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Version 1, Aout 1997

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<IDENT journalism>
<IDENT_AUTEURS ginistyp>
<IDENT_COPISTES swaelensg>
<ARCHIVE http://www.abu.org/ABU/>
<VERSION 1>
<DROITS 0>
<TITRE Anthologie du Journalisme>
<GENRE vers>
<AUTEUR Paul Ginisty (1855-1932)>
<COPISTE G. J. Swaelens (100112.3376@compuserve.com)>
<NOTESPROD>

Paul GINISTY (1855-1932), a écrit de nombreux romans et études historiques, 
notamment sur le théâtre - il fut directeur de l'Odéon de1896 à1906 - et sur Paris et ses 
moeurs. La présente édition de son Anthologie du Journalisme a été publiée en 1933, 
une année après son décès. Dans une note annexée à la notice sur la Révolution de 
1848, P.Ginisty renvoie le lecteur à un deuxième tome qu'il n'a probablement pas pu 
mener à bien. Aucune mention de ce deuxième tome n'apparaît dans le catalogue de la 
Bibliothèque Nationale de France.

Paul GINISTY (1855-1932), wrote several novels and historical essays namely on 
Paris, the theatre and contemporary mores. This "Anthologie du Journalisme" was 
published the year following his death. In a footnote of the notice devoted to the 1848 
revolution, he refers to a second volume which death probably prevented him from 
completing. No trace of this second volume is found in the Catalogue of the 
Bibliothèque Nationale de France.

J'ai séparé les notes biographiques des textes proprement dits par cinq astérisques 
(*****), les époques (Révolution, etc) par sept astérisques (*******) et lorsqu'une 
séparation s'imposait au milieu d'un texte (pour un commentaire, par exemple), j'y ai 
mis trois astérisques. (***). Deux astérisques (**).introduisent des commentaires de 
Ginisty au milieu d'un texte cité. Tout cela n'est pas simple, mais c'est faute de mieux.
 Le but était de remplacer des textes composés dans un corps plus petit pour les 
différencier de leur contexte.

A titre de curiosité, je signale la biographie de Victor Considérant où il est dit qu'il 
a failli être fusillé dans la cour du CNAM, celui de Théophile Gautier sur ce que sera 
l'an 1941 (écrit en 1842), l'explication historique de J. Méry sur le climat de Paris, le 
texte mystique sur Paris vu par les saint-simoniens (notice sur Duveyrier) et la 
misogynie du «Paragraphe en faveur des femmes» de Gozlan. Il y a d'autres textes 
amusants ou passionnants, bien sûr, mais ceux-là m'ont assez diverti...

</NOTESPROD>
----------------------- FIN DE L'EN-TETE --------------------------------

------------------------- DEBUT DU FICHIER journalism1 --------------------------------

COLLECTION PALLAS 3e Édition

Anthologie du Journalisme

Du XVIIe siècle à nos jours. par Paul Ginisty

TomeI

La Révolution. -- Le Premier Empire. La Restauration. -- La seconde Restauration. Le Gouvernement de Juillet. La Révolution de 1848.

PARIS LIBRAIRIE DELAGRAVE 15, RUE SOUFFLOT, 15 1933

*****

TABLE DES MATIÈRES:

INTRODUCTION

LA RÉVOLUTION

MIRABEAU La liberté de la presse

ÉLYSÉE LOUSTALOT Contre la peine de mort

CONDORCET Mes principes

RIVAROL Traits et maximes Les Actes des Apôtres

CAMILLE DESMOULINS Spartiates et Athéniens Le comité de clémence

MAXIMILIEN ROBESPIERRE Des fêtes nationales et des honneurs publics

ANDRÉ CHÉNIER Des manoeuvres des Jacobins

MARAT Réveillons-nous, il en est temps

HÉBERT La plus grande de toutes les joies du Père Duchesne

GRACCHUS BABEUF Les moeurs du jour

MALLET DU PAN La dictature

ROEDERER D'une nouvelle maladie de la jeunesse

MmeDE GENLIS Les Valets de comédie

ANGE PITOU La mort du genre humain

J.FIÉVÉE La politique d'un philosophe

LE PREMIER EMPIRE

GEOFFROY Les bourgeoises à la mode

F.GUIZOT L'impolitesse

CHATEAUBRIAND Néron... mais Tacite

DE JOUY L'auteur mécontent

KÉRATRY Gens de lettres d'autrefois

LA RESTAURATION

BENJAMIN CONSTANT Le retour de l'île d'Elbe

J.- T.MERLE Paris à la fin de juin1815

LA SECONDE RESTAURATION

VICTOR HUGO Un bilan

PAUL-LOUIS COURIER La peur de la presse.

ETIENNE Le respect de la Charte

MARTAINVILLE L'assassinat du Duc de Berry

CHARLES NODIER Du mot, «Monsieur» Polichinelle

ETIENNE BÉQUET Malheureuse France!

HENRI DE LATOUCHE Fausses nouvelles vraisemblables

L.M. FONTAN Le mouton enragé

ADOLPHE THIERS Protestations des journalistes contre les ordonnances.

LE GOUVERNEMENT DE JUILLET

SAINT-MARC GIRARDIN La curée

ALFRED DE MUSSET La chute du bal de l'Opéra

CHARLES DUVEYRIER Le Paris saint-simonien

FÉLIX PYAT Le Théâtre-Français

ARMAND MARRAST Attendre et se préparer!

BARTHÉLEMY A Monsieur de Lamartine

CH. PHILIPON Afin que si jamais l'Etat leur manque, ils ne manquent du moins jamais d'état. Si la justice a toujours deux poids, du moins elle ne garde plus de mesures.

LOUIS DESNOYERS Les Béotiens de Paris

SAINTE-BEUVE Les soirées littéraires

A.JAY Contre les romantiques

ARMAND CARREL Un défi

HONORÉ DE BALZAC La revue parisienne

GUSTAVE PLANCHE Le métier de journaliste

VICTOR CONSIDÉRANT Le nouveau champ de bataille

JULES JANIN Frédérick Lemaître aux Folies-Dramatiques

L.-M. DE CORMENIN Une réforme judiciaire

ÉMILE DE GIRARDIN La Presse

THÉOPHILE GAUTIER L'an 1841 et l'an 1941

JOSEPH MÉRY Le climat de Paris

ROGER DE BEAUVOIR Le touriste

MmeÉMILE DE GIRARDIN Le premier voyage en chemin de fer.

LE DOCTEUR VÉRON Rachel

GÉRARD DE NERVAL Histoire véridique du canard

EUGÈNE BRIFFAULT Les bains froids

E.-J. DELÉCLUZE De la barbarie de ce temps

ALPHONSE KARR La difficulté d'écrire l'histoire

NESTOR ROQUEPLAN Le «chic»

ÉTIENNE ARAGO Le figurant

PHILIBERT AUDEBRAND Séductions et dangers du théâtre

LOUIS REYBAUD Balzac jugé par un de ses contemporains

TAXILE DELORD. Chicard

CHAMPFLEURY Delacroix

GRANIER DE CASSAGNAC Les mots et les choses.

HENRI MURGER Souvenirs du Corsaire-Satan.

ELZÉAR BLAZE Chasseurs et chasseurs

CHARLES MAURICE. Talma Hugo et la parodie Le piano de Rossini Rubini

SILVESTRE DE SACY La morale naturelle

CUVILLIER-FLEURY Jules Janin

ÉMILE DR LA BÉDOLLIÈRE La politique de l'invalide

LA RÉVOLUTION DE 1848

PIERRE LEROUX Aux politiques

P.-J. PROUDHON La propriété L'affirmation par la négation

GEORGE SAND Au peuple

AMÉDÉE ACHARD Le club du village

LÉON GOZLAN Un paragraphe en faveur des femmes

LOUIS BLANC La solidarité des intérêts.

AUGUSTE BLANQUI Mes calomniateurs

AUGUSTE LIREUX La morale au théâtre.

LAMENNAIS Silence aux pauvres!

LES JOURNAUX DE FEMMES Réponse de George Sand

DE LEUVEN ET BRUNSWICK ET LE Journal- Vaudeville.

*****

ANTHOLOGIE DU JOURNALISME

INTRODUCTION

I

Du premier numéro de la Gazette de Théophraste Renaudot au journal actuel, quel chemin parcouru par la Presse!

La fondation de la Presse, en France, date véritablement de cette petite feuille hebdomadaire qui commença à paraître le 30mai 1631 (1) sur quatre pages in-4°, au «Bureau d'adresses», autre invention de l'ingénieux Renaudot, à l'enseigne du Grand Coq, «sortant du Marché-Neuf, près le Palais». Débuts modestes, mais quelle idée était plus grosse d'avenir?

[(1) Les premiers numéros ne portaient d'autre indication qu'un signe alphabétique. C'est par induction, une date apparaissant en tête du sixième numéro (4juillet 1631) qu'on a établi, pour le numéro initial, celle du 30 mai.]

Cerveau sans cesse occupé de conceptions neuves, le médecin Théophraste Renaudot avait voyagé, en observateur curieux. C'est de l'étranger qu'il avait rapporté le principe d'institutions charitables, développé avec son tour d'esprit personnel et son sens avisé des réalisations pratiques. Les gazettes vénitiennes et hollandaises et un écrit périodique anglais lui inspirèrent la pensée d'une publication plus ordonnée et plus méthodique, plus véridique aussi. Ce souci de la vérité, fort altérée par les colporteurs de nouvelles, quand elle n'était pas travestie par les auteurs de pamphlets clandestins, le préoccupait fort. «Mes gazettes, dit-il dans un de ces exposés où il commentait et défendait son oeuvre, seront maintenues pour l'utilité qu'en reçoivent le public et les particuliers: le public, pour ce qu'elles empeschent plusieurs faux bruits qui servent souvent d'allumettes aux mouvements et séditions intestines;... les particuliers, chacun d'eux ajustant volontiers ses affaires au modèle du temps.»

Le privilège de la Gazette était exclusif. Dès le mois de novembre de cette année 1631, un arrêt du Conseil du roi spécifiait que «quiconque porterait préjudice à Renaudot seroit puni de six mille livres d'amende» Louis XIII et Richelieu (rien ne reste plus, aujourd'hui, de la légende romantique de Louis XIII, fantôme de roi entre les mains du cardinal) avaient compris toute l'importance d'un organe de publicité; mais ils avaient compris, en même temps, les dangers, pour le Pouvoir, de la presse naissante. Ils prévenaient l'opposition en ne lui laissant pas de moyens d'expression. Son privilège, Renaudot le défendit parfois avec âpreté, mais ce n'était que contre des contrefacteurs. La concurrence était impossible. Ce n'était pas seulement la faveur royale qui soutenait l'auteur de la Gazette, c'était un intérêt de gouvernement.

Louis XIII ne se bornait pas à accorder son efficace protection à la Gazette. Il était le plus important de ses collaborateurs anonymes, et de cette collaboration il reste la trace, des notes de la main même du roi, conservées aux manuscrits de la Bibliothèque nationale (fonds français 3840). Ces notes avaient trait surtout aux opérations militaires, mais Louis XIII adressait aussi à Renaudot des comptes rendus des ballets de cour, et il en fut ainsi, notamment, pour le ballet de la Merlaizon, qu'il avait composé.

La Gazette n'offrit d'abord que des «informations» fort brèves, «commençant par les lieux les plus éloignés pour finir par la France». Pour la France, ce n'étalent guère que des nouvelles de la cour et des déplacements royaux. Dès le mois de novembre, Renaudot doubla son format. Il y eut bientôt aussi les «Extraordinaires», sortes de «suppléments» consacrés aux événements officiels dont le récit demandait quelques détails ou à des biographies de personnages dont la mort était récente. Le père du journalisme avait tout entrevu! En 1632 il accompagnait certains faits de quelques réflexions sommaires. Mais il avait accoutumé, généralement une fois par mois, de se plaire à une manière de causerie avec ses lecteurs, pleine de bonhomie et parfois de malice, où il répondait à ses détracteurs (il n'avait pas manqué d'en avoir), où il disait ses projets, où il constatait son succès, où il mettait aussi le public au courant des difficultés qu'il rencontrait, où il s'excusait de quelque erreur commise malgré sa bonne foi. «Guère de gens possible ne remarquent la différence qui est entre l'Histoire et la Gazette, ce qui m'oblige de vous dire que l'Histoire est le récit des choses advenues, la Gazette seulement le bruit qui en court. La première est tenue de dire toujours la vérité, la seconde fait assez si elle empêche de mentir. Et elle ne ment pas, même quand elle rapporte quelque nouvelle fausse qui lui a été donnée pour véritable. Il n'y a que le seul mensonge qu'elle controuverait à dessein qui la puisse rendre digne de blasme.»

Dans une de ces causeries, il parlait des mesures prises par des Etats étrangers contre la circulation de la Gazette. Il en parlait non sans hauteur et d'une façon prophétique: «Feray-je en ce lieu prière aux princes et Estats estranges de ne point perdre inutilement le temps à vouloir fermer passage à mes Nouvelles, veu que c'est une marchandise dont le commerce ne s'est jamais pu deffendre et qui tient cela de la nature des torrents qu'il se grossit par la résistance.»

La Gazette paraissait le samedi et était vendue, par cinquante colporteurs se répandant dans Paris, un sol parisis. Une estampe contemporaine, mêlant la réalité à l'allégorie, montre un de ces colporteurs, son panier en bandoulière et y entassant les exemplaires. Quant à la Gazette, elle est représentée sous la figure d'une femme, assise sur un trône, -- le futur quatrième Pouvoir! Ce trône a pour marches quantité de feuillets d'imprimerie. La Gazette fait tomber le masque du Mensonge. Elle est vêtue d'une robe toute parsemée d'oreilles.

La Gazette, assise sur un trône par l'inspirateur de l'estampe, n'en était pas moins, forcément, fort dépendante de ses puissants protecteurs. Telle note émanée de Richelieu devait être parfois insérée d'urgence, dût-on arrêter le tirage commencé et supprimer, pour faire place à cette «copie», politique, un nombre de lignes équivalent. A la mort de Louis X111, Théophraste Renaudot, déjà très attaqué par les médecins, ne lui pardonnant pas l'autorisation qu'il avait obtenue de bâtir l' «Hôtel des consultations charitables», dans lequel ils voyaient une Faculté rivale, employant contre lui toutes les influences dont ils disposaient, risqua fort une disgrâce complète. On se faisait une arme contre lui, auprès de la régente Anne d'Autriche, d'une de ces notes de Richelieu où, à mots couverts, il avait, quelque dix ans auparavant, menacé la reine à propos de son attitude à l'égard de l'Espagne (1).

[(1) Voir sur toutes les luttes qu'eut à soutenir le fondateur de la Gazette, l'ouvrage du regretté docteur Gilles de la Tourette, Théophraste Renaudot,.]

Renaudot, bien qu'il pût prouver qu'il n'avait fait qu'obéir à un ordre du cardinal, ne se tira pas sans difficultés du péril. Ce ne fut qu'à force d'adresse et de souplesse qu'il maintint ses privilèges. Mais ses ennemis multipliaient contre lui les pamphlets, tels que celui, dont Guy Patin était peut-être l'auteur, intitulé: le Nez pourri de Théophraste Renaudot, alchymiste, charlatan, empirique, usurier comme juif, perfide comme un Turc, méchant comme un renégat, grand fourbe, grand gazettier de France. Renaudot se défendit énergiquement contre toutes ces attaques; il rentra en faveur à la cour et fut même nommé historiographe de France.

Pendant la Fronde, il ne pouvait pas hésiter sur sa ligne de conduite, et il installa la Gazette à Saint-Germain. Mais, en homme avisé, il prévoyait toutes les éventualités. Il avait suivi Mazarin. Si, cependant, la cause du Parlement triomphait? Il était assez malaisé, alors, de deviner exactement l'avenir. Renaudot eut une idée admirable d'ingéniosité, du moins de façon à ne pas être victime des événements, quels qu'ils fussent. La Gazette, à Saint-Germain, défendait le parti de la cour; à Paris, les fils de Renaudot, Isaac et Eusèbe, ses collaborateurs très dévoués, eurent un journal à la dévotion du Parlement. Ce fut le Courrier français, qui eut douze numéros. Les deux feuilles rivales s'entendaient à merveille, au fond. Quand la cour rentra à Paris, le fondateur de la Gazette revendiqua ses droits, et le Courrier français, qui avait été un habile expédient, disparut.

Renaudot eut à lutter souvent contre les contrefacteurs, qui s'emparaient de ses gazettes, par une entente avec les colporteurs, et tiraient profit de ces reproductions illicites Il en arriva à marquer de signes particuliers, même de lettres chinoises, les exemplaires authentiques. Dans ses dernières années, il avait un peu élargi sa manière et, dans des époques troublées, il donnait plus librement cours à ses sentiments personnels. Il y a une sorte d'éloquence dans la façon dont il déplore les divisions, risquant de compromettre la grandeur du pays «Les ennemis ont grand sujet de rire de nos dissensions perpétuelles qui leur donnent le moyen qu'ils n'auroyent pas autrement de réparer les affronts qu'ils ont reçus dans les campagnes précédentes.» Ou ailleurs: «Faut-il que ma plume qui n'avoit accoustumé de vous entretenir que des célèbres victoires de nostre monarque sur ses ennemis estrangers, ne vous apprenne plus, maintenant que celles qu'il remporte sur ses sujets?» Renaudot mourut le 25octobre 1653. Ses fils puis son neveu, lui succédèrent dans la rédaction de la Gazette. Il est piquant de se reporter à la première chronique du premier journal français. Et est- ce autre chose qu'une chronique, en effet, que cette page où Théophraste Renaudot, d'une façon vive et alerte exposait les embarras du journaliste devant les prétentions de tous ceux qui voudraient être cités par lui et devant les exigences du public?

*****

LES ÉCUEILS DU JOURNALISTE

La difficulté que je dis rencontrer en la composition de mes gazettes n'est pas mise ici en avant pour en faire plus estimer mon ouvrage: ceux qui me connoissent peuvent dire aux autres si je ne trouve pas de l'employ honorable aussi bien ailleurs qu'en ces feuilles C'est pour excuser mon style, s'il ne respond pas toujours à la dignité de son sujet, le sujet à votre humeur et tous deux à votre mérite. Les capitaines y voudroient rencontrer tous les jours des batailles ou des sièges levés et des villes prises, les plaideurs des arrests en pareil cas; les personnes devotieuses y cherchent les noms des prédicateurs, des confesseurs de remarque. Ceux qui n'entendent rien aux mystères de la cour les y voudroient trouver en grosses lettres. Tel, s'il a porté un paquet en cour ou mené une compagnie d'un village à l'autre sans perte d'hommes, ou payé le quart de quelque médiocre office, se fâche si le Roi ne voit son nom dans la gazette. D'autres y voudroient avoir ces noms de Monseigneur ou de Monsieur répétés à chaque personne dont je parle, à faute de remarquer que ces titres ne sont pas ici apposés comme trop vulgaires, joint que ces compliments, étant omis en tous, ne peuvent donner jalousie à aucuns.

Il s'en trouve qui ne pensent qu'au langage fleuri, d'autres qui veulent que mes relations semblent à un squelette décharné, de sorte que la relation en soit toute une, ce qui m'a fait essayer de contenter les uns et les autres.

Se peut-il faire que vous ne me plaigniez pas en toutes ces rencontres et que vous n'excusiez pas ma plume si elle ne peut plaire à tout le monde, en quelque posture qu'elle se mette, non plus que ce paysan et son fils, quoiqu'il se misse premièrement seuls et puis ensemble, tantost à pied et tantost sur leur asne? Et si la crainte de déplaire à leur siècle a empesché plusieurs bons auteurs de toucher à l'histoire de leur aage, quelle doit estre la difficulté d'escrire celle de la semaine, voire du jour même où elle est publiée: joignez-y la brièveté du temps que l'impatience de votre humeur me donne: et je suis bien trompé si les plus riches censeurs ne trouvent digne de quelque excuse un ouvrage qui se doit faire en quatre heures de jour que la venue des courriers me laisse pour assembler, ajuster et imprimer ces lignes.

...Mais non, je me trompe, estimant par ces remontrances pouvoir tenir la bride à votre censure, et, si je le pouvois, je ne dois pas le faire, cette liberté de reprendre n'étant pas le moindre plaisir de ce genre de lecture et votre plaisir et votre divertissement étant l'une des causes pour lesquelles cette nouveauté a été inventée. Jouissez donc à votre aise de cette liberté française, et que chacun dise hardiment qu'il eût osté ceci ou changé cela, qu'il auroit bien mieux fait, je le confesse.

Et une seule chose ne céderai je à personne: en la recherche de la vérité, de laquelle, néanmoins, je ne me fais pas son garant, étant malaisé qu'entre cinq cents nouvelles écrites à la haste, il n'en échappe quelque une à nos correspondants qui mérite d'être corrigée par son père le Temps. Mais encore se trouvera-t-il des personnes curieuses de savoir qu'à ce temps-là, tel bruit était tenu pour véritable. Ceux qui se scandalisent possible de deus ou trois faux bruits, seront par là invités à débiter au public par ma plume (que je leur offre à cette fin) les nouvelles qu'ils croient plus vraies, et, comme telles, plus dignes de lui être communiquées. Que ceux qui s'occupent à syndiquer mes écrits ou mes oeuvres viennent m'aider, et nous verrons à faire mieux ensemble.

*****

La Muse Historique de Jean Loret, qui commença sa publication en 1651, n'était point à proprement parler un journal: pour l'amusement de Mllede Longueville, sa protectrice, Loret avait entrepris de conter en petits vers les menus événements de chaque semaine. De ces bavardages rimés on tira des copies, qui furent de plus en plus demandées. C'était, en somme, un gazetier, mais non clandestin et même pensionné. Si Renaudot écrivait l'histoire hebdomadaire, Loret écrivait l'historiette. La forme de ce verbiage est insupportable, mais ce recueil est précieux aujourd'hui, pour les traits de moeurs qu'il se trouve enregistrer, pour les nomenclatures de personnes qu'il donne, pour les façons de juger du temps. Ce qui le caractérise, c'est une extrême familiarité. Loret, par exemple, termine ainsi une de ses gazettes:

Fait en avril, le vingt-huit, Avant que mon souper fût cuit.

Ce railleur, à la raillerie facile, n'avait pas manqué de prendre pour cible Théophraste Renaudot quand le fondateur de la Gazette s'avisa, sur le tard, de se remarier:

Je ne devais pas oublier, Mais dès l'autre mois publier (Car c'est assez plaisante chose) Que le sieur Gazetier en prose, Autrement Monsieur Renaudot En donnant un fort ample dot, Pour dissiper mélancolie A pris une femme jolie Qui n'est encor qu'en son printemps, Quoiqu'il ait plus de septante ans. Pour avoir si jeune compagne Il faut qu'il ait mis en campagne Multitude de ces louis Par qui la vue est éblouie...

Loret, au milieu de tous ses bavardages, eut une heure de courage. Ce fut après la disgrâce de Fouquet, l'un de ses protecteurs, -- de ses abonnés, pourrait-on dire, car Fouquet l'avait inscrit dans ses libéralités pour une rente de deux cent cinquante écus. -- Loret osa le plaindre, ajoutant que s'il pouvait

De son sort adoucir la rigueur, Il le ferait de tout son coeur.

La Muse Historique, ancêtre des «échos», dura jusqu'en 1659.

Si la Gazette fut le premier journal français, le Journal des savants, qui date de 1665, fut la première revue française (1).

[(1) Le Journal des Savants avait été fondé par M.de Sallo, conseiller au Parlement de Paris._]

Il était consacré à des dissertations de littérature et de science. Puis ce fut, sous une forme plus vivante et avec des prétentions beaucoup moins graves, le Mercure galant de Donneau de Visé (1672), paraissant sous la forme d'un volume de petit format, comprenant trois cents pages, tous les trois mois d'abord, puis tous les mois.

Donneau de Visé était un personnage assez entreprenant, qui avait commencé par écrire des satires contre Corneille, contre Molière, contre Quinault, mais qui, constatant bientôt l'inanité de ces attaques contre des écrivains illustres, chercha une plus sûre façon d'attirer sur lui l'attention. L'idée du Mercure, pour établir un lien entre Paris et les provinces, naquit en son esprit. A la vérité, le journalisme moderne est en germe dans le Mercure et dès son premier numéro, qui, sous le prétexte de lettres à une dame, contient -- un peu en désordre, sans doute -- toutes les rubriques actuelles.

«Vous saurez, disait Donneau de Visé à cette correspondante imaginaire, les morts et les mariages de conséquence, avec des circonstances qui pourront quelquefois vous donner des plaisirs que ces sortes de nouvelles n'ont pas d'elles-mêmes. Comme on entend de temps en temps parler de procès si extraordinaires et si remplis d'aventures que les romans les plus surprenants n'ont rien qui s'en approche, je ne manquerai pas de vous en divertir.» Il annonçait aussi qu'il n'aurait garde de ne pas mander ce qui concerne les modes.

Dans ce même numéro, la critique dramatique était représentée par un discours sur Bajazet, du sieur Racine; la chronique par le récit commenté du voyage de l'Académie française à Versailles; les faits divers, par plusieurs aventures singulières, dont celle d'un gentilhomme étranger dépourvu de scrupules qui, pour soustraire des perles appartenant à sa maîtresse, les avait avalées; le feuilleton, par l' «Histoire de la Fille-Soldat_». Les «échos» c'étaient la réception du duc de La Feuillade dans la charge de colonel du régiment de gardes-françaises, le départ du duc d'Estrées pour son ambassade à Rome, le récit de galanteries turques. Bientôt, Donneau de Visé s'associait Thomas Corneille, et le frère du grand Corneille était, comme on sait, un écrivain infatigable. (1)

[(1) M.Gustave Reynier a eu la bonne fortune de retrouver l'acte d'association, qui prévoyait toutes les formes de bénéfices du Mercure: «C'est à savoir que nous dits sieurs Corneille et de Visé partagerons chacun par moitié tout le profit qui pourra revenir, soit de la vente des livres, soit des présents qui pourraient être faits en argent, meubles, bijoux et pensions, et même si le Roi accordait à l'un de nous une pension, elle serait également partagée comme les autres choses ci-dessus.» La pension arriva: elle attribuait à Donneau de Visé cinq cents écus et le logement au Louvre, en qualité d'historiographe de Sa Majesté.]

La périodicité du recueil fut dès lors régulière. Dans cette association, Donneau de Visé était évidemment l'homme d'affaires. Il avait en la divination de la réclame ingénieusement dissimulée, et il ne se faisait pas faute de prodiguer les louanges intéressées. On peut dire qu'il inventa aussi le «canard», qui devait avoir une longue carrière et a encore la vie dure. Au milieu d'articles littéraires ou mondains, Donneau de Visé se plaisait à exciter la curiosité de son lecteur. Telle, entre autres, en 1680, l'Histoire, fort extraordinaire, de

*****

LA COULEUVRE DU DAUPHINÉ

Dans le mois de mai dernier, au village de Dolomieu en Dauphiné, entre Morestel et la Tour du Pin, un fermier, nommé Jacques Tirenet, ayant remarqué plusieurs fois qu'un dragon volant qui paraissait tout en feu (on lui donne aussi le nom de couleuvre) passait, entre dix et onze heures du soir, au-dessus de sa maison, demandait à tout le monde d'où pouvait venir ce feu. Comme il n'était pas le seul qui le remarquait, il entendit dire à quelques-uns que cette couleuvre portait dans sa tête une escarboucle qui jetait cette lumière, et que, n'y ayant point de pierre plus rare, elle n'avait point de prix. Le fermier se mit plusieurs nuits à l'affût. Deux ou trois fois, ayant vu venir la couleuvre, il n'osa tirer. Enfin, il se montra un peu plus hardi et ajusta si bien le monstre qu'il lui perça le gosier. S'il l'eût frappé par un autre endroit, le coup n'eût pas été mortel, à cause de la dureté de l'écaille. Cette bête, ayant perdu beaucoup de sang par cette blessure, mourut deux heures après, mais avec des sifflements épouvantables.

Le paysan, effrayé, demeura longtemps hors de lui-même, tant à cause de la peur que lui causèrent divers élancements qu'elle fit que pour l'odeur empestée qu'elle répandait aux environs. Aussitôt qu'il vit le dragon sans mouvement, il s'en approcha et prit l'escarboucle. Il n'eut pas de peine à la trouver, l'éclat dont elle brillait la montrait assez. C'était une si grande lumière que, le fermier ayant mis l'escarboucle sur la table quand il se coucha, quelques valets qui sortirent dans la cour pendant la nuit crurent voir toute la maison en feu et mirent l'alarme dans le village.

... La pierre est de la grosseur d'un jaune d'oeuf, un peu en ovale et a une croix au milieu. Elle est de plusieurs couleurs qui paraissent par bandes, rouges, blanches, jaunes et couleur de sang. Quant au dragon, il avait environ deux pas de long, la tête d'un chat, avec des oreilles de mulet, des ailes semblables à celles des chauves-souris et une arête sur l'épine du dos, courte, hérissée d'un grand poil. Il était presque écaillé partout, et sa grosseur surpassait celle de la cuisse d'un homme.

Les naturalistes prétendent que si l'on voit si peu d'escarboucles, c'est parce qu'il n'y en a que dans les plus vieilles de ces couleuvres, qui ne verraient pas à se conduire si elles n'avaient un pareil secours, qu'elles la portent entre leurs dents, où elle s'attache au moyen du trou qu'elle a et que, la mettant à terre pour manger et boire, elles la reprennent après qu'elles ont mangé.

*** N'est-ce pas là le prototype des faits divers dans le genre de l'histoire fameuse du serpent de mer, tablant avec quelque audace sur la crédulité du lecteur?

C'est dans le Mercure galant aussi que commença la longue vogue des énigmes, proposées à la sagacité des devineurs. Le Mercure de Donneau de Visé cherchait avant tout à être amusant et relativement actuel. C'est l' «actualité» qui y faisait parfois traiter des questions sérieuses ou soutenir des tournois littéraires.

Le Mercure, qui inspira la comédie de Boursault, était destiné à grandir au XVIIIe siècle, en importance et en autorité (surtout faute de concurrence), en devenant le Mercure de France. Dufresny succéda à Donneau de Visé: ce bohème, à qui Louis XIV voulait du bien, en raison d'une illustre bâtardise, tout en disant en riant qu'il n'était pas assez riche pour préserver de la misère un homme aussi expert à faire foudre l'argent entre ses doigts, ce fantaisiste qui épousa un jour sa blanchisseuse, ne pouvant acquitter la note de quelques écus qu'elle lui présentait, ne prépara pas l'évolution. Elle se fit avec ses successeurs, Lefèvre, l'abbé Bariche, de la Roque, Leclerc de La Bruère, Boissy, Marmontel. Le brevet du Mercure rapportait vingt-cinq mille livres à La Bruère; après lui, le Mercure dut, sur les bénéfices d'une entreprise prospère, servir des pensions à des gens de lettres désignés par la Cour ou à des favorisés. Ainsi, en 1754, ces pensions étaient accordées à Cahuzac (2.000 livres), à l'abbé Raynal (2.000 livres), à Piron (1.200 livres), à Marmontel (1.200 livres), à M.de Senoncourt, ci-devant consul au Caire (2.000 livres), au chevalier de la Nigérie, frère de Leclerc de La Bruère (1.200 livres), à Médard de la Garde (1.200 livres)´ Ces pensions, plus tard, montèrent jusqu'à 30.000 livres.

Marmontel accrut le succès du Mercure, auquel, sous la direction de Boissy, il avait donné ses Contes Moraux, puis, par la protection de Mmede Pompadour, il en obtint le brevet, en avril1758, et rédigea une sorte de profession de foi de journaliste.

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UN PROGRAMME

La forme du Mercure le rend susceptible de tous les genres d'agrément et d'utilité, et les talents n'ont ni fleurs ni fruit dont il ne se couronne. Il extrait, il recueille, il annonce, il embrasse toutes les productions du génie et du goût; il est comme le rendez-vous des sciences et des arts, et le canal de leur commerce. C'est un champ qui peut devenir de plus en plus fertile, et par les soins de la culture et par les richesses qu'on y répandra. Il peut être considéré comme extrait ou comme recueil. Comme extrait, c'est moi qu'il regarde; comme recueil, son succès dépend des secours que je recevrai. Dans la partie critique, l'homme estimable à qui je succède, sans oser prétendre à le remplacer, me laisse un exemple d'exactitude et de sagesse, de candeur et d'honnêteté, que je me fais une loi de suivre. Je me propose de parler aux gens de lettres le langage de la vérité, de la décence et de l'estime, et mon attention à relever les beautés de leurs ouvrages justifiera la liberté avec laquelle j'en observerai les défauts. Je sais mieux que personne, et je ne rougis pas de l'avouer, combien un jeune auteur est à plaindre, lorsque, abandonné à l'insulte, il a assez de pudeur pour s'interdire une défense personnelle. Cet auteur, quel qu'il soit, trouvera en moi, non pas un vengeur passionné, mais, selon mes lumières un appréciateur équitable. Une ironie, une parodie, une raillerie ne prouvent rien et n'éclairent personne; ces traits amusent quelquefois; ils sont même plus intéressants pour le bas peuple des lecteurs qu'une critique correcte et sensée: le ton modéré de la raison n'a rien de consolant pour l'envie, rien de flatteur pour la malignité; mais mon, dessein n'est pas de prostituer ma plume aux envieux et aux méchants. A l'égard de la partie collective de cet ouvrage, quoique je me propose d'y contribuer autant qu'il est en moi, ne fût-ce que pour remplir les vides, je ne compte pour rien ce que je suis: tout mon espoir est dans la bienveillance et le secours des gens de lettres, et j'ose croire qu'il est fondé. Si quelques-uns des plus estimables n'ont pas dédaigné de confier au _Mercure les amusements de leur loisir, souvent même les fruits d'une étude sérieuse, dans le temps que le succès de ce journal n'était qu'à l'avantage d'un seul homme, quel secours ne dois-je pas attendre du concours des talents intéressés à le soutenir? Le Mercure_ n'est plus un fonds particulier: c'est un domaine public, dont je ne suis que le cultivateur et l'économe.

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Le Mercure_, au XVIIIesiècle, ne reflète pas tout son temps. Sa collection n'en reste pas moins, par sa continuité, une source précieuse d'informations.

Le XVIIIesiècle vit encore naître le Journal de Trévoux réservé à des travaux scientifiques, et dans cet ordre des Revues, comme nous dirions aujourd'hui, le Spectateur français de Marivaux, riche de fines observations, le Pour et le Contre, où l'abbé Prévost avait appliqué son idée d'un écrit périodique comme ceux qui existaient à Londres. Ce titre signifiait que le journaliste s'expliquerait sans prendre parti sur rien. Cette feuille dura de1733 à1740. Elle est faite de compilations et de traductions. On est là fort loin de Manon Lescaut! Ce sont parfois d'assez invraisemblables «faits divers», comme l'histoire du trésor d'un navire ayant fait naufrage, trésor qui fut retrouvé d'une façon bien singulière. On avait découvert et sauvé toute la cargaison du navire, sauf la caisse qui contenait de l'or et des diamants. Or, un jour, des pêcheurs de Colchester aperçurent, échoué sur le rivage, un monstrueux poisson. On s'avisa, tandis que l'agitaient de derniers soubresauts, qu'un lien le retenait à un objet lointain ballotté par les flots. On l'acheva et on l'ouvrit, et on reconnut qu'il avait avalé le crochet, «qui avait pénétré jusqu'au fond de ses entrailles», fixé à une corde. On tira sur la corde, et on amena ainsi fort miraculeusement la précieuse caisse. «On croit que le capitaine avait accroché la caisse à sa ceinture, en se jetant à la mer, et que, ayant été dévoré par le poisson, cet animal goulu s'était enferré de lui-même, en avalant jusqu'au crochet.»

Les réflexions sont assez rares. Il en est pourtant ça et là qui ne laissent pas que d'être curieuses:

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Il est fort ordinaire d'entendre souhaiter que les bons naturels puissent se rencontrer et s'unir, surtout dans l'état de mariage; mais ce souhait est contraire au bien de la société. Il arriverait de là, par une conséquence nécessaire, que les mauvais caractères s'uniraient ainsi et quels désordres ne verrait-on pas naître d'une oeuvre si pernicieuse? Au lieu que le mélange, tel que la Providence le permet dans toutes les conditions de la vie, sert également aux uns et aux autres, à ceux-ci par les exemples du bien qu'ils devraient suivre, à ceux-là par la vue du mal qu'ils doivent éviter!

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Puis ce sont l'Avant. Coureur (1760-1766) et l'Année Littéraire de Fréron, de Fréron si durement «exécuté» par Voltaire, en pleine Comédie française, dans son Écossaise, avec une telle sévérité que le malheureux journaliste porte encore devant la postérité la marque des coups reçus ce soir-là et est demeuré un peu trop calomnié, bien que sa mémoire ne soit pas des plus nettes. (1).

[(1) La Préface que donnait Fréron à son Année littéraire commençait ainsi: «La critique m'apparut dernièrement en songe, environnée d'une foule de poètes, d'orateurs, d'historiens et de romanciers. J'aperçus dans une de ses mains un faisceau de dards, dans l'autre quelques branches de lauriers. Son aspect, loin d'inspirer la crainte, inspirait la confiance aux plus ignorés amants des savantes Soeurs. Ils osaient l'envisager d'un oeil fixe et semblaient défier son courroux. La déesse indignée faisait pleuvoir sur eux une grêle de traits. Quelques écrivains dont la modestie rehaussait les talents obtenaient des couronnes; plusieurs recevaient à la fois des récompenses et des châtiments. Cette vision m'a fourni l'idée de ces lettres où l'éloge et la censure seront également dispensés.»]

Il faut arriver à l'année 1777 pour rencontrer le premier journal quotidien, le , Journal de Paris, fondé sur le modèle des gazettes anglaises. Il est piquant de voir, aujourd'hui, avec quel scepticisme fut accueillie la nouvelle de son apparition. On doutait qu'il pût voir le jour, et le projet paraissait extravagant.

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Il est question d'une feuille que l'on veut composer dans cette capitale, à l'instar du London Evening Post, qui paraîtrait tous les jours; elle contiendrait tout ce qui peut intéresser les habitants de cette ville, ainsi que les étrangers, et si le prospectus était rempli, vous n'auriez pas besoin de moi à bien des égards. On ne croit point qu'il soit jamais exécuté, sous le point de vue qu'il présente. Il y a même des gens qui parient que ce journal n'aura point lieu et sera étouffé avant sa naissance. Indépendamment de la difficulté de remplir le projet par des entraves que la police donnera aux rédacteurs, par celles qu'exigeront beaucoup de corps et biens de particuliers de considération, presque tous les autres journaux existants sont intéressés à empêcher l'essor d'un rival qui leur fera tort plus ou moins par son essence, en les gagnant toujours de primauté. Ce qui fait encore plus douter de la réussite du projet, c'est que les entrepreneurs ne sont pas des gens dont les entours ou le mérite personnel soient fort recommandables. Ils paraissent devoir se briser à coup sûr contre les échecs qu'ils éprouveront indispensablement (1).

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[(1) L'Espion anglais, tomeIV, p.365-66.]

Il était difficile de se tromper plus lourdement sur l'avenir du journal quotidien! Celui-ci tâtonnait un peu, tout d'abord. Ses fondateurs, Corenée, La Place, Cadet, frère d'un membre de l'Académie des Sciences, et Dussieux, se heurtaient d'ailleurs à des premières difficultés, et si incolore que paraisse aujourd'hui cette feuille, elle connut tôt les rigueurs de la suspension.

Le Journal de politique et de littérature de Linguet, du bouillant et versatile Linguet, avait été créé en 1777. Le privilège en fut retiré deux ans plus tard à son rédacteur et demeura dans les mains du prudent La Harpe. Linguet, cependant, continuait, dans l'exil, son oeuvre de polémiste dans un autre organe, les Annales politiques et littéraires, transportait, après quelques années, son journal à Paris, était enfermé à la Bastille, où il restait deux ans, reprenait une existence aventureuse qui devait se terminer tragiquement. «Il exige, disait un contemporain en parlant de Linguet, qu'on croie que tout le bon sens réside dans sa tête, toute la justice dans son coeur, toute l'honnêteté dans ses procédés et non seulement il le pense ou semble le penser mais il le dit, il le répète, il l'écrit et le dira, le répétera et l'écrira jusqu'à ce que la parole lui manque ou la plume lui tombe des doigts.»

Avec un Journal des spectacles, et un Journal du commerce, telle était la presse, à la veille de la Révolution. Le libraire Panckouke avait fini par réunir presque toutes ces feuilles.

II

Mais cette évocation à grands traits de la presse à ses origines ne serait pas complète si l'on ne parlait pas des nouvellistes et des «gazetiers à la main». Les premiers journaux, dépendant d'un ou plusieurs censeurs, étaient loin de pouvoir tout dire. Disposant d'ailleurs de peu de place, ils ne suffisaient pas à satisfaire la curiosité de ceux qui voulaient tout connaître. C'est dans les gazettes à la main que naquit vraiment l'«information», que naquit aussi 1' «écho», bien français de race. Ces gazettes, généralement clandestines, furent tantôt persécutées, tantôt tolérées, bien que leur existence officielle ne fût pas reconnue. Dans leur première période, elles constituaient un recueil de nouvelles à l'usage d'un cercle prive. Un gazetier était un luxe de grande maison, et ne faisait guère plus figure qu'une sorte de domestique. Puis des offices d'informations se constituèrent ayant leurs abonnés, qui recevaient les feuilles manuscrites régulièrement,... à moins qu'il ne fût arrivé quelque malheur au gazetier, qu'il n'eût été envoyé, par exemple, à la Bastille. Les nouvellistes à la main comptèrent leurs martyrs. L'un des premiers d'entre eux, Nicolas Brunel, fut condamné à mort, et une estampe conservée à la Bibliothèque nationale représente son supplice. D'autres furent enfermés au Mont Saint - Michel, dans une cage de fer. D'autres furent publiquement fouettés, au-dessous d'un écriteau qui portait cette mention: «Gazetier à la main.» D'autres furent envoyés aux galères, d'autres encore furent enrégimentés de force dans les troupes du roi. Les sévérités exceptionnelles de Louis XIV contre ce qu'on appelait les «Nouvellistes d'Etat» n'empêchèrent pas ces interprètes de l'opinion, plus ou moins bien renseignés, d'être nombreux sous son règne, justifiant le mot d'un de ceux qui, par ses ordres, les avaient traqués sans relâche, qu'ils constituaient «un mal sans remède (1)».

[(1) Voir le curieux chapitre sur la répression des nouvellistes à la main dans Figaro et ses devanciers, de M.Funck-Brentano, avec la collaboration de M.Paul d'Estree, le plus récent travail, et le plus riche en informations et en documents, excellemment mis en. oeuvre, sur l'histoire des Nouvellistes.]

Les nouvellistes qui ne s'occupaient que des menues nouvelles de la ville étaient moins exposés aux rigueurs, mais ils couraient d'autres risques, comme le gazetier Montandré, à qui le marquis de Vardes coupa le nez, non parce que ce folliculaire avait parlé de sa soeur, mais parce qu'il n'en avait pas bien parlé.

En dépit de tout, les «gazetins» se multiplièrent: nombre de leurs collections, complètes ou non, ont été conservées. Elles forment une source précieuse de renseignements sur les moeurs et sur les façons de juger et de sentir d'une époque. A côté des journaux, encore si sommaires, elles représentent la presse, vive et légère, touchant à tout, souvent avec verve et avec esprit. Les gazetiers s'affinèrent, d'ailleurs, et la concurrence qu'ils se faisaient les obligeait à plus d'efforts. Il y eut des périodes où le Pouvoir comprit qu'il avait mieux à faire que de poursuivre les nouvellistes à la main: se servir d'eux était plus habile. Des ministres s'avisèrent d'avoir ce qu'on appellerait aujourd'hui leurs agences, qui leur permettaient de tâter l'opinion. Puis une réaction succéda à une demi-liberté toujours fragile, d'ailleurs, mais, de nouveau, elle fut impuissante à déjouer les ruses des nouvellistes qui, bien que Bicêtre les menaçât trouvaient toujours le moyen d'écrire et de répandre leurs feuilles. M.Funck-Brentano, dont les travaux sont définitifs sur cette matière, a retrouvé les prix d'abonnement à ces gazetins; il y en avait qui s'élevaient jusqu'à six cents livres par an. Le prix moyen était de douze livres par mois. Il n'y avait que les nouvellistes de second ordre, pillant leurs confrères, qui livrassent leurs informations pour trois livres par mois: c'étaient les écumeurs de la profession. Tel gazetier bien coté, comme Gaultier ou comme Felmé, ne comptait pas moins de soixante à soixante-dix abonnés. Ces journalistes d'avant le journal ne laissaient pas que de faire volontiers leur propre éloge et de vanter la sûreté de leurs nouvelles, en assurant «qu'ils n'en forgeaient point». En 1742, Rambaud, chef d'une entreprise de nouvelles, désespérait de les faire copier à la main pour ses deux cent quatre-vingts abonnés, chiffre par lequel, ayant fait des progrès sur ses devanciers, il laissait loin derrière lui ses rivaux, et il imaginait de les faire graver. Le graveur fut arrêté au bout de peu de temps.

Les nouvelles à la main forment l'histoire au jour le jour, une histoire qui n'est pas toujours la vérité absolue, mais elles reflètent les émotions, les curiosités, voire les préjugés d'un temps. Elles sont «ce qu'on dit» à côté de ce qui s'écrit officiellement. Elles gardent la trace de ces conversations où était l'âme de Paris, ou qui faisaient l'objet des réunions des nouvellistes-amateurs, au Jardin du Palais Royal, groupés sous le fameux «arbre de Cracovie». On a publié plusieurs de ces recueils, conservés dans des dépôts français ou étrangers, comme les feuilles de Jean Buvat, concernant l'époque de la Régence (1), abondantes en renseignements sur le système de Law ou sur la conspiration de Cellamare comme les Nouvelles de la cour et de la ville de1734 à1738, comme la première Correspondance secrète.

[(1) A la date du 4 de juin1717, on lit dans les nouvelles à la main de Buvat: «On va envoyer à Pierre-Encise le jeune avocat, dont on a saisi les papiers qui contiennent des choses effroyables sur les choses les plus saintes et les personnes les plus respectables. Il y sera sans encre et papier, et pour le reste de ses jours. On a agité si on le chasserait du royaume, mais on a dit que, de là, il écrirait contre tout le genre humain, et que c'était une peste, qu'il fallait le séquestrer de la société civile. » On sait que Voltaire ne subit pas de telles rigueurs, et qu'il se tira du mauvais pas avec onze mois d'emprisonnement à la Bastille. On lui laissa si bien «encre et papier »que c'est pendant ce séjour à la Bastille qu'il écrivit. sa tragédie d'OEdipe. ]

MM.Ravaisson, de Lescure, de Barthélemy, Campardon, se sont particulièrement occupés de ces écrits des nouvellistes. On peut citer, parmi ces fondateurs du «reportage», gens bien informés, mais plus ou moins tarés, Charles de Julie spécialiste des nouvelles mondaines et du théâtre Nicolas Tollot, le chevalier de Mouby, qui eut quelque temps Voltaire pour abonné, -- abonné mécontent, il est vrai. Chevrier, lançant, en 1752, la feuille manuscrite qu'il intitule le Courrier de Paris (1), devient bientôt un enragé pamphlétaire, qui se doit réfugier, pour distiller son venin, à Bruxelles et en Hollande.

[(1) Le Courrier de Paris, traqué par la police, avait imaginé pour la dépister, de commencer la feuille sur le ton d'une lettre adressée à un particulier, selon la qualité et les occupations de l'abonné.]

Mais voici les grands nouvellistes. C'est Bachaumont, «le père des échos de Paris», l'ami de MmeDoublet, cette curieuse physionomie, cette femme avisée, dont l'âge ne parvint pas à éteindre la curiosité, dont le nom est associé à l'histoire du journalisme, -- avant que le journal eût droit de vie. «Son salon, ont dit les Goncourt, était le rendez- vous des échos, le cabinet noir où l'on décachetait les nouvelles. Pêle-mêle y tombait le XVIIIesiècle, heure par heure. un je ne sais quoi sans ordre, une moisson à peine brassée de paroles et de choses. salon envié, confessionnal du XVIIIesiècle, où tant d'esprit s'est confessé.» Ce salon, on le surnommait la «Paroisse», et ses hôtes, les «paroissiens», formaient une manière de très vivante académie. En 1740, Bachaumont, par dilettantisme plus que par intérêt, car ce «philosophe épicurien» était fort à son aise, se plut à réunir, à filtrer, à commenter ces nouvelles qui, de tous les côtés, aboutissaient chez MmeDoublet. (2)

[(2) Voici comment il annonçait ses nouvelles à la main: ce prospectus est un document de l'histoire de la Presse: «Un écrivain connu entreprend de donner, deux fois chaque semaine, une feuille de nouvelles manuscrites. Ce ne sera point un recueil de petits faits secs et peu intéressants, comme les feuilles qui se débitent depuis quelques années. Avec les événements publics que fournit ce qu'on appelle le cours des affaires, on se propose de rapporter toutes las aventures journalières de Paris et des capitales de l'Europe, et d'y joindre quelques réflexions sans malignité, néanmoins sans partialité, dans le seul dessein d'instruire et de plaire, par un récit où la vérité paraîtra toujours avec quelques agrément. Un recueil suivi de ces feuilles formera proprement l'histoire de notre temps. Il sera de l'intérêt de ceux qui les prendront de n'en laisser tirer de copie à personne et d'en ménager même le secret, autant pour ne pas les avilir, en les rendant trop communes, que pour ne pas se faire de querelles avec les arbitres de la librairie. A chaque ordinaire, on portera à ceux qui voudront prendre.» Les Nouvelles a la main devinrent en 1762 les Mémoires secrets. Les Mémoires secrets contenaient une mine si riche d'informations sur le XVIIIesiècle qu'ils furent recueillis et imprimés dès 1788 par Chopin de Versey. Ils ont eu, depuis, comme éditeurs successifs, Merle, Ravenel, Paul Lacroix, etc.]

Avec lui, le nouvelliste prenait une tout autre envergure. Bachaumont, pour malicieux qu'il fût, était un galant homme, estimé, exerçant, au moins théoriquement, une charge, n'ayant pas de besoins d'argent, cultivé, ayant fait ses preuves d'écrivain, de bon connaisseur et de spirituel observateur. Tout ce qui se passait était de son domaine. En traits légers et mordants, il donnait la formule de la chronique rapide. Nouvelles de la cour, de la ville, du théâtre, des lettres, aventures galantes, tout lui était bon, et il tenait la promesse qu'il avait faite de donner a quelques agréments, à ses informations, en y joignant souvent les couplets qui couraient Paris ou les parodies dont le temps était si friand. Bachaumont, qui, s'il n'en avait pas été l'initiateur, avait singulièrement perfectionné le genre, mourut en 1771, et vraiment la plume à la main. Son dernier «écho» était relatif au scandale de la naissance d'un enfant de la duchesse de Durfort, séparée de son mari, scandale pour lequel le chroniqueur était d'ailleurs assez indulgent, ne retenant que la chanson faite à cette occasion.

Les Mémoires secrets furent continués par Pidansat de Mairobert, qui donna un tragique aliment à la chronique par un suicide accompli dans des conditions de singulière détermination, et par Moufle d'Angerville, qui devait continuer la tradition des gazetiers envoyés à la Bastille.

C'est, en même temps, la Correspondance secrète, connue sous le nom de Correspondance secrète de Metra, bien que Metra y ait été probablement étranger. C´était l'homme le mieux informé de Paris. «Que dit le bonhomme Metra?», demandait parfois Louis XVI. Il était, quant à lui, nouvelliste par dilettantisme, mais des gens avisés ne laissaient pas que de recueillir ses nouvelles et d'en tirer profit.

Celui de tous qui fait la figure la plus importante, c'est Grimm. Ses abonnés à lui étaient gens de conséquence: la plupart étaient des souverains (1).

[(1) Grimm se chargea de la Correspondance littéraire en 1753 et la continua jusqu'en 1790. Eu dehors des souverains, aux libéralités desquels il s'en remettait, expert à les provoquer, il avait pour abonnés des particuliers, lui versant trois cents livres par an. C'est par eux que la correspondance se répandait dans Paris.

Sainte-Beuve fait grand cas de Grimm, appréciant particulièrement chez lui le mérite d'exprimer des jugements qui lui appartiennent en propre, précédant les autres. Il conte qu'il avait quelques préventions contre lui, d'abord, et qu'en en cherchant la cause, il trouva qu'elle reposait uniquement sur le témoignage de J.-J.Rousseau dans ses Confessions. Or, ce témoignage est souvent suspect. «Jean-Jacques, toutes les fois que son amour-propre et ses airs de vanité malade sont en jeu, ne se gêne en rien pour mentir.» -- Mmed'Epinay, avec quelque partialité, assurément, a tracé de Grimm ce portrait: «Sa figure est agréable par un mélange de naïveté et de finesse, sa physionomie est intéressante, sa contenance négligée et nonchalante; son âme est ferme, tendre, généreuse et élevée; elle a précisément la dose de fierté qui fait qu'on se respecte sans humilier personne. En parlant mal, personne ne se fait mieux écouter; il me semble qu'en matière de goût, nul n'a le tact plus délicat, plus fin ni plus sûr. Il a un tour de plaisanterie qui lui est propre et ne sied qu'à lui. Il a l'art de présenter à ses amis les plus dures vérités avec autant de ménagements que de force. Personne n'est plus éclairé sur les intérêts des autres ni ne consulte mieux.»]

On sait quel habile homme était ce natif de Ratisbonne, devenu très Parisien, et dont Voltaire disait: «De quoi s'avise ce Bohémien d'avoir plus d'esprit que nous?» Le cadre de cette introduction ne permet pas de parler de son rôle dans la société du XVIIIesiècle. Il ne s'agit ici que du journaliste. Il l'était essentiellement; il était né surtout rédacteur en chef, ayant le flair des collaborateurs utiles, et il eut, en effet, nombre de collaborateurs, dont Mmed'Epinay, engagée avec lui dans une liaison célèbre, Diderot, toujours bouillant d'idées, toujours prêt à témoigner son amitié, à qui il demanda ses fameux «Salons», son secrétaire Meister. La Correspondance littéraire, qu'on imprima en 1812, cinq ans après la mort de Grimm, est devenue un des documents les plus précieux de l'histoire du XVIIIesiècle, par l'indépendance habituelle de ses jugements. N'eût-elle donné que les «Salons» de Diderot, qu'elle mériterait l'estime dans laquelle elle est tenue. Avec son enthousiasme coutumier, Diderot attribuait à ses conversations avec Grimm sa compétence en fait d'art: «Si j'ai quelques notions réfléchies de la peinture et de la sculpture, écrivait-il un jour à Grimm, c'est à vous que je le dois.» Quel journal, au sens moderne du mot, eût fait l'auteur de la Correspondance littéraire, avec son don de bien mettre les hommes à leur place et de deviner les talents! Attaché au duc d'Orléans, introduit dans le monde diplomatique, lié avec les encyclopédistes, habitué des salons de MmeGeoffrin et du baron d'Holbach, il était à la source de tout ce qui était sujet de préoccupations intellectuelles. On disait de lui, en faisant allusion à un léger défaut de constructions de son visage: «Il a le nez tourné, mais toujours du bon côté.»

A côté de ces correspondances (parmi lesquelles on pourrait encore citer celle de La Harpe), il y avait aussi, se rattachant à l'histoire de la presse naissante, les correspondances qui étaient des manières de revues, comme l'Espion anglais, ne s'attachant qu'à un seul objet d'actualité, traité avec abondance, tantôt pamphlets, tantôt commentaires sur un événement. Et dans toutes ces publications qui s'imprimaient généralement en Hollande, ne pouvant prétendre qu'à une curiosité éphémère, c'était déjà le ton du journal et sa vivacité. Le journal était tout armé et n'avait plus à s'improviser au moment où la liberté allait lui donner son essor.

En dépit de périodes de vicissitudes, il allait jouer un rôle de plus en plus important, en représentant une force avec laquelle, en fin de compte, tout doit se mesurer: l'Opinion.

Il devait, dans les heures graves où le salut du pays était en jeu, être, lui aussi, un combattant, -- se contraignît-il à accepter une discipline qui pesait à son fougueux tempérament, -- et, propageant le sentiment du droit, soutenant et stimulant les énergies, exaltant les héroïsmes, flétrissant les crimes et les manoeuvres de l'ennemi, apportant des ressources de clairvoyance et de lucidité dans l'oeuvre de la défense, s'attester, plus que jamais, comme un indispensable élément de la vie nationale.

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LA RÉVOLUTION

Avec la Révolution, le journal, qui n'a été jusque-là qu'aux ordres du Pouvoir, devient lui-même une puissance. 1788, dans l'effervescence des esprits, est l'année de la brochure, du pamphlet, du mémoire véhément; 1789 est l'année du journal, conquérant sa liberté, même avant le 14juillet. Dès le mois de juin, ce sont le Journal des Etats généraux, de Mirabeau; le Courrier de Versailles à Paris, de Gorsas; le Point du jour, de Barère; le Patriote français, de Brissot. Puis voici, paraissant presque en même temps, le Journal politique national, auquel collabore Rivarol; le Bulletin de l'Assemblée nationale, de Maret, -- le futur duc de Bassano; -- les Annales patriotiques, de Mercier et Carra; les Révolutions de Paris, de Prudhomme et Loustalot; l'Orateur du Peuple, de Fréron, la Gazette nationale, fondée par l'éclectique Panckoucke; le Journal des Débats et Décrets, dont l'idée appartient à Gaultier du Biauzat (le prix de l'abonnement est de 10livres pour deux mois pour tout le royaume); le Journal de la Société de 1789, dont André Chénier est l'un des rédacteurs; la Chronique de Paris, où Condorcet exprime ses idées; les Révolutions de France et de Brabant, de Camille Desmoulins; le Publiciste parisien, de Marat, qui, à partir du sixième numéro, deviendra l'Ami du Peuple, pour prendre ensuite d'autres titres, etc. Le Journal général de la cour et de la ville, plus connu sous le titre de Petit Gaultier, les spirituels Actes des Apôtres (c'est des apôtres de la Révolution qu'il s'agit), la Gazette de Paris, de Rozoy, puis l'Ami du Roi, de l'abbé Royou, etc., représentent les luttes des royalistes contre les idées qui acquièrent chaque jour plus de hardiesse et plus de force. On ne saurait dénombrer ici ces publications périodiques, dont beaucoup sont éphémères et dont les titres sont souvent singuliers: il faut renvoyer aux travaux bibliographiques de M.Maurice Tourneux. Toutes les opinions, toutes les nuances d'opinions, sont représentées. «Aujourd'hui, dit un contemporain, les journalistes exercent le ministère public: ils dénoncent, décrètent, règlent à l'extraordinaire, absolvent et condamnent. Tous les jours ils montent à la tribune, et il est parmi eux des poitrines de Stentors. Les places pour entendre l'orateur ne coûtent que deux sols. Les journaux pleuvent tous les matins comme la manne du ciel, et cinquante feuilles viennent chaque jour éclairer l'horizon.» C'est un prodigieux mouvement d'idées. La presse a fait état de sa liberté, même avant la séance du 26août 1789 où l'Assemblée nationale la décrète. Cependant, comme les limites de cette liberté ne sont pas encore déterminées, c'est la municipalité de Paris qui agit a contre les imprimés calomnieux propres à produire une fermentation dangereuse». Le 28septembre, Marat est dénoncé au procureur du roi, et ses presses sont saisies. Dans cette période, la question des abus commis par la voie de la presse revient souvent, est résolue, à peu de jours de distance, dans des sens opposés. On révoque les mesures de rigueur, on en rétablit d'autres, qui ne sont pas exécutées. Cependant, en 1790, Camille Desmoulins et Fréron sont poursuivis et déférés au Châtelet. La constitution de 1791 établit les cas où les poursuites peuvent être exercées: les circonstances donnent aux lois peu d'action.

Après le 10août, la plupart des journaux royalistes disparaissaient, à la fois par les mesures prises par le Conseil général de la Commune et en raison du mouvement irrésistible de l'opinion. Cependant, quelques feuilles à tendances monarchiques se substituent à celles qui ont été supprimées ou ont abandonné le combat: le Bulletin de Paris ou Feuille du Matin, l'Avertisseur, le Journal Français, de Nicolle de Ladevèze. Mais la lutte n'est plus, bientôt, qu'entre journaux de la Gironde et journaux de la Montagne. Au Patriote, que dirige Brissot, au Courrier de Gorsas, à la Sentinelle, de Louvet, RU Thermomètre du jour, de Dulaure, aux Annales, de Carra, s'opposent les journaux de Camille Desmoulins, de Marat, de Fréron, d'Hébert.

Puis, après la chute de la Gironde, -- qui, elle même, avait forgé les armes par lesquelles elle devait périr, et, notamment, suscité le décret du 29mars 1793, punissant de mort les écrits «provoquant à la dissolution de la Convention Nationale», -- c'est entre les vainqueurs de la veille que reprend la guerre. Elle se fait avec des moyens terribles, qu'enregistre le Bulletin du Tribunal criminel révolutionnaire.. Les «enragés» et les «indulgents» succomberont tour à tour: après Hébert et son Père Duchesne, Camille Desmoulins et son courageux Vieux Cordelier. Le Comité de salut public a sa presse officieuse, la Feuille du Salut public, que rédige Rousselin (c'est lui qui s'est acharné contre les comédiens-français après l'affaire de Paméla), le Journal universel, d'Audouin, le Journal des Hommes libres, de Vatar, l'Anti-Fédéraliste. Le Moniteur reçoit une souscription, avec cette restriction «que l'abonnement cessera aussitôt que le Moniteur cesserait d'être composé dans le sens de la révolution républicaine». Il y a, en l'anII, le Courrier de l'Egalité, le Républicain universel, la Montagne, etc., puis ce sont les journaux destinés aux armées, la Soirée du camp, à la rédaction de laquelle veille Carnot, le Bulletin général des armées et de la Convention, le Postillon des armées, etc. Mais, encore une fois, il ne peut s'agir ici d'une énumération qui dépasserait le cadre de cette rapide étude d'ensemble sur un sujet qui prêterait à tant de développements.

Du moins peut-on évoquer, si sommairement que ce soit, quelques figures caractéristiques, dans les divers camps, à côté de celles dont le rôle historique est le plus connu. C'est, dans la première période de la Révolution, l'enthousiaste et généreux Elisée Loustalot, dont il sera question plus loin; c'est le pittoresque «Cousin Jacques» (Abel Beffroy de Reigny), qui salue avec des transports de belle humeur l'aurore de la Révolution dans les Lunes, «journal comme on n'en a jamais fait», où il se pique de donner des leçons de gaieté. Les Lunes se transforment en Courrier des Planètes, où le «Cousin Jacques» vaticine avec la même candeur.

C'est, plus tard, le journaliste royaliste Durozoy, le fondateur de la Gazette de Paris, le premier publiciste payant alors de sa vie ses convictions. Traduit en jugement quelques jours après le 10août, non pour ses écrits, à la vérité, mais pour ses actes, inculpé de participation à un complot, Durozoy mourait avec une intrépidité dédaigneuse; c'est l'impétueux, téméraire brouillon, compromettant Suleau, rédigeant une feuille intitulée le Journal de M.Suleau, capable de toutes les impertinences, de toutes les fanfaronnades, de toutes les absurdités, revenu un peu de son royalisme perdu en raison de l'ingratitude de ceux qu'il a défendus, mais conspirant encore par habitude et essayant, à la veille de l'écroulement de la monarchie, de provoquer un soulèvement: dans un tableau de sa Théroigne de Méricourt, M.Paul Hervieu a porté à la scène sa mort tragique aux Tuileries. C'est Gorsas, résolument patriote d'abord, et objet de toutes les railleries des journaux royalistes pour avoir dit, dans son Courrier des Départements, au moment de la fuite de Mesdames, tantes du roi, parties avec des fonds relativement considérables, que tout ce qu'elles possédaient était à la nation, et que rien ne leur appartenait, «pas même leurs chemises». Député à la Convention, il combattit violemment la Montagne, fut proscrit avec les Girondins, chercha à provoquer la résistance en Normandie; des raisons sentimentales le ramenèrent à Paris où il fut arrêté et envoyé à l'échafaud. C'est un autre journaliste girondin, Girey Dupré, le collaborateur dévoué de Brissot au Patriote, arrêté le 21novembre 1793, il se présente ironiquement devant le tribunal révolutionnaire, ayant déjà fait sa toilette de condamné à mort, les cheveux coupés, le col de la chemise échancré. Dans ses réponses, il se pique d'aphorismes à l'antique; dans la charrette qui le mène à la guillotine, il entonne le chant dont Alexandre Dumas devait utiliser le refrain:

Mourons pour la patrie, C'est le sort le plus beau, le plus digne d'envie.

Plus tard encore, c'est ce pauvre diable de Marcandier, vengeur des Girondins, qui imprime lui. même dans un grenier les onze numéros de son Véritable Ami du peuple, dans le style du Père Duchesne, mais dans un sens tout contraire. Sa femme, exaltée comme lui, va, la nuit, afficher au distribuer ces pamphlets.

Après la mort de Robespierre, la réaction thermidorienne fait naître une foule de feuilles anti-jacobines, piétinant le parti écrasé, rédigées avec la dernière violence, prodiguant les insultes aux morts. Les feuilles satiriques haineuses pullulent: l'ombre du vaincu du 9 thermidor fait encore peur. Fréron, l'ancien terroriste, qui a changé le titre de son Orateur du Peuple en celui d'Ami du Peuple, se trouve à la tête de cette réaction. Le fougueux Martainville, qui se livrera à tant de palinodies, est le bouffon enragé du parti contre-révolutionnaire. Dans l'Accusateur public, Richer-Serizy attaque éperdument, avec une verve furieuse, tous les hommes de la Révolution. Des journaux royalistes apparaissent: les Nouvelles politiques, la Quotidienne, où Suard, qui a refusé asile à Condorcet, son ami, se montre brave, à présent qu'il n'y a plus de danger. Le Petit Gautier reprend sa mordante publication, imité par la Petite Poste. Le Directoire est criblé de railleries. Hoffmann, qui sera l'un des rédacteurs du Journal des Débats, fonde le Menteur, «journal par excellence» qui, en affectant de les louer, tourne en dérision les actes du gouvernement. Le Thé, de Bertin d'Antilly, apporte sa note narquoise. Les journaux-pamphlets se multiplient; le jury, d'ailleurs, acquitte les journalistes qui lui sont déférés. Les journaux républicains, le Défenseur de la Patrie, le Télégraphe, le Journal universel, le Courrier de Paris, le Rédacteur, sont submergés par le flot des feuilles d'opposition. Les opinions moyennes ont pour organes le Journal de Paris, le Journal de Perlet (qui n'est pas encore le policier Perlet), le Journal du soir; la Décade philosophique, politique et littéraire se tient en équilibre au milieu des partis; le Journal des Débats et Décrets se borne encore au rôle d'enregistreur des délibérations des Conseils; le Moniteur, qui a toujours été de l'opinion du Pouvoir, garde ses habitudes; Gracchus Babeuf, dans le Tribun du Peuple (voir plus loin), expose avec véhémence ses théories sociales. Une figure singulière, entre autres, dans cette presse du Directoire: Poultier, rédacteur de l'Ami des Lois_, membre du Conseil des Cinq-Cents, qui, jadis, a été successivement bénédictin, militaire, chanteur à l'Opéra.

Mais le coup d'Etat du 18 fructidor anV impose silence, par des mesures rigoureuses, à la violence des journaux, implique leurs rédacteurs dans une conspiration contre la sûreté de la République. Ces mesures ne désarment pas entièrement la presse, cependant. Malgré les scellés mis sur leurs presses, les frères Bertin, notamment, continuent, par un artifice ingénieux, à faire paraître leur journal, l'Eclair. Deux ans plus tard, c'est la proscription, c'est la déportation à l'île d'Oléron des journalistes qui «pervertissent l'opinion».

En dix années, par quelles phases diverses a passé la presse!

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MIRABEAU

(1749-1791)

Mirabeau fut le premier député-journaliste. Bien que, dans sa vie si agitée, il soit impossible d'isoler, en quelque sorte, un des aspects de cette orageuse physionomie, il ne saurait être question ici que de l'action de Mirabeau dans la presse. -- En 1787, il avait proposé au ministre des affaires étrangères, M.de Montmorin, de créer un journal «qui serait une analyse fidèle, mais décente, nerveuse, mais adroite, des papiers- nouvelles anglais». Cette feuille parut de 1787 à novembre1789. Enlevant d'assaut la liberté de la presse, Mirabeau fondait en mai le Journal des Etats généraux, dont un arrêt du conseil interdisait bientôt la circulation. Il éludait cette défense en appelant ce journal Lettres de Mirabeau à ses commettants. Sous cette forme, cette publication se poursuivit jusqu'au 6juillet 1789, où elle prit le nom de Courrier de Provence paraissant trois fois par semaine.

Mirabeau eut comme collaborateurs au Courrier de Provence Dumont, Duroveray, l'un et l'autre de Genève, qui prirent part, plus d'une fois, à la préparation de ses discours (Dumont a écrit des souvenirs sur Mirabeau), puis Mejan, Chamfort Reybaz.

En février1790, Mirabeau abandonna la direction du Courrier de Provence qui était, selon l'expression d'Edmond Rousse, «le journal et la chronique de lui-même», à Clavière, le futur ministre des finances de 1792. Celui-ci devait, l'année suivante, après son arrestation, se tuer dans sa prison.

Mirabeau avait pressenti la puissance du journal: il l'éprouva, et l'épigraphe qu'il avait donnée au sien, Novus rerum nascitur ordo, était vraiment prophétique.

Dans le premier numéro du Journal des Etats généraux, il s'était élevé contre l'étiquette surannée qui avait présidé à la réunion des Etats, contre la distinction des costumes imposés aux trois ordres. Dans la première Lettre aux commettants, il protestait énergiquement contre la mesure qui avait atteint son journal. Le ton de cette protestation est violent. C'était, cependant, le moment où il écrivait ailleurs: «Le meilleur moyen de faire avorter la révolution est de trop demander. Il est certain que la nation n'est pas mûre. La Révolution a dépassé notre aptitude et notre instruction; je me conduis en conséquence.»

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LA LIBERTÉ DELA PRESSE

Il est donc vrai que, loin d'affranchir la nation, on ne cherche qu'à river ses fers! que c'est en face de la nation assemblée qu'on ose produire ces décrets auliques où l'on attente à ses droits les plus sacrés et que, joignant l'insulte à la dérision, on a l'incroyable impéritie de lui faire envisager cet acte de despotisme et d'iniquité comme un provisoire utile à ses intérêts. Il est heureux qu'on ne puisse imputer au monarque ces prescriptions que les circonstances rendent encore plus criminelles. Personne n'ignore aujourd'hui que les arrêts du conseil sont des faux éternels, où les ministres se permettent d'apposer le nom du roi: on ne prend même pas la peine de déguiser cette étrange malversation, tant il est vrai que nous en sommes au point où les formes les plus despotiques marchent aussi rondement qu'une administration légale!

Vingt-cinq millions de voix réclament la liberté de la presse; la nation et le roi demandent unanimement le concours de toutes les lumières. Eh bien! c'est alors qu'on nous présente un veto ministériel; c'est alors qu'après nous avoir leurrés d'une tolérance illusoire et perfide, un ministère soi-disant populaire ose effrontément mettre le scellé sur nos pensées, privilégier le trafic du mensonge et traiter comme un objet de contrebande l'indispensable exportation de la vérité!

Quels sont les papiers publics que l'on autorise? Tous ceux avec lesquels on se flatte d'égarer l'opinion: coupables lorsqu'ils parlent, plus coupables lorsqu'ils se taisent, on sait que tout en eux est l'effet de la complaisance la plus servile et la plus criminelle. S'il était nécessaire de citer des faits, je ne serais embarrassé que du choix.

J'ai regardé, messieurs, comme le devoir essentiel de l'honorable mission dont vous m'avez chargé celui de vous prémunir contre ces coupables manoeuvres: on doit voir que leur règne est fini, qu'il est temps de prendre une autre allure; ou, s'il est vrai que l'on n'ait assemblé la nation que pour consommer avec plus de facilité le crime de sa mort politique et morale, que ce ne soit pas, du moins en affectant de vouloir le régénérer! que la tyrannie se montre avec franchise, et nous verrons alors si nous devons nous raidir ou nous envelopper la tête!

( Lettres du comte de Mirabeau à ses commettants, 10mai 1789.)

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Par contre, les appréciations qui suivent la séance du 23juin 1789, où Mirabeau prononça les paroles auxquelles la légende a donné cette forme définitive: «Allez dire à ceux qui vous envoient que nous sommes ici par la volonté nationale, et que nous n'en sortirons que par la puissance des baïonnettes,» ces appréciations sont d'un ton mesuré et réfléchi:

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La journée du 23juin a fait sur ce peuple inquiet et malheureux une impression dont je crains les suites. Où les représentants de la Nation n'ont vu qu'une erreur de l'autorité, le peuple a cru voir un dessein formel d'attaquer leurs droits et leurs pouvoirs. Il n'a pas encore eu l'occasion de connaître toute la fermeté de ses mandataires Sa confiance en eux n'a point encore des racines assez profondes. Qui ne sait, d'ailleurs, comment les alarmes se propagent, comment la vérité même, dénaturée par les craintes exagérées, par les échos d'une grande ville, empoisonnée par suite des passions, peut occasionner une fermentation violente qui, dans les circonstances actuelles et la crise de la misère publique, serait une calamité ajoutée à une calamité! Le mouvement de Versailles et bientôt le mouvement de Paris, l'agitation de la capitale, se communique aux provinces voisines, et chaque commotion, s'étendant à un cercle plus vaste de proche en proche, produit enfin une agitation universelle. Telle est l'image faible, mais vraie, des mouvements populaires, et je n'ai pas besoin de prouver que les derniers événements, dénaturés par la crainte, interprétés par la défiance, accompagnés de toutes les rumeurs publiques, risquent d'égarer l'imagination du peuple déjà préparée aux impressions sinistres par une situation vraiment détestable.

Quand on se rappelle les désastres occasionnés dans la capitale par une cause infiniment disproportionnée à ses suites cruelles, tant de scènes où le sang des citoyens a coulé par le fer des soldats et le glaive des bourreaux, on sent la nécessité de prévenir de nouveaux excès de frénésie et de vengeance, car les agitations, les tumultes, les excès, ne servent que les ennemis de la liberté. Je considère tous les bons effets d'une marche ferme, sage et tranquille: c'est par elle seule qu'on peut se rendre les événements favorables, qu'on profite des fautes de ses adversaires pour le triomphe du bon droit; au lieu que, jetés peut-être hors de mesures sages, les représentants de la nation ne seraient plus les maîtres de leurs mouvements; ils verraient d'un jour à l'autre les progrès d'un mal qu'ils ne pourraient plus arrêter, et ils seraient réduits au plus grand des malheurs, celui de n'avoir plus que le choix des fautes.

Les délégués de la nation ont pour eux la souveraine des événements: la nécessité, qui les pousse au but salutaire qu'ils se sont proposé; elle soumettra tout par sa propre force, mais sa force est dans sa raison. Rien ne lui est plus étranger que les tumultes., les cris du désordre, les agitations sans objet et sans règle. La raison veut vaincre par ses propres armes; tous ces auxiliaires séditieux sont ses plus grands ennemis. A qui, dans ce moment, convient-il mieux qu'aux députés de France d'éclairer, de calmer, de sauver le peuple des excès que pourrait produire l'ivresse d'un zèle furieux?

( Quatorzième lettre de Mirabeau à ses commettants.)

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ÉLYSÉE LOUSTALOT

(1761-1790)

C'est l'aurore de la Révolution qui s'évoque avec ce jeune homme ardent, probe, désintéressé, mort à vingt-neuf ans, que Manuel appelait l' «Evangéliste» et qui fut, en effet, un de ceux qui défendirent avec le plus d'enthousiasme les idées nouvelles. Il fut le rédacteur principal des Révolutions de Paris, le journal que fit paraître Prudhommc trois jours après la prise de la Bastille, et qui fut, pendant la première période de sa publication, la feuille la plus répandue et la plus lue. L'existence de Loustalot fut courte, mais les deux dernières années de sa vie furent singulièrement remplies. La brusque disparition de ce vaillant combattant de la presse, dont les clubs des Jacobins et des Cordeliers portèrent le deuil pendant trois jours, donna naissance à la légende d'un empoisonnement, aujourd'hui controversée. Avec Loustalot, c'est le temps de toutes les généreuses illusions. C'est ainsi que dans le No XXIV des Révolutions il se déclarait le partisan de la suppression de la peine de mort.

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CONTRE LA PEINE DE MORT

... Quoi donc! tous les jugements à mort qui ont été rendus ne sont que des assassinats judiciaires? Précisément, et de plus, ils ne sont excusés ni par la nécessité ni par l'utilité.

