme qui laboure,
D'instruire ton procès avec ce qui t'entoure ;
Mais qui donc osera balbutier l'arrêt ?
Informer, à quoi bon ? juger, qui l'essaierait ?
Tu ne connais de rien le dernier mot ; tu poses
Des arguments aux faits, des dilemmes aux choses ;
Mais comment décider ? Tout est mêlé de tout ;
La neige froide touche à la lave qui bout ;
La composition du destin, quelle est-elle ?
L'être est-il un hasard ? l'homme est-il en tutelle ?
Quel est le bon ? quel est le mauvais ? que doit-on
Ajouter à Dracon pour en faire Caton ?
D'où vient qu'on se dévore et d'où vient qu'on se tue ?
Est-ce qu'au papillon la fleur se prostitue ?
Le fumier est-il saint et frère du parfum ?
Tout vit-il ? quelque chose, ô nuit, est-ce quelqu'un ?
D'où vient qu'on naît ? d'où vient qu'on meurt ? d'où vient qu'on souffre ?
Par l'haleine qui sort de la bouche du gouffre
Ton miroir de l'injuste et du juste est terni,
Et ta balance tremble au vent de l'infini.

Pour te tirer d'affaire étant si misérable,
Devant l'inaccessible et dans l'impénétrable,
Devant l'éblouissant et splendide secret,
Pour être quelque chose et compter, il faudrait
Être saint, être pur, intègre avec l'abîme,
Offrir à l'absolu l'attention sublime,
Et savoir distinguer la véritable voix ;
Il faudrait s'écrier : J'aime, je veux, je crois !
Sur l'énigme en travers de ton destin posée
Ce ne serait pas trop de faire une pesée
Avec toute ta force et toute ta vertu ;
Il ne faudrait pas être inepte, ingrat, têtu ;
Recevoir du bedeau qui sur vos berceaux veille
Une éducation annulante et pareille
À celle qu'aux matous font les tondeurs du quai,
Être un esprit métis, être un lion manqué
Qu'un cuistre abâtardit, qu'un marguillier mâtine ;
Hélas ! il ne faudrait pas être la routine,
Sourde, engrenant, toujours avec le même ennui,
Aujourd'hui dans hier, demain dans aujourd'hui ;
Il ne faudrait pas croire aux empiriques, vivre
Comme le chien, ayant pour grand talent de suivre ;
Te repaître d'exploits, de combats, d'échafauds,
D'esclavages, de verbe obscur, de savoir faux ;
T'en aller digérer bêtement dans ton gîte
Tout ce qu'un sacristain de force t'ingurgite ;
Te plaire dans l'absurde et t'y dénaturer ;
Opprimer l'homme utile, - éclatant, l'abhorrer ;
Et le servir méchant, et l'admirer vulgaire ;
Il ne faudrait pas faire à tes flambeaux la guerre,
Adorer tes bandeaux, tes jougs ; haïr tes yeux ;
Être l'adulateur en étant l'envieux ;
Et, lâche, appartenir aux deux puissances viles,
Par un point aux Nérons et par l'autre aux Zoïles.

Ce monde est un brouillard, presque un rêve ; et comment
Trouver la certitude en ce gouffre où tout ment ?
Oui, Kant, après un long acharnement d'étude,
Quand vous avez enfin un peu de plénitude,
Un résultat quelconque à grands frais obtenu,
Vous vous sentez vider par quelqu'un d'inconnu.
Le mystère, l'énigme, aucune chose sûre,
Voilà ce qui vous boit la pensée, à mesure
Que la science y verse un élément nouveau ;
Et vous vous retrouvez avec votre cerveau
Toujours à sec au fond des problèmes funèbres,
Comme si quelque ivrogne effrayant des ténèbres
Vidait ce verre sombre aussitôt qu'il s'emplit.