La peine de mort est nécessaire, dit-on, pour empêcher le malfaiteur de récidiver. Eh! garrottez-le, faites-en un esclave de peine, rendez-le bon à quelque chose! Quoi! vingt- quatre millions de citoyens n'ont pas une assez grande force publique pour mettre quelques centaines de malfaiteurs hors d'état de récidiver! Comment fait l'impératrice de Russie, comment fait Joseph lui-même, ce Joseph dont le nom n'est prononcé dans ce moment qu'avec horreur? Il a aboli la peine de mort. Ah! que de travaux publics qui écrasent, qui avilissent le citoyen, et auxquels on ne devrait employer que les malfaiteurs!

Leur mort est utile, parfois, pour effrayer les méchants et les contenir dans la terreur? Quiconque a vu une exécution et est entré dans un bagne sent bien le vide de cette objection et toute la justesse de cette idée de Beccaria: «Le frein le plus propre à arrêter les crimes n'est pas tant le spectacle terrible et momentané de la mort d'un scélérat que le spectacle continuel d'un homme privé de sa liberté, transformé, en quelque sorte, en bête de somme et restituant à la société par un travail pénible le dommage qu'il lui a fait.»

Dans notre affreuse pratique, la peine de mort ne punissait vraiment pas le criminel; elle le retranchait seulement du nombre des vivants. Il n'apprenait jamais son jugement qu'une heure avant l'exécution. Il était alors livré aux exhortations d'un prêtre, et quelques minutes de souffrance lui enlevaient bientôt la faculté de réfléchir sur l'énormité de son crime. Je parle du plus ordinaire des supplices, car je ne veux pas savoir, pour l'honneur de la France, qu'elle en emploie quelques-uns où l'art de prolonger la vie et les douleurs s'exerce par une atroce habileté, digne des plus cruels cannibales.

Si la peine de mort n'est ni utile pour effrayer les méchants, ni nécessaire pour mettre le coupable hors d'état de récidiver, si la servitude de peine remplit parfaitement, au contraire, l'un et l'autre objet, la nation française s'avancera sans doute jusqu'aux rangs des nations humaines en abolissant ce supplice. La Déclaration des Droits dit: «La loi ne doit établir que des peines strictement et évidemment nécessaires. »Or, il est évident que la peine de mort n'est pas nécessaire et que, dans un gouvernement qui a de grandes forces, de vastes moyens, c'est une lâcheté de la part de ceux qui gouvernent que d'y avoir recours.

Il y a une considération contre la peine de mort, dont je suis étonné que l'on n'ait pas été frappé. La vie n'est pas un bienfait de la société, mais de la nature. On dit que la société nous la conserve: c'est une supposition toute gratuite, car qui peut savoir si, dans l'ordre naturel, ma vie eût été attaquée, si je ne l'eusse pas défendue et si je n'eusse pas été le plus fort? La vie n'est donc, sous aucun point de vue, un bienfait de la société. Or, peut- elle ôter par une peine plus qu'elle n'a donné, et tout son pouvoir ne doit-il pas se borner à priver celui qui enfreint le pacte social des avantages qui en résultent? La privation absolue de la liberté est donc le dernier terme du pouvoir souverain en matière pénale.

Il est injuste, d'ailleurs, d'employer comme peine un moyen que la société ne peut faire cesser, en cas d'erreur, lorsqu'une fois elle l'a mis en usage. La société n'étant composée que d'hommes, les hommes étant tous sujets à l'erreur, il peut arriver, par mille causes différentes, que l'homme le plus innocent paraisse le plus évidemment coupable; et lorsque l'erreur ou la méchanceté des témoins ou des juges lui a fait perdre la vie, toutes les nations s'assembleraient vainement pour la lui rendre. Si la société n'eût pas employé des peines hors de sa portée, Calas vivrait encore; et, ne lui resta-t-il qu'une heure à vivre, le plaisir d'être reconnu innocent, la joie de revoir sa famille, les bénédictions de tout un peuple, lui feraient oublier une injuste servitude et de longues souffrances.

( Les Révolutions de Paris, du 19 au 26 déc. 1789.)

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CONDORCET (1743-1794)

On sait le portrait tracé par Mllede Lespinasse du «cher et bon Condorcet», comme elle disait. Elle louait en lui «cette simplicité parfaite qui ne paraît jamais soupçonner l'étonnement quo causent l'étendue et la supériorité de son esprit ce calme de l'homme pour tout ce qui n'intéresse que lui, tandis qu'il est tout mouvement, tout activité, dès que le malheur ou l'amitié réclament son secours, cet amour vrai de l'humanité qui le dispose à y sacrifier ses facultés et même sa gloire; son indifférence pour toute injustice personnelle, tandis qu'à la moindre injustice, il montre une énergie que la douceur naturelle de son caractère ne ferait pas supposer...» Longtemps avant la Révolution, il avait annoncé, montré enseigné tout ce qu'avait à faire la France nouvelle pour sa régénération, et il avait déjà livré de grandes batailles d'idées. Nul n'avait été, plus que lui, pénétré de l'esprit de réforme: dans ses écrits philosophiques il avait d'avance établi la Déclaration des droits de l'homme. Secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, membre de l'Académie française, célèbre comme mathématicien et comme penseur, c'était un rare journaliste que celui qui allait user de la puissance d'expansion de la presse. Journaliste, il devait l'être d'une manière assidue, régulière. Après avoir pris part à la rédaction du Journal de la société de 1789, après avoir donné nombre de pages à la Bouche de fer, fut un des fondateurs du journal qui dès le mois de juin1792, prenait ce titre: le Républicain. Puis, au Journal de Paris, il faisait le compte rendu des séances de l'Assemblée nationale, mais ses idées étaient plus avancées que celles de cette feuille, et il passait à la Chronique de Paris, où, jusqu'en mars1793, il écrivit un article quotidien. A côté de ses polémiques souvent véhémentes, il développait plus longuement ses théories et ses doctrines dans la Revue du mois et le Journal d'Instruction sociale. Condorcet peut être considéré comme un précurseur de la cause des droits politiques des femmes; ce fut, dans ses études sociales, une des idées sur lesquelles il revint souvent. -- Député à la Convention, Condorcet vota, dans le procès du roi, «pour la peine la plus grave qui ne fût pas celle de mort» Pendant la lutte de la Gironde et de la Montagne, il avait essayé l'oeuvre impossible de concilier les deux partis. Il était donc en dehors de la conspiration girondine. Ce qui le perdit, ce fut la publication de sa brochure A tous les Français, où, épousant, après la mort des vaincus, leur cause perdue, il s'élevait contre la Convention, opposait à la nouvelle constitution le projet dont il avait été le rapporteur, réclamait la réunion d'une nouvelle assemblée. Des attaques injustes, où ne se retrouvait plus sa hauteur de vues habituelles, étaient mêlées à ses critiques. C'était se livrer de lui-même aux représailles. Décrété d'accusation le 8juillet 1793, il se mit, après avoir répondu par une lettre hautaine, qui avait le ton d'un défi, à l'abri des poursuites. Dans Condorcet, sa vie, son oeuvre le docteur Robinet a conté minutieusement les émouvantes péripéties du séjour du proscrit chez la femme courageuse qui lui avait donné l'hospitalité, MmeVernet, rue Servandoni, de la fuite du conventionnel condamné, ne voulant pas exposer plus longtemps sa généreuse hôtesse au danger qu'elle avait accepté, de sa stoïque mort volontaire dans la prison de Bourg-la-Reine, devenu Bourg-Egalité.

«Je déplairai aux partis,» avait dit prophétiquement Condorcet dans un article où il faisait une profession de foi philosophique et politique.

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MES PRINCIPES

Puisque vous croyez pouvoir accorder quelquefois à mes réflexions une place dans vos feuilles, j'ai pensé qu'un tableau simple de mes principes les mettrait plus à portée d'apprécier mes opinions particulières.

Je crois l'espèce humaine indéfiniment perfectible, et qu'ainsi elle doit faire vers la paix, la liberté et l'égalité, c'est-à-dire vers le bonheur et la vertu, des progrès dont il est impossible de fixer le terme.

Je crois aussi que ces progrès doivent être l'ouvrage de la raison, fortifiée par la méditation, appuyée par l'expérience.

D'après mes principes, ma philosophie doit être froide et patiente.

Je dois être beaucoup moins effrayé des bruits de conspiration que des mauvais systèmes qui peuvent retarder plus longtemps le progrès des lumières.

Je dois être plus ennemi des fausses opinions, lorsqu'elles sont nouvelles, lorsqu'elles flattent l'esprit du moment, que des vieux préjugés, dont la ruine est infaillible et qui n'épouvantent plus que par la masse de leurs débris.

Comme, suivant cette manière de voir le droit et la justice doivent être les seuls principes de toute opération politique, je paraîtrai tantôt porter à l'excès l'amour de l'égalité et aspirer à une perfection chimérique, et tantôt je ne serai qu'un citoyen tiède et presque protecteur des abus.

Je ne dirai pas «tout est bien» mais «tout sera bien» et, par là, je déplairai aux deux partis.

Les préjugés ont reçu, depuis un an, de si violentes secousses que, pour faire de grands progrès vers le bien, il suffit de laisser à la raison humaine, un peu trop agitée, le temps de reprendre quelque calme.

Tous nos maux actuels disparaîtraient bientôt devant elle, et, alors, dans tous les partis (s'il en reste encore quelques traces), tous diront que les désordres de la Fronde ont été bien plus cruels et n'ont valu à la France que cent ans de despotisme.

( La Bouche de fer, 1790.)

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RIVAROL

Un dilettantisme aristocratique caractérise d'abord Rivarol. Dans le Journal politique national il philosophe plus qu'il ne polémique, et, avant de se décider tout à fait pour la cause royaliste, il a louvoyé quelque temps. Une fois son parti pris, il n'épargne guère plus, d'ailleurs, ses amis que ses ennemis: «Lorsqu'on veut empêcher une révolution, écrit-il, il faut la vouloir et la faire soigner: elle était trop nécessaire en France pour ne pas être inévitable.» Lui qui a tant d'esprit, il garde, même en défendant les idées monarchiques une hautaine indépendance -- fût-ce à l'égard de ses lecteurs: «Quelques- uns de ces lecteurs se sont plaints du style de nos résumés; ils prétendent que cette manière d'écrire donne trop à penser, et qu'il n'existe point de journal où l'on ait si peu d'égards pour eux. Nous les avertissons que nous ferons rarement le sacrifice de notre manière. D'ailleurs, si nous descendions toujours, pour leur épargner la peine de monter, nous laisserions la bonne compagnie qui nous suit depuis lontemps, et qui est plus aisée à vivre qu'on ne pense, puisqu'elle n'exige pas qu'on sépare les égards qui lui sont dus de ceux qu'on doit à la langue, au goût, au véritable ton et à la majesté de l'histoire.» Il se définit ainsi lui-même parfaitement: il pense être toujours dans les salons, où il était un merveilleux causeur, disant des choses sérieuses avec une grâce frivole, élevant les choses frivoles jusqu'à en dégager de la pensée, ayant sur tout des opinions originales «salué à la ronde à chaque coup de griffe», incisif au point de se moquer de lui aussi, après son mariage malheureux avec une aventurière qu'il avait faite aussi facilement grande dame qu'il s'était créé lui-même grand seigneur, en dépit de son humble origine: «Je m'étais avisé de médire de l'amour: il m'a envoyé l'hymen pour se venger.»

Le journaliste, en Rivarol, sera le mieux représenté par les traits et par les maximes parfois contradictoires où se retrouve «le grand maître de la causerie».

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-- Le peuple donne sa faveur, jamais sa confiance.

-- Les droits sont des propriétés appuyées sur la puissance: si la puissance tombe, les droits tombent aussi.

- Le génie, en politique, consiste, non à créer, mais à conserver; non à changer, mais à fixer. Ce n'est pas la meilleure loi, mais la plus fixe, qui est la bonne.

-- Il en est de la personne des rois comme des statues des dieux: les premiers coups portent sur le dieu même; les derniers ne tombent plus que sur un marbre défiguré.

-- L'imprimerie est l'artillerie de la pensée.

-- Voltaire a dit: «Plus les hommes seront éclairés, et plus ils seront libres.» Ses successeurs ont dit au peuple que plus ils seront libres, plus ils seront éclairés, ce qui a tout perdu.

-- Malheur à ceux qui remuent le fond d'une nation.

-- La philosophie étant le fruit d'une longue méditation et le résultat de la vie entière, ne peut, ne doit jamais être présentée au peuple, qui est toujours au début de la Vie.

-- Quand Neptune veut calmer les tempêtes, ce n'est pas aux flots, mais aux vents qu'il s'adresse.

-- Les vices de tous ont commencé la Révolution; les vices du peuple l'achèveront.

-- Il faut attaquer l'opinion avec les armes de la raison: on ne tire pas des coups de fusil aux idées.

-- La religion unit les hommes dans les mêmes dogmes, la politique les unit dans les mêmes principes, et la philosophie les resserre dans les lois; c'est le dissolvant de la société.

-- Les souverains ne doivent jamais oublier que les écrivains peuvent recruter parmi les soldats, et qu'un général ne peut recruter parmi les lecteurs.

-- Le peuple est un souverain qui ne demande qu'à manger: Sa Majesté est tranquille quand elle digère.

-- Les nobles d'aujourd'hui ne sont plus que les mânes de leurs ancêtres

-- La populace de Paris et celle des autres villes du royaume ont encore bien des crimes à commettre avant d'égaler les sottises de la cour et des grands.

-- Il n'est point de siècles de lumière pour la populace. La populace est, toujours et en tout pays, la même: toujours cannibale, toujours anthropophage.

-- L'amitié entre le monarque et le sujet doit toujours trembler, comme cette nymphe de la Fable, que Jupiter ne s'oublie un jour, et ne lui apparaisse environné de foudres et d'éclairs.

-- Le crédit est la seule aumône qu'on puisse faire à un homme d'Etat

-- La postérité aura peine à croire tout ce qu'a fait le gouvernement et tout ce qu'il n'a pas fait. Il y a eu comme un concert de bêtises dans le conseil

-- Quand les peuples cessent d'estimer, ils cessent d'obéir.

-- Règle générale: les nations que les rois assemblent et consultent commencent par des voeux et finissent par des volontés.

-- Quand M.de Calonne assembla les Notables il découvrit aux yeux du peuple ce qu'il ne faut jamais leur révéler: le défaut de lumières plus encore que le défaut d'argent.

-- Les maximes actuelles ne tendent qu'à détruire. Elles ont déjà ruiné les riches sans enrichir les pauvres, et, au lieu de l'égalité des biens, nous n'avons encore que l'égalité des misères et des maux.

-- Ceux qui exécutent une révolution et ceux mêmes qui en sont les simples témoins voudraient qu'on partageât leur effervescence et qu'on justifiât des excès; mais nous avons cru devoir écrire ce qui se passe sous nos yeux comme voudra le lire la génération suivante.

-- Dans les rois, la bonté ne convient qu'à la puissance. Un roi honnête homme et qui n'est que cela est un pauvre homme de roi.

***

LES ACTES DES APOTRES

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Mais, selon l'expression de Rivarol lui-même, «tous les grands coups ont été frappés». La Révolution ne peut plus être endiguée. Alors, Rivarol abandonne le ton philosophique qu'il a gardé dans le Journal politique national. La Révolution, il la combat avec d'autres armes avec des flèches acérées -- et souvent empoisonnées -- par la raillerie, en cherchant à la ridiculiser. Et il est au premier rang des tirailleurs des -Actes de, Apôtres-. «Les Actes de, Apôtres, a dit M.de Lescure, l'historien de Rivarol, c'est la Révolution mise en vaudeville, la réaction en ponts-neufs. C'est l'entreprise insensée, courageuse, frivole, puissante, banale, originale, insolente, stérile, de gens prêts à tout sacrifier à un bon mot. C'est une Fronde contre-révolutionnaire, une carnavalade politique. C'est la parade de l'échafaud, jouée par des suspects en belle humeur; c'est un pique-nique de médisances, une débauche de satire, une orgie de personnalités. C'est Tacite avec des grelots, Montesquieu avec une marotte ou de Maistre brouillé avec du Beaumarchais, du Voltaire mâtiné de Vadé. C'est la politique à coups de poing, la philosophie à coups de sifflet. C'est une carmagnole de sans-culottes à talon rouge, un club d'aristocrate grasseyant la langue des faubourgs.» Rivarol se rencontre là avec Champcemetz, «son clair de lune», Peltier, Montlosier, Suleau, qui expiera, massacré, sur la terrasse des Feuillants, ses attaques contre Théroigne de Méricourt, Langnon, Mirabeau cadet, etc. D'ailleurs, Rivarol se décide à émigrer et à quitter Paris le 10juin 1792.

Ce que fut cette guerre de plume des Actes des Apôtres (1789-1791), par les «mousquetaires de la contre-révolution», on ne peut ici en donner qu'une idée sommaire par quelques citations de ces «échos» mordants. Ce sont des parodies comme celle du songe d'Athalie:

Oui, je viens dans un temple adorer Mirabeau.

de prétendues copies d'actes officiels, ou d'imaginaires comptes rendus des séances de l'Assemblée, dans ce goût:

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UN ENNEMI DE LA RÉVOLUTION. -- Messieurs, on pille, on brûle, on assassine.

RÉPONSE. -- La question préalable!

M.DE ROBESPIERRE. -- Ces accidents ne proviennent que d'une méprise.

LE CÔTÉ DROIT. -- Messieurs, mettez fin à tant d'horreurs. En Bourgogne, en Limousin, en Périgord, on brûle les châteaux...

M.DE ROBESPIERRE. -- Ce sont les aristocrates qui égarent ce bon peuple.

***

Ou ce sont des dialogues des morts et des vivants, ou des couplets narquois.

***

Depuis longtemps nous gémissions Sous un joug despotique, Et point alors ne connaissions l'esprit patriotique. Mais tout a bien changé de ton, La faridondaine, la faridondon! Nous sommes libres aujourd'hui, Biribi, A la façon de Barbari, Mon ami.

Nos aïeux, avec leur bon sens, Étaient bien en arrière. Leurs neveux à pas de géants Marchent dans la carrière. Plus d'hommes, de religion, La faridondaine, la faridondon. L'intérêt règle tout ici, Biribi, A la façon de Barbari, Mon ami...

Les couplets abondent, sur tous les timbres du temps:

Plus de nobles, ni clergé, Ni magistrature. Partout est l'égalité, La pure nature! Va-t'en voir s'ils viennent, Jean, Va-t-en voir s'ils viennent.

Au lieu d'argent monnayé Dont le poids assomme, On nous donne du papier Qui vaudra tout comme... Va-t'en voir s'ils viennent, Jean, Va-t'en voir s'ils viennent.

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La guillotine elle-même a été raillée, sur l'air du Menuet d'Exaudet:

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Guillotin, Médecin Politique, S'avise un beau matin Que pendre est inhumain Et peu patriotique. Aussitôt Il lui faut Un supplice Qui, sans corde ni poteau, Supprime du bourreau L'office, C'est en vain que l'on publie Que c'est pure jalousie D'un suppôt Du tripot D'Hippocrate, Qui, d'occire impunément Se flatte. Le Romain Guillotin, Qui s'apprête, Consulte gens du métier Barnave et Chapelier, Même le coupe-tête, Et sa main Fait soudain La machine Qui proprement nous tuera Et que l'on nommera Guillotine.

***

Les épigrammes sont innombrables: telle celle-ci sur le duc d'Orléans, qui a fait ôter les fleurs de lis de ses armoiries:

Un ci-devant prince de Gaule, Mais qui n'est qu'un franc polisson, Fait rayer de son écusson Ce qui lui manque sur l'épaule.´

Quand les Actes des apôtres disparaissent, le Journal de la Cour et de la Ville, qu'on appelle communément le Petit Gautier, du nom de son fondateur, continue cette petite guerre de plume, plus violemment encore, jusqu'à l'écroulement de la monarchie, le 10août 1792. La violence n'est pas d'ailleurs le fait des seuls révolutionnaires: les Actes des apôtres et le Petit Gautier réclament, eux aussi, la suppression de leurs adversaires:

Quinze milliers de potences Qui seraient fort bien en France...

Le Petit Gautier, dans sa fureur de réaction, attaque même les volontaires qui se lèvent pour la défense de la patrie:

Ils n'ont vu, ces pauvres garçons, Le feu que devant leurs tisons, Et vont sur la frontière. Ah! qu'ils vont croquer d'émigrants! Car ils sont gens, car ils sont fou... Oui, gens foudres-de-guerre.

Des railleries allant jusqu'à cette aberration indiquent expressivement l'état d'esprit contre-révolutionnaire.

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CAMILLE DESMOULINS

(1760-1794)

«Voilà donc la récompense destinée au premier apôtre de la liberté!» s'écriait Camille Desmoulins sur l'échafaud, évoquant cette journée du 12juillet 1789 où, dans le jardin du Palais-Royal, invitant les citoyens à prendre des feuilles d'arbres, «cocardes vertes, couleur de l'espérance», il appelait le peuple aux armes. C'était, dans son premier pamphlet, la France libre, la fièvre de l'enthousiasme pour l'ère nouvelle qui s'ouvrait: «Il y a peu d'années, écrivait-il, je cherchais partout des âmes républicaines, je me désespérais de n'être pas né Grec ou Romain.. Mais c'est à présent que les étrangers vont regretter de n'être pas Français. Fiat, fiat! Oui, tout ce bien va s'opérer, oui, cette révolution fortunée, cette régénération va s'accomplir, sublime effet de la philosophie, de la liberté et du patriotisme!» -- Puis, c'est le Discours de la Lanterne aux Parisiens, où se donne carrière toute la fougue du journaliste-né qu'est Camille Desmoulins, exaltant ce qui s'est déjà accompli de grandiose, exposant la vaste tâche qui s'offre encore pour étouffer tous les germes de l'aristocratie. C'est de la Lanterne, que l'exaspération populaire transforme en potence, qu'il s'agit: «Quand on ne fait pas justice au peuple, il se la fait à lui-même». Cependant, cette Lanterne à laquelle Camille Desmoulins prête la parole, si elle reconnaît que «bien des scélérats» lui ont échappé déclare «qu'elle n'aura point une justice trop expéditive» et « qu'elle veut préalablement un interrogatoire et la révélation de nombre de faits».

Le 28novembre 1789, Camille Desmoulins fait paraître les Révolutions de France et de Brabant, journal hebdomadaire, sorte de brûlot, plutôt, qui se poursuivra jusqu'au 24juillet 1791. Là se répand abondamment la verve, l'esprit incisif, mêlé de gaminerie, parfois, l'éloquence chaleureuse de Camille, qui, en ses jugements hâtifs, en ses contradictions, en sa mobilité même, représente plus que tout autre, pendant deux ans, l'opinion de Paris. L'âme de Paris bat, en effet, dans ces feuilles violentes, frondeuses, généreuses aussi. De ses variations, Camille Desmoulins se défendait par un mot spirituel: «Ce n'est pas la girouette qui change: c'est le vent.» Le polémiste est merveilleux et redoutable. En 1791, Marat, qui l'a appelé le «Paillasse de la liberté», est l'objet d'une éblouissante riposte. Marat lui a aussi reproché sa jeunesse. «Évidemment, répond Camille, tu as sur moi le pas de l'ancienneté: il y a vingt-quatre ans que Voltaire s'est moqué de toi. Mais tu auras beau me dire des injures, tant que tu n'extravagueras que dans le sens de la Révolution, je persisterai à te louer, par ce que je pense que nous devons défendre la liberté, comme jadis la ville de Saint-Malo, non seulement avec des hommes, mais avec des chiens.» Le dernier numéro des Révolutions sera cinglant pour La Fayette, «libérateur des deux mondes, fleur des janissaires-agas, phénix des alguazils-majors, Don Quichotte des Capets».

Dans cette période de batailles où la gaieté est aussi une arme, Camille, avec un caustique bon sens, est amené un jour à réfuter les théories des disciples de Mably qui souhaiteraient une société spartiate. Il rêve, au contraire, une société libre, embellie par les arts, s'accommodant avec l'égalité, car il proteste contre le décret qui exige un revenu pour être électeur, «citoyen actif». « Les citoyens actifs, s'écrie-t-il, ce sont ceux qui ont pris la Bastille!»

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SPARTIATES ET ATHENIENS

La science de Lycurgue n'a consisté qu'à imposer des privations à ses concitoyens; l'art est de ne rien retrancher aux hommes du petit nombre de leurs jouissances, mais d'en prévenir l'abus. Le beau mérite qu'avait Lycurgue d'ôter la cupidité aux Lacédémoniens avec sa monnaie de cuivre, dont mille francs, aujourd'hui si légers dans un billet de caisse, remplissaient la maison jusqu'au toit! Le beau mérite de leur inspirer la frugalité, avec son fromage et sa sauce détestable; de guérir les maris de la jalousie, en mettant le cocuage en honneur; de guérir de l'ambition, avec sa table d'hôte à dix sous par repas! Mably trouve tout cela admirable; mais c'est détruire la passion de l'amour avec un rasoir et en vérité il n'y a pas là de quoi se récrier sur l'invention! Lycurgue est un médecin qui vous tient en santé avec la diète et l'eau. Mais quelle pire maladie qu'un tel régime, et la diète et l'eau éternellement? Je ne m'étonne plus, disait un Sybarite qui venait de passer vingt-quatre heures à Lacédémone, et qui faisait bien vite remettre les chevaux à sa voiture pour continuer ses voyages, je ne m'étonne plus du courage de ces gens-là. Qui diable craindrait la mort dans ce pays et ne s'empresserait de se faire tuer bien vite pour être délivré d'une telle vie? -- Lycurgue avait rendu ses Lacédémoniens égaux, comme la tempête rend égaux ceux qui ont fait naufrage. C'est ainsi qu'Omar a rendu les musulmans aussi savants les uns que les autres, en brûlant la bibliothèque d'Alexandrie. Ce n'est point cette égalité-là que nous envions. La politique, l'art de gouverner les hommes qui n'est que celui de les rendre heureux, ne consiste-t-il pas plutôt à faire tourner au profit de la liberté les arts, ces dons du ciel, pour enchanter le rêve de la vie? Ce n'est ni son théâtre ni son luxe, ni ses hôtels, ni ses jardins, ni ses statues, ni son commerce florissant et ses richesses qui ont perdu Athènes: c'est sa cruauté dans ses victoires, ses exactions sur les villes d'Asie, sa hauteur et son mépris pour les alliés, sa prévention aveugle, son délire pour des chefs sans expérience et des idoles d'un jour, son ingratitude pour ses libérateurs, sa fureur de dominer et d'être non seulement la métropole, mais le tyran de la Grèce. Dans un temps où il n'y avait ni imprimerie, ni journaux, ni liberté indéfinie d'écrire, les lumières et la philosophie firent à Athènes l'effet des lois somptuaires, des lois agraires, des lois si austères et du carême éternel de Lacédémone.

( Révolutions de France et de Brabant, No 20.)

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Mais voici un tout autre ton. Les événements ont marché. Camille, membre de la Convention, a contribué, par son âpre et mordant pamphlet, l'Histoire des Brissotins, à la chute de la Gironde. Il reprend sa plume de journaliste et fait paraître le Vieux Cordelier (5décembre 1793). Au cours de la publication de son journal, ses idées se modifient. S'il a suivi l'inspiration de Robespierre dans son deuxième numéro, il s'en sépare dans le troisième, justement célèbre par le pathétique commentaire de Tacite, allusion transparente à la Terreur. Dans le quatrième, bien qu'il précise sa pensée par une note, ou son sentiment, dit-il, «n'est pas qu'on ouvre les deux battants des maisons de suspicion, mais seulement un guichet», il demande, avec une vibrante éloquence, qu'on arrête, par l'institution d'un Comité de clémence, l'effusion du sang. Le voici suspect à son tour, accusé de faire partie de la « faction des Indulgents». Les services qu'a rendus à la Révolution celui qui s'appelait, cinq ans auparavant, «le procureur général de la Lanterne», défendent un moment Camille Desmoulins. Mais, malgré l'intervention d'abord chaleureuse, plus molle ensuite, de Robespierre (le 9 thermidor, Vadier reprochera à Robespierre d'avoir plaidé la cause de Camille), l'auteur du Vieux Cordelier est rayé de la société des Jacobins. Il est déjà désigné pour l'échafaud. Le talent de Camille s'élève singulièrement dans le Vieux Cordelier (il fut arrêté comme il corrigeait les épreuves du 7e numéro), soit qu'il incrimine la loi des suspects, qu'il attaque Hébert, ou qu'il se justifie lui-même. L'appel à la clémence est une des plus belles pages:

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LE COMITÉ DE CLÉMENCE (1)

[(1) Le 21décembre, au matin, le libraire Desenne avait à sa porte la longue queue des acheteurs qui s'arrachaient le quatrième numéro. On le payait de la seconde main, de la troisième main, le prix augmentait toujours, jusqu'à un louis. On le lisait dans la rue, on en suffoquait de pleurs. Le coeur de la France s'était échappé, la voix de l'humanité, l'aveugle, l'impatiente, la toute-puissante pitié, la voix des entrailles de l'homme, qui perce les murs, renverse les tours,... le cri divin qui remuera les âmes éternellement «Le Comité de clémence. » (MICHELET, Rév. fr., t.VII.)]

Quelques personnes ont improuvé mon numéro3 où je me suis plu, disent-elles, à faire des rapprochements qui tendent à jeter de la défaveur sur la révolution et les patriotes: elles devraient dire sur les excès de la révolution et les patriotes d'industrie. Elles croient le numéro réfuté, et tout le monde justifié par ce seul mot: On sait bien que l'état présent n'est pas celui de la liberté; mais patience, vous serez libres un jour.

Ceux-là pensent apparemment que la liberté comme l'enfance, a besoin de passer par les cris et les pleurs, pour arriver à l'âge mûr. Il est au contraire de la nature de la liberté que, pour en jouir, il suffit de la désirer. Un peuple est libre du moment qu'il veut l'être (on se rappelle que c'est un mot de Lafayette); il rentre dans la plénitude de tous ses droits, dès le 14juillet. La liberté n'a ni vieillesse ni enfance. Elle n'a qu'un âge, celui de la force et de la vigueur. Autrement ceux qui se font tuer pour la République seraient donc aussi stupides que ces fanatiques de la Vendée, qui se font tuer pour des délices de paradis dont ils ne jouiront point. Quand nous aurons péri dans le combat, ressusciterons-nous aussi dans trois jours comme le croient ces paysans stupides? Nous combattons pour défendre des biens dont elle met sur-le-champ en possession ceux qui l'invoquent. Ces biens sont la déclaration des droits, la douceur des maximes républicaines, la fraternité, la sainte égalité, l'inviolabilité des principes. Voilà les traces des pas de la déesse; voilà à quels traits je distingue les peuples au milieu de qui elle habite.

Et à quel autre signe veut-on que je reconnaisse cette liberté divine? Cette liberté, ne serait-ce qu'un vain nom? n'est-ce qu'une actrice de l'Opéra, la Candeille ou la Maillard (1), promenées avec un bonnet rouge, ou bien cette statue de 46 pieds de haut que propose David?

[(1) L'«actrice de l'Opéra», qui figura à la Fête de la Raison fut, en réalité, Thérèse Aubry.]

Si par la liberté vous n'entendez pas, comme moi, les principes, mais seulement un morceau de pierre, il n'y eut jamais d'idolâtrie plus stupide et si coûteuse que la notre.

O mes chers concitoyens! serions-nous donc avilis à ce point, que de nous prosterner devant de telles divinités? Non, la liberté, descendue du ciel, ce n'est point une nymphe de l'Opéra, ce n'est point un bonnet rouge, une chemise sale ou des haillons. La liberté, c'est le bonheur, c'est la raison, c'est l'égalité, c'est la justice, c'est la déclaration des droits, c'est votre sublime Constitution! Voulez-vous que je la reconnaisse, que je tombe à ses pieds, que je verse tout mon sang pour elle? Ouvrez les prisons à ces deux cent mille citoyens que vous appelez suspects, car, dans la déclaration des droits, il n'y a point de maison de suspicion; il n'y a que des maisons d'arrêt. Le soupçon n'a point de prisons, mais l'accusateur public; il n'y a point de gens suspects, il n'y a que des prévenus de délits fixés par la loi. Et ne croyez pas que cette mesure serait funeste à la République. Ce serait la mesure la plus révolutionnaire que vous eussiez jamais prise. Vous voulez exterminer tous vos ennemis par la guillotine! Mais y eut-il jamais plus grande folie? Pouvez-vous en faire périr un seul à l'échafaud, sans vous faire dix ennemis de sa famille ou de ses amis? Croyez-vous que ce soient ces femmes, ces vieillards, ces cacochymes ces égoïstes, ces traînards de la Révolution, que vous enfermez, qui sont dangereux? De vos ennemis il n'est resté parmi vous que les lâches et les malades. Les braves et les forts ont émigré. Ils ont péri à Lyon ou dans la Vendée; tout le reste ne mérite pas votre colère. Cette multitude de feuillants, de rentiers, de boutiquiers, que vous incarcérez dans le duel entre la monarchie et la république, n'a ressemblé qu'à ce peuple de Rome dont Tacite peint l'indifférence, dans le combat entre Vitellius et Vespasien.

... Que de bénédictions s'élèveraient alors de toutes parts! Je pense bien différemment de ceux qui vous disent qu'il faut laisser la terreur à l'ordre du jour. Je suis certain, au contraire, que la liberté serait consolidée, et l'Europe vaincue, si vous aviez un COMITÉ DE CLÉMENCE. C'est ce comité qui finirait la Révolution; car la clémence est aussi une mesure révolutionnaire, et la plus efficace de toutes, quand elle est distribuée avec sagesse. Que les imbéciles et les fripons m'appellent modéré s'ils le veulent. Je ne rougis point de n'être pas plu; enragé que Brutus; or, voici ce que Brutus écrivait: «Vous feriez mieux, mon cher Cicéron, de mettre de la vigueur à couper cours aux guerres civiles, qu'à exercer de la colère, et poursuivre vos ressentiments contre des vaincus.» On sait que Thrasybule, après s'être emparé d'Athènes, à la tête des bannis, et avoir condamné à mort ceux des trente tyrans qui n'avaient point péri les armes à la main, usa d'une indulgence extrême à l'égard du reste des citoyens, et même fit proclamer une amnistie générale. Dira-t-on que Thrasybule et Brutus étaient des feuillants, des brissotins? Je consens à passer pour modéré, comme ces grands hommes. La politique leur avait appris la maxime que Machiavel a professée depuis, que, lorsque tant de monde a trempé dans une conjuration, on l'étouffe plus sûrement en feignant de l'ignorer, qu'en cherchant tous les complices. C'est cette politique, autant que sa bonté, son humanité, qui inspira à Antonin ces belles paroles aux magistrats qui le pressaient de poursuivre et de punir tous les citoyens qui avaient eu part à la conjuration d'Attilius: «Je ne suis pas bien aise qu'on voie qu'il y a tant de personnes qui ne m'aiment pas.»

Tant d'exemples prouvent ce que je disais tout à l'heure, que la clémence, distribuée avec sagesse, est la mesure la plus révolutionnaire, la plus efficace, au lieu que la terreur n'est que le Mentor d'un jour, comme l'appelle si bien Cicéron: Timor non diuturnus magister officii.

... Il semble qu'un montagnard n'aurait point à rougir de proposer les mêmes moyens de salut public que Brutus et Thrasybule, surtout si on considère qu'Athènes se préserva de la guerre civile pour avoir suivi le conseil de Thrasybule, et que Rome perdit sa liberté pour avoir rejeté celui de Brutus´ Cependant je me garde bien de vous présenter une semblable mesure. Arrière la motion d'une amnistie! Une indulgence aveugle et générale serait contre-révolutionnaire. Du moins elle serait du plus grand danger et d'une impolitique évidente, non par la raison qu'en donne Machiavel, parce que «le prince doit verser sur les peuples le mal tout à la fois, et le bien goutte à goutte», mais parce qu'un si grand mouvement imprimé à la machine du gouvernement, en sens contraire à sa première impulsion, pourrait en briser les ressorts. Mais autant il y aurait de danger et d'impolitique à ouvrir la maison de suspicion aux détenus, autant l'établissement d'un comité de clémence me paraît une idée grande et digne du peuple français, effaçant de sa mémoire bien des fautes, puisqu'il en a effacé le temps même où elles furent commises, et qu'il a créé une nouvelle ère de laquelle seule il date sa naissance et ses souvenirs. A ce mot de comité de clémence, quel patriote ne sent pas ses entrailles émues? car le patriotisme est la plénitude de toutes les vertus, et ne peut pas conséquemment exister là où il n'y a ni humanité ni philanthropie, mais une âme aride et desséchée par l'égoïsme.

( Le Vieux Cordelier, n° IV, 30 frimaire an II.)

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MAXIMILIEN ROBESPIERRE (1759-1794)

L'oeuvre de journaliste de Robespierre n'est pas considérable: elle tient dans les soixante-neuf numéros de l'Union ou Journal de la Liberté en 1789, et dans les douze livraisons du Défenseur de la Constitution (juin-août 1792). C'est, cependant, comme journaliste qu'il est pris à partie, tout d'abord, en prose et on petits vers par les malicieux Actes des Apôtres, ce journal royaliste qui cherche à jeter le ridicule sur tous ses adversaires relevant avec une entière mauvaise foi, d'ailleurs, leurs paroles et leurs écrits. C'est encore le temps où on se bat avec de l'esprit: «Pour nous, écrivent les Actes des Apôtres, nous n'hésitons pas à proclamer que si M.le comte de Mirabeau est le flambeau de la Provence, M.de Robespierre est la chandelle d'Arras.»

Le souci de la forme s'allie dans les journaux rédigés par Robespierre à la netteté de la pensée. Les articles sont généralement des articles de doctrine. On sait ce mot de Mirabeau: «Cet homme ira loin: il croit tout ce qu'il dit.» Il n'y a ici à considérer Robespierre que jusqu'au 10août, où s'accomplit, par la violence, ce qu'il attendait de la puissance législative.

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DES FÊTES NATIONALES ET DES HONNEURS PUBLICS

Les fêtes nationales et les honneurs publics portent l'empreinte du gouvernement qui les ordonne. Dans les Etats despotiques, les honneurs publics sont réservés à ceux qui ont mérité la faveur du prince, et par conséquent le mépris et la haine du peuple; les fêtes sont destinées à célébrer les événements agréables à la cour; il faut que le peuple se réjouisse de la naissance ou du mariage de ses tyrans; on lui jette généreusement du pain et de la viande, comme à de vils animaux; et, si des milliers d'hommes sont étouffés dans la foule, ou écrasés sous les roues des chars brillants où l'orgueil et le vice s'assoient avec l'opulence, ces fêtes n'eu sont que plus dignes de leur objet et de leurs héros.

Cependant, pour raisonner avec quelque justesse sur cet objet, il est une observation à faire, avant tout. C'est qu'il n'est guère possible que les honneurs publics soient décernés avec justice que par le peuple lui-même; ils ne doivent être que l'hommage libre de l'amour et de l'estime publique: or, ces sentiments ne peuvent être représentés. Si l'on conçoit que, dans un vaste empire, le pouvoir de faire des lois, au nom du peuple, doit être confié à des représentans, on ne conçoit pas sans doute que personne puisse estimer ou blâmer, aimer ou haïr, se réjouir ou s'affliger pour le peuple. Les honneurs publics, ainsi que les fêtes nationales, sont le luxe de la liberté: rien n'oblige le peuple à déléguer le soin de les décerner; rien n'empêche d'abandonner aux citoyens le soin d'exprimer à leur gré leur reconnaissance et leur joie. Il y a plus entre les mains des magistrats, cette institution ne peut que dégénérer. Il est dans la nature des choses que toute corporation, comme tout individu, ait un esprit particulier, par cela seul qu'elle a une existence particulière.

Les hommes sont enclins à regarder le pouvoir qui leur est confié, comme une distinction personnelle, comme une propriété honorifique, qui les élève au-dessus du peuple. L'orgueil et l'amour de la domination seront toujours la maladie la plus dangereuse de tous les corps politiques qui ne sont pas la nation elle-même; ainsi l'a voulu la nature, et le chef-d'oeuvre des lois est de guérir cette maladie. De là cette distance infinie que nous apercevons souvent entre l'opinion publique et celle des fonctionnaires que le peuple même a choisis. S'il est une occasion où cette différence doit naturellement se manifester, c'est la dispensation des honneurs publics; parce que c'est là surtout que l'esprit de corps et l'esprit de parti peuvent particulièrement se développer. S'il est des temps où ces abus soient à craindre, ce sont sans doute les temps de révolution, où tous les préjugés, tous les intérêts et toutes les passions sont à la fois en mouvement.

L'Assemblée constituante des Français a reconnu au moins une partie de ces vérités, en décrétant formellement que les honneurs ne pourraient être décernés que deux ans au moins après la mort. Peut-être aurait-elle dû reconnaître encore que ce jugement solennel ne pouvait appartenir au corps législatif ni à aucune autorité déléguée; que la postérité, ou la nation seule, est juge compétent et souverain de ceux qui l'ont bien ou mal servie; que l'opinion publique ne peut être représentée par celle d'un certain nombre d'individus que leurs fonctions mêmes séparent de la foule des citoyens. Le peuple est infaillible dans cette matière; et tout antre que lui est sujet à de grandes erreurs. L'exemple même de l'Assemblée constituante pouvait lui présenter à cet égard des leçons aussi frappantes que multipliées.

Peut-être l'idée que je viens de développer paraîtra-t-elle un paradoxe: la question est de savoir si elle est juste; et sans doute un peuple dont toutes les idées en matière de gouvernement n'étaient que des préjugés reçus sur la foi du despotisme doit se familiariser avec les vérités nouvelles. Au reste, quelle que soit l'autorité qui dispense les témoignages de la reconnaissance nationale, si elle les distribue avec partialité, elle déprave les moeurs et l'opinion; si elle les prodigue, elle use ce ressort utile de l'esprit public.

Si je voulais examiner l'usage qu'en a fait l'Assemblée constituante elle-même, je dirais peut-être qu'elle les a trop prodigués, et qu'elle a donné à ses successeurs plus d'un exemple ridicule ou dangereux. Et, sans parler de ces compliments éternels, de ces remerciements infinis prostitués par ses présidents à des hommes nuls et quelquefois à des actions anticiviques; sans parler de ces mentions honorables, plus dignes des académies auxquelles elle emprunta cette formule, que convenables à la raison et à la gravité du corps législatif, j'oserais porter mes regards sur les premiers personnages auxquels elle ouvrit les portes du temple consacré aux grands hommes. Je ne craindrai pas au moins de dire tout haut que les vertus utiles au bonheur des hommes doivent seules prétendre à ces honneurs presque divins; qu'au moins le législateur qui pense que les talents seuls peuvent les remplacer, donne au peuple qu'il doit instituer la plus funeste leçon d'immoralité et de corruption; qu'il renverse de ses propres mains la base sacrée sur laquelle repose l'édifice de la liberté; qu'il avilit en même temps et les signes les plus honorables de l'estime publique, et la patrie, et lui-même. Pour moi, je pense que celui que Caton eût chassé du Sénat, malgré ses talents littéraires et quelques écrits utiles, pour son caractère immoral et pour une multitude d'ouvrages funestes aux bonnes moeurs; je pense que l'homme à qui, malgré son éloquence tant vantée, le peuple reproche une foule de décrets attentatoires à sa liberté, ne devait pas reposer dans le Capitole, à côté des statues de nos dieux. O toi, ami sublime et vrai de l'humanité, toi que persécutèrent l'envie, l'intrigue et le despotisme, immortel Jean-Jacques, c'est à toi que cet hommage était dû: ta cendre modeste ne repose point dans ce superbe monument, et je rends grâce à l'amitié qui voulut la conserver dans l'asile paisible de l'innocence et de la nature. C'est là que nous irons quelquefois répandre des fleurs sur ta tombe sacrée, et que la mémoire d'un homme vertueux nous consolera des crimes de la tyrannie.

(Le Défenseur de la Constitution, n°4.)

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ANDRÉ CHÉNIER

(1762-1794)

Quand, le 7 thermidor anII, André Chénier, en compagnie de son ami Roucher, monta sur l'échafaud, c'était une grande âme de poète qui disparaissait. Mais, dans la terrible lutte, c'était l'écrivain politique, qui avait été un journaliste passionné, qu'atteignait le tribunal révolutionnaire. Bien avant le 10août, il avait attesté, dans ses articles du Journal de Paris, une haine vigoureuse contre les hommes de la Révolution. «Il ne faudrait pas se représenter, a dit M.Aulard, André Chénier comme un mouton bêlant mené à la boucherie.» Demeuré monarchiste, même après la chute de la monarchie, frémissant de colère, englobant, avec injustice parfois, dans ses jugements violents tous ceux qui bâtissaient un nouvel état de choses, il avait combattu ardemment, avec autant de talent que de courage, d'ailleurs, mais avec toute la force de ses préventions, les aspirations nationales, jusqu'en ce qu'elles avaient de plus profond. Il s'était plu à de constantes provocations de l'opinion.

Au demeurant, dans cette oeuvre d'opposition il apparaît comme un grand journaliste, bien qu'intermittent. Dans ses papiers, on trouva un fragment intitulé Sur lui-même, qui dit ses sentiments et ses idées: il déclare être «du petit nombre d'hommes qui n'ont renoncé ni à leur raison ni à leur conscience». C'est parmi ces hommes-là qu'il se range, et le fond et la forme ont une égale énergie: «Dans ces temps de violence, ils osèrent parler de justice, dans ces temps de démence ils osèrent examiner; dans ces temps de la plus abjecte hypocrisie, ils ne feignirent point d'être des scélérats pour acheter leur repos aux dépens de l'innocence opprimée; ils ne cachèrent pas leur haine des bourreaux, qui, pour payer leurs amis et punir leurs ennemis, n'épargnaient plus, car il ne leur en coûtait que des crimes, et un nommé A.C. fut un des cinq ou six que ni la frénésie générale, ni l'avidité, ni la crainte, ne purent engager à ployer le genou devant des assassins, à toucher des mains souillées de meurtres et à s'asseoir à la table où l'on but le sang des hommes.»

Au Journal de Paris collaboraient Roucher, François de Pauge, Lacretelle jeune, Dupont de Nemours, Chéron, Théodore Lameth, engagés, notamment dans les «Suppléments» du journal, en de véhémentes polémiques. Après le 10août, les presses du Journal de Paris furent brisées.

Voici une partie d'un des articles d'André Chénier:

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DES MANOEUVRES DES JACOBINS

... Lâches et cruels imposteurs, bourreaux de notre patrie, il vous sied bien d'imputer les maux que vous lui avez faits et les maux que vous lui préparez aux hommes qui ont voulu les prévenir! Il vous sied bien d'affecter ce courage et cette innocence d'hommes opprimés avec ceux qui, pour t'aire entendre à leurs concitoyens la voix de la vérité, de l'humanité, sont contraints de lutter chaque jour contre vos calomnies et contre votre oppression! Vous, ennemis secrets de la Constitution, que vous n'exécutez pas, que vous empêchez d'exécuter, ennemis déclarés de toute constitution, parce que vous n'avez d'autres lois que votre intérêt et d'autre justice que vos passions, il vous sied bien de les accuser d'incivisme, eux, de purs fidèles au devoir d'hommes libres, qui est d'être équitable et vrai, quoi qu'il en puisse arriver, eux, enfin, qui, s'ils n'étaient pas assez justifiés par le nom seul de leurs accusateurs, et s'ils avaient besoin de citer leurs preuves de civisme, mettraient avec raison au premier rang la courageuse haine qui les arme contre vous.

Et ces gens-là, dans l'ivresse de leur vanité et de leurs succès, vont cherchant dans toutes les histoires à quels personnages respectés ils pourront faire l'outrage de les dénoncer à l'indignation du genre humain, en les accusant de leur avoir servi de modèle.

Ils se comparent à Caton! Caton avait-il réduit le vol et le brigandage en principe de droit? Caton avait-il tour à tour fatigué le dédain des rois par les adulations les plus stupides et irrité les passions d'une multitude ignorante par des applaudissements sanguinaires? Avait-il aiguillonné le génie des bourreaux à inventer de nouvelles tortures, et avait-il ensuite ameuté au Champ de Mars des bandes de prolétaires, et les collèges de musiciens de place, vendeurs d'orviétan, mendiants, baladins, bateleurs? Et avait-il enseigné à ce grave cortège qu'ils étaient «le peuple romain»? Et les avait-il excités à des violences contre les lois et contre les chefs de l'Etat? Caton, grand général, grand orateur, le premier homme de son temps dans la philosophie et dans les lettres, implacable ennemi de tout parti, de toute fiction, de quiconque voulait faire de la chose publique sa chose privée, dot la plus grande part de sa renommée et de sa gloire à la persévérance de ses poursuites contre les hommes semblables en talents et en probité à ceux qui osent aujourd'hui écrire leur nom à côté du sien.

Ils se comparent, ils comparent leurs complices à Phocion! Phocion, homme constant et irréprochable en conduite et en amitié, homme inébranlable dans les maximes de la morale et de la vertu, est ravalé au niveau d'hommes qui ont changé de conduite et d'amis dès qu'ils ont changé d'intérêts, et qui n'ont employé leur esprit et leurs talents qu'à faire plier toute morale à leurs vues et à leurs projets. Phocion boit la ciguë préparée par les délateurs et les sycophantes, et ces gens-là font métier et marchandise de mensonge et de calomnie contre tous les gens de bien. Phocion, après avoir dissuadé la guerre, la fait lui-même avec autant d'intelligence que de courage, -- et ces gens-là, après nous avoir précipités dans la guerre, prennent, du fond de leur cabinet, toutes les mesures propres à la mal faire. Ces gens-là ont sacrifié honneur, pudeur, vérité, patrie, aux applaudissements d'une multitude insensée. Voilà comment on cherche à en imposer par des rapprochements brillants et absurdes; et, ne pouvant s'associer à la gloire des grands noms, on s'efforce de les associer à son infamie.

( Journal de Paris, 14juin 1792, n°89.)

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MARAT (1743-1798)

Le journal de Marat (1789-1793) s'est d'abord appelé le Publiciste parisien, puis l'Ami du peuple ou le Publiciste parisien, puis, à partir du 21septembre 1792, le Journal de la République française, par Marat, l'Ami du peuple, et, enfin, le Publiciste de la République française. La feuille portait comme devise: Vitam impendere vero. Son programme, auquel il fut implacablement fidèle, Marat l'exposait dès ses premiers numéros, en ne cessant de le répéter: «La crainte ne peut rien sur mon âme. Le salut de la patrie est devenu ma loi suprême, et je me suis fait un devoir de répandre l'alarme.» Répandre l'alarme et dénoncer, c'est à quoi Marat ne faillira pas, même quand les circonstances l'obligeront quelque temps à se cacher, et plus encore quand il sortira la tête haute du tribunal révolutionnaire devant lequel les Girondins l'ont fait traduire. Il sonnera le tocsin, il accusera jusqu'au jour où il sera assassiné par Charlotte Corday. «Le démon du patriotisme», l'a appelé M.Adrien Hébrard. «Vous êtes, lui disait ironiquement Camille Desmoulins, qui n'attaqua d'ailleurs que sa manière violente, vous êtes le dramaturge des journalistes: les Danaïdes, les Barmécides, ne sont rien en comparaison de vos tragédies: vous égorgeriez tous les personnages de la pièce, jusqu'au souffleur.» Allusion à la façon de Marat de demander toujours de nouvelles têtes. «Il y a une année, avait écrit Marat dès 1790 (numéro du 17décembre) que cinq ou six cents têtes abattues vous auraient rendus libre: aujourd'hui, il en faudrait abattre dix mille. Dans quelques mois, peut-être, il n'y aura point de paix pour vous si vous n'avez exterminé jusqu'au dernier rejeton les implacables ennemis de la patrie.» A quoi Camille Desmoulins répondait encore: «Vous oubliez que le tragique outré devient froid.» -- On sait les idées de Marat sur une brève dictature pour purger la France des conspirateurs. Dans plus d'un numéro de son journal, Marat se défend par son apologie. «Devais-je être confondu avec ces vils mercenaires, moi dont les écrits n'ont d'autre but que de dévoiler les complots contre la liberté, de démasquer les traîtres, de défendre les opprimés et de proposer des vues utiles; moi qui prends sur mon sommeil le temps de jeter sur le papier mes idées, moi qui ne m'accorde que le simple nécessaire, qui partage mon pain avec le pauvre, et qui n'ai que des dettes pour fruit de mes travaux?» (n°144 du Publiciste.) L'étrange et frénétique figure de Marat, «furieux» par sensibilité, disait Michelet, a été étudiée particulièrement par MM.A. Bougeart, Chèvremont, Cabanès. Elle est plus complexe qu'elle n'est apparue aux Goncourt, ne découvrant en Marat, «que la rancune médiocre du médecin sans pratiques, de l'écrivain sifflé, de l'inventeur méconnu».

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RÉVEILLONS-NOUS, IL EN EST TEMPS

Indigné de voir nos généraux annoncer sans cesse des victoires sur les rebelles de la Vendée, et ces rebelles faire sans cesse de nouveaux progrès, surprendre à point nommé des détachements de nos troupes, les enlever avec armes et bagages, s'emparer de nos magasins, et s'armer de notre artillerie, je ne reconnus que trop les machinations de ces chefs perfides qui peut-être entretenaient des intelligences secrètes avec les révoltés, mais qui certainement refusaient de marcher en force, pou. les écraser, n'envoyaient contre eux que des détachements pour leur livrer en détail nos armées, laissaient nos parcs d'artillerie à leur disposition pour nous mettre dans l'impuissance d'eu triompher; aussi, demandai-je à grands cris leur destitution immédiate; les scélérats de la faction maudite s'élevèrent avec fureur contre moi; et la Convention, trop peu énergique, renvoyait à ses comités de défense générale et de salut public, où mes dénonciations étaient ensevelies, comme si elle eût fait voeu d'attendre que les complots des traîtres fussent consommés, pour prendre contre eux le parti que commandait la prudence. Il y a près de cinq mois que je demandai la destitution de Wimpffen, de Berruyer, de Heiden, et il a fallu que ces machinateurs eussent été reconnus traîtres, pour que la Convention les destituât. Il y a trois semaines que j'ai annoncé la trahison de Sandos, de Ligonier, de Westermann, et il a fallu que ces machinateurs eussent été reconnus traîtres, pour que la convention les destituât. Que de malheurs et de désastres n'eût pas prévenus la Convention si, jugeant ces chefs perfides, la plupart suppôts du despotisme, créatures de Dumouriez, ou commis par Beurnonville pour marcher à la Vendée, sur leur caractère connu, leurs rapports avec des généraux et des ministres déclarés conspirateurs, elle les avait mis hors de portée de trahir la patrie, et de mettre la chose publique an danger. Du moins ces traîtres devraient-ils être aujourd'hui livrés au glaive des vengeances nationales: mais la Convention s'arrête, dans des matières d'État, à de vaines formes juridiques; elle écoute le plaidoyer du procureur de village Chabot, et se contente de mander à sa barre un scélérat qu'elle aurait dû mettre hors de la loi, cet infâme Westermann, l'agent de Dumouriez, qui aurait dû expier sur l'échafaud ses forfaits de la Belgique, qui a malheureusement trouvé des protecteurs dans quelques compagnons de débauche qui siégeaient au comité de salut public, et qui peut-être encore trouvera des apologistes au sein de la Convention.

Mais ce n'est peut-être pas là encore la fin de nos désastres: le défaut de vues et d'énergie des représentants du peuple ne leur permet pas de prendre de grandes mesures: ils ne jugent qu'en juristes des chefs malversateurs dénoncés, et il faudrait les juger en politiques d'après leurs liaisons, leurs sentiments et leurs actions connues; mieux vaut cent fois n'avoir point de chefs d'armée que d'en avoir de traîtres: c'est cette vérité dont je voudrais voir pénétré le comité de salut public, avant que Custine, Biron et Bertier aient mis le comble à leur perfidie.

Je n'ai plus que quelques mots à ajouter, qui feront juger de l'aveugle confiance et du manque de lumières du comité de salut public, depuis la formation des légions et des compagnies franches, levées par des intrigants plus que suspects pour opérer la contre- révolution; je n'ai cessé de dénoncer celle de l'école militaire, de Rosenthal, des braconniers, des chasseurs du Midi, de la Germanique, et je ne suis parvenu à purger que la première des mauvais sujets, des escrocs, des échappés de galère, des ex-gardes du corps et autres contre-révolutionnaires notés. Pour les empêcher d'entrer dans un nouveau corps, j'avais proposé dans le temps, comme une mesure indispensable de prudence, de leur couper les oreilles, ou plutôt les pouces des mains. On a repoussé cette mesure en criant à la barbarie, et on a mieux aimé laisser à ces scélérats les armes à la main, les envoyer même contre les révoltés de la Vendée, pour mettre le désordre dans nos armées, les inviter par là à passer du côté de l'ennemi, et de revenir sur les patriotes pour les égorger. Ce que j'avais très bien présagé, et ce qu'ils n'ont pas manqué de faire.

On vient de m'assurer que la plupart des légions germaniques et de Rosenthal sont avec les révoltés de la Vendée: malheur qu'aurait pu prévenir le comité de salut public, qui ne pouvait ignorer l'infâme composition de ces corps ni leur conduite incivique.

Si du moins nous étions plus sages à l'avenir! Si nous pouvions nous instruire à l'école de l'adversité! Mais les endormeurs de la Convention ne cesseront de prêcher la sécurité et la patience qu'ils n'aient achevé de perdre la chose publique. Ce n'est pas ma faute: mon désespoir est d'être toujours le Cassandre de la Révolution.

( Le Publiciste de la République française n°240, 12juillet 1793.)

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HÉBERT (1757-1794)

La publication du Père Duchesne commença en septembre1790. Elle fut interrompue par deus fois, durant les deux premières arrestations d'Hébert. La collection comporte trois cent cinquante-cinq numéros. Le dernier est du 23 ventôse an II. -- Le «Père Duchesne» était un type populaire consacré, entremêlant de jurons incessants son langage grivois. Il avait été mis au théâtre dans une pièce représentée chez Nicolet. En 1789, le théâtre de la Foire s'emparait de lui. La même année, on le mariait, à l'Ambigu. L'idée de mettre une feuille populaire sous son patronage vint tout d'abord à un commis à la Poste, nommé Lemaire, qui était d'ailleurs bien éloigné des violences d'Hébert, et qui qualifiait celui-ci de «butor». Hébert connut à son tour nombre de contrefaçons. Il ne commença pas par faire de la surenchère révolutionnaire. Dans sa première série, il traitait Marat d'énergumène. S'il attaquait la famille royale, il épargnait le roi. Ce n'est que peu à peu que ses « grandes colères» prirent le ton que l'on sait. Grandes colères et grandes joies, comme celle que témoigne le Père Duchesne (no299), au moment de l'exécution de Marie-Antoinette, «d'avoir vu de ses propres yeux la tête de Véto femelle séparée de son f. col de grue». On sait l'apostrophe de Camille Desmoulins à Hébert: «Y a-t-il rien de plus dégoûtant, de plus ordurier que tes feuilles? Ne sais-tu donc pas, Hébert, que, quand les tyrans veulent avilir la République, quand ils veulent faire croire à leurs esclaves que la France est couverte des ténèbres de la barbarie, que Paris, cette ville si vantée par son atticisme et son goût, est peuplée de Vandales, ne sais-tu pas, malheureux, que ce sont des lambeaux de tes feuilles qu'ils insèrent dans leurs gazettes,... comme si tes saletés étaient celles de la nation, comme si un égout de Paris était la Seine!» Le Père Duchesne paraissait trois fois par semaine. (1)

[(1) M.Paul d'Estrée a publié sous ce titre: le Père Duchesne, Hébert et la Commune de Paris_, un travail très complet.]

L'opinion de Camille Desmoulins reste celle de la postérité. Ce ton volontairement ignoble fut une exception. Dans cette évocation d'une époque, il faut faire place à ce pamphlet trop célèbre par une de ses pages les plus caractéristiques. Le fait du jugement de la reine reste tout à fait en dehors de ces grossièretés. Hébert fut guillotiné le 24mars 1794.

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LA PLUS GRANDE DE TOUTES LES JOIESDU PÈRE DUCHESNE

Après avoir vu, de ses propres yeux, le tête de Véto femelle séparée de son f...col de grue; grand détail sur l'interrogatoire et le jugement de la louve autrichienne.

J'aurois désiré, f..., que tous les brigands couronnés eussent vu, à travers la chatière, l'interrogatoire et le jugement de la tigresse d'Autriche. Quelle leçon pour eux, f...! Comme ils auraient frémi en contemplant deux ou trois cent mille Sans-Culottes, environnant le palais et attendant en silence, le moment où l'arrêt fatal allait être prononcé! Comme ils auraient été petits, ces prétendus souverains, devant la majesté du peuple! Qu'auraient-ils pensé en se voyant ainsi soumis devant la loi, eux qui ne peuvent être obéis que par la terreur? Non, f..., non, jamais on ne vit un pareil spectacle. Tendres mères, dont les enfants sont morts pour la république; vous, épouses chéries des braves bougres qui combattent en ce moment sur les frontières, vous avez un moment étouffé vos soupirs, et suspendu vos larmes, quand vous avez vu paraître devant ses juges la g... infâme qui a causé tous vos chagrins; et vous, vieillards, qui avez langui sous le despotisme, vous avez rajeuni de vingt ans en assistant à cette scène terrible. «Nous avons assez vécu, vous disiez-vous, puisque nous avons vu le dernier jour de nos tyrans.»

Vous tous, qui avez été opprimés par nos anciens tyrans; vous qui pleurez un père, un fils, un mari mort pour la république, consolez-vous, vous êtes vengées. J'ai vu tomber dans le sac la tête de Véto femelle. Je voudrois, f..., pouvoir vous exprimer la satisfaction des Sans-Culottes, quand l'architigresse a traversé Paris dans la voiture à trente-six portières. Ses beaux chevaux blancs, si bien panachés, si bien enharnachés, ne la conduisaient pas, mais deux rossinantes étaient attelées au vis-à-vis de maître Samson, et elles paraissaient si satisfaites de contribuer à la délivrance de la république, qu'elles semblaient avoir envie de galoper pour arriver plus tôt au lieu fatal. La g..., au surplus, a été audacieuse et insolente, jusqu'au bout. Cependant les jambes lui ont manqué au moment de faire la bascule, pour jouer à la main chaude, dans la crainte, sans doute, de trouver, après sa mort, un supplice plus terrible que celui qu'elle allait subir. Sa tête maudite fut enfin séparée de son col de grue, et l'air retentissait des cris de vive la république, f...

( Le Père Duchesne, n°299.)

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GRACCHUS BABEUF

(1764-1797)

Voici l'autre période de la Révolution, celle qui commence après le 9 thermidor, fait par les Terroristes, par ceux que Robespierre appelait «les hommes de sang», et qui devait bientôt tourner contre eux. La contre-révolution relève la tête. Les pamphlets royalistes abondent, les journaux qui poursuivent les restes du jacobinisme se multiplient. Richer- Serizy, dans l'Accusateur public de la Révolution française, est l'un des agents les plus actifs de la propagande monarchiste, bien que, naguère, il ait été le collaborateur et l'ami de Camille Desmoulins. Le Menteur, journal par excellence d'Hoffmann, ridiculise les actes du gouvernement. La «Jeunesse dorée» de Fréron (quel singulier chef elle a choisi!) conduit l'attaque. Martainville crible de plaisanteries les républicains, «la queue de Robespierre». La Petite Poste de Paris publie la narquoise «Prière du soir à l'usage des Français libres». Parmi les journaux qui se fondent pour défendre la Révolution, le Journal de la liberté de la Presse, devenu le Tribun du Peuple de Gracchus Babeuf, qui sera plus tard le chef de la conspiration pour le renversement du Directoire et l'apôtre d'un système communiste, mène avec ardeur le combat contre les thermidoriens. «Tout est consommé, dit-il, la terreur contre le peuple est à l'ordre du jour. Il est ordonné de maudire le pacte sacré et sublime de 1793.» Il raille âprement, peu de temps après le drame de thermidor, les vainqueurs de cette journée et leurs moeurs peu républicaines.

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LES MOEURS DU JOUR

Français! vous êtes revenus sous le règne des catins: les Pompadour, les Dubarri, revivent, et c'est elles qui vous gouvernent; c'est à elles que vous devez en grande partie toutes les calamités qui vous assiègent et la rétrogradation déplorable qui tue votre révolution. Ce fut un beau jour pour la vertu et le patriotisme que celui où la débauche couronnée expia sur un échafaud, dans la personne de Vénus Dubarri, le crime d'avoir pompé longtemps, sous l'ombre protectrice d'une crapuleuse majesté, les sueurs et le sang du peuple français. Un tel exemple devait en imposer aux prostituées de toutes les catégories, qui auraient pu aspirer à disposer de la conduite de l'État pour prix de leur vil déhontement. Devait-on s'attendre de voir sitôt sur le trône reparaître à la fois plusieurs courtisanes au lieu d'une? Oui, sur le trône. On en a élevé de républicains, en attendant qu'on en puisse établir de royaux: nos coryphées sénateurs, ceux qui dirigent aujourd'hui l'opinion, les événements et les décision* législatives, ont chacun une cour, et ce sont des femmes perdues qui les leur ont élevées. Pourquoi taire plus longtemps que Tallien, Fréron et Bentabolle décident du destin des humains, couchés mollement sur l'édredon et les roses, à côté des princesses? N'est-il pas bon que tout le peuple sache que la légitime épouse de l'Ami des Citoyens est la fille du Necker d'Espagne, du millionnaire Cabarrus, directeur de la fameuse banque de Saint-Charles! Est-il plus besoin que quelqu'un ignore que le patriote Bentabolle est uni en parfait mariage avec deux ou trois cent mille livres de rentes et la comtesse de Choiseul-Gouffier, dont le château, à Heilly, district d'Amiens, est un petit Chantilly? Il faut encore apprendre, à ceux qui n'en ont pas ouï parler, comment se sont tissus les noeuds qui assortissent si bien les législateurs. Celles qui sont devenues leurs moitiés étaient en arrestation, aux environs du 9 thermidor; on a été leur dire: «Voulez-vous n'être pas guillotinées? Acceptez l'offre de ma main.» Les hautes et puissantes dames répondent: «Il vaut mieux se marier que d'être décapitées.» Et les voilà législatrices. Bientôt les tendres maris sont pressés de laisser là la cause de ces vilains sans-culottes, et complaisamment l'on prend des moyens pour cela. On ouvre des journaux perfides, on se sert de sa popularité pour mieux abuser; on commence par abonder dans le sens du peuple, par parler sa langue; et on l'étouffe en faisant semblant de le servir. Le peuple est quelque temps dupe de ce stratagème; mais enfin il découvre le piège. Il s'indigne à l'aspect de ces feuilles assassines, fabriquées dans les boudoirs des Laïs; il rejette ces numéros empestés qui sentent le muse d'une lieue. Lâches plébéiens, qu'avez-vous fait? Vous ne voyez pas que ces patriciennes déhontées, ces aventurières de noble race, qui vous font aujourd'hui l'honneur de se prostituer dans vos bras roturiers, vous étoufferont dès qu'avec vous elles seront parvenues à rétablir les choses sur l'ancien pied? S'il vous restait quelque sentiment de vertu et d'amour de la patrie, vous quitteriez les délices de Capoue et de Sybaris, vous vous débarrasseriez des coussins où vous êtes ensevelis, et vous repousseriez loin de vous ces sirènes qui vous ont déjà fait faire tant de mal à votre pays. Vous fûtes jadis républicains, et vous ne rougissez pas aujourd'hui de vous montrer en Sardanapales aux spectacles, d'y conduire Sémiramis, et de lui faire recueillir les honteux hommages d'une foule d'esclaves. Croyez-vous ne jamais rendre de compte au peuple? Que feriez-vous du décret qui oblige chaque fonctionnaire de rendre compte de sa fortune acquise pendant la révolution? Mais vous n'irez pas si loin. Non: autrefois Samsons, vous avez confié aux Dalilas le secret de votre force; vous vous êtes laissé couper les cheveux; les Philistins vous terrasseront. A quel aveuglement les plaisirs conduisent! Dans quelle démence ne vous ont pas entraînés les nymphes traîtresses qui font semblant de vous chérir? A leur voix vous avez creuse votre fosse. Vous avez entamé le procès à toute la révolution, vous avez consacré en morale criminelle toutes les mesures révolutionnaires.

( Journal de la Liberté de la Presse´, n°29, 1795.)

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MALLET DU PAN

(1749-1800)

Mallet du Pan, né en Suisse, ayant dû ses premiers succès à la protection de Voltaire, devint, après avoir professé en Allemagne, le collaborateur de Linguet aux Annales politiques. En 1789, il rédigeait la partie politique du Mercure. Il pencha d'abord pour une monarchie libérale. Mais les événements lui firent prendre la défense de la royauté. La Cour le chargea de missions auprès des émigrés et des souverains étrangers. Il se réfugia à Berne, où, non sans indépendance, il fut «l'avocat consultant des monarchies menacées» chargé notamment d'une correspondance avec la Cour de Vienne. «J'ai connu les injures des partis extrêmes,» pouvait-il dire; et, de fait, il n'avait pas ménagé les émigrés plus que les jacobins. L'invasion de la Suisse par les armées françaises l'obligea à chercher un asile en Angleterre, où il publia le Mercure britannique. «Né républicain» selon son expression, il se trouva être un adversaire fougueux de la Révolution. «Ses articles, a écrit Taine, ne sont pas des pièces littéraires; il n'a rien de l'écrivain que l'éloquence; son style est rude, heurté, parfois incorrect, il ne faut pas lui demander la tenue irréprochable de Rivarol, la hauteur dédaigneuse et aristocratique de Joseph de Maistre. Il ne songe pas à l'avenir, à la gloire, aux grands ou aux grandes manières; il ne pense qu'à son oeuvre... aux idées qu'il défend. Cela fait une grosse source bouillonnante, du jet le plus puissant et le plus continu.»

Si passionné qu'il fût, Mallet du Pan eut souvent des vues justes et même prophétiques. Cependant, en février1798, il ne croyait plus au destin de Bonaparte sur le point de partir pour l'Egypte.

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LA DICTATURE

De jour en jour il devient plus manifeste que la France approche d'une nouvelle vicissitude révolutionnaire; il n'y a d'immuable dans cette République qu'un changement perpétuel.

Ce changement tient à la nature même des choses, aux antécédents, à la position forcée de ceux qui y ont concouru et aux passions inséparables de leur position. Quiconque gouverne craint la plupart de ses associés, n'aspire qu'à gouverner longtemps et qu'à resserrer l'autorité dans un petit nombre de complices, en dépit des Constitutions, de la Souveraineté du peuple et de toutes les comédies législatives.

Quiconque ne gouverne pas aspire à gouverner; et s'il trouve des obstacles dans les personnes, il travaille à renverser les institutions. Ainsi, les uns poussent au despotisme, et les autres à l'anarchie. Ce mouvement intestin est également favorisé par les lois qui existent et par les lois qui manquent, par l'impossibilité de fixer aucun principe et par l'impulsion donnée que nul ne peut comprimer, dont tous cherchent à profiter et dont la rapidité se proportionne aux moindres circonstances qui la favorisent. Comme il n'existe dans la République ni respect, ni considération pour l'autorité, ni amour quelconque des lois, ni attachement à l'État, le gouvernement, détesté dans son mode et dans ses individus, n'ignore point qu'aucun ressort légal ou moral ne peut suffire à assurer l'obéissance publique.

La crainte y supplée; une violence continue entretient la crainte; on n'administre pas, on frappe; la faction dominante redoute des surprises au plus léger relâchement de tyrannie; les actions lui sont soumises, mais les intentions ne le sont point; elle le sait, et cette révolte morale, la fatiguant d'une inquiétude continuelle toujours exagérée, la met en conspiration permanente contre la nation, qui secouerait bientôt le joug si on lui rendait la liberté.

Le bénéfice de l'institution républicaine est donc exclusivement réservé au gouvernement et aux jacobins; mais cette institution produit entre eux-mêmes les effets qu'elle aurait entre le peuple libre et le gouvernement. Ainsi, tandis qu'il existe tyrannie de l'autorité envers le public, il existe au sein de l'autorité même une anarchie et un principe de dissolution très actif.

De là un effort dans les plus ambitieux ou les plus hardis du gouvernement, pour étendre, pour concentrer, pour perpétuer leur pouvoir et un effort dans les autres pour introduire dans les places, dans les institutions, dans les pouvoirs, une mobilité continue.

C'est au premier de ces deux mobiles qu'a été dû le projet de dictature, enfanté par la cabale de Barras et des thermidoriens, favorisé par ¢eux que terrifient les jacobins, préconisé par des gens de lettres mercenaires et applaudi de cette portion de républicains, très convaincus que la France ne peut subsister en république, et qui croiraient trouver un préservatif contre le retour de la Monarchie dans le pouvoir absolu de quelques usurpateurs, dont ils partagèrent les crimes et dont ils partagent les intérêts.

Nous avons développé antérieurement les obstacles de tout genre que rencontrait cette entreprise, qui n'est plus maintenant qu'une conspiration tacite entre quelques individus, quelques femmes perdues et un certain nombre d'intrigants.

En désignant Buonaparte comme l'un des dictateurs à venir, dans l'espoir que sa célébrité rendrait l'opinion plus accessible à cette nouveauté, ils n'ont fait que le décrier et le discréditer. Ce général décline rapidement; Merlin et Rewbell vont achever de l'enterrer dans l'expédition d'Angleterre.

( Le Mercure britannique, 26février 1798.)

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ROEDERER

(1751-1835)

Pierre-Louis Roederer pouvait dire, en rappelant les événements historiques auxquels il avait été mêlé: «J'ai passé auprès de Louis XVI la dernière nuit de son règne; j'ai passé auprès de Bonaparte la première nuit du sien.» En 1792, il était procureur-syndic du département de Paris. Après le 18 brumaire, il devint l'un des présidents de section du conseil d'Etat. Puis il fut successivement sénateur, comte de l'Empire, ministre des finances du roi de Naples, commissaire extraordinaire de Napoléon, -- l'un des grands organisateurs, sous la volonté du Maître du régime impérial.

Pendant la Révolution, il avait été journaliste, un journaliste ondoyant, habile à envelopper le fond de sa pensée, se réservant, peu enclin à prendre des responsabilités, tout en ayant l'air de les chercher, et, comme on l'a dit, «serpentant au milieu des orages et des partis» Ses indignations se manifestèrent surtout quand elles pouvaient n'être plus que rétrospectives. Dans le Journal de Paris, ses articles étaient souvent de piquants tableaux de moeurs, où il raillait les ridicules du jour, comme celui qu'on va lire sur les modes des Incroyables.

La Restauration le rendit à la vie privée, et, retiré dans son château normand de Bois- Roussel, il donna carrière à ses goûts littéraires, en un exil accepté philosophiquement, après avoir eu tant de charges et de dignités. Bien que fort âgé au moment de la révolution de 1830, cette philosophie qu'il avait affectée ne l'empêcha pas de souhaiter jouer encore un rôle politique. Il mourut membre de la Chambre des pairs.

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D'UNE NOUVELLE MALADIE DE LA JEUNESSE

Ce n'est pas sans raison que les philosophes se plaignent de la dégénération de l'espèce humaine, malgré le soin régulier que l'on prend journellement de croiser les races. Jusqu'ici j'avais regardé ces affections comme des déclamations chagrines ordinaires aux vieillards, et chaque fois que j'entendais ces doléances je ne manquais pas de citer le trait de cet homme âgé qui prétendait que de son temps les pêches étaient plus belles, et celui de cette vieille qui, se regardant dans un miroir, trouvait que les glaces étaient bien changées. Depuis quelque temps je commence à croire que ces plaintes pouvaient bien n'être pas trop mal fondées, et des observations répétées m'ont convaincu qu'il se manifestait dans l'espèce humaine un abâtardissement sensible, dont les symptômes n'ont, que je sache, été décrits ni par Hippocrate ni par Linneus.

On en jugera par ceux que je vais retracer et qui paraissent affecter plus particulièrement la génération qui s'élève, raison déterminante pour un bon citoyen de sonner l'alarme et d'appeler l'attention publique sur un accident qui menace sa patrie dans la fleur de sa population.

Les signes pathognomoniques de cette dégénération sont d'abord un relâchement total du nerf optique, ce qui oblige le malade de se servir constamment de lunettes, dont la nécessité croît en raison de la proximité des objets, et un refroidissement de la chaleur naturelle qu'il est difficile de vaincre à moins d'un habit boutonné très serré, et d'une cravate sextuplée où le menton disparaît, et qui menace de masquer bientôt jusqu'au nez. Jusqu'à présent les jambes ont paru résister aux progrès du froid. Du moins remarque-t-on que le pied est presque découvert, et que l'habit, qui affecte une forme quadrilatérale, descend à peine jusqu'aux genoux. Outre la stature raccourcie, et la taille grêle, et la vue myope des individus, une autre preuve de l'affaiblissement de l'espèce est l'usage d'un bâton court et plombé, dont les deux extrémités sont d'une égale grosseur, et qui m'a paru remplir l'effet du contrepoids dont se servent les danseurs de corde.

Mais le diagnostic le plus caractérisé est la paralysie commencée de l'organe de la parole. Les jeunes infortunés qui en sont atteints évitent les consonnes avec une attention extrême, et sont pour ainsi dire réduits à la nécessité de désosser la langue. Les articulations fortes, les touches vigoureuses de la prononciation, les inflexions accentuées qui sont le charme de la voix, leur sont interdites. Les lèvres paraissent à peine se mouvoir, et du frottement léger qu'elles exercent l'une contre l'autre résulte un bourdonnement confus qui ne ressemble pas mal au pz-p-pz par lequel on appelle un petit chien de dame. Rien de moins intelligible que les entretiens des malades. Les seuls mots qu'on distingue dans cette série de voyelles monotones et de sons inarticulés sont ceux de ma paole supême, d'incoyable, d'hoible et autres mots ainsi défigurés. Un homme doué d'une sagacité peu commune a voulu traduire en français ce qu'il croyait former des phrases. Mais l'insignifiance de ce qu'il a deviné l'a dégoûté de continuer un travail aussi stérile.

Ce qui n'est pas moins affligeant, c'est que le même symptôme se manifeste dans les jeunes personnes du sexe, et il est triste de penser que ce sexe qui fait ordinairement un usage aussi aimable de l'organe de la parole soit à la veille de le perdre entièrement et de nous priver par là d'une de nos plus agréables jouissances.

Je suis pourtant loin de croire cette maladie incurable, et j'aime à rappeler ici que cette même jeunesse dont l'infirmité me cause de civiques inquiétudes, a su dans l'occasion saisir un sabre, manier un fusil avec autant de vigueur que d'adresse et faire entendre des sons mâles, des chants animés, des cris de guerre et de victoire. Mais les rechutes sont dangereuses, et comme la maladie me paraît être aujourd'hui dans son paroxysme, je la recommande aux soins patriotiques et bienfaisants de nos plus habiles officiers de santé, ainsi que du Cit. Sicard, et, sans me permettre de rien prescrire en ce genre, j'estime que des douches sur la partie affligée, une répétition fréquente de la leçon de grammaire du Bourgeois gentilhomme et, s'il se peut, de quelques tirades les plus harmonieuses de Voltaire et de Racine, etc., pourront entrer pour beaucoup dans le régime curatif.

( Journal de Paris, 23 messidor an III)

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MmeDE GENLIS

(1746-1830)

L'infatigable Mmede Genlis, qui, non contente des cent volumes qu'elle avait publiés, travaillait encore jusqu'en ses derniers jours et laissait, en mourant, des ouvrages inédits, toucha au journalisme. L'ancienne éducatrice du duc de Chartres s'y plut à continuer sous une forme plus brève (ce qui devait lui être difficile) ces leçons de morale qu'elle aimait à donner, ne s'étant pas toujours souciée pour elle-même de ses enseignements. A la fin du Directoire et sous le Consulat, elle prit une part prépondérante à la Bibliothèque des Romans, qui paraissait périodiquement chez l'éditeur Maradau, et qui ne se bornait pas à la publication de la singulière littérature d'imagination du temps. Il y avait là aussi une partie de chronique, et sans doute Mmede Genlis trouvait-elle les livraisons trop restreintes pour tout ce qu'elle avait à dire. C'est là aussi qu'elle commença les Souvenirs de Félicie de S..., où il y a nombre d'anecdotes piquantes sur le XVIIIesiècle. Les livres nouveaux et les théâtres relevaient aussi de Mmede Genlis.

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LES VALETS DE COMÉDIE

Il me semble que les valets et les soubrettes de comédie sont des personnages tout à fait épuisés. Les anciens les peignaient d'après nature; c'étaient les esclaves favoris qui, élevés avec leurs jeunes maîtres, avaient reçu une sorte d'éducation qui leur donnait un bon langage, de la finesse, de l'adresse et de la ruse. Molière, Regnard et quelques autres les ont mis sur notre scène, avec un talent supérieur, mais sans aucune vraisemblance; car dans nos moeurs, les Crispins et les Martons sont des êtres imaginaires; tout ce qui n'est pas une imitation de la nature doit nécessairement s'épuiser avec le temps. On peindra toujours avec succès des tableaux représentant des paysages, des fleurs et des hommes, tandis que l'architecture, qui est un art de convention, et non un art imitatif, doit finir par n'offrir que des copies serviles ou inventions bizarres. Il paraît même que depuis le siècle de Louis XIV toutes ses combinaisons les plus belles et les plus savantes sont épuisées. Il en est ainsi des Crispins, des Frontins, etc.. Les auteurs, ne trouvant point de modèles existants, se contentent de copier, et, comme on sait d'avance, avec certitude, que ces personnages sont intéressés, poltrons, intrigants et fourbes, on les devine trop pour qu'ils puissent paraître amusants ou piquants. Il faut pourtant des confidents un peu subalternes: ne pourrait-on pas employer avec succès les demoiselles de compagnie, et les secrétaires de grands seigneurs qui n'écrivent point? et les chimistes, et les botanistes, les petits savants attachés à tant de gens riches, qui ont des cabinets et des laboratoires, mais qui, d'ailleurs, ne savent ni la chimie ni la botanique? On pourrait peindre, d'après nature, ces nouveaux personnages; ces peintures, du moins, seraient vraies et seraient variées. Enfin, avec ces nouveaux confidents, on aurait encore la ressource, pour compléter les intrigues, des véritables femmes de chambre et des vrais domestiques que l'on n'a jamais bien peints, parce qu'on n'a jamais fait, jusqu'ici, que suivre la tradition laissée par les anciens auteurs.

( Nouvelle Bibliothèque des Romans, an IX.)

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ANGE PITOU

(1767 -1846)

On connaît Ange Pitou, faisant de la propagande royaliste en se transformant en chanteur des rues, ayant établi son quartier général sur la place Saint-Germain- l'Auxerrois, où se trouvait alors un puits ombragé de deux arbres. Il était assez beau garçon, il avait de l'entrain et de la gaieté. Ses chansons, qu'accompagnait un violon, étaient si vivement frondeuses, qu'elles semblaient spirituelles. Il était fort à la mode. Un article du Journal des Débats de 1819, évoquant des souvenirs sur le Directoire, assure que les femmes élégantes qui voulaient l'entendre faisaient, dès neuf heures du matin, retenir des chaises sur la place de Saint-Germainl'Auxerrois, encore que le chanteur ne parût que le soir, ayant dans la journée composé les couplets satiriques dont il donnait l'étrenne à ses auditeurs, couplets bien autrement poussés de ton que ceux que contenaient les cahiers dont la vente alimentait en partie la caisse de la cause monarchiste. Ses bénéfices personnels restaient encore assez importants. On sait, d'ailleurs, qu'il expia cette influence qu'il avait prise, comme «agent royal» sur l'esprit public, par plusieurs arrestations pendant la période du Directoire. Un des griefs invoqués contre lui était «qu'il accompagnait ses chansons de gestes indécents, ne cessant de mettre la main à son derrière en parlant de la république et des républicains» Le «Garat des carrefours» fut définitivement arrêté après les événements du 18 fructidor et condamné à la déportation à la Guyane. Il y arriva en juin1798. Revenu en France en 1801, il ne jouissait pas longtemps de sa liberté et passait encore quinze mois en prison. Sa grâce lui vint-elle d'une dénonciation qu'il fit de l'émission de faux billets de banque? Il publia, sous la réserve des modifications imposées par la censure, son Voyage à Cayenne, se fit libraire, n'évita pas la faillite, vécut de leçons données. Pendant la Restauration, il ne cessa de poursuivre le gouvernement de réclamations. Louis XVIII et Charles X ne témoignèrent d'aucune gratitude pour un homme qui s'était si souvent exposé au service des princes. Ange Pitou continua, bien qu'elles n'eussent aucune chance de succès, ses réclamations auprès du gouvernement de Louis-Philippe, revendiquant le remboursement des sommes qu'il avait avancées, quarante ans auparavant, pour la cause royaliste. Il mourut en une complète détresse, dans le logis qu'il habitait en une maison de la rue Vieille-NotreDame. M.Fernand Engerand a consacré une étude très complète à Ange Pitou.

On connaît moins en lui le journaliste qu'il fut encore même pendant son singulier apostolat de chanteur des rues. Dès 1789, peu de temps après son arrivée à Paris, il collaborait au Journal de la cour et de la ville, qui, dans sa période agressive, fut connu sous le titre de Petit Gautier. Puis il passa au Courrier extraordinaire, reçut une pension de la reine et, après le 10août batailla contre les comités révolutionnaires dans le Journal français, dans le Courrier universel et dans la Correspondance politique, tout en conspirant quelque peu, et en établissant des liens entre la Vendée soulevée et Paris. Arrêté en octobre1793, juge en mai1794, il se tira d'affaire par un tour de passe-passe de sa façon, en protestant de son civisme et en travestissant en couplets républicains les couplets pour lesquels, entre autres chefs d'accusation, il était incriminé. Il fut acquitté. Après le 9 thermidor, il lança une publication satirique, le Tableau de Paris en vaudeville, où il attaquait ardemment les jacobins, avec cette épigraphe: Ridendo dicere verum quid vetat? Puis il devint le principal rédacteur de l'Ami du Peuple, qui, alors, tout en semblant jacobin, devait, par ses exagérations mêmes, être dangereux pour ce parti. Jouant double jeu, Ange Pitou rédigeait en même temps des articles thermidoriens aux Annales patriotiques. Tous les moyens lui étaient bons pour servir, à sa façon, la cause royaliste.

Dans le 6e numéro du Tableau de Paris en vaudeville (novembre1796), il comparait, avec une verve furieuse la Révolution à une tragédie qui eût pu s'intituler: la Mort du genre humain, «composée par les anciens comités de salut public et sûreté générale».

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LA MORT DU GENRE HUMAIN

... D'abord, le théâtre représente une place immense, autour de laquelle on voit deux rangs de guillotines à quatre tranchants. Au beau milieu est la statue de la Liberté. D'un côté, la Seine, sur laquelle des nautoniers habiles ont fait arrimer des bateaux à soupape. Vis-à-vis est une hécatombe ou cimetière de la Magdelaine; en face est le palais de nos anciens monarques, et, à l'autre extrémité, sont les Champs Elysées. Sur le faîte d'un palais voisin est une grande tasse, au fond de laquelle on lit ces mots: «Parisiens, vous y boirez tous.» Comme Melpomène a prêté aux auteurs sa coupe et ses couteaux, en oubliant de leur donner son génie, cette pièce est exempte des règles de l'art.

Cette pièce est en six actes et en prose: elle compte quatre cent cinquante scènes, dont chacune renferme un début, une intrigue et une catastrophe sanglante. Les principaux acteurs n'y figurent jamais deux fois.

Allons, silence! les acteurs arrivent. Je vois déjà le char de la Révolution s'avancer lentement au milieu d'une escorte nombreuse. Les héros de la pièce ont les mains derrière le dos.

Ceux qui ont mis la pantomime en train se retirent dans les coulisses, et, du haut du ci- devant palais de nos rois, ils entonnent un hymne à la louange de Néron, qui, du haut d'une tour, chantait le pillage de Troie en voyant brûler Rome, à laquelle il avait mis le feu lui-même. Les héros, en montant les degrés du trépas, chantent à leurs assassins:

Comité de salut public, Auguste et suprême puissance, La guillotine est le district Où tu vas cantonner la France. Dans six mois, venant à son tour, Tout ce peuple qui nous regarde, En pleurant se dira un jour: «Ils ne formaient que l'avant-garde.»

... Amis, à tous les coeurs bien nés, Hélas! que la patrie est chère! S'ils ne sont pas guillotinés, Leur existence est à l'enchère. Ma vie ou ma bourse! A Bondi C'est ce que veut un bon apôtre. Mais c'est bien autre chose ici: Il vous faut toujours l'une et l'autre.

Pour moi, j'ai toujours plaisanté sur la «sainte guillotine» Samson a déjà bien manqué de graisser ses poulies pour me faire jouer à la main chaude, mais peut-être suis-je semblable à l'oiseau qui chante quand on tient le couteau prêt pour lui couper le col. Cependant, vous avez tait une bévue de ne pas gober le luron quand vous le teniez. Aujourd'hui, si vous le faites reparaître au tribunal, il faudra lui couper la langue avant de lui couper la tête.

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Une citation de longue haleine n'est guère possible dans ces feuilles où l'ardeur belliqueuse du pamphlétaire passe d'un sujet à l'autre. Il suffit d'en indiquer le ton.

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J.FIÉVÉE

(1767-1839)

Fiévée salua la Révolution, eut, avant Bonaparte, des velléités royalistes, servit Napoléon, fut à la Restauration, en coquetterie avec les Bourbons, et victime des lois sur la presse, les bouda pour finir dans le libéralisme. Mais c'est lui qui disait «qu'on doit souvent changer d'opinion pour rester de son parti» Il avait commencé sa carrière avec Condorcet, à la Chronique de Paris; il l'achevait au National d'Armand Carre, après avoir passé par la Gazette de France.

Bonaparte avait remarqué ses articles dans le Mercure. Il le chargea d'une mission en Angleterre, avec ordre de lui écrire «ce qui s'y passait et ce qu'on y pensait». Empereur, Napoléon continua à faire de lui son informateur sur les choses françaises, mais il ne tarda pas à trouver l'informateur trop philosophe, et il le fit maître des requêtes au Conseil d'Etat, puis conseiller d'Etat, puis, pour éloigner ce serviteur gardant encore quelque indépendance, préfet de la Nièvre.

«Fiévée, a dit de lui M.Victor du Bled dans une excellente étude sur ce publiciste, dont les tendances d'esprit faisaient surtout un spirituel moraliste, est un spectateur et un critique: ne rien admirer, ne rien aimer, mais comparer, juger, analyser, résumer une situation dans une formule ironique à double sens, assaisonner la vérité d'un ragoût piquant, fournir à un chef d'Etat ou au public leur provision quotidienne de conseils sensés, voilà son rôle, sa devise, son programme. On dirait presque un astronome qui étudie avec un merveilleux instrument de précision la marche d'une planète, tant lui font défaut l'émotion intense, le frisson sacré; il n'ignore pas la puissance des sentiments et des passions, il les pèse dans sa balance, avec les intérêts et les autres principes des actions humaines. La balance fonctionne admirablement. Fiévée fait sa part exacte de chaque principe; il a très souvent raison, mais on lui en veut presque d'avoir raison de cette manière.»

Ce sang-froid, il ne le perdait jamais. Le 9 thermidor, il arriva à la Convention au moment où il y avait encore de la stupeur de l'acte qui venait de s'accomplir. -- «Retournez à votre section, lui dit un conventionnel, bouleversé d'avoir pris part à la chute de Robespierre, vantez l'assurance que vous avez vue parmi nous, -- Sans doute, répondit-il, cela me formera si je veux un peu écrire l'histoire.»

Fiévée, sous le Directoire, avait été un des collaborateurs les plus assidus de la Bibliothèque des Romans, et, ne se bornant pas à analyser les romans des autres, il en avait écrit un dont le succès avait été vif, qui réagissait contre les histoires ténébreuses et compliquées qui étaient alors à la mode. C'était l'aventure d'une femme ruinée par la Révolution et qui se présentait, forcée de gagner sa vie, chez une parvenue en qui elle reconnaissait une paysanne qu'elle avait autrefois dotée.

Tous les articles de Fiévée, à travers les époques qu'il traversa, contiennent quelque aphorisme ou quelque paradoxe, et c'est, à la vérité, en en relevant quelques-uns qu'on donnera le mieux l'impression de la manière de cet écrivain aiguisé, toujours soucieux de tenue.

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LA POLITIQUE D'UN PHILOSOPHE

-- La force comprime; la force fait des révoltes, mais les opinions font des révolutions.

-- C'est une chose remarquable de notre Révolution qu'elle trouve son point d'unité dans les craintes et ne se divise que par les succès.

-- L'envie et l'opinion publique sont toujours du côté des faibles contre les forts.

-- L'esprit de Paris est, de sa nature contraire à tontes les institutions monarchiques; il est républicain avec des moeurs qui exigeraient les verges du despotisme, mélange bizarre dont la Révolution nous a montré les dangers et les résultats.

-- Il est plus facile encore de gouverner les Français que de les changer.

-- C'est lorsqu'il n'y a plus de liberté dans les institutions que toutes les libertés se réfugient dans les esprits.

-- La politique, même dans les gouvernements représentatifs, est ce qu'on ne dit pas.

-- La liberté n'est vraiment pour les peuples que le droit de vivre selon leurs habitudes.

-- Quand le peuple ne se croit pas tout, il s'accoutume volontiers à n'être rien.

-- Le meilleur fondement de l'égalité, aujourd'hui c'est qu'il n'est personne qui ne soit apte à recevoir de l'argent.

-- Les constitutions ne créent pas, mais elles arrangent ce qui est créé.

-- L'Angleterre n'a pas de constitution écrite, et c'est le seul pays qui soit constitué.

-- Je ne suis pas de l'avis de Montesquieu donnant la vertu pour base aux républiques, et l'honneur aux monarchies: je crois que l'ambition est fondamentale dans les républiques, et la vanité dans les monarchies.

-- L'ordre, comme le bon sens, est une qualité qui s'applique à tout.

-- La politique n'est que la conciliation des intérêts: lorsqu'elle veut concilier des opinions, elle s'égare.

-- On se lasse d'avoir raison comme de toutes choses.

-- On peut comparer la France à un clavier musical: en posant le doigt sur telle touche, on sait le son qu'elle doit rendre. De même, quiconque a vécu au milieu de nos longs troubles civils et a réfléchi, n'a pas besoin d'interroger les hommes pour savoir le parti qu'ils prendront dans telle on telle circonstance. Il suffit d'amener la circonstance, les témoins répondront.

-- L'opinion publique est celle qui se tait.

-- Il n'y a plus de ridicule quand il n'y a plus de moeurs fixées: le ridicule serait aujourd'hui un moyen de succès s'il aidait un homme à sortir de la foule.

-- Les peuples vont non parce qu'on les gouverne, mais malgré qu'on les gouverne.

-- Heureux ceux qui n'ont pas fermé les yeux sur les événements pour ne les ouvrir que sur les livres!

-- On peut dire des peuples qui sont entrés dans la carrière des révolutions, qu'après s'être fatigués d'idées et d'espérances, ils retombent lourdement sous le joug de leurs besoins.

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LE PREMIER EMPIRE

Où est le temps où l'on saluait la liberté de la presse! Après avoir été proclamée, que d'épreuves elle a subies! Combien de fois les partis ont-ils fait taire leurs adversaires, -- en les supprimant! -- Après les proscriptions du Directoire, c'est l'arrêté du premier consul (27 nivôse anVIII) qui «considérant qu'une partie des journaux qui s'impriment sont des instruments dans les mains des ennemis de la République», fait disparaître à la fois cinquante-neuf feuilles publiques. C'est le commencement de la période où la presse, asservie, ne pourra plus prétendre à exercer sur l'opinion une autre action que celle que lui indiquera le Pouvoir. Des derniers restes d'indépendance lui seront peu à peu enlevés. Avec l'Empire, une sévère censure imposera silence non seulement à toute opposition, mais à toute velléité de réflexions. L'arbitraire ira jusqu'à disposer de la propriété des journaux, dont le rôle ne consistera plus qu'à obéir au maître tout puissant et à l'encenser. La direction de la Librairie veillera jalousement sur toutes les manifestations de la pensée. L'histoire même sera abolie, ou à peu près, avant Napoléon. «Il faut, écrit un des censeurs, d'autres notions historiques aux générations qui s'élèvent, et les souvenirs du passé doivent céder à l'éclat du présent.» On interdit une étude sur les généraux de la Révolution: «Elle tendrait à faire croire que c'était le républicanisme qui inspirait l'ardeur guerrière de nos soldats. Les Français ont prouvé, sous les aigles impériales, que leur valeur ne s'élevait jamais aussi haut que lorsqu'ils versaient leur sang pour un souverain qu'ils aimaient.» Il n'est pas jusqu'aux livres classiques qui ne soient suspects, et le vieux De viris illustribus, dans lequel tant de générations d'écoliers ont appris les rudiments du latin, doit faire place à l'Epitome rerum gestarum a Napoleone Magno. Le latin lui-même ne doit plus servir qu'à glorifier Napoléon. Les Synonymes français, un modeste traité qui ne semble pas bien subversif, ne trouvent pas grâce devant le directeur de la Librairie. On en arrive à trouver la grammaire insuffisamment docile. La niaiserie est sans borne. Un jeu d'enfants, le jeu des Rois, une sorte de loto, où chaque carton représente un souverain ayant régné sur la France, est d'abord défendu: on ne l'autorise qu'à cette condition: le carton faisant gagner le gros lot figurera un prince de la famille impériale. Jamais on n'a été aussi loin dans l'abus de la force.

Dans ces conditions, la presse politique n'existe plus. Les journaux autorisés, toujours sur le coup d'une suppression, d'ailleurs, insèrent les communications rédigées au ministère de la police générale. Le monument élevé à Étienne ne peut faire oublier les fonctions, relevant de ce ministère, qu'il exerça sous l'Empire, installé, par la volonté impériale, au Journal des Débats, devenu, par ordre, le Journal de l'Empire. Les articles littéraires sont épluchés: on y découvre des allusions, le fait de les découvrir fût- il blessant pour l'Empereur.

La gloire extérieure a pour contraste cette oppression à l'intérieur.

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GEOFFROY (1743-1814)

Dans le grand silence de l'Empire, le feuilleton dramatique, créé au Journal de, Débats par Geoffroy, arrivait opportunément. Il n'y avait plus guère que sur les choses du théâtre que les discussions fussent permises. Ce feuilleton conquit tout de suite une grande autorité. Aux débuts de la Révolution, Geoffroy avait été un royaliste fervent: il s'accommoda fort bien de l'Empire. Dans un de ses articles de 1806, à propos d'une reprise de Richard Coeurde lion, il faisait sa profession de foi: «Le devoir de tout sujet, de tout citoyen, est d'être fidèle au gouvernement et aux souverains établis. Lorsqu'un autre gouvernement, une autre dynastie, s'annonce avec tous les signes de la volonté divine et du voeu national, alors l'attachement à l'ancien ordre n'est plus un devoir, c'est un entêtement, c'est une désobéissance aux décrets éternels, une passion insensée qui rompt l'harmonie de la société.» Il n'en poursuivait pas moins de sa colère, par habitude, tous ceux qui avaient en une part directe ou indirecte dans l'écroulement de l'ancien régime. Critique passionné, Geoffroy ne pardonnait pas, notamment, à Beaumarchais. Ses jugements sur l'étincelant Mariage de Figaro peuvent paraître surprenants. Il ne voit dans cette comédie «qu'un salmis de quolibets, de coq-à-l'âne de calembours, de turlupinades, un galimatias, en un mot.» Il en conteste même l'originalité: «Que m'importe à moi, qu'un valet fripon épouse une femme de chambre coquette?» C'est, souvent, cette étroitesse de vues. -- Il y a plus d'agrément dans les feuilletons de Geoffroy, où il ne montre qu'une espèce de bonhomie, et où il fait des rapprochements entre le théâtre et les moeurs.

***** LES BOURGEOISES A LA MODE

Je me prête avec une merveilleuse facilité à la peinture des moeurs étrangères ou anciennes: je trouve toujours fort bon qu'un acteur soit de son pays et de son siècle; je m'établis son compatriote et son contemporain, et jamais il ne me paraît plus piquant que lorsqu'il choque nos coutumes et nos idées actuelles. Ce que je cherche dans les romans anglais, c'est précisément ce que les traducteurs en retranchent pour les accommoder au goût de notre nation. A mes yeux, un des grands charmes d'Homère est de nous offrir des moeurs et des hommes de trois mille ans. J'étudie le siècle de Louis XIV dans ses poètes dramatiques; les comédies de ce temps-là sont pour moi des histoires, et les auteurs qui méritent peu d'attention, comme écrivains, me semblent toujours curieux comme monuments.

Je suis bien aise, par exemple, de connaître le train de vie des «bourgeoises» qui étaient «à la mode» il y a cent dix ans. Je compare avec plaisir les femmes de 1692 aux femmes de 1802; et, si je suis fâché de quelque chose, c'est de trouver entre elles si peu de différence. Si les actrices eussent voulu paraître dans le costume que portaient, il y a un siècle, les femmes de notaires et de commissaires, le contraste des modes eût été frappant et risible, mais les moeurs sont presque les mêmes. Du temps de Dancourt, les bourgeoises à la mode veillaient la nuit et dormaient le jour, les plaisirs étaient leur grande affaire; elles connaissaient à peine leur ménage et leur mari; elles levaient de fortes contributions sur leurs amants, et leur unique occupation était d'avoir beaucoup d'argent, pour en dépenser beaucoup.

On peut être surpris que l'intervalle d'un siècle ait apporté si peu de changements à de pareilles moeurs; mais le temps reprend ses droits, lorsqu'on considère que, dans l'espace d'un siècle, les ridicules particuliers de quelques folles sont devenus les moeurs générales: dans un pareil progrès, on peut reconnaître l'ouvrage d'un siècle. Dancourt, en se moquant de deux femmes écervelées, avait pour lui toutes les femmes de qualité, toutes les bourgeoises raisonnables, et c'était alors la majorité Aujourd'hui Dancourt est un impertinent, un écrivain de mauvais ton, qui dégrade la scène par des caractères extravagants et méprisables; il a contre lui toutes les femmes qui ressemblent aux bourgeoises à la mode, mais ne veulent pas se reconnaître dans le portrait qu'il en fait: l'universalité des vices amène toujours l'hypocrisie des moeurs, et l'hypocrisie des moeurs détient essentiellement toute espèce de comique, pris dans la nature et dans la vérité.

Notre délicatesse est choquée de la naïveté et de la bonne foi de ces deux femmes qui conviennent ingénument qu'elles n'aiment point leurs maris, qu'elles n'ont pas de plus grand plaisir que de les tromper et de les piller, et qui se montrent si peu scrupuleuses sur les moyens de se procurer de l'argent: ce langage est trop vrai, trop naturel, on pense, on agit aujourd'hui de même, mais on parle tout autrement. Les femmes, en général, n'aiment point qu'on dévoile sur la scène leurs mystères, leurs intrigues, leurs travers; elles connaissent tout cela beaucoup mieux que les auteurs eux-mêmes; elles sont rassasiées et rebattues de ces misères-là. Pour les amuser au théâtre, il faut leur présenter quelque chose qui leur soit moins familier, des objets nouveaux, des honnêtes femmes et de beaux sentiments.

La distinction des bourgeoises et des femmes de qualité n'existe plus; il n'y a qu'une classe qui marque dans la société, celle des femmes riches. Il n'était pas possible autrefois aux bourgeoises, même avec de l'argent, d'imiter tout à fait les femmes de qualité, et les efforts qu'elles faisaient pour s'élever au-dessus de la roture fournissaient aux poètes comiques des traits originaux. Mais, pour imiter aujourd'hui les femmes riches, il ne faut que des écus; celle qui en a le plus est celle qui a le meilleur air et le ton le plus distingué. Une partie du ridicule des Bourgeoises à la mode est donc anéanti par le nouveau système social, qui n'admet plus que l'inégalité des fortunes.

... Si les deux bourgeoises ressemblent beaucoup aux femmes d'à présent, leurs maris, en récompense, sont bien différents des hommes d'aujourd'hui. M.Simon et M.Griffard sont de vieilles caricatures affublées d'énormes perruques, des barbons dégoûtants, niais et ridicules. Nos notaires et nos commissaires sont bien plus aimables et plus avisés, ils ont une bien autre tournure; on ne les voit point sottement amoureux, ils connaissent mieux la valeur de l'argent; peut-être n'en donnent-ils pas plus à leurs femmes; mais, quand ils eu donnent aux femmes des autres, ils savent mieux pourquoi.

(18 messidor an X.)

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F.GUIZOT

(1787-1874)

En 1807, une jeune femme, Pauline de Meulan, collaborait assidûment au Publiciste fondé en 1801 par Suard. Pauline de Meulan se trouva pendant quelque temps dans l'impossibilité d'écrire ses articles, qui assuraient cependant son existence. Sa soeur venait de perdre son mari, mille soins douloureux l'obsédaient, sa santé s'était affaiblie. «Tout à coup, a conté Ch. de Rémusat, elle reçoit une lettre sans signature et d'une main inconnue. On a entendu parler de sa position, on ne veut pas se nom mer, mais on lui propose de se charger du travail qu'elle avait promis au Publiciste. Elle refuse d'abord, touchée, cependant, de la proposition. On la renouvelle avec plus d'instance. Séduite par le ton de simplicité et de franchise, elle accepte enfin, et reçoit par une voie secrète des articles qu'elle ne pouvait regretter de publier à la place des siens. Enfin, elle s'adresse à son discret correspondant, le conjure de se nommer et refuse de continuer cette singulière relation s'il ne lui dit son secret.»

C'était M.Guizot, le futur adversaire du ministère Polignac en 1830, le futur ministre doctrinaire de Louis-Philippe, le futur académicien. Celui qu'attendait une carrière d'homme d'Etat n'était alors qu'un jeune professeur, dont l'ambition se bornait à une chaire d'histoire.

La confiance et la sympathie lièrent Pauline de Meulan et Guizot, dès qu'ils se connurent. En 1812 ils s'épousèrent, bien que Pauline de Meulan eût quelques années de plus que lui. La sévérité du régime de la presse, sous l'Empire, ne permettait de traiter que des sujets d'une généralité ne pouvant porter ombrage au pouvoir. Dans son «intérim» du Publiciste, Guizot s'était plu à la critique des moeurs.

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L'IMPOLITESSE

... Une autre maladie de l'esprit, qui demande des remèdes d'autant plus prompts qu'elle fait un progrès plus général, c'est l'impolitesse, infirmité avec laquelle on vit longtemps. Un plus mauvais plaisant que moi dirait que c'est vivre sans savoir vivre. Je ne parle pas de cette impolitesse qui vient de la sécheresse du coeur, de l'égoïsme ou de la stupidité, car les vices révoltent et sont incurables; mais on peut s'amuser à signaler les ridicules, parce qu'on a toujours l'espoir d'en dégoûter ceux qui les possèdent. L'impolitesse que je traite vient d'un jugement faux, d'un amour-propre mal entendu. On la distingue par plusieurs signes, les mots et les choses, les manières et l'expression. Celui qui a la maladie de l'impolitesse est un jeune homme de vingt ans; il entre dans un salon et salue du menton, absolument comme ces figures grotesques qui, de la Chine, arrivaient sur les cheminées de nos grands-pères et qu'on a connues sous le nom de «pagodes consultantes ». A l'âge de tout apprendre, il croit tout savoir; à l'âge d'écouter, il parle sans cesse manquant au précepte de Saint-Evremond, qu'il n'a pas lu, il ne laisse pas avoir de l'esprit aux autres. Les faire valoir est, à plus forte raison, un secret qu'il ignore, ce secret que les hommes et surtout les femmes aimables possèdent si bien et dont on leur sait si bon gré!

J'observe, en passant, que, quelque blâmable que soit l'impolitesse, ce n'est point au tribunal des femmes que je traduirai un coupable de vingt ans. Il y arriverait quelque avocat qui ne manquerait pas de dire que l'homme de cinquante ans dont la politesse est citée pour exemple a été blâmé aussi dans sa jeunesse pour la liberté de ses manières, ses airs méprisants et son oubli des égards. Ce n'est là qu'un sophisme; les femmes ne sauraient raisonner sur une maladie à laquelle elles ne sont point sujettes. Il faudrait qu'elles fussent bien impolies pour paraître telles; l'intention ne leur suffirait pas, Dans leur bouche, les mêmes mots ne signifient pas les mêmes choses, et, même quand elles ne le veulent pas, elles sacrifient aux grâces.

Mais, aujourd'hui, l'impolitesse n'est plus le travers que l'âge corrigeait. Elle semble vouloir devenir une maladie contagieuse et prendre un caractère dominant. Une de ses causes ne se trouverait-elle pas dans la politesse excessive de nos pères? Leurs enfants sont impolis, par la même loi de nature qui donne à un avare un fils prodigue.

Il fut un temps où l'on écrivait à ses égaux et même à ses inférieurs qu'on avait l'honneur d'être, qu'on était avec respect, etc., ce qui était toujours obligeant et n'engageait à rien, car on ne le prenait jamais à la lettre. C'était un protocole usité et sans conséquence, bon à observer, puisqu'il était établi et que les nations ne changent pas de formules impunément. Dieu préserve nos plus grands ennemis de substituer jamais à ces mots: Your most obedient, ceux de «salut et fraternité»!

... Si les gens impolis d'aujourd'hui avaient été bien élevés, on pourrait croire qu'ils ont lu dans Addison «que les siècles les plus polis ont été les moins vertueux». Posons donc avec eux l'axiome que la vertu est en raison inverse de la politesse, et quand nous disons d'un particulier: «Voilà un jeune homme bien vertueux,» chacun saura ce que nous voulons dire.

Après les jeunes gens de vingt ans, qui pratiquent sans théorie, viennent des sages d'une espèce particulière, qui se croient plus graves, plus sensés et qui semblent avoir pris l'impolitesse en système. Ils disent «que la politesse est l'art d'imiter les vertus sociales qu'on n'a pas». Je leur demande d'écouter, non pas Duclos, qui n'aimait personne, mais Saint-Evremond, qui avait tant d'amis. «Rien n'est plus honteux, dit-il, que d'être grossier.» La politesse est un mélange de discrétion, de civilité, de complaisance et de circonspection, accompagné d'un air agréable répandu sur ce qu'on dit, et, comme tant de choses sont essentiellement nécessaires pour avoir de la politesse, il ne faut pas s'étonner si elle est rare. Saint-Evremond nous a révélé le secret des gens impolis par système: l'impolitesse n'est que l'aveu tacite de l'amour-propre méconnu. Par orgueil on veut paraître, et, de peur de ne pas plaire assez, on déplaît par calcul: ce qui prouve le défaut de jugement et la petitesse d'esprit.

Que sera-ce si l'impolitesse accompagne l'autorité, si elle empêche d'ajouter du prix à une grâce et d'adoucir un refus? On peut, dans une grande place, être négatif comme Sully, mais rien n'oblige a être aussi impoli que le cardinal Dubois. Dans quelque rang que l'on soit, la politesse vient du coeur, elle ne le calomnie pas plus que l'impolitesse ne prouve le caractère.

... Chacun sait bien qu'un homme honnête n'est pas toujours un honnête homme, mais cela ne prouve rien en faveur de l'impolitesse. Les bons esprits dans tous les pays ont soumis les préjugés aux raisonnements, et la politesse a trouvé grâce devant eux. Le Spectateur anglais a peint l'homme comme il n'y en a pas, et donne la politesse pour compagne à la vertu.

Addison cherche cet inconnu: Chesterfield l'a trouvé, et il le nomme dans ses leçons à son fils: «J'ai toujours pensé, dit-il, qu'un Français qui réunit un fond de vertu, de jugement et d'instruction à la politesse et la bonne éducation qu'on reçoit dans son pays, est la perfection de la nature humaine.»

Voilà ce qu'était le Français du temps passé; voilà ce que le Français d'aujourd'hui peut et doit être. La politesse rend le joug plus léger, l'obéissance plus facile, la vie plus douce et le bonheur de tous mieux assuré.

(21novembre 1806.)

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CHATEAUBRIAND

Ce n'était que par des moyens détournés que de grandes voix pouvaient encore essayer de se faire entendre. Aussi, dans le Mercure du 4juillet 1807, Chateaubriand, à propos d'une étude sur le Voyage en Espagne de M.de Laborde, écrivait-il l'article fameux dont quelques passages étaient l'amère satire des moyens de gouvernement de l'empereur. En ce temps où n'existait plus aucune liberté, c'était un audacieux défi. «La foudre, dit Joubert, resta quelque temps suspendue sur la tête de Chateaubriand; à la fin, le tonnerre a grondé, le nuage a crevé; tout cela a été vif et même violent.» La rédaction du Mercure se vit imposer quatre censeurs, et Chateaubriand reçut l'ordre de s'exiler à quelques lieues de Paris.

Les colères accumulées de Chateaubriand contre l'Empire devaient éclater en 1814 dans son pamphlet Bonaparte et les Bourbons.

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NÉRON... MAIS TACITE

Il y a des genres de littérature qui semblent appartenir à certaines époques de la société: ainsi la poésie convient plus particulièrement à l'enfance des peuples, et l'histoire à leur vieillesse. La simplicité des moeurs pastorales ou la grandeur des moeurs héroïques veulent être chantées sur la lyre d'Homère; la raison et la corruption des nations civilisées demandent le pinceau de Thucydide. Cependant la Muse a souvent retracé les vices des hommes; mais il y a quelque chose de si beau dans le langage du poète, que les crimes mêmes en paraissent embellis: l'historien seul peut les peindre sans en affaiblir l'horreur. Lorsque, dans le silence de l'abjection, l'on n'entend plus retentir que la chaîne de l'esclave et la voix du délateur; lorsque tout tremble devant le tyran, et qu'il est aussi dangereux d'encourir sa faveur que de mériter sa disgrâce, l'historien parait, chargé de la vengeance des peuples. C'est en vain que Néron prospère, Tacite est déjà né dans l'Empire; il croît inconnu auprès des cendres de Germanicus, et déjà l'intègre Providence a livré à un enfant obscur la gloire du maître du Monde. Bientôt toutes les fausses vertus seront démasquées par l'auteur des Annales; bientôt il ne fera voir dans le tyran déifié que l'histrion, l'incendiaire et le parricide: semblable à ces premiers chrétiens d'Egypte qui, au péril de leurs jours pénétraient dans les temples de l'idolâtrie, saisissaient au fond d'un sanctuaire ténébreux la Divinité que le Crime offrait à l'encens de la Peur, et traînaient à la lumière du soleil, au lieu d'un Dieu quelque monstre horrible.

Mais si le rôle de l'historien est beau, il est souvent dangereux! Il ne suffit pas toujours, pour peindre les actions des hommes, de se sentir une âme élevée, une imagination forte, un esprit fin et juste, un coeur compatissant et sincère: il faut encore trouver en soi un caractère intrépide, il faut être préparé à tous les malheurs, et avoir fait d'avance le sacrifice de son repos et de sa vie.

Toutefois, il est des parties dans l'histoire qui ne demandent pas le même courage dans l'historien. Les Voyages, par exemple, qui tiennent à la fois de la poésie et de l'histoire, comme celui que nous annonçons, peuvent être écrits sans péril. Et néanmoins les ruines et les tombeaux révèlent souvent des vérités qu'on n'apprendrait point ailleurs; car la face des lieux ne change pas comme le visage des hommes: Non ut hominum vultus, ita locorum facies mutantur.

( Mercure de France, 4juillet 1807)

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DE JOUY (1764-1846)

L'Hermite de la chaussée d'Antin, sorte de revue de moeurs, commencée en 1812, se rattache à l'histoire du journalisme. «Tout était nouveau dans l'Hermite, a dit Ernest Legouvé, qui a tracé un aimable portrait du sybarite que fut Étienne de Jouy (un sybarite ayant eu tout d'abord d'assez rudes aventures): la forme, le titre, le sujet, l'auteur. Homme du monde, homme de plaisir, batailleur, causeur, il racontait sa vie de tous les jours en racontant la vie de Paris. Ce qu'on appelle le Parisianisme est parti de l'Hermite de la chaussée d'Antin, l'école de la chronique est partie de l'Hermite de la chaussée d'Antin ». L' «Hermite» ne se piquait nullement d'austérité, bien qu'il s'amusât à revêtir un froc en guise de robe de chambre; son «hermitage» offrait l'un des salons les plus recherchés de Paris, et on y tirait des feux d'artifice d'esprit. Les fusées se sont éteintes, mais elles ont laissé une trace. C'est une époque que représente Etienne de Jouy, épicurien et voltairien.

Le libéralisme de E.de Jouy devait l'exposer, sous la Restauration, à quelques condamnations de presse.

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L'AUTEUR MÉCONTENT

J'étais, vendredi dernier, seul, au bureau de la rédaction de la Gazette de France, occupé à corriger l'épreuve de mon dernier article. Enfoncé dans le grand fauteuil de cuir noir, devant une table couverte de brochures nouvelles, de journaux et de manuscrits, lisant avec attention, et la plume à la main, quelques bandes imprimées, il était tout simple qu'un étranger me prit pour le rédacteur du journal, et qu'une méprise me donnât l'idée de profiter des autres.

Un gros homme à voix aigre, à face jaunâtre, ouvrit brusquement la porte et me demanda d'un ton brusque et impérieux si j'étais le rédacteur de la Gazette. -- Je commence par vous prévenir qu'il y a des questions et des gens auxquels je ne me crois pas obligé de répondre. -- Et moi, je vous préviens que je suis un homme tout franc, et qui dit tout ce qu'il pense. -- Tant pis pour vous, monsieur, un excès de franchise est quelquefois une indécence comme la nudité; mais enfin de quoi s'agit-il? -- D'un article de journal, dont l'auteur est nécessairement un ignorant, puisqu'il n'a pas su apprécier mon ouvrage sur les Révolutions du Kamtschatka ; il m'a tout contesté, jusqu'au mérite du style, sur lequel il n'y a qu'une voix. -- En comptant la vôtre, peut-être. Quoi qu'il en soit, monsieur, votre livre et les critiques qu'on en a faites forment les pièces d'un procès dont le public est le seul juge; si vous m'en croyez, vous attendrez son arrêt sans attacher trop d'importance aux conclusions des journalistes qu'il ne ratifie pas toujours. -- Je ne me paye pas de phrases banales; on m'a fait une insulte dans ce journal, et j'en aurai raison d'une manière ou de l'autre. -- Quelle est cette manière et quelle est l'autre? -- Vous insérerez dans votre journal un désaveu formel de l'article dont je me plains. Le voici tel qu'un homme de lettres de mes amis l'a rédigé, ou, parbleu, vous vous brûlerez la cervelle avec moi. -- Permettez-moi de vous dire qu'on peut se dispenser de vous rendre ce dernier service, car votre cerveau me paraît déjà passablement brûlé; mais, pour Dieu, ne nous mettez pas dans l'alternative de mourir ou de dire du bien de vos Révolutions du Kamtschatka; car nous serions gens à préférer la mort.

Il ne me donna pas le temps d'achever, et sortit en fermant la porte avec violence. Je fus curieux de connaître l'écrit qu'il m'avait présenté si galamment: c'était une petite note apologétique en quatre pages, dans laquelle l'ami de l'auteur, ou probablement l'auteur lui-même, marque sa place entre Tacite et Bossuet; où l'on prouve qu'il a plus de profondeur que Montesquieu; des aperçus plus fins, plus philosophiques que Voltaire; un style plus énergique que celui de Vertot, plus élégant que celui de Saint-Réal, et qu'il joint à tous ces avantages l'impartialité de Duclos et de Robertson.

(L'Hermite de la chaussée d'Antin, 1812.)

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KÉRATRY

(1769-l859)

La longue existence de A.H. de Kératry le mêla à bien des évolutions politiques. Député du Finistère sous la Restauration, il siégea sur les bancs de l'opposition libérale. Il accentua son attitude dans le Courrier français et fut, en juillet, parmi les signataires des ordonnances. Il avait aidé à l'avènement de Louis-Philippe: il n'éprouva pas les déceptions de beaucoup de ceux qui avaient contribué à établir le nouveau gouvernement, et il ne cessa de le soutenir même dans ses fautes. La Révolution de 1848 le déçut profondément, et, membre des assemblées qui la suivirent, il montra son animosité contre les institutions républicaines. Où était le libéral de jadis?

Pendant le silence imposé par l'Empire aux écrivains politiques, Kératry, qui écrivait des poèmes et des fantaisies philosophiques, avait pris part à la rédaction des feuilles littéraires que tolérait encore le gouvernement. Les sujets généraux et ne pouvant prêter à la moindre allusion étaient les seuls qu'il fût permis de traiter dans le Publiciste et dans le Mercure, qui toutefois finirent par ne pas échapper, eux aussi, aux rigueurs du régime.

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GENS DE LETTRES D'AUTREFOIS

Les gens de lettres d'autrefois connaissaient mieux que ceux d'aujourd'hui les douceurs de l'amitié. Les mémoires du temps nous apprennent l'importance qu'ils attachaient à rester fidèles aux liaisons déjà formées. Celui qui se fût affranchi le premier des devoirs qu'elles imposent, se fût rendu coupable d'un tort grave aux yeux de tous; de là le soin que quelques-uns ont mis à s'en défendre. L'épigramme sortait pourtant de l'encrier, le sarcasme s'échappait des lèvres; mais la bienveillance était au tond des coeurs, et, quand on avait besoin d'y recourir, on ne la cherchait pas en vain. Ces contradictions s'expliquent: les écrivains vivaient plus entre eux qu'aujourd'hui. Membres épars d'une seule famille, se traitant comme tels, ils avaient divers points de réunion qui leur manquent à présent. Ils se rencontraient à la table des grands seigneurs, des financiers, des femmes aimables, et quelquefois des hommes d'Etat, où, condamnés à avoir de l'esprit à tout prix et à le dépenser en argent comptant, ils ne s'épargnaient pas toujours.

Lorsqu'un bon mot devient une bonne fortune, lorsque ce bon mot doit circuler pendant une semaine au moins dans la capitale et partir ensuite en poste pour la province, le sacrifice en serait trop pénible pour qu'on pût raisonnablement l'exiger. L'arc ayant été tendu, il faut que le trait se décoche, dût le voisin en souffrir; mais comme la flèche n'a point été trempée dans des sucs vénéneux, la plaie tardera peu à guérir. Le souvenir seul en restera, et c'est ce qu'il faut. Ainsi la surveillance s'étendait plus aux procédés qu'aux paroles.

Moins nombreux qu'on ne le suppose, les mêmes gens de lettres se retrouvaient au café Procope, maintenant Zoppé, du nom de son dernier propriétaire, et au café de la Régence, qui n'a pas changé de dénomination. Là, leur gaieté plus vive et plus bruyante avait moins d'amertume, parce qu'elle était improvisée; on n'était plus exposé à se blesser en se caressant; mais, avec plus de bienveillance peut-être, on se ménageait moins. Celui qui se sentait frappé du coup dont il n'avait pu éviter l'atteinte, applaudissait à l'adresse de l'assaillant, avec l'espoir de prendre prochainement sa revanche. Il épiait le moment de celle-ci, il le saisissait. Un cliquetis d'armes, un feu d'étincelles, étonnaient, éblouissaient le spectateur. Ces jeux, pittoresque délassement de l'esprit, se prolongeaient au spectacle, où il n'était pas rare de voir les doyens du Parnasse français, groupés tantôt au coin de la reine, tantôt à celui du roi, quand ils ne se rassemblaient pas au foyer des trois principaux théâtres, agiter dans les entr'actes des questions de prééminence littéraire, grands intérêts du temps; disserter sur le mérite des anciens et des modernes, querelle interminable, puisque les qualités sont toujours relatives aux besoins des siècles où elles se produisent; rappeler à leur mémoire les traditions de notre scène, héritage de chaque génération d'acteurs; comparer le ton donné à tel couplet dans des époques diverses; opposer le jeu de la Clairon à celui de la Dumesnil, Préville à Dazincourt, Molé à Fleuri, dont le talent commençait à poindre; se passionner pour Gluck ou Piccini, instruire la jeunesse qui les écoutait en silence, et la former à cette science du goût français, dont elle semble aujourd'hui avoir répudié la succession.

Tel était, avant la révolution de 1789, l'emploi des heures de l'homme de lettres, jusqu'aux soupers qui suivaient immédiatement le spectacle et qui se prolongeaient dans la nuit. Pour plusieurs, le signal de la retraite devenait celui du retour à leur cabinet. Échauffée par les objets qu'ils avaient passés en revue, par les émotions qu'ils avaient éprouvées, par une connaissance plus intime de la nature humaine, dont, au milieu du choc des passions et des amours-propres, des traits de caractère leur avaient révélé le secret, leur imagination revenait sur les idées du jour, les contrastait, les combinait entre elles et y saisissait ces éléments de beautés qui ne semblent avoir été trouvées que parce qu'elles ont été auparavant l'objet d'une méditation profonde. (1812.)

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LA RESTAURATION

L'époque de la Restauration est celle des grandes luttes de la tribune et celle des grandes polémiques. La presse se réveille, reprend son rôle, discute des principes, agite des idées. Deux partis essentiels s'opposent l'un à l'autre: celui qui, avec le rétablissement des Bourbons, prétend effacer jusqu'au souvenir de la Révolution, et le parti libéral. Les passions politiques sont, d'un côté et de l'autre, ardemment soulevées. Dans le parti royaliste lui-même, c'est le conflit entre les «ultra» et ceux qui ne croient pas à la nécessité de perpétuelles mesures d'exception. Les monarchistes exaltés en arrivent à reprocher à Louis XVIII «de penser révolutionnairement».

L'intolérance ne tarde pas à provoquer l'arbitraire. Les journaux libéraux poursuivis, ruinés, suspendus, menacés de suppression, souvent supprimés en effet, soumis, en diverses périodes, au régime de la censure, se débattent dans toutes les entraves, connaissent toutes les rigueurs. L'Empire avait décrété le silence: sous la Restauration, c'est le régime des lois de circonstances, restreignant sans cesse ce qui reste du droit d'écrire et cherchant à briser, sous les condamnations, les plumes indépendantes. Elles résistent cependant, elles attestent, malgré tout, qu'il est devenu impossible d'étouffer tout à fait les voix de l'opinion. L'histoire de la Restauration peut s'écrire par ses lois sur la presse et par ses innombrables procès de presse. C'est à cette question de la liberté de la presse que reviennent constamment les débats parlementaires, dont l'élévation contraste avec les réquisitoires passionnés d'un procureur du roi tel que M.de Marchangy, réquisitoires qui sont demeurés les documents les plus singuliers pour montrer comment on transfigurait un article de journal en «écrit séditieux».

L'opposition, malgré tous les obstacles, poursuivait ses campagnes avec courage, avec ingéniosité aussi, en usant d'artifices, comme la Minerve, à laquelle collaborait Benjamin Constant. La publication paraissait à des dates indéterminées et échappait ainsi aux réglementations de la presse. Le journal libéral combattu par le pouvoir, proscrit par lui, renaissait sous des formes diverses. Les difficultés suscitaient des armes nouvelles, dans cette bataille de quinze ans, où le gouvernement n'incriminait pas seulement les actes, mais encore les «tendances». Les brillants plaidoyers des avocats des journalistes traduits devant les tribunaux reprenaient les arguments des articles déférés à la justice. La presse, en dépit de tout, attestait sa puissance, et c'est elle, en 1830, qui devait avoir raison du régime qui, tout en lui ayant été si rude, n'avait pu empêcher les manifestations des talents les plus vigoureux. «Vos lois, avait dit Royer- Collard dans un de ses discours, seront vaines.» Les événements devaient justifier cette prophétie d'un royaliste de la première heure, amené, par l'excès des mesures répressives, à protester contre elles et à exposer ironiquement les conceptions ministérielles en matière de presse: «Plus d'écrivains, plus de journaux, plus d'imprimeurs.» C'est ce qu'avait dit aussi, à la Chambre des députés, Casimir Périer, raillant amèrement le projet du ministère Villèle: «Autant vaudrait proposer un article unique, qui dirait: «L'imprimerie est supprimée en France.» Et Chateaubriand, qui n'était plus le Chateaubriand de 1815, appelait ces lois contre la presse «des lois vandales».

C'est l'honneur du journalisme libéral de la Restauration que d'avoir été inaccessible au découragement, d'avoir sans cesse trouvé des ressources nouvelles de dialectique et d'esprit, de s'être opposé à la manoeuvre gouvernementale qu'une caricature d'alors traduisait ainsi: «En arrière, marche!» Au demeurant, selon le mot de Royer-Collard, tout avait été vain contre la presse: elle n'avait fait que grandir et prendre une force d'action plus considérable. C'est la période où, inspirée seulement par des idées, désintéressée, non industrialisée encore elle représente vraiment la conscience nationale.

Les noms des signataires de la protestation fameuse contre les ordonnances, le 26juillet 1830 doivent être ici rappelés: Thiers, A.Carrel, Mignet Chambolle, Peysse, A.Stopfert, Dubochet, Rolle, Gauja ( National); Évariste Dumoulin, Cauchois-Lemaire, Aunée ( Constitutionnel); Chatelain, L.de Jussieu, Avenel, J.-F.Dupont, Guyet, Moussette, de la Pelouze ( Courrier français). Ch. de Rémusat, Dejean, de Guizard, Pierre Leroux (le Globe) Baude, Busoni, Barbaroux, Haussmann, Dussart, Coste, Senty, Billiard ( Temps); Larréguy, Bert ( Commerce): Léon Billet ( Journal de Paris), Fabre Ader ( Tribune des Départements); Sarrans ( Courrier des électeurs); Bohain, N.Roqueplan ( Figaro); Vaillant (le Sylphe).

Aux débuts de la Restauration, Comte et Dunoyer avaient fondé le Censeur(1); Benjamin Constant, Jay, Tissot, de Jouy, Etienne, rédigeaient la Minerve; Chevalier et Regnaud, la Bibliothèque historique, atteinte par un des premiers procès de presse. Benjamin Constant se retrouvait aussi à la Renommée, avec Pagès, Aignan et de Jary; le Miroir, qui, en 1821, fut défendu par Dupin, avait pour collaborateurs Arnault, de Jouy, Dupaty; le Courrier français, poursuivi pour ses tendances, avait pour principaux inspirateurs Manuel et Kératry.

[(1) Le Censeur devint quotidien en 1819, et à ses rédacteurs s'adjoignirent Augustin Thierry, Say, Dunoyer, Chatelain. ]

Le Journal des Débats, qui connut, lui aussi, des poursuites, malgré le loyalisme monarchique de Bertin aîné, son directeur, évolua de plus en plus avec Salvandy, Saint- Marc Girardin, Sylvestre de Sacy, Béquet ( l'auteur de ce conte célèbre: Le Mouchoir bleu ) vers les idées libérales. Guizot, pendant quelques années, avait, dans les Archives, représenté le parti doctrinaire.

Du côté des royalistes ardents, c'était Briffaut, Sévelinges, Lassalle (la Gazette de France), Michaud, Laurentie, d'Espinouze, Fiévée, Merle (la Quotidienne) de Bonald (le Journal royal); l'exalté Martainville, Nodier, H.de Bonald (le Drapeau blanc). Le Conservateur, s'opposant à la Minerve, avait à sa tête Mathieu de Montmorency, de Vitrolles, de Polignac, Lamennais.

Au Globe débutait un jeune écrivain au nom encore inconnu: il s'appelait Sainte- Beuve.

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BENJAMIN CONSTANT

(1767-1830)

On ne saurait résumer en quelques lignes la vie agitée, pleine de péripéties souvent contradictoires, de Benjamin Constant. «Les sentiments de l'homme sont confus et mélangés,» a-t-il dit dans ce court roman d'Adolphe, chef-d'oeuvre d'analyse, qui est aujourd'hui mieux compris qu'il ne le fut au temps de sa publication. Une âme inquiète apparaît, en effet, une âme tourmentée, exigeante abondante en contrastes, prompte au désabusement, a une âme insaisissable D, écrivait Sainte-Beuve, qui, d'ailleurs, fut sévère et parfois injuste pour Benjamin Constant.

Dans son journal intime, l'homme qui fut voué à la destinée orageuse que l'on sait notait ceci: «Une des singularités de mon existence, c'est d'avoir toujours passé pour insensible et sec, et d'avoir été constamment gouverné par des sentiments indépendants de tous calculs, et même destructifs de tous mes intérêts de position, de gloire et de fortune.»

L'article fameux -- bien qu'on n'en connaisse généralement qu'une phrase -- qu'on va lire, atteste la vérité de cette assertion. Benjamin Constant avait perdu toute illusion sur le libéralisme des Bourbons quand se produisit le retour de l'île d'Elbe. A la veille de l'arrivée de Napoléon à Paris, il écrivit, dans le Journal des Débats, le réquisitoire le plus violent, le plus enflammé, on pourrait dire le plus furieux, contre l'empereur déjà inévitablement maître de la situation. Or, cet article, ce n'était pas son dévouement à Louis XVIII qui le lui inspirait. Il l'avait jeté sur le papier, comme en caractères de feu, pour plaire à MmeRécamier, dont il était éperdument épris, bien qu'il n'eût pu avoir raison de sa froideur.

On en a la preuve par une note d'un de ses carnets: «Débarquement de Bonaparte. MmeRécamier me pousse à me jeter à corps perdu du côté des Bourbons;» et par ce billet adressé à la belle Juliette: «Le monde croulerait que je ne songerais qu'à vous. J'expose ma tête pour une cause que vous aimez. Je brave Bonaparte, qui va revenir... Tout le monde me dit de ne pas l'attendre: je reste pour vous prouver, au moins, qu'il y; 1 en moi quelque chose de courageux et de bon.»

On connaît la suite ironique donnée à cette véhémente déclaration de principes. Quelques jours plus tard, Napoléon faisait demander Benjamin Constant, le séduisait, le nommait conseiller d'Etat, et, le transformant en un des défenseurs de l'Empire, le chargeait de rédiger un projet de constitution.

A la seconde Restauration, -- et c'est là la période vraiment brillante de sa carrière politique, ­­ Benjamin Constant, devenu le chef de l'opposition, ne cessa à la tribune ou par la plume, de revendiquer les libertés supprimées, celle de la presse notamment.

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LE RETOUR DE L'ILE D'ELBE

Les proclamations de Buonaparte ne sont point celles d'un prince qui se croit des droits au trône; elles ne sont pas même celles d'un factieux qui s'efforce de tenter le peuple par l'appât de la liberté; ce sont les proclamations d'un chef armé qui fait briller son sabre pour exciter l'avidité de ses satellites, et les lancer sur les citoyens comme sur une proie.

C'est Attila, c'est Gengis-Kan, plus terrible et plus odieux, parce que les ressources de la civilisation sont à son usage; on voit qu'il les prépare pour régulariser ce massacre et pour administrer le pillage; il ne déguise pas ses projets; il nous méprise trop pour daigner nous séduire.

Et quel peuple, en effet, serait plus digne que nous d'être méprisé, si nous tendions nos bras à ces fers? Après avoir été la terreur de l'Europe, nous en deviendrions la risée; nous reprendrions un maître que nous avons nous-mêmes couvert d'opprobres. Il y a un an, nous pouvions nous dire entraînés par l'enthousiasme ou trompés par la ruse. Aujourd'hui, nous avons proclamé que nos yeux étaient ouverts, que nous détestions le joug de cet homme. C'est contre notre voeu connu, déclaré, répété mille fois, que nous reprendrions ce joug effroyable; nous nous reconnaîtrions nous-mêmes pour une nation d'esclaves; notre esclavage n'aurait plus d'excuse, notre abjection plus de bornes.

Et, du sein de cette abjection profonde, qu'oserions-nous dire à ce roi que nous aurions pu ne pas rappeler: car les puissances voulaient respecter l'indépendance du voeu national; à ce roi que nous avons attiré par des résolutions spontanées sur la terre où déjà sa famille avait tant souffert? Lui dirions-nous: «Vous aviez cru aux Français; nous vous avons entouré d'hommages, et rassuré par nos serments. Vous avez quitté votre asile, vous êtes venu au milieu de nous, seul et désarmé. Tant que nul danger n'existait, tant que vous disposiez des faveurs et de la puissance, un peuple immense vous a étourdi par des acclamations bruyantes. Vous n'avez pas abusé de son enthousiasme. Si vos ministres ont commis beaucoup de fautes, vous avez été noble, bon, sensible. Une année de votre règne n'a pas fait répandre autant de larmes qu'un seul jour du règne de Buonaparte. Mais il reparaît sur l'extrémité de notre territoire, il reparaît, cet homme teint de notre sang, et poursuivi naguère par nos malédictions unanimes. Il se montre, il menace, et ni les serments ne nous retiennent, ni vos vertus ne nous imposent, ni votre confiance ne nous attendrit, ni la vieillesse ne nous frappe de respect. Vous avez cru trouver une nation, vous n'avez trouvé qu'un troupeau d'esclaves parjures.»

Non, tel ne sera pas notre langage. Tel ne sera du moins pas le mien. Je le dis aujourd'hui sans crainte d'être méconnu: j'ai voulu la liberté sous diverses formes; j'ai vu qu'elle était possible sous la monarchie; j'ai vu le roi se rallier à la nation; je n'irai pas, misérable transfuge, me traîner d'un pouvoir à l'autre, couvrir d'infamie par le sophisme, et balbutier des mots profanés pour racheter une vie honteuse. Mais ce n'est point le sort qui nous attend. Ces guerriers qui, durant vingt-cinq années, ont couvert la France d'une immense gloire, ne seront pas les instruments de la honte nationale. Ils ne vendront pas leur patrie qui les a admirés et qui les chérit. Trompés un instant, ils reviendront aux drapeaux français. Affligés de quelques erreurs dont ils furent victimes, ils voient ces erreurs réparées. Ils ont pour guides leurs anciens chefs, leurs frères d'armes, ceux qui les conduisirent si souvent à la victoire, ceux qui, connaissant leurs services, aideront le monarque à les récompenser. L'égarement d'un jour doit être oublié. Ils ont peut-être ignoré leurs propres fautes. La nation les ignorera comme eux, pour se rappeler leur valeur admirable et leur immortelle renommée.

Journal des Débats, 19 mars 1815.)

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J.- T.Merle (1785-1852)

Merle, qui fut un auteur dramatique abondant, qui fut directeur de théâtre, demeura toute sa vie journaliste, fidèle à ses opinions légitimistes. En dehors de ses articles politiques, il rédigea successivement le feuilleton de la Gazette de France, de la Quotidienne, de l'Union. On sait qu'il avait épousé la grande et passionnée comédienne Marie Dorval. Très honnête homme, il prit le parti d'être un mari philosophe.

Si on le cite dans ce recueil c'est à propos de sa collaboration au Nain jaune, publication accompagnée d'estampes satiriques, qui joua son rôle pendant la première Restauration. Fondée par Cauchois-Lemaire, rédigée par des écrivains qui venaient de différents partis, comme Etienne et de Jouy, elle représentait un royalisme libéral et plaisantait, selon un mot qu'elle créa et qui est resté, les «chevaliers de l'Éteignoir».

Au retour de l'île d'Elbe, les éléments bonapartistes du Nain jaune l'emportèrent. Le numéro du 25mars 1815 débutait par cette déclaration: «Cruellement mutilés par la censure, quotidiennement dénoncés par les journaux antifrançais, nous avons été quelque temps obligés de céder à la force des circonstances: ce temps d'une tyrannie passagère n'est plus» Et le Nain jaune saluait le gouvernement «qui venait d'être rendu d'une manière si inespérée et si miraculeuse».

Merle avait continué à s'occuper des théâtres. L'article ci-dessous, à la fin de juin1815, a un intérêt historique, par l'évocation de la situation morale, et par là cet intérêt dépasse celui d'un simple feuilleton.

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PARIS A LA FIN DE JUIN1815

Quoique les spectacles soient un besoin pour les Français, et plus particulièrement pour les Parisiens, il est cependant des circonstances qui neutralisent leur attrait naturel. Il ne faut rien moins que la présence des armées ennemies aux portes de la capitale pour attirer notre attention sur le moment possible et peut être prochain d'une invasion. Les soporifiques malheurs d'Almazan et d'Ormosa, les facétieuses espiègleries de Crispin les romanesques amours de Félicie, sont d'un bien faible intérêt auprès des grandes pensées qui occupent en ce moment six cent mille têtes dans Paris; aussi le plus mauvais journal jouit de plus de faveur que la meilleure pièce, et le Patriote de 89 lutte même avec avantage contre une affiche de spectacle. Il n'est pas un opéra de Quinault qui puisse faire oublier les fortifications de Montmartre, et pas une comédie de Molière qui soit digne de soutenir la comparaison avec une séance de la Chambre des représentants. Il faut convenir que les scènes qui nous environnent sont assez dramatiques pour nous faire oublier que depuis plusieurs jours tous les théâtres de la capitale sont fermés; elles occupent assez notre curiosité pour ne pas lui permettre de regretter Talma, Monrose, Brunet et la Pie de Palaiseau; et les événements qui se passent sous nos yeux offrent une réunion variée de tous les genres de comique et de toutes les nuances de pathétique; le burlesque se trouve à côté du sérieux, le gai à côté du larmoyant, et le plaisant tout à côté de l'atrocité. Depuis huit jours Paris présente l'aspect le plus singulier. Environné de troupes ennemies, livré presque à ses seules ressources, réunissant dans son enceinte les seuls défenseurs sur lesquels il puisse compter, il voit les destinées de la France confiées aux débris de la plus brave armée du monde. Les vainqueurs de Vienne, de Berlin, de Rome, de Madrid, de Moscow, défendent aujourd'hui les murs de la capitale de la France, et ces Léonidas français vont, par leur dévouement, préparer peut-être les immenses résultats d'une nouvelle Salamine. Voilà un sujet digne de Melpomène, et jamais la Muse tragique ne nous arracha des larmes pour de plus grands intérêts.

Jamais Iphigénie, en Aulide immolée, N'a coûté tant de pleurs à la Grèce assemblée.

Jamais les destinées de Troie et l'acharnement des Grecs ne pourront être comparés à notre moderne Illiade, où les Hector ne nous manqueront pas, et où l'on trouve chez les ennemis au moins autant d'Ulysse que d'Achille.

Auprès de cette grande et belle épopée vient se placer la ridicule anecdote de M.Merlin. (1) Jamais les annales burlesques des Variétés n'ont offert une mystification plus comique: quelle est la pièce du théâtre de Brunet, sans en excepter même Je fais mes farces, qui puisse être comparée à l'aventure nocturne de M.Merlin?

[(1) Allusion à une aventure, qui semble avoir défrayé les conversations parisiennes, de Merlin de Douai, qui, pendant les Cent Jours était redevenu procureur général à la Cour de cassation et faisait partie de la Chambre des représentants.]

Les sages précautions de la portière de M.Merlin, le sang-froid héroïque de MmeMerlin, l'indécision grotesque du représentant et l'audace du cocher de fiacre, sont des caractères dignes de la majesté de Dumollet et de Cadet-Roussel; et puisque le récit des événements de cette nuit fameuse a déridé le front soucieux de nos représentants, et réjoui pendant deux heures cette auguste assemblée, je suis porté à croire qu'elle pourrait fournir une fort bonne parade au théâtre des Variétés.

Laissant de côté M.Merlin et sa portière, l'attention se porte sur un tableau d'un autre genre d'intérêt; les effets forcés du mélodrame n'ont jamais excité la pitié qu'on éprouve en voyant la population entière des campagnes venant chercher dans le sein d'une ville assiégée un asile contre la fureur des ennemis; le paisible laboureur enlevant à la rapacité du soldat les tristes débris de sa modeste fortune, et réunissant sur la charrette de la ferme sa famille, ses meubles, ses outils aratoires, quelques boites de foin pour la nourriture du cheval qui lui reste, et quelques poignées d'herbage pour la vache nourricière de la famille; les yeux en pleurs, ces malheureux villageois traversent Paris avec inquiétude, sans savoir s'ils retrouveront encore la chaumière qu'ils ont abandonnée. A côté de ce tableau de douleurs, l'insouciance des Parisiens contraste de la manière la plus choquante. Depuis l'optimisme de Collin, on n'a rien vu de plus original que le caractère des bourgeois: environnés des apprêts de la guerre, entourés d'appareils de mort et de dévastation, ayant sous les yeux, depuis huit jours, le spectacle effrayant des blessés qui traversent continuellement les boulevards, les impassibles habitants de Paris se livrent sans crainte à leurs distractions habituelles; les promenades sont encombrées, les lieux publics plus fréquentés que de coutume; la musique des orgues et des vielles se mêle au bruit du canon qui gronde dans la campagne. On court lire en même temps un bulletin de l'armée et l'affiche de Tivoli; l'ascension du cerf Azor occupe beaucoup plus que l'arrivée de l'avant-garde russe; et les fortifications de Montmartre et de Saint-Chaumont sont l'objet d'une promenade comme les Tuileries et le Jardin Turc. Les femmes les plus élégantes se montrent à Coblentz et chez Tortoni; et les mouvements de troupes et d'artillerie qui traversent Paris, pendant toute la journée, ne peuvent pas même faire prévoir aux Parisiens qu'il peut arriver tel événement qui terminerait de la manière la plus terrible cette effrayante situation.

( Le Nain jaune, juin1815.)

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LA SECONDE RESTAURATION

VICTOR HUGO

(1802-1885)

Pendant cette période de la Restauration, on ne saurait oublier Victor Hugo, journaliste. En décembre1819 parut le premier numéro du Conservateur littéraire, revue bimensuelle, fondée par Abel Hugo; il avait vingt et un ans. Victor Hugo, qui prit la part la plus active à cette publication, en avait dix-sept.

Chateaubriand fut, en quelque sorte, le parrain du Conservateur littéraire, en lui souhaitant la bienvenue: «Lorsque le culte qu'on voue aux Lettres est pur, elles se montrent généreuses, car alors c'est dans leur sein que se forment les grands talents et que se préparent les grands caractères.»

L'activité de Victor Hugo se manifesta de toutes les façons dans le Conservateur, de1819 à1821. Il en soutenait tout le poids, passant de la critique littéraire et de la critique dramatique à des articles semi-politiques, à des portraits, à des études historiques, à des variétés. Outre nombre de poèmes, Victor Hugo publia là Bug- Jargal.

Il n'est pas peu curieux de trouver dans les feuilletons dramatiques de Victor Hugo, adolescent encore, une appréciation des plus gracieuses d'un vaudeville de Scribe, la Somnanbule, représenté le 6décembre 1819. «Nous n'analyserons pas le vaudeville nouveau: l'ennui qu'inspire une analyse est presque toujours en raison directe des plaisirs que cause un ouvrage, et dans ce cas, nous risquons d'être mortellement ennuyeux. La Somnambule est un petit chef-d'oeuvre où nous aurions honte de relever quelques invraisemblances. Ces défauts sont si légers que nous ne savons si les auteurs doivent chercher à les effacer: souvent, quand le tissu est délicat, en voulant enlever une tache, on le déchire. Depuis longtemps, aucun théâtre n'avait vu (les genres mis à part) un succès aussi éclatant et, ce qui est plus encore, aussi mérité.»

Au Conservateur/littéraire collaborèrent Saint-Valry Trébuchet, Gaspard de Pons, A.Soumet, Alfred de Vigny. En 1821, le Conservateur se réunit aux Annales de la littérature et des arts, rédigé par Ch. Nodier, A.Guiraud, Vanderbourg, Brifaut, Meunechet, etc.

La page que l'on va lire est une sorte de bilan littéraire de la première moitié de l'année 1820. Victor Hugo n'a déjà plus les indulgences qu'il a eues pour le vaudeville.

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UN BILAN

L'année littéraire s'annonce médiocrement. Aucun livre important, Aucune parole forte; rien qui enseigne, rien qui émeuve. Il serait temps, cependant, que quelqu'un sortît de la foule et dît: «Me voilà!» Il serait temps que parût un livre ou une doctrine, un Homère ou un Aristote. Les oisifs pourraient du moins se disputer: cela les dérouillerait.

Mais que faire de la littérature de 1820, encore plus plate que celle de 1810, et plus impardonnable, puisqu'il n'y a plus de Napoléon pour résorber tous les génies et en faire des généraux? Qui sait? Ney, Murat et Davout auraient peut-être été de grands poètes. Ils se battaient comme on voudrait écrire.

Pauvre temps que le nôtre! Force vers point de poésie; force vaudevilles, point de théâtre. Talma, voilà tout.

J'aimerais mieux Molière.

On nous promet le Monastère, nouveau roman de Walter Scott. Tant mieux, qu'il se hâte, car tous nos faiseurs semblent possédés de la rage des mauvais romans. J'en ai là une pile que je n'ouvrirai jamais, car je ne serais pas sur d'y trouver seulement ce que le chien dont parle Rabelais demandait en rongeant son os: «Rien qu'ung peu de mouëlle.»

L'année littéraire est médiocre; l'année politique est lugubre: M.le duc de Berry poignardé à l'Opéra, des révolutions partout.

Une grande querelle politique vient de s'émouvoir ces jours-ci, à propos de M.Decazes. M.Donnadieu contre M.Decazes; M.d'Argoult contre M.Donnadieu; M.Clausel de Coussergues contre M.d'Argoult.

M.Decazes s'en mêlera-t-il enfin lui-même? Toutes ces batailles nous rappellent les anciens temps où de preux chevaliers allaient provoquer dans son fort quelque géant félon. Au bruit du cor, un nain paraissait.

Nous avons déjà vu plusieurs nains apparaître. Nous n'attendons plus que le géant.

Le fait politique de l'année 1820, c'est l'assassinat de M.le duc de Berry; le fait littéraire, c'est je ne sais quel vaudeville. Il y a trop de disproportion. Quand donc ce siècle aura-t- il une littérature au niveau de son mouvement social, des poètes aussi grands que les événements?

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Ce poète génial, il allait venir. C'était Victor Hugo lui même. Il est piquant de le voir demander par celui qui allait emplir un siècle de son nom.

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PAUL-LOUIS COURIER

(1772-1825)

Paul-Louis Courier, soldat jusqu'en 1809 et le plus lettré des commandants d'artillerie, helléniste fervent, traducteur de Daphnis et Chloé, se trouva amené par l'indépendance même de son humeur, à se transformer en polémiste sous la Restauration. Sa «Pétition aux deux Chambres», en 1816, eut un extrême retentissement. En 1821, il était condamné à deux mois de prison pour le «Simple discours» où il s'élevait contre la souscription proposée par le ministre de l'intérieur pour faire don du château de Chambord au duc de Bordeaux. La «Pétition pour les villageois qu'on empêche de danser» (1822) est l'un des morceaux qui sont restés les plus célèbres du «vigneron de la Chavonnière», comme s'appelait Paul-Louis Courier. Cette mordante ironie dans le style qui a le plus de verdeur, se retrouve dans les Lettres qu'il envoyait au journal le Censeur, comme dans celle que l'on va lire, où il raillait les efforts du gouvernement contre la presse.

L'assassinat de Paul-Louis, dans la forêt de Larçay par un garde, Louis Frémont, crime où la participation indirecte de MmeCourier, arrêtée un moment pendant l'instruction du second procès, est restée énigmatique, a fait l'objet d'une étude récente d'un magistrat, M.Louis André. MmeCourier est morte à Genève, remariée, en 1842.

Un monument a été élevé à Véretz, en 1876, à la mémoire de Paul-Louis Courier. Un des accusés du second procès, Pierre Dubois, octogénaire alors, vivait encore.

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LA PEUR DE LA PRESSE

C'est l'imprimerie qui met le monde à mal. C'est la lettre moulée qui fait qu'on assassine depuis la création, et Caïn lisait les journaux dans le paradis terrestre. Il n'en faut point douter; les ministres le disent; ces ministres ne mentent pas, à la tribune surtout.

Que maudit soit l'auteur de cette damnable invention, et, avec lui, ceux qui en ont perpétué l'usage, ou qui jamais apprirent aux hommes à se communiquer leurs pensées! Pour telles gens l'enfer n'a point de chaudières assez bouillantes. Mais remarquez le progrès toujours croissant de la perversité! Dans l'état de nature célébré par Jean- Jacques avec tant de raison, l'homme, exempt de tout vice et de toute corruption des temps où nous vivons, ne parlait point, mais criait, murmurait ou grognait, selon ses affections du moment. Il y avait plaisir alors à gouverner. Point de pamphlets, point de journaux, point de réclamations sur l'impôt. Heureux âge qui dura trop peu!

Bientôt des philosophes, suscités par Satan pour le renversement d'un si bel ordre de choses, avec certains mouvements de la langue et des lèvres articulèrent des sons, prononcèrent des syllabes. Où étais-tu, Séguier! Si l'on eût réprimé, dès le commencement, ces coupables excès de l'esprit anarchique et mis au secret le premier qui s'avisa de dire ba be bi bo bu, le monde était sauvé; l'autel sur le trône, ou le trône sur l'autel, avec le tabernacle, affermis pour jamais; en aucun temps, il n'y eût eu de révolutions. Les pensions, les traitements, augmenteraient chaque année. La religion, les moeurs. ah! que tout irait bien! Nymphes de l'Opéra, vous auriez part encore à la mense abbatiale et au revenu des pauvres. Mais fait-on jamais rien à temps! Faute de mesures préventives, il arriva que les hommes parlèrent, et tout aussitôt commencèrent à médire de l'autorité, qui ne le trouva pas bon, se prétendit outragée, avilie, fit des lois contre les abus de la parole; la liberté de la parole fut suspendue pour trois mille ans, et, en vertu de cette ordonnance tout esclave qui ouvrait la bouche pour crier sous les coups ou demander du pain était crucifié, empalé, étranglé, au grand contentement de tous les honnêtes gens. Les choses n'allèrent point mal ainsi, et le gouvernement était considéré.