Ô vain travail ! science, ignorance, conflit !
Noir spectacle ! un chaos auquel l'aurore assiste !
L'effort toujours sans but, et l'homme toujours triste
De ce qu'est le sommet auquel il est monté,
Comparant sa chimère à la réalité,
Fou de ce qu'il rêvait, pâle de ce qu'il trouvait !

XI

TRISTESSE FINALE

L'âne continua, car la nature approuve
Ce couple, âne parlant, philosophe écoutant :

Tu vois un être grave, imposant, important,
Un âne sérieux, complet, bon pour tout lire,
Un docteur, Kant, c'est vrai, je sais tout, c'est-à-dire
Je suis à la fois juif, parsi, turc, arien.
J'entends dans mon cerveau bourdonner en tumulte
Le blanc, le noir, amen, raca, la foi, l'insulte,
Genève, Rome, Alcuin d'où sort Calvin, oui, non,
Cujas en droit civil, Flandrin en droit canon,
L'histoire aux pieds des rois, cette prostituée,
L'abac et l'alphabet, et toute la nuée
Des érudits poussifs et des rhéteurs fourbus
Depuis Sabbathius jusqu'à Molaribus !
Le fait d'hier s'y heurte à la chronique ancienne,
Henri de Gand s'y croise avec Sixte de Sienne ;
Et je ne comprends rien à tout ce morne bruit
Sinon qu'ayant cherché le jour, je vois la nuit.
Du reste il est certain que, dans cette ombre noire
Qui sort de l'encre horrible et qu'on nomme grimoire,
À travers ces bouquins où l'homme est si petit,
C'est à moi qu'au total la science aboutit,
Car, à ce blême jour dont la lueur avare
Joint le docteur d'Oxford au docteur de Navarre,
J'ai vu de toutes parts, sur les vieux parchemins,
L'ombre de mon profil tomber des fronts humains.
Adieu, sorbonnes, bancs, temples, autels, boutiques !
Adieu le grand dortoir des préjugés antiques
Côte à côte assoupis sur leurs brumeux chevets !
Scholastiques du vide, adieu ! - Kant, si j'avais
Le loisir d'aspirer à quelque académie,
Je ferais, de toute ombre et de toute momie,
De tous les vils setiers suivis par les moutons,
De tous les oeufs cassés, de tous les vieux bâtons
D'aveugles, grands, petits, inconnus et célèbres,
De tous les brouillards pris à toutes les ténèbres,
Et de tous les fumiers pris à tous les marais,
Une collection que j'intitulerais :
Exposé général de la science humaine.

L'âne, ayant un peu brait, termina :

-- Je m'emmène !
Ô Kant ! je redescends, avide d'ignorer !

J'étouffe ! oh ! respirer ! respirer ! respirer !
Mon oeil est devenu trouble, nocturne et triste
Dans ces caves qu'emplit le jour séminariste.
J'ai des tiraillements d'estomac. Mais ce n'est
Ni des textes que prend Trigaud sous son bonnet,
Ni de tout ce chaos qu'un cuistre en sa mémoire
Fourre comme on emplit de loques une armoire,
Ce n'est point du fouillis, ce n'est point du fatras
Qui fit Siffret jadis si grand pour Carpentras,
Ce n'est point d'antiquaille et de pédagogie,
Ce n'est pas du savoir que dans sa docte orgie
Mange le jésuite ou le génovéfain,
C'est de vie et d'azur et d'aube que j'ai faim !
Je me sens sur la peau, de là ma pauvre mine,
Une démangeaison de savante vermine,
Grassi, de Galilée odieux puceron,
Garasse, ce moustique immonde de Charron,
Et Dasipodius, cet acarus d'Euclide.
Es-tu pour le fluide ? es-tu pour le solide ?
Tiens-tu pour l'idéal ? tiens-tu pour le réel ?
Acceptes-tu Moïse, Hermès ou Gabriel ?
À quel Dieu remets-tu ton âme ou ta machine ?
Est-ce au Brahma de l'Inde ? est-ce au Tien de la Chine ?
Es-tu pour Jupiter, pour Odin, pour Vichnou,
Pour Allah ? Laissez-moi tranquille. Je suis fou.
Je m'évade à jamais de la science ingrate.
Il est temps que, rentrant dans le vrai, je me gratte
L'échine aux bons cailloux du vieux globe éternel.
Je vois le bout vivant du funèbre tunnel,
Et j'y cours. J'aperçois, à travers les fumées,
Là-bas, ô Kant, un pré plein d'herbes embaumées,
Tout brillant de l'écrin de l'aube répandu,
De la sauge, du thym par l'abeille mordu,
Des pois, tous les parfums que le printemps préfère,
Où ce que la sagesse aurait de mieux à faire
Serait de se vautrer les quatre fers en l'air.
Or, étant libre enfin, et ne voyant, mon cher,
Ici, pas d'autre ânier que toi le philosophe,
Pouvant finir mon chant de bête brute en strophe,
Je m'en vais, comme Jean au désert s'en alla,
Et je retourne heureux, rapide, et plantant là
L'hypothèse béate et le calcul morose,
Et les bibles en vers et les traités en prose,
Locke et Job, les missels ainsi que les phédons,
De l'idéal aux fleurs, du réel aux chardons.