Mais quand un Phénicien (ce fut, je m'imagine, quelque manufacturier, sans titre, sans naissance) eut enseigné aux hommes à peindre la parole et fixer par des traits cette voix fugitive, alors commencèrent les inquiétudes vagues de ceux qui se lassaient de travailler pour autrui, et en même temps le dévouement monarchique de ceux qui voulaient à toute force qu'on travaillât pour eux. Les premiers mots tracés furent liberté, loi, droit, équité, raison; et, dès lors, on vit bien que cet art ingénieux tendait directement à rogner les pensions et les appointements. De cette époque datent les soucis des gens en place, des courtisans.

Ce fut bien pis quand l'homme de Mayence (aussi peu noble, je crois, que celui de Sidon) à son tour eut imaginé de serrer entre deux ais la feuille qu'un autre fit de chiffons réduits en pâte: tant le démon est habile à tirer parti de tout pour la perte des âmes! L'Allemand, par ce moyen, multipliant ces traits de figures tracées qu'avait inventés le Phénicien, multiplia d'autant les mots que fait la pensée. O terrible influence de cette race qui ne sert ni Dieu, ni le roi, adonnée aux sciences mondaines, aux viles professions mécaniques; engeance pernicieuse, que ne serait-elle pas si on la laissait faire, abandonnée sans frein à ce fatal esprit de connaître, d'inventer et de perfectionner! Un ouvrier, un misérable ignoré dans un atelier, de quelques guenilles fait une colle, et de cette colle du papier qu'un autre rêve de gauffrer avec un peu de noir; et voilà le monde bouleversé, les vieilles monarchies ébranlées, les canonicats en péril. Diabolique industrie! Rage de travailler, au lieu de chômer les saints et de faire pénitence! Il n'y a de bons que les momies, comme dit M.de Coussergues, la noblesse présentée, et messieurs les laquais. Tout le reste est perverti, tout le reste raisonne, ou bientôt raisonnera. Les petits enfants savent que deux et deux font quatre. O tempora, o mores! O Monsieur Clauzel de Coussergues, ô Marcassus de Marcellus. (1)

[(1) M.de Marcellus, député de la Gironde, un des membres les plus fougueux de la droite. C'est lui qui disait que la liberté de la presse était «le plus grand fléau qui pût atteindre un peuple».]

Tant il y a qu'il n'y a plus qu'un moyen de gouverner, surtout depuis qu'un autre émissaire de l'enfer a trouvé cette autre invention de distribuer chaque matin à vingt ou trente mille abonnés une feuille où se lit tout ce que le monde dit et pense, et les projets des gouvernants, et les craintes des gouvernés. Si cet abus continuait, que pourrait entreprendre la cour qui ne fût contrôlé d'avance, examiné, jugé, critiqué, apprécié? Le public se mêlerait de tout, voudrait fourrer dans tout son petit intérêt, compterait avec la trésorerie, surveillerait la haute police et se moquerait de la diplomatie. La nation, enfin, ferait marcher le gouvernement comme un cocher qu'on paye et qui doit nous mener, non où il veut, ni comme il veut, mais où nous prétendons aller, et sur le chemin qui nous convient: chose horrible à penser, contraire au droit divin et aux capitulaires.

Mais comme si c'était peu de toutes ces machinations contre les bonnes moeurs, la grande propriété et les privilégiés des hautes classes,, voici bien autre chose. On mande de Berlin que le docteur Kirkaufen, fameux mathématicien, a, depuis peu, imaginé de nouveaux caractères, une nouvelle presse, maniable, légère, mobile, portative, à mettre dans la poche, expéditive surtout et dont l'usage est tel qu'on écrit comme on parle, aussi vite, aisément: c'est une tachitype. On peut, dans un salon, sans que personne s'en doute, imprimer tout ce qui se dit et, sur le lieu même, tirer à mille exemplaires toute la conversation, à mesure que les acteurs parlent. La plume, de cette façon, ne servira presque plus, va devenir inutile; une femme, dans son ménage, au lieu d'écrire le compte de son linge à laver ou le journal de sa dépense, l'imprimera, dit-on, pour avoir plus tôt fait. Je vous laisse à penser quel déluge va nous inonder et ce que pourra la censure contre un tel débordement. Mais on ajoute, et c'est le pis pour quiconque pense bien ou touche un traitement, que la combinaison de ces nouveaux caractères est si simple, si claire, si facile à concevoir, que l'homme le plus grossier apprend en une leçon à lire et à écrire. Le docteur en a fait publiquement l'expérience avec un succès effrayant, et un paysan qui, la veille, savait à peine compter sur ses doigts, après une instruction de huit à dix minutes, a composé et distribué aux assistants un petit discours fort bien tourné commençant par ces mots: la loi doit gouverner. Où en sommes- nous, grand Dieu! Qu'allons-nous devenir! Heureusement, l'autorité avertie a pris des mesures pour la sûreté de l'État; les ordres sont donnés, toute la police est à la poursuite du docteur, et l'on attend, à chaque moment, la nouvelle de son arrestation. La chose n'est pas de peu d'importance: une pareille invention, dans le siècle où nous sommes venant à se répandre, c'en serait fait de toutes les bases de l'ordre social; il n'y aurait plus rien de caché pour le public. Adieu les ressorts de la politique: intrigues, complots, notes secrètes, plus d'hypocrisie qui ne fût bientôt démasquée, d'imposture qui ne fût démentie. Comment gouverner après cela!

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ÉTIENNE

(1777-1845)

Étienne, sauf un petit froncement de sourcils du maître à l'occasion de quelques vers d'une de ses pièces, avait bénéficié du régime impérial. -- «Il faut placer ce jeune homme près de nous,» avait dit Napoléon, au camp de Boulogne, souriant de louanges adroites dans les couplets d'un à-propos. Secrétaire de Maret, employé dans des missions de surveillance, Etienne accepta plus tard les fonctions qui relevaient du ministère de la police générale. Il censurait le théâtre et la presse, et l'on sait combien cette censure était ombrageuse. Quand, par une mesure arbitraire, l'empereur confisqua la propriété du Journal des Débats, devenu le Journal de l'Empire, Etienne en fut nommé le rédacteur en chef. La docilité de cet homme de lettres à prendre part à la direction de l'«esprit public» c'est-à-dire à étouffer toute velléité d'indépendance, lui valut de multiples faveurs. La Restauration lui apparut surtout le gouvernement qui l'en privait, et l'ancien censeur, un moment menacé de proscription, rayé de la liste des membres de l'Académie française, se jeta dans les rangs de l'opposition. Persécuté, il trouvait abominables les persécutions. Il oubliait avec quelque désinvolture le rôle qu'il avait joué en d'autres temps: «Quelle raison a pu déterminer la censure? écrivait-il en 1821, à propos d'une pièce de lui, pour laquelle il avait des démêlés avec l'autorité: aucune. La censure n'a pas besoin de raison. Elle commande; il faut obéir.» Quel dommage, a dit justement M.Camille Le Senne dans une étude sur Étienne, que l'Étienne du bureau de l'Esprit public ne se soit pas dit à lui-même ces choses-là quand il était le fondé de pouvoirs du duc de Rovigo? -- Quoi qu'il en soit, Etienne devint un des écrivains libéraux les plus marquants de l'époque de la Restauration. Un mot malicieux de MmeDesbordes-Valmore rappelle comment il passait «pour un grand citoyen». Ses Lettres de Paris dans la Minerve défendaient avec vigueur la cause de la liberté. Elles ne peuvent plus avoir qu'un intérêt d'époque en montrant avec quelle adresse il avait su prendre une nouvelle attitude, dont l'opinion devait lui savoir gré. En 1840, il était appelé à la Chambre des Pairs.

Il présenta ce cas singulier d'être réélu à l'Académie après en avoir été exclu par l'ordonnance de 1816. Il eut pour successeur, en 1846, dans le fauteuil qu'il occupait, Alfred de Vigny, assez embarrassé pour prononcer son éloge. On ne peut guère se souvenir utilement, aujourd'hui, que de quelques pages de critique, où Etienne montre du goût et de l'esprit.

On a élevé, en 1913, à Chamouilley, son pays natal, un monument à la mémoire d'Étienne.

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LE RESPECT DE LA CHARTE

Je m'exprime avec chaleur, peut-être, mais c'est le sentiment profond d'un Français vivement ému des maux de son pays. Je n'ai aucune animosité, aucune espèce de prévention; il y a plus, je connais j'apprécie la position difficile des hommes qui tiennent le timon des affaires, mais, autant une censure indiscrète et un vain désir de fronder me sembleraient peu généreux, autant une timide réserve et une lâche condescendance deviendraient impardonnables. Il ne s'agit point ici d'abstractions: jamais de plus positifs intérêts n'agitèrent les esprits. Ce sont nos droits les plus chers, nos libertés les plus précieuses, c'est notre bonheur, notre repos, notre indépendance qui sont menacés; et c'est aujourd'hui surtout que l'homme dont le coeur palpite encore au nom de liberté et de patrie est appelé à dire hautement sa pensée, en vertu de la prérogative que lui assure cette charte, monument de la sagesse de son roi. Elle semblait à jamais sauvée au 5septembre. Avec la charte, le ministère bravait toutes les factions, imposait silence à toutes les haines. Il était à la fois royal et national, et il fit la faute capitale de ne pas rester dans cette redoutable enceinte. Au lieu de s'y enfermer comme dans un fort où il était invincible, il se jette dans les lois d'exception, périlleux défilé où il reçoit le feu des partis contraires. Tel est son aveuglement qu'il prend la position où son ennemi venait d'être vaincu. Il avait triomphé de l'arbitraire par la charte; on l'attaque par la charte sur le terrain de l'arbitraire, et la France, croyant que ce sont les hommes et non les principes qui triomphent, regarde avec douleur une lutte qui lui devient étrangère et où on ne semble combattre au nom de la liberté que pour s'arracher le pouvoir.

Les ministres parlent du maintien de la charte. Ils jurent de la respecter, et ils lui ôtent ses deux principaux soutiens, la liberté individuelle et la liberté de la presse.

... Nous vivons dans de bien étranges circonstances. On accuse ceux qui sollicitent des institutions conservatrices de vouloir perpétuer les révolutions, et on regarde comme les âmes de la monarchie des insensés que n'épouvante pas le fleuve de sang qui sépare le nouveau régime de l'ancien. Les constitutionnels, c'est-à-dire tout ce qui représente l'agriculture, le commerce et l'industrie, demandent à grands cris la stabilité sans laquelle il n'est point de repos; ils demandent que la charte soit appuyée sur des lois qui la fortifient et sur des hommes qui la soutiennent, qui ne veulent fléchir ni sur le sceptre d'une aristocratie factieuse, ni sous le joug d'une démocratie turbulente; ils tiennent à la liberté, conquête chère et douloureuse, et la charte la leur donne telle qu'ils la voulurent. Les ministres doivent donc à la France d'en conserver le dépôt sacré, de la garantir de tous les ravages du temps et de toutes les chances du pouvoir. Ils la doivent au roi, qui, dans une mémorable séance, l'a appelée son plus beau titre à l'estime de la postérité. La postérité! Que les hommes de son choix entendent! La charte de Louis XVIII ne doit pas être le testament de Louis XIV.

( La Minerve, 13juillet 1818.)

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MARTAINVILLE

(1777-1830)

Dans la curieuse physionomie de Martainville (1), on ne peut considérer ici que le journaliste du Drapeau blanc, cet enragé de la cause royaliste, faisant feu, par tous les sabords de son journal, contre tous les partisans du régime constitutionnel, contre ceux- là mêmes qui, fougueux monarchistes, ne l'étaient pas encore à son gré, gourmandant parfois Louis XVIII lui-même, qu'il trouvait encore trop libéral.

[(1) Martainville est l'auteur d'une féerie célèbre, le Pied de mouton. Voir, sur la vie orageuse de l'homme de théâtre et du polémiste, la Féerie, par Paul Ginisty (Paris, 1911, Louis-Michaud), d'après des documents inédits.]

Il fut une sorte de condottiere de la presse, dont Jules Janin, restant sensible à quelque saillie imprévue au milieu d'un déchaînement d'injures a tracé ce portrait: «Il écrivait vite et il était violent; il était violent aux ministres, aux chefs de l'opposition, violent aux serviteurs qui n'étaient pas de son parti, violent à tous. Il était revêche, insolent à outrance, taquin, piquant, hâbleur. Ces sortes d'écrivains tiennent beaucoup du paillasse des carrefours et du bandit de grand chemin.» Il lui rendait toutefois cette justice: «Au moins, il outrageait en face et les armes à la main.» Martainville, en effet (et c'est pourquoi en ce rôle de journaliste forcené il n'est pas tout à fait odieux), était amené à ne refuser aucune responsabilité, bien qu'il fût devenu, avec la quarantième année, à peu près difforme. Il était brave et ne craignait ni les procès ni les duels. Il mourut, fort inopportunément pour sa mémoire, au lendemain de la révolution de 1830, et il avait suscité trop de haines, ce vaudevilliste devenu pamphlétaire, gênant souvent même pour ses amis, pour n'être pas fort malmené. Il ne semble pas, tout au moins, que les reproches de vénalité soient bien justifiés. Peut-être est-ce une particularité peu banale chez cet aventurier de la presse qu'il ne fut pas à vendre. Son indépendance était en somme sa raison d'être. Dénonçant, tempêtant, écumant, il arrivait parfois à une sorte d'éloquence dans ce déversement d'invectives qui constituait sa manière. Après l'assassinat du duc de Berry il fut pris, dans le Drapeau blanc, d'une manière de crise épileptique. Ce fut lui qui accusa le ministre Decazes de complicité avec Louvel, «pour n'avoir pas su comprimer les doctrines pernicieuses qui sapaient à la fois tous les trônes et toutes les autorités». -- Martainville est enterré an cimetière de Neuilly; il avait composé lui-même son épitaphe en quatre vers latins dont voici la traduction: «Chose incroyable! Je dors enfin, moi qui ai passé sans sommeil tant de jours et de nuits. Adieu, vie!»

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L'ASSASSINAT DU DUC DE BERRY

Hélas! Lorsque, pénétré d'une horreur vive et profonde en voyant le régicide trouver des protecteurs, des avocats, des auxiliaires jusque dans la chambre des députés; lorsque, agité d'alarmes prophétiques, je m'écriais: «Entre ces principes, ces discours et l'attentat de Ravaillac, il n'y a que la distance de l'occasion,» je ne croyais pas moi-même que la distance serait sitôt franchie, que les leçons des professeurs d'assassinat fructifieraient aussi vite, et que déjà un autre Ravaillac: déguisait son poignard. Félicitez-vous, dignes patrons des assassins de Louis XVI! Vous avez réveillé chez quelques atroces séides la soit du sang bourbonien! Félicitez-vous! Ce sang vient de couler encore, et la tombe s'est ouverte pour le neveu du roi martyr.

Qui a corrompu le coeur, exalté la tête et dirigé le bras du meurtrier? C'est vous, écrivains factieux, qui depuis si longtemps prêchez la révolte et le sacrilège; qui encouragez le crime, en le justifiant qui avez choisi pour vos héros, et qui proposez pour modèles à vos adeptes tous les hommes qui ont signalé par de grands forfaits leur fureur révolutionnaire, et par d'horribles perfidies leur haine contre la royauté légitime! Ce sont vos principes que l'assassin a mis en action.

C'est vous, députés indignes et parjures, qui, profanant le nom du roi dans un serment que votre coeur prêtait à l'anarchie ou à l'usurpation, avez osé défendre le prêtre assassin que vous appelez un principe, et proclamer que voter la mort de son Roi, n'était qu'exprimer une opinion! Le meurtrier du Prince sur qui reposaient tant d'augustes et précieuses espérances a exprimé aussi une opinion; et vous devez à sa justification le secours de votre éloquence, puisque c'est d'après vos principes qu'il s'est conduit.

Mais, que dis-je? Non, ce n'est ni parmi vous ni parmi les écrivains qui soutiennent et propagent vos doctrines qu'il faut chercher les plus grands coupables... Révolutionnaires par système, tueurs de Rois par principe, vous avez fait votre métier!

Les brigands qui ont une fois foulé aux pieds toutes les lois divines et humaines ont raison de profiter de la tolérance que leur accordent les dépositaires du pouvoir et de la force destinée à les réprimer et à les punir.

Le premier coupable, c'est l'homme funeste qui depuis quatre ans n'a employé l'autorité et la confiance que le Roi lui avait remises pour consolider la monarchie qu'à miner tous les fondements du trône, qu'à frapper tous les amis éprouvés de la légitimité; qui n'a eu des récompenses que pour la félonie et le crime, et des persécutions que pour l'honneur et la fidélité; qui a réchauffé, nourri, caressé, déchaîné le tigre révolutionnaire; qui a encouragé, soudoyé tous les distributeurs publics de poison. Oui, je vous nomme et je vous accuse, et la France et l'Europe entière joignent à ma voix leur cri accusateur. Oui, monsieur Decazes, c'est vous qui avez tué le duc de Berry.

Votre main n'a pas porté le coup sanglant; mais vous avez vu le fer se forger, s'aiguiser en poignard se lever, et vous n'avez rien fait pour prévenir le crime. De toute part, la fidélité, justement alarmée, vous criait: «Les factieux conspirent, ils préparent leurs armes, ils vont frapper! » Vous avez été sourd. Enfin, vous avez vu la révolte lever sa tête audacieuse dans un royaume voisin gouverné aussi par un Bourbon; vous avez cru un instant que le Roi d'Espagne avait perdu le trône et la vie, et vous n'avez songé à préserver ni le trône ni la vie des Bourbons de France. Quand Kotzebuë, courageux défenseur des principes d'ordre et de religion, périt en Allemagne sous le poignard d'un disciple fanatique de la philosophie moderne, un grand écrivain, un illustre pair français, dont le nom seul rappelle tout ce que le talent a de plus brillant et la vertu de plus noble, traça ces mots mémorables: Il n'y a qu'un pas du coeur d'un royaliste au coeur d'un Roi, et un sourire dédaigneux vint errer sur vos lèvres,

Souriez donc maintenant; le pas est fait. C'est un Roi, c'est plus qu'un Roi que le poignard a frappé dans le duc de Berry. C'est une race tout entière qui succombe sous le coup qui arrache la vie à un seul prince. L'arbre royal est encore debout, sa branche féconde est tombée. Mais. vous pleurez, vous gémissez; on le dit, je veux le croire. Vains gémissements! Larmes stériles! Vos pleurs rendront-ils à la France ce qu'elle a perdu par votre faute? Oui, pleurez; pleurez des larmes de sang; obtenez que le Ciel vous pardonne, la patrie ne vous pardonnera jamais. Mille vies comme la vôtre valent- elles un jour de la vie d'un Bourbon?... Oh! si le Ciel ne nous garde un miracle, quel héritage laisserons-nous à nos neveux? Un grand procès politique une longue guerre, le déchirement de la France. Entraînés par la puissance d'horribles souvenirs autant que par la force des principes, qui peut dire où ils iront chercher la légitimité?

( Le Drapeau blanc, 15février 1820.)

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CHARLES NODIER

(1780-1844)

Alexandre Dumas, dans ses Mémoires, a dessiné un aimable portrait de Charles Nodier: «C'était un homme admirable que Nodier: je n'ai rien vu et rien connu de si savant, de si artiste et de si bienveillant à la fois. Au reste, n'ayant pas un vice, mais plein de ces défauts charmants qui font l'originalité de l'homme de génie. Nodier était prodigue, insouciant, flâneur, oh, mais flâneur avec délices, comme Figaro était paresseux. Peut-être pouvait-on lui reprocher d'aimer un peu trop fort le monde, mais cela, c'était encore par insouciance, pour ne pas se donner la peine de faire la division de ses sentiments. Qu'on me permette de faire un mot pour cet homme qui en a tant fait: c'était un aimeur

Cet «aimeur» fut aussi très aimé. Son salon de l'Arsenal, si souvent évoqué par les romantiques, est resté fameux dans l'histoire littéraire. Écrivain, il toucha à tous les genres, depuis des travaux philologiques jusqu'au roman fantastique. L'anecdote est célèbre de Nodier sifflant à la Porte-SaintMartin une pièce, le Vampire, qu'il trouvait détestable: il en était l'auteur.

Après avoir légèrement frondé le premier consul, Nodier, qui avait eu recours à la protection de Fouché, avait été envoyé par lui en Illyrie, pour y rédiger à Laybach un journal en quatre langues, le Télégraphe illyrien. Son séjour en Illyrie devait lui laisser bien des souvenirs et le prétexte à d'ingénieuses mystifications littéraires. A la chute de l'Empire, il attesta volontiers ses sentiments royalistes dans la Quotidienne et dans le _Drapeau blanc; mais, pour ne parler que de son oeuvre de journaliste, c'est dans toutes les publications de son temps qu'il sema d'innombrables pages.

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DU MOT «MONSIEUR»

On demande souvent quels sont les savants et les gens de lettres auxquels on doit encore le «monsieur» et quelle règle il faut suivre, quand on parle d'eux, pour ne pas manquer aux convenances d'une société polie: cette difficulté n'était pas tranchée au dix-septième siècle, et Ménage paraît bien persuadé qu'on dira toujours M.Arnault et M.Descartes: en quoi il s'est trompé, surtout pour le second.

Il est reçu, aujourd'hui, qu'on a prêté ce titre cérémonieux au nom de tous les vivants, et, quant aux morts, de tous ceux dont on a pu être le contemporain. Ainsi, Voltaire et Montesquieu seraient encore M.de Voltaire et M.de Montesquieu pour quelques vieillards.

Le caractère du personnage et de son talent modifie toutefois beaucoup cette convention dans l'usage ordinaire. Les grands hommes perdent beaucoup plus tôt le monsieur que les autres, parce que l'imagination s'accoutume facilement à agrandir le domaine de leur réputation aux dépens des temps passés, et à les confondre d'avance avec les classiques profès. Je ne pourrais m'empêcher d'écrire sans formule Bernardin de Saint-Pierre, Chateaubriand, Lamartine, Victor Hugo, et il me semble que le contraire serait malséant, cette licence qui marque une familiarité déplacée avec la médiocrité n'étant que l'expression d'un hommage envers le génie. Beaucoup d'hommes célèbres de notre époque seront longtemps des « messieurs» Ceux-là n'en sont plus.

J'ajouterai qu'il y a une délicatesse exquise, mais spontanée, et peut-être inexpliquée jusqu'ici, à conserver le titre de Monsieur à certains hommes éminemment vertueux qui ont occupé de grandes positions dans le monde, mais que l'exercice de la vertu a placés si haut au-dessus des dignités civiles que leur nom est resté la première de leurs recommandations aux yeux de l'histoire.

Il ne serait pas surprenant que la postérité dise encore: M.de Malesherbes, M.Lainé (1) et M.de Martignac, comme nous disons M.de Harlay et M.de Thou.

[(1) M.Lainé, membre du Corps législatif, avait, en 1813, exprimé les voeux du pays en faveur de la paix. On sait avec quelle violence il fut apostrophé par Napoléon à cette occasion. Président du Corps législatif à la Restauration, retiré à Bordeaux pendant les Cent Jours, il fut, en 1816, ministre de l'intérieur, où il lutta contre les excessives prétentions des «ultras». En d'autres occasions, il attesta un certain libéralisme. Il mourut en 1835, membre de la Chambre des Pairs et de l'Académie française. -- M.de Martignac, après avoir été un de ces «ultras», montra dans son ministère, de1828 à1829, plus de modération.]

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POLICHINELLE

Polichinelle est un de ces personnages tout en dehors de la vie privée, qu'on ne peut juger que par leur extérieur, et sur lesquels on se compose par conséquent des opinions plus ou moins hasardées, à défaut d'avoir pénétré dans l'intimité de leurs habitudes domestiques. C'est une fatalité attachée à la haute destinée de Polichinelle. Il n'y a point de grandeur humaine qui n'ait ses compensations. Depuis que je connais Polichinelle, comme tout le monde le connaît, pour l'avoir rencontré souvent sur la voie publique dans sa maison portative, je n'ai pas passé un jour sans désirer de le connaître mieux, mais ma timidité naturelle, et peut-être aussi quelque difficulté qui se trouve à la chose, m'ont empêché d'y réussir. Mes ambitions ont été si bornées que je ne me rappelle pas qu'il me soit arrivé, en ce genre, d'autre désappointement, et je n'en conçois point de comparable à l'inconsolable douleur que celui-ci me laisserait au dernier moment, si j'ai le malheur d'y parvenir sans avoir joui d'un entretien familier de Polichinelle, en audience particulière. Que de secrets de l'âme, que de curieuses révélations des mystères du génie et de la sensibilité, que d'observations d'une vraie et profonde philosophie il y aurait à recueillir dans la conversation de Polichinelle, si Polichinelle le voulait! Mais Polichinelle ressemble à tous les grands hommes de toutes les époques. Il est quinteux, fantasque, ombrageux. Polichinelle est foncièrement mélancolique. Une expérience amère de la perversité de l'espèce, qui l'a d'abord rendu hostile envers fies semblables, et qui s'est convertie depuis en dédaigneuse et insultante ironie, l'a détourné de se commettre aux relations triviales de la société. Il ne consent à communiquer avec elle que du haut de sa case oblongue, et il se joue de là des vaines curiosités de la foule qui le poursuivrait sans le trouver derrière le pan de vieux tapis dont il se couvre quand il lui plaît. Les philosophes ont vu bien des choses, mais je ne crois pas qu'il y ait un seul philosophe qui ait vu l'envers du tapis de Polichinelle.

L'ignorance où nous sommes des faits intimes de la vie de Polichinelle était une des conditions nécessaires de la suprématie sociale. Polichinelle, qui sait tout, a réfléchi depuis longtemps sur l'instabilité de notre foi politique et sur celle de nos religions. C'est sans doute lui qui a suggéré à Byron l'idée qu'un système de croyances ne durait guère plus de deux mille ans, et Polichinelle n'est pas homme à s'accommoder de deux mille ans de popularité, comme un législateur ou comme un sectaire.

Polichinelle, logicien comme il l'est toujours, n'a jamais touché a la terre par les pieds. Il ne montre pas ses pieds. Ce n'est que sur la foi de la tradition et des monuments qu'on peut assurer qu'il a des sabots. Vous ne verrez Polichinelle ni dans les cafés et les salons comme un grand homme ordinaire, ni à l'Opéra comme un souverain apprivoisé qui vient complaisamment, une fois par semaine, faire constater à la multitude son identité matérielle d'homme. Polichinelle entend mieux le décorum d'un pouvoir qui ne vit que par l'opinion. Il se tient sagement à son entresol au-dessus de toutes les têtes du peuple, et personne ne voudrait le voir à une autre place, tant celle-là est bien assortie à la commodité publique, et heureusement exposée à l'action des rayons visuels du spectateur, Polichinelle n'aspire point à occuper superbement le faîte d'une colonne, il sait trop comment on en tombe; mais Polichinelle ne descendra de sa vie au rez-de- chaussée comme Pierre de Provence, parce qu'il sait aussi que Polichinelle sur le pavé serait à peine quelque chose de plus qu'un homme; il ne serait qu'une marionnette. Cette leçon de la philosophie de Polichinelle est si grave, qu'on a vu des empires s'écrouler pour l'avoir laissée en oubli, et qu'on ne connaît aujourd'hui de systèmes politiques bien établis que ceux dans lesquels elle a passé en dogme, celui de l'empereur de la Chine, celui du grand Lama et celui de Polichinelle.

Le secret de Polichinelle, qu'on cherche depuis si longtemps, consiste à se cacher à propos sous un rideau qui ne doit être soulevé que par son compère, comme celui d'Isis; à se couvrir d'un voile qui ne s'ouvre que devant ses prêtres; et il y a plus de rapport qu'on ne pense entre les compères d'Isis et le grand prêtre de Polichinelle. Sa puissance est dans son mystère, comme celle de ces talismans qui perdent toute leur vertu quand on en livre le mot. Polichinelle palpable aux sens de l'homme comme Apollonius de Tyane, comme Saint-Simon, comme Déburau, n'aurait peut-être été qu'un philosophe, un funambule ou un prophète. Polichinelle idéal et fantastique occupe le point culminant de la société moderne. Il y brille au zénith de la civilisation, ou plutôt l'expression actuelle de la civilisation perfectionnée est tout entière dans Polichinelle; et si elle n'y était pas, je voudrais bien savoir où elle est.

Pour exercer à ce point l'incalculable influence qui s'attache au nom de Polichinelle, il ne suffisait pas de réunir le génie presque créateur des Hermès et des Orphée, l'aventureuse témérité d'Alexandre, la force de volonté de Napoléon et l'universalité de M.Jacotot. Il fallait être doué, dans le sens que la féerie attribue à ce mot, c'est-a-dire pourvu d'une multitude de facultés de choix propres à composer une de ces individualités toutes puissantes qui n'ont qu'à se montrer pour subjuguer les nations. Il fallait avoir reçu de la nature le galbe heureux et riant qui entraîne tous les coeurs, l'accent qui parvient à l'âme, le geste qui lie et le regard qui fascine. Je n'ai pas besoin de dire que tout cela se trouve en Polichinelle. On l'aurait reconnu sans que je l'eusse nommé.

Polichinelle est invulnérable, et l'invulnérabilité des héros de l'Arioste est moins prouvée que celle de Polichinelle. Je ne sais si son talon est resté caché dans la main de sa mère quand elle le plongea dans le Styx, mais qu'importe à Polichinelle, dont on n'a jamais vu les talons? Ce qu'il y a de certain, et ce que tout le monde peut vérifier à l'instant même sur la place du Châtelet, si ces louables études occupent encore quelques bons esprits, c'est que Polichinelle, roué de coups par les sbires, assassiné par les bravi, pendu par le bourreau et emporté par le diable, reparaît infailliblement, un quart d'heure après, dans sa cage dramatique, aussi frisque, aussi vert et aussi galant que jamais, ne rêvant qu'amourettes clandestines et qu'espiègleries grivoises. «Polichinelle est mort. Vive Polichinelle!» C'est ce phénomène qui a donné l'idée de la légitimité. Montesquieu l'aurait dit s'il l'avait su. On ne peut pas tout savoir. Ce n'est pas tout: Polichinelle possède la véritable pierre philosophale, ou, ce qui est plus commode encore dans la manipulation, l'infaillible denier du juif errant. Polichinelle n'a pas besoin de traîner à sa suite un long cortège de financiers, et de mander à travers les royaumes ses courtiers en estafettes et ses banquiers en ambassadeurs. Polichinelle exerce une puissance d'attraction qui agit sur les menus métaux comme la parole d'un ministre sur le vote d'un fonctionnaire public, puissance avouée, réciproque, solidaire, synallagmatique, amiable, désarmée de réquisitions, de sommations, d'exécutions et de moyens coercitifs, à laquelle les contribuables se soumettent d'eux - mêmes et sans réclamer, ce qui ne s'est jamais vu dans aucun autre budget depuis que le système représentatif est en vigueur, et ce qui ne se verra peut - être jamais, car la concorde des payeurs et des payés est encore plus rare que celle des frères. Il n'y a si mince prolétaire qui n'ait plaisir à s'inscrire, au moins une fois en sa vie, parmi les contribuables spontanés de Polichinelle. L'ex- capitaliste ruiné par une banqueroute, le solliciteur désappointé, le savant dépensionné, le pauvre qui n'a ni feu ni lieu, philosophe, artiste ou poète, garde un sou de luxe dans sa réserve pour la liste civile de Polichinelle. Aussi voyez comme elle pleut, sans être demandée, sur les humbles parvis de son palais de bois! C'est que les nations tributaires n'ont jamais été unanimes qu'une fois sur la légalité du pouvoir, et c'était en faveur de Polichinelle; mais Polichinelle était l'expression d'une haute pensée, d'une puissante nécessité sociale, et tout homme d'Etat qui ne comprendra pas ce mystère, je le prouverai quand on voudra, est indigne de presser la noble main du compère de Polichinelle!

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ÉTIENNE BEQUET

(1796-1838)

Une courte nouvelle, Marie ou le Mouchoir bleu, parue dans la Revue de Paris a fait survivre le nom d'Etienne Béquet. Mais il fut, de1825 à1835, un des collaborateurs les plus assidus du Journal des Débats. Il ne se bornait pas au feuilleton dramatique, dans lequel il avait précédé Jules Janin; il y écrivait aussi des articles politiques. L'un de ceux-ci, aussitôt après l'avènement du ministère Polignac, en août1829, eut un retentissement considérable. Le journal fut poursuivi. Béquet se déclara l'auteur des lignes incriminées.

En littérature, il était l'adversaire du romantisme, et il avait la dent dure. Les «mots» de Béquet couraient d'ailleurs Paris. Son esprit lui servait à pallier un goût déterminé -- MlleMars, qui avait de l'amitié pour lui, l'appelait son vice -- pour les vins généreux. Cette anecdote fut célèbre. Le jour même de la mort d'un de ses proches parents, Béquet était attablé devant une bouteille de champagne. Un ami qui était venu lui apporter ses consolations ne laissa pas que d'être surpris. «Comment, lui dit-il, vous buvez, même aujourd'hui! -- Pourquoi pas, mon cher? répondit Béquet; le champagne est de deuil!»

Usé prématurément, n'ayant pas quarante ans et semblant un vieillard, il se redressait tout à coup pour lancer une mordante anecdote ou conter quelque piquant souvenir. «On eût dit, au témoignage d'Adolphe Racot, on eût dit un livre perdu de M.le duc de Saint- Simon.»

Béquet fut un de ces écrivains qui n'eurent pas le temps de donner toute leur mesure. Il mourut dans la maison de santé du docteur Blanche.

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MALHEUREUSE FRANCE!

Ainsi le voilà encore une fois brisé, ce lien d'amour et de confiance qui unissait le peuple au monarque! Voilà encore une fois la cour avec ses vieilles rancunes, l'émigration avec ses préjugés, le sacerdoce avec sa haine de la liberté, qui viennent se jeter entre la France et son Roi. Ce qu'elle a conquis par quarante ans de travaux et de malheurs on le lui ôte; ce qu'elle a repoussé de toute la puissance de sa volonté, de toute l'énergie de ses voeux, on le lui impose violemment.

Et quels conseils perfides ont pu égarer ainsi la sagesse de Charles X, et le jeter, à cet âge où le repos autour de soi est la première condition de bonheur, dans une nouvelle carrière de discordes? Et pourquoi? Qu'avons-nous fait pour que notre Roi se sépare ainsi de nous? Jamais peuple fut-il plus soumis à ses lois? Ou l'autorité royale a-t-elle reçu la moindre atteinte, la justice quelque obstacle? La religion n'est-elle pas toujours entourée de nos respects?

Il y a un an, à cette même époque, Charles X alla visiter ses provinces du Nord; nous invoquons son souvenir: par quels témoignages d'amour et de reconnaissance il fut accueilli! Cette touchante image d'un père environné de ses enfants devint alors une heureuse réalité: aujourd'hui il trouverait encore partout des sujets fidèles, mais partout affligés d'une défiance imméritée.

Ce qui faisait surtout la gloire de ce règne, ce qui avait rallié autour du trône le coeur de tous les Français, c'était la modération dans l'exercice du pouvoir. La modération! Aujourd'hui elle devient impossible. Ceux qui gouvernent maintenant les affaires voudraient être modérés qu'ils ne le pourraient. Les haines que leurs noms réveillent dans tous les esprits sont trop profondes pour n'être pas rendues. Redoutés de la France, ils lui deviendront redoutables. Peut-être dans les premiers jours voudront-ils bégayer les mots de Charte et de liberté; leur maladresse à dire ces mots les trahira: on n'y verra que le langage de la peur ou de l'hypocrisie. Quelle liberté, grands dieux! que de la liberté à leur manière! Quelle égalité que celle qui nous viendrait d'eux!

Que feront-ils cependant? Iront-ils chercher un appui dans la force des baïonnettes? Les baïonnettes aujourd'hui sont intelligentes, elles connaissent et respectent la loi. Incapables de régner trois semaines avec la liberté de la presse, vont-ils nous la retirer? Ils ne le pourraient qu'en violant la loi consentie par les trois pouvoirs, c'est-à-dire en se mettant hors la loi du pays. Vont-ils déchirer cette Charte qui fait l'immortalité de Louis XVIII et la puissance de son successeur? Qu'ils y pensent bien! La Charte a maintenant une autorité contre laquelle viendraient se briser tous les efforts du despotisme. Le peuple paye un milliard à la loi: il ne payerait pas deux millions aux ordonnances d'un ministre. Avec les taxes illégales naîtrait un Hampden (1) pour les briser. Hampden! Faut-il encore que nous rappelions ce nom de trouble et de guerre? Malheureuse France! Malheureux Roi!

[(1) John Hampden (1594-1643) lutta avec énergie contre les illégalités du gouvernement de Charles 1er d'Angleterre.]

( Journal des Débats, 10avril 1829.)

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HENRI DE LATOUCHE

(1785-1851)

Une figure littéraire curieuse, qui évoque du sérieux et de la fantaisie, de la piété littéraire et le goût singulier des mystifications. Si le titre d'honneur de Henri de Latouche est d'avoir, en 1819, publié 1'OEuvre d'André Chénier, il se plut à des pastiches, à la fabrication de correspondances imaginaires comme celles du pape Clément XIV et du comédien Carlin, à des imitations d'Hoffmann, données comme des découvertes d'ouvrages inédits. Au demeurant, d'universelles curiosités, sans qu'aucun de ses livres ait vraiment survécu. Mais il ne s'agit ici que du journaliste, et ce qui rappelle le journaliste, c'est l'ancien Figaro des dernières années de la Restauration, faisant au gouvernement la guerre par l'esprit, lui décochant incessamment des flèches acérées. Auprès de lui se groupaient Nestor Roqueplan, Yictor Bohain, Jules Janin, Gozlan, Alphonse Karr. Le Figaro resta journal d'opposition jusqu'à 1835, époque où il passa en d'autres mains. -- Henri de Latouche se trouva faciliter les débuts de plus d'un écrivain qui devait devenir célèbre: ainsi accueillit-il George Sand, faisant ses premières armes littéraires en compagnie de Jules Sandeau.

Un numéro du Figaro de la Restauration fut fameux, celui du 10avril 1829, au lendemain de la constitution du ministère Polignac, véritable défi à l'opinion. Le Figaro parut encadré de noir. Ses mordantes attaques prenaient la forme de prétendues informations. Toute la rédaction du Figaro avait contribué à cette manière de pamphlet, qui fut saisi et valut au gérant, Victor Bohain, une condamnation à six mois de prison.

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FAUSSES NOUVELLES VRAISEMBLABLES

-- Au lieu d'illuminations à une solennité prochaine, toutes les maisons de France doivent être tendues de noir.

-- C'est à la sollicitation de lord Wellington, duc de Waterloo, que M.Bourmont a été nommé ministre de la guerre.

-- Un huguenot, écrit-on de Foix, fut pendu la semaine dernière pour délit de sa religion.

-- Quelques jeunes seigneurs, légèrement pris de vin, eurent hier une rencontre avec des hommes du port qu'ils maltraitèrent. Justice sera faite des manants du port.

-- L'architecte de la cour est chargé de présenter un plan pour la reconstruction de la Bastille. Les prisonniers d'Etat ont été provisoirement déposés ce matin à la Force.

-- M.Franchet a fait présenter dans la journée d'hier un rapport sur le rétablissement des lettres de cachet.

-- Il n'est plus question de la continuation du Louvre. Des fonds viennent d'être faits par le ministère de l'intérieur pour établir des oubliettes dans tous les châteaux seigneuriaux des provinces de France.

-- M.Récamier vient d'examiner un possédé dans la grande salle de l'Hôtel-Dieu. Le savant docteur avait pris le soin de se présenter, avant la consultation, au tribunal de la pénitence.

-- On parle du rétablissement de l'hommage-lige et des leudes. M.Quatrebarbe a déposé un projet.

-- Une ordonnance porte le rétablissement de trois couvents de capucins. Les capucins de Paris auront pour prieur M.le maréchal Soult, qui est entré en religion, et qui prendra le nom de frère Basile (1).

[ (1) On avait vu le maréchal Soult suivre une procession, un cierge à la main.]

-- Tous les contribuables de France ont fait écrire sur leurs portes: Crédit est mort, les mauvais payeurs l'ont tué.

( Figaro, 9avril 1829.

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L.-M. FONTAN

(1801-1839)

Le nom de Fontan doit se trouver ici, parce qu'il évoque la plus rude des condamnations de presse de la Restauration. Fontan, auteur dramatique et journaliste publiait, le 29juin 1829, dans l'Album, un article intitulé le Mouton enragé, ironique portrait de Charles X.En raison des passions de l'époque, l'article fit grand bruit, et les amis de Fontan, inquiets des suites de cette témérité, lui conseillèrent de se dérober à une arrestation préventive. Il partit, en effet, emportant avec lui un chat dont il ne voulait pas se séparer. On aura peine à croire, aujourd'hui, que l'hospitalité lui fut refusée dans les Pays-Bas et ensuite en Prusse. Il revint à Paris, et il fut condamné à cinq ans de prison, cinq ans de surveillance et dix mille francs d'amende. De Sainte-Pélagie, il fut conduit à la prison de Poissy, confondu avec les voleurs, obligé de porter l'uniforme d'infamie. La révolution de 1830 le rendit à la liberté. Un drame de lui, Jeanne la Folle, fut joué dès le mois d'août.

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LE MOUTON ENRAGÉ

Figurez-vous un joli mouton blanc, frisé, lavé chaque matin, les yeux à fleur de tête, les oreilles longues, la jambe en forme de fuseau, la ganache (autrement dit la lèvre inférieure) lourde et pendante, enfin, un vrai mouton du Berri. Il marche à la tête du troupeau, il en est presque le monarque; un pré immense sert de pâturage à lui et aux siens. Sur le nombre d'arpents que ce pré contient, une certaine quantité lui est dévolue de plein droit. C'est là que pousse l'herbe la plus tendre: aussi devient-il gras, c'est un plaisir! Ce que c'est, pourtant, que d'avoir un apanage!

Notre mouton a nom Robin. Dès que les petits enfants l'aperçoivent, ils crient, en courant après lui: «Ah! Voilà Robin-Mouton! Qu'il est gentil, Robin-Mouton!» Robin n'est pas fier, il se laisse approcher facilement. Il répond aux compliments qu'on lui fait par des salutations gracieuses, il montre ses dents en signe de joie. Quelquefois même il pousse la complaisance jusqu'à bêler. Oh! C'est alors que les applaudissements éclatent! On l'entoure, on le félicite, on lui adresse mille questions: «Veux-tu que je te noue ce ruban autour du cou, mon cher Robin?... Que ta laine est belle, Robin! Est-ce qu'on va te tondre bientôt?»

Tondre Robin, bon Dieu! l'on n'aurait garde! Il défendrait sa toison unguibus et rostro, car, malgré son air de douceur, il est méchant, quand il s'y met. Il donne dans l'occasion un coup de dents tout comme un autre. On m'a raconté qu'une brebis de ses parentes le mord, chaque fois qu'elle le rencontre, parce qu'elle trouve qu'il ne gouverne pas assez despotiquement son troupeau; et, je vous le confie sous le sceau du secret, Robin-Mouton est enragé.

Ce n'est pas que sa rage soit apparente; au contraire, il cherche autant que possible à la dissimuler. Éprouve-t-il un accès? A-t-il besoin de satisfaire une mauvaise pensée? Il a bien soin de regarder auparavant si personne ne l'observe, car Robin-Mouton sait quel sort on réserve aux animaux qui sont atteints de cette maladie, il a peur des boulettes, Robin-Mouton!

Et puis, il sent sa faiblesse! Si encore il était né bélier! Oh! Qu'il userait longuement de ses deux cornes, comme il nous ferait valoir ses prérogatives sur la gent moutonnière qui le suit! Peut-être même serait-il capable de déclarer la guerre au troupeau voisin. Mais, hélas! il est d'une famille qui n'aime pas beaucoup à se battre, et, quelles que soient les velléités de conquêtes qui le chatouillent, il se ressouvient avec amertume que c'est du sang de mouton qui coule dans ses veines.

Cette idée fatale le désespère. Console-toi, Robin, tu n'as pas à te plaindre. Ne dépend-il pas de toi de mener une vie paresseuse et commode? Qu'as-tu à faire du matin au soir? Rien. Tu bois, tu manges et tu dors. Tes moutons exécutent tes ordres, contentent tes moindres caprices, ils sautent à ta volonté. Que demandes-tu donc? Crois-moi, ne cherche pas à sortir de ta quiétude animale! Repousse ces vastes idées de génie qui sont trop grandes pour ton étroit cerveau. Végète, ainsi qu'ont végété tes pères. Le ciel t'a créé mouton, meurs mouton. Je te le déclare avec franchise: tu ne laisserais pas que d'être un charmant quadrupède. si, in petto, tu n'étais pas enragé.

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ADOLPHE THIERS (1797-1877)

La carrière de journaliste actif d'Adolphe Thiers s'est déroulée sous la Restauration. Il était arrivé à Paris en 1891, en compagnie de son ami et compatriote Mignet. Il fut sur le point de partir avec le capitaine Laplace pour un voyage autour du monde. Dès 1822, il rédigeait au Constitutionnel le compte rendu du Salon. Puis il y fit de la politique militante. «Nous sommes la jeune garde!» disait-il à M.de Rémusat. Il était, pour le parti libéral une précieuse recrue. Le hasard a fait tomber entre mes mains un livre de comptes du Constitutionnel de1826 à1830. Il contient d'assez piquants renseignements sur le prix des articles. On voit dans ce document de la petite histoire de la presse que Jay, Étienne Dumoulin et Tissot, rédacteurs favorisés, subissaient, eux aussi, le système de la rétribution à l'article complet (124 lignes), aux trois quarts d'article, à la moitié d'article, au quart d'article. Le quart d'article était payé 19francs.

Thiers était, au point de vue des honoraires, sur le pied de C. Lemaire, Thiessé, Bodin et Année. «Les articles de ces messieurs, écrit le caissier en memento, sont payés 70francs quand ils ont 140 lignes. Au-dessus de cinq articles, ils ne sont plus payés que 50francs.» On constate que, au-dessous de 36 lignes, l'article n'est pas payé.

Le 3janvier 1830, Thiers fondait avec Mignet Armand Carrel et Sautelet, le National. Ce journal attestait son respect pour la légalité «Usons, disait Thiers à ses collaborateurs, de tous les moyens légaux. Nous n'aurons pas un seul procès, et les Bourbons feront des folies pour leur propre compte.» Il combattait avec les armes de la logique. Le National fut, cependant, poursuivi et condamné, sans que ces mesures diminuassent en rien l'ardeur de ses rédacteurs. Dans l'article de Thiers déféré à la justice, on avait relevé ce passage: «La question est dans les choses: elle pourrait être un jour dans les personnes, mais par la faute de ces dernières. Le système est indifférent pour les personnes, mais si elles n'étaient pas indifférentes pour le système, si elles le haïssaient, l'attaquaient, alors la question deviendrait question de choses et de personnes à la fois. Mais ce seraient les «personnes» qui l'auraient posée elles-mêmes.»

On sait que c'est dans les bureaux du National, rue Neuve-Saint-Marc, que se réunirent les journalistes libéraux après la publication des «ordonnances» dans le Moniteur, le 26juillet 1830. Adolphe Thiers prit la tête du mouvement de protestation. Cette protestation, il fut chargé de la rédiger avec Châtelain et Cauchois- Lemaire. Il eut la part décisive à sa rédaction. C'était encore un «article», malgré sa forme de manifeste, mais cet article-là devait emporter une monarchie. «Le roi règne et ne gouverne pas,» avait-il dit précédemment. Le roi, ayant violé la charte, ne devait plus régner.

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PROTESTATIONS DES JOURNALISTESCONTRE LES ORDONNANCES

On a souvent annoncé, depuis six mois, que les lois seraient violées, qu'un coup d'Etat serait frappé. Le bon sens public se refusait à le croire. Le ministère repoussait cette supposition comme une calomnie. Cependant, le Moniteur a publié enfin ces mémorables ordonnances, qui sont la plus éclatante violation des lois. Le régime légal est dore interrompu; celui de la force est commencé.

Dans la situation où nous sommes placés, l'obéissance cesse d'être un devoir. Les citoyens appelés les premiers à obéir sont les écrivains des journaux: ils doivent donner, les premiers, l'exemple de la résistance à l'autorité qui s'est dépouillée du caractère de la loi.

Les raisons sur lesquelles ils s'appuient sont telles qu'il suffit de les énoncer.

Les matières qui règlent les ordonnances publiées aujourd'hui sont de celles sur lesquelles l'autorité royale ne peut, d'après la charte, prononcer toute seule. La charte (art. 35) dit que l'organisation des collèges électoraux sera réglée par les lois: elle ne dit pas par les ordonnances.

La couronne elle-même avait reconnu ces articles; elle n'avait point songé à s'armer contre eux, soit d'un prétendu pouvoir constituant, soit du pouvoir faussement attribué à l'article14.

Toutes les fois, en effet, que des circonstances prétendues graves lui ont paru exiger modification soit au régime de la presse, soit au régime électoral, elle a eu recours aux deux Chambres´ Lorsqu'il a fallu modifier la charte, puis établir la septennalité et le renouvellement intégral, elle a eu recours, non à elle-même, comme auteur de cette charte, mais aux Chambres.

La royauté a donc reconnu, pratiqué elle-même les articles8 et35 et ne s'est point arrogé à leur égard ni une autorité constituante ni une autorité dictatoriale qui n'existent nulle part.

Les tribunaux, qui ont droit d'interprétation, ont solennellement reconnu ces mêmes principes. La cour royale de Paris et plusieurs autres ont condamné les publicateurs de l'Association bretonne comme auteurs d'outrages envers le gouvernement. Elle a considéré comme un outrage la supposition que le gouvernement pût employer l'autorité des ordonnances, là où l'autorité de la loi peut être seule admise.

Ainsi, le texte formel de la charte, la pratique suivie jusqu'ici par la couronne, les décisions des tribunaux, établissent qu'en matière de presse et d'organisation électorale, les lois, c'est-à-dire le roi et les Chambres, peuvent seules statuer.

Aujourd'hui donc, des ministres criminels ont violé la légalité. Nous sommes dispensés d'obéir. Nous essayons de publier nos feuilles sans demander l'autorisation qui nous est imposée. Nous ferons nos efforts pour que, aujourd'hui, au moins, elles puissent arriver à toute la France.

Voilà ce que notre devoir de citoyens nous impose, et nous le remplissons. Mais nous pouvons supplier la Chambre, au nom de la France, de s'appuyer sur son droit évident et de résister autant qu'il sera en elle à la violation des lois. Ce droit est aussi certain que celui sur lequel nous nous appuyons. La charte dit (art. 30) que le roi peut dissoudre la Chambre des députés, mais il faut pour cela qu'elle ait été réunie, constituée en Chambre, qu'elle ait soutenu enfin un système capable de provoquer la dissolution. Mais, avant la réunion, la constitution de la Chambre, il n'y a que des élections faites. Or, nulle part la charte ne dit que le roi peut casser les élections. Les ordonnances publiées aujourd'hui ne font que casser les élections: elles sont donc illégales, car elles sont une chose que la charte n'autorise pas.

Les députés élus, convoqués pour le 3août, sont donc bien dûment élus et convoqués. Leur droit est le même aujourd'hui qu'hier. La France les supplie de ne pas l'oublier. Tout ce qu'ils pourront pour faire valoir ce droit, ils le doivent.

Le gouvernement a perdu aujourd'hui le caractère de légalité qui commande l'obéissance. Nous lui résistons pour ce qui nous concerne: c'est à la France de juger jusqu'où doit s'étendre sa propre résistance.

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Cette protestation fut signée par les gérants et rédacteurs des journaux libéraux.

Le Temps, le Globe et le National purent seuls paraître le 27juillet. L'ordre de saisir leurs presses fut donné, tandis que des mandats d'amener étaient lancés contre les journalistes signataires de la protestation.

Les directeurs des journaux ne cédèrent qu'à la force. Ces opérations judiciaires furent particulièrement malaisées, pour la police, au Temps.

Voici le récit, curieux dans le fond et dans la forme, qu'en fit Baude, l'un des propriétaires-directeurs:

«Aujourd'hui, 27juillet 1830, à onze heures et demie, on est venu, au nom d'ordonnances illégales, violer l'habitation d'un citoyen protégé par les lois de l'État. Des hommes que nous ne connaissons pas, pâles, défaits, abattus, malheureux déjà du crime qu'ils allaient commettre, ont commis un vol avec effraction. L'un d'eux, il est vrai, s'était décoré d'une écharpe de magistrat, qui ne pouvait être qu'une imposture, car un magistrat ne se présente et n'agit qu'au nom de la loi.

«... Sept heures ont été employées parles agents de la violence à tenter par tous les moyens de pénétrer dans notre demeure. Des ouvriers ont appris à des magistrats le respect de la loi. Un d'eux, M.Pein, maître serrurier, se découvrant à la lecture d'un article du Code, a refusé de concourir à l'effraction qu'un homme revêtu d'une écharpe lui demandait. Un second, plus jeune, de l'atelier Godet, mais avec le même courage et la même simplicité, a résisté légalement à des obsessions de tout genre mises en usage pour le séduire ou l'intimider. Enfin, on n'a pu trouver dans le quartier un ouvrier qui voulût violer un domicile et se rendre complice d'un vol.

«On est alors allé demander au magistrat qui a mission spéciale de protéger la propriété, au préfet de police, les moyens d'y attenter. Il a envoyé pour crocheter nos portes, qui? Celui-là même qui a pour charge de river les fers des forçats! Digne instrument d'une semblable mission! Digne emblème du traitement que les rebelles du 26juillet destinent aux citoyens!»

Quelques heures plus tard, commençait la révolution des trois jours, qui emportait le trône de CharlesX.

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LE GOUVERNEMENT DE JUILLET

C'est sous le gouvernement de Juillet que la presse se développe et se modernise, mais aussi s'industrialise.

Après la révolution de 1830, les premières lois sur la presse sont empreintes de l'esprit libéral. Le taux du cautionnement et les droits de timbre sont abaissés. Toutes les entraves apportées par le gouvernement de la Restauration à la publication des journaux disparaissent. Mais, dès 1831, sous le ministère de Casimir Perier, le gouvernement cherche à restreindre les libertés qu'il a accordées. On lira plus loin une protestation véhémente d'Armand Carrel à ce sujet. Les procès de presse se multiplient: on en compte quatre cent onze pour les seules années1831 et1832. Les acquittements par le jury sont nombreux, il est vrai, et plusieurs de ces poursuites ne laissent pas que d'être dangereuses pour le pouvoir qui les a intentées. Les premières années du règne de Louis-Philippe sont très agitées; les émeutes et les insurrections se succèdent, la Vendée se soulève; ce sont de graves mouvements qui éclatent à Lyon ou à Paris, suivis de répressions violentes, auxquelles répondent des attentats contre le roi. Les lois de septembre1835, punissant de la détention et d'amendes considérables les attaques contre la personne du roi et le principe du gouvernement, rendent la presse responsable de ces atteintes à l'ordre public. Elles permettent même une juridiction exceptionnelle. Dufaure, Dupin, Lamartine et le vieux Royer-Collard protestent contre certaines dispositions de ces lois, qui peuvent déférer le journaliste, accusé de complicité d'attentat, par l'apologie de faits qualifiés crimes, à la cour des Pairs. Pour un gouvernement auquel on put si souvent reprocher d'avoir vécu dans l'équivoque les projets de lois avaient eu une franchise brutale «Notre loi manquerait son effet, disait le garde des sceaux Persil, si toute autre presse que la presse monarchique constitutionnelle pouvait se déployer librement après sa promulgation. Il ne peut y avoir en France de gouvernement légitime restauré ni de république: l'innovation de l'un ou de l'autre serait un crime, et un crime ne peut pas avoir d'organe armé de publicité.»

Les journaux carlistes, comme on disait alors, et les journaux républicains ne disparurent pas, cependant, s'il y eut une période où ils furent tenus à plus de prudence. L'opposition ne désarma pas, malgré les menaces, et ne cessa, de toutes les façons, de soutenir la lutte contre le gouvernement. On sait que la raillerie et la caricature ne furent pas, contre lui, les armes les moins redoutables L'importance de la presse croissait par la transformation des journaux, les conditions de leur publication, l'abaissement de leur prix, l'augmentation de leur tirage. En 1836, Émile de Girardin créait la presse à bon marché appuyant cette conception sur les ressources de l'annonce. Tous les journaux changeaient leur format; l'Époque donnait au sien des proportions inusitées. Ce fut le temps de mille innovations. La chronique se dégageant de ses tâtonnements, prenait sa forme brillante et inaugurait sa puissance. Tous les genres d'articles s'élargissaient; l'information quittait ses allures encore timides, et la création du feuilleton publiant des romans, ne contribuait pas peu à la diffusion du journal. La Presse, le Siècle, fondé en 1836 par Dutacq, le Constitutionnel, le Journal des Débats, se disputaient les romans de Balzac, d'Alexandre Dumas, d'Eugène Sue, de Frédéric Soulié, etc.. C'était une révolution complète dans la presse.

Après 1830, toutes les idées étaient en ébullition. «On eût dit, a écrit Thureau-Dangin, une immense chaudière où les chimères, les croyances, les passions étaient jetées pêle- mêle, bouillonnaient et fermentaient,» A côté du mouvement politique, c'était le grand mouvement littéraire du romantisme, puis c'étaient un mouvement social et un mouvement religieux dont l'Avenir, de Lamennais, Charles de Montalembert et Lacordaire, se fit le moniteur, rêvant un catholicisme épuré. L'Avenir, conviant le clergé à venir à la démocratie, célébrant, en un article fameux, la Pologne blessée à mort, réclamant la liberté d'enseignement, fut un des premiers journaux poursuivis par le gouvernement de Juillet. Il l'était pour cette phrase: «Disons aux souverains: «Nous vous obéirons tant que vous obéirez vous-mêmes à cette loi qui vous a faits ce que vous êtes, et hors de laquelle vous n'êtes rien.» L'Avenir fut d'ailleurs acquitté.

Le mouvement de rénovation sociale du saint-simonisme (1) devenait aussi une sorte de religion. Enfantin et Bazard entendaient mettre en pratique les idées de Claude-Henri de Saint-Simon, mort en 1825.

[(1) Les exagérations mystiques de ce mouvement ont été notamment contées par Alexandre Dumas ( Mémoires, tomesVII etVIII).]

Il s'agissait de réformes profondes devant asseoir sur de nouvelles bases la famille, la propriété, la société. Le Globe, rédigé par Pierre Leroux, défendait les idées du saint- simonisme, qui rallia alors nombre d'esprits ouverts à de généreuses aspirations. Bazard s'était voué aux réalisations selon des conceptions purement philosophiques. Entraîné par un mysticisme singulier, Enfantin, se transformant en Messie de la doctrine, fit du saint-simonisme une Église, instituant des rites, des cérémonies, même un costume, qui avait été dessiné par le père de Rosa Bonheur. Félicien David composait les hymnes du culte ainsi inauguré. Un des articles de foi était l'attente d'une femme-Messie. Cependant, ces bizarreries avaient détourné d'Enfantin les hommes qui avaient été séduits par les côtés sérieux des théories saint-simoniennes. Les fervents d'Enfantin, qui s'appelait lui-même le Père, le suivaient à Ménilmontant; la maison existe encore où se fonda cette communauté dont la devise était: «A chacun selon sa capacité, à chaque capacité selon ses oeuvres,», et où se faisait l'expérience d'une organisation du travail d'après ce principe. Le ridicule devait tuer, plus que le procès intenté en 1833 à Enfantin et à ses disciples, le saint-simonisme. Il pouvait malaisément résister au défilé de ces apôtres dans leur tunique bleue ouverte en coeur sur le devant, avec un gilet blanc se laçant par derrière, -- emblème de la fraternité, -- leur pantalon rouge, le collier symbolique qui pendait sur leur poitrine. A travers ces extravagances, qui condamnèrent le saint-simonisme, bien des idées, cependant, avaient été remuées.

En même temps, les doctrines de Fourier se répandaient, basées sur la théorie de l'«attraction passionnelle». Ainsi que, selon la loi de Newton, une force, l'attraction, assure l'harmonie des mouvements des astres, une autre espèce d'attraction devait selon Fourier, présider à l'harmonie des volontés humaines: la passion. Il s'agissait donc d'utiliser les passions, d'assigner à chacune d'elles un rôle social. Cette philosophie aboutissait au système du groupement, de l'association, de la ruche, la part individuelle devant être en raison de l'effort du groupe, et par là le travail apparaissait-il fécond et attrayant. Les mêmes activités s'exerçaient, pour le bien général, dans des ordres différents: celui qui commandait la veille là où il était supérieur obéissait le lendemain, dans les fonctions où il était inférieur: ainsi n'y avait-il plus de raisons de jalousies et de haines entre les hommes. L'expérience du «phalanstère» dont Champfleury devait faire, plus tard, dans sa comédie de l'Apôtre, une assez violente satire, ne réussit pas cependant. Les vues originales, mêlées d'utopies, de Fourier étaient exposées dans la Phalange. Après la mort de Fourier, Victor Considérant, fondateur de la Démocratie pacifique devint le chef de l'école fouriériste; il en avait dégagé des conceptions économiques véritablement discutables.

Les bonapartistes, après 1830, avaient eu un journal, la Révolution, qui ne dura que peu de temps. En 1840, après les tentatives de Strasbourg et de Boulogne, un autre journal, le Capitole, reprenait, dans un intérêt plus direct, l'apologie des idées napoléoniennes. Les publications révolutionnaires, organes des sociétés secrètes, qui furent nombreuses, malgré la lutte de la police contre elles, ne pouvaient être que clandestines. En dépit d'une étroite surveillance, le Moniteur républicain se glissait dans les milieux où il avait intérêt à se faire lire.

«Louis-Philippe a bien des sujets. d'alarmes,» disait un petit journal satirique, les Cancans, rédigé par Bérard, qui, dès le début du règne, attaquait, souvent avec un esprit mordant, toujours avec violence, le roi et son gouvernement. (1)

[ (1) L'un des plus piquants articles de Bérard est celui où sous la rubrique «théâtres», il parle de chacun des membres de la troupe qui vient de prendre l'entreprise «du Théâtre de la Cour», le «père noble», la «duègne», le «jeune premier», etc. Il s'agissait en de transparentes allusions, de la famille royale.]

On ne saurait oublier, dans cette rapide revue, le rôle du pamphlet et de la caricature. Il en sera question plus loin, à propos du Charivari. Du côté de l'opposition légitimistes, c'était, pendant la première période du régime, la Mode qui lançait les traits les plus acérés.

Sous tous ses aspects, la puissance de la presse est célébrée alors, avec cette abondance qui le caractérise, par Jules Janin (1).

[(1) Les français peints par eux-mêmes, t. III.]

«Que le journal brise et renverse, qu'il nous pousse chaque jour de changement en changement, qu'il soit le grand agitateur des sociétés modernes, qu'il excite des tempêtes et des batailles, qu'il épouvante les rois sur leur trône et les bourgeois dans leur maison, qu'il s'attaque en furieux, à coups d'épingle, à coups de poignard à la gloire acquise, aux services rendus, à toutes les supériorités, la chose est vraie. Mais si vous êtes justes, vous reconnaîtrez que ces attaques font croire qu'au fond de ces colères il y a de la célébrité pour ceux qui la méritent, qu'au fond de ces injures il y a de l'équité et du respect, et, si vous comptez les morts dans ce vaste champ de bataille des faits et des opinions, vous trouverez que ceux qui sont véritablement blessés ou morts n'avaient pas vingt-quatre heures à vivre, et que la presse leur a fait bien de l'honneur en les empêchant de mourir dans leur lit.»

C'est une grande époque pour la presse que celle qui compte dans la politique, avec la diversité de leurs opinions, Armand Carrel, Armand Marrast, Godefroy Cavaignac, Louis Blanc, Etienne Arago, Raspail, Cormenin, Taxile Delord, Louis Jourdan Flocon, Littré, Bastide, dans l'opposition libérale de Genoude, Nettement, de Broan, Laurentie, Léonce de Lavergne, dans l'opposition légitimiste; Silvestre de Sacy, Saint-Marc Girardin, Cuvillier-Fleury, au Journal des Débats, où règne, avec la grande influence qu'il exerce, L.-F. Bertin; Lamennais, Lacordaire, Montalembert, dans la presse religieuse animée d'un nouveau souffle; Sainte-Beuve, Planche, Jules Janin, Théophile Gautier, Fiorentino, Ed. Thierry, Léon Gozlan, Delécluze, Thoré, Champfleury, dans la critique littéraire, théâtrale, artistique; Mmede Girardin, Méry, Gérard de Nerval, Louis Reybaud, Th. de Banville, Alphonse Karr, Paul de Musset, Briffaut, Roqueplan, Caraguel, Roger de Beauvoir, Jules Leconte, Albéric Second, Altaroche, Ed. Ourliac, etc., dans la chronique; Louis Veuillot, Granier de Cassagnac, parmi les journalistes alors ondoyants. Émile de Girardin, Dutacq, Louis Desnoyers, innovaient; le Dr Véron, au Constitutionnel, appelait la littérature à l'aide de la politique pour rajeunir le vieux journal. Parmi les débutants, Charles Monselet, Auguste Villemot, J.Lecomte, L.Ulbach.

C'est aussi l'époque où les Revues prennent leur développement: la Revue des Deux Mondes, passant en 1831 sous la direction du volontaire et tenace Buloz, qui acquérait aussi la Revue de Paris; - l'Artiste, publication à laquelle Arsène Houssaye donnait ses heures d'éclat; -- la Revue britannique, traduisant les articles des revues étrangères, dirigée par Amédée Pichot; -- la Revue indépendante de Pierre Leroux; -- la Revue rétrospective de Taschereau, etc.

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SAINT-MARC GIRARDIN (1801-1873)

Le 29juillet 1830, le Journal des Débats, en tête de ses colonnes, célébrait la révolution qui venait de s'accomplir, et il flétrissait énergiquement les hommes qui avaient provoqué la chute des Bourbons: «L'imagination, disait-il reste confondue au spectacle de tant de crimes médités, ordonnés, exécutés. Nos libertés tombant sous le coup d'ordonnances illégales, nos concitoyens sous le feu dos canons et de la mousqueterie, ou jetés en proie à toutes les violences du gouvernement militaire; plus de justice, plus de lois, plus de magistrats! La force contre les lois, la force contre les citoyens!... Et cette force brutale, comme elle a été brisée par la colère de la capitale! Comme tous ces bataillons, tous ces mousquets, tous ces canons se sont trouvés faibles devant l'héroïque fermeté des Parisiens! Partout, la force militaire a été vaincue par la force civile.»

Mais on se souvient, dans les Iambes d'Auguste Barbier, du poème intitulé la Curée, raillant les profiteurs de la révolution de Juillet, qui avaient succédé aux combattants enthousiastes. Le 16août, Saint-Mare Girardin alors jeune et ardent, développait le même thème en une prose vigoureuse. Il faisait le procès des solliciteurs de places, de tous ceux qui, sans avoir contribué à l'élever demandaient des faveurs au pouvoir nouveau.

Saint-Marc Girardin, professeur à la Sorbonne, député sous la monarchie de Juillet, donna au Journal des Débats une longue collaboration. Il rentra dans la vie politique en 1871 L'âge et la vie avaient fort modifié le libéral de 1830.

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LA CURÉE

Il y a quinze Jours, c'étaient les heures de l'insurrection populaire, heures de courage et d'enthousiasme, heures de vertus et de dévouement. Aujourd'hui, c'est une tout autre insurrection: c'est l'insurrection des solliciteurs; c'est la levée en masse de tous les chercheurs de place. Ils courent aux antichambres avec la même ardeur que le peuple courait au feu.

Dès sept heures du matin, des bataillons d'habits noirs s'élancent de tous les quartiers de la capitale, le rassemblement grossit de rues en rues; à pied, en fiacre, en cabriolet, suant, haletant, la cocarde au chapeau et le ruban tricolore à la boutonnière, vous voyez toute cette foule se pousser vers les hôtels des ministres, pénétrer dans les antichambres, assiéger la porte du cabinet. C'est un siège, ou plutôt c'est un blocus. Tacticiens profonds, nos héros de l'insurrection intrigante ont toutes les qualités de la guerre. Tout à l'heure, ni les pieds n'étaient assez agiles, ni les roues des cabriolets n'étaient assez rapides pour s'élancer vers l'hôtel du ministre. Une fois arrivés dans l'antichambre, une fois sous les murs de la place, ils changent de courage. Ils sont fermes et patients. Immobiles à leur rang, la pétition au bras, ils ont décidé de prendre la place par famine; ils la prendront. C'est en vain que le ministre ou son secrétaire essayent de s'échapper par quelque porte secrète: toutes les portes sont bloquées. A moins d'un souterrain qui donne sur la campagne, comme dans les anciennes forteresses, il n'y a pas moyen de sortir.

Et ne croyez pas que la foule diminue de jour en jour. Tout au contraire, elle augmente: le mouvement de l'insurrection se répand de proche en proche, d'un bout de la France à l'autre.

Chaque département envoie ses recrues, qui accourent successivement, impatientes, avides, jalouses, et craignant toujours d'arriver trop tard. Les diligences, les pataches, les coches sont remplis; les solliciteurs s'entassent dans les voitures, surchargent l'impériale; les six chevaux des diligences soufflent et halètent, attelés à tant d'intrigues. C'est un soulèvement général de toutes les pétitions provinciales. Paris! Paris! Tel est le cri de toutes ces ambitions qui fatiguent les routes et les postillons. Il en vient de tous les régimes, depuis celui de 89 jusqu'à celui de 1830; de toutes les générations, de toutes les provinces: tout se remue, s'ébranle, se hâte, le nord, l'orient, l'occident; et, pour comble de maux, la Gascogne, dit-on, n'a pas encore donné.

Il y a quinze ans, en 1824, les martyrs de la fidélité inondaient les antichambres, la Vendée assiégeait les bureaux. C'était l'insurrection des Gérontes; l'ambition alors avait des cheveux blancs, et l'intrigue portait de la poudre. Aujourd'hui l'insurrection est plus jeune. Géronte est hors de cause, il ne sollicite plus. Valère le remplace dans les antichambres, et, à le voir, il n'a pas dégénéré de son devancier. Le costume et le langage diffèrent, mais c'est la même chose au fond. On fredonne la Marseillaise au lieu de Vive Henri IV ou Charmante Gabrielle! On contait les persécutions souffertes sous Marat et Robespierre; on conte ses disgrâces sous MM.de Corbière et Peyronnet. Du reste, même genre de forfanterie, même manière de se faire valoir.

Des victimes abondent, il y en a de toutes les époques.

Les héros aussi pullulent; les uns se sont battus en personne, lisez le journal où leur nom est cité; mais ne lisez pas l'erratum du lendemain, car les belles actions rapportant quelque chose, tout le monde veut les avoir faites et il y a des exploits qui ont cinq ou six maîtres; il faudra bientôt que les tribunaux jugent cette nouvelle question de propriété. Ceux qui ne se sont pas battus ont aussi leurs titres. L'un a un parent mort à l'attaque du Louvre, l'autre est un cousin d'un élève de l'École polytechnique. L'Intimé aujourd'hui ne dirait plus:

Messieurs, je suis bâtard de votre apothicaire;

il serait bâtard d'un des vainqueurs de la Bastille et oncle d'un des braves du pont de la Grève et, à ce titre, l'Intimé demanderait une place de procureur général. Cette pullulation de victimes après la persécution, et de héros après la victoire rappelle le retour de Gand et ce que disait un de nos meilleurs maîtres en fait d'esprit: «Je ne sais pas comment cela se fait: nous étions quinze cents à Gand, et nous en sommes revenus quinze mille.»

Au milieu d'un tel chaos, il est difficile que le hasard et les caprices n'aient pas une grande part dans ce qui se fait. Les ministres nomment, mais ils ne choisissent pas toujours. Aussi rien n'est si bizarre et si imprévu que les changements d'Etat qui se voient.

Hippias est administrateur général: -- Comment cela, bon Dieu? -- Hippias, le 24juillet s'est foulé le bras en tombant de cheval: il est resté six jours dans sa chambre, le septième il est sorti le bras en écharpe, et le huitième il a été nommé administrateur général. Voilà l'histoire d'Hippias. Ajoutons qu'il a renvoyé le valet qui l'accompagnait le jour de sa chute. -- Mais Hippias n'entend rien à l'administration; c'est un homme aimable. Vous savez. -- Tête sans cervelle! je vous dis qu'Hippias est sorti le bras en écharpe.

L'arme ordinaire de l'insurrection intrigante, c'est la délation. Personne n'est bon citoyen s'il a une place, personne n'aime la patrie que les solliciteurs. Voici un receveur général qui gagne 100.000 fr. par an: c'est un jésuite! un préfet qui en gagne 25.000: c'est un homme dévoué à l'ancien ordre de choses!

Avec tout cela, l'inquiétude se répand dans les provinces, en même temps que l'esprit d'intrigue et de cupidité. L'un craint de perdre sa place; l'autre veut en obtenir une. Il n'y a pas de Parisien qui ne reçoive par jour huit ou dix lettres des départements: celle-ci pour prier d'être conservé, celle-là pour avoir quelque chose.

«J'aimais la Restauration et j'ai porté la croix du Lis, demande l'un; serai-je destitué? -- J'étais employé dans les bureaux de la préfecture de la Roer avant 1814, dit l'autre; serai-je rétabli? -- Placezmoi, maintenez-moi,» tel est le mot de toutes les correspondances à cette heure. J'ai reçu ce matin une lettre qui me priait de venir passer, dans une ville du Nord, le temps de la kermesse (la fête). Cette lettre m'a touché comme si c'était une belle action. C'est que c'était la première que je recevais où il ne fût pas question de destituer ou d'être destitué. Il y a certes dans tout cela matière au ridicule, mais il y a aussi matière à la pitié et à la douleur. Qui ne serait profondément affligé de voir cette ma nie des places qui possède la société, cette avidité de salaires publics, qui ferait presque penser que nous sommes une nation d'indigents! Quinze ans de liberté n'ont pas pu nous guérir de cette maladie du régime impérial: il semble que la plaie soit dans nos entrailles et ne puisse point se cicatriser. Vous avez un état honorable, indépendant, lucratif, pourquoi diable solliciter? Il n'y a point de place qui puisse vous rapporter ce que vous gagnez, et qui vous donne le loisir que vous avez. -- Que voulez-vous? Si je n'attrape rien dans tout ceci, ma femme m'en estimera moins; elle croira que je n'ai point de considération et de crédit.

Le mot est vrai. La manie des places est entrée si profondément dans nos moeurs qu'il faut être nommé à quelque emploi, sous peine d'être discrédité. Il semble que ce soit une humiliation de ne pas avoir part au budget de l'État. Rien ne plaît à la vanité comme un titre; rien non plus ne convient si bien à l'esprit routinier de famille que ces appointements qu'on est sûr de toucher à la fin de chaque mois; c'est une sorte de rente; c'est un fixe, comme disent les ménagères, avec cela on est sûr de ce qu'on gagne. Malheur aux solliciteurs de province qui reviendront de Paris sans avoir obtenu quelque chose! Les mères de famille les montreront à leurs filles comme des espèces de parias qu'il faut bien se garder d'accueillir. Danser avec un homme qui n'a pas su être procureur du Roi! Cela ne se peut. Ainsi, tous nos préjugés contribuent à allumer cette soif inextinguible de fonctions qui semble nous consumer. Ainsi la société est sans cesse tenue en suspens, inquiète, agitée entre ceux qui obtiennent et ceux qui n'obtiennent pas, entre la joie des uns et la colère rancuneuse des autres. Car quiconque est refusé, quand tant d'autres réussissent qui ne valent pas mieux que lui, s'éloigne la rage dans le coeur, jurant de bouleverser l'État puisqu'il n'est pas sous-préfet.

J'aurais voulu mettre en parallèle, avec l'avidité des solliciteurs, l'admirable désintéressement du peuple; je n'en ai point le courage. Les gens en veste font trop de honte aux hommes en habit car que dirais-je? que le peuple, après avoir héroïquement combattu, est rentré, pauvre et indigent dans ses ateliers, sans se plaindre, sans rien demander? Je ne le puis, en face de tant de gens qui n'ont quitté les habitudes de la vie que pour aller peut-être solliciter, qui n'ont point su et qui ne sauront pas, comme nos ouvriers, reprendre tranquillement leur travail.

J'aime ce peuple qui a montré que son éducation était faite, qu'elle avait appris à l'école de la liberté le désintéressement, l'abstinence, l'humanité, et surtout l'intelligence si difficile des conditions auxquelles la société se maintient, c'est-à-dire l'ordre et le respect de la propriété; ce peuple dont il faudrait baiser les haillons, puisqu'il les a gardés au milieu de toutes les tentations de la révolte et de la guerre. Mais comment parler de pareilles choses quand, parmi les hommes qui ne sont pas la populace, il y a tant de gens qui n'ont rien appris, ni le désintéressement, ni le respect des droits acquis, ni le goût du travail indépendant et libre! Singulier état de choses, où l'éloge du peuple devient la satire de beaucoup de gens du monde. Dans la Fronde, ce fut la Cour qui fut intrigante, avide, ardente aux places et à l'argent, et ce fut la bourgeoisie qui fut dévouée, calme, désintéressée, amie de l'ordre et du bien public.

Ces vertus, aujourd'hui, sont encore, grâce à Dieu, descendues d'un degré; elles se sont répandues dans le peuple; c'est un grand pas de fait dans la civilisation: c'est un signe éclatant des oeuvres de la Providence, dont le dessein et le plan dans le gouvernement du monde est, j'ose le croire, d'élever chaque jour un plus grand nombre d'hommes aux vertus et aux lumières qui font la dignité de l'espèce humaine.

( Journal des Débats, 16août 1830.)

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ALFRED DE MUSSET (1810-1857)

Alfred de Musset doit trouver sa place dans ce recueil bien que le poète n'ait été qu'un journaliste fort intermittent. En 1831, il donna au Temps, dont le directeur était alors Jacques Coste, des courriers de Paris qui portèrent le titre de Revue fantastique. Mais, a dit Paul de Musset de son frère, «il avait trop d'indépendance pour s'accommoder longtemps d'une servitude quelconque». Cependant, en 1833, après avoir fait ses débuts, par la publication d'Andrea del Sarte, à la Revue des Deux Mondes, il lui donnait des articles de critique dramatique (les Débuts de Rachel, la Reprise de Bajazet, le Concert de MlleGarcia, les Débuts de MllePauline Garcia, etc.) et il y rédigeait l'étude du Salon de peinture de 1836

On constate qu'en 1831 c'était déjà un thème de chronique que de constater la décadence des bals de l'Opéra.

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LA CHUTE DU BAL DE L'OPÉRA

Il faut être bien oisif ou bien futile, lorsque personne ne sait qui vit ou qui meurt, qui est roi ou sujet, qui est sujet ou serf, lorsque Petit-Jean lui-même trouverait à enchérir sur ses quand je vois, pour prendre, en dépit de tout, le bon côté des choses, et soutenir, par exemple, que cette semaine on a beaucoup dansé.

Cependant, si chaque semaine devait être personnifiée; si, comme le spectre de Macbeth, chacune devait, en passant devant les yeux du spectateur, lui montrer ses ornements et ses attributs particuliers, je maintiens que la semaine morte hier dimanche n'aurait pas, comme la plupart de ses soeurs de 1831 et même de 1830, une face blême et perplexe, plaquée sur une rame de papier et s'efforçant de s'expliquer quelques-unes des prédictions qu'une feuille très constitutionnelle, nouveau Nostradamus, présente à ses abonnés. O prodige! Elle ne serait ni triste ni économique; elle porterait même, en dépit de ce qu'on peut dire, la moitié d'un masque de velours usé et quelques grelots enroués. Oui, un reste de gaieté, un reste de ces bruyantes et délicieuses nuits qui se succédaient jadis, et qui se sont envolées comme des ombres; un dernier soupir du dieu Momus, qui va rendre l'âme au printemps très prochain; un suprême effort, en un mot, des divinités oubliées et perdues, s'est manifesté cette semaine, pauvre semaine! qui autrefois fut appelée grasse, et qui ne sait comment on l'appellera aujourd'hui qu'on ne fait plus maigre. Mais, si jamais la ruine d'un siècle, la mort d'un peuple, la destruction d'une ville, la perdition d'un royaume ont pu inspirer des triolets mélancoliques à un observateur bénévole, si jamais les changements et l'inconstance de la déesse Fortune ont pu faire éclater en sanglots et en harmonieux commentaires un barde soucieusement suspendu sur la pointe d'un décombre pittoresque, quel sujet plus grave de méditations peut être donné à l'homme que le pitoyable spectacle du bal de l'Opéra d'avant-hier? Bien avisés ceux qui, après avoir dit: «Irai je ou non?» se sont vaguement écriés comme Paul Courier, de bourgeoise mémoire: «O Nicole! ô mes pantoufles!», et se sont épargné d'amères réflexions!

Poppée, la belle Poppée, la maîtresse de Néron, un jour que le vent du midi avait hâlé son visage, prit des mains d'un histrion un masque de cire, et défendit à la brise enflammée de porter atteinte aux plaisirs de César, Aussitôt toutes les jeunes Romaines l'imitèrent à l'envi; les fraîches nuits d'été eurent seules la permission de contempler à découvert les patriciennes; Rome prit un masque, et l'univers lui obéit.

De ce jour naquit, dans le sein d'une femme, une pensée qui devait plaire à toutes les femmes; cette pensée, dont Venise hérita, donnait à la faiblesse du sexe l'arme la plus terrible contre la force de l'autre: la certitude du secret. De ce jour, les yeux noirs et bien fendus bravèrent les regards de la foule, et un masque de velours noir apprit à faire ressortir la fraîcheur d'une bouche sans la trahir même par le son de la voix. Le bon et consciencieux Brantôme nous apprend que ce fut vers la fin du seizième siècle qu'on vit pénétrer en France cette mode charmante. Quelle fut la première femme, jalouse ou amoureuse, qui imagina d'introduire dans les fêtes cette arme protectrice et de se défendre de la curiosité publique comme on se défendait du contact de la nuit, on l'ignore, c'est-à-dire je n'en sais rien. Rien, selon saint Chrysostome, n'est plus pernicieux que ces réunions diaboliques et pleines d'impuretés, où les femmes se masquent comme de misérables bouffons. Saint François de Sales convient qu'on ne saurait trouver de mal dans la danse elle-même, mais que les circonstances qui l'accompagnent infailliblement sont la perte de l'âme, et les plus abominables du monde; Bussy-Rabutin est du même avis.

Eh bien, aujourd'hui nous sommes de l'avis de Bussy-Rabutin. Tous les plaisirs du bal masqué, ceux de l'intrigue, ceux de la promenade, l'occasion de dire quelque chose, la permission de tout dire, l'imbroglio, les charmes du coeur et de l'esprit, ceux de la folie et du mystère, tout est mort; tout devait le paraître aux yeux d'un homme clairvoyant assis avant-hier à l'avant-scène de la lugubre salle de l'Opéra. Tous les jeunes gens pourtant y étaient venus comme de coutume, et on s'était souvenu qu'autrefois ce jour était le seul de l'année où l'on tentât d'oublier les bienheureuses idées qui nous mènent au cant. Oui, au cant et aux orgies solitaires des Anglo-Américains. Dans ce désert où tout le monde se trouvait, de tristes regards l'annonçaient. Les questions politiques sont sans doute de graves questions; ce sont, la plupart du temps des généralités. Croit-on que les questions de vie intérieure, de relations privées, soient totalement dénuées d'importance? Ce sont des regrets à faire pitié que des regrets de bals d'opéra, sans doute.

Aussi, ce qu'il faut regretter, déplorer même, ce n'est pas un bal, ce n'est pas l'Opéra, ce ne sont pas tous les lieux de réjouissances publiques de France, ce sont les idées qui tueront la gaieté en France, en respectant les lieux de réjouissances, les bals et l'Opéra. Qu'est-ce que c'est qu'un dandy anglais? C'est un jeune homme qui a appris à se passer du monde entier; c'est un amateur de chiens, de chevaux, de coqs et de punch; c'est un être qui n'en connaît qu'un seul, qui est lui-même; il attend que l'âge lui permette de porter dans la société les idées d'égoïsme et de solitude qui s'amassent dans son coeur et dessèchent durant sa jeunesse. Est-ce là que nous voulons en venir?

Cependant, hier, quiconque était à l'Opéra n'avait qu'à dormir ou à faire le dandy; c'est- à-dire qu'il y avait absence totale de femmes; que la bêtise seule épargnait les quolibets et sauvait du bavardage; que de misérables dominos, décrochés de la boutique d'un fripier, se promenaient autour de quelques provinciaux, assez primitifs pour s'y prendre; qu'en un mot les jeunes gens, réduits à eux-mêmes, devaient sentir que les moeurs changent, que la société s'attriste, qu'il faut de nouveaux plaisirs, et quels plaisirs! des plaisirs solitaires!

Que faire donc? Parler de chevaux, de chiens et de punch, et puis de punch, de chiens et de chevaux. Les siècles où les marquis parfilaient, où les favoris jouaient au bilboquet, étaient des siècles absurdes. En viendrons-nous à les regretter? Quand il n'y aura plus une femme dans les routs comme il n'y en a plus à l'Opéra; quand la délicieuse fashion nous défendra de tirer une parole de nos gosiers serrés par une cravate bien empesée; quand nous en serons à ce point de perfection où tout le monde marche, c'est- à-dire quand les hommes resteront à boire, pendant que les femmes resteront à bâiller, que faire? Cependant on ne peut pas monter la garde toutes les nuits.

L'humanité est vieille, c'est vrai; mais les hommes sont jeunes. La France, jadis, avait jugé que des relations libres et exemptes d'entraves, que des moeurs faciles et simples, sans hypocrisie et sans morgue, étaient le meilleur et le plus salutaire moyen de donner aux jeunes gens des idées de société convenable, et d'en faire des hommes véritables. L'Europe alors la prenait pour modèle. La brutalité orientale, la bégueulerie anglaise, la jalousie espagnole commençaient presque à convenir que nous avions raison: comment se fait-il que nous changions tout à coup? Voilà bien des réflexions pour un bal d'Opéra. Je demande à ceux qui les trouvent trop longues d'y aller ce soir; ils y verront quelque chose de plus long encore; il y aurait de quoi se faire saint-simonien.

( Le Temps, 14février 1831.)

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CHARLES DUVEYRIER

(1803-1866)

Charles Duveyrier fut un des apôtres les plus fervents du saint-simonisme; il en fut aussi l'un des premiers, et il en resta, après la dispersion de la communauté de Ménilmontant, le dernier, tentant de ressusciter, à diverses époques, les idées auxquelles il s'était voué avec ardeur, et désintéressement.

Ce disciple d'Enfantin se trouva être l'un des collaborateurs les plus zélés des journaux saint-simoniens, l'Organisateur et le Globe. Il y exposa inlassablement la doctrine qui l'avait séduit, en un grand nombre d'articles, et se fit un titre d'honneur d'une condamnation à un an de prison.

Comme d'autres saint-simoniens, Ch. Duveyrier prit part à de grandes affaires, où se manifestaient son activité et son esprit d'organisation.

Le curieux article qu'on va lire donne, en termes presque mystiques, les conceptions du saint-simonisme sur la transformation de Paris.

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LE PARIS SAINT-SIMONIEN

Le Dieu bon a dit par la bouche de l'homme qu'il envoie: J'établirai au milieu de mon peuple de prédilection une image de la nouvelle création que je veux tirer du coeur de l'homme et des entrailles du monde.

Je bâtirai une ville qui soit un témoignage de ma munificence. Les étrangers viendront de loin au bruit de son apparition. Les habitants des villes et des campagnes y accourront en foule, et ils me croiront quand ils l'auront vue.

Paris! Ville qui bout tumultueusement, ainsi qu'un chaudière de cendres; ville semblable à ton peuple, comme lui pâle et défigurée! Tu gis sur les bords de ton fleuve, avec tes noirs monuments et tes milliers de maisons ternes, comme un amas de roches et de pierres que le temps rassemble au bassin des vallées, et il en sort comme un grondement monotone d'une eau comprimée sous ces pierres, ou d'un fou caché qui va les crever.

Paris! Paris! C'est sur les bords de ton fleuve, cependant, et dans ton enceinte que j'imprimerai le cachet de mes nouvelles largesses et que je scellerai le premier anneau des fiançailles de l'homme et du monde!

Tes rois et tes peuples ont obéi à mon éternelle volonté, quoiqu'ils l'ignorassent, lorsqu'ils se sont acheminés avec leurs palais et leurs maisons du sud au nord, vers la mer, la mer qui te sépare du grand bazar du monde, de la terre des Anglais.

Ils ont marché avec la lenteur des siècles, et ils se sont arrêtés en une place magnifique.

C'est là que reposera la tête de ma ville d'apostolat, de ma ville d'espoir et de désir, que je coucherai ainsi qu'un homme au bord de ton fleuve.

Les palais de tes rois seront son front, et leurs parterres fleuris son visage. Je conserverai sa barbe de hauts marronniers et la grille dorée qui l'environne comme un collier. Du sommet de cette tête, je balayerai le vieux temple chrétien, usé et troué, et son cloître de maisons en guenilles; et sur cette place nette, je dresserai une chevelure d'arbres, qui retombera en tresses d'allées sur les deux faces des longues galeries, et je chargerai cette verte chevelure. d'un bandeau sacré de palais blancs, retraite d'honneur et d'éclat, pour les invalides des étables et des chantiers.

Des terrasses qui saillent sur la grande place, comme les muscles d'un cou vigoureux et d'une gorge forte, je ferai sortir les chants et les harmonies du colosse. Des troupes de musiciens et des chanteurs feront retentir chaque soir la sérénade en une seule voix.

Je comblerai les fossés de cette place, et j'en ferai une large poitrine qui s'étalera, bombée et découverte, et qui se gonflera d'orgueil, lorsque aux jours des carrousels pacifiques elle sentira briller à sa surface, comme des joyaux de toutes couleurs, les femmes plus belles et plus parées que les dames des cours d'amour et des tournois, les hommes plus brillants et plus forts que les chevaliers aux armes dorées et les vieux grenadiers de Napoléon.

Au-dessus de la poitrine de ma ville, au foyer sympathique d'où divergent et où convergent toutes les passions, là où les douleurs et les joies vibrent, je bâtirai mon temple, foyer de vie, plexus solaire du colosse.

Les buttes du Roule et de Chaillot seront ses flancs. J'y placerai la banque et l'université, les halles et les imprimeries.

Autour de l'arc de l'Étoile, depuis la plaine de Monceau jusqu'au parc de la Muette, je sèmerai en demi-cercle les édifices consacrés au plaisir, des bals, des spectacles et des concerts; les cafés, les restaurants avec leurs labyrinthes, leurs kiosques et leurs tapis de gazon aux franges de fleurs.

J'étendrai le bras gauche du colosse sur la rive de la Seine, il sera plié en arc à l'opposé du coude de Passy. Le corps des ingénieurs et les grands ateliers des découvertes en composeront la partie supérieure, qui s'étendra vers Vaugirard, et je formerai l'avant- bras de la réunion de toutes les écoles spéciales des sciences physiques et de l'application des sciences aux travaux industriels. Dans l'intervalle qui embrassera le Gros-Caillou, le Champ-de-Mars et Grenelle, je grouperai tous les lycées que ma ville pressera sur ma mamelle gauche où gît l'Université. Ce sera comme une corbeille de fleurs et de fruits, aux formes suaves, aux couleurs tendres; de larges pelouses comme des feuilles les sépareront et fourmilleront de troupes d'enfants comme de grappes d'abeilles.

J'étendrai le bras droit du colosse, en signe de force, jusqu'à la gare Saint-Ouen, et je ferai de sa large main un vaste entrepôt où la rivière versera la nourriture qui désaltérera sa soif et rassasiera sa faim. Je remplirai ce bras des ateliers de menue industrie, des passages, des galeries, des bazars qui perfectionnent et étalent aux yeux éblouis les merveilles du travail humain. Je consacrerai la Madeleine à la gloire industrielle et j'en ferai une épaulette d'honneur sur l'épaule droite de mon colosse. Je formerai la cuisse et la jambe droite de tous les établissements de grosse fabrique; le pied droit posera à Neuilly. La cuisse gauche offrira aux étrangers de longues files d'hôtels. La jambe gauche portera jusqu'au milieu du bois de Boulogne les édifices consacrés aux vieillards et aux infirmes, plus frais et plus luisants avec leurs parterres et leurs ruisseaux que les palais des lords et des princes.

Ma ville est dans l'attitude d'un homme prêt à marcher; ses pieds sont d'airain, ils s'appuient sur une double route de pierre et de fer. Ici se fabriquent et se perfectionnent les chariots de roulage et les appareils de communication; ici les chars luttent de vitesse. Par-dessus ces routes, le pont de Neuilly prolonge un arceau vers la face de ma ville et forme ainsi sa capitale entrée.

Entre les genoux est un manège en ellipse, entre les jambes, un immense hippodrome.

Voilà le colosse dont mon doigt creusera le tracé sur le sol.

Les membres qui le composeront, divisés et mêlés, sont une masse monstrueuse, informe, inanimée, morte. Ils sont comme étaient les chairs, les os, les nerfs, la cervelle et les entrailles de l'homme avant que d'une secousse de ma volonté je fisse se dresser cette masse inconcevable et effrayante en un être harmonieux et vivant; avant que les os s'emboîtassent les uns dans les autres; que les nerfs, les veines, les chairs, s'appliquassent sur les os; que la cervelle versât dans le crâne sa membrane fragile que la tête prît place sur les épaules, le coeur, le foie sous les cotes, les entrailles aux cavités du bassin, et que l'homme parût superbe, radieux, merveilleusement ordonné comme un seul édifice.

Ainsi je ferai sortir de leur chaos hideux les membres et les organes de ma ville. Je les appellerai à grands cris de voix d'hommes et d'instruments de musique; et tous, doués de mouvement, prendront leur place.

On verra les manuscrits, les livres, les cartes et les rouleaux de dessins et d'images de la Bibliothèque, s'avancer en une armée innombrable vers la galerie du Louvre, bâtie des mains du dernier de mes capitaines. Ils seront portés sur le dos de soldats. Des régiments auront été dressés à cette manoeuvre; les officiers les coucheront en ordre sur leurs rayons et dans leurs cases, et le cerveau de ma ville se formera. On verra tous les vieillards illustres de la science et de l'art dont la vie est encore un travail, mais un travail d'observation, d'attention et de jugement, entrer par files au frontail et aux ailes du palais, et ma ville aura des yeux et des oreilles.

Je ferai descendre des hauteurs de Sainte-Geneviève et du faubourg Saint-Germain tous les savants emportant leurs chaires, leurs salles et leurs instruments d'expérimentation, et les animaux, les plantes et les arbres du Jardin-du-Roi, et les trésors de sciences naturelles enfouis dans son cabinet. Je ferai descendre les laboratoires, l'Observatoire avec ses machines et ses lunettes, l'École polytechnique, l'École des Arts et Métiers et tous les collèges. Ce sera une longue procession. Je mettrai au centre l'Université tout entière, et les académies, précédées des imprimeries noires et graisseuses; en tête seront les vieillards, les malades et les infirmes; les immenses hôpitaux de la Salpêtrière, de Saint-Louis et de l'Hôtel-Dieu, avec leurs ailes et leurs façades; et leurs lits innombrables se lèveront du sol et marcheront, donnant l'exemple. Puis viendra le bataillon des aubergistes, des hôteliers et de leurs serviteurs, qui ont le sentiment de l'ordre et de la continuité du service personnel. Cette caravane sera longue et marchera au pas lent de la science, de la patience et de la vieillesse. Elle coulera silencieusement avec ses habitations, et elle se couchera au bord du fleuve, depuis le Palais-Bourbon jusqu'à Passy et de Passy à Vaugirard; depuis le milieu des Champs-Elysées, par Chaillot, l'arc de l'Étoile et la Muette, jusqu'au milieu du Bois, et formera ainsi les os, les nerfs et les chairs de toute la moitié gauche du corps de mon colosse.

En même temps tous les entrepôts aux vins, aux blés, les halles, les marchés et les abattoirs, les grosses usines, les fonderies, les ateliers de construction, des mécaniques avec leurs rouages, leurs chaudières et leurs cylindres de fonte, leurs enclumes, leurs marteaux, leurs soufflets et leurs laminoirs, les charpentiers et les forgerons en tête se lèveront. Et aussi se lèveront les établis des travaux qui font plus briller la main de l'homme que la force des machines; les tabletiers, les fabricants de meubles, les tailleurs, les modistes, les chapeliers, les bijoutiers et les horlogers; les magasins et les boutiques des quartiers Saint-Denis, Saint-Antoine et Saint-Martin; l'immense bazar du Palais-Royal et des passages où sont artistement rangés en éventails les riches ciselures d'or et d'argent, les pierreries, les cristaux et les bijoux d'émail, les plumes et les tissus de l'Inde et de l'Afrique, les étoffes lustrées aux figures fraîches et éclatantes, les meubles de bois colorés et odoriférants, les tentures, les candélabres avec leurs globes damasquinés.

Toute cette grande armée industrielle, hommes et femmes, avec leurs marchandises, leurs instruments, leurs chantiers et leurs maisons, rangés par troupes, et renfermant au centre la Banque et ses administrations, le Trésor, le Timbre, la Monnaie, toute cette armée active, bruyante, animée, marchant d'un pas vif, et fouettant l'air de ses gestes et de ses cris de joie, faisant voler autour d'elle, comme un nuage d'encens, la poussière du sol, s'ébranlera et roulera par-dessus les églises, les quais et les quartiers retardataires, et viendra de la Madeleine à la gare Saint-Ouen et de l'Élysée-Bourbon, par Monceau et les Sablons, jusqu'à Neuilly, former les membres rebondis et fermes de la droite de mon colosse. Je déracinerai des bords du boulevard les opéras et tous les théâtres avec leur matériel d'instruments, de costumes et de décors, et. leurs troupes passionnées et les salles de danse et de concert, et les jardins aux fruits de neige et de glace, aux liqueurs brillantes comme le métal, et tous les édifices consacrés aux extases de l'esprit et au délire des sens. Ils s'enlèveront ainsi qu'une troupe de danseurs et de danseuses, dont les tressaillements répandront le plaisir jusqu'aux extrémités du corps de mon colosse, et, enlacés les uns dans les autres, tournoyant sur eux-mêmes, ils viendront se grouper autour de l'étoile. Ainsi, par ma volonté et par les bras de mes enfants, sera bâtie, en un seul édifice, ma ville vivante. Et pour aucun ma volonté ne fera scandale ou servitude; car de ces hommes et de ces femmes, de ces vieillards et de ces enfants, et de ces édifices, ces magasins, ces chantiers, il n'y aura ni un clou ni un cheveu qui bouge autrement que de son propre mouvement et par sa libre volonté. Beaucoup n'auront point de cette vie le sentiment de leur destinée. Ils resteront dans leur chaos de pavés boueux et de masures tremblantes. La ville ancienne reposera sur les épaules de la nouvelle. Fardeau léger sur ses larges épaules; fardeau sacré, car le colosse ainsi chargé de son vieux père, pressant son enfant sous son bras, sera, comme Énée, le symbole de la religion de l'homme qui sort de la guerre et appelle la femme.

(1831)

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FÉLIX PYAT

(1810-1889)

Jusqu'à la révolution de 1848, Félix Pyat ne fut qu'un journaliste littéraire et un auteur dramatique d'avant-garde. Le journaliste avait collaboré au Figaro et à l'Artiste, avant de faire partie de la rédaction du National, du Siècle puis de la Réforme). L'auteur dramatique avait donné successivement Ango, les Deux Serruriers, Cedric le Norvégien, Mathilde (drame tiré du roman d'Eugène Sue). Les deux ouvrages qui avaient eu le plus de retentissement avaient été Diogène (créé par Bocage) et le Chiffonnier de Paris (créé par Frédérick Lemaître). Il y a sur ces deux drames d'importants et chaleureux feuillets de Théophile Gautier.

En 1833, Félix Pyat réclamait assez impétueusement l'augmentation de la subvention de la Comédie française qui traversait alors une crise financière.

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LE THÉATRE-FRANCAIS

En lisant sur l'affiche: «les comédiens ordinaires du roi,» on se prend à sourire de ce titre honoraire, resté insignifiant d'une civilisation passée. Non! ils ne sont pas comédiens du roi, car ils sont électeurs, jurés, on les enterre même à l'église comme d'autres. Quand ils étaient comédiens du roi, on disait la Molière, la Gaussin; maintenant c'est MlleMante, MmeMenjaud. Quand ils étaient comédiens du roi, ils étaient infâmes, marqués au front comme des Bohèmes, ils changeaient de nom, ils dînaient chez les grands seigneurs, prêtaient leurs femmes aux grands seigneurs, changeaient de femmes avec eux; maintenant ils sont rangés, mariés; ils ont des noms de famille, s'appellent comme leurs pères, et baptisent leurs enfants; non! ils ne sont plus comédiens du roi.

Le Théâtre-Français est un monument national; et la question de savoir si le Théâtre- Français doit être subventionné du gouvernement est résolue par l'exemple de tous les temps. Il faut un sanctuaire immuable auquel l'art dramatique puisse confier sûrement ses chefs-d'oeuvre. Il faut un lieu dépositaire des richesses de la langue française; par conséquent une subvention large, un secours généreux et tout à fait libéral. Tous les gouvernements que la Comédie française a vus se succéder si diversement se sont accordés à la soutenir. Louis XIV, lorsque la Comédie française n'avait que trente livres de loyers et de pensions à payer par jour, lui fit un don de douze mille livres de rente pour subvenir précisément à couvrir ces trente livres de frais par jour. Du temps de Voltaire, dont les tragédies nouvelles, jouées par Lekain, Clairon, Dumesnil et les autres comédiens fameux, attiraient chaque soir la foule au théâtre, eh bien! Le roi donnait cinquante-cinq mille francs de pure libéralité, et les loges du roi et de la cour rapportaient plus de deux cent mille francs par an; et les seigneurs nourrissaient les acteurs, leur fournissaient jusqu'aux habits à paillettes, ce qui fait que depuis on a toujours joué les pièces de Molière avec les costumes de Louis XV. Enfin, pendant les troubles révolutionnaires, la Commune de Paris envoyait à la Comédie française, faute d'argent, du bois, de la toile, de l'huile. Prieur, de la Côte-d'Or, lui fit porter des assignats à pleines brouettes. L'empereur lui destinait quatre cent mille francs sur sa cassette. La Restauration fut plus économe; les idées religieuses et l'obscurantisme qui présidaient au conseil du dernier roi devaient nécessairement nuire au Théâtre-Français. M.de Corbières répondit à un des semainiers qui criait au secours pour la pauvre société: «Eh! mon Dieu, faites ce que vous voudrez, dansez sur la corde, faites venir des chevaux sur votre théâtre, gagnez de l'argent comme vous pourrez. Qu'avons-nous besoin de théâtres? Nos vieux chefs-d'oeuvre sont imprimés, ils se conserveront bien sans vous! Les autres, on n'en fera plus! Il n'y a pas de mal à cela.»

On sait qu'alors trop d'allusions étaient à saisir contre la cour dans les chefs-d'oeuvre de la scène française, et que Tartuffe et le Mariage de Figaro la blessaient encore de leur vieille actualité. On sait que les acteurs, avec leur titre de comédiens du roi, avaient repris leur infamie sous un gouvernement aussi catholique, et que Talma, à son lit de mort, devant l'intolérance des nouveaux venus, préoccupé de l'anathème, en 1826, avait sur sa table le livre du baron Denain de Cuvellier, le Clergé et les Comédiens, ouvert à la page où il était question des honneurs rendus à un comédien mort au seizième siècle par ordonnance même de Louis XII.

La révolution de Juillet devait faire espérer un sort plus heureux aux sociétaires. Point. On augmente le nombre des théâtres, et l'on diminue la subvention de la Comédie française. Elle réclame, on lui répond que, sous un régime de liberté, elle doit perdre ses privilèges, se soumettre, comme toute autre entreprise commerciale, aux chances aléatoires de la concurrence, qu'elle attirera le public en lui donnant les meilleures pièces au meilleur marché possible, qu'elle est libre enfin; et néanmoins ou lui impose un commissaire royal.

A d'autres que nous de souhaiter la moindre entrave à la liberté dramatique, et d'évoquer ici les décrets de restriction; il faut que tout le monde vive. A d'autres aussi de réprouver le commissariat noblement et habilement exercé par M.Taylor. Mais sortons un peu du dilemme: le Théâtre-Français est-il une société particulière qui gère à ses risques et périls? Alors pourquoi l'intervention de la royauté, par son commissaire, dans la chose privée? C'est donc chose publique? Sans doute; car une nation n'a pas que des besoins matériels, des intérêts de coton et d'indigo, elle a aussi des besoins moraux qu'il faut impérieusement satisfaire.

La révolution de Juillet devait être favorable à la Comédie Française. Cependant, après les glorieuses journées, la salle est déserte, la caisse est vide, les comédiens sont réduits aux abois. La famine et la banqueroute sont à leurs portes, et pas un secours du gouvernement! Et, dans toute cette France intelligente, dans ce pays civilisé par excellence dans Paris, la ville des arts et la ville riche, pas une main française qui s'ouvre, et ce sera un homme du Nord, un enfant de la Russie, qui viendra en aide à la Comédie française; c'est M.le comte Paul Demidoff, qui, sans intérêt, prêtera généreusement cinquante mille francs à la Comédie française! Et cela en septembre1830, au moment où il n'y aura plus ni subvention, ni commissaire royal, ni maison du roi. Honneur à M.Paul Demidoff!

Avec ce secours inattendu, les comédiens ont payé leurs pensions arriérées aux vieux acteurs retirés et blanchis dans le service, aux employés qui se sont cassé bras ou jambes dans les machines du théâtre. Ainsi M.Demidoff a rendu l'existence à quatre ou cinq cents personnes, qui ne vivent maintenant que du théâtre, parce que le théâtre a vécu d'eux. Il faut rendre justice au désintéressement infatigable des sociétaires dont les parts sont nulles, ou presque nulles, puisqu'il y a peu ou point de bénéfices et qui s'imposent chaque jour de nouvelles charges pour maintenir la société dans l'état où ils l'ont trouvée. C'est une grande maison qui se ruine, mais qui ne déroge pas et garde encore des habitudes digues d'elle. C'est encore le seul théâtre où les auteurs aient le moins à se plaindre, et du cabotinage des comédiens et des roueries du directeur; là, chacun ses droits, chacun à son tour! C'est surtout le seul théâtre où vous puissiez entrer sans un mouchoir au nez, et d'où vous puissiez sortir sans toiles d'araignées aux vêtements; le seul où l'on n'ait pas à craindre le guet-apens des trappes, l'obscurité des escaliers, l'angle des corridors, l'insolence des garçons. On y voit clair, on s'y chauffe, on ne tombe pas dans des abîmes sans fond.

( Les Cent et un, 1835.)

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ARMAND MARRAST

(1801-1852)

La première notoriété d'Armand Marrast lui vint du discours qu'il prononça, au nom de la jeunesse des écoles, sur la tombe de Manuel. Le gouvernement de la Restauration le révoqua des fonctions de surveillant des études littéraires qu'il occupait à l'École normale. Son tempérament combatif se trouva à l'aise dans la presse. Après la révolution de 1830, il devint rédacteur en chef de la Tribune, puis du _National,, non sans avoir eu, entre temps, bien des démêlés avec le pouvoir, qu'il attaquait avec une verve caustique. Obligé de quitter la France pour se soustraire à des poursuites, après les événements de 1834, il s'était réfugié en Espagne, où il avait été condamné à mort -- ce qui dépassait un peu les rigueurs auxquelles il se dérobait -- pour une publication contre la reine régente. Il dut son salut à une intervention opportune et regagna Paris. A la révolution de 1848, il fut successivement l'un des trois secrétaires du gouvernement provisoire, puis membre de ce gouvernement, maire de Paris, président de l'Assemblée nationale. Il s'éteignait prématurément peu de temps après le coup d'Etat. Son désintéressement s'attesta par sa pauvreté au moment de sa mort.

Aux débuts de la monarchie de Juillet, il se montrait menaçant pour le nouveau gouvernement, qui allait bientôt avoir en lui un adversaire déterminé.

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ATTENDRE ET SE PRÉPARER,

Pour les hommes à la vue courte, la révolution de 1830 n'eut d'autre cause que les quinze années d'oppression qui la précédèrent. Pour ceux qui savent enchaîner les événements de l'histoire, la révolution de 1830 est fille de la révolution de 89.

La gloire de nos pères fut de verser leur sang pour faire connaître et respecter des autres peuples le dogme de la souveraineté populaire; la nôtre sera de leur apprendre comment on marche avec sagesse, mais avec fermeté, à la réalisation de toutes les conséquences qu'il doit amener tôt ou tard.

Mais l'oeuvre qui doit développer, étendre, affermir les intérêts du peuple, sera longue et difficile.

Croyez-vous que trois jours aient pu guérir les plaies sociales qui fatiguent la France? Croyez-vous qu'en trois jours on épure les moeurs, on ramène à la dignité de la conscience, à la haute estime du travail trois générations victimes de tant d'intrigues, victimes aussi de tant de malheurs?

Que nous reste-t-il donc à faire, à nous qui souhaitons pour notre pays et pour l'Europe ensuite ce que nos pères ont voulu, ce que Napoléon lui-même a prédit?

Il nous reste à voir s'user devant nous tous ces prétendants qui se font populaires d'abord et qui entraînés par une force logique, s'aperçoivent bientôt que leurs intérêts ne sont pas les nôtres, qui commencent alors par la crainte, qui essayent ensuite de la corruption, et qui finissent par la violence.

Patience! Le temps les pousse.

Maintenant que des partis se choquent encore que des prétentions diverses se présentent, on sait avec qui nous serons, -- avec le peuple, toujours avec le peuple.

Ce sont là nos principes, et nous n'avons pas peur qu'ils périssent. Tôt ou tard la France, fatiguée de déceptions, viendra leur demander son repos ou sa gloire. Jusque-là, qu'avons-nous à faire?

Attendre et se préparer.

( La Tribune)

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BARTHÉLEMY

(1796-1867)

Le 27mars 1831, paraissait le premier numéro de la Némésis, revue hebdomadaire, en vers. Cette revue satirique s'annonçait ainsi:

...Une fois par semaine Je dois tout visiter dans ce vaste domaine. Fort de mon unité, seul, libre de soutiens, Je ne suivrai de but, de conseils, que les miens.

Barthélemy, à ce moment, avait déjà changé plusieurs fois d'opinions. Dans sa première jeunesse, il avait fait partie des volontaires royaux qui prétendaient arrêter la marche irrésistible de Napoléon revenant de l'île d'Elbe. Puis, après avoir été l'un des rédacteurs du Drapeau blanc, dont il avait pris le ton outrancier, il s'était tourné du côté de l'opposition. Avec son ami et compatriote Joseph Méry, il avait écrit une série de pamphlets contre les ministres de la Restauration. Cette opposition le menait au bonapartisme Avec Méry, il donnait Napoléon en Egypte, et il se rendait à Vienne pour tenter de remettre un exemplaire de son poème au duc de Reichstadt, «le fils de l'homme». Ce fut le titre d'un autre poème qui lui valut une condamnation à trois mois de prison. Après la révolution de 1830, il attestait des sentiments républicains.

La publication de la Némésis, dont nombre de pages sont pleines de souffle, ont des accents énergiques, ne laissent pas toujours percer la composition rapide, fut une manière de tour de force. Barthélemy, cependant, succombant sous le poids du fardeau qu'il avait voulu supporter seul, appela Méry à son aide. Méry donna à son ami le secours de sa verve abondante, et les deux poètes soutinrent pendant un an l'oeuvre entreprise. Ces véhémentes satires, qui appartiennent à l'histoire du journalisme autant qu'à la grande histoire littéraire, eurent une incroyable popularité.

En 1832, autre changement brusque d'attitude. Pour des raisons intéressées et qui ont singulièrement diminué la mémoire d'un homme du plus vigoureux talent, Barthélemy passa au pouvoir, avec armes et bagages. Méry ne le suivit pas dans cette défection et la lui reprocha prophétiquement:

Tant d'avenir perdu, tant de gloire éclipsée!

Barthélemy ne retrouva plus, en effet, le succès, qu'il avait connu, presque prodigieux. Le républicain de 1830 redevint bonapartiste en 1851. Il s'éteignit obscurément.

La Némésis, ironiste et passionnée, fut souvent injuste, comme dans la satire contre Lamartine, au moment où il posait sa candidature à la Chambre des députés. Lamartine répondit hautainement à cette satire par quelques-uns de ses vers les plus beaux.

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A MONSIEUR DE LAMARTINE

Je me disais: Donnons quelques larmes amères Au poète qui suit de sublimes chimères, Fuit les cités, s'assied au fond des vieilles tours, Sous les vieux aqueducs prolongés en arcades, Dans l'humide brouillard des sonores cascades, Et dort sur l'aile des vautours.

Hélas! Toujours au fond des lacs, des précipices, Toujours, comme on le peint devant ses frontispices, Drapant d'un manteau brun ses membres amaigris, Suivant de l'oeil, baigné par les feux de la lune, Les vagues à ses pieds mourant l'une après l'une Et les aigles dans les cieux gris.

Quelle vie! Et toujours, poétique suicide, Boire, et boire à longs flots une excellence acide; Ne donner qu'à la mort un sourire fané, Se bannir en pleurant loin des cités riantes, Et dire comme Job en mille variantes: «O mon Dieu, pourquoi suis-je né!»

Oh! que je le plaignais! Ma douleur inquiète Demandait aux passants: «Où donc est le poète? Que ne puis-je donner une obole à sa faim Et lui dire: «Suis-moi sous mes pins d'Ionie: Là tu t'abreuveras d'amour et d'harmonie, Tu vivras comme un séraphin.»

Mais j'étouffai bientôt ma plainte ridicule. Je te vis une fois sous les formes d'Hercule Courant en tilbury sans regarder le ciel, Et l'on disait: «Demain il part pour la Toscane. De la diplomatie il va sonder l'arcane. Avec un titre officiel.»

Alors je dis: «Heureux le géant romantique Qui mêle Ezéchiel avec l'arithmétique! De Sion à la Banque il passe tour à tour Pour encaisser les fruits de la littérature. Les traites à la main il s'élance en voiture En descendant de son vautour.»

D'en haut tu fais tomber sur nous, petits atomes, Tes Gloria Patri délayés en des tomes, Tes psaumes de David imprimés sur vélin. Mais quand de tes billets l'échéance est venue, Poète financier, tu descends de la nue Pour traiter avec Josselin.

Un trône est-il vacant dans notre académie? A l'instant, sans regret, tu quittes Jérémie Et le char d'Elisée aux rapides essieux, Tu daignes ramasser avec ta main d'archange Des titres, des rubans, joyaux pétris de fange, Et tu remontes dans les cieux.

On dit même aujourd'hui, poète taciturne, Que tu viens méditer sur les chances de l'urne, Que, le front couronné d'ache et de nénufar, Appendant à ton mur la cithare hébraïque, Tu viens solliciter l'électeur prosaïque, Sur l'Océan et sur le Var.

O frère, cette fois, j'admire ton envie, Et tu pousses trop loin le dégoût de la vie: Nous avons bien permis à ton modeste orgueil D'échanger en cinq ans tes bibliques paroles Contre la croix d'honneur, l'amitié de Vitrolles Et l'académique fauteuil.

Mais qu'aujourd'hui, pour prix de tes hymnes dévotes Aux hommes de Juillet tu demandes leurs votes, C'en est trop! L'Esprit-Saint égare ta fierté; Sais-tu qu'avant d'entrer dans l'arène publique, Il faut que devant nous tout citoyen explique Ce qu'il fit pour la liberté?

On n'a point oublié tes oeuvres trop récentes, Tes hymnes à Bonald en strophes caressantes, Et sur l'autel rémois ton vol de séraphin, Ni tes vers courtisans pour tes rois légitimes, Pour les calamités des augustes victimes Et pour ton seigneur le Dauphin.

Va! les temps sont passés des sublimes extases, Des harpes de Sion, des saintes paraphrases. Aujourd'hui tous ces chants expirent sans écho; Va donc, selon tes voeux, gémir en Palestine Et présenter, sans peur, le nom de Lamartine Aux électeurs de Jéricho.

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CH. PHILIPON ET LE CHARIVARI

(1800-1862)

«Philipon contre Philippe!» Ainsi peut se résumer, pendant une période de la monarchie de Juillet, l'attitude du fondateur de la Caricature et du Charivari, journaux satiriques, faisant une guerre incessante de plume et de crayon à Louis-Philippe et à ses ministres, -- guerre d'autant plus redoutable qu'elle était menée en dépit de sa violence, avec beaucoup d'esprit. «Les premières années du règne de Louis-Philippe, a dit Champfleury, sont tracées là minute par minute. Les crayons ne s'arrêtent plus, et quels crayons! C'est le roi qu'on épie dans tous les actes de sa vie publique et de sa vie privée. On croit assister à un défilé de masques cruels, qui récitent un catéchisme poissard politique» Le monarque bourgeois était raillé et ridiculisé de toutes les façons. -- Une des plaisanteries inventées par Philipon fut de donner au visage de Louis-Philippe la forme d'une poire, et cette plaisanterie -- expiée d'ailleurs par nombre de procès -- eut une popularité prodigieuse. Traviez, Granville, Daumier exécutèrent sur ce thème d'abondantes variations. Parfois le journal était composé en forme de poire. En 1834, le Charivari était condamné à six mille francs d'amende, et son gérant à six mois de prison. Le 17janvier, Philipon fit paraître une page dessinée par lui-même, où, sous prétexte de montrer par quel jeu innocent on arrivait a transformer une poire de façon à lui donner la physionomie de Louis-Philippe, il renouvelait les railleries. Les collaborateurs littéraires de Philipon au Charivari étaient Albert Clerc, Altaroche, Taxile Delord, Clément Caraguel, Louis Huart. Ses dessinateurs étaient: Daumier, Traviez, Granville, Raffet, Charlet, Descamps, Deveria, Bellangé.

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...AFIN QUE SI JAMAIS L'ÉTAT LEUR MANQUE ILS NE MANQUENT DU MOINS JAMAIS D´ÉTAT

Il y a des esprits mal faits qui reprochent à la royauté actuelle ce qu'ils admirent dans les autres comme des vertus; qui lui reprochent notamment son économie, son savoir-faire, son habileté à tirer parti de tout, à ne rien laisser perdre, pas même la cire des pétitions qu'elle reçoit toujours avec un nouveau plaisir; pas même les lièvres de ses forêts, qu'elle ne tue pas elle-même comme faisaient ses devancières, mais qu'elle afferme à beaux deniers; pas même les petites branches pourries qui gisent dans les allées de ses jardins et parcs, et qu'elle ramasse soigneusement pour aviver son feu de houille; pas même enfin ces vieilles nippes qu'elle fait transformer en culottes, en guêtres et en casquettes pour les petits principicules.

Ce sont là des vertus bourgeoises, ou bien je ne m'y connais pas; vertus donc qui conviennent parfaitement à une royauté bourgeoise.

Mais ce en quoi ces mêmes esprits mal faits affectent de la blâmer davantage, ce sont les nombreux envois de fonds qu'ils l'accusent de faire en Amérique.

Certes le Charivari n'aura jamais à se reprocher d'aussi injustes accusations.

Nous ne savons si ces envois sont bien réels; mais, en tout cas, cela ne prouverait en elle qu'un sage esprit de prévoyance. La royauté citoyenne est fort solide, il n'y a pas de doute; mais enfin il n'y aurait rien d'impossible à ce que le suffrage unanime des voitures publiques, qui lui a servi de base au mois de juillet, lui fit infidélité quelque jour. En général, il n'y a rien de mobile comme les voitures publiques. Qui peut répondre, d'ailleurs, qu'on ne finira point par se dégoûter soi-même d'avoir à gouverner des gaillards qui se rebiffent sans cesse? On s'en dégoûterait à moins.

Cela étant, la sagesse des nations, ou bien plutôt celle des princes, veut qu'on ait en réserve quelque poire pour la soif. C'est probablement dans ce sage esprit d'éventualité que la royauté citoyenne a fait apprendre à chacun des enfants de Sa Majesté, mâles ou femelles, un état, même un métier.

( Le Charivari, 17janvier 1834.)

[Une reproduction de la première page du « Charivari » datée du 1er mai 1835 et imprimée en forme de poire, figure ici dans l'édition imprimée de l'Anthologie du Journalisme. ] *****

SI LA JUSTICE A TOUJOURS DEUX POIDS, DU MOINS ELLE NE GARDE PLUS DE MESURES.

Si le Charivari ne vous a point parlé, ces jours derniers, des étranges choses qui se passent, au sein d'un tribunal exceptionnel se disant cour d'assises, entre trois juges et son frère et ami le National, ce n'est pas, croyez-le bien, qu'il ne fût en mesure de vous les conter jusque dans leurs moindres détails. Le Charivari a fait tout ce qu'il lui était possible de faire. Repoussé de l'intérieur de la cour, il s'est cramponné comme d'habitude à la porte, à travers laquelle il a entendu la belle improvisation de M.Carrel, qui parle comme il écrit; le Charivari a croqué par la même occasion M.Franck- Carré, l'avocat de Sa Majesté, dont il vous offrirait la portraicture, si cet irréprochable en valait la peine.

Mais le Charivari a dû s'en tenir là. Il sait trop bien, ou plutôt il ne sait pas assez jusqu'où peut aller la manie d'interprétation des jugeurs qui commentent d'une manière fort large l'arrêt Dubois (dont on fait les flûtes). Ces messieurs y mettent vraiment de l'enthousiasme.

Toutefois, s'il ne nous est pas permis de vous parler du débat judiciaire, nous avons encore licence de vous faire part des saisies et assignations.

A ce titre, nous vous apprendrons que M.Persil, renchérissant sur tout ce que la science interprétative a produit de plus stupéfiant jusqu'à ce jour, a cité hier M.Carrel, gérant du National de 1834, et que le parquet s'obstine à intituler gérant du National, pour avoir rendu compte, dans son numéro d'avant-hier, de Son propre procès !

Voilà qui est tout à fait digne de M.Persil! Quoi! je suppose que le National de 1834 fût réellement, ce qui n'est point, l'ancien National, le National interdit: pourrait-on l'empêcher de rendre compte à ses abonnés, dont il est aussi la propriété, des limites que la jugerie impose à sa publicité, ou, si vous aimez mieux, à son exploitation? Le compte rendu, dans ce cas, n'est pas une nouvelle plus ou moins intéressante, jetée à la curiosité publique; c'est une communication faite à des ayants-droit d'un événement qui modifie les rapports du journal avec ses souscripteurs.

Mais que sera-ce donc si ce journal n'est pas le journal interdit, et si, avec un titre différent, un acte social différent, et des propriétaires différents, il n'a de rapport avec lui que dans la cervelle interprétomane d'un homme du roâ? C'est pourtant vrai, jusqu'à ce qu'un arrêt vienne décider le contraire, et M.Persil aurait dû au moins avoir la pudeur d'attendre cet arrêt, si tant est qu'il doive sortir favorable.

Il résulte, du reste, de ces dernières poursuites dirigées contre le nouveau National, une moralité remarquable et qui mérite d'être signalée

Naguère, la Tribune, qui voulait faire vendre un supplément dans la rue, eut le malheur d'ajouter, sur ce supplément, un mot à son titre, et de s'y intituler la Tribune des Ouvriers, etc. M.Persil s'écrie bien vite: «Ce n'est plus la Tribune, c'est un nouveau journal.» Et la Tribune fut condamnée, comme un nouveau journal, pour avoir ajouté un mot à son titre sur le supplément, et quoiqu'il ne fût survenu aucune modification dans la gérance, ni dans la rédaction, ni dans la propriété.

Aujourd'hui le National cesse de paraître; un nouveau journal s'élève qui ajoute un mot à ce titre, avec d'autres gérants, avec un autre acte social, avec un autre cautionnement, en un mot un journal entièrement et légalement nouveau. Vite M.Persil lui crie: «Halte-là! c'est toujours le National

O jugerie!

( Le Charivari, 17janvier 1834.)

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LOUIS DESNOYERS

(1802-1808)

Ce fut un homme entreprenant, journaliste de vocation, fécond en idées, et les réalisant souvent. L'une de ces idées fut la création de la Société des gens de lettres, qui naquit d'une réunion provoquée chez lui, dans sa maison de la rue de Navarin, le 20décembre 1837. Vingt et un jours plus tard, la société était officiellement fondée: il en était le vice-président, la présidence étant dévolue à Villemain. Après avoir donné une collaboration active aux journaux qui constituaient alors ce qu'on appelait «la petite presse», -- ayant parfois par sa vivacité de ton plus d'action que la grande, -- il entra au National. Puis il fut un des fondateurs du Siècle, rival de la Presse dans la révolution de l'abaissement du prix de l'abonnement. Il y apporta l'innovation du roman- feuilleton, en assumant la direction de la partie littéraire. Prêchant d'exemple, il fut un abondant chroniqueur, sans parler de ses romans, parmi lesquels Jean-Paul Chopart eut une assez longue popularité. Au Siècle il donna notamment une série d'articles dont le style à facettes n'a pas laissé que de vieillir un peu, intitulée: les Béotiens de Paris.

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LES BÉOTIENS DE PARIS

On peut classer les hommes sur ces deux étiquettes: gens qui pensent, -- gens qui ne pensent pas.

Attique et Béotie.

Cette double nature se retrouve en tous lieux, maison conviendra que l'esprit hottentot doit différer, quant à la forme, de notre esprit européen, et qu'aussi le crétin des Alpes a son cachet particulier au milieu de toutes les imbécillités du globe.

Même diversité sur une même échelle. La province, sans doute, a ses niais et ses beaux esprits, mais Paris a les siens.

... Avez-vous remarqué sur la partie fainéante de nos boulevards, dans la belle allée des Tuileries, sur le pavé des Champs-Elysées, parmi la poussière du Bois de Boulogne, aux premières places des théâtres, partout enfin où il y a du temps à se montrer, avez-vous remarqué une population d'hommes tout élégante, toute pimpante, tout odorante? Voilà nos crétins, non pas tous, mais beaucoup; non pas avec de hideux goitres, des vêtements grossiers, mais en beau linge, en fins louviers. On s'arrête à les voir, tout ébaubi qu'on est de leur façon d'aller, du phénoménal de leurs habits, de l'empois de leur coiffure. Leurs modes, vous le savez, ne sont pas celles d'aujourd'hui, bien moins encore celles d'hier: ce sont toujours celles de demain. Du reste, on peut les comparer à de belles loueuses d'étalage. Qu'y a-t-il au fond? Du vide. Pas une idée, pas un centime intellectuel.

Je n'appelle point du nom d'idées ces conversations toutes faites, ce parlage au premier occupant, espèce de badigeon qui ne sert qu'à chemiser un sot et à boucher les crevasses d'une journée oisive.

J'entends par idée une perception de l'âme, non point grêle, indécise, tronquée, fugitive, mais vive, nette, entière et durante, mais assez copieuse pour maintenir le cerveau dans un état de gonflement et l'empêcher de s'affaisser sur lui-même comme une vessie qu'on prive d'air, mais assez large et forte pour que la méditation puisse reposer dessus; non pas, enfin, une lueur, un crépuscule, mais un beau jour, un jour tout à fait; une pensée- mère, une pensée qui elle-même en contienne mille autres, qui soit le pivot autour duquel gravite, logiquement, un monde d'imaginations secondaires, le centre, le système d'un soleil intellectuel tout entier.

Eh bien, de ces soleils, combien pensez-vous qu'il en brille sous le crâne pommadé de ceux-là? Pas un seul. Je n'en demande qu'un, et leurs yeux de verre, leurs yeux d'animaux empaillés, luiraient au moins de quelque feu. Leur figure en deviendrait moins cire, leur allure moins flasque, leurs paroles moins fades, et leur cravate serait aussi plus tortillée. Vous ne les verriez plus, au balcon d'un théâtre, nettoyer leur binocle ou mordiller leur canne, alors que l'on pouffe au parterre; vous ne les verriez plus mettre leurs gants ou s'ajuster les favoris, alors qu'on sanglote au parterre; froids à tout, impassibles, comme si, au milieu de cette électricité de rires et de pleurs, leur bêtise était un trépied qui les isolât des commotions de la foule. Je vous le dis: ils sont crétins, archi-crétins. Et c'est un point bien convenu: tout homme qui attend venir l'éternité à se faire gentil, non point par coquetterie fortuite, comme il a pu arriver à Voltaire lui-même, mais par fatuitisme et par désoeuvrerie, tout homme qui se narcisse et se sangle comme un cheval, cet homme-là n'est pas né pour penser: pas plus que le paon, pas plus que le coq d'Inde. Son rôle aussi c'est de faire la roue aux yeux des autres hommes.

Mais place encore! Voici l'espèce des balourds, bêtes doublement circonflexes qui s'en tiennent à la grosse naïveté, à cette fille bâtarde de la sottise et du bon sens. Ce sont des hannetons: dès qu'ils volent, ils se heurtent la tête contre une vérité; ils ne procèdent, en effet, que par vérités vraiment vraies, par vérités pataudes: «C'est aujourd'hui le 16décembre: dans quinze jours, ce sera le 1erjanvier. -- Voilà un potage qui est brûlant. -- Napoléon est un homme célèbre.»

Eh bien, à la bonne heure!

Parfois, ils se permettent la froide réflexion morale: «Moi, j'aime ce qui est bon. -- On serait plus tranquille s'il n'y avait point d'émeutes. -- Les hommes ne sont pas comme les femmes. -- La santé est le meilleur des biens.»

En résumé, les gens de cette sorte paraissent n'avoir été créés que comme intermédiaires entre l'homme et la brute. Ce n'est pas tout à fait l'homme, mais c'est un peu mieux que le boeuf; c'est l'orang-outang qui a reçu le baptême, qui est né non velu et a fait ses études.

Nous possédons ensuite la grande famille des plagiaires: idiots qui ne pensent point par eux, mais par autrui, qui se servent de votre cerveau comme de voire chapeau pour s'en coiffer, le leur manquant.

Première espèce: l'homme-jocko, qui parle quand vous parlez, qui se tait quand vous vous taisez, qui, j'imagine, se couperait le cou, vous voyant attenter au vôtre. C'est un écho. Dites: «La paix est une excellente chose, quand elle ne coûte pas plus cher que la guerre. -- Oh, oui! redira-t-il, pas plus cher que la guerre! Dites: «La Régie vous vend du tabac qui ne vaut pas le diable. -- Oh non, redira-t-il, qui ne vaut pas le diable!

Deuxième espèce: l'homme-perroquet, celui qui, chaque matin, ramasse çà ou là, dans quelque nouveau livre ou de la bouche même de quelque homme d'esprit, une tirade de pensées, et s'en va, tant que dure le jour, la colportant dans vingt salons, la disant presque à chaque borne, comme les orgues les mélodies d'Auber.

Troisième espèce: l'homme-vautour, imbécile de proie, qui s'engraisse de vous. Il n'est pas nécessaire, avec celui-là, que vous soyez un nouveau livre ou une bouche célèbre. N'importe quel, avisez-vous d'émettre en sa présence quelque chose de bien: oh! mon Dieu! c'en est fait, c'est comme si vous aviez tiré votre montre devant quelque filou: vous êtes volé de votre idée, et, soyez-en bien sûr, avant qu'il soit demain, tout Paris la saura par coeur. Il y a mieux: c'est devant vous qu'il vous braconnera. Je vous suppose dans un cercle, assis tout contre lui; on y parle opéra: chacun donne son avis, et vous, le vôtre; vous dites, non sans arrière-prétention, que, «avec les jambes de Taglioni et les bras de Noblet (1) on ferait un talent accompli».

[ (1) Lise Noblet, danseuse, créa le rôle de Fenella dans la _Muette de Portici.]

Ensuite de quoi vous attendez modestement l'effet de ces paroles. Malheureusement, vous êtes enroué et vos paroles se sont perdues, perdues pour vous, mais non pour lui, qui, dominant toutes les voix: «On ferait un talent accompli, dit-il, avec les jambes de Taglioni et les bras de Noblet.» Oh, vraiment, vous ne vous flattiez pas: un murmure flatteur accueille ces paroles, et, comme vous êtes le seul à ne pas applaudir, on vous regarde comme un obtus, comme un homme incapable de saisir la finesse des choses.

Parmi les parasites de l'intelligence, il en est de fort sobres, qui ne vivent que de miettes: une locution quelconque, une expression, un mot suffisent à leur consommation. C'est ainsi que les hommes de style et de pensée, les livres puissants, les drames achevés, les oh, que non pas, et mille autres formules qui sont fort bonnes en leur place ont servi de pâture à leur tourbe affamée. C'était de la pomme de terre à l'usage de tous les pauvres d'esprit: avec cela on vivote, on pensote.

Enfin, il en est quelques-uns qui se sont faits, des banalités de la presse, un petit vocabulaire applicable à toutes les phases de la politique. Avec eux c'est toujours: L'horizon s'obscurcit, l'avenir est gros d'événements, nous sommes sur un volcan.

Tous, pauvres hommes, qui s'imaginent que la pensée est dans les mots, dans les locutions, dans Boiste ou dans Noël! Oui, sans doute, elle est là, -- comme il y a des Panthéons dans les carrières de Montrouge.

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SAINTE-BEUVE

(1804-1869)

Sainte-Beuve fit ses débuts de critique au Globe en 1826, pendant qu'il poursuivait ses études de médecine, qu'il devait bientôt abandonner, mais dont il garda bon souvenir: «J'ai été autrefois, a-t-il dit, l'élève de la Faculté de médecine: c'est à elle que je dois l'esprit de philosophie, l'amour de l'exactitude et de la réalité physiologique, le peu de bonne méthode qui a pu passer dans mes écrits, même littéraires.». Après avoir été séduit par les idées saint-simoniennes, il s'intéressa aux luttes politiques et il fut quelque temps au National l'un des collaborateurs d'Armand Carrel. Puis il revint tout entier à la littérature. Il ne peut être question ici que du rôle de Sainte-Beuve dans la presse, où il fonda véritablement la critique littéraire moderne, dont il faisait volontiers, selon son mot, «l'histoire naturelle des esprits». Le temps a grandi son oeuvre, ce monument élevé pierre par pierre, chaque lundi, en a fait apprécier plus encore que par ses contemporains, peut-être, l'admirable solidité. De la Revue de Paris et de la Revue des Deux Mondes, il passa au Constitutionnel, et ses articles furent l'honneur de ce journal, où l'avait appelé le docteur Véron.

Monselet, au sujet de cette collaboration, a conté une jolie histoire. Chaque semaine, Sainte-Beuve allait causer avec le docteur Véron de l'article projeté. C'était une habitude devenue aussi chère au critique qu'au directeur du Constitutionnel, extrêmement sensible à cette déférence d'un homme qui avait sur lui une telle supériorité de culture. Ces conversations étaient d'ailleurs pour Sainte-Beuve un moyen de se critiquer lui- même. Il arriva, cependant, que le Constitutionnel changea de mains. Après quelques hésitations, Sainte-Beuve accepta les propositions du Moniteur, mais, pour ne pas être taxé d'ingratitude, ou simplement parce qu'il tenait à cette première épreuve de l'accueil fait à son article, il imagina ce biais. Tous les vendredis il se rendait comme par le passé, chez le docteur Véron, dans son appartement de la rue de Rivoli. Il lui soumettait son manuscrit. De son côté, le docteur Véron continuait à lui faire ses observations. Ainsi, en lisant avant tout le monde des pages qui ne lui étaient plus destinées, cependant, pouvait-il toujours se croire le directeur du _Constitutionnel. L'un et l'autre se prêtèrent, pendant assez longtemps, à cette fiction.

On s'est beaucoup occupé, en ces derniers temps, de l'homme, en Sainte-Beuve, à propos du Livre d'amour où, avec une indiscrète fatuité, il évoquait sa liaison avec MmeVictor Hugo (1). (Ce livre, il est vrai, avait été imprimé, mais non publié.)

[ (1) Voir, à ce sujet, la notice consacrée à Alphonse Karr, qui, dans les Guêpes, appréciait durement l'idée même de ce recueil de poèmes, dont les allusions étaient transparentes.]

Dans une étude infiniment spirituelle sur cette question, les Péchés de Sainte-Beuve, M.Jules Lemaître a plaidé les circonstances atténuantes: «Il faut d'abord considérer que les romantiques se confessaient et confessaient les autres avec une facilité! Ils n'avaient plus, évidemment, qu'une délicatesse un peu émoussée. Avant le Livre d'amour, Musset publiait la Confession d'un Enfant du Siècle, et tout le monde savait que c'était le récit de son aventure avec George Sand. La littérature excusait tout. Ces grossières indiscrétions ne tiraient plus à conséquence. Puis, on est toujours ingénu par quelque endroit. Sainte-Beuve, entre1830 et1845, désirait la gloire, et la seule vraie: celle dont on ne jouit pas, la gloire posthume. Une chose certaine et abondamment prouvée par les notes de Sainte-Beuve lui-même: il voyait dans le Livre d'amour une oeuvre belle et originale, son chef-d'oeuvre en poésie. A vrai dire, je crois qu'il se trompait un peu. Donc, il pensait que le Livre d'amour le ferait connaître plus tard avec honneur comme poète (à quoi il attachait une extrême importance) et lui serait une médiocre revanche des Pensées d'août. Je crois que ç'a été là son plus puissant mobile.»

Le passage ci-dessous d'un article de Sainte-Beuve, qui ne fait pas partie d'une série, est consacré aux dangers des cénacles littéraires.

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LES SOIRÉES LITTÉRAIRES

... De nos jours, la poésie, en reparaissant parmi nous, après une absence incontestable, sous des formes un peu étranges, avec un sentiment profond et nouveau, avait à vaincre bien des périls, à traverser bien des moqueries. On se rappelle encore comment fut accueilli le glorieux précurseur de cette poésie à la fois éclatante et intime et ce qu'il lui fallut de génie opiniâtre pour croire en lui-même et persister. Mais lui, du moins, solitaire, il a ouvert sa voie; solitaire, il l'achève: il n'y a que les vigoureuses et invincibles natures qui soient dans ce cas. De plus faibles, de plus jeunes, de plus expansifs, après lui, ont senti le besoin de se rallier, de s'entendre à l'avance, et de préluder quelque temps à l'abri de cette société orageuse qui grondait à l'entour. Ces sortes d'intimités, on l'a vu, ne sont pas sans profit pour l'art aux époques de renaissance ou de dissolution. Elles consolent, elles soutiennent dans les commencements et, à une certaine saison de la vie des poètes, contre l'indifférence du dehors, elles permettent à quelques parties du talent, craintives et tendres, de s'épanouir avant que le souffle aride les ait séchées.

Mais, dès qu'elles se prolongent et se régularisent en cercles arrangés, leur inconvénient est de rapetisser, d'endormir le génie, de le soustraire aux chances humaines et à ces tempêtes qui enracinent, de le payer d'adulations qu'il se croit obligé de rendre avec une prodigalité de roi. Il suit de là que le sentiment du vrai et du réel s'altère, qu'on adopte un monde de conventions et qu'on ne s'adresse qu'à lui. On est insensiblement poussé à la forme, à l'apparence; de si près et entre gens si experts, nulle intention n'échappe, nul procédé technique ne passe inaperçu; on applaudit à tout; chaque mot qui scintille, chaque accident de la composition, chaque éclair d'image est remarqué, salué, accueilli. Les endroits qu'un ami équitable noterait d'un triple crayon, les faux brillants de verre que la sérieuse critique rayerait d'un trait de son diamant, ne font pas matière d'un doute en ces indulgentes cérémonies. Il suffit qu'il y ait prise sur un point du tissu, sur un détail hasardé, pour qu'il soit saisi, et toujours en bien; le silence semblerait une condamnation; on prend les devants par la louange. C'est étonnant devient synonyme de c'est beau; quand on dit ho, il est bien entendu qu'on a dit ah! tout comme dans le vocabulaire de M.de Talleyrand. Au milieu de cette admiration haletante et inoculée, l'idée de l'ensemble, le mouvement du fond, l'effet général de l'oeuvre ne saurait trouver place; rien de largement naïf ni de plein ne se réfléchit dans ce miroir grossissant, taillé à mille facettes. L'artiste sur ces réunions, ne fait donc aucunement l'épreuve du public, même de ce public choisi, bienveillant à l'art, accessible aux vraies beautés et dont il faut en définitive, remporter le suffrage.

Quant au génie, pourtant, je ne saurais concevoir sur son compte de bien graves inquiétudes. Le jour où un sentiment profond et passionné? Le prend au coeur, où une douleur sublime l'aiguillonne, il se défait aisément de ces coquetteries frivoles et brise, en se relevant, tous les fils de soie dans lesquels jouaient ses doigts nerveux. Le danger est plutôt pour ces timides et mélancoliques talents, comme il s'en trouve, qui se défient d'eux-mêmes, qui s'ouvrent amoureusement aux influences, qui s'imprègnent des odeurs qu'on leur infuse et vivent de confiance crédule, d'illusions et de caresses. Tous ceux-là peuvent, avec le temps, et sous le coup des infatigables éloges, s'égarer en des voies fantastiques qui les éloignent de leur simplicité naturelle. Il leur importe donc beaucoup de ne se livrer que discrètement à la faveur, d'avoir toujours en eux, dans le silence et la solitude, une portion réservée où ils entendent leur propre conseil, et de se redresser aussi par le commerce d'amis éclairés qui ne soient pas poètes.

(1831.)

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A.JAY

(1770-1854)

Antoine Jay, avocat et professeur, député de la Gironde pendant les Cent Jours, avait été l'un des fondateurs, en 1815, de l'Indépendant_, devenu le Constitutionnel. Pendant toute l'époque de la Restauration, il avait été au premier rang dans la presse de l'opposition, et il avait encouru plusieurs condamnations. Compagnon de captivité, à Sainte-Pélagie, de son ami de Jouy ( voir la notice sur E.de Jouy), bonapartiste libéral comme lui, il avait collaboré à une nouvelle série des Hermites : c'étaient, cette fois, les Hermites en prison_. En 1832, il était élu membre de l'Académie française. On le trouve ici comme un des adversaires les plus déterminés de l'école romantique, et l'article qu'on va lire montre jusqu'à quelle animosité allaient les luttes entre classiques et romantiques. Jay, dans son feuilleton, ne se contentait pas d'arguments littéraires. Il en appelait au pouvoir, pour obtenir l'interdiction des oeuvres contre lesquelles il s'élevait.

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CONTRE LES ROMANTIQUES

La subvention du Théâtre-Français est portée au budget de l'État pour deux cent mille francs. Cette somme est considérable; mais si l'on réfléchit à l'influence que ce théâtre peut exercer, dans l'intérêt de la société, sur le goût, sur les moeurs, sur la bonne direction de la littérature dramatique, l'allocation ne paraîtra pas exagérée. Le Théâtre- Français, enrichi de tant de chefs-d'oeuvre qui ont contribué aux progrès de notre civilisation, est, comme le Musée, un monument national qui ne doit être ni abandonné ni dégradé. De la hauteur où l'a élevé le génie de nos grands écrivains, il ne doit pas descendre à ces exhibitions grotesques et immorales qui sont la honte de notre époque, alarment la pudeur publique et portent une atteinte mortelle à la société. Il n'y a plus de frein à la dépravation de In scène, à l'oubli de toute morale et de toute bienséance: le viol, l'adultère, l'inceste, le crime, enfin, dans ses formes les plus dégoûtantes, voilà les éléments de la poétique de cette misérable école dramatique qui, digne de tous les mépris, s'avise de mépriser les maîtres de l'art, prend un infernal plaisir à flétrir tous les sentiments généreux, à répandre la corruption dans le peuple et nous expose aux dédains de l'étranger.

Ce n'est point pour encourager un système pernicieux que le trésor public est mis à contribution... La somme de deux cent mille francs n'est accordée au Théâtre-Français qu'à condition qu'il restera pur de toute souillure, que les artistes recommandables de ce théâtre ne s'aviliront pas en donnant l'appui de leur talent à ces ouvrages indignes de la scène nationale, ouvrages dont la funeste tendance devrait exercer la sollicitude du gouvernement, car il est responsable de la morale publique comme de l'exécution des lois. Eh bien, qui le croirait? Dans le moment même, on s'occupe à faire passer les principaux acteurs de la Porte Saint-Martin au Théâtre-Français et d'y naturaliser les absurdes et fangeux mélodrames destinés à remplacer les chefs-d'oeuvre dramatiques qui sont une partie si importante de notre littérature. Un esprit de vertige semble planer sur ce malheureux théâtre. La représentation d'Antony est officiellement annoncée par le Moniteur pour demain, Antony, l'ouvrage le plus hardiment obscène qui ait paru en ces temps d'obscénité. Nous allons donc voir sur le théâtre de Corneille, de Racine, de Molière et de Voltaire, nous allons donc voir une femme jetée dans une alcôve, un mouchoir sur la bouche; nous allons voir sur la scène nationale le viol en action. Voilà une école de morale ouverte au public, voilà le genre de spectacle auquel vous appelez cette jeunesse dont vous redoutez l'exaltation et qui, bientôt, ne reconnaîtra plus ni règle ni frein. Ce n'est pas sa faute; c'est la faute du pouvoir qui ne sollicite aucune mesure pour arrêter ce débordement d'immoralité. Il n'y a pas de pays au monde, quelque libre qu'il soit, où il soit permis d'empoisonner les sources de la morale publique.

... Nous n'en appelons pas à la direction actuelle des Beaux-Arts: une coterie romantique, ennemie jurée de notre grande littérature, y domine souverainement. C'est à M.Thiers, ministre de l'intérieur, que nous nous adressons. Homme de lettres distingué, admirateur des sublimes génies dont la gloire est celle de la Patrie, c'est à lui, dépositaire d'un pouvoir qui doit veiller à la conservation de ce noble héritage, que nous demandons de ne pas le laisser tomber en des mains hostiles, de s'opposer à ce débordement de mauvaises moeurs qui envahit le théâtre, pervertit la jeunesse de nos écoles et la jette dans le monde, avide de jouissances précoces, impatiente de toute espèce de joug et bientôt fatiguée de la vie. Laisser corrompre la jeunesse, ou plutôt favoriser sa corruption, c'est préparer un avenir de troubles et d'orages, c'est compromettre la cause de la liberté, c'est vicier dans le germe nos naissantes institutions, c'est aussi le plus juste et le plus sanglant reproche qu'on puisse faire à un gouvernement.

... Pourquoi donner une prime à la dépravation? Si la Chambre des députés ne paraissait pas si pressée de voter les lois de finances, nous pourrions espérer que, dans une matière aussi grave, qui se lie si intimement au bon ordre et à l'existence de la civilisation, il s'élèverait une voix généreuse pour protester contre l'emploi si abusif de la fortune publique, pour rappeler au ministre les devoirs que lui imposent les fonctions dont il est chargé. Le député qui parlerait ainsi serait sûr d'être écouté favorablement d'une assemblée dont les membres sont, tous les jours, témoins de cette licence inouïe des théâtres, destructive de toute morale, et en connaissent parfaitement tous les dangers. Nous sommes convaincu que les artistes mêmes du Théâtre-Français, qui voyaient avec satisfaction revenir; eux la partie éclairée du public, forme des voeux pour le succès de nos réclamations. Cela dépend de la Chambre et du ministre de l'intérieur. Des préoccupations politiques trop connues ont pu détourner son attention de la fausse et ignoble direction donnée au Théâtre-Français: il n'y aurait plus pour lui d'excuse, maintenant qu'il connaît la vérité.

( Constitutionnel, 28avril 1834.)

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Ce n'était plus de la polémique, c'était de la dénonciation. On sait, d'ailleurs, que les romantiques ripostaient d'une façon véhémente, et que l'épithète de «perruque» était la moindre de celles qu'ils forgeaient pour confondre leurs adversaires. Mais la meilleure de leurs réponses était le succès.

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ARMAND CARREL

(1800-1836)

«Une espèce de partisan politique et littéraire, faisant la guerre en conscience pour le compte de ses opinions, sans prendre ni recevoir de mot d'ordre d'aucune autorité organisée.» Ainsi se définissait lui-même Armand Carrel, qui, dans le National, fut le grand journaliste des premières années du gouvernement de Juillet. Après avoir contribué, par la part qu'il avait prise à la révolution de 1830, à son avènement, il n'avait pas tardé, désillusionné, constatant la faillite de bien des espoirs, à lui faire une vive et redoutable opposition. Dès le 1erjanvier 1832, il écrivait: «La monarchie de Juillet est sapée dans les bases que lui avaient données ses fondateurs. L'ordre de choses actuel est parvenu à de tels embarras que c'est un devoir, une nécessité de chercher à prévoir après lui.» Les procès n'étaient pas faits pour refréner son ardeur de polémiste, servie par le talent le plus vigoureux et le plus serré; ses idées s'accentuaient dans un sens nettement hostile au pouvoir royal. «La révolution, écrivait-il dans un de ses derniers articles, est moins éloignée du gouvernement de ce temps-ci que le gouvernement lui-même ne l'est du bon plaisir royal du vieux Versailles.»

Armand Carrel, officier dans les premières années de la Restauration, avait été mêlé aux complots militaires. Au moment de la guerre d'Espagne, il avait donné sa démission et il avait fait partie de ce «régiment de Napoléon II». composé de libéraux de divers pays qui avaient lutté dans les rangs des constitutionnels espagnols. A sa rentrée en France, il avait été arrêté et condamné à mort. Le jugement ayant été cassé pour vice de forme, un autre conseil de guerre l'acquitta: la fierté de son attitude, attestant un caractère énergique, la chaleur de sa défense, l'éloquence de ses réponses n'avaient pas peu contribué à déterminer cet acquittement.

Ce journaliste de race avait gardé, dans la presse, des témérités de soldat. En 1833, il s'était offert à répondre aux provocations du parti légitimiste, prétendant interdire à la presse libérale de parler de la duchesse de Berry, et il avait été grièvement blessé dans un duel avec Roux-Laborie. On sait l'issue fatale, trois ans plus tard, de son duel avec Émile de Girardin. -- M.Schlumberger a publié, en 1910, les Mémoires du commandant Persat, qui, ancien officier de l'Empire, gérant du National, fut un des témoins de Carrel dans cette rencontre (l'autre s'appelait Ambert). On trouve là le récit le plus pittoresque et le plus minutieux de la scène tragique du bois de Vincennes. «Nous arrivâmes au rendez-vous, là, Armand Carrel nous réunit tous, et, s'adressant à Girardin, il lui dit: «Vous m'avez menacé d'une biographie; le duel est arrêté; il peut m'être funeste, tout comme à vous-même. Si je succombe, dans quels termes écrirez- vous ma biographie?» Alors Girardin répondit à Carrel: «J'espère que le combat ne sera funeste à aucun de nous deux, mais, dans le cas contraire, si j'avais à faire votre biographie, elle ne pourrait être que dans des termes honorables. -- Eh bien, dit encore le bon et généreux Carrel, d'après ce que vous venez de me dire, je puis vous faire observer qu'en écrivant l'article du National je ne pensais nullement à vous.» Et le commandant Persat poursuit: «Je le demande à tout homme d'honneur et délicat, est-ce que M.de Girardin n'aurait pas dû dire à Carrel qu'il était satisfait?» M.de Girardin se tourna vers ses témoins, qui restèrent silencieux. Les pistolets furent chargés et les distances marquées. Chacun des combattants avait la facilité de marcher dix pas et devait s'arrêter à la ligne de démarcation, qui était de vingt pas. «Au signal donné, Carrel franchit ses dix pas avec cette assurance de l'homme vraiment brave, et il n'ajusta ce malheureux Girardin que lorsqu'il fut arrivé à la ligne marquée. Son adversaire fit le contraire, car, après n'avoir fait qu'un à droite sur place pour bien s'effacer, pendant que notre ami marchait, il le tint constamment ajusté. Les deux coups de feu partirent simultanément...»

Un des articles les plus vibrants d'Armand Carrel date de 1831. Le ministère Perier venait d'ordonner l'arrestation préventive des journalistes poursuivis. Armand Carrel répondit qu'il se ferait tuer plutôt que de se laisser arrêter par une mesure qu'il estimait illégale.

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UN DÉFI

M.le ministre croit l'illégalité peu dangereuse quand elle ne blesse qu'un petit nombre de citoyens: il se trompe, et, malgré toute sa fierté, il pourrait bien éprouver qu'un seul homme, convaincu de son droit et déterminé à le soutenir par tous les moyens que lui donnerait son courage, n'est pas facile à vaincre.

Pourquoi un de ces écrivains devenu l'objet des haines du pouvoir, ne se rencontrerait-il pas, qui opposerait la force à la force et se dévouerait aux chances d'une lutte inégale? Eh bien, il y en a, dans la presse périodique, de ces hommes qu'on ne provoque pas impunément et qui, certes, ne seraient pas emportés vivants, s'ils avaient juré de ne pas laisser violer en eux la majesté de la loi. Il est facile de faire tuer par cinquante hommes un seul homme qui résiste, mais doit-on que cela peut arriver deux fois sans péril pour l'ordre de choses actuel? Il faut ici relever la dignité de l'homme et du citoyen, si souvent insultée par l'indigne ministre du 13mars. Il ne sera pas dit que ce régime pourra s'enrichir encore d'un arbitraire illimité qui s'intitulerait la jurisprudence du flagrant délit. Un tel régime ne s'appellera pas, de notre consentement, la liberté de la presse, une usurpation si monstrueuse ne s'accomplira pas. Nous serions coupables de le souffrir, et il faut que ce ministère sache qu'un seul homme de coeur, ayant la loi pour lui, peut jouer, à chances égales, sa vie contre celle, non seulement de sept à huit ministres, mais contre tous les intérêts, grands et petits, qui se seraient attachés imprudemment à la destinée d'un tel ministère. C'est peu que la vie d'un homme, tué furtivement au coin de la rue dans une émeute, mais c'est beaucoup que la vie d'un homme d'honneur, qui serait massacré chez lui par les soins de M.Perier, en résistant au nom de la loi. Que le ministère ose risquer cet enjeu, et, peut-être, il ne gagnera pas la partie. Le mandat de dépôt, sous le prétexte de flagrant délit, ne peut être décerné légalement contre les écrivains de la presse périodique, et tout écrivain pénétré de sa dignité de citoyen opposera la loi à l'illégalité, et la force à la force: c'est un devoir. Advienne que pourra!