**

TRISTESSE DU PHILOSOPHE

Et l'âne disparut, et Kant resta lugubre.

-- Oui ! dit-il, la science est encore insalubre ;
L'esprit marche, baissant la tête et parlant bas ;
Et cette surdité de la bête n'est pas
Si stupide en effet que d'abord elle semble.
Puisqu'aux mains du savoir le flambeau sacré tremble,
La protestation est juste.
Jusqu'au jour
Où la science aura pour but l'immense amour,
Où partout l'homme, aidant la nature asservie,
Fera de la lumière et fera de la vie,
Où les peuples verront les puissants écrivains,
Les songeurs, les penseurs, les poètes divins,
Tous les saints instructeurs, toutes les fières âmes,
Passer devant leurs yeux comme des vols de flammes ;
Où l'on verra, devant le grand, le pur, le beau,
Fuir le dernier despote et le dernier fléau ;
Jusqu'au jour de vertu, de candeur, d'espérance,
Où l'étude pourra s'appeler délivrance,
Où les livres plus clairs refléteront les cieux,
Où tout convergera vers ce point radieux :
- L'esprit humain meilleur, l'âme humaine plus haute,
La terre, éden sacré, digne d'Adam son hôte,
L'homme marchant vers Dieu sans trouble et sans effroi,
La douce liberté cherchant la douce loi,
La fin des attentats, la fin des catastrophes. -
Oui, jusqu'à ce jour-là, tant que les philosophes,
Prêtres du beau, d'autant plus vils qu'ils sont plus grands,
Seront les courtisans possibles des tyrans ;
Tant qu'ils conseilleront César qui délibère ;
Tant qu'Uranie ira s'attabler chez Tibère ;
Tant que l'astronomie au vol sublime et prompt,
Et la métaphysique, et l'algèbre seront
Des servantes du crime et des filles publiques ;
Tant que Dieu louchera dans leurs regards obliques ;
Tant que la vérité, mère des droits humains,
Ô douleur ! sortira difforme de leurs mains ;
Tant qu'insultant le juste, abjects, creusant sa fosse,
Les scribes salueront la religion fausse,
Le faux pouvoir, Caïphe à qui Néron se joint ;
Tant que l'intelligence, hélas, ne sera point
La grande propagande et la grande bravoure ;
Tant qu'épris des faux biens que le méchant savoure,
Les froids penseurs prendront l'erreur pour minerai ;
Tant qu'ils ne seront pas les Hercules du vrai,
Acceptant du progrès les gigantesques tâches ;
Tant que les lumineux pourront être les lâches ;
Tant que la science, ange à qui l'Être a parlé,
Infâme, baissera sur son front constellé
Ce capuchon sinistre et noir, l'hypocrisie ;
Tant que de l'air des cours elle sera noircie ;
Tant qu'on admirera ce Bacon effrayant,
Ce monstre fait d'azur et d'infamie, ayant
Le cloaque dans l'âme et dans les yeux l'étoile ;
Tant qu'arrêtant l'esprit qui veut mettre à la voile,
D'abjects vendeurs pourront, sans être foudroyés,
Dire au seuil rayonnant des écoles : Payez !
Tant que le fisc tendra devant l'aube sa toile ;
Tant qu'Isis lèvera pour de l'argent son voile,
Et pour qui n'a pas d'or, pour le pauvre fatal,
Le fermera, Phryné sombre de l'idéal,
Oui, quand même, ô ciel noir, seraient là réunies
Les pléiades des fronts radieux, des génies,
Des Homères aïeux et des Dantes leurs fils,
Oui, contre Athènes, Rome, et Genève, et Memphis,
Et Londre, et toi, Paris, et l'Inde et la Chaldée,
Contre tout le rayon, contre toute l'idée,
Contre les livres pleins de vérités dormant,
Contre l'enseignement, contre le firmament,
Et les esprit sans fin, et les astres sans nombre,
Les oreilles de l'âne auront raison dans l'ombre !