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HONORÉ DE BALZAC

(1799-1850)

Balzac n'a pas fait que créer, parmi les personnages de sa prodigieuse Comédie humaine, des journalistes, Blondet, Nathan, Lousteau, Andoche Finot, Félicien Vernou, Hector Merlin, etc.; il n'a pas fait qu'écrire la Monographie de la Presse parisienne (dans le second volume de la Grande Ville, publication collective sous la direction de Marc Fournier, 1843), étude où, entre parenthèses, il eut quelques vues prophétiques. Outre sa collaboration, sous forme d'articles, à de nombreux journaux, il voulut avoir sa revue à lui, et ce fut la Revue parisienne, qui parut en mars1810, dans le format des Guêpes. Il avait fondé de grandes espérances sur cette publication, dont son ami Armand Dutacq organisa l'administration. Il pensait s'affranchir, pour ses romans, de l'intermédiaire des journaux et des libraires. La Revue parisienne, qui formait un petit volume in-32 de cent soixante pages, du prix d'un franc, ne lui valut cependant que des déboires, accrut ses dettes et lui fit des ennemis. Elle ne put avoir une longue existence. Cependant Balzac s'y était prodigué. Il avait donné là Z. Marcas et Un Prince de la Bohème, puis une étude sur le mouvement littéraire russe, des articles de critique dont l'un, d'une importance particulière était consacré à la Chartreuse de Parme, de Stendhal. Dans la livraison de septembre sous la forme d'une causerie avec ses lecteurs, il donnait des explications personnelles, répondait à une calomnie selon laquelle il avait été «acheté» par le ministère, et en venait à traiter la question de la contrefaçon belge, qui sévissait alors impunément. Tout cela est aujourd'hui curieux à retrouver.

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LA REVUE PARISIENNE

Je remercierai d'autant plus les abonnés qui sont venus à la Revue au milieu des préoccupations actuelles, qu'en parcourant les listes je n'ai point trouvé de noms qui me fussent connus, ou de ces personnes que nous appelons nos connaissances, Quant à des amis, hormis deux ou trois exceptions, il n'y en a pas. Ainsi nos cinq ou six cents premiers abonnés m'accusent des sympathies qui me deviennent précieuses. Il y a longtemps que je l'ai répété, d'après un illustre auteur: un lecteur est un ami inconnu. Je les remercie de leur appui, pourquoi ne dirais-je pas de leur concours? C'est grâce à l'abonnement que ce recueil pourra subsister, car la vente est aléatoire, soumise aux caprices du moment, et, comme la Revue parisienne ne recherchera jamais la popularité aux dépens de la conscience ou de la vérité, elle peut, par instants, être quittée et reprise. Elle est, en un mot, toujours à la merci d'une circonstance

... La tâche que j'ai entreprise de ramener la critique à sa vraie destination, à la discussion des moyens de l'art et à la consécration des principes sans lesquels il n'y a que confusion, voulait quelque courage, mais elle ne pouvait pas aller non plus sans quelques erreurs. Toutes les fois qu'il y aura erreur, je n'hésiterai jamais à la réparer. Ainsi j'ai deux rectifications à faire, d'autant plus nécessaires qu'elles touchent à des faits qui ne sont ni politiques ni littéraires. Assurément, ce n'est pas moi qui ne cesserai de flétrir les personnalités dans le journalisme dont la plume s'y prêtera. Je ne manquerai d'aucun genre de courage.

J'ai dit que M.de Lavergne se nommait effectivement Léonard Guyot. M.de Lavergne est venu me voir et m'a simplement exhibé son acte de naissance, en me montrant qu'il avait nom Guilbaud de Lavergne. Une pièce authentique a prouvé de même que M.Roger de Beauvoir se nommait ainsi.

Comme il court sur moi des bruits assez ridicules, j'ajouterai ce qui me concerne à ces deux rectifications. Des personnes assez haut placées ont dit qu'à propos de l'interdiction de mon drame de Vautrin, j'avais reçu de l'argent du ministère. C'est une calomnie, qui me force à donner des explications personnelles.

Je me suis cru, je me crois encore en droit de recevoir des indemnités à ce sujet: je les recevrais, mais je ne les demanderais point. Que personne n'infère de mes paroles que je tends la main, ce serait en contradiction avec mes principes, extrêmement sévères en ceci. Quand on eut défendu Vautrin, j'allai plaider avec M.Hugo et le directeur la cause du théâtre seulement. MM.de Remusat et Hugo savent bien que je n'ai jamais dit un mot qui eût trait à la question d'argent.

Le lendemain de la dernière audience, qui fut infructueuse, je tombai gravement malade. M.Cavé me fit une visite en me disant que ma situation serait prise en considération sérieuse. C'était la première fois de ma vie que j'allais être en communication avec une caisse publique ou ministérielle. Je consultai quelques amis de grand sens et de haute probité; j'allai même voir M.Berryer pour savoir si je pouvais accepter en tout bien tout honneur. Il y eut unanimité.

J'étais au coin du feu, toujours souffrant, quand M.Cavé revint, m'apportant dans une enveloppe entr'ouverte quelques billets de mille francs. En me les présentant il me dit: «Nous ne pouvons faire mieux, et, entendons-nous bien, ce sera rancune tenante, nous ne voulons pas vous corrompre.» Ce fut dit sur un ton très gai. Je refusai positivement et en donnant des raisons très sages: j'accepterais une indemnité en harmonie avec le tort qui m'était fait, et non une aumône qui me laisserait en proie à toutes les difficultés de la position que me faisait l'interdiction de Vautrin (deux personnes avaient prêté 17.500 francs sur le succès, et je périrai plutôt de travail que de les rendre victimes de leur hardiesse). M.Cavé trouva fort nobles les paroles que je dis alors. J'ai une lettre de M.Alexandre Dumas, venu sur-le-champ au secours de l'auteur dramatique comme y était venu M.Hugo, par laquelle il me félicite de ma conduite et m'engage à y persister.

... Voici donc l'exacte vérité. Si mon nom se trouvait dans un état quelconque relatif à la dépense aux Fonds secrets, ce serait l'histoire du cuisinier qui mettait 6.000 francs de persil pour aligner ses comptes.

Malgré les observations de quelques amis dévoués, je ne voulais pas parler de moi ni publier cette réclamation. Je trouvais quelque chose de triste à montrer que le contact avec les hommes au pouvoir pût devenir salissant. Enfin, je n'ai jamais redouté la calomnie parce que je ne crains rien de la médisance, et j'hésitais. Mais quand un homme honorable m'a dit avoir entendu, de la bouche d'un personnage grave, une assertion à cet égard, j'ai compris la nécessité d'un démenti public, que M.Cavé ne peut s'empêcher de confirmer verbalement, s'il est consulté.

Cela dit, croyez bien que toutes les fois que je réclame ici ou ailleurs une protection aussi active pour les Lettres qu'elle l'est pour les arts et pour l'architecture, quand je déplore l'effroyable parcimonie avec laquelle on traite une des plus belles sources de gloire qu'ait la France, ces efforts ne sont entachés d'aucune pensée basse ni personnelle. On m'a fait tour à tour riche et misérable. J'ai toujours été pauvre, et je ne me défends pas du désir de devenir riche par les nobles moyens auxquels M.Scribe doit sa fortune. Sans la contrefaçon, qui cause encore bien plus tort au commerce du pays qu'aux gens de lettres, je serais probablement riche. Ainsi le défaut de protection dans le gouvernement sur les intérêts commerciaux, immenses, est cause de la détresse de la littérature. Qu'un ministre envoie faire le relevé dans la masse effrayante de papier noirci que la Belgique a vendue à l'Europe, et qu'on calcule les pertes du commerce français, les nôtres!... Nous publierions un livre qui coûterait six liards, la Belgique le contreferait et le vendrait un sou. Quand ce vol honteux pour l'Europe du XIXesiècle en arrive à un combat dont les termes sont posés ainsi, n'est-ce pas le cynisme du pirate? Si j'ai le courage de toujours revenir à cette question, c'est que je comprends qu'en la laissant dormir, on nous opposera que ce Fait, dont la conséquence est la mort de la Littérature, est devenu un Droit.

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GUSTAVE PLANCHE (1808-1857)

Gustave Planche, «Gustave le Cruel» comme l'appelait en souriant Alphonse Karr, a laissé le souvenir d'un critique sévère. Peu d'hommes se firent autant d'ennemis que lui. Ces animosités se traduisaient souvent par d'âpres railleries sur sa tenue débraillée. On sait avec quelle dureté Victor Hugo le traita, par de transparentes allusions, dans la préface d'Angelo, voyant en lui «l'éternel envieux», ne pouvant que nuire. Gustave Planche répondit d'ailleurs avec quelque dignité à ces violences, en s'adressant aux amis du poète: «Si la colère n'était pas une faiblesse, je lui écrirais pour lui dire combien il s'avilit en m'injuriant.» Ceux qui le connurent de près attestèrent qu'il ne méritait pas de telles inimitiés: son indépendance, ont-ils dit, le rendait seulement incapable de transaction. Pendant sa collaboration au National dont il ne pouvait toujours adopter l'esprit et les tendances, Armand Carrel lui avait dit: «Je suis loin de blâmer votre indépendance, mais si vous voulez absolument exprimer toute votre pensée, vous ferez mieux d'avoir un journal à vous.» Après avoir écrit au Journal des Débats, il trouva à la Revue des Deux Mondes son poste d'observation pour juger les hommes et les oeuvres d'une façon dogmatique et tranchée, non sans sécheresse. Tout en défendant sa mémoire, Émile Montégut, dans l'étude qu'il consacrait à Gustave Planche, constatait les inconvénients du système qu'il avait adopté. «Il considérait le critique comme une sorte de préfet chargé de faire la police du bon goût dans la république des lettres, et quand on lui reprochait sa sévérité, on l'étonnait autant qu'on étonnerait un magistrat si on lui reprochait sa vigilance et sa trop grande sollicitude à protéger la sûreté des honnêtes gens. Il avait l'air de regarder a priori comme coupables tous ceux qu'on amenait à la barre de son tribunal, jusqu'à ce que leur dossier eût été examiné.»

On citera ici une page assez amère sur:

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LE MÉTIER DE JOURNALISTE

... C'est un rude métier, et qui ne devrait tenter personne; mais une fois qu'on a en main la parole, une fois qu'on a pris place à la tribune, on y renonce difficilement; une fois que le clavier de la pensée s'est mis d'accord avec la gamme élevée de cette existence, on a grand'peine, croyez-moi, à changer les habitudes de l'instrument.

Si vous me demandez quelle moralité je prétends tirer de cette face particulière de la vie parisienne, ce que j'en pense, je vous répondrai par les paroles de l'Écriture: Contristata est anima mea.

En effet, je ne sais rien de plus triste et de plus amer que ce perpétuel dévouement, ce tourbillon au milieu duquel l'âme n'a pas un instant de repos. Ce que j'ai dit ne s'applique peut-être pas à plus de onze personnes à Paris. Mais qu'importe? Notre vie est ainsi faite que ceux qui ne réalisent pas encore le portrait aspirent à le réaliser. Sont-ils fous, sont-ils sages? Je ne sais: ils suivent leur étoile. Ils ne veulent pas abandonner la récompense de l'épreuve, la puissance et l'autorité.

A vrai dire, je ne crois pas qu'il y ait au monde une manière de dépenser ses facultés plus ruineuse et plus hâtive, pas même la royauté ou le Conseil. Prenez dans le passé tel homme que vous voudrez, habile et hardi, penseur encyclopédique; prenez Voltaire, Beaumarchais ou Diderot, d'Aubigné, Pascal ou Bossuet, et je défie qu'au bout de cinq ans ils n'aient pas épuisé le meilleur de leur verve et de leur éloquence.

Donc, vous tous qui enviez le sort d'un journaliste, qui le prenez innocemment pour un homme privilégié, réservé au plaisir, épris de vanité, plaignez-le! Toute sa vie n'est qu'un perpétuel holocauste. Chaque jour qu'il ajoute aux jours précédents emporte une de ses plus chères illusions. Il sait bien souvent de l'histoire que la postérité n'apprendra pas, le prix qu'on a payé tel article d'un traité, tel succès éclatant auquel Paris croit sincèrement. Il a vu faire le génie d'un musicien, la grâce d'une danseuse; à trente ans, il est sexagénaire.

Mais si, par impossible, on se retire à temps de ce monde d'exception, de scepticisme, de tristesse et d'incrédulité; si, après avoir fait provision de désabusement et de défiance, on rentre dans la vie ordinaire, on y apporte quelque chose d'impassible et de réfléchi, de silencieux et de grave; quoi qu'on fasse et qu'on tente, on ne ressaisit pas sa jeunesse évanouie. On garde au visage et au coeur les rides que la réflexion y a mises. Les cheveux ont blanchi comme dans une nuit de jeu et de ruine, comme autrefois les cheveux d'une reine, la veille de sa mort. Alors, il ne faudrait jamais dire son âge, personne ne vous croirait.

(1832.)

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VICTOR CONSIDÉRANT

(1805-1893)

Victor Considérant était officier du génie quand il fut à ce point séduit par les idées de Fourier, qu'il se consacra entièrement à leur prosélytisme. Il dirigea avec le réformateur le Phalanstère et la Phalange, organes de la doctrine. Après la mort de son fondateur, Victor Considérant dégagea les théories sociales des rêveries de Fourier, qui en était venu, comme on sait, à une étrange cosmogonie, et à prédire à l'homme l'acquisition de nouveaux sens. Un soir que Fourier sortait d'une soirée chez Charles Nodier avec Bixio, celui-ci, frappé par la sérénité de la nuit, dit: «Quelle belle lune, monsieur Fourier! -- Oui, répondit le philosophe, mais profitez de ses derniers moments. -- Comment? demanda Bixio.» Et Fourier lui expliqua que, d'après son système et les lois qu'il en faisait dériver, la lune était condamnée à disparaître et devait être remplacée par quatre lunes. Ces bizarreries n'avaient guère diminué l'enthousiasme des disciples de Fourier. Le retentissement de ses paradoxes spéculatifs fut considérable. Victor Considérant, esprit ardent et généreux, doué d'une bouillante imagination, fut l'apôtre des réalisations du fouriérisme, qui eut, dans la Démocratie pacifique, son journal quotidien. En 1848, Considérant fut élu représentant du peuple. Il fit partie, le 13juin 1849, de la manifestation des députés républicains réunis au Conservatoire des Arts et Métiers pour protester contre l'expédition de Rome. Le Conservatoire fut cerné par la troupe, et il faillit être fusillé dans la cour, avec Ledru- Rollin, Martin-Bernard et quelques autres. Les soldats avaient déjà leur fusil en joue, quand un officier supérieur intervint. La Démocratie pacifique fut supprimée, et Considérant fut un des quarante députés décrétés d'accusation.

Réfugié en Belgique, Considérant reprit l'apostolat du fouriérisme. L'organisation de la société nouvelle devait consister en «phalanges» vouées à une oeuvre commune, la propriété appartenant à tous. Malgré l'échec des expériences des phalanstères de Cîteaux et de Condé-sur-Vesgres, il partit pour le Texas afin d'y fonder une colonie fouriériste. Bien des désillusions l'attendaient. «Venez avec nous, avait dit Considérant à Pierre Joigneaux, proscrit comme lui. -- Je ne doute pas de votre foi, répliqua Joigneaux, mais, mon cher ami, j'ai toujours eu peur de la condescendance excessive des disciples de Fourier envers la faculté qu'ils nomment la papillonne, cette tendance à varier les occupations.» La papillonne fit, en effet, des siennes au Texas, les premiers obstacles rebutèrent vite les phalanstériens, et l'entreprise, malgré l'énergie de son guide, ne tarda pas à avorter.

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LE NOUVEAU CHAMP DE BATAILLE

Ce qui caractérise la situation présente et l'état des esprits, c'est, avant tout, l'abandon général du vieux champ de bataille politique et la décomposition des anciens partis, tant les partis extrêmes se sont rapidement usés pendant les dernières années. L'esprit nouveau s'était d'abord porté sur le terrain de la politique: tant qu'il n'a pas été maître sans contestation, la lutte contre les prétentions surannées de l'ancien régime l'a exclusivement occupé. On avait cru en outre que le terrain politique était le seul où il y eût des réformes à opérer pour que tout allât bien dans le monde. Un grand désillusionnement devait donc suivre l'expérience. Juillet fut une victoire définitive, et aussi une déception. La conquête politique ne donna que ce qu'elle pouvait donner: le mal restait attaché aux entrailles de la société et continuait de plus belle à la dévorer. De là des protestations et des luttes violentes dont le terrain politique était encore le théâtre. Ces luttes agonisent.

Déjà les hommes sincères, les esprits droits, les coeurs généreux désertent à l'envi le champ des vieilles querelles; ils se retirent de ces partis moribonds où tout homme dont les idées ont de la largeur étouffe aujourd'hui. Des rangs de l'ancien juste milieu comme de ceux des diverses oppositions, sortent chaque jour des hommes qui sentent, qui proclament même que le temps des discussions stériles est passé, qu'il faut sortir à tout prix des formules vieillies, aborder les questions économiques et sociales, travailler à la prospérité du pays, provoquer l'association et la fraternité des classes en régularisant et organisant le travail, et l'association des peuples en organisant la paix du monde. Stabilité et Progrès, Paix, Travail, Organisation, conservation des droits acquis, consécration et développement des droits nouveaux, telles sont les formules qui déjà se font entendre de toutes parts. Si l'activité du pays s'éteint sur le vieux champ de bataille politique, elle renaît sur le champ fécond et glorieux du travail social.

Des débris des anciens partis politiques s'élèvent donc et se dégagent en foule des éléments généreux, sages, qui dépouillent peu à peu ce qu'ils avaient d'hostile les uns contre les autres, et qui apportent dans une sphère supérieure, pour les concilier, les principes divers au nom desquels ils s'étaient aveuglément combattus.

C'est à ces hommes affranchis -- animés de bons sentiments et de bons désirs -- que nous avons à coeur de parler. C'est sur ces couches d'alluvion, sur ces terres bien préparées et fertiles, qu'il faut verser les semences de l'avenir.

Ces hommes, lassés de ce qui est, réprouvent l'immobilisme et les doctrines matérialistes aux yeux desquelles les destinées de la Démocratie moderne sont accomplies. Ils cherchent une foi nouvelle. Ils ne communient encore que dans les sentiments et les principes généraux de la Démocratie dégagée du principe révolutionnaire, et dans le besoin de remplacer ce qui est faux par des voies et moyens organiques.

Ils ont le sentiment de la tâche de notre époque; ils n'en ont pas encore la science.

( La Démocratie pacifique, août l843.) *****

JULES JANIN

(1804-1874)

Pendant quarante ans, avec une allégresse persistante d'exercer son magistère, Jules Janin rédigea le feuilleton dramatique du Journal des Débats. « M.Janin, disait Sainte-Beuve, s'est fait un genre et une manière à part, et il a créé un feuilleton qui porte son cachet; il a beaucoup demandé à la fantaisie, au hasard de la rencontre, aux buissons du chemin: les buissons aussi lui ont beaucoup rendu.» Et Sainte-Beuve ajoutait: «Jamais on n'a mieux parlé que lui de ces choses fugitives et rapides qui ont pourtant été l'événement d'un jour, d'une heure, et qui ont vécu.» Par là même, la plus grande partie de l'oeuvre de Jules Janin était-elle destinée à se faner. Même dans le roman, même en abordant l'histoire, il fut surtout un improvisateur, séduit par de brillants paradoxes, plein d'idées ingénieuses. Il ne faut accuser que le temps si la «plume de colibri» semble s'être alourdie. Ce qu'on doit se rappeler, c'est l'impatience avec laquelle était attendu, chaque lundi, le feuilleton de Jules Janin, où il tirait des feux d'artifice. Les fusées se sont éteintes, mais il reste encore un peu d'odeur de poudre. «Jules Janin, écrivait Monselet en apprenant la mort du critique, tout ce qu'il y a au monde de gai, de vif, de riant, d'alerte, de jeune, d'inconscient, de spirituel, s'éveille à ce nom.»

Théophile Gautier, que la mort devait grandir, tandis qu'elle n'a laissé à Jules Janin que sa légende, a parlé galamment de son confrère du lundi, en définissant ce qui le caractérisait: «Où va-t-il? se demandait-on avec cette inquiétude bientôt rassurée qu'excitent les tours de force bien faits, quand, au début d'un feuilleton, il partait, d'un mélodrame ou d'un vaudeville, à la poursuite d'une fantaisie ou d'un rêve, s'interrompant pour conter une anecdote, pour courir après un papillon, laissant et reprenant son sujet, ouvrant entre les crochets d'une parenthèse une perspective de riant paysage, une fuite d'allée bleuâtre terminée par un jet d'eau ou une statue, s'amusant, comme un gamin, à tirer un pétard aux jambes du lecteur, et riant à gorge déployée du soubresaut involontaire produit par la détonation. Puis voici qu'en vagabondant, au dehors du petit chemin, il a rencontré l'idée qui se promenait. Il la regarde, la trouve belle, et noble, et chaste. En tomber amoureux est l'affaire d'un instant; il se monte, il s'échauffe, il se passionne: le voilà devenu sérieux, éloquent, convaincu. »

Jules Janin avait débuté en 1826 à la Lorgnette et au Courrier des théâtres, d'où il passait au Figaro, «journal non politique», comme il s'intitulait alors, puis à la Quotidienne. Il commençait en 1829 sa longue collaboration au Journal des Débats. Le «Prince des critiques», comme il se laissait volontiers appeler, avait été élu membre de l'Académie en avril1870. Selon M.A. Piedagnel, quand il s'éteignit, le 19juin 1874, dans son chalet de Passy, quittant une vie qui avait été heureuse, ses dernières paroles avaient été: «Je n'entends plus les oiseaux.» On n'eût rien imaginé qui se rapportât mieux à l'existence qui finissait.

La facilité de Jules Janin avait fait dire un jour à Henri Murger que le critique avait parié qu'il raconterait tout haut la retraite des Dix mille en même temps qu'il jouerait aux dominos d'une main et qu'il écrirait de l'autre son feuilleton, -- et qu'il avait gagné son pari.

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FRÉDÉRICK LEMAITRE AUX «FOLIES-DRAMATIQUES»

C'est toujours le même comédien. il n'a fait que changer de théâtre; c'est toujours le même acteur incisif, jovial, inspiré, procédant par sauts et par bonds, maître de son public; c'est toujours le comédien du peuple, l'ami du peuple, adopté et créé par le peuple. Tant pis pour ce qu'on appelle les grands théâtres, s'ils ont refusé d'ouvrir les portes à Frédérick.

Frédérick leur a fait les plus admirables grimaces qu'il a pu leur faire, et puis il est entré sans façon dans le plus petit, le plus étroit, le plus étouffé, le plus inconnu, et à présent le plus célèbre théâtre des Boulevards.

Ah! messieurs et mesdames les comédiens ordinaires du Roi des Français, vous rougissez de vous compromettre avec Frédérick; vous trouvez que c'est déjà bien assez d'avoir ouvert vos rangs à MmeDorval, cette bourgeoise qui sait si bien pleurer et se tordre, cette passion en robe de basin et en petit bonnet qui fait tant de hontes à vos passions en robe de velours! Ah! vous n'avez pas voulu prêter vos manteaux, vos pourpoints brodés, vos manchettes à moitié sales et vos vers alexandrins à Frédérick! Vous lui avez dit: «Va-t'en!» Et vous vous êtes sentis tout fiers de cet exploit, dans vos transports mesurés et cadencés de chaque jour!

Encore une fois, tant pis pour vous! Frédérick se passe de vous, et de votre théâtre, et de vos passions, et de votre élégance, et de votre titre de comédiens du roi. Il a bien un plus beau titre, ma foi; il est comédien du peuple, comédien des faubourgs, comédien de toutes les passions aux joues rubicondes, aux bras nerveux, aux reins solides, qui vont le soir l'admirer et l'applaudir! Il se rit de vous tous, grands comédiens! Il ne voudrait endosser à aucun prix vos casaques bariolées; il méprise vos dentelles fanées, et c'est à peine s'il daignerait faire porter à sou chien caniche vos chapeaux ornés de peluche, et vos gilets brodés vert et or. Vous ne voulez pas de lui, messieurs? Mais c'est lui qui ne veut pas de vous.

Il a mieux que votre théâtre, il a un théâtre enfumé sur les boulevards; il a mieux que vos costumes décents, il a de superbes haillons et de magnifiques guenilles; il a mieux que vos drames, en vers ou en prose, faits par de grands auteurs, il a un drame qu'il s'est fait à lui-même et pour lui tout seul, un drame qu'il a tiré de son génie, un drame magnifique, la Vie et le Résurrection de Robert Macaire, une véritable représentation de la vie des bagnes et des grands chemins, aussi vraie, aussi vraisemblable, aussi admirablement écrite dans son genre que le Mariage de Figaro dans le sien. Quelle annonce vaut celle-là, je vous prie, sur une affiche au coin de la rue: «Robert Macaire, paroles de Frédérick Lemaître, joué par Frédérick Lemaître au théâtre des Folies-Dramatiques, sur le boulevard.»

Robert Macaire est en effet pour Frédérick ce que Figaro est pour Beaumarchais: l'enfant de son génie, la création de son esprit, l'être à l'existence duquel il sympathise le plus, qu'il suivra avec acharnement du berceau à la tombe, qu'il a rendu vraisemblable non seulement pour lui, mais pour les autres. Figaro, Macaire, deux hommes qui ont existé, deux hommes révoltés contre la société chacun à sa manière, l'un avec son esprit, l'autre avec son poignard; deux escrocs tous les deux, l'un dans un salon, l'autre sur le grand chemin, deux hommes d'esprit et qui font rire tous les deux. Beaumarchais a-t-il plus fait pour Figaro, son fils, que Frédérick Lemaître pour Robert Macaire, son héros? La question est importante et mérite d'être débattue. Je crois cependant qu'avec un peu de réflexion tous les sacrifices sont du côté de Frédérick.

Figaro, en effet, a servi de piédestal à son père Beaumarchais; il l'a porté sur ses épaules au milieu de l'incendie social, comme Enée son père Anchise au milieu de Troie en flammes. Figaro a été la gloire, la fortune, l'opposition de Beaumarchais; il a prêté à Beaumarchais son esprit, sa licence, sa verve, sa veine amoureuse, sa gaieté folâtre, son emportement et son audace, si bien que l'amour de Beaumarchais pour son fils Figaro peut passer à juste titre pour le plus obstiné, le plus habile, le plus acharné et le plus profitable de ses calculs.

Tout au rebours Macaire pour Frédérick. Si Figaro fait la fortune de Beaumarchais, Macaire a causé la ruine de Frédérick, son père et son tuteur. Macaire a forcé Frédérick à s'enfuir de tous les grands théâtres, il l'a arraché à tous les grands drames, il l'a condamné à ne plus hanter que les grands chemins et les tavernes, il l'a contraint à se précipiter la tête la première dans le trou des Folies-Dramatiques. Macaire a forcé son maître à porter les haillons de la misère, à s'enfuir devant les gendarmes, à vivre d'escroqueries et a ne manger en fait de poulet que du fromage de Gruyère. Frédérick a tout sacrifié à Macaire, comme un bon père sacrifie toute chose au plus mauvais sujet de ses enfants. Frédérick a d'abord joué pendant dix ans de sa vie l'Auberge des Adrets pour faire plaisir à Macaire. Puis il a écrit en quatre volumes in-12 la vie de Macaire. Puis, quand il a été bien tué par Bertrand, bien arrêté par les gendarmes, Frédérick, de son propre gré, a ressuscité Macaire, il a inventé pour son éternel ami de nouvelles scélératesses, et de nouvelles perfidies, et de nouveaux bons mots, et enfin un nouveau théâtre.

Macaire est la seule légitimité que reconnaisse Frédérick. Macaire est mort! vive Macaire! Il le châsse, il l'aime, il le caresse, il le choie. M.Orgon ne faisait pas mieux pour Tartuffe. A l'heure qu'il est, Frédérick vient de se condamner lui-même par un nouveau succès à représenter Robert Macaire trois cent soixante-cinq jours pendant trois ans. Ceux qui ont voulu faire là-dessus leurs raisonnements dramatiques et littéraires à Frédérick y ont perdu leur temps et leur peine. Raisonne-t-on sur la passion? Ferez-vous entendre un sourd? Ferez-vous voir un aveugle? Robert Macaire a rendu sourd et aveugle son ami Frédérick Lemaître.

Parlez-lui de ses anciens rôles d'autrefois, où il était si noble et si beau, de la Tour de Nesle? Buridan vous répondra: «Macaire!» de Richard d'Arlington?. D'Arlington vous répondra: «Robert Macaire! Macaire! Robert Macaire et toujours R.M.!» Il faut le voir quand il arrive dans son fameux pantalon rouge et dans son fabuleux habit vert, se pavanant, faisant le gros dos, joignant ses deux mains en grand seigneur et vous disant de sa voix la plus mélodieuse: «Je suis Robert Macaire!»

Eh bien, tu es R.M.! Tu Marcellus eris! Tu es le brigand, tu es le voleur, l'assassin, l'escroc, le fripon, le spirituel, le goguenard par excellence! Tu vois le peuple venir à toi, t'applaudir et te comprendre. Tu lui embellis le bagne, tu lui rends l'échafaud supportable, tu fais aimer même le gendarme! O mon Robert! O grand homme! Oui, tu es Macaire le bohémien, le bandit, le populaire, le facétieux! Il vaut mieux porter des guenilles avec toi que des habits de velours avec les autres. O Macaire! Macaire! l'orgueil de Toulon, la joie de Brest, l'espérance de Rochefort, le théâtre des Folies- Dramatiques s'incline devant toi!

Ne vous attendez pas à ce que nous fassions, nous autres, une dissertation très en règle et très littéraire à ce sujet. Non! L'indignation serait aussi déplacée que la pitié. Il n'y a pas d'indignation à avoir, même à l'aspect de ce voleur, de cet assassin de grand chemin, dont la mission est de faire rire aux éclats depuis le commencement de sa vie jusqu'à la fin et quoi qu'il fasse. D'autre part, il n'y a pas à s'apitoyer sur la vie d'un comédien qui, sous le nom d'un personnage le plus hideux, tout couvert et tout souillé par les haillons de la misère, dans le dernier des théâtres de Paris, abandonné à son propre talent par tous les auteurs dramatiques: tout seul, force pourtant les plus difficiles à l'admirer et à convenir que cet homme, tout dégradé, tout souillé, tout taché qu'il est, est encore, à tout prendre! Le premier ou plutôt le seul comédien de notre temps.»

( Journal des Débats, 1835)

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L.-M. DE CORMENIN

(1788-l868)

Le passé du vicomte de Cormenin ne semblait pas le destiner à son rôle de polémiste redoutable. Il avait servi l'Empire et la Restauration et avait accepté leurs faveurs. Sans doute il avait comme député, en 1828, manifesté quelques velléités d'indépendance. Mais l'évolution se fit en lui après la révolution de 1830. La popularité de son pseudonyme de «Timon» lui vint de ses spirituelles et mordantes attaques contre le pouvoir. D'une plume vigoureuse et passionnée, il s'en prit au gouvernement de Louis- Philippe et à ses défenseurs. Ses pamphlets contre l'augmentation de la Liste civile du roi eurent un retentissement considérable: c'étaient les origines mêmes du régime qu'il sapait, avec une verve singulière. Puis ce furent ses portraits d'hommes politiques, réunis plus tard dans le Livre des Orateurs, tracés de main de maître, avec le plus vivant relief, dans la Nouvelle Minerve. Il y avait eu en lui, tout à coup, l'étoffe d'un grand satiriste. Mais il déconcerta l'opinion, sur laquelle il exerçait l'action la plus certaine, par ses variations et, finalement, par la faillite de son libéralisme. Après avoir encore jeté quelques lueurs, après la révolution de 1848, comme député à l'Assemblée constituante, il accepta l'Empire et fut membre du Conseil d'Etat. Lui qui avait fait tant de bruit, il mourut oublié,

Il avait touché à une foule de questions. Il est curieux de constater, aujourd'hui, qu'il fut le premier à demander, dans les débats des cours d'assises, la suppression du résumé du président, qui était, en réalité, un second réquisitoire.

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UNE RÉFORME JUDICIAIRE

Il me plaît aujourd'hui de bourdonner aux oreilles de la magistrature: j'ai assez piqué les orateurs et les rois.

Comment! nous avons fait passer par les armes les qui et les que et les autres constructions baroques des discours de la couronne; comment! nous épiloguerons sur les sublimes oraisons des députés; comment! nous appréhenderons au discours le président du premier corps de l'État, -- et la magistrature seule trônerait dans un sanctuaire inaccessible au fouet du pamphlétaire!

Non, cela n'est pas juste, cela n'est pas bon pour la magistrature elle-même.

... Je ne connais pas de fonctions plus solennelles, plus augustes et plus saintes que celles d'un président d'assises. Il représente, dans l'ensemble de ses fonctions, la force, la religion et la justice. Il réunit la triple autorité du roi, du prêtre et du juge.

Quelle idée un magistrat placé dans un poste si éminent, le premier de la société, peut- être, ne doit-il pas avoir de lui-même, c'est-à-dire de ses devoirs, pour les remplir dignement!

Avec quelle sagacité ne doit-il pas renouer le fil des débats cent fois rompu! Faire surgir la vérité de la contradiction des témoins; opposer les dépositions orales aux dépositions écrites, expliquer les ambiguïtés, grouper les analogies, trancher les doutes, presser les questions, relever une circonstance, un fait, une lettre, un cri, un aveu, un mot, un geste, un regard, un accent, pour en faire jaillir la lumière; interroger l'accusé avec une douce fermeté, ouvrir par des exhortations son âme à la confession et au repentir, rehausser les esprits abattus, retenir dans les bornes de la décence la défense de l'accusation sans gêner leur liberté.

Tels sont les devoirs du président. Heureux celui qui sait les comprendre et les pratiquer!

Mais où trop de magistrats s'égarent, c'est dans le résumé des débats.

Qu'est-ce donc que résumer un débat? C'est exposer le fait avec clarté, rappeler sommairement les témoignages à charge et à décharge, analyser ce qui a été dit à l'appui de l'accusation et à l'appui de la défense et rien que ce qui a été dit, et poser, dans un ordre simple et logique, les questions à résoudre par le jury. Tout résumé doit être net, ferme, plein, impartial et court.

Mais il y a des présidents qui se carrent dans leur fauteuil comme pour y prendre du bon temps; il y en a qui dessinent à la plume les caricatures du prétoire; il y en a qui passent négligemment les doigts dans les boucles de leur chevelure; il y en a qui promènent leur lorgnette sur les jolies femmes de l'audience; il y en a qui intimident l'accusé par la brièveté impérieuse et dure de leurs interrogations, qui brusquent et déroutent les témoins, morigènent les avocats et indisposent le jury. Les uns sont ridicules, les autres sont impertinents.

Il y en a qui font pis encore, qui s'abandonnent sans frein à l'aveugle impétuosité de leurs passions d'homme ou de parti, s'arment d'un fusil et font le coup de feu; ils découvrent aux yeux du jury toutes les batteries de l'accusation et mettent dans l'ombre la défense. Ils ressassent lourdement les faits. au lieu de les nettoyer; ils se perdent dans des divagations de lieux, de temps, de personnes, de caractères, d'opinions tout à fait étrangères à la cause. Ils veulent plaire au pouvoir, à une coterie, à une personne. Ils insinuent que ce qui, pour le jury, est encore à l'état de prévention, est déjà complètement passé pour eux à l'état de crime. Ils en font complaisamment ressortir l'évidence, l'imminence et le péril. Ils s'étourdissent de rhétorique: ils suppléent, par de nouveaux moyens qu'ils inventent, aux moyens que l'avocat général a omis, et ils croient s'excuser en criant: «Voilà ce que dit l'accusation,» -- qui n'en a pourtant rien dit, et ils ajoutent ainsi le mensonge au scandale.

Figurez-vous maintenant la position de l'accusé rafraîchi, relevé par la parole courageuse et persuasive de son défenseur, et qui se penché de nouveau et s'affaisse sous la terreur de ce résumé. Peignez-vous ses transes et les frissonnements convulsifs de son corps et de son âme. Et le jury! Il a pu se mettre en garde contre la véhémence de l'accusateur qui remplit son métier et du défenseur qui plaide pour son client, parce qu'il sait qu'il y a à prendre et à laisser dans leurs paroles. Mais comment se défier du président qui tient dans ses mains la balance impartiale de la justice, du président qui ne doit jamais laisser transpirer son opinion, jamais laisser paraître l'homme sous la toge du magistrat!

Les jurés n'ont pas une mémoire vaste et exercée qui puisse retenir à la fois les arguments d'une cause coulés dans des sens contraires et qui sache les disposer, les comparer et les juger. Ils cèdent, comme tous les hommes simples, dans le trouble de leurs émotions et dans la fatigue de l'audience, aux dernières impressions que leur cerveau reçoit. Si ces impressions sont celles d'une accusation redoublée, quel poids sur là conscience du jury, quel péril pour l'accusé! On frémit en songeant que, dans la province surtout, avec un jury campagnard, un jury simple, illettré, effrayable, le résumé artificieux et passionné d'un président d'assises peut déterminer seul, tout seul, un verdict de mort.

La loi a voulu que la parole demeurât toujours la dernière à l'accusé, dont, par une humaine fiction, elle présume l'innocence. Or, n'est-ce pas le renversement de l'humanité et du droit si, au lieu de faire un résumé, le président fulmine un réquisitoire? L'accusé aura alors, contre lui, deux adversaires au lieu d'un.

... Il faut que le garde des sceaux dépêche instructions sur instructions pour réprimer un abus qui éclate de toutes parts, et dont les ravages auraient dû déjà être arrêtés.

(1843.)

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ÉMILE DE GIRARDIN

(1806-1881)

Emile de Girardin, dont il ne reste guère que le nom, après une existence pleine de bruit transforma et industrialisa la presse. Quel joli portrait de lui dessinait Banville dans ses Camées parisiens: «Avec ou sans la mèche, et quoi qu'on en ait dit, il ne ressemble pas à Napoléon. Le nez un peu éloigné de la bouche rusée et fine, les narines découpées très profondément, le regard vif, curieux, inventif, résolument fixe sur les choses qui se passent, et non pas sur une étoile invisible, ôtent toute réalité à cette prétendue ressemblance. Une pénétration inouïe et une prodigieuse souplesse dans la pensée, voilà les qualités visiblement écrites sur ce visage où respire l'amour de toutes les choses terrestres et qu'une continuelle attention n'a pu rendre sévère, car, en le voyant, on devine que l'étonnamment spirituel inventeur de la presse à quarante francs ne refuserait pas, au besoin, quelques empires et quelques royaumes, s'il trouvait l'occasion de les acheter au moyen d'une ingénieuse combinaison financière.»

On sait qu'il avait débuté dans la vie d'une façon romanesque. Il avait commencé à écrire, sur un ton amer, dans Émile, oeuvre de revendication, une sorte de pamphlet social; mais l'activité convenait mieux à son tempérament que les doléances. C'est du côté de la presse qu'il se tourna. Avec son ami Lautour-Mezeray, qu'on surnomma plus tard «l'homme au camélia» parce que, affectant des allures de dandy, il se fleurissait la boutonnière d'un camélia blanc, Émile de Girardin fonda un journal qui eut, a-t-on dit, «un succès d'étonnement»; il était uniquement fait à coups de ciseaux. Lautour-Mezeray avait proposé comme titre: la Lanterne Magique.

«Non, dit Girardin, il faut avoir de la franchise, et nous nommerons notre journal tout simplement le Voleur. Les cris des volés attireront la foule, et nous n'aurons pas besoin d'autre réclame.» (1)

[(1) Comte G.de Contade, Portraits et Fantaisies. L'Homme au camélia.]

Le Voleur fut aussitôt imité dans ses procédés cavaliers, car, en 1828, époque de son apparition, la Société des gens de lettres n'était pas encore instituée. Il y eut le Cabinet de lecture, puis le Pirate.

Peu de temps après, Émile de Girardin et Lautour-Mezeray menaient à bien une entreprise déjà plus considérable: c'était la Mode, qui eut, elle, une rédaction, et compta parmi ses collaborateurs Roqueplan, Eugène Sue, Alphonse Karr, George Sand. Puis les deux associés eurent une autre idée, dans laquelle Balzac se trouva en tiers: celle du Feuilleton littéraire des journaux politiques. Ils se séparaient alors, en affaires du moins, et, pendant que Lautour-Mezeray créait le Journal des Enfants, Emile de Girardin, avec sa débordante activité, fondait le Journal des connaissances utiles, où il fit le premier essai d'un abonnement à bon marché.

La Presse date du 1erjuillet 1836. On en lira ci-dessous l'article programme, qui appartient à l'histoire du journalisme. La liste des collaborateurs était extrêmement brillante: Alexandre Dumas, Balzac, Théophile Gautier, Gustave Planche, Léon Gozlan, Frédéric Soulié, Méry, Jules Sandeau, Esquiros, Armand Malitourne, Paul Lacroix, Alphonse Royer, Granier de Cassagnac, etc. Victor Hugo devait y traiter les questions sociales.

Dans la notice sur Armand Carrel, le fatal duel où il fut tué par Emile de Girardin a été raconté d'après un des témoins de Carrel. Ce duel avait été amené par la riposte très vive d'Émile de Girardin à un article d'Armand Carrel qui avait approuvé les critiques de Capo de Feuillide, rédacteur au Bon Sens, protestant contre cette transformation dans les habitudes du journalisme, car cette innovation, qui devait bientôt être imitée par tous les journaux quotidiens, avait d'abord été mal accueillie par la plupart d'entre eux.

On retrouvera Emile de Girardin à une autre époque. Sous le gouvernement de Juillet, il fut député de la Creuse. Il avait, disait-on (ou disait-il lui-même), une idée par jour; il avait aussi des formules politiques qui variaient presque journellement. La révolution de 1848 le trouva dans les rangs de l'opposition; il n'en combattit pas moins le nouveau gouvernement. Son attitude fut des plus ondoyantes pendant les années qui suivirent. Après avoir appuyé la candidature du prince Louis-Napoléon, il attaqua le prince- président. Après le coup d'Etat, il fut exilé, mais il ne tarda pas à rentrer en France.

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LA «PRESSE»

Ce journal s'est proposé un grand dessein: ce serait de réunir dans son centre de hautes intelligences éparses jusqu'ici en des lieux très divers et des distances grandes en apparence. Ce serait d'harmoniser ces individualités puissantes par elles-mêmes, mais susceptibles de plus d'action encore.

Notre pensée a été, en créant ce journal, que les nombreuses divergences d'opinions tenaient à la diversité des préoccupations, à la différence des points de vue; que cette divergence était plus apparente que réelle; qu'elle existait en surface partout, en profondeur presque jamais. Un examen attentif, puis une étude plus sérieuse nous ont bientôt fait connaître que les plus éminentes intelligences bâtissaient sur un fond d'idées presque identiques. En creusant, nous avons trouvé les mêmes couches, comme nous le ferons voir plus tard, sous l'édifice de leurs discours et de leurs écrits.

Il n'y a guère, socialement, qu'une idée mère dans les esprits. Le problème à résoudre est toujours celui-ci: Le plus de bonheur possible pour le plus grand nombre possible. C'est là que se rencontrent tout homme d'Etat, tout penseur et tout écrivain.

Toutes les opinions, tous les intérêts légitimes ne peuvent-ils pas être représentés, servis, conciliés, dans un même journal, comme dans un même gouvernement; dans un même journal, comme dans une même patrie? Non, si vous ne voulez voir dans la presse qu'une interminable polémique, qu'une arène de gladiateurs, ou bien encore une barre où les disputeurs sont au hasard demandeurs et défendeurs, comme à la barre judiciaire; une tribune où chaque orateur parle selon la passion du banc d'où il vient et où il retourne systématiquement; oui, au contraire, si un certain nombre d'hommes forts et pleins de substance, laissant là des querelles surannées, viennent apporter dans un foyer commun leur part de pensées civilisantes; si un même journal se compose une individualité de toutes ces individualités, et rend identiques, en se les assimilant, ces tributs de natures diverses qui affluent vers lui; s'il prend l'élément de liberté à l'un, le moyen de gouvernement à l'autre; si celui-ci fournit le secret de faire la société plus riche, celui-là de la rendre plus morale; si l'un nous apprend comment il faut qu'on l'administre, comme il faut qu'on la prenne sans la blesser dans le filet de l'impôt, pendant que l'autre nous enseigne comme on relève par de nobles excitations ces natures emprisonnées dans la routine des habitudes vulgaires. Un journal ainsi compris réalisera l'unité d'enseignement, d'enseignement complet; ce serait une sorte de monarchie modèle, d'expérimentation gouvernementale plus parfaite et plus avancée. On monterait à sa tribune, non pour s'y contredire, mais pour y parler à son tour.

Notre pensée n'est pas de réformer la presse qui se fait: elle serait insensée mais de mettre en faisceau toutes les vives lumières qui scintillent de loin en loin pour éclairer de leur brillant ensemble ce lieu de halte où nous vivons campés depuis six ans, et qu'il faut quitter enfin, pour une vie normale et progressive. Nous ne prétendons pas refaire ce qu'a fait l'ancienne presse, mais faire autrement et autre chose.

Nous disons à la poésie, nous disons à la tribune et à la presse, à tout ce qui a force et vie, à tout ce qui a une grande voix à faire entendre et de bonnes vérités à dire: le moment est venu de parler.

Mais que toutes ces voix enfin éparses ou en désaccord n'en fassent plus qu'une; la Presse les appelle toutes à elle, toutes sans exception et sans rancunes, en prenant un nom qui ne portera d'ombrage à personne et cher à tous.

( La Presse, 1erjuillet 1836.)

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THÉOPHILE GAUTIER

(1811-1872)

Mes colonnes sont alignées Au portique du feuilleton. Elles supportent, résignées, Du journal le pesant fronton. Jusqu'à lundi je suis mon maître...

«Je boirai, ajoute le poète, le vin de mon cru, le vin de ma propre pensée.» Mais l'oeuvre de journaliste de Théophile Gautier est pleine, quels que soient les hasards de la semaine dramatique, de «sa propre pensée» Il est infiniment regrettable que ces feuilletons de Théophile Gautier, d'un fonds si riche et d'une forme éblouissante, n'aient été recueillis en volumes que jusqu'à 1852, et que partiellement. Ils formeraient, pendant trente-cinq ans, la plus séduisante et en même temps, par la solidité des jugements et l'éclat du style, la plus exacte histoire du théâtre. Ces feuilletons de l'admirable magicien ès lettres françaises, selon le mot de Baudelaire, ont gardé tout ce qu'ils avaient de vie. Ils devaient être un enchantement pour les lecteurs contemporains. On s'aperçoit, quand on les consulte aujourd'hui, comme une mine précieuse, de ce qu'ils ont de moelle. Presque dans tous les cas, l'avenir devait corroborer les opinions émises au lendemain de la représentation d'un ouvrage.

Le dernier article de critique dramatique de Théophile Gautier parut dans la Gazette de Paris. Il était consacré à la reprise de Ruy Blas à l'Odéon (28février 1872). Le premier, avant les feuilletons de la Presse, avait été donné au Monde dramatique le 23mars 1835. Après une collaboration de dix-neuf ans à la Presse, Théophile Gautier passa, en avril1855, au Moniteur universel. En 1869, il continuait ses feuilletons dans le Journal officiel.

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«L'AN 1841 ET L'AN 1941»

La première partie de ce vaudeville ressemble à toutes les revues possibles. On y fait défiler, avec accompagnement de calembours et plaisanteries, tout ce qui a fait sensation en bien ou en mal pendant l'année qui vient de tomber sans retour dans le gouffre du temps, nouveau grain de sable ajouté à la poussière de siècles dont se compose l'éternité. C'est la Vérité, sous les traits de MlleLory, qui fait voir toutes ces belles choses à un bourgeois naïf et débonnaire qui s'en étonne fort. «Que serait-ce donc, si tu pouvais voir l'année 1941? J'ai envie de te procurer ce plaisir!» En effet, au moyen d'un breuvage quelconque, la vie du bonhomme est suspendue pendant cent ans. Nouvel Epiménide, il se réveille un siècle plus tard, juste à l'âge qu'il avait quand il s'est endormi de son sommeil magique, au milieu de l'avenir que nul de nous ne pourra voir.

Cette fiction nous avait jeté dans une rêverie plus profonde, peut-être, qu'il ne sied à un vaudeville de l'inspirer, mais tant pis pour MM.Cogniard frères, qui ont mis une idée dans leur revue! Nous regardions cette salle garnie de spectateurs de tout âge et de toute condition, et cette réflexion nous venait à l'esprit: à la date indiquée par ce vaudeville, nul de ceux qui sont ici, pas même ce petit enfant de deux ans, qui ouvre de grands yeux étonnés du haut de la galerie, sur le sein de sa mère, ne sera vivant pour voir si MM.Cogniard frères ont rencontré juste dans leur tableau de l'avenir. Tous ces gens-là, plus tôt ou plus tard, seront soigneusement enfermés dans des espèces de boîtes à violon, emmaillotés de linges et recouverts de sept à huit pieds de terre glaise, dans quelqu'une de ces nécropoles qui finiront par envahir la cité des vivants, et qui s'étendent épouvantablement à mesure que le monde vieillit. Quelques-uns seront au fond de la mer, ballottés par les vagues ou sur le sable de l'Afrique, mangés par les poissons ou remués par le mufle des hyènes. Qui sait! Celui-ci laissera ses os sur le sommet neigeux des Cordillères, celui-là glissera par mégarde dans le cratère de l'Hécla; mais, à coup sûr, il faudra bien, ici ou là, demain ou dans vingt ans, qu'ils finissent par rentrer au grand ventre de la terre. Dans un siècle, la terre aura absorbé quatre ou cinq cents millions d'hommes qui la recouvrent, sans compter les animaux de toute espèce. Quelle mangeuse, et sur combien d'étages de corruption nous agitons- nous!

Nous pensions à tout cela en regardant se démener, rire et chanter les acteurs et, par une espèce de seconde vue, nous les apercevions à leur lit de mort, pâles, livides, râlant, faisant des grimaces, se raidissant et luttant contre l'athlète invisible que nul n'a vaincu.

Tout cela n'empêche pas le vaudeville de MM.Cogniard d'être fort gai, mais quelques personnes ayant fait la remarque que nous étions profondément triste à cette représentation, nous serions fâché que l'on attribuât notre mélancolie à cette revue, une des plus jolies qu'on ait faites depuis longtemps.

M.Bonnichon, Falempin, Tartampion ou Patouillard, nous avons oublié son vrai nom, se réveille précisément devant la Porte Saint-Martin, laquelle a été dorée sur tranche et considérablement embellie.

Les maisons, auprès desquelles la fameuse cité des Italiens n'est qu'une masure borgne, élèvent de toutes parts leurs magnificences babyloniennes. Les rues sont parquetées en bois des Iles, en palissandre, en citronnier; il n'y a plus de balayeurs, les frotteurs les ont remplacés; des phares à gaz sidéral portent la nuit, par toute la ville, un jour bleu aussi vif que celui du soleil, dont on se passe parfaitement, et dont on n'attend plus les caprices; les statues de marbre et d'or de Fouyou et de Chicard, considérés par cette génération comme des mythes de la plus grande profondeur, se dressent triomphalement sur des piédestaux ornés de bas-reliefs symboliques; il est question de la reprise d'Hernani, pièce de Victor Hugo, ancien poète fort célèbre de l'autre siècle, un peu obscur à cause de ses archaïsmes, et dont une jeune académicienne pleine de goût vient de refaire les vers, inintelligibles pour les spectateurs qui ne sont pas bien familiers avec la vieille langue française. C'est la nouvelle du jour, et les feuilles publiques opposent aux jeunes renommées ce grand nom de Victor Hugo, qu'elles auraient traîné dans la boue s'il eût vécu de leur temps. Les utopies des saint-simoniens se sont réalisées. Les femmes sont émancipées; la terminologie inventée par MmePoutret de Mauchamps, rédacteuse en cheffe de la Gazette des Femmes, est en pleine activité et fait partie du Dictionnaire de l'Académie. -- Une tamboure bat le rappel; de jeunes lionnes à tous crins font la chasse aux «grisets» (car il n'y a plus de grisettes), qui filent, le carton sous le bras et d'un air modeste, sur les trottoirs de mosaïque. Ces mauvaises sujettes prennent la taille de ces innocents qui rougissent et crient: «Finissez, petites coureuses de damoiseaux! Me prenez-vous pour un garçon de joie ou pour un loret!» Telle est la condition des hommes; ils cousent, tricotent et font le ménage. Les femmes sont avocates, peintresses, écrivaines, sapeures, caporales, jugeuses, etc.

Les enfants tettent des pipes culottées et laissent le biberon Darbo aux grandes personnes. De toutes parts se croisent des tilburys à vapeur: quand on veut aller vite, au lieu de fouetter les chevaux on souffle le feu. Une trompette sonne: c'est l'omnibus de la Chine qui va partir; il n'y a plus qu'une place; dépêchez-vous, ou il vous faudra attendre dix ou quinze minutes le retour de l'autre wagon. Voici des Japonais, des Kirghiz, des Papous. «Comment vous portez-vous, mon cher? -- Et vous? -- Pas mal; et Madame? -- Assez bien, merci; elle souffre un peu d'un reste d'indigestion: elle a trop mangé de lézards et de chiens gras. C'est très lourd. -- Voulez-vous accepter un petit dîner sans façon dans ma maison de campagne, près de Pékin? Vous aurez le temps d'être revenu pour voir le nouvel opéra, le Triomphe de l'Électricité, dont on dit tant de bien. -- Non, merci, je suis invité à une chasse aux morses, près du pôle antarctique. Ce sera pour une autre fois»

Des ballons vont et viennent en l'air. La chimère des hommes volants est réalisée. Quel est cet être singulier avec des ailes de chauve-souris? C'est un Andro-Sélénite qui vient remettre sa carte à notre planète, car il faut que vous sachiez que, d'après la recette de Fourier, nous avons médicamenté la lune, si longtemps malade des pâles couleurs. Nous lui avons refait une atmosphère; elle est habitable, maintenant; on y va très facilement, et il est de bon goût d'y avoir un vide-bouteille pour l'été, car aller aux antipodes, cela est fade et commun. Il n'y a que les gens de peu qui osent passer là leur villégiature.

En 1941, comme aujourd'hui, il faut se loger quelque part. Bonnichon, voyant un écriteau de bronze doré suspendu à l'angle d'une maison, sonne et demande au concierge, vénérable vieillard qui sort en simarre de velours, achevant de prendre une glace avec une cuiller d'or, de lui faire voir les appartements à louer. «D'abord, dit le concierge, nous en avons un de trois cent quarante mille francs, avec charbonnière, remise pour ballons et machines à vapeur de maître, télégraphe électrique, ventilateurs chauds et froids, railroads de la cuisine à la salle à manger, water-closet à la vanille, éclairage bleu ou blanc à volonté, enfin tout ce qui constitue une habitation confortable. -- Diable! c'est un peu cher, dit Bonnichon, j'aimerais mieux une petite chambre. -- Nous avons juste votre affaire, une chambre de demoiselle un peu mansardée: vingt mille francs et douze cents francs d'éclairage; c'est à prendre ou à laisser.»

Et mille autres folies de ce genre, qui seront peut-être des réalités. La Vérité, prenant pitié de Bonnichon, le touche à l'épaule, le ramène au sentiment de la réalité, lui fait voir que toutes ces merveilles sont des décorations de théâtre et lui nomme les acteurs de la Porte Saint-Martin, qu'il a pris pour les personnages de l'avenir. 1941 est encore au fond de l'urne mystérieuse par laquelle Dieu verse l'éternité dans l'infini...

( La Presse, 6janvier 1842.)

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JOSEPH MÉRY

(1797-1866)

Méry fut toute sa vie un improvisateur, «le Ruggieri, a-t-on dit, d'un feu d'artifice s'allumant et s'éteignant tous les soirs». Improvisateur, il le fut dans ses ouvrages dramatiques, dans ses vers, dans ses romans, dans ses chroniques, avec une verve toujours prête. Dans cette facilité il avait une débordante bonne humeur. Malgré une abondante production, il a laissé un nom, plus qu'une oeuvre, si l'on excepte sa part de collaboration à la Némésis et quelques pages de ses romans sur l'Inde, où il n'avait voyagé qu'en imagination. C'est lui qui disait un jour: «J'écris volontiers en vers, parce que c'est plus tôt fait: les lignes sont plus courtes.» L'imagination fut le principal de ses dons: on sait qu'il la poussait jusqu'au goût des mystifications. Il lui arrivait d'ailleurs de croire de bonne foi à ce qu'il avait inventé. Pendant un voyage avec des amis, il visitait le pont du Gard. Il s'attarda, pendant que ses compagnons de route commandaient le déjeuner dans une auberge voisine, à considérer une lavandière qui lui avait paru charmante. C'était en tout bien tout honneur, mais l'amoureux de la jeune paysanne survint et se fâcha de cette curiosité. Bientôt les amis de Méry le voyaient revenir en proie à une vive émotion, le visage ensanglanté. «Ah! s'écrie Méry, cachez-moi, ou plutôt, aidez-moi à fuir, il vient de m'arriver une aventure épouvantable: j'ai tué un homme!» Les camarades du conteur, assez inquiets, voulurent se renseigner. Ils apprirent bientôt que le drame qui venait de se passer était beaucoup moins terrible. Le paysan, ayant le geste prompt, avait répondu aux quolibets de Méry par une volée de coups de poing administrés d'une main rude: quant à lui, il était parfaitement indemne. C'était Méry qui, tout en se frottant ses membres endoloris, avait ainsi arrangé l'histoire. Cependant, bien des années après cet incident, il lui arrivait de devenir pensif. «Voyez- vous, disait-il, c'est un amer souvenir que d'avoir tué un homme!»

Un soir, à un dîner chez Mmede Girardin, Balzac, qui se plaisait parfois à étonner les gens autrement que par son génie, s'amusa à parler d'un prétendu animal, dont il avait forgé non seulement l'existence, mais le nom. Il feignit d'être surpris que personne ne le connût. Mais Méry était là, et ce fut bientôt Balzac qui fut surpris. Méry, avec une apparente bonhomie, corrobora les indications données par son illustre confrère sur ce fantastique animal. Il entra dans des détails précis d'histoire naturelle, cita Pline, Buffon, Cuvier, et conta des particularités pittoresques sur les moeurs de cette bête singulière, rencontrée par lui dans un de ses voyages. «Ah çà! lui dit à part Balzac, intrigué, il existe donc!» Méry, parti d'une plaisanterie, avait fini par être persuadé de la réalité de sa description.

Critique dramatique de la Mode, il racontait les pièces non comme elles avaient été jouées, mais comme il supposait qu'elles auraient dû être, d'après leur point de départ. Par cette disposition au paradoxe, il était un éblouissant causeur. «Voulez-vous que Méry parle? disait Alexandre Dumas. Apportez la flamme de la mèche et mettez le feu à Méry, Méry partira!» Il y a bien des témoignages de ce brillant don de conversation: «Les soleils de Méry tournent toujours, écrivait Théophile Gautier, et ses bombes lumineuses à pluie d'argent se succèdent sans interruption. Il n'y a que les ânes sérieux et les hiboux qui se puissent offusquer de cette crépitation étincelante, de ce bouquet d'esprit que tire perpétuellement le roi de l'improvisation poétique.» Malheureusement, il reste peu de chose d'un feu d'artifice, et cette réputation d'esprit que lui ont faite ses contemporains risque de rendre un peu trop difficile si on lit aujourd'hui du Méry.

Il revint toujours au journalisme. Outre ses feuilletons de romancier à la Presse où il collabora aussi au roman «steeple-chase» la Croix de Berny, «couru» par Mmede Girardin, Th. Gauthier, Jules Sandeau et lui, il y donna des chroniques dont le succès était des plus vifs.

On sait que Méry était très frileux et portait une barbe hirsute. «Cette barbe, a dit Banville, était non pas un ornement frivole, mais un rempart, un abri de fourrure, une défense contre le froid.»

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LE CLIMAT DE PARIS

Les histoires sont des livres assez ennuyeux, qu'on est obligé de lire au collège pour prendre son grade de bachelier. En général, on écrit ces livres en copiant les autres: c'est un travail grave, fait par des hommes sérieux, qui se garderaient bien de hasarder le moindre mot plaisant, de peur de compromettre leur solennelle profession d'historien. Ces écrivains ne savent pas que les acteurs de tous ces livres sont des hommes, et qu'il n'y a jamais eu un seul héros perpétuellement sérieux, depuis David, l'inventeur de la chorégraphie publique, jusqu'à Napoléon, qui a naturalisé l'opéra-bouffe à Paris. L'histoire serait une chose charmante comme la fable, dont elle est la froide et grave copie, si elle savait descendre à tant de petits détails qui ont souvent produit les grandes choses. Mais l'histoire ne veut pas descendre; elle a des hauteurs qu'elle garde, et d'où elle juge les hommes et les événements.

J'ai vainement cherché, dans les histoires de France, une seule réflexion sur l'influence que le climat de Paris a fait subir à la coiffure des rois, aux moeurs, à la littérature et même à la religion. Cette influence a été prodigieuse, paradoxe à part: elle méritait un chapitre dans Mézeray ou Anquetil.

Lorsque Pharamond eut commis l'énorme faute de se faire élire sur un pavois dans les marécages de Lutèce, au 49e degré de latitude nord, il ne tarda pas à s'en repentir: l'humidité de son palais royal et les plages de son petit royaume lui procurèrent de nombreuses maladies, dont Mézeray ne parle pas, et qui le conduisirent au tombeau après un modeste règne de huit ans. On est saisi d'un véritable sentiment d'historique pitié, en songeant que le fondateur de notre monarchie parisienne n'a fait que passer et que son corps vigoureux s'est subitement éteint de consomption entre le double rhumatisme des pieds et du cerveau.

Son successeur comprit mieux que personne cette immense faute. Clodion avait entendu les longues doléances rhumatismales du fondateur de notre monarchie, et, pour prolonger son règne au delà de huit ans, il inventa la race des rois chevelus et donna l'exemple à ses successeurs de ce préservatif capital. Rien n'égalait, dans les crinières fauves, l'ampleur opulente de la chevelure de Clodion, et pourtant il ne se crut pas suffisamment garanti contre le climat de Lutèce, et il jeta un regard de convoitise vers la tiède Italie, où les rois avaient la faculté de se coiffer impunément à la Titus. La monarchie française à peine fondée, était donc sur le point de s'écrouler à cause des rhumes de cerveau. Clodion abandonna Lutèce et déclara la guerre aux Romains. Aétius commandait les têtes chauves de l'Italie; Clodion, les têtes chevelues du département de la Seine. On se battit avec acharnement. Clodion, vaincu, prit la fuite: toutefois, il ne voulut pas rentrer à Lutèce.

Sous la race des rois chevelus, on infligeait aux coupables la plus terrible des punitions: la mort lente causée par une série non interrompue de rhumes de cerveau; on leur rasait la tête. On ne décapitait pas; ce supplice était trop doux; on laissait la tête sur le corps, on ne coupait que les cheveux. C'en était fait du criminel.

... Les premières hérésies datent de l'époque suivante, et elles se rattachent encore à une épidémie de rhumes de cerveau qui désola notre belle France à l'apparition des églises gothiques. Ces superbes édifices, représentant, dans la pensée des architectes, les forêts du Nord, en conservèrent aussi l'humidité homicide. Les ravages du fléau pétrifié furent immenses. Une hérésie rhumatismale éclata de Sens à Auxerre. Un jeune clerc, nommé Sidonius, se mit en campagne, et, coiffé en sphinx, il prêcha contre les églises gothiques et appela les néophytes à sa chapelle étroite et tiède, construite en bois de sapin. L'étincelle devait produire plus tard l'incendie des guerres de religion: la Saint- Barthélemy, les dragonnades, les Cévennes ont pour origine la victoire d'Aétius contre Clodion, et les rhumes de cerveau de Sidonius l'Auxerrois; que nous sommes loin de Mézeray, d'Anquetil et de Bossuet!

La manie de guerroyer au delà des monts, comme dit Brantôme, cet écrivain toujours enrhumé, d'après son propre aveu, doit encore être attribuée à la faute originelle commise par Pharamond sur son pavois. Les rois de France et la noblesse, privés de la pâte de Regnault, et gardant leurs têtes éternellement découvertes sous les lambris du Louvre, humectés par la Seine voisine, renoncèrent aux guerres de Flandre et d'Allemagne et adoptèrent le mode hygiénique de passer les monts et de tuer beaucoup d'Italiens pour se débarrasser des toux opiniâtres de l'hiver.

... Sous Louis XIII, les lamentations furent grandes parmi la noblesse, au Marais et à Fontainebleau. Les arceaux de la place Royale retentissaient d'une tempête de toux. Le roi fit un édit pour obliger les gentilshommes à laisser croître à l'infini leur chevelure, et il donna lui-même l'exemple en adoptant la mode adoptée par Clodion. Ce palliatif fit quelque bien; mais le roi et la noblesse ayant conquis un trésor inépuisable de rhumatismes au siège de LaRochelle, Richelieu conseilla une petite guerre curative au delà des monts; ce fut le duc de Savoie qui paya les frais du traitement. On ravagea donc chez lui, et on revint à Paris, en parfaite santé, aux premiers jours du printemps.

... La faute originelle de Pharamond a exercé aussi une singulière influence sur notre littérature. Aucun Rollin, aucun Batteux, aucun Domairon, n'ont envisagé cette question à son point de vue, le plus important. Pharamond nous a procuré longtemps une poésie qui avait exilé de son sein tout ce qu'il y a de beau et de charmant au monde, le soleil, la mer les étoiles, la lune, les fleurs. On frémit de douleur en pensant que Corneille et Racine, logés dans une mansarde des rues de la Huchette et de Saint-Pierre-aux-Boeufs, n'ont connu les astres du ciel et les grâces de la nature que de réputation et sur la foi des auteurs grecs et latins. Les astres du ciel et les fleurs de la terre ont été découverts en Amérique par M.de Chateaubriand, qui parvint à les naturaliser à Paris.

Et le public du grand siècle, ô Pharamond! C'est lui qui a fait siffler le Cid, Athalie et le Misanthrope. Aurait-on pensé cela de Pharamond? C'est pourtant la vérité pure. Nous, public de 1844, public libre et bien vêtu, marchant sur des trottoirs d'onyx, assis au théâtre sur des coussins de velours, éclairés par un firmament de gaz, nous ne pouvons imaginer les misères du public d'autrefois et refaire pour cette époque la carte de Paris. Figurez-vous donc, avec un violent effort d'imagination, cette ville inhabitable; figurez-vous des rues pavées de monceaux de boues, éclairées, la nuit, par les coups de pistolet des voleurs, et ce malheureux public gagnant à travers mille embuscades et à tâtons le théâtre de Corneille. Figurez-vous l'étrangeté primitive de la salle, de la scène, les murs suintants, lépreux, enfumés, un lustre et une rampe obscurcis par quatre chandelles de suif des coulisses, des paravents humides. Voyez arriver ce public crotté jusqu'à l'échine, trempé de pluie, déchiré par la toux et venant assister aux doléances d'un misanthrope chaudement vêtu et coiffé. Il se vengeait en sifflant.

... Ainsi, nous pouvons affirmer que tous les malheurs politiques, religieux et littéraires de la France, depuis quatorze siècles, doivent être attribués à la faute fondamentale de Pharamond. On ne saurait croire à quel degré de splendeur la France se fût élevée au sortir du berceau gaulois, si Pharamond eût fondé Paris dans quelque tiède plaine du département du Var. L'Italie eût été province française sous un Clodion chauve; nous aurions gardé Dijon et Bordeaux à cause des vins; Gènes nous eût approvisionnés de ses fleurs pour nos festins et nos bals; nous n'aurions pas fait les Croisades, guerres entreprises par des seigneurs trop enrhumés dans leurs froids castels du Nord; Chateaubriand et Victor Hugo se seraient levés; l'horizon du midi, au plus tard sous Clovis, l'Encyclopédie resterait ensevelie dans le néant; nos guerres civiles, produites par les ennuis des brouillards, n'auraient pas désolé ce pays; Toulon placé sous les yeux de la capitale et fréquenté par les députés et les pairs, nous montrerait sur rade cent vaisseaux de haut bord; le Fontenoy, qui pourrit depuis vingt-cinq ans sous la cale de l'Arsenal serait achevé en 1844 aux yeux de cinquante mille marins. Quatorze siècles d'âge d'or, enlevés à la France par l'étourderie de Pharamond!

( La Presse, 1844)

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ROGER DE BEAUVOIR

(1809-1866)

De Beauvoir Bel à voir Nous amuse...

disait plaisamment Alfred de Musset. Roger de Beauvoir eut une période où il connut tous les succès, succès mondains et succès d'esprit. Avec sa belle chevelure noire et frisée, son habit bleu à boutons d'or, son gilet de poil de chèvre jaune, son pantalon gris perle, sa canne en corne de rhinocéros, il était l'un des «viveurs» les plus en vue du boulevard, l'un des habitués du café de Paris et de la Loge infernale. En littérature, il avait commencé par être éperdument romantique. L'idée première de la Tour de Nesle se trouve dans un de ses premiers romans, l'Écolier de Cluny. Ceux qui l'ont connu l'ont dépeint «pétillant, débordant, se répandant comme une mousse de champagne». Il chroniqua au Figaro, à la Mode, à la Presse. C'était un improvisateur, aux épigrammes qui eussent été redoutables, parfois, sans la gaieté atténuant la vivacité de ces plaisanteries. Il lui arriva de se plaisanter lui-même, quand ses dissentiments conjugaux, avec tous leurs incidents, firent quelque bruit. Bien que l'âge et les infirmités eussent fort alourdi physiquement l'auteur des Soupeurs de mon temps, et quoiqu'il fût à peu près ruiné, il avait gardé presque toute sa belle humeur. S'étant brisé la jambe pendant les répétitions d'une de ses pièces, il disait que cet accident lui donnerait le temps de travailler à des couplets «de fracture». M.Jacques Boulenger a consacré à Roger de Beauvoir un chapitre de ses Dandys. Il faut avouer que le temps a fort pâli les couleurs de ses chroniques, qu'on appelait alors des «feuilletons» Mais, par la place qu'il tint dans la vie parisienne, au temps de Louis- Philippe, il devait figurer dans ce recueil.

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LE TOURISTE

En dépit du voyage à jamais mémorable de Gulliver chez le peuple intéressant de Lilliput et des relations plus ou moins véridiques écrites depuis le capitaine Cook jusqu'au capitaine Marryat, l'imagination timide des géographes ne rêve plus les lointaines découvertes. Ils se sont contentés de tracer le cercle figuratif de l'univers, et, contemplant le globe de la hauteur de leur compas, ils ne cherchent plus à en reculer les limites.

Il résulte de ceci que, à défaut d'îles vierges et de baies inconnues à explorer, nous visitons les contrées dont la topographie exacte se trouve enseignée dans tous les itinéraires. Ce parti est le plus commode et le plus sage. Notre siècle n'invente plus, il s'abstient de nous montrer de nouveaux mondes et de nouvelles mers, mais, il faut le dire à sa louange, c'est un siècle emporté sur la roue de la vapeur, un siècle alerte et curieux de déplacement au dernier point. Il visite chaque recoin du monde comme un agent de police visite un tiroir. S'il n'est pas encore prouvé que la littérature contemporaine et le théâtre d'aujourd'hui demeurent comme monuments, personne, au moins ne pourra nier que la migration soit en progrès. On voyage, ou plutôt on arrive au fond de la Suède en vingt jours; un capitaliste ruiné s'occupe, en ce moment, d'élever des télégraphes dans le désert. On ne parle encore que des télégraphes, mais un mois après le désert voudra le gaz.

Cette fièvre des voyages n'agite pas encore à la fois tous les individus d'une même nation: en regard des touristes effrénés, il y a des gens qui ne bougent pas plus de leur fauteuil que les sénateurs qui se laissèrent égorger dans leur chaise d'ivoire. Les touristes (on peut l'avancer) composent véritablement une classe distincte, une famille à part du sein de la grande famille.

Le touriste, c'est le mouvement perpétuel si longtemps rêvé par les poursuiveurs d'énigmes, c'est le juif errant avec un habit convenable et ses cinq sous multipliés.

On naît voyageur, on devient touriste. Mille incidents divers vous poussent loin de la patrie: souvent c'est la patrie elle-même, lorsque son horizon se rembrunit et que l'émeute y souffle violemment les révolutions. Il ne manque pas alors de philosophes qui deviennent touristes.

D'autres se font touristes par satiété, par ennui; l'éternel programme de la vie parisienne les décide à chercher d'autres climats et d'autres cieux, comme disent les opéras- comiques. Ils étaient, la veille, en bas de soie à l'ambassade d'Angleterre; le lendemain, ils font leurs malles pour la Perse. Ce jeune homme en gants jaunes, ajustant sa lorgnette d'écaille noire au balcon de l'Opéra et se penchant à mi-corps comme pour y découvrir un être des pays lointains, c'est un touriste.

Il y a deux mois, il applaudissait à Saint-Pétersbourg MlleTaglioni; voyez-le, maintenant, frapper de sa canne avec frénésie, à chaque bond gracieux de MlleEssler. Comment ignorez-vous que, l'année précédente, il a quitté un soir les Variétés pour s'en aller voir danser les odalisques dans leur patrie véritable! Il est monté quatre fois dans la nacelle aérienne de M.Green. II retourne, sous peu de jours, à l'ouest des Etats-Unis. Il va vous parler de la cabane du blanc et du wigwam de l'Indien, des plaines verdoyantes arrosées par l'Arkansas ou la Rivière Rouge.

... Le touriste riche, quand il quitte Paris, emporte avec lui une partie de son mobilier, ses portraits de femmes, ses diamants, et n'était, en vérité, la tenture de son appartement à son hôtel, il retrouverait sa chambre de la place Vendôme partout. Il n'emploie jamais les garçons d'une auberge italienne ou française: il n'use maintenant que des siens, qui forment une espèce de milice à part et deviennent redoutables aux maîtres d'hôtel dans tous les lieux où il passe. Le journal du pays annonce sa venue avec des fanfares de phrases, mais il repart en poste quand on s'y attendait le moins. Le touriste riche a soixante gilets, autant de bagues, un peu moins d'épingles et une chaîne d'or sur son gilet de velours nacarat. Il est, cependant, certains inconvénients qu'il éprouve en voyage. Nous mentionnerons en premier lieu le «nécessaire.» Ce nécessaire, acheté le plus souvent chez Aucoc, se compose de tous les outils imaginables pour une toilette recherchée: il pèse vingt-cinq livres, il est garni d'or, d'argent, d'émaux incrustés, de velours. Rien de plus superflu que ce nécessaire. C'est une lourde machine qui est loin de valoir, pour l'utilité, les quatre à cinq menus objets de toilette renfermés dans l'unique étui qu'un Anglais met dans sa poche pour le voyage. Ce nécessaire de l'homme riche une fois étalé sur les serviettes blanches de son hôtel, jugez des commérages du maître d'hôtel et des valets de l'endroit. Le seul examen de ces pièces fait monter la carte à un taux exagéré. Ajoutez à cela les transes perpétuelles qui agitent le touriste riche au sujet de cette vaisselle portative, s'il passe par les détours périlleux de la Sicile et de la Calabre.

... Venons maintenant au touriste pauvre. Celui-là calcule et passe son temps à faire son budget dans chaque étape. C'est un petit homme sec, brossé, rangé, épinglé, mais d'une propreté si triste qu'on est tenté de lui dire: «Mon ami, pourquoi voyagez-vous?» Il n'a qu'un sac de nuit, une valise de cuir, une montre et un parapluie. N'espérez pas le tromper. Il connaît la liste des hôtels, avec leur tarif; il ne boit que de l'eau, porte un chapeau gris orné d'un crêpe afin de légitimer un habit noir. Cependant, il n'en arpente pas moins les vallées de la Suisse et les musées d'Italie. Il va son petit bonhomme de chemin et ne s'accorde la glace ou le café qu'aux grandes occasions. Il ne demande jamais si la voiture va vite, mais combien on paye; les suisses et les gardiens de monuments l'ont en horreur.

... Le touriste littéraire, quand il «découvre» un pays, songe toutd'abord à faire payer sa découverte. par son libraire, tant pour l'Italie, tant pour l'Afrique, tant pour l'Espagne ou pour la Perse; tous les pays lui sont devenus matière à impôt. Armé d'une écritoire à ressort, il écrit sur le mont Cenis ou sur le Saint-Gothard deux in-octavo d'impressions. Afin de mentir avec une sorte de vraisemblance, il se montre aux savants du pays (lorsque le pays possède des savants), il fait sonner très haut le ministre et parle des missions littéraires avec un enthousiasme d'initié. Comme on lui montre ordinairement les manuscrits et les cathédrales, il en a bien vite une indigestion. Il lui faut des rencontres plus imprévues. Par pitié, un voleur, un simple voleur, pour qu'il l'incruste dans ses Mémoires! Par malheur, il n'existe plus de brigands en Italie, à moins que ce ne soit les ciceroni et les aubergistes. Le touriste littéraire n'en écrit pas moins sur son album: «A la hauteur de ... comme le jour tombait, six contadini de mauvaise mine me demandèrent la bourse ou la vie.» Le moment d'une éruption du Vésuve est le plus beau moment de la vie du touriste littéraire: «Il était minuit... J'ai vu la flamme de si près que ma moustache droite a été brûlée. Je redescends du Vésuve rempli de ses incandescentes émotions.»

... Il me reste un mot à dire du plus mirifique d'entre les touristes, le touriste qui n'a pas vu. Le docteur Rumphius prétend que, dans l'extase, le rêve ou l'ivresse, certaines images se gravent si avant dans notre cerveau qu'elles finissent par y incruster à la longue un monde réel, une suite d'atlas dont nous pouvons épeler les pages. Le touriste qui n'a pas vu, mais qui ne vous entretient pas moins avec assurance de monuments et de contrées qui existent, est la preuve vivante de ce curieux phénomène. Il devine un lac par instinct, une montagne par intuition. Laissez-le faire, et il vous développera le plan de Waterloo ou des Pyramides. Cela doit être ainsi, dit le touriste qui n'a pas vu.

(1844)

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MmeÉMILE DE GIRARDIN

(1804-1855)

Les «Courriers de Paris» publiés dans la Presse, de1836 à1848, par MmeEmile de Girardin, sous le pseudonyme de vicomte de Launay, eurent un succès qui s'est perpétué, car, dans ces aimables causeries, vives, légères et sensées, on cherche aujourd'hui la menue monnaie de l'histoire. Mmede Girardin, fille de Sophie Gay, qui tenait une grande place dans la société parisienne, avait de l'esprit et de la beauté: elle sut demeurer parfaitement femme tout en étant journaliste, en créant ce feuilleton, qui lui permettait d'aborder, en se jouant, plus d'une question sérieuse. Un de ses plus spirituels articles raille les prétentions des femmes à l'Académie et, généralement, tout ce qui les ferait sortir de leur rôle, assez grand par l'influence qu'elles peuvent posséder. Mmede Girardin, en dehors de ses chroniques, a beaucoup écrit. On se souvient particulièrement, parmi ses romans, de la Canne de M.de Balzac (une canne qui avait le don de rendre invisible), du Lorgnon, de la Croix de Berny, dont elle fut un des auteurs, et, parmi ses ouvrages dramatiques, de Lady Tartufe, de Cléopâtre, de la Joie fait peur, du Chapeau d'un horloger. Une autre pièce de M-. de Girardin, l'École des journalistes, ne fut pas représentée. Théophile Gautier a parlé d'elle avec émotion, insistant non seulement sur sa distinction d'esprit, mais aussi sur sa distinction de coeur: «Combien elle a consolé de défaillances d'artistes, de découragements de poètes, par un de ces mots sentis, par un de ces éloges qui relèvent!» -- Une étude récente a été consacrée à Mmede Girardin par M.Jean Balde.

On n'avait, pour citer une page du «vicomte de Launay», que l'embarras du choix. Celle-ci a un intérêt d'époque.

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LE PREMIER VOYAGE EN CHEMIN DE FER

... Hier, il pleuvait, mais moins fort, et nous sommes allés à Saint-Germain par le chemin de fer: c'était un devoir pour nous: toute invention nouvelle nous réclame; nous sommes tenus d'en parler à tout prix. Donc, hier, nous sommes partis de chez nous à cinq heures du soir pour aller à Saint-Germain, et nous étions de retour à neuf heures. Nous avons mis quatre heures pour faire ce trajet, pour aller et venir. C'est admirable! Les méchants prétendent qu'on irait plus vite avec des chevaux. Voilà comme cela est arrivé: nous étions rue de Londres à cinq heures un quart; la foule encombrait la porte qu'on n'ouvrait pas. Nous attendons, nous attendons à la porte. Enfin, on ouvre: nous entrons dans une espèce de couloir en toile verte; il n'y a qu'un seul bureau. Tous les voyageurs sont mêlés: voyageurs à 2,50F, voyageurs à 1,50F, voyageurs à 1 franc. Il n'y a qu'un bureau, qu'une entrée: sans doute les boeufs et les moutons entreront aussi par le petit couloir; ce sera très commode, mais nous n'en sommes pas encore là. Nous attendons, nous attendons dans le couloir vert un grand quart d'heure, au milieu de la foule, comme nous avons attendu à la porte. Enfin, nous arrivons au bureau: là, on nous donne trois petits papiers jaunes, et nous pénétrons dans la vaste salle gothique remplie de peintures. Ici les voyageurs se séparent; les trente sous sont à droite, les vingt sous sont à gauche. La salle est vaste et belle: on peut nous croire, nous avons eu le temps de l'admirer. Là, nous attendons, nous attendons! Il n'est que six heures dix minutes, on doit partir à sept heures. Patience! Nous voyons arriver des voyageurs avec des paquets ou des paniers; des enfants voyageurs charment nos ennuis en jouant de divers instruments dont ils obtiennent divers sons plus ou moins sauvages; leurs mères les grondent parce qu'ils font du bruit; elles leur arrachent l'instrument de notre supplice, elles s'en emparent à notre grande joie, et elles se promènent, graves et imposantes, avec une petite trompette ou un mirliton à la main. Le temps passe, nous attendons toujours: il est six heures et demie; nous attendons, nous attendons.

Enfin, on entend un roulement: c'est l'arrivée des voyageurs de Saint-Germain; tout le monde se précipite aux fenêtres; toutes les voitures, tous les wagons s'arrêtent; la cour est vide; çà et là, deux ou trois inspecteurs, rien de plus; mais on ouvre les portières des wagons. et, alors, en un clin d'oeil, une fourmilière de voyageurs s'échappent des voitures et la cour est pleine de monde, subitement. Ceci est véritablement «impossible à décrire», mais c'est bien amusant à regarder. La foule improvisée monte aussitôt vers les galeries de Saint-Germain et disparaît: à notre tour, maintenant. Nous attendons encore un peu, mais ce spectacle nous avait intéressé et nous étions plus patient. Enfin, nous descendons dans la cour, nous montons dans une berline, nous y sommes fort à l'aise et bien assis. Là, nous attendons; nous attendons que les voyageurs soient emballés: nous étions six cents à peu près. Quelqu'un disait onze cents: ce quelqu'un avait peur, sans doute. Enfin, le cor se fait entendre, nous recevons une légère secousse et nous partons. Il était sept heures moins un quart; le voyage a été aussi agréable que l'attente avait été fatigante; le plaisir de courir si vite nous faisait tout oublier. Dans les voitures, évitez la banquette qui est près des roues, c'est la moins bonne place. Mais vivent les chemins de fer! Nous persistons à dire que c'est la plus charmante manière de voyager: on va avec une rapidité effrayante, et cependant on ne sent pas du tout l'effroi de cette rapidité; on a bien plus grand'peur en voiture de poste, vraiment, ou en diligence, quand on descend la montagne de Tarare, ou même la moindre montagne, et il y a aussi beaucoup plus de danger.

Malheureusement, nous sommes négligents, en France, et nous avons l'art de gâter les plus belles inventions par notre manque de soins. On va à Saint-Germain en vingt-huit minutes, c'est vrai, mais on fait attendre les voyageurs une heure à Paris, et trois quarts d'heure à Saint-Germain, ce qui rend la promptitude du voyage inutile.

... On vous vend à la porte du chemin de fer une petite brochure. Vous croyez y trouver l'histoire abrégée des chemins de fer, un récit bien simple, des noms, des dates, des mesures, des faits, et surtout peu de mots, et pas un mot inutile: il n'est pas permis d'allonger sa phrase en parlant d'un chemin qui raccourcit toutes les distances. Point du tout, ce qu'on nous donne est un morceau littéraire, c'est de l'éloquence industrielle sur les chemins de fer. Ce n'est pas un ingénieur qui me parle: c'est un homme de lettres. Interrogez-le; demandez-lui dans quel pays a été essayé le premier chemin de fer: il vous parlera de l'obélisque de Luxor et de l'arc de triomphe de l'Etoile. Demandez: «Quel est l'homme qui a construit le premier chemin de fer?» Réponse: «C'est le mont Valérien qui se penche pour regarder cette tempête qui passe en voiture.» Bien. «Combien y a-t-il de chemins de fer en Europe?» Car, maintenant, il faut connaître ses chemins de fer comme il faut connaître ses fleuves. Réponse: «Nanterre se choisit une rosière; passez, maison blanche aux volets verts, rêve de Jean-Jacques!» Êtes-vous satisfaits? Si vous demandez à cet auteur: «Qui a inventé la vapeur?» alors il fera bien mieux: il vous répondra par un mensonge; il ne vous dira pas: «C'est Fulton:» il vous dira que «c'est un vieillard, homme de génie, que le cardinal de Richelieu a fait enfermer comme fou à Bicêtre», et il vous parlera d'une prétendue lettre de Marion Delorme, qui est la plus charmante mystification qu'homme d'esprit ait inventée et que grand journal ait jamais répétée, et il vous dira toutes sortes de choses agréables sur ce sujet. Mais les belles phrases, ces brillants mensonges qui sont très jolis dans une colonne de journal, dans un livret sont inutiles; ce n'est pas ce qu'on y cherche; il faut des chiffres exacts, des faits véritables et pas de bavardages, pas de longueurs surtout. Quand on voyage sur un chemin de fer, on a le droit d'exiger que la phrase qu'on commence en partant soit du moins terminée quand on arrive.

( La Presse, 1erseptembre 1837.)

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LE DOCTEUR VÉRON (1798-1867)

Le docteur Louis-Désiré Véron fut un des hommes dont s'occupa le plus Paris et qui tint le plus à y jouer un rôle. Il abandonna de bonne heure la médecine pour le journalisme, entra à la Quotidienne, rédigea le feuilleton théâtral du Messager des Chambres fonda en 1829 la Revue de Paris, devint en 1831 directeur de l'Opéra, et directeur heureux. C'est sous sa direction que furent donnés Robert le Diable, la Sylphide, la Juive. En quittant l'Opéra, il retourna à la presse et prit la gérance, puis la direction du Constitutionnel, auquel il rendit un grand public en donnant en feuilleton des romans de Balzac, d'Eugène Sue, de George Sand, d'Alexandre Dumas. Il fut plus tard, un des premiers partisans de la candidature du prince Louis-Napoléon à la présidence de la République. Sous l'Empire, il fut deux fois député. -- Le docteur Véron s'est longuement raconté dans ses Mémoires d'un bourgeois de Paris, où il passa complaisamment en revue son existence de plaisir et d'affaires: «Je dois dire comment se sont succédé, comment se sont enchaînés les incidents inattendus, les occasions opportunes qui m'ont frayé le chemin d'une existence qu'on dit heureuse.» Cette existence, il l'arrangea, a-t-il écrit en contant quels furent les débuts de sa fortune, en la basant sur ce principe «qu'on rencontre dans la vie d'autant plus d'amis dévoués qu'on se trouve dans une situation à leur être utile et à ne jamais solliciter leur dévouement».

Il y a une foule de légendes autour de la figure, effacée aujourd'hui, du docteur Véron: c'est le docteur Véron au café de Paris; ce sont les dîners du docteur Véron, auxquels présidait l'art savant de sa cuisinière Sophie; c'est la haute cravate du docteur Véron, dissimulant ses écrouelles, c'est la vanité débordante du docteur Véron; c'est le docteur Véron ami de Rachel et, bien que fastueux quand ses libéralités devaient être connues, inquiet des fantaisies de la tragédienne. Nul homme ne fut aussi longtemps plaisanté. On se souvient de l'Occidentale de Théodore de Banville:

V. tout plein d'insolence Se balance, Aussi ventru qu'un tonneau, Au-dessus d'un bain de siège, O Barège! Plein jusqu'au bord de ton eau ...

Mais il avait accoutumé de dire, aimant ce bruit qui se faisait autour de lui: «Journaux et journalistes ne me feront jamais autant de mal qu'ils m'ont fait du bien» Le despote qu'il fut à l'Opéra avait ses heures de bonhomie. C'est Albéric Second qui a raconté comment il promut aux honneurs du rôle muet du Légat du Pape, qui paraît à cheval dans la Juive, un figurant confiné dans la foule des «seigneurs sans importance» Ce figurant lui avait demandé audience pour lui confier que sa femme était sur le point de l'abandonner, mais que la tendresse de cette ingrate renaîtrait sans doute si elle le voyait, en scène, sous un brillant costume. Le docteur Véron acquiesça au désir du figurant qui, après la représentation de la Juive lui écrivait ce billet: «Monsieur, soyez béni! Je suis le plus fortuné des époux, et jamais je n'oublierai que ma félicité est votre ouvrage!»

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RACHEL

La nature a doté MlleRachel de tous les dons que réclame une bonne exécution. Sa voix a du volume, de la puissance: elle est susceptible d'inflexions très diverses, elle sait exprimer la fureur sans prendre un ton criard. Aucun vice de prononciation: les lèvres, la bouche sont le plus heureusement conformes pour une belle et parfaite articulation. Il existe entre le bout de l'oreille bien pliée, petite, charmante, et la saillie de l'épaule une harmonieuse distance; tous les mouvements de la tête y gagnent de l'élégance et de la dignité. La taille est souple, élancée, un peu au-dessus de la médiocre. On a remarqué que, depuis ses débuts, depuis son existence heureuse, MlleRachel a beaucoup grandi, même encore après plus de vingt ans accomplis. Les pieds et les mains sont finement attachés, la démarche est noble et fière. La poitrine seule est étroite et pauvre. Voyez à la ville MlleRachel, au milieu de jeunes femmes même distinguées, elle s'en détache par la dignité naturelle de ses allures. Incessu patuit dea. Il lui serait impossible de faire un mouvement, de prendre une pose, une attitude qui fût gauche et maladroite. Elle se drape avec un art merveilleux; au théâtre, elle a fait preuve d'études intelligentes de la statuaire antique.

Sa physionomie tragique sait exprimer le désespoir, la haine, la fierté, l'ironie et le dédain, -- le dédain, cette arme d'un effet aussi puissant dans l'art théâtral que dans l'art oratoire.

Nous ne faisons pas ici oeuvre de flatteur et de courtisan, nous discutons avec équité un talent sérieux. Eh bien, nous ne craignons pas de le dire, à force d'art, de charme et d'adresse, MlleRachel supplée à une grande qualité qui lui manque peut-être. On pourrait lui demander dans quelques-uns de ses rôles plus de sensibilité; elle donne de la vie à la parole, au regard, au geste, dans l'expression des passions violentes, mais le coeur sait moins bien exprimer et peindre la tendresse et l'amour. Tout le talent de l'artiste échoue souvent à traduire les douleurs de l'âme. Dans ce jeu tragique, les douleurs de l'âme deviennent des douleurs physiques, et, alors, elle saccade son débit, prend des temps, pousse des cris, s'agite et se débat convulsivement. Tout ce qui vient du coeur se dit plus profondément, plus simplement. MlleRachel étonne, charme, émeut, par une diction qui ne manque ni d'ampleur ni de grandeur; elle fait naître dans ses récits étudiés l'espérance d'une sensibilité communicative, d'un attendrissement profond et infini, mais elle reste quelquefois en chemin; après avoir entraîné et comme suspendu l'auditoire, elle le laisse sans illusions; son talent s'empare alors des intelligences sans étreindre le coeur; il ne pénètre pas jusque-là.

... Son jugement, son expérience du théâtre, son esprit fin et pénétrant la rendent très susceptible de progrès; elle a toujours joué tous ses rôles mieux la seconde fois que la première; elle a souvent créé des effets nouveaux. Je citerai surtout la scène du fauteuil dans le quatrième acte d'Horace. Sa pantomime, lorsqu'elle apprend la mort de son amant, est d'un grand effet scénique; mais elle excite plutôt encore dans cette situation la terreur que les larmes. Je tiens d'ailleurs de MlleRachel elle-même que ce fut à son état de malaise physique qu'elle emprunta l'idée et les moyens d'exécution de cette pantomime: elle venait d'être soignée; elle ne fit que reproduire sur le théâtre l'abattement profond et les menaces douloureuses de syncope qu'elle en éprouva.

... Il nous reste à étudier ici, avec la réserve la plus craintive, avec toutes les délicatesses du langage le plus contenu et le plus timide, la femme séduisante et singulière que, dans de longues et amicales relations, j'ai pu observer de près, en même temps que je suivais les destinées du talent de l'artiste.

J'ai eu souvent l'honneur de faire asseoir à ma table MlleRachel, au milieu d'hommes distingués de ce temps-ci: la jeune artiste, de l'air le plus naturel, se montrait grande dame et faisait preuve de toutes les qualités d'esprit habiles à subjuguer même des hommes supérieurs, qualités rares que possédaient surtout certaines femmes du dernier siècle dont les salons furent illustrés par l'assiduité des noms les plus célèbres.

Comme Célimène, MlleRachel a fait politique de plaire à tous. Ses gracieuses aventures, ses aimables coquetteries, ne reconnaissent aucune nuance de position, de fortune ni d'importance. Si, dans le coin d'un salon, se cache par modestie ou par timidité un inconnu dédaigné, la Célimène tragique, pour celui-là, sera tout soin, tout empressement, tout attrait. On dirait que, comme le prince dont parle Saint-Simon, elle «tâche de plaire au cordonnier an laquais, au porteur de chaise, comme au ministre d'Etat, au grand seigneur, au général d'armée, et si naturellement que le succès est certain». Disons vite que ce désir de plaire et de séduire est pour MlleRachel presque une nécessité de position: elle convoite les applaudissements des galeries et des amphithéâtres aussi bien que les applaudissements des avant-scènes et des premières loges. Son esprit vif et brillant, ses reparties promptes, plaisantes, jamais blessantes, se gardent bien, cependant, de trop se montrer et de prendre trop de place: jamais je ne vis tant d'art caché sous une réserve de si bon goût. M.le comte Molé, rencontrant MlleRachel chez moi, lui dit, avec cette bonne grâce qu'on lui connaît: «Vous avez, madame, sauvé la langue française.» MlleRachel répondit par le plus respectueux salut, et, se tournant vers moi: «C'est bien heureux, me dit-elle, ne l'ayant jamais apprise.» Elle repoussait ainsi modestement une louange un peu exagérée par un aveu qui manquait d'exactitude.

Forte de cette philosophie que donnent surtout les fortunes les plus diverses et les plus contraires, MlleRachel ne s'enorgueillit, ne s'étonne de rien. Dans ses premières années de début, elle ne se montrait jamais plus gaie, plus charmante fille que lorsqu'elle venait d'être comblée par le public d'applaudissements, de fleurs et de couronnes méritées. Elle se reposait avec bien-être dans une familière intimité de toutes les fatigues de la scène, de tout le bruit du triomphe. Revenant un soir de Windsor où elle avait dit des vers devant la reine d'Angleterre, encore étourdie de tous les éloges, de toutes les tendresses de cour, elle s'écria, en rentrant au logis et en se jetant sur un fauteuil: «Ah! mes chers amis, que j'ai besoin de m'encanailler!» Les esprits élevés sont bientôt à bout d'honneurs mondains. Que j'ai passé de charmantes heures avec la jeune tragédienne dans son bon temps, alors insouciante et rieuse, se prenant d'une fièvre de joie qui durait cinq minutes pour la moindre nouveauté, pour le moindre hochet, distinguant à peine, dans l'ignorance de son esprit et de son coeur, le bien et le ma!... Rien de plus mobile, de plus changeant que ce caractère et cet esprit tournant à tous vents; c'est tour à tour la folie, la sagesse, la tristesse ou la joie de vivre, le fou rire ou les larmes.

... Ne traitez pas MlleRachel de femme dangereuse, au coeur méchant; elle met presque toujours autant de bonne grâce à réparer ses torts qu'elle éprouve quelquefois de malin plaisir à s'en rendre coupable. Cependant, soyez défiant, ne laissez pas votre coeur s'enflammer à l'explosion soudaine des coquetteries et des tendresses dont la tragédienne se plaît, par caprice, à étourdir le premier venu: elle ne se souviendra pas le lendemain de ses paroles engageantes, de ses avances de la veille; elle se rit des passions qu'elle inspire.

On a plus d'une fois accusé MlleRachel de cupidité; chez elle, excès de prodigalités, excès de petits calculs et d'habiles économies se succèdent et se remplacent; dans son laisser-aller elle veut parfois vous donner tout ce qu'elle possède, elle vous apporte à domicile d'inattendus présents; mais, dans ses distractions amicales, elle serait peut-être tentée, peu de jours après, de vous reprendre plus qu'elle ne vous aurait donné. Tous les contrastes se produisent chez cette changeante nature: bienveillance prodigue et esprit d'affaires, dévouement d'ange et malice de démon, nature fiévreuse qui veut tout épuiser, qui veut abuser de tout, qui ne croit pas à l'avenir, ni aux rides, ni à l'adversité. A côté de quelques mauvais sentiments qu'elle réprime, restes impurs d'une vie errante à travers d'épaisses broussailles et de pernicieux marais, on trouve en elle de nobles instincts, le sentiment des grandes et belles choses, une passion ardente pour les plaisirs de l'esprit, une intelligence supérieure, toutes les séductions d'une élégance et d'une distinction naturelles. On devient presque son ennemi dès qu'on ne la voit plus; on la retrouve charmante et avec joie, lorsque, comme l'enfant prodigue, elle revient au logis. Absente, on ne se souvient plus que de ses fautes, qu'on appelle des crimes; présente, on est vaincu par ses rares qualités, par ses ravissantes coquetteries.

... Malgré tous les bruits presque périodiques de démission, je n'ai jamais cru à une retraite prématurée de MlleRachel. Elle n'existe que par le théâtre, que pour le théâtre; il lui faut pour vivre le feu de la rampe, un souffleur, de beaux vers à réciter, de violentes passions à exprimer, un ministre à séduire, un directeur de théâtre à dominer, à inquiéter, il lui faut surtout le bruit et l'ivresse des applaudissements.

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GÉRARD DE NERVAL

(1808-1855)

Le souvenir du drame resté mystérieux de la rue de la Vieille-Lanterne, en janvier1855, a mis du tragique autour du nom de Gérard de Nerval. Se donna-t-il la mort, en se pendant, ou fut-il pendu, après avoir été étranglé, par un malfaiteur? Les constatations furent faites hâtivement et sans soin. Nombre d'anciens amis de Gérard de Nerval penchèrent pour le meurtre. La misère ne le talonnait pas, et ce rêveur avait si peu de besoins! «Je sais bien, a écrit Monselet, que Gérard de Nerval était fou, mais c'était un fou d'une espèce particulière, raisonnante. Il avait l'horreur de la mort, je ne saurais trop y insister; il l'avait toujours eue. Par contre, il s'était fait un cercle de petits bonheurs, de petits voyages, de petites promenades qui lui suffisaient depuis son retour d'Orient.» Sa folie était douce, bienveillante, faite de songes de poète.

Mais Gérard de Nerval n'est pas que dans ces heures de vertige. Si sa mort l'a servi devant la postérité par l'invincible goût qu'ont les hommes pour le dramatique, doit-on oublier tout ce qu'il y eut de gracieux, de mesuré, de sain, précisément dans son oeuvre, avant que le mal n'eût obscurci une intelligence si claire et si sensible? Bien que mêlé à la phalange romantique, Gérard de Nerval conserva intacte sa personnalité, et c'est une chose remarquable, en effet, que dans un temps enclin aux exagérations, aux couleurs violentes, à la truculence des contrastes, il n'ait écouté que les voix qui chantaient en lui et ait créé dans toute sa chasteté et toute sa délicatesse sa Sylvie.

Non, il n'y a pas que le fantôme lamentable de la rue de la Vieille-Lanterne. Il y eut le Gérard de Nerval du temps des grands rêves et des grands espoirs, parmi les hôtes du logis célèbre de l'impasse du Doyenné, ce Gérard dont Arsène Houssaye et Théophile Gautier ont parlé avec émotion; il y a l'écrivain aux universelles curiosités, le traducteur, le conteur, l'auteur dramatique de Léo Burckart ou de l'Imagier de Harlem, le voyageur. Le journaliste ne peut être oublié en Gérard de Nerval: il partagea quelque temps le feuilleton théâtral de la Presse avec Gautier, et le feuilleton était signé de leurs deux initiales G.G., par opposition au J.J. de Jules Janin dans le Journal des Débats. Il dirigea le Monde dramatique, il collabora au National, à l'Illustration, à nombre de journaux. Au lendemain de sa mort, la Revue de Paris continuait la publication d'une série d'articles, le Rêve et la Vie, où il décrivait ses hallucinations.

Avant les années où il ne fut plus qu'un songeur éveillé, il n'avait pas dédaigné, tout en s'éprenant de vastes sujets, d'être, au besoin, un chroniqueur familier.

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HISTOIRE VÉRIDIQUE DU CANARD

Il ne s'agit point ici du canard privé ni même du canard sauvage, -- ceux-là n'intéressent que M.de Buffon et Grimod de la Reynière. -- Notre siècle en connaît d'autres que l'on ne consomme, que l'on ne dévore que par les yeux ou par les oreilles, et qui n'en sont pas moins l'aliment quotidien d'une foule d'honnêtes gens.

Le canard est né rue de Jérusalem: il s'élance chaque matin des bureaux de M.Rossignol, -- et prend sa volée sur la capitale, sous la forme légère d'un morceau de papier grisâtre: «Voilà ce qui vient de paraître!» Entendez-vous ces cris rauques qui fendent l'air? Reconnaissez-vous ces bipèdes au pas tortueux qui suivent, le long des rues, la ligne du ruisseau? Voici l'origine du nom: tâchons d'apprécier la chose.

Le «canard» est une nouvelle quelquefois vraie, toujours exagérée, souvent fausse. Ce sont les détails d'un horrible assassinat, illustré parfois de gravures d'un style naïf; c'est un désastre, un phénomène, une aventure extraordinaire. On paye cinq centimes, et on est volé. Heureux encore ceux dont l'esprit plus simple peut conserver l'illusion!

Le canard remonte à la plus haute antiquité. Il est la clef de l'hiéroglyphe, le verbe de ses phrases énigmatiques. Les histoires de tous les peuples ont commencé par des canards.

Le canard est la base des religions.

Les anciens nous en ont légué de sublimes; nous en transmettons encore de fort beaux à nos neveux. Hérodote et Pline sont inimitables sur ce point: l'un a inventé les hommes sans tête, l'autre a vu des hommes à queue. Selon Fourier, l'homme parfait aura une trompe.

Laissons de côté la mythologie. Nous devons à l'Écriture l'ixion et le griffon. Voltaire n'a jamais pu réussir à se représenter l'ixion, dont la chair était défendue aux Hébreux. Mais les géologues modernes ont donné raison à la Bible. Ceci est le canard fossile, protégé par la science, et qui a encore un bel avenir. Mais qui égalera jamais l'histoire du poisson-évêque, pêché dans la Baltique, qui fut présenté au pape et lui parla latin?

Les navigations antérieures au XVIesiècle en ont rapporté bien d'autres: sans compter l'Eldorado, le poisson Kraken, qu'on prenait pour une île flottante, le dragon de Rhodes et le serpent de mer, tel qu'il a été vu par M.Jacques Arago.

Par ce dernier, le roi des canards, une sorte de transition pour arriver aux temps modernes.

Il fut encore une époque où les journaux n'étaient pas inventés, quoiqu'on eût déjà trouvé la poudre et l'imprimerie. Alors le canard tenait lieu de journaux. La politique avait peu d'intérêt pour les habitants des villages et des campagnes; l'hydre de l'anarchie, le vaisseau de l'État, l'ouragan populaire n'étaient pas encore capables d'émouvoir ces attentions ignorantes; elles se portaient plus agréablement sur des fictions moins académiques. Le loup-garou, le moine bourru, la bête du Gévaudan, tels étaient les sujets principaux que la gravure, la légende et la complainte se chargèrent d'immortaliser.

Ceci est du Louis XV; mais déjà le sieur Renaudot avait fondé la Gazette de France, et le sieur Visé le Mercure galant: le canard allait avoir un domicile fixe. le journalisme était créé!

Le premier canard répandu par les journaux a été la dent d'or. Un enfant était né avec une dent d'or; le fait fut constaté, prouvé, étudié par les académies; on publia les mémoires pour et contre. -- Plus tard il fut reconnu que la dent était seulement plaquée, mais personne ne voulut croire à cette explication.

Il y eut encore l'accouchement phénoménal d'une comtesse de Hollande mère de trois cents enfants qui furent tous baptisés.

Les journaux officiels s'augmentèrent peu pendant le XVIIIesiècle. Le Journal de Trévoux, le Journal des Savants semèrent force canards scientifiques dans la société d'alors; les Mémoires secrets de Collé et le recueil de Bachaumont ne négligeaient pas non plus ce sous-genre intéressant.

La Révolution avait le culte du vrai. Le canard eût été dangereux à cette époque, on le garda pour des temps meilleurs.

L'Empire en avait beaucoup connu (des canards) le long des temples de Karnac, sur les obélisques et généralement dans les pays étrangers. La grande armée en rapportait quelquefois dans ses foyers, mais en admettait extrêmement peu dans ses lectures.

Il était donné à la Restauration de réinstaller le canard dans la publicité parisienne. Le premier et le plus beau après 1815 fut la femme à la tête de mort.

Cette créature bizarre avait, du reste, un corps superbe et deux ou trois millions de dot.

Les journaux donnaient son adresse, mais elle ne recevait pas. On se tuait à sa porte, on soupirait sous ses fenêtres, on attaquait en vers et en prose ses millions de dot. Plusieurs devinrent sérieusement amoureux et la demandèrent sans dot pour elle-même. - Un Anglais l'enleva enfin et fut très désappointé de trouver, au lieu d'une tête de mort, une figure assez jolie, qui avait spéculé sur une réputation de laideur pour se faire trouver charmante. -- O laideur!

Qui ne se souvient encore de l'invalide à la tête de bois?

Les journaux se multiplièrent. le Canard s'agrandit; le Constitutionnel, le Courrier et les Débats étaient encore bien petits cependant.

Mais dans l'intervalle des sessions, durant des longs mois de vacances politiques et judiciaires ils sentirent le besoin de donner à la curiosité un élément capable de soutenir l'abonnement compromis. Ce fut alors que l'on vit reparaître triomphalement le grand serpent de mer oublié depuis le moyen âge et les voyages de Marco Polo, -- auquel on ne tarda pas à adjoindre la grande et véritable araignée de mer, qui tendait ses toiles aux vaisseaux et dont un lieutenant portugais coupa vaillamment à coups de hache une patte monstrueuse qui fut rapportée à Lisbonne.

Ajoutez à cela une collection intéressante de centenaires et de bicentenaires, de veaux à deux têtes, d'accouchements bizarres et autres canetons de petits jours.

Quelques-uns avaient une teinte politique: tel était le bateau sous-marin destiné à tirer Napoléon de son île; puis le soldat de l'Empire échappé de la Sibérie qui se mettait en marche généralement vers le mois de septembre.

D'autres avaient rapport aux arts ou à la science: ainsi l'araignée dilettante, les pluies de têtards, un Anglais couvant des oeufs de canard, -- par affection pour leur mère, -- le crapaud trouvé dans un mur bâti depuis plusieurs siècles, et autres qui ont fait le charme de notre enfance constitutionnelle.

N'oublions pas que les journaux n'avaient alors que deux colonnes: leur agrandissement fut marqué presque à la fois par les histoires de Clara Vandel, de Gaspard Hauser et du brigand Schubry.

On ne pouvait aller plus haut en fait d'intérêt sérieux: notez que jusqu'alors tout le monde croyait au canard, même celui qui l'écrivait. Le premier qui inventa le canard ironique fut un ennemi des portiers. Il paraît avoir eu à se plaindre d'un de ces fonctionnaires. Sa vengeance fut atroce; il déposa la note suivante dans la boite d'un journal:

«Un ébéniste du faubourg Saint-Antoine, en débitant un bloc d'acajou, a trouvé dans l'intérieur un espace vide occupé par un serpent qui paraissait engourdi et qu'on est parvenu à ranimer. Le serpent et le tronc d'acajou sont visibles rue de la Roquette, n°. Le concierge de la maison se fera un vrai plaisir de les montrer aux curieux.»

Cette mystification, renouvelée depuis sous d'autres formes, eut des suites terribles: le portier, affolé par l'insistance quotidienne des visiteurs et surtout de quelques Anglais, qui le soupçonnaient de leur cacher le serpent par un sentiment de haine nationale, finit, dit-on, par attenter à ses jours. Nous avons fait connaissance avec la négresse Cécily, rivale de MlleMars dans la comédie; la femme corsaire; la chute des rochers du Niagara; les habitants de la lune; la découverte à Nérac des bas-reliefs de Tétricus, roi des Gaules. Ces derniers, qui furent le sujet d'une foule de dissertations académiques, étaient, comme on le sait, l'ouvrage d'un ouvrier vitrier gascon qui les avait enterrés et qui se fit connaître quand l'Institut se fut prononcé favorablement sur l'antiquité de ces morceaux. Le canard fut souvent un moyen ministériel pour détourner l'attention d'une question compromettante ou d'un budget monstrueux.

Vous voyez que cela continue à tourner dans le cercle des mystifications. Sous ce rapport, la province sembla un instant détrôner Paris. Le Sémaphore de Marseille inventa les corsaires du Rhône. Ces forbans, venus de la Méditerranée, avaient pu remonter jusqu'à Beaucaire et avaient enlevé toutes les vierges de la ville pour le service du pacha de Négrepont.

C'était à l'époque des Orientales. Paris fut épouvanté. Le ministre de l'intérieur écrivit à Nîmes: il réprimanda le préfet, qui écrivit à son tour au procureur du roi de Tarascon, lui demandant ce qu'il faisait en présence de tels événements. Ce dernier se transporta sur les lieux en traversant le Rhône, apprit la fausseté de la nouvelle, et répondit que jamais les corsaires n'avaient osé enlever dès vierges à Beaucaire, et même qu'on doutait qu'il y en eût. Le préfet se hâta de rassurer Paris, qui ne s'en tint pas plus en garde contre les nouvelles du Sémaphore.

C'est à Méry qu'il faut entendre raconter l'histoire du duel de Mascrédati et de Nuff, deux illustres savants italiens qui sont maintenant dans toutes les biographies et qui n'ont jamais existé, et celle de l'orpheline Juliah, qui, il y a quelques mois, tint Paris en haleine et l'univers en émoi.

Dans cette immense hoax méridional, toute une province fut complice de son journal favori. Les Marseillais de Paris s'entendaient pour nous mystifier, les autres écrivaient des lettres pour ajouter à notre anxiété.

On sait qu'il avait été constaté à Marseille par un congrès de savants que Juliah ne parlait aucune langue connue.

Mais voici où Paris reconquit sa supériorité.

«Vous dites, fut-il répondu aux descendants des Phocéens, que Juliah ne parle aucune langue connue à Marseille? Mais peut-être est-ce simplement qu'elle parle le français.»

Le Sémaphore n'a point répliqué. Au fond, si quelquefois le canard naît en province, reconnaissons qu'il ne peut exister qu'à Paris: c'est de là qu'il part, c'est là qu'il revient, sous une forme nouvelle, après avoir fait le tour du monde. Mais ce qui est étrange, c'est que le canard, fruit de l'accouplement du paradoxe et de la fantaisie, finit toujours par se trouver vrai. -- Schiller a écrit que, Colomb ayant rêvé l'Amérique, Dieu avait fait sortir des eaux cette terre nouvelle, afin que le génie ne fût point convaincu de mensonge. -- Tout génie à part, on peut dire que l'homme n'invente rien qui ne soit produit ou ne se produise dans un temps donné.

Un journal avait inventé une petite fille qui portait inscrite autour de ses prunelles cette légende: «Napoléon empereur.» Trois ans après, cette enfant était visible sur le boulevard, nous l'avons vue. Gaspard Hauser et le brigand Shubry sont devenus célèbres et réels à force d'être inventés. -- Les poètes anciens ont cru imaginer le dragon, M.Brongniart en a retrouvé les ossements à Montmartre et l'appelle ptérodactyle. On croyait le dauphin fabuleux: des naturalistes italiens viennent d'en retrouver un squelette entier dans une gorge des Apennins. On a douté de la sirène antique: peu de gens savent qu'il en existe trois, conservées sous verre, au musée royal de LaHaye, sous le No449, et pêchées par les Hollandais dans les mers de Java.

Vous verrez qu'à force de percer la terre avec des outils Mulot, l'on découvrira dans son intérieur la planète Nazar, éclairée d'un soleil souterrain, magnifique canard inventé au XVIesiècle par Nicolas Kleinius dans son Iter subterraneum.

Après tout, cette planète Nazar existe sans doute et doit être tout bonnement l'enfer. Mais Flammèche le sait mieux que nous! C'est un canard suprême, il n'y a rien au delà.

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EUGÈNE BRIFFAULT

(1794-1854)

Monselet a raconté une visite qu'il fit, en sa jeunesse à la maison des fous de Charenton. On lui désigna, dans le quartier des «tranquilles», un homme au visage hébété, âgé déjà et qui ne vivait plus que d'une vie végétative. «Un des plus brillants viveurs de son époque!» dit philosophiquement le directeur de l'hospice. Eugène Briffault, qui avait passé pour un homme de beaucoup d'esprit, avait fait partie de la phalange de brillants dîneurs de l'ancien café de Paris, où trônait le docteur Véron. Là se rencontraient Armand Malitourne, qui parlait ses chroniques plus souvent qu'il ne les écrivait et qui, rédacteur en chef de la Charte de 1830, journal du soir, n'arrivait à le faire paraître que le lendemain; -- Lautour-Mézeray, l'associé d'Emile de Girardin pour la fondation du Voleur et d'autres publications, et que ses prétentions de dandy faisaient surnommer «l'Homme au camélia»; -- Nestor Roqueplan, un des rois du boulevard; -Roger de Beauvoir, élégant et spirituel viveur, dont les «mots» faisaient balle, et qui avait si bien le goût des épigrammes que, s'étant marié et ayant été bientôt un mari malheureux, il ne s'épargnait pas lui-même; -- Romieu, «l'homme le plus gai de France», soupeur déterminé, dont les hasards de la vie devaient faire un préfet de Louis- Philippe; -- Béquet, dont il a été parlé déjà. Quelques-uns de ces boulevardiers d'antan expièrent durement leur période de célébrité. Lautour-Mézeray tomba en enfance, et le spectacle de sa misère physique arracha, dit-on, à Girardin, se retrouvant en présence de ce fantôme dérisoire d'un passé tapageur, une des rares larmes qu'il ait versées. sans les utiliser. Le pimpant Roger de Beauvoir, à qui tout avait été permis, eut, dans l'abandon, une longue agonie de paralytique. Malitourne, qui avait été un des conducteurs de la fête, eut pour dernier asile la maison de fous, qui s'ouvrait aussi pour Eugène Briffault, l'auteur de la physiologie du Viveur. C'étaient là les ruines du dandysme! Eugène Briffault avait été l'un des chroniqueurs du Figaro de la Restauration, du Corsaire, du Siècle, etc. Cet article sur les bains froids est caractéristique des habitudes parisiennes dans les premières années de la monarchie citoyenne.

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LES BAINS FROIDS

Pour celui qui, dans les habitudes et les affections d'une grande cité, ne cherche pas seulement le côté plaisant ou l'aspect ridicule, chaque sympathie, chaque inclination, même celles qui étonnent le plus, ont des causes originelles et nécessaires. En remontant avec rapidité et avec franchise le cours des âges, on voit chaque coutume et chaque penchant naître naturellement des faits, presque toujours avec sagesse. Le temps, qui altère tout ce qu'il n'améliore pas, met souvent, il est vrai, la folie, l'extravagance, la manie et la déraison à la place de ce qui était d'abord régulier et sensé!

Le Parisien aime la Seine comme le Vénitien aime l'Adriatique. L'enfant de Paris, s'il le pouvait, ferait de son fleuve une mer. Que de fois il a sérieusement rêvé ce prodige! Aussi, comme il traite gravement toutes ses relations avec la Seine! Il a ses ports, ses canaux, sa flotte et sa population maritime, sa navigation, un commerce immense, ses trains flottants et ses pyroscaphes: voilà pour ses intérêts, pour son travail et pour son bien-être. Sur ce chemin qui monte en traversant Paris, comme eût dit Pascal, la ville voit se presser, à l'entrée du fleuve, les denrées des plus riches provinces à sa sortie affluent toutes les productions du monde. On a parlé des eaux qui roulaient de l'or; l'industrie a chargé d'or le sable de nos rives.

Pour ses plaisirs, Paris a sa flottille, svelte, élégante, légère et pavoisée; les rivoyeurs et les canotiers sont assurément de nature plaisante; il est sans doute difficile de ne pas rire de l'importance nautique dont ils affublent leur personne, leurs moeurs et leur langage; c'est le carnaval sur l'eau. Cependant, sans trop d'efforts, on peut retrouver dans cette fantaisie, poussée jusqu'au burlesque, les traces de l'instinct primitif et des premières amours des rives du fleuve.

Le canotier de la Seine est rigoureux dans son costume; il porte la salopète, cotillon de grosse toile à torchon, la salopète ne se lave pas, chaque tache lui est un honneur; le bourgeron de laine, la vareuse et le toquet bordé de couleurs écossaises achèvent l'ajustement. Le langage du canotier est plus terrible que celui des plus terribles flambarts, il se pavoise de toutes les couleurs, sans trop s'inquiéter à quelle nation il se donne; il fait et défait de la toile avec tant d'adresse que lui et ses équipiers sombrent le plus souvent dans les plus innocentes flaques d'eau. C'est le tyran du fleuve, qu'il écume sans relâche, mais il n'aime pas à se frotter aux marins sérieux. Il s'attaque aux chétives et inoffensives embarcations des promeneurs: alors son battage, c'est-à-dire son attaque, a toute la férocité d'un abordage de corsaire.

A côté des canotiers, on rencontre les pêcheurs à la ligne. Ils vivent dans une perpétuelle inimitié: le pêcheur ne peut exister que dans le silence et l'immobilité; le canotier n'existe que par les cris et le bruit. Après l'eau et sa nacelle, la turbulence est son troisième élément.

Pour le pêcheur à la ligne, il n'est point d'intempérie; il brave tout, la violence de sa passion ne connaît pas d'obstacle. Le pécheur à la ligne est un agneau si le poisson n'est pas rebelle; c'est un ogre, un requin, s'il résiste. Il contemple avec amour un goujon; une ablette même lui arrache un sourire; une vieille savate ou l'un des mille immondices que roule la Seine le met en fureur. Le dimanche et les jours de fête, le pêcheur à la ligne pêche avec sa famille, avec sa femme, ses enfants, sa bonne et son chien.

Si la pensée se reporte dans le passé, à travers les ténèbres qui entourent l'origine de l'antique Lutèce, nous voyons le berceau de Paris placé dans une île, au milieu des eaux. En avançant de siècle en siècle, la Seine est pour Paris une source de prospérité toujours croissante. C'est en témoignage de ses bienfaits que la ville de Paris a placé dans son écusson un vaisseau, comme le signe durable de sa gratitude pour cette navigation du fleuve qui fait le principe de sa grandeur.

Paris et ses magistrats ont épousé la Seine, comme Venise et ses doges étaient mariés à l'Adriatique.

Le Parisien, non pas cet être métis qui vient de tous les coins de la France peupler la grande ville, le Parisien pur sang a pour son fleuve toutes les prédilections et tous les goûts qu'on voit se manifester chez les habitants de notre triple littoral. Le premier plaisir que goûte l'enfant de la Seine, c'est celui de s'essayer à nager. Paris compte des nageurs supérieure en force aux plus habiles nageurs des ports les plus fameux. Ce sont tous des enfants du peuple; tous se sont formés eux-mêmes et sans autres maîtres que leur intrépidité et la nature. Paris est non seulement la ville de France, mais la seule ville du monde qui ait ouvert des écoles de natation, il y a quarante ans. Elles étaient placées aux deus extrémités du fleuve, l'une en haut, en amont; l'autre, en bas, en aval; au quai de Béthune et au pont de la Concorde. Bientôt la Seine fut couverte de «bains à quat'sous»; les prescriptions décimales, pour lesquelles nous professons un profond respect, ne sont point parvenues à chasser ce nom des habitudes du langage populaire. Des bains rivaux s'établirent sur différents points du fleuve et firent assaut de coquetterie et d'éclat extérieur. Aujourd'hui la Seine est couverte de constructions pittoresques où la plus grande partie de la population parisienne afflue au temps chaud.

Le fleuve qui traverse la capitale du royaume, et dont les eaux baignent le pied du Louvre et tant de splendides monuments, prend de jour en jour un aspect plus digne de la cité qu'il parcourt. Les bateaux de blanchisseuses ressemblent maintenant aux kiosques du Bosphore, tout diaprés de couleurs et surmontés d'un séchoir à claire-voie dans le style oriental.

Une journée à l'école de natation est un des plus piquants tableaux de moeurs de la vie parisienne; elles s'y montrent nues. Les portes sont ouvertes de bonne heure: le matin, l'école est visitée par quelques nageurs consciencieux, qui se baignent avec amour et chez lesquels le plaisir lui-même tient toujours un peu du devoir ou de l'affaire. Vers dix heures, les premiers baigneurs sont partis. A midi, l'école s'anime et se peuple, mais la foule, qui commence à grossir, n'emplit pas les bassins, tous ces gaillards-là sont des viveurs plutôt que des nageurs; ils viennent, ces Sardanapales et ces Balthazars d'eau douce, goûter le plaisir du déjeuner tout nu, variété divertissante du déjeuner à la fourchette! Les omelettes et les oeufs sur le plat foisonnent dans ce sybaritisme. D'autres bandes suivent les premières, et alors s'organisent des déjeuners que le boulevard des Italiens et la rue Montorgueil pourraient envier. Le bain reste désert, et l'eau n'est fréquentée que par quelques jeunes gens à jeun et ceux qui se baignent du bout des pieds, en attendant que les côtelettes soient cuites; on entend quelques explosions de bouteilles de vin de Champagne; le café, le gloria et le punch parfument l'atmosphère, le cigare fume partout. Sommes-nous chez Véfour ou à l'école de natation? c'est fort difficile à deviner. -- Garçon, mon beefsteak? -- Voilà! -- Ma friture? -- Voilà. -- Notre poulet sauté? -- Voilà, voilà, voilà!

Les déjeuneurs font la sieste dans l'attitude des veaux qu'on expose à Poissy, un peu partout, sur les bancs, sur les divans, sur le plancher on sur le long tapis qui s'ouvre sur le sol des galeries. Il est deux heures: vienne le maître de nage. Le maître de nage a conservé le type que Vadé et Desaugiers ont chanté: c'est Cadet-Buteux; son costume est traditionnel; il porte le pantalon blanc et la veste blanche, la chemise rose, les bas à côtes rondes, alternant de rouge et de blanc, la large ceinture rouge; ses souliers ont la coquetterie de l'escarpin des muscadins et n'ont pas détaché la large boucle. Il a sacrifié sa queue et ses cadenettes, il est à la Titus, mais il n'a pas renoncé à la grande boucle d'oreille d'argent et à la grosse épingle; l'ancre est toujours l'emblème dont il se plaît à parer ses joyaux. Sa figure bronzée est encadrée d'épais favoris.

... Il a horreur de ce qu'il nomme les mauvaises pratiques, à la tête desquelles il place les élèves des collèges et des pensions. Ce qu'il lui; faut, ce sont des gentlemen, des petits barons allemands ou des princes russes en bas âge, conduits par leur gouverneur. Le maître de nage, dans l'exercice de ses fonctions, tient beaucoup du recruteur, et surtout de l'instructeur qui dresse les conscrits. Il en a la voix et les intonations. Il ressemble aussi au maître d'armes. «Allons, monsieur, attention, les coudes au corps! Ferme, et ne bougeons pas. Le premier mouvement s'exécute en allongeant vivement les bras en avant. votre coup de jarret bien écarté. un, deux, ferme. n'ayez pas peur!»

Les nageurs viennent en foule de quatre heures a six heures. La jeune fashion est exacte à ce rendez-vous. Il y a des peignoirs bizarres, des costumes excentriques, des caleçons qui jouent au turc, à l'arabe, à l'écossais, au grec et au polonais. On rencontre des baigneurs qui paraissent déguisés, et qui vont à l'école de natation comme on va au bal masqué. Cependant, les groupes se forment; les uns se couchent comme des nègres au repos, les autres se drapent à l'antique dans leur peignoir, s'isolent comme des tragédiens qui répètent leur rôle, ou se réunissent comme les nouvellistes de Rome et d'Athènes. Il y en a qui singent la halte des douars dans le désert, d'autres écoutent un orateur comme les Napolitains autour d'un improvisateur; il y a des philosophes qui ont un auditoire et qui dogmatisent sur le monde, la morale, la politique, l'industrie et bien d'autres choses; des journalistes, petits et grands, des poètes dépoétisés et des faiseurs de calembours; la galanterie des récits et des confidences y est nue, comme ceux qui les voilent; tous posent, les uns avec faste, les autres avec orgueil, plusieurs sans le savoir. Les gros ventres, les têtes énormes, les petites jambes, les genoux gros, cagneux et rentrants, les épines dorsales perdues, les tailles sans fin, les bras maigres, les pieds longs et vilains engendrent des caricatures.

L'homme est laid dans l'eau et au sortir de l'eau: tout son être est grelottant, mouillé et souffreteux; on ne croirait jamais que tant d'heur et de félicité puissent se cacher sur ces piteuses mines de nageurs. Quels plaisants démentis cette vérité vraie, sans voiles et toute nue, donne à la vérité habillée! C'est devant ce bassin, dans lequel s'agite pêle- mêle un amas de créatures humaines à l'état primitif, que l'on comprend bien l'utilité des habits brodés, des galons, des décorations, des insignes et des oripeaux du luxe et de la vanité; sans ce clinquant du dehors, combien ne serait-il pas difficile d'assigner à chacun la place qu'il occupe!

(1841.)

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E.-J. DELÉCLUZE

(1781-1862)

Delécluze, après avoir donné des articles d'art au Lycée Français, au Moniteur et dans des revues, devint le critique d'art du Journal des Débats, où il exerça un long magistère, tenant à ses idées, n'admettant pas sans difficulté les novateurs. «Il y a trente ans, disait Delacroix qu'il m'immole à chaque Salon.» Le temps a réformé beaucoup de ses jugements. Il s'exprimait habituellement avec mesure et avec courtoisie. Il avait, cependant, ses moments de vivacité. «Ce tableau n'en est pas un, avait-il dit du Dante et Virgile de Delacroix, c'est une vraie tartouillade.» Et des Demoiselles de village de Courbet, au Salon de 1863: «L'une de ces créatures est telle qu'un crocodile n'en voudrait pas pour la manger.» Mais il est telle page qu'il écrivait au début du règne de Louis-Philippe, sur les tendances au vandalisme qui, hélas! en ce temps où l'on détruit, sous prétexte d'embellissements de Paris, tant de souvenirs du passé, retrouve un intérêt actuel.

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DE LA BARBARIE DE CE TEMPS

Observer, mépriser, puis enfin laisser tomber en ruine et même détruire au besoin ce qui est beau, sous prétexte d'en employer les débris pour faire quelque chose d'utile, telles sont les dispositions les plus constantes de certains esprits de notre temps et les causes de la barbarie qui en résulte

La barbarie, comme toutes les choses d'ici-bas, a ses vicissitudes régulières. Jeune, elle est impétueuse, fantasque et brutale. Elle se rue à travers les désordres, les cruautés, le mal et le laid, poussée toutefois par un instinct qui l'entraîne à son insu vers le bien et le beau. Mais quand la barbarie est vieille, réfléchie, savante, dédaigneuse, ennuyée, quand c'est par dégoût et par lâcheté qu'elle préfère le mal an bien, le laid au beau, alors elle est dégoûtante et hideuse.

Or c'est ce qui arrive en ce moment en France. D'où ce mal tire-t-il sa source? De la vanîté d'abord, puis de l'intérêt personnel et de la cupidité déguisée ordinairement sous le faux nom de l'amour de l'utile.

Avec les restrictions toutes matérielles que l'on met maintenant au mot utile, tout monument d'architecture, par exemple, qui ne rapporte pas en location ou par son usage l'intérêt de l'argent que l'on a employé à le construire est jugé inutile, en sorte que, à l'exception des salles de théâtre, des bourses, des marchés, des abattoirs et de quelques édifices de cette espèce, sur lesquels le gouvernement ou les particuliers peuvent faire des spéculations lucratives, on n'élèvera plus, grâce à la perfection toujours croissante des budgets et à la rage de l'utile, aucun monument religieux, consécratoire ou triomphal.

Quant aux édifices de luxe tels que les palais, les châteaux, les jardins, non seulement il ne viendra plus à l'idée de personne d'en tracer et d'en construire de nouveaux, mais, sans passer pour un esprit chagrin, on peut s'attendre à ce que d'ici à quelques années toutes les grandes propriétés de ce genre qui existent encore se détruisent faute d'entretien et des réparations indispensables. En vain répète-t-on: «Ces monuments sont curieux par leur ancienneté et le mérite de leur architecture.» A cela les enragés économistes, les préconiseurs de l'utile, les barbares de nos jours, enfin, secs et inexorables comme une addition, nous répondent qu'en démolissant les châteaux et en défrichant les parcs on gagnera, outre le prix des réparations et de l'entretien, celui des matériaux et des terrains. En somme, l'idée dominante est d'anéantir le luxe et par conséquent les arts, comme chose superflue, pour faire fleurir exclusivement les métiers utiles.

Il est des gens qui témoignent de l'impatience a voir démolir l'église Saint-Germain- l'Auxerrois. Vainement fait-on valoir son importance historique, son ancienneté, son architecture à la fois élégante et originale: on veut la détruire, et pourquoi? Parce que les sots qui l'ont bâtie il y a six cents ans n'ont pas pensé à faire sa façade parallèle à celle de la colonnade du Louvre, qui n'existait pas, parce que l'alignement des rues adjacentes souffrirait de sa conservation, enfin parce que c'est utile, parce qu'on retirerait une somme considérable de la vente des matériaux: argument fondamental tiré des statuts de la bande noire.

Ce mépris, ou plutôt cette indifférence générale pour tous les monuments antiques et anciens, dont le caractère bien arrêté peut servir de point de départ aux jeunes artistes qui veulent étudier sérieusement l'architecture, ce mépris réagit jusque dans les écoles. On peut voir à celle des Beaux-Arts de Paris, lorsqu'on expose les ouvrages des concours mensuels ou même annuels, jusqu'à quelle absence de bon goût et de raison peut être amené un élève qui, confiant dans son seul génie, se croit dispensé d'étudier les ouvrages des maîtres qui se sont distingués avant lui. L'autre tendance de certains jeunes architectes à cet égard serait fort risible, si ce n'était pas un acheminement vers la barbarie dédaigneuse et réfléchie qui nous menace, et que nous combattons.

(1832.)

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ALPHONSE KARR

(1808-1890)

Avec Alphonse Karr s'évoquent les Guêpes, ces pages légères, spirituelles, frondeuses, qui faisaient, on effet, des piqûres parfois redoutables. Elles commencèrent à voltiger en 1839. Alphonse Karr avait été destiné au professorat, mais il abandonna bientôt l'Université pour le journalisme. Il s'était lié avec Lautour-Mézeray, grand lanceur d'affaires qui, avec Emile de Girardin, avait créé le Voleur, et qui fonda aussi la Mode, avant de reprendre le Figaro. Alphonse Karr fut de tous ses journaux. Puis ce fut ce livre d'un romantisme truculent Sous les Tilleuls, que Gustave Planche, effaré, appelait «un cri d'aliéné», roman caractéristique d'une époque. C'était le temps où Alphonse Karr, au sixième étage d'une maison de la rue Vivienne, donnait ces soirées échevelées dont a parlé Arsène Houssaye, et où l'on traitait «les Philistins» de la belle manière. C'était le temps où les amis de l'écrivain se livraient sans cesse à d'innocentes plaisanteries sur son nom. «Kar-thaginois, Karr-ton pierre, Karr-auteur, Karr-naval, Karr-touche!» lui écrivait dans un billet intime Théophile Gautier, alors lié avec lui d'une amitié étroite. Un jour, Gautier avait eu affaire à une irascible amie qui, on proie à une violente colère, avait arraché quelques cheveux au poète. Alphonse Karr les recueillit: «Tu seras bien heureux de les retrouver un jour,» dit flegmatiquement l'auteur de Sous les Tilleuls à l'auteur d'Albertus. C'est une anecdote devenue classique, comme celle de l'aventure avec Louise Colet, qui, pour punir le rédacteur des Guêpes de l'avoir raillée, lui donna un peu dangereux coup de couteau. Alphonse Karr exposa le couteau sur sa cheminée avec cette inscription: «Donné par MlleLouise Colet -- dans le dos.»

Nombreux sont les romans d'Alphonse Karr: Fa dièse, Vendredi soir, le Chemin le plus court, Geneviève, Hortense, Fort en thème, Feu Bressier, la Pénélope normande, qui rappelle sa «découverte» d'Étretat, Clovis Gosselin, dont la préface est restée plus que le livre, qui, comme les autres, porte sa date.

Après quelques velléités de devenir un homme politique, après avoir vainement posé sa candidature en 1848, Alphonse Karr, revenait au journalisme actif. Au journal Paris, il était poursuivi pour un article, en même temps que les Goncourt, et, sévèrement traités, les écrivains devaient s'asseoir au banc des prévenus, comme des malfaiteurs. L'appareil était si solennel pour un délit de presse que Karr, prenant la situation gaiement, voulut voir là un tableau de mélodrame: «Il y a eu répétition hier, dit-il en riant aux Goncourt; je le tiens d'un avocat!» Faut-il parler d'Alphonse Karr «jardinier», à Nice, pendant son exil volontaire, après l'Empire? En 1869, la mode étant aux pamphlets, il tenta de faire revivre les Guêpes.

Après avoir eu tant d'esprit, et de l'esprit le plus aiguisé, après avoir tenu une place à part, en tirailleur, en indépendant, Alphonse Karr eut une vieillesse chagrine. Ses derniers recueils, comme celui qui a pour titre A l'encre verte, ne rappellent plus sa mordante ironie, sa caustique philosophie et, comme on disait, son stylo «à lame de poignard».

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LA DIFFICULTÉ D'ÉCRIRE L'HISTOIRE

Les savants des siècles futurs auront besoin d'être d'une tout autre espèce que ceux de ces temps-ci. En effet, ceux que nous possédons écrivent dix volumes à propos d'une pièce de cuivre et tirent les conséquences les plus graves et quelquefois les plus étranges d'un c ou d'un o déchiffré péniblement, et non sans contradictions, sur une vieille amphore. Mais s'il est des époques dont il est difficile d'écrire l'histoire, faute de renseignements, la nôtre sera la plus difficile de toutes, à cause du nombre et de la confusion des renseignements que nous laisserons.

Prenons, par exemple; le récit d'un fait qui s'est passé à Paris devant six à sept mille spectateurs au commencement du mois de janvier. Voyons les renseignements que fourniront les journaux à un historien futur.

Il s'agit de l'ouverture de la session et du discours du roi.

J'ai entendu demander pourquoi la réunion des deux Chambres a lieu au palais du Corps législatif et non à la Chambre des pairs, puisque les pairs tiennent le premier rang et conservent la droite dans toutes les occasions où les membres des deux Chambres se trouvent réunies. -- La raison en est toute simple: cela vient de l'habitude où l'on est de faire entrer une tentative d'assassinat dans le cérémonial de la séance d'ouverture: l'espace à parcourir est plus court des Tuileries au Palais-Bourbon que des Tuileries au Luxembourg, -- et il ne se trouve, dans le premier cas, sur le passage du cortège, aucun endroit où on puisse tendre des embûches.

Voici ce que les différents carrés de papier qui gouvernent le pays ont dit à propos du discours du roi:

La Quotidienne: «Louis-Philippe a prononcé son discours au milieu de l'indifférence du public. -- Nous avons été frappés du changement opéré dans sa démarche et dans son maintien; la vieillesse courbe le prince; sa voix est moins accentuée que de coutume.»

Journal des Débats: «La santé du roi paraît meilleure que jamais. Il a prononcé son discours d'une voix ferme, au milieu d'un religieux silence, sauf les marques d'assentiment et des acclamations prolongées.»

Le National n'a pas trouvé dans la diction du roi cette fermeté à laquelle il était accoutumé. -- L'accent a été froid.

La Presse constate des cris longtemps répétés de «Vive le roi!» -- Le discours a été prononcé d'une voix ferme et accueilli par une adhésion vivement manifestée.

Selon le Constitutionnel, un vent aigre, un temps froid avaient rendu les curieux clairsemés.

Selon la Réforme (opinion plus avancée), un froid glacial, un vent de bise, rendaient livides les visages des soldats.

L'Époque affirme que le temps était magnifique.

Selon le Siècle, la foule n'a montré aucun empressement.

Selon le Journal de Paris, une grande émotion dominait l'assemblée.

Selon le Moniteur parisien, les acclamations ont été mille fois répétées.

Il aurait pu tomber de la pluie, du givre et des avocats, il n'en aurait pas fait pour cela moins beau aux yeux de l'Époque. Le soleil aurait frit des poissons dans la rivière desséchée, la Réforme n'en aurait pas moins souffert de la bise, et le Constitutionnel n'en eût pas moins été obligé d'endosser son carrick à triple collet. La vérité est que le roi a soixante-douze ans et se porte bien.

( Les Guêpes, janvier 1847.)

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Voici une bonne histoire qu'on raconte sur l'un des pairs récemment promus.

Je vous ai dit, je crois, un moyen ingénieux de se faire rendre un service par un ami: il s'agit de l'aller trouver d'un air préoccupé, et, par des demi-confidences, des allusions détournées, de lui laisser croire, pendant un quart d'heure, que vous voulez lui emprunter de l'argent. -- Quand il est au plus haut point de la terreur, exposez la corvée que vous avez besoin qu'il fasse pour vous, et il est si heureux d'éviter le danger qu'il a redouté, que tout autre lui paraît une bagatelle, et qu'il met le plus grand empressement à faire votre commission, quel. que mauvaise qu'elle soit.

Le député en question -- car il était député avant d'être pair -- a employé un moyen analogue pour obtenir un bureau de tabac.

Il y a quelque temps, il dit à un de ses amis: «Je fais deux demandes au gouvernement; séparément, on ne m'accorderait aucune des deux, mais il y en a une qu'on refusera si certainement d'accueillir que, pour adoucir le refus, on m'accordera l'autre. -- Et que demandez-vous? -- La pairie et un bureau de tabac. -- Laquelle des deux, monsieur, voulez-vous avoir? -- Le bureau de tabac: je le mettrai sous le nom de ma servante, pour laquelle je le demande, et, en mourant, je le lui laisserai.»

Quelque temps après, il rencontra son ami. «Eh bien? -- Eh bien, j'ai réussi. -- On vous a refusé la pairie? -- Pas encore, ce n'est pas ainsi que l'on procède: on m'a accordé le bureau de tabac; on refusera la pairie, plus tard: on ne peut pas tout faire à la fois. Si on m'avait donné la pairie, je ne compterais pas sur le bureau de tabac.»

L'honorable s'était trompé dans ses calculs. Il vient d'être nommé pair de France. Je sais bien son nom, mais je n'ai aucune raison de le dire.

( Les Guêpes, juin1845.)

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NESTOR ROQUEPLAN

(1802-1870)

Nestor Roqueplan, qui naquit dans les Bouches-du-Rhône, se piqua d'être le plus Parisien des Parisiens, au point de ne presque jamais quitter le boulevard. C'est lui qui inventa le mot de «parisine» pour définir ce qu'il y a de caractéristique dans la mousse de l'esprit parisien. Il débuta sous la Restauration au frondeur Figaro de Bohain. Son nom se trouve parmi les signataires de la protestation des journalistes contre les ordonnances, en 1830. Mais c'est sous le règne de Louis-Philippe qu'il conquit sa grande notoriété de causeur étincelant et d'écrivain spirituel, jointe à celle de parfait dandy, régnant entre la Chaussée-d'Antin et la rue Drouot. C'était son domaine, qu'il faisait profession de préférer à toutes les beautés de la nature. -- «Voyez, disait-il un jour, en regardant passer le chariot des plantations municipales, les arbres eux-mêmes s'ennuient tellement à la campagne qu'ils viennent se faire planter à Paris!» -- Chroniqueur brillant, incomparable improvisateur de «nouvelles à la main», il fut hanté par le démon des directions théâtrales, et, parti du petit théâtre du Panthéon, il dirigea successivement les Nouveautés et les Variétés. Il prit, en 1847, la direction de l'Opéra, puis celle de l'Opéra-Comique et enfin celle du Châtelet. Il n'y fut pas généralement favorisé par la chance, mais une aimable insouciance faisait partie de ses habitudes d'élégance. Il y a quantité d'anecdotes, vraies on fausses, sur les ruses qu'il déployait pour ne pas écouter la lecture d'un manuscrit. -- «Installez-vous sur ce fauteuil, disait-il à un vaudevilliste moi je m'étendrai sur ce divan». L'auteur commence la lecture de sa pièce, s'échauffe, joue tous les rôles. A un moment donné, il tourne les yeux vers le directeur: celui-ci avait disparu mystérieusement, grâce à une porte dissimulée derrière le divan. Mais les auteurs prenaient parfois leur revanche: c'est l'aventure de Siraudin s'introduisant, déguisé en maçon, par une échelle, dans son cabinet; c'est celle de Clairville le surprenant au bain froid et lui lisant une pièce dans l'eau; c'est celle de Dumanoir, le ligotant à un arbre, dans un jardin d'Auteuil.

Théodore de Banville, en poète, a dessiné un portrait un peu fabuleux, mais délicieux, de Roqueplan, subtil épicurien, poussant jusqu'au génie la fantaisie. C'est Roqueplan qui mettait soigneusement dans un tiroir toutes les lettres qu'il recevait, sans les avoir ouvertes, et, assurait-il, les choses s'arrangent exactement aussi bien ou aussi mal que si on avait lu les lettres et si on y avait répondu. «L'auteur de Parisine, dit Banville, avait dans un grenier, au-dessus de ses appartements, une collection de lits habillés d'étoffes précieuses; et, chaque jour, suivant la disposition d'âme et d'esprit de son maître un valet de chambre, prodigieusement intuitif, descendait et dressait le lit bleu, le lit violet, le lit écarlate, le lit cramoisi ou le lit bouton-d'or.» Pour l'ancien habitué de la «Loge infernale», pour l'ancien dandy et le narquois philosophe qu'avait été Roqueplan, il eut l'inélégance de devenir un peu chagrin, sur le tard. Ses dernières chroniques, réunies sous ce titre: Regain, trahissent un peu trop le regret du temps passé et le dépit du temps présent.

Il faut bien avouer que l'esprit de Roqueplan n'a pas laissé que de se faner. Ce n'est guère que son nom qui a survécu, mais il faut se reporter à l'époque où ses paradoxes avaient le piquant de l'imprévu.

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LE «CHIC»

Entendons-nous sur le sens du mot «chic».

Le mot chic est laid, mal apparenté, Les mots de sa famille n'expriment généralement que des choses désagréables, vulgaires, répugnantes ou ridicules.

D'abord sa mère: la chique, boule de tabac mâché. Puis ses frères, soeurs et cousins: chiquenaude, chiquette, chicotin, chicot, chicane.

La chicorée est seule insignifiante, à moins qu'elle ne se frise, et encore aime-t-elle trop à parfumer d'ail sa frisure.

Il n'est pas neuf, ce mot, il est français; les peintres l'emploient depuis très longtemps dans ce sens: «un artiste qui peint de chic», c'est-à-dire sans étude approfondie, avec adresse, avec un sentiment de la tournure et de l'effet.

Pris dans cette acception, il procède directement du mot allemand schick;, qui veut dire aptitude, tournure, habileté.

Quelles que soient ses origines et ses déviations, il est laid, mais nécessaire.

Il absorbe à lui seul une foule de sens. -- Ce qu'on nommait le goût, la distinction, le comme il faut, la fashion, la mode, l'élégance, se fondent dans le chic. Nous ne parlons pas du cachet. Les chefs de rayon et les blondes lingères disent seuls: «Voilà un artiste qui a du cachet.»

Le chic ne se définit pas, il se proclame; il se manifeste par plusieurs apparences que nous nous sentons la fantaisie d'observer.

Le chic ...

Nous avons compté combien de lois le mot grâce se trouve dans l'air d'Isabelle au quatrième acte de Robert, quand elle défait ses nattes devant le chevalier normand et balaye le plancher du théâtre avec les robes coûteuses de l'administration: trente-deux fois.

Le chic ...

Il est difficile d'évaluer dès ce début combien de fois le mot chic pourra être compté quand sera venue la fin de cette esquisse. Pour qu'il ne soit pas trop apparent, il peut sans inconvénient, n'être plus souligné, mais le total sera énorme. Impossible, pourtant, de le dissimuler par des périphrases.

... Le chic se loge, avec le caprice du lierre, dans tous les interstices de la vie et de la société.

On a ou on n'a pas de fournisseurs chic. Les tailleurs, les modistes et les bottiers en boutique ne sont pas réputés chic. Ils sont classés comme fournisseurs de passants, d'étrangers sans bagages, de Brésiliens pressés.

Il y a des salons chic, sans raison appréciable: rien ne semble les recommander à l'empressement de ceux qui s'y rencontrent en foule, ni la naissance ni les alliances, ni l'esprit, -- qui n'est jamais chic, -- ni la beauté de la maîtresse de la maison, ni la délicatesse de la cuisine, mais presque toujours la fortune.

L'argent est toujours chic.

Certaines villes peuvent être chic. Rouen, Lyon, Marseille sont de grandes et intéressantes villes.

Mais Bordeaux est chic.

On a beaucoup parlé de chapeaux, depuis quelque temps: depuis l'importation anglaise de chapeaux à forme un peu basse, ces chapeaux sont chic.

Les chapeaux très hauts, fortement cintrés, aux bords largement galonnés, affectant, par la courbe qui finit en pointe sur le devant et sur le derrière la forme d'un youyou renversé, et jouant, sur la tête du monsieur qui a commandé ce monument imposant, le rôle, non plus d'un chapeau, mais d'un chapiteau, -- ces chapeaux-là, spécialement recherchés par les petits hommes qui veulent se grandir, ne sont pas chic.

Acheter des curiosités, des tableaux, là où ils se trouvent, même chez les marchands, n'atteste que du discernement, du goût et des notions d'art.

Acheter les mêmes objets en vente publique, c'est le vrai chic. On a poussé contre lord H... , quel chic!

Le chic adopte certains théâtres et refuse son prestige à certains autres qui, du reste, n'en sont ni plus ni moins prospères. Voici comment se distribue le chic en cette matière:

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THÉÂTRES:

Chic:

OPÉRA

(Excepté les jours où les étrangers affluent en veston et en casquette).

THÉÂTRE ITALIEN

|Selon les jours. Jamais les jours de ballet).

THÉÂTRE-LYRIQUE:

(Quand les directeurs s'y ruinent).

BOUFFES-PARISIENS

(Des intermittences).

VARIÉTÉS (Variable).

PALAIS-ROYAL

** Pas chic:

THÉÂTRE-FRANCAIS ODÉON OPÉRA-COMIQUE GAITÉ VAUDEVILLE GYMNASE PORTE SAINT-MARTIN (Tous chics les jours de première représentation) **

AMBIGU:

Jamais chic.

Ce tableau indique que les théâtres de la colonne supérieure ont des clientèles, des spectateurs qui s'y donnent rendez-vous et s'y retrouvent en toilette du soir, tandis que les théâtres de la colonne inférieure ne peuvent compter sur ces mêmes spectateurs que pour les premières représentations.

Cela n'est qu'une variété de la chalandise et n'établit aucune supériorité des uns sur les autres, les gens chic n'ayant ni plus de goût ni plus d'argent que ceux qui ne le sont pas.

Le sport comporte le chic dans ses variétés.

La chasse, l'équitation, le patin, sont chic; la pêche, la natation, le canotage, ne sont pas chic.

Les steeple-chases sont, malgré des efforts intéressants, moins chic qu'ils ne l'étaient au temps des steeple-chases de la Croix-de-Berny.

Comme nous le disions pour les théâtres, l'absence de chic n'est une mauvaise note ni pour les personnes ni pour les choses, mais ce qui est délicieux à observer, c'est le chic raté, le faux chic. Ainsi sont faux chic:

Conduire un dog-cart dans une promenade élégante. Aller aux courses dans un stage traîné par des chevaux à fausse queue et à grelots. En revenir avec sa carte de tribune fixée au chapeau ou à la boutonnière de son paletot. Se mettre à plusieurs pour faire courir un seul cheval et jouer à l'éleveur en prenant une part dans la propriété d'un carcan, en un mot, être quart de cheval, comme on est quart d'agent de change.

Quand, après d'inutiles tentatives, un chercheur de chic voit qu'il n'arrive pas, il se décide quelquefois à tailler une banque de baccarat. De deux choses l'une: ou il gagne, et c'est autant de pris; ou il perd une cinquantaine de mille francs.

Le lendemain, les pontes vont répétant partout: «Un tel s'est flanqué une culotte.»

Et le voilà proclamé, reçu chic.

Arriver tard dans une maison où l'on est invité à dîner est très chic, et cela n'est en réalité qu'insolent.

Avoir pour maîtresses, non plus des grisettes décrassées, mais des Hongroises, des Polonaises, des Valaques, c'est se couronner de chic.

Ce qui n'est jamais chic, c'est d'être amoureux.

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ÉTIENNE ARAGO

(1802-1892)

Dans une étude consacrée à Etienne Arago, Eugène Spuller regrettait que l'homme qui avait été mêlé à tant d'événements eût brulé ses Mémoires, qu'il avait entrepris. « M.Etienne Arago était le seul qui pût faire connaître à la postérité les premiers commencements du parti républicain militant. Il avait été l'un des jeunes initiés aux mystères de la charbonnerie par les fondateurs Bazard, Dugiez, Flottard, Buched et les autres; on l'y avait appelé avec F.de Corcelles, Ulysse Trélat et les plus courageux des jeunes gens d'alors; et c'est ainsi qu'il avait pu approcher le général La Fayette, qui fit de lui son aide de camp après 1830. C'est en cette qualité qu'il se trouva pour la première fois à l'hôtel de ville avec le peuple victorieux. Il devait s'y retrouver de nouveau en février1848, avant même que les citoyens appelés à former le gouvernement provisoire vinssent y proclamer la République. Enfin, il était dans sa destinée d'y être encore le 4septembre 1870, pour y recevoir le titre et l'investiture des fonctions de maire de Paris.»

Étienne Arago fut un homme d'esprit et un homme d'action. Son rôle dans la révolution de 1830, où il montra autant de belle humeur que de courage, a été raconté par Alexandre Dumas dans un volume de ses Mémoires. Etienne Arago était alors directeur du théâtre du Vaudeville, il fournit à l'insurrection ses premières armes, prises dans le magasin des accessoires. Journaliste, il fut un des fondateurs de la Réforme, avec Ledru-Rollin.

Le théâtre et la politique se partagèrent son existence, toujours prête à se dépenser largement au service de ses idées et de ses amis. Exilé jusqu'en 1859, il reprit place dans la presse, plus tard, à l'Avenir national_.

D'un de ses articles sur la vie dramatique on détachera ces lignes soutenant, avec verve, un amusant paradoxe:

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LE FIGURANT

Drelin, drelin. drelin!... Pour la troisième fois, le garçon de théâtre a agité la cloche dont les sons aigus ont stimulé le zèle des habilleurs et hâté le dernier coup de peigne du coiffeur. Le régisseur général savoure encore en famille ou à l'estaminet voisin la demi- tasse de moka ou le petit verre de cognac; mais, déjà, le sous-régisseur jure, tempête, accuse la lenteur de tout le monde, menace d'amendes exorbitantes, et fait d'autant plus l'important que son autorité est fort restreinte. Déjà, au foyer, la mère d'actrice, comme prosternée aux pieds de sa fille, arrange les plis de sa robe, et la grande coquette maudit le jeune premier qui garde pour lui la glace tout entière; déjà, sur le théâtre, le sapeur- pompier gagne son coin, et l'ingénue regarde par la petite lunette de la toile si tous ses adorateurs occupent leurs stalles accoutumées. Le souffleur va entrer dans son trou, les musiciens sont à l'orchestre, et prennent le la. Alors, seulement alors, arrivent en foule, aux combles du théâtre, dans une longue loge modestement garnie de patères, de chaises, de petites armoires, et éclairée par la lumière douteuse de quelques rares quinquets, des individus tout haletants qui se dépouillent en un clin d'oeil de leurs habits de ville, endossent la pourpre romaine ou le velours râpé de Louis XV, couvrent tant bien que mal leurs cheveux hérissés avec la calotte chinoise ou la perruque à cadenettes des incroyables, et, sans désirer la glace absente, se colorent le visage avec un vermillon de troisième qualité, espèce de brique pilée, d'un effet assez pittoresque. «L'ouverture est commencée!» crie le garçon de théâtre du bas de l'escalier; et soudain, tout en boutonnant leur veste d'or ou en rajustant leur agaçante tunique, ces ponctuels desservants du temple roulent le long d'un escalier tortueux et arrivent juste à la réplique pour entrer en scène et recueillir les témoignages de l'admiration générale. Cette avalanche humaine, cette masse d'individus, est celle des figurants, type dramatique assez amusant à observer, assez curieux à connaître.