***

SÉCURITÉ DU PENSEUR

Ô Kant, l'âne est un âne et Kant n'est qu'un esprit.

Nul n'a jusqu'à présent, hors Socrate et le Christ,
Dans l'abîme où le fait infini se consomme,
Compris l'ascension ténébreuse de l'homme.
À force de songer son oeil s'est éclairci ;
Plane plus haut encore, et tu sauras ceci :

Tout marche au but ; tout sert ; il ne faut pas maudire.
Le bleu sort de la brume et le mieux sort du pire ;
Pas un nuage n'est au hasard répandu ;
Pas un pli du rideau du temple n'est perdu ;
L'éternelle splendeur lentement se dévoile.
Laisse passer l'éclipse et tu verras l'étoile !
Le tas des cécités, morne, informe, fatal,
A l'éblouissement pour faîte et pour total ;
Le Verbe a pour racine obscure les algèbres ;
Les pas mystérieux qu'on fait les ténèbres
Sont les frères des pas qu'on fera dans le jour ;
L'essor peut commencer par l'aile du vautour
Et se continuer avec l'aile du cygne ;
Du fond de l'idéal Dieu serein nous fait signe ;
Et, même par le mal, par les fausses leçons,
Par l'horreur, par le deuil, ô Kant, nous avançons.
Querelle, petitesse, ignorance savante,
Tous ces degrés abjects dont ton oeil s'épouvante,
Sont les passages vils par où l'on va plus haut ;
La lettre sombre, ô Kant, forme un splendide mot ;
Sans l'étage d'en bas que serait l'édifice ?
L'homme fait son progrès de ce qui fut son vice ;
Le mal transfiguré par degrés fait le bien.
Ne désespère pas et ne condamne rien.
Pour gravir le sublime et l'incommensurable,
Il faut mettre ton pied dans ce trou misérable ;
Un chaos est l'oeuf noir d'un ciel ; toute beauté
Pour première enveloppe a la difformité ;
L'ange a pour chrysalide une hydre ; sache attendre ;
Penche sur ces laideurs ton côté le plus tendre ;
C'est par ces noirceurs-là que toi-même es monté.
Dieu ne veut pas que rien, même l'obscurité,
Même l'erreur qui semble ou funeste ou futile,
Que rien puisse, en criant : Quoi, j'étais inutile !
Dans le gouffre à jamais retomber éperdu ;
Et le lien sacré du service rendu,
À travers l'ombre affreuse et la céleste sphère,
Joint l'échelon de nuit aux marches de lumière.

------------------------- FIN DU FICHIER ane1 --------------------------------