On désigne généralement dans le monde par le mot figurant tout être animé, ou à peu près, qui, n'étant pas acteur, figure, à divers actes, sur un théâtre quelconque. Le figurant appartient à cette population quasi-bohémienne qui chante, danse, marche, saute ou se bat, selon les scènes où on l'emploie, qui se tient toujours à distance respectueuse de la rampe, et pour laquelle semble être écrite en traits de feu, au front des premières coulisses, l'inscription gravée sur les colonnes d'Hercule: «Tu n'iras pas plus loin!»

... Placés sur le second plan, les figurants marchent, remuent, crient avec tout l'aplomb convenable; mais qu'on les fasse avancer vers la rampe, soudain leur assurance disparaît, leur aplomb se brûle à la flamme des quinquets; ils deviennent gauches, embarrassés, tremblants. Est-ce vanité, est-ce modestie? Qui le dira, hors le seul qui peut sonder le fond des coeurs en général, et celui du figurant en particulier?

C'est pour les menus plaisirs du figurant que l'acteur joue la comédie. Nul ne le dissèque avec une plus grande précision, nul ne connaît mieux le défaut de sa cuirasse; il décide de la valeur des applaudissements, il écrit sur les coulisses l'âge du jeune premier et ne se fait aucun scrupule de trahir les mystères du maillot de l'amoureuse. L'instinct théâtral et l'habitude en font aussi un juge compétent en matière d'oeuvres dramatiques. Il est des directeurs qui, aux répétitions générales, cherchent à lire sur la physionomie des figurants la destinée des pièces nouvelles.

Oh! Tous les figurants ne sont pas des machines montées de sept heures à onze heures du soir. Il en est qui se laissent surprendre par les émotions scéniques.

... Et maintenant, je vous le dis, il faut plus de talent pour faire un figurant supportable qu'un acteur excellent. L'acteur n'a qu'un emploi dans lequel il se retranche, son engagement à la main, et, les juges consulaires aidant, nulle puissance humaine n'imposera une ride à son front ou un cheveu blanc à son toupet. Distribuez un rôle de marquis à Guiaud, il frappera traditionnellement sur sa bedaine et vous dira: «Ventre doré n'a point d'oreille.» Le pied de MlleRachel, si bien chaussé par le cothurne de Melpomène, s'est trouvé un peu gêné dans le brodequin de Thalie. Mais brodequin ou cothurne, casque en cuir ou casque à mèche, botte ou espadrille, sabot ou soulier à la populaire, il faut que le figurant ait le pied à toutes les chaussures, comme la tête à toutes les perruques. Artiste multiforme, caméléon dramatique, le figurant est forcé par sa spécialité, ou plutôt faute de spécialité, de paraître jeune ou vieux, bossu ou bien fait, borgne ou aveugle, roi ou paysan, sauvage ou civilisé, selon le bon plaisir du dernier faiseur de dialogue.

Toi, superbe Orbassan, c'est toi que je défie!

Ainsi dit Tancrède, et il jette son gant sur le théâtre. Orbassan fait un geste du doigt, son écuyer s'avance fièrement, se baisse, ramasse le gage du combat et va reprendre sa place. S'avancer, se baisser, ramasser, se replacer. on croit que ce n'est rien. Mais c'est le sublime du métier, que dis-je! c'est le triomphe de l'art. Il n'est peut-être pas d'acteur consommé qui exécutât ces divers mouvements sans prêter à rire à la multitude.

Toi, superbe Orbassan, c'est toi que je défie!

Rien, au contraire, n'est plus facile à lancer. Il ne faut pour cela que de l'organe, de l'oeil, de la noblesse, de l'âme, des misères, enfin! J'ai toujours vu à ce vers les débutants les plus médiocres criblés d'applaudissements. D'où l'on doit nécessairement conclure que, contrairement aux habitudes prises, c'est le figurant qui devrait faire fi du comédien, et que, pour le hisser au rang qui lui appartient sur l'échelle dramatique, il ne lui manque qu'un bon panégyriste.

(1842.)

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PHILIBERT AUDEBRAND

(1816-1899)

Philibert Audebrand mourut très âgé. Il avait d'abondants souvenirs qu'il contait avec agrément, retraçant pour d'autres générations la physionomie des hommes dont il avait été le contemporain. Peu d'écrivains ont raconté autant d'anecdotes que lui. Elles dataient de l'ancien Figaro, où il avait débuté: du Corsaire, où il avait été le camarade de Murger; des journaux de 1848, où il suivait les débats de l'Assemblée nationale; du Mousquetaire, le journal d'Alexandre Dumas, dont il avait été l'un des collaborateurs, etc. Les volumes laissés par Philibert Audebrand sont assurément un peu superficiels, mais ils contiennent une foule d'indications utiles à l'histoire littéraire du XIXesiècle. Il s'agit ici du temps où, avant de se plaire à ses souvenirs, il en amassait. Un grand nombre de ses chroniques se rapportent au théâtre.

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SÉDUCTIONS ET DANGERS DU THÉÂTRE

On sait que, de tout temps, en France, le soleil de la rampe a ébloui bien de grands yeux noirs et bleus, et fait tourner bien de jolies têtes. Quand même Watteau, le peintre des amours mignards, ne nous aurait pas laissé quelques silhouettes des nymphes d'opéra d'autrefois, gracieux lutins qui abandonnaient la solitude de leurs comptoirs pour aller se mêler aux magies de la scène, personne, cependant, n'ignorerait que, dès 1770, peu de jeunes filles de la classe ouvrière savaient résister au désir, allumé en elles comme une lièvre, de se produire eu public, au milieu des pompes d'un choeur ou des splendeurs d'un ballet.

Loin de s'éteindre avec le temps, ce délire enthousiaste n'a fait que prendre, de plus en plus, plus de développement. On comprend ce que cela devait être, à Paris, où l'art dramatique accapare à lui seul l'empire de la vie sociale. En effet, tant de séductions, tant de ressources, tant d'attraits d'un charme tout-puissant ressortent du théâtre moderne, que rien n'est facile à concevoir comme cet éveil donné à toutes ces petites et folles ambitions.

Ainsi il est un rêve rose et doré qui poursuit sans cesse une classe nombreuse de jeunes filles du monde parisien; je veux parler de celles qui naissent dans la soupente du portier aussi bien que de ces groupes d'oisillons jaseurs, jolies recluses des magasins de modes, qui, penchées matin et soir, comme Pénélope, sur des ruches de gazes et de rubans, sont, pour ainsi dire, condamnées à un travail sans fin. Lorsque, après les longs labeurs de la semaine, elles rentrent le dimanche dans leur mansarde, en proie aux émotions d'un drame à grand fracas ou d'un vaudeville lugubre, c'est ce rêve qui les endort. Il voltige, en se jouant, autour de leurs paupières, il les enchante et les fascine. Les riches vêtements, le manteau de reine tout étoilé de paillettes, les chlamydes grecques, les robes lamées d'argent, les perles dans les cheveux, les pendants d'oreilles, les colliers de diamants, les anneaux de topaze, cette blancheur si nette de la peau que ne se refuse aucune actrice, les babouches de soie ou de velours, tout cet appareil féerique brille à leurs yeux comme un mirage. On dirait qu'à ces heures-là la reine Mab de Shakespeare leur apparaît toute souriante, sur un char étincelant de pierreries.

Les pauvres petites! Elles se voient applaudies, couvertes de fleurs, comblées de caresses, redemandées avec transports; elles jouissent des désirs qu'elles inspirent, elles sont fières de la beauté dont on les loue. Encore si ces songes décevants devaient s'arrêter là!

Mais, tout en accomplissant leur tâche, quand, l'aiguille et les ciseaux à la main, elles causent en brodant à la manière des filles de Minée, chacune d'elles répète les couplets qu'elle a entendu chanter. Toutes jouent un rôle dans une comédie pour rire; on essaye sa voix, on se façonne peu à peu aux allures de la scène, on récite les tirades qu'ou a vu applaudir avec le plus de frénésie. C'est une parodie sans fin, une sorte de lutte, en même temps. De là à formuler des désirs, la transition, comme on pense, ne saurait se faire longtemps attendre. D'ailleurs, comme si ce n'était pas encore assez de toutes ces aspirations jetées au vent, on se conte à l'oreille les petites fables séduisantes qui circulent dans la foule sur l'avancement inouï de toutes les déesses théâtrales du jour. On n'oublie jamais de se dire qu'avant ses triomphes de l'Académie royale de Musique, où ses beaux yeux seuls l'ont conduite, Mademoiselle ** a été couturière. Pour Mademoiselle *, elle a été modiste tout uniment; mademoiselle *, pis que cela, et mademoiselle **, encore pis.

Voyez maintenant combien le sentier des illusions devient glissant une fois qu'on est engagé sur cette pente rapide. Il n'est alors aucune prétention, si exagérée qu'elle soit, que les pauvres enfants ne se croient en droit de former. Après ces préliminaires obligés, quelques jours se passent pendant lesquels on prend en dégoût le travail du magasin. Des fanfreluches sont négligées, on n'est déjà plus au fait des modes. Bientôt tous les ustensiles du métier sont jetés de côté avec abjection, puis, tous les dimanches, l'oiseau parvient à s'échapper de sa volière pour s'envoler, de dix heures du matin à trois de l'après-midi, parmi les élèves dramatiques de M.Saint-Aulaire. Il n'y a plus moyen de se dédire; on a un théâtre, un genre, un répertoire à soi, on joue devant un public qui applaudit plus souvent qu'il ne blâme. Rien n'empêche de croire qu'on est de première force dans les confidentes de la tragédie ou dans les soubrettes délurées de Molière. A présent, on est de taille à tenter bien des essais, dont le moindre sera de solliciter auprès d'un directeur la faveur d'un prochain début.

Inutile d'ajouter que, dès la première vue, on sera engagé avec empressement à faire partie. des figurantes.

C'est sur tout autre chose qu'on avait compté! Pauvre fille!... Elle ne cessera jamais d'espérer, cependant. Et voilà comment, après avoir passé les plus belles années de sa vie à attendre la fortune et le talent, elle aura gaspillé en vraie folle toutes les occasions qui s'offraient à elle d'assurer son avenir.

(1843.)

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LOUIS REYBAUD

(1799-1879)

Ami et compatriote de Méry et de Barthélemy, Louis Reybaud les rejoignit à Paris, fit ses premières armes dans la presse d'opposition, aux dernières années de la Restauration, et devint un des rédacteurs les plus actifs de la Tribune, du Constitutionnel, du National. Ses opinions libérales s'atténuèrent peu à peu. A la fin du règne de Louis-Philippe, il était député de Marseille. Un livre qui eut son heure de célébrité, Jérôme Paturot à la recherche de la meilleure des républiques, atteste ses sentiments hostiles au gouvernement de 1848. Ce livre ne valait pas le premier, Jérôme Paturot à la recherche d'une position sociale, qui n'a pas laissé que de vieillir, mais qui était écrit avec esprit, dans la raillerie d'ailleurs superficielle, des mouvements d'idées qui s'étaient produits depuis quelques années. Le chroniqueur et le romancier devaient faire place, dans la dernière partie de la carrière d'écrivain de Louis Reybaud, à un enquêteur des conditions de la vie industrielle.

Dans le Constitutionnel, auquel il collabora longtemps, il donnait des feuilletons sur les hommes et sur les choses du jour. Il est curieux de voir comment il jugeait Balzac.

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BALZAC JUGÉ PAR UN DE SES CONTEMPORAINS

Comme dons naturels, personne n'a été plus favorisé que M.de Balzac.

Finesse d'observation, grâce, délicatesse, imagination féconde et inventive, il avait tout, s'il eût voulu tout régler. Il ne s'est perdu que par l'excès de ses qualités, par leur exagération, par leur raffinement. Que M.de Balzac fût venu dans un autre temps, quand le respect des traditions contenait, disciplinait les facultés de l'écrivain, les belles parties de son talent se seraient seules mises en relief, et les mauvaises tendances auraient été réprimées, domptées, vaincues; il ne nous serait resté qu'un aimable romancier, habile à fouiller dans le coeur humain, initié aux secrets de nos misères, et racontant, pour l'édification de la vie, l'histoire mystérieuse des passions. Dans un milieu moins sensuel, au sein d'un monde moins épris de lui-même, moins esclave de ses intérêts, moins indulgent pour les écarts de tout genre, il eût trouvé le correctif nécessaire à sou ardeur d'invention, à son penchant pour l'excessif, à sa prodigieuse puissance de développement. Les dons qui lui manquaient, la mesure, la réserve, la sobriété, l'ordre, la symétrie, sont de ceux que la règle inspire, que le travail peut conquérir. Le travail et la règle, voilà les deux conditions des grandes oeuvres. L'indiscipline et l'improvisation n'ont jamais conduit qu'à des avortements. L'une tend à couronner le caprice individuel au préjudice de l'expérience; l'autre, à exclure l'élément le plus précieux de toute exécution, le temps. Toutes les deux engendrent et entretiennent ces fumées d'amour- propre, qui font de nos auteurs autant de Penthées, se grisant de leur gloire, et voyant double au travers de leur importance chimérique.

La vie littéraire de M.de Balzac peut se partager en trois périodes bien distinctes. Dans la première, pseudonyme et désavouée, il travaille, au courant de la plume, pour les cabinets de lecture et supplée à la qualité par la quantité. Dans la seconde, il se nomme, il signe le Dernier des chouans, que suit de près la Physiologie du Mariage, l'une des plus ingénieuses créations de l'auteur, et dans laquelle la délicatesse de la touche va parfois jusqu'à pallier l'absence complète de moralité. Cette dernière oeuvre jette quelque éclat, et rencontre ce succès de scandale qu'obtenaient alors toutes les sorties contre le mariage. La vogue s'empare du nom nouveau qu'on lui signale. Voilà M.de Balzac lancé. Il crée la Femme de trente ans, et le fanatisme s'en mêle. C'est désormais l'enfant chéri des boudoirs, le caprice des beautés sur le retour, le physiologiste breveté des âmes souffrantes et méconnues, le Legouvé des vertus chancelantes. On se pâme à voir avec quelle adresse il excuse les fautes du coeur, avec quel art il les prépare. On plaint, on aime les coupables, si heureuses d'être défendues par lui; on se promet de ne pas résister au besoin afin d'aboutir à des situations aussi intéressantes. Il y a engouement, succès d'émotions, succès de larmes.

Cette seconde période comprend les meilleurs travaux du romancier.

Le style pèche souvent, il se ressent du déplorable goût de cette époque et se sert d'une langue qui, dans quelques années, ne sera plus qu'un objet de curiosité. La morale y reçoit aussi plus d'une atteinte et s'y prête à plus d'un accommodement.

Cependant l'ensemble plaît, séduit, attache; plus d'une fois la fraîcheur des idées en sauve la hardiesse cavalière, comme l'originalité de la conception en couvre l'impossibilité.

La troisième période s'agite sous nos yeux, dans un cercle de témérités impuissantes, depuis la Vieille Fille jusqu'à Vautrin. On ne peut, dans cette suite d'efforts inespérés, méconnaître une grande énergie instinctive et de belles facultés de création.

C'est une magnifique lutte, mais elle n'aboutit pas à un triomphe. Les amis de M.de Balzac doivent lui conseiller de tenter autre chose pour sa gloire.

L'un des plus grands défauts de M.de Balzac, c'est de s'être créé un monde imaginaire, qu'il a pris au sérieux et qu'il s'obstine à regarder comme réel.

La société pour lui se compose de femmes perdues, d'escrocs déguisés en grands seigneurs, d'ambitieux sans frein, de financiers sans pudeur, de magistrats sans entrailles. Il voit la vie comme une comédie, et la traite dans ce sens. Tous les acteurs y posent.

Quelque part que l'on aille, on met le pied sur une vipère; quelque fruit que l'on cueille, il est gâté. On dirait un vaste fumier dans un cadre d'or. Si les héros de ses livres sont de petites gens, des types bourgeois, ils sont inévitablement ridicules; si ce sont des personnages de haute volée, ils sont nécessairement infâmes!

Les héroïnes seules et les objets de leurs rêves trouvent grâce auprès de l'impitoyable romancier.

Hors de là tout est pourriture. Les salons dans lesquels brillent les Nucingen, les Langeac, les Gobseck, les Keller, les Rastignac, les Raoul, sont si singulièrement composés qu'on serait tenté, en y entrant, de porter la main sur ses poches. L'idéal de M.de Balzac est dans l'exagération des monstruosités exceptionnelles que peut offrir la société.

De ce qu'un comte de Sainte-Hélène (1) a passé des hôtels du faubourg Saint-Germain au bagne de Toulon, il se figure que tous les salons sont pleins de comtes de Sainte- Hélène, et base là-dessus son observation. Ainsi du reste.

[ (1) Un ancien forçat, Pierre Coignard, réussit, pendant les premières années de la Restauration, à faire figure dans le monde. Il avait été nommé lieutenant-colonel de la Légion de la Seine. Ce prétendu gentilhomme continuait d'ailleurs ses vols. Il fut arrêté en 1819.]

Les princesses, les marquises, les vicomtesses, luttent à qui se prostituera plus élégamment et d'une manière plus délibérée. Il n'y a plus ni famille, ni lien, ni attachement; il n'y a qu'une grande et vaste intrigue dont Paris est le foyer et qui étend jusque dans la province des ramifications inattendues. Vous avez laissé les Rastignac, les Nucingen, les Guenée, les Guéplin, les Raoul, dans la rue de la Chaussée d'Antin, dans la rue de Lille, dans la rue Saint-Denis, fort occupés de leurs affaires qui ne sont pas toutes orthodoxes; vous vous promenez en Touraine, ou dans la Brie Champenoise, ou dans l'Anjou; vous croyez naïvement que vous en êtes quittes. Du tout! Les Nucingen reparaissent à Châteauroux, les Guenée à Provins, les Raoul à Angers.

Les héros de M.de Balzac voyagent avec une facilité surprenante: ils iraient jusque dans l'Océanie, s'il plaisait au romancier d'y chercher un théâtre pour ses imaginations. Du reste, il n'est pas permis au lecteur inattentif d'oublier ces personnages, car M.de Balzac les rappelle à son souvenir avec une autorité et une insistance qui prouve de quel prix ils sont à ses yeux. Qui ne connaît Rastignac, le célèbre Rastignac? Dans les âges futurs, Enée sera moins classique que ce héros.

Quand l'heure d'une réflexion plus calme sera venue, il est impossible que M.de Balzac ne comprenne pas qu'il sert un maître capricieux et inconstant. La vogue qui l'a soutenu le délaisse. Le scandale retentit, mais il dure peu. Agir sur son siècle dans un sens d'amélioration morale, lui offrir des délassements qui soient en même temps des leçons, est-il une mission plus digne de séduire les esprits brillants et les nobles intelligences? George Sand l'a dédaigné: M.de Balzac l'acceptera-t-il? Nous le souhaitons sans oser y croire.

(Le Constitutionnel, 15juin 1840.)

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Reybaud, qui traitait presque dédaigneusement Balzac, n'avait pas deviné combien il serait grandi par la postérité.

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TAXILE DELORD

(1815-1877)

Il y a deux phases dans la carrière de journaliste de Taxile Delord. Dans ce qu'on appelait jadis la «petite presse», qui se distinguait de la grande par sa belle humeur et son esprit, il fut un chroniqueur plein de verve dont les Courriers de Paris eurent leur heure de vogue. Il avait toujours eu les opinions les plus libérales. Quand il devint un écrivain politique, au Siècle notamment, il changea complètement de ton. L'expression restait parfois pittoresque, sous sa plume, mais il ne se souciait plus que de polémiques sérieuses, où il apportait des conceptions réfléchies, engagé très avant dans l'opposition sous le second Empire. C'est ici le Taxile Delord de la première manière, celui de la période présentement passée en revue. Et c'est une physionomie caractéristique du temps qui s'évoquera par cet article, daté de 1843, sur le fameux Chicard, créateur d'une danse fantaisiste à laquelle il avait formé de nombreux disciples. C'était le temps des bals de l'Opéra et des légendes des dessins de Gavarni. «Chicard» s'appelait en réalité Levesque et, quand ce n'était pas le carnaval, était un ponctuel commerçant.

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CHICARD

Que faut-il à l'homme de génie? Un moule. Bonaparte a eu pour moule la colonne, l'Anglais Brummel les cravates les plus empesées du siècle, M.Van Amburg la gueule de son lion. Chicard, lui, s'est coulé et infusé tout entier dans le moule carnaval. Là où d'autres, des profanes, des plagiaires, n'avaient vu que matière à entrechats et à la police correctionnelle, il voit, lui, foudre de danse, regard d'aigle, matière à ovations, royauté vivante à improviser et à conquérir. Honneur à lui! Il a créé une dynastie, il a sa phalange, ses affidés. Les Chicards présomptifs, bande joyeuse, carnaval effréné, qui ne fait qu'un pas depuis le premier entrechat masqué jusqu'à la dernière saint-simonienne de la mi-carême.

Il est donc certain que, sous cette relique bouffonne et ce diadème de grelots, la nature a caché un des génies les plus complets et les plus profonds de l'époque. Assurément, on ne mérite pas d'être modelé toutes les minutes, d'avoir, à chaque pose, à chaque évolution vertébrale et chorégraphique, le sort de l'Apollon du Belvédère, sans avoir en soi une puissance qui, pour se révéler par des allégories d'attitude, n'en suppose pas moins une organisation phrénologique supérieure. On ne révolutionne pas les cinq unités de la danse, on ne suspend pas tout un bal masqué à son geste, avec des facultés roturières et normales. On vante beaucoup Napoléon pour avoir détruit le vieux système de circonvallations de l'archiduc Charles: l'homme de génie qui s'est fait appeler Chicard a modifié complètement la chorégraphie française; il a dénaturé les pastourelles, métamorphosé les poules, septembrisé les trenitz ou pour mieux dire, il a repétri ces antiques figures à son image, il a créé sa contredanse-chicard, cette danse modèle tour à tour anacréontique, macaronique ou macabre. Ce n'est ni Vestris, ni Marcel, ni Mazurier; tout, chez, lui, est renouvelé: balancés, en avant-deux, queue du chat, tours de main, -- c'est Chicard!

... La gloire de Chicard est incontestable. Étudions les bases sur lesquelles repose sa puissance. Il est temps de me rapprocher du monarque. Avançons sans crainte et tâchons de n'être pas éblouis par les rayons de l'auréole divine. Incessu patuit deus. Chicard marche comme un dieu.

Il s'avance la tête recouverte d'un casque de carton vert-bronze surmonté d'un plumet rouge, -- l'antiquité et la garde nationale; -- comment laisserions-nous passer ce casque sans nous arrêter un moment devant lui? Est-il dans tous les musées d'artillerie, dans toutes les collections du Sommerard, chez tous les marchands de bric-à-brac, un monument plus saint, une relique plus auguste. Lors même qu'on nous montrerait ce casque qu'Énée tient si délicatement sur ses genoux lorsqu'il raconte ses infortunes à Didon, nous ne serions pas saisis d'une vénération plus grande.

Savez-vous ce que c'est que le casque en carton de Chicard? C'est un des plus grands succès de l'époque, une des plus grandes popularités de la littérature, c'est l'aurore du romantisme, le casque enfin avec lequel M.Marty jouait le Solitaire. Cette plume qui flotte au milieu du bal s'est courbée sur les tempêtes du Mont-Sauvage, elle s'est inclinée tremblante devant la vierge du monastère, elle a frissonné quand les échos de la chapelle répétèrent: «Anathème! anathème!» Ce casque a vu trois cents représentations, et, maintenant, il ombrage glorieusement le front d'un héros. Quand Chicard sera mort, son casque sera acheté par un Anglais, plus cher que le petit chapeau du grand homme.

Maintenant, passons au reste du costume de Chicard. Pour justaucorps, il a le vaste gilet des financiers de Molière: cette partie du costume représente la haute comédie. Les pantalons sont de larges braies à la Louis XIII, hommage indirect rendu à la mémoire de Marion Delorme. Un tricot révèle ses formes; ses pieds se cachent dans des bottes à revers, tristes débris du Directoire et de l'Empire. Pour honorer la mémoire de l'ancien Opéra-Comique, il porte une cravate à la Colin et des gants de chevalier, comme Jean de Paris.

Ce costume, c'est un résumé historique, une épopée, une Iliade. Ce casque, cette corde à puits en guise de ceinturon, ces épaulettes de garde national, cette écaille d'huître, décoration emblématique dont le ruban rouge est une patte d'écrevisse, sur ces oripeaux, sont une dérision, un coup de pied donné au passé: il y en a pour toutes les époques, pour tous les goûts, pour toutes les gloires. La tête de Chicard est une satire de l'ancienne tragédie et contre les classiques. Ses jambes insultent au moyen âge, ses pieds foulent les gloires républicaines et impériales ressemelées. Saluez donc cet amalgame philosophique, ces guenilles qui écrivent l'histoire, cette défroque qui renferme toute la morale de nos jours, inclinez-vous devant votre maître à tous, -- devant le dieu de la parodie!

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CHAMPFLEURY

(1821-1889)

Champfleury, romancier, critique, collectionneur, a tracé bien des sentiers qui se sont élargis en grands chemins. Il avait été révolutionnaire en art quand il y avait quelque mérite à l'être. Il avait défendu, dans la période où ils étaient discutés et méconnus, ceux qui devaient être un jour des maîtres, et il avait rompu de belles lances en leur honneur. Les dédaignés avaient eu en lui leur vengeur, comme il arriva pour le graveur Bresdin, dit «Chien-caillou», qui, entre parenthèses, fut le plus tyrannique des obligés. En littérature et même en musique, il avait toujours été avec les audacieux. Il disait en souriant qu'il était forcé de ménager sa voix, depuis qu'il l'avait cassée à la première représentation du Tannhæuser, en protestant contre les détracteurs de Wagner. Cet humoriste avait su être un bon champion dans les causes qui demandaient de la vaillance dans le combat. S'il était à la fin de sa vie, un peu sceptique sur la valeur de certains mots dont on a fait des programmes, ne se souciant plus des discussions pour avoir trop discuté jadis, il vieillissait en s'intéressant encore à tout ce qui était vraiment jeune et vivant.

Dans ses «Salons», qu'il commença en 1846, il était très passionné. Injuste pour certains, comme pour Ingres, qu'il poursuivait de railleries, il dépensait son enthousiasme pour Delacroix, Préault, Corot. Il pouvait dire qu'il avait devancé les jugements de la postérité.

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DELACROIX

... Marguerite est à l'église, agenouillée sur son banc, la tête courbée sous la voix du mauvais esprit qui lui rappelle les temps où elle était jeune et pure, les temps où sa vieille mère filait à son rouet, les temps où son frère Valentin vivait encore. Le choeur chante le Dies iræ, musique implacable qui condamne les coupables.

C'est là de la peinture que cette toile de M.Eugène Delacroix; de la grande peinture dans un petit cadre. Marguerite ne ressemble guère aux Marguerite de M.Ary Scheffer. C'est une jeune femme brisée par l'amour, belle encore, et qui, au sortir de l'église, ira noyer ses chagrins dans les bras de son amant.

Quoique M.Delacroix se soit souvent inspiré de Goethe et de Shakespeare, il faut bien prendre garde de lui appliquer les mêmes critiques que je fais à M.Scheffer, par rapport au choix de ses sujets. M.Scheffer, cherchant son succès dans la métaphysique, partout, excepté dans la partie technique de la peinture, est un peintre-littérateur. Au contraire, M.Eugène Delacroix est peintre avant tout. Il ne prend pas ses brosses en s'écriant «Je vais faire de la poésie.» Il peint. La poésie jaillira toujours de ses tableaux, par la raison qu'il ne s'en préoccupe pas et qu'il laisse ce soin à sa couleur.

Ainsi ne peut-il y avoir rien de plus simple que ses Adieux de Roméo et Juliette. Sur le balcon, les deux amants se tiennent étroitement embrassés. On voit qu'ils veulent se séparer et qu'ils viennent encore une fois de fondre en un leurs deux corps. La nuit a fait place à l'aurore; l'horizon, d'un ton violacé, coupé par des nuages verdâtres, ajoute au mélancolisme de la scène. Dans certains tableaux, comme dans celui-ci, M.Delacroix sait voiler sa couleur si brillante et semble lui mettre un crêpe. Il la remplace par une autre qualité qu'il a développée au plus haut degré: l'harmonie. Un tableau de M.Ingres, avec sa simplicité de ton qui n'est que de la sécheresse, ne sera jamais harmonieux comme un tableau de M.Delacroix, jetant sur la toile tous les trésors de sa palette.

On peut s'en convaincre par l'Enlèvement de Rébecca, emprunté à l'Ivanhoé de Walter Scott. Tout le monde connaît ce sujet. Les deux esclaves africains posent sur un cheval impatient Rébecca évanouie. Boisguilbert, le cynique templier, veille par lui- même à l'exécution de ses ordres. Dans le lointain brillent les flammes qui, après avoir dévoré l'intérieur du château, cherchent une issue au dehors. La couleur générale est cruelle. Il y a dans l'air du feu et du sang.

J'ai vu, dans cette semaine, quelques bourgeois, effrayés de cette fière peinture, discuter le dessin de M.Delacroix. Cette opinion a longtemps parcouru le monde. Il est inutile d'expliquer ce dessin aux bourgeois têtus qui sont bien heureux d'avoir une opinion. Ce qui m'a le plus étonné, ç'a été d'entendre, le dimanche, au Salon, le peuple très préoccupé de M.Delacroix. Horace Vernet n'est pas plus populaire. Un invalide disait à un de ses camarades, en lui montrant la signature: «C'est notre premier peintre.»

Quelque marchand de vins, gros et brutal, tenant deux petits garçons par la main, était arrêté depuis longtemps devant Roméo et Juliette. «Regardez-moi cela,» leur disait-il, d'un ton de voix très admiratif. Les petits garçons répondirent qu'ils aimaient mieux une Fleur-de-Marie quelconque, qui était près de là.

«Ah! vous aimez mieux le vernis! (il voulait dire le brillant.) Mais le vernis ne fait pas le peintre!»

Cette conversation ne prouve-t-elle pas que le peuple vaut mieux que le bourgeois, en ce sens qu'on lui a dit: «Delacroix est un grand peintre!» et qu'il le croit fermement. Le bourgeois, qui a le sentiment artistique moins développé encore que le peuple, a, de plus, la manie de discuter. Il espère prouver par là qu'il sait. Il s'écrie: «Delacroix ne sait pas dessiner!» Et comme il ne peut pas comprendre cette peinture, il se sauve, il a peur. J'ai entendu un monsieur en cravate blanche dire que Delacroix était un garçon boucher.

Non seulement M.Delacroix est infatigable, mais il est en progrès tous les jours. Ses détracteurs les plus violents peuvent aller voir le plafond qu'il vient de peindre dans la Bibliothèque de la Chambre des pairs. M.Delacroix, qui a été attaqué avec ardeur depuis 1824, peut montrer avec orgueil son plafond de Dante et Virgile aux Champs-Elysées. Il est impossible de rendre cet immense chef-d'oeuvre par l'analyse ou par la critique.

( Le Corsaire, Salon, 24mars 1846.)

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GRANIER DE CASSAGNAC

(1806-1880)

Granier de Cassagnac, qui se piquait, à ses débuts, d'opinions démocratiques, se fit connaître tout d'abord par ses polémiques littéraires. Il fut l'un des plus bouillants champions du romantisme. Du Journal des Débats il passa à la Presse. Il devait apporter dans la politique sa vivacité de ton, en des causes diverses. En 1845 (car il avait, comme Emile de Girardin, des idées en matière de rénovation de presse) il fonda l'Époque, avec Victor Bohain, et Solar, journal dont les dimensions dépassaient celles de tous les autres journaux. L'Époque fit grand bruit, mais sa carrière fut assez brève. En 1848, il soutint ardemment la candidature du prince Louis-Napoléon à la présidence de la République. Il devait être, depuis, comme député et comme journaliste, un des défenseurs de l'Empire.

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LES MOTS ET LES CHOSES

Il n'y a pas d'indice plus curieux de l'état des esprits en France que la discussion soutenue par les journaux sur la couleur politique des députés nouvellement élus.

On se dispute M.le duc de Marmier, M.Delzers, M.Desprez. «Oui! dit le journal de la gauche, mon député a déclaré qu'il voulait l'abolition de l'impôt du sel; donc il est de l'opposition. -- Mais, répond le journal conservateur, en quoi la haine contre l'impôt du sel implique-t-elle la haine contre le gouvernement? -- Mon député ne veut pas de fonctions publiques, réplique le journal de la gauche. - Peut-être en a-t-il une déjà, répond en souriant le journal conservateur, ou veut-il vivre de ses rentes. Parce qu'on n'a pas de goût pour être substitut, cela ne prouve pas qu'on ait du goût pour les révolutions.» Et le public, juge des débats, fait cette réflexion fort naturelle: «C'est que, s'il est si difficile de distinguer un conservateur d'un opposant, si l'on peut si aisément les confondre, il faut bien qu'ils se ressemblent beaucoup.»

La vérité est qu'ils sont séparés par des mots et non par des choses; il y a déjà plusieurs années qu'il n'y a plus rien de réel dans ces distinctions.

M.Odilon Barrot est conservateur; il est assis sur un banc qui s'appelle banc de l'opposition, mais comme il cherche à s'asseoir ailleurs! Les acteurs, dans une scène d'amour, rapprochent leurs chaises; M.Barrot rapproche le plus qu'il peut sa chaise de la nôtre. Son alliance singulière avec M.Thiers n'a pas d'autre raison que les relations de M.Thiers avec le parti conservateur. On croit que M.Barrot aime M.Thiers parce que M.Thiers a des allures révolutionnaires; erreur! Il l'aime parce qu'il a un passé et un avenir conservateurs. Toute la gauche est poussée par le même motif vers M.Thiers.

M.Thiers est le pont jeté entre l'opposition et le gouvernement; M.Barrot veut passer la rivière sur ce pont-là.

En réalité, ces gens-là ne sont pas méchants, ils ne sont qu'embarrassés; ils ne veulent que ce que nous voulons, mais ils sont forcés d'employer une langue différente de la nôtre, afin de conserver une apparence d'individualité. Allez au fond des phrases gonflées de M.Barrot, vous n'y trouverez pas autre chose que la charte, la dynastie, l'ordre et la paix. Tout homme honnête et intelligent ne peut vouloir aujourd'hui autre chose, et M.Barrot est honnête et intelligent.

Le peuple français, qui est encore le peuple le plus spirituel de la terre, s'est fort bien aperçu que rien de réel ne séparait l'opposition du parti conservateur. Aussi n'attache-t-il que peu d'importance aux prétendus avantages que l'un de ces partis remporte sur l'autre et réciproquement. M.de Marmier est nommé contre M.Amédée Thierry: cela peut contrarier les amis intimes de M.Thierry; mais le pays, cela ne le touche guère.

L'opposition de M.de Marmier, si opposition il y a, vaut la conservation de M.Thierry. Que les électeurs envoient toujours à la Chambre des opposants comme M.de Marmier, et la France ne verra jamais luire le jour des révolutions.

Quand donc cesserons-nous de discuter sur des nuances politiques sans réalité? Quand donc cesserons-nous de courir après l'ombre, en abandonnant le corps? Pourquoi des mots, toujours des mots, quand les choses nous environnent et nous pressent?

(L´Époque, 1845)

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HENRI MURGER

(1822-1861)

Dans une lettre à son ami Noël, datée de février1845, Murger lui écrivait: «Pris d'une belle verve caustique, j'ai jeté une douzaine de «canards» dans la boite du Corsaire, et j'ai l'agrément de les voir défiler les uns après les autres; de quoi il va résulter une collaboration au susdit.» Ce fut une des rares chances qu'eut Murger: au Corsaire, il allait donner, au jour le jour, les Scènes de la vie de Bohème, origine de sa notoriété.

Auparavant, grâce à son camarade Adrien Lélioux, il avait donné quelques articles à une publication enfantine, l'Age d'or (qui n'avait d'or que son titre et rémunérait royalement ses collaborateurs deux francs la page), puis à l'Artlste, où Arsène Houssaye lui avait fait bon accueil et lui entr'ouvrait, au moins, cette revue. C'est là, comme disait pittoresquement Murger, qu'il goûta «du petit nanan de Gutenberg».

Au Corsaire-Satan, Murger jeta des centaines de nouvelles à la main. On ne les a pas oubliées, et on a su les retrouver pour les piller effrontément: elles ont même si souvent servi que quelques-unes d'entre elles sont devenues poncives, On ne s'est pas gêné pour emprunter cavalièrement à ce pauvre ses seules richesses. Mais ce n'est pas la faute de Murger si elles ont vieilli, pour avoir trop souvent reparu. Il publia aussi au Corsaire des articles fantaisistes et une série de petites études du monde littéraire. On peut relever comme un trait caractéristique de ce qu'il y avait de dignité chez Murger, malgré sa misère, sa préoccupation de ne pas vouloir être plaint. Lui qui avait connu les pires détresses, lui qui vivait encore du hasard, il raillait, dans un de ses premiers articles, les «Jérémies» de la littérature, les jeunes écrivains qui ne savent que se répandre en doléances et, corbeaux du découragement, croassent leur plainte monotone: «Le Jérémie commence par s'attaquer à l'indifférence du siècle en matière de chef-d'oeuvre -- inédit. Alors, montrant le poing au ciel et montant sur toutes les tables d'estaminet pour insulter les astres, il déplore, entre la chope et la pipe, son malheureux sort de poète. Avec des sons de mandoline enragée, il répète toutes ces vieilles rengaines auxquelles ont servi de types le trépas de Malfilâtre et de Gilbert, -- qui ont eu le malheur de rester les patrons des incompris.» Le bon et doux Murger, quant à lui, ne montrait certes pas le poing au ciel! Les feuilletons des Scènes de la Vie de Bohème lui étaient payés quinze francs, puis, comme ils avaient du succès, vingt francs. Sans le journal, Murger n'eût pas été amené à écrire ce livre, qui semblait un léger bagage, devant la postérité, et qui a survécu.

Murger a raconté dans une des chroniques, avec belle humeur, ses

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SOUVENIRS DU CORSAIRE-SATAN

Le Poitevin Saint-Alme appelait les Jeunes rédacteurs du Corsaire ses «petits crétins». En 1846, à l'époque où la feuille satirique atteignait son plus haut degré de prospérité, quatre ou cinq des principaux «crétins» s'imaginant que leur collaboration n'était pas étrangère au succès du journal, demandèrent que le prix de la rédaction fût porté de six centimes à deux sous la ligne.

Le tonnerre tombant dans la tabatière de Virmaitre, administrateur-caissier, lui aurait causé moins d'épouvante que ne lui en causa l'outrecuidante prétention de ces jeunes manoeuvres de lettres. Il s'empressa de leur signer leur passeport pour une autre patrie.

Comme il fallait, cependant, remplacer les déserteurs, on fit appel à des volontaires pris dans la catégorie des gens dits du monde. Ce fut alors qu'on vit paraître dans le Corsaire des nouvelles à la main qui avaient charmé la famille de Noé pendant sa navigation diluvienne et qui, plus tard, avaient fait les délices des grognards d'Agamemnon au bivouac de Troie.

Les gens soi-disant bien informés essayaient des nouveautés de ce genre:

«Pendant la campagne d'Égypte, le général Bonaparte, montrant les pyramides à ses troupes, leur adressa ces paroles mémorables: «Soldats, du haut de ces monuments, quarante siècles vous contemplent.»

Ou:

«Un plaisant, rencontrant dans la campagne un médecin qui allait faire des visites en chassant, lui demanda spirituellement s'il avait besoin d'un fusil pour tuer ses malades.»

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Ce genre de nouvelles à la main ne tarda pas à attirer aux propriétaires du Corsaire quelques lettres dans lesquelles on leur demandait un désabonnement de faveur. Virmaitre, obligé de convenir que les «petits crétins» du père Saint-Alme avaient un peu plus d'imagination que les autres, se montra disposé à leur faire quelques concessions. Une combinaison fournie par le hasard lui permit de se montrer généreux sans porter atteinte aux traditions d'économie.

A cette époque, William Rogers, qui avait des relations avec le journal, où il faisait imprimer des réclames, avait eu l'idée de composer un poème didactique intitulé les Osanores ou la Prothèse dentaire. Avant de le publier, il apporta son poème à Saint- Alme, avec lequel il était lié, et lui demanda quelques conseils. Saint-Alme lui conseilla d'abord de mettre sa poésie en pension dans une maison d'orthopédie. Il n'y avait pas là, en effet, un vers qui ne fût bossu, boiteux, bancal ou pied-bot. Sur la proposition de Saint-Alme, Williams Rogers consentit à faire corriger son manuscrit et à faire payer les corrections cinquante centimes.

Le lendemain de cette convention, une estafette se transportait au café Momus, où les révoltés avaient établi leur camp. On leur proposait de transiger. Après une allocution, l'éloquent Virmaitre leur fit comprendre que leur demande en augmentation de salaire n'était pas en rapport avec les bénéfices actuels du journal, mais qu'on en prenait note pour l'avenir. -- Il s'engagea même, sur l'honneur, à donner les dix centimes la ligne réclamés le jour où le Corsaire aurait cent mille abonnés.

«Mais en attendant? dit l'un des conjurés.

-- En attendant, reprit Virmaitre, comme nous comprenons qu'il faut que jeunesse s'amuse, nous avons décidé qu'un encouragement vous serait accordé. Saint-Alme, vous avez la parole.»

Saint-Alme, montrant aux «jeunes crétins», qui étaient tous plus ou moins rimailleurs, le manuscrit des Osanores, leur expliqua sous quelle forme l'encouragement en question leur serait accordé. La rédaction du journal serait maintenue à son ancien chiffre, mais chacun des rédacteurs privilégiés recevrait comme prime une certaine quantité de poésie osanorienne à remettre sur pied, moyennant une gratification de 50 centimes le vers.

Le tarif des encouragements était ainsi gradué:

Un feuilleton intéressant donnerait droit à une prime de 40 vers;

Une nouvelle à la main bien renseignée, 20 vers;

Un article susceptible d'amener un changement de ministère, 25 vers;

Un article susceptible d'amener une demande en réparation, 30 vers;

(Le journal, dans cette circonstance, s'engageait à fournir les témoins et le fiacre.)

Une critique sanglante était rétribuée 15 vers;

Le trait piquant, 5 vers

La simple boutade, 2 vers.

Ces conditions ayant été acceptées, les révoltés amenèrent leur pavillon, et la réconciliation fut signée dans les flots d'une canette que Saint-Alme fit monter à ses frais, -- mais pas assez fraîche, interrompit Banville, qui reçut immédiatement l'encouragement réservé au trait piquant.

Le soir même, le café Momus fut illuminé en vers osanores.

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Un député, ami du père Saint-Alme, lui disait un jour, en faisant allusion à quelques anecdotes un peu vives publiées par le Corsaire:

«Mon cher ami, votre journal est bien amusant, malheureusement on ne peut pas le laisser lire à ses filles.

-- Mais, répondit Saint-Alme si les filles pouvaient le lire, les pères ne s'y abonneraient pas.»

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Un jour, dans un dîner de jour de l'an, offert par les propriétaires du Corsaire à leurs rédacteurs, Virmaitre, qui avait eu le dessert très aimable, leur demanda ce qu'il pourrait bien faire pour leur être agréable pendant l'année qui allait commencer. Tous les rédacteurs s'étant consultés entre eux, Privat -- qui s'était constitué le député de leur désir -- vint dire à Virmaitre: «Nous demandons qu'il y ait au bureau du journal une sonnette de nuit pour les avances.» Comme Virmaitre avait consenti, un des riches actionnaires du Corsaire lui demanda tout bas si ce n'était pas là inaugurer un système dangereux.

«Laissez donc, répondit-il, dans deux jours la sonnette sera cassée.»

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ELZÉAR BLAZE

(l786-1848)

Elzéar Blaze, qui servit dans la grande armée, et qui a laissé de curieux souvenirs de la vie militaire, inaugura le journalisme cynégétique. Pendant longtemps, dans le Journal des chasseurs, il dépensa de la verve et de la belle humeur, tout en parlant en homme d'expérience des sujets qu'il traitait. Il en parlait aussi avec passion, la matière lui semblant inépuisable. L'histoire de la chasse l'intéressait autant que la chasse elle- même. Il avait fourni à Paul Lacroix, pour ses études sur le moyen âge et la Renaissance, les parties relatives à la vénerie et à la fauconnerie. Il avait réuni une belle bibliothèque, composée d'ouvrages sur la chasse, qui fut dispersée quatre ans après sa mort.

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CHASSEURS ET CHASSEURS

La révolution de 1789 a totalement changé le chasseur en France; il ne ressemble pas plus à celui d'autrefois qu'un épicier millionnaire ne ressemble au duc de Buckingham ou au maréchal de Richelieu. Cela se comprend fort bien: avant cette époque, la chasse était le plaisir d'un petit nombre de privilégiés; la même terre appartenant toujours à la même famille, les fils chassaient dans les bois témoins des exploits de leur père; les bonnes traditions se perpétuaient; la chasse avait sa langue, ses doctrines, ses usages; tout le monde s'y conformait sous peine de s'entendre siffler par les professeurs. L'arme du ridicule, toujours suspendue sur la tête des novices, les faisait trembler, car dans notre bon pays de France ses coups donnent la mort. La chasse alors se présentait aux yeux des profanes comme une science hérissée de secrets: c'était une espèce de franc- maçonnerie où l'on ne passait maître qu'après un long noviciat.

De même qu'aujourd'hui tous nos régiments manoeuvrent de la même manière, les chasseurs d'autrefois avaient une méthode uniforme de s'habiller, de courir la bête et de parler métier. Aussi rien ne serait plus facile que de faire le portrait d'un chasseur de ce temps-là. C'était un gentilhomme campagnard en habit galonné, comme on en voit encore dans les bosquets de l'Opéra-Comique la tête couverte d'une barrette unicorne; il parlait en termes choisis de Malplaquet ou de Fontenoi, de cerf dix-cors et de sangliers tiers-an, de perdreaux, de lapins et d'aventures galantes. D'un bout de la France à l'autre, dans les rendez-vous de chasse, dans les assemblées au bois, on respirait un parfum de vénerie orthodoxe; tout se taisait suivant les règles de l'art, et jamais un mot sentant quelque peu l'hérésie ne venait effaroucher les idées reçues en se glissant dans la conversation. Ces habitudes contractées aux champs ou dans les forêts se conservaient au salon, à la cour, aux ruelles. Sedaine a fort bien caractérisé cette époque en faisant parler ainsi le marquis de Clainville: «Ah! madame, des tours perfides! Nous débusquions les bois de Salveux: voilà nos chiens en défaut. Je soupçonne une traversée, enfin nous ramenons. Je crie à Brevaut que nous en revoyons, il me soutient le contraire; mais je lui dis: «Vois donc, la sole pleine, les côtés # gros, les pinces rondes et le talon large; il me soutient que c'est une biche bréhaigne, cerf dix-cors c s'il en fût.» Voilà le chasseur d'autrefois, la tête pleine de son dictionnaire de vénerie eu parlant toujours en termes techniques, même alors qu'il s'adresse aux dames.

Mais comment peindre le chasseur d'aujourd'hui? Il se présente à nous sous tant de formes diverses, suivant le pays qu'il habite, la fortune qu'il possède, le rang qu'il occupe, que, nouveau Protée, il échappe au dessinateur. C'est un kaléidoscope vivant: il nous offre des figures rustiques, élégantes, bizarres, sévères, grotesques, fantastiques; une fois brouillées, vous ne les revoyez plus sans qu'elles aient subi des modifications. Autrefois, pour chasser il fallait être grand seigneur; aujourd'hui qu'il n'existe plus de grands seigneurs, tout le monde chasse. Pour cela, il s'agit de pouvoir jeter chaque année la modique somme de 15francs dans l'océan du budget. Que dis-je? Parmi ceux qui courent les plaines un fusil sur l'épaule, on compterait peut-être autant de chasseurs rebelles à la loi du port d'armes que de ceux qui s'y sont soumis. Vous concevez que ce privilège, réservé jadis à une seule classe, étant envahi aujourd'hui par tous les étages de notre ordre social, a dû changer la physionomie du chasseur. Cet homme n'a plus de caractère qui lui soit propre, il a perdu son unité. Pour le peindre, il faut d'abord le diviser en trois grandes catégories: celle des vrais chasseurs; viennent ensuite les chasseurs épiciers, qui tuent tout, et puis les chasseurs fashionables, qui ne tuent rien.

Il est certain que le fashionable du Jockey-Club, l'honnête rentier du Marais, l'entrepreneur de charpente, le bottier de la rue Vivienne, l'avocat stagiaire, le commis, le clerc d'avoué ne peuvent pas avoir les mêmes moeurs, le même costume, le même langage. Tous ils sont chasseurs, c'est vrai; mais, chez eux, désirs, habitudes, projets, discours, costume, tout est différent. Le fashionable veut qu'on le croie bon chasseur, et ne s'occupe nullement de le devenir.

C'est tout le contraire d'Aristide. dont je ne sais plus quel Grec disait: «Il veut être juste, et non le paraître.» Ce beau monsieur ne va point à la chasse pour s'amuser, mais pour pouvoir dire demain: «Je reviens de la chasse.» Si, chemin faisant, il rencontre une belle dame, il la suivra; qu'a-t-il besoin de courir après les perdreaux; n'est-il pas sûr d'en trouver au retour chez Chevet? L'essentiel pour lui est de partir pour la chasse; dès lors il a conquis le droit de faire des histoires à son retour, et d'envoyer des bourriches de gibier dans vingt maisons différentes.

Le fashionable n'a point le temps de devenir chasseur: si Diane est ennemie de l'amour, l'amour est ennemi de Diane. Ce monsieur-là, étant toujours amoureux, ne peut pas gaspiller son intelligence à méditer sur les ruses du gibier, il préfère vaincre celles des dames. Mais comme la chasse est un plaisir où il faut déployer de l'adresse, de la force, et quelquefois du courage, le fashionable veut passer pour chasseur, car il désire que les dames le croient brave, adroit et fort. S'il est riche, il ne manque pas d'acheter un nouveau fusil chaque fois qu'un armurier découvre un nouveau système; et comme ces prétendues découvertes arrivent souvent, notre homme est à la tête d'un arsenal formidable.

Il espère qu'enfin il trouvera une arme dont les coups seront certains. Tous ces fusils divers sont là pour deux choses: d'abord ils prouvent la richesse de l'homme, et, à Paris, c'est une grande affaire; ensuite ils servent à sauver l'amour-propre du chasseur. Lorsqu'il manque, ce qui se voit très souvent, il a son excuse prête: «C'est un fusil nouveau, je n'en ai pas l'habitude. Si j'avais su, je ne l'aurais point apporté.» Le fashionable se couche fort tard, et le 1erseptembre il ne peut parvenir à se lever matin; il est neuf heures sonnées lorsqu'il sort tout frais des mains de son valet de chambre. Notre dandy, brossé, ciré, pincé, luisant, les mains couvertes de gants beurre frais, s'élance dans son tilbury attelé d'un superbe cheval qui brûle de fendre l'air. Il lâche les guides, on part: à peine si le groom, aussi bizarrement accoutré que le maître, a eu le temps de grimper sans être broyé par la roue. Qu'importe un groom de plus ou de moins? Il fallait partir au galop; on avait aperçu deux dames aux fenêtres, il était nécessaire de se poser, de se faire voir emporté par un cheval indomptable. Qui sait? Peut-être cette émotion produite aujourd'hui rapportera-t-elle demain quelque chose?

Il arrive, et déjà la chasse du matin est terminée; de toutes parts on se dirige vers l'auberge isolée où le déjeuner se prépare. Le fashionable trouve l'idée ingénieuse; il a faim, il chassera plus tard. Quel est cet homme déguenillé qu'il rencontre en mettant pied à terre? Ses guêtres rapiécetées sont retenues par des ficelles en guise de boucles; son pantalon, sa blouse ont perdu leur couleur primitive; il est armé d'un vieux fusil lourd, sa carnassière semble tomber en lambeaux, et le baudrier qui la retient paraît être fait avec de l'amadou. Cet homme est un chasseur. En le voyant côte à côte avec le fashionable, on dirait qu'il s'est placé là pour faire antithèse. Tous les deux sont contents de leur rôle. «J'en paraîtrai plus beau par l'effet du contraste, dit l'un. -- J'aurai l'air meilleur chasseur à côté de ce freluquet,» dit l'autre.

Si vous alliez croire que cet homme déguenillé, ce mendiant armé d'un fusil, est un pauvre diable ainsi vêtu parce que son tailleur refuse de lui faire crédit, vous seriez dans une erreur grave. Ce chasseur est le propriétaire du château que vous apercevez au bout de la plaine; il a des mines de charbon, des filatures de laine, des hauts fourneaux, et même il galvanise le fer. Il a lu le Chasseur au chien d'arrêt, le Chasseur au chien courant, I'Almanach des chasseurs, et comme dans ces trois ouvrages l'auteur tombe à bras raccourci sur les fashionables, qui mettent le même luxe à leur costume de chasse qu'à leurs habits de bal il a donné dans l'excès contraire. Il professe le plus souverain mépris pour un homme armé d'un fusil brillant, vêtu d'une blouse propre. Une carnassière neuve lui fait horreur; celle qu'il acheta, il l'a changée contre la vieille qu'il porte; pendant vingt ans elle a voyagé sur les épaules d'un garde, et de nobles traces indiquent le gibier de toute espèce qu'elle a contenu. Ceux qui ne connaissent point ce vieux chasseur novice disent en le voyant passer: «Voilà un gaillard qui en tue plus lui tout seul que tous les autres ensemble.» Ces propos l'amusent, le rendent fier et lui réjouissent l'âme. Sa manie est qu'on le croie chasseur adroit, chasseur expérimenté, dur à la fatigue; il veut se donner un air braconnier, comme tel jeune homme de votre connaissance espère qu´on va le prendre pour un mauvais sujet dès qu'il porte des moustaches, et du moment qu'il parvient a fumer un cigare sans avoir mal au coeur.

Ces deux chasseurs tiennent le haut et le bas de l'échelle: opposés quant au costume, ils se ressemblent par leur maladresse et par leur ignorance. Autour d'eux viennent se grouper une infinité d'amateurs ne différant les uns des autres que par de légères demi- teintes. Peu à peu, en abandonnant les extrémités de chaque bout, vous arrivez au centre, et c'est là que vous trouvez le vrai chasseur. Dans une réunion de vingt personnes portant le fusil ou la trompe, à peine si vous rencontrerez un homme méritant ce titre glorieux; presque tous tiendront plus ou moins du chasseur fashionable ou du chasseur épicier, presque tous auront une tendance vers le dandysme on vers le braconnage. Vous reconnaîtrez facilement le vrai chasseur à sa figure basanée, à son costume classique, à sa manière aisée de porter le fusil, à l'obéissance de son chien. Il est bien vêtu, proprement, mais sans élégance: la blouse en toile bleue, les bonnes guêtres de peau remplacent chez lui l'habit-veste à boutons d'or et les bottes vernies ou les guenilles grisâtres recousues avec du fil blanc. Il ne change pas d'arme chaque année, il n'essaye point tous les perfectionnements nouveaux. Content de son fusil, pourquoi donc en prendrait-il un autre?

(1843.)

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CHARLES MAURICE (1782-1869)

Le nom de Charles Maurice évoque une physionomie assez curieuse. En 1806, il faisait représenter au théâtre de l'Impératrice, dirigé par Picard, sa première pièce, les Consolateurs. Puis ce fut, au même théâtre, le Parleur éternel, qui eut le plus vif succès, mais dont la lecture est insoutenable aujourd'hui. D'autres comédies se succédèrent, Gibraltar, Mascarille, la Servante maîtresse, la Cigale et la Fourmi, etc.; mais c'est ici du journaliste qu'il s'agit. Il fit de singuliers débuts dans la presse: au moment où Napoléon confisqua la propriété des journaux et en remania la rédaction, le duc de Rovigo, sur la recommandation d'Etienne, lui confia la critique dramatique au Journal de Paris. Puis il entra au ministère des cultes, fut, par erreur, compromis au moment de la conspiration du général Mallet et congédié; redevint, à la Restauration, commis de ministère, mais, cette fois, a l'intérieur, et remarqué par M.Guizot, secrétaire général, il se trouva, au retour de Napoléon, recevoir au ministère, Carnot s'installant dans le cabinet que venait d'abandonner l'abbé de Montesquiou: Carnot le garda auprès de lui. Les occupations administratives de Ch. Maurice, à la seconde Restauration, ne l'empêchaient pas de collaborer au Mercure, à la Gazette de France, au Journal de Paris, où il n'était plus imposé. En 1818, il voulut avoir son journal à lui, et ce fut le Camp volant qui fit quelque bruit, et qui devint, deux ans plus tard, quotidien. C'était une feuille de format restreint, qui appartenait à ce qu'on appelait alors le petit journalisme, n'ayant pas le droit de se hasarder sur le terrain politique. Au demeurant, le théâtre intéressait particulièrement Ch. Maurice, et le Camp volant devint, après quelques changements de titre, le Courrier des théâtres, qui devait rester entre les mains de son fondateur jusqu'en 1849. Le bureaucrate, froissé d'avoir été nommé au bureau des haras, avait donné sa démission.

Charles Maurice se vanta d'avoir fait beaucoup de choses pendant la révolution de Juillet, notamment d'être, le premier descendu dans la rue en habit de garde national et d'avoir sauvé le Palais-Royal. Ne se trouvant pas récompensé selon ses mérites, il écrivit une lettre au roi, rappelant qu'il l'avait remis en possession «de ses titres à l'impopularité»: cette lettre impertinente, d'une hâblerie assez amusante, et non sans verve, lui valut une condamnation, et il accomplit la première partie de sa peine dans des conditions rigoureuses. Il faut croire qu'il y eut réconciliation entre le souverain et le pamphlétaire, car on trouva, en 1848, que Ch. Maurice émargeait pour 2.000 francs aux fonds secrets.

Quoi qu'il en soit, Ch. Maurice n'est plus que dans son Courrier des théâtres, qui ne manquait pas de vie et dont la collection est curieuse. Il soulevait volontiers des polémiques et les entretenait avec entrain, en continuant, au besoin, l'épée à la main, enclin à parler de lui et avec complaisance. D'ailleurs il aimait passionnément le théâtre. Quand il se retira, il se glorifia, sans ambages, de tout ce qu'on devait, selon lui, à sa critique: «Des remarques profitables à la gloire de l'art, -- des conseils que la rudesse de leur forme n'a pas empêchés d'être salutaires, -- de fortes digues opposées à des amours- propres envahissants et d'une absorption funeste, -- des charges à fond de train sur une légion d'abus qui n'ont pas osé reparaître, -- des vérités que personne n'osait dire, et qui resteront, -- la mise à nu de toutes les plaies de l'organisme dramatique,» etc. Cette longue apologie est plaisante. Il répondit aussi, mais avec moins d'aisance, au reproche de vénalité qu'on lui adressait. A là vérité, il n'avait pas l'envergure de l'espèce de condottiere qu'on se plut parfois à représenter, et ses ménagements étaient acquis pour peu de chose. M.avait fait trop de vives piqûres pour qu'on n'exagérât pas ses défaillances. -- Il a laissé une Histoire anecdotique du théâtre qui, sous une forme assez bizarre, est une mine d'anecdotes.

On jugera de sa manière, tantôt excessive, tantôt emphatique et pénétrée du sentiment de sa personnalité.

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TALMA

La représentation de retraite de Talma a été donnée il y a sept jours J'en ai saisi l'occasion pour apprécier, en toute sincérité, le mérite actuel du tragédien. Par mon premier article du 22 de ce mois, je me suis senti engagé à le faire suivre, sans lacune, de ceux qui compléteraient cet examen, et je n'en ai pas été détourné par le terrible spectacle auquel je viens d'assister à la Conciergerie On y préparait à la mort cet abominable Papavoine qui a tué deux charmants enfants avec une cruauté inouïe. Obligé d'attendre l'heure de la toilette, j'ai prié le directeur de me prêter son bureau pour continuer un travail dont rien ne pouvait me dispenser. Pendant que j'écrivais, Martainville, attiré là par la même curiosité, lisait pardessus mon épaule et s'extasiait sur l'abondance de mes idées en pareil lieu. C´est, lui dis-je, la force du devoir et du besoin qui m'assiste; sinon je me livrerais comme les autres aux sombres pensées qu'il fait naître.» Quand on annonça le condamné, tout le monde passa dans l'avant-greffe, où se fit la cérémonie. En s'asseyant sur l'escabeau, Papavoine posa les mains sur ses genoux. Il eut un mouvement de surprise lorsque l'exécuteur en prit une pour la placer sur le dos; mais d'un hochement de tête il sembla dire: «Ah! je sais ce que c'est;» et il y porta l'autre main de lui-même. Ses yeux suivirent d'un air nonchalant les ciseaux qui coupaient le col de sa chemise, et ils ne se détournèrent que pour se fixer plusieurs fois sur un gendarme qu'on nous dit être celui qui l'avait arrêté. Il affecta, tout le temps, la plus grande tranquillité, en promenant sur l'assemblée des regards dont l'indifférence était démentie par un fort battement des muscles de la tempe. Je le fis remarquer a Gavaudan, si troublé qu'il lui fallut accepter le flacon de sels d'un de nos voisins. Dès que Papavoine eut dépassé la porte avec son lugubre cortège, il monta vivement sur la charrette. A l'aspect de la multitude qui couvrait la place et d'où s'échappa un long murmure d'indignation, il pâlit, trembla de tout son corps, baissa les yeux et feignit d'écouter attentivement le confesseur.

Je rentrai chez moi. Pendant trois jours consécutifs, je viens d'élaborer mes remarques sur un talent auquel je crois être plus utile en lui signalant une décroissance dont l'âge est l'unique cause, que ceux qui le poussent à perdre de sa renommée en l'engageant à demeurer encore C'est dans mon dernier article que je parle des six gestes, dont le retour forme la contexture principale de la tenue de Talma: relever sa ceinture, se frotter les mains, les croiser en les jetant sur une épaule, s'essuyer le front, lever les yeux au ciel et faire trembler la jambe gauche en la pliant. Je termine en disant, avec justice, que le nom de Talma est devenu presque national.

Je m'arrête. On m'annonce Talma. Que va-t-il se passer?...

Il était ému; mais sa belle figure ne peignait pas la colère; elle respirait plutôt une bienveillance contenue par le fait de sa démarche. «Vous n'avez pas, me dit-il aussitôt, le pouvoir de m'ôter mon talent, il est un don de la nature et le fruit de mes études, mais vous m'ôtez la confiance. Vous réduisez mes gestes à six. c'est peut-être vrai. J'y pense quand je suis en scène, je veux y remédier, la gaucherie s'en mêle, et ma mémoire s'absente! Je viens donc vous dire que, si votre intention est de continuer, je quitte le théâtre: j'aime mieux cela que finir par justifier davantage vos critiques» Frappé de la noblesse de ces premières paroles, et presque attendri par la touchante inflexion des dernières: Quand un artiste tel que vous, lui dis-je, tient ce langage à un homme comme moi, celui-ci n'a plus que cette réponse; et, profitant de ce qu'il était assis près de mon fauteuil, je lui pris la main en inclinant mon genou vers lui. J'allais poursuivre, quand il m'attira pour confondre notre mutuelle émotion dans une étroite embrassade.

(28mars 1825.)

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HUGO ET LA PARODIE

C'était le jeudi 8septembre 1831, le soir, dans le bureau de la régie du théâtre de la Porte-Saint-Martin. On venait de donner la première représentation de la,Caricature, revue en un acte, où les ouvrages de Victor Hugo n'étaient pas épargnés, bien que sa Marion Delorme fût alors en cours de représentations à ce théâtre. Des couplets de cette revue avaient été interprétés d'une manière fâcheuse pour MmeDorval. Nous discutions avec M.Léry, directeur, pour qu'ils fussent supprimés. Victor Hugo, paraissant plus blessé de ce qui regardait MmeDorval que de ce qui le touchait lui- même, proposa de remplacer ces couplets par d'autres dirigés contre sa personne, s'il le fallait, afin de ne rien ôter au piquant de la scène Soudain il donna l'exemple en improvisant le couplet ci-après avec toute la liberté de rythme adopté dans ceux que l'on voulait retrancher:

Air: Mais, oui-dà!

J'pourrais faire du scandale Avec les vers d'Hugo (du Goth). C'est un fameux vandale, C'est un fier visigoth. Mais s'il est là, Devant lui l'on n'peut pas dir' tout ça.

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LE PIANO DE ROSSINI

Je me serais aussi prosterné sans efforts devant le génie qu'il est impossible de ne pas reconnaître à M.Rossini. Mais on a voulu lui immoler la renommée des nôtres, et j'ai senti que j'étais de mon pays. Or, attendu que le soleil a des taches, j'ai pu trouver sans mentir que de beaux ouvrages n'en étaient pas exempts. Voilà toute l'histoire, dont, au reste, M.Rossini parcourt plus d'une fois les chapitres, malgré l'indifférence qu'il affecte à l'égard de la critique. Très souvent, chez Tortoni, on l'a entendu dire: Charles Maurice est-il arrivé ? Ce qui veut dire: le journal; cette définition est reçue. S'il y a dans la feuille quelque trait sur le maëstro, les garçons se hâtent de répondre négativement; mais il n'est pas dupe. Ce matin, en insistant, il a ajouté: Quoi qu'il puisse dire sur mon compte, il ne fera jamais mieux que ceci, qui m'a bien fait rire:

«On vient de planter en Amérique le tout petit arbre d'acajou qui doit produire le bois dont on fera le piano sur lequel M.Rossini composera la musique de l'opéra qu'il a promis.»

C'est qu'aussi le grand compositeur n'en finit pas de la partition qu'on doit lui payer cent mille francs! Figaro dirait encore: «C'est comme si je n'avais pas promis.»

(10octobre 1834.)

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RUBINI

Le plus étonnant ténor qu'on ait entendu, Rubini, aime ardemment la distraction par le jeu de cartes Un des machinistes du Théâtre italien est là-dessus d'une force qui pique vivement le goût du chanteur dont il faut qu'il fasse la partie, même pendant les représentations, en quelque lieu de l'enceinte qu'ils se trouvent. Cet homme, ayant à donner des ordres hier pendant qu'on exécutait la Sémiramide, était obligé de se tenir au milieu de la scène, derrière le tombeau de Ninus. Rubini l'y a poursuivi, et là, le rideau levé, courbés pour n'être pas vus du public, tous deux ont satisfait, l'un sa passion favorite, et l'autre la condescendance qu'il croit devoir au premier talent de la troupe. Quand j'ai parlé de cela tout à l'heure à Rubini, il en a ri de cet air qui dit si bien la bonne simplicité de sa manière d'être.

(17décembre 1834.)

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SILVESTRE DE SACY

(1801-1870)

Silvestre de Sacy, qui devait être sénateur du second Empire, était entré au Journal des Débats, à la fin de la Restauration, et il avait fait ses premières armes contre le ministère Polignac. Il se flatta, quand il fut élu membre de l'Académie française, en 1854, de l'être «en raison même de sa position de journaliste». «Il avait apporté dans ses polémiques politiques et littéraires, a dit Alfred Nettement, les traditions de Port-Royal, qui étaient pour lui comme un souvenir de famille, attiédi toutefois par un souffle de scepticisme du XVIIIesiècle.» On a cité de lui ce mot: «Je veux vivre et mourir avec un pied dans le doute et l'autre dans la foi.» Mais il n'avait pas suivi les évolutions de son temps, et c'est avant d'être un vieillard qu'il était un homme d'une autre époque.

On a gardé le souvenir de la rudesse de sa réponse à Auguste Barbier, quand il le reçut à l'Académie, en mai1870. Un chroniqueur la résumait ainsi, en la parodiant à peine: «Vous êtes ici, monsieur, c'est un fait, mais je ne comprends pas trop pourquoi vous y êtes ... Vous avez fait un livre où il y a une pièce intitulée la Curée: tenez, je vais essayer d'en lire une strophe. mais, non ... vous voyez qu'il n'y a pas moyen... C'est malséant. Et puis, je vous croyais mort depuis 1832. De quel droit n'êtes-vous pas mort? J'ai été fort étonné d'entendre parler de vous pour le fauteuil de ce pauvre Empis... L'impératrice me fait l'honneur de converser avec moi sur la littérature: il est question de MmeAïssé, de Mmede Krudner, de MmeRécamier ... mais jamais de vous.»

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LA MORALE NATURELLE

Il y a une objection que j'ai souvent entendu répéter contre les livres de morale purement philosophique et à laquelle je ne serais pas fâché de répondre un mot en passant. Il semble à quelques personnes plus pieuses, je crois, qu'éclairées, que parler morale ce soit empiéter sur les droits de la religion, comme si, depuis l'avènement du monde, il n'appartenait plus qu'à la foi d'instruire les hommes sur leurs devoirs et à leur en prescrire la règle. On oublie qu'il y a une honnêteté naturelle, une morale indépendante de toutes les sectes et de tous les dogmes, et l'on demande au philosophe où il a pris ses principes, quelle autorité il possède pour les imposer. Cette objection, il ne faudrait pas trop la presser, pourtant, car la bonne morale religieuse puise, je pense, à la même source que la bonne morale philosophique; l'une et l'autre remontent à ces principes gravés par Dieu même dans le coeur humain. Si la religion s'adresse à la foi, la philosophie s'adresse à la raison, qui est aussi une autorité, sans doute. Le christianisme a fait des saints: c'est sa gloire et la marque de sa céleste origine; mais il n'en a pas peuplé le monde, comme on affecte quelquefois de le dire en style oratoire, pas plus que la philosophie n'a rendu les Aristide et les Caton communs

Grâce au prédicateur et au moraliste, quelques-uns s'élèvent jusqu'à la sainteté ou jusqu'à la vertu; les autres sont moins méchants qu'ils ne le seraient, et le mal ne prescrit pas contre le bien, c'est beaucoup. Croyant ou non, il est toujours bon d'avoir un fond solide d'honnêteté naturelle. Si la foi s'éteint, l'honnêteté survit et rallume même assez souvent la foi. Si la foi subsiste, l'honnêteté naturelle empêche le zèle de dégénérer en fanatisme, la croyance en superstition, ne permet pas qu'on se figure, par exemple, servir les intérêts de Dieu en diffamant ses propres ennemis. Il est étrange à dire mais cela n'en est pas moins vrai, qu'avec beaucoup de foi et peu de lumière il ne serait pas impossible qu'on fût d'autant moins honnête qu'on serait plus dévot. La sainteté du but produirait sur des croyants emportés le même effet que la souveraineté du but sur certains révolutionnaires; elle leur ferait oublier l'illégitimité des moyens. A l'époque de la révocation de l'édit de Nantes, n'a-t-on pas vu enlever des enfants, par lettres de cachet, à leurs pères et mères, pour les élever dans la religion catholique? Ceux qui se permettaient de pareils attentats croyaient bien faire de violer l'autorité paternelle, le plus vieux et le plus sacré des droits, dans l'intérêt d'un dogme!

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CUVILLIER-FLEURY

(1802-1887)

Après avoir été secrétaire de l'ex-roi de Hollande et précepteur du duc d'Aumale, Alfred-Auguste Cuvillier-Fleury entra en 1834 au Journal des Débats, où il devait donner une longue collaboration. «Il y avait trouvé sa place toute faite, a dit Monselet, dans ce groupe d'hommes diserts et classiques, admirablement dirigés, selon les besoins de l'époque, par MM. Bertin, ces grands maîtres du journalisme. Ses débuts avaient été des articles de fantaisie (dans le sens le plus sage du mot), des lettres datées d'un peu partout, selon les hasards de ses pérégrinations officielles (1).

[ (1) Cuvillier-Fleury était resté secrétaire des commandements du duc d'Aumale.]

Sa position particulière dans le monde lui créa bientôt une position particulière dans le journal: il fut le trait d'union entre les salons parisiens et les bureaux de la rue des Prêtres-SaintGermain l'Auxerrois; il se tint au courant de tout avec sa curiosité un peu fébrile. Cette prétention à être bien de son temps en dépit de ses tendresses pour le passé, à vivre de la vie de son époque, à se mêler aux luttes écrites, ce besoin de jeter son fer, si mince qu'il fût, dans la balance, cette ambition et ce besoin, M.Cuvillier- Fleury les a toujours eus.»

La révolution de 1848 le surprit et le déconcerta, et il apporta une sorte de véhémence, qu'il ne soupçonnait peut-être pas en lui, à combattre les idées démocratiques. Sous l'Empire (il ne pouvait oublier qu'il avait connu les Bonaparte dans l'exil), il se tourna plus volontiers vers les questions littéraires que vers les questions politiques. Il fut élu membre de l'Académie en 1866. En littérature il aimait peu les novateurs, et il ne laissait pas parfois que de se tromper dans quelques-uns de ses jugements. « M.Cuvillier-Fleury, a-t-on dit, n'a jamais eu de jeunesse littéraire; dès ses premières pages il s'est montré ce qu'il devait être. A l'état calme, il cherche la bonhomie et y arrive. A l'état orageux, l'amour du pouvoir le ressaisit. Alors, il a le ton de la leçon, la sévérité gourmée.» Plus justement, on l'a appelé «un homme de transition» entre des époques très diverses. En 1873, il ne put admettre la fusion monarchique qui réconciliait les princes d'Orléans avec le comte de Chambord, et il fit son adhésion à la république conservatrice. -- Ses articles du Journal des Débats ont été réunis en plusieurs volumes: Portraits politiques et littéraires, Etudes historiques et littéraires, Nouvelles Études, etc. On a aussi publié sa correspondance avec le duc d'Aumale. Octogénaire, il était devenu aveugle, mais il se faisait conduire aux séances de l'Académie, auxquelles il restait assidu.

On lira de lui, avec agrément, ce portrait de Jules Janin, son collaborateur des Débats, qui jadis s'était mêlé (comme il se mêlait à tout) à une querelle entre Cuvillier-Fleury et Gustave Planche.

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JULES JANIN

Les feuilletons de M.Jules Janin sont ce qu'ils sont, un des plus prodigieux exercices et une des plus rudes épreuves de la facilité littéraire dont le journalisme quotidien ait donné l'exemple depuis un demi-siècle, une de celles, au demeurant, où la facilité a le moins compromis la bonne qualité et les saines traditions de notre langue.

M.Jules Janin écrit toujours en bon français, même quand il n'a rien à dire. Quand le courant de la critique théâtrale lui apporte un bon sujet d'article, on connaît l'usage qu'il en sait faire. Quand le fleuve ne roule plus que de l'eau claire, M.Janin y laisse emporter sa barque sans y regarder.

Étrange et charmante contradiction de l'esprit humain! Ce libre et mobile écrivain, que sa fantaisie mène où elle veut, qui semble n'avoir ni souci de l'idée, quand l'idée ne vient pas, ni scrupule en fait de style, parce qu'il écrit d'instinct le meilleur français; ni respect des auteurs qu'il juge, parce que ces auteurs sont plus ou moins d'honnêtes vaudevillistes, faiseurs d'affaires; ni crainte de son lecteur, qu'une si vieille habitude a fait son ami: ce mobile esprit, un jour, il trouve un maître. Ce maître, ce n'est ni vous, ni moi, ni personne parmi les critiques, les philosophes, les historiens, les orateurs, les prédicateurs ou les poètes de notre âge ou des précédents. Non: un petit volume qui peut se lire en quelques heures, qui tient entre deux doigts, qui ne parle que d'amour, de bonheur, d'indépendance, et qui a dix-huit siècles de date. Voilà le maître qu'a choisi M.Janin, si même il a eu le choix. Horace ne s'est pas laissé choisir: il s'est imposé par l'immortelle puissance de son génie.

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ÉMILE DE LA BÉDOLLIÈRE

(1814-1883)

Émile de la Bédollière eut une longue carrière de journaliste, ce qui ne l'empêcha pas d'écrire un nombre considérable d'ouvrages de tout genre. Comme beaucoup d'autres, il avait embrassé, en sa jeunesse, les doctrines saint-simoniennes, dont l'action avait été vive sur nombre d'esprits ardents et curieux. Il collabora à presque tous les journaux de son temps, et il en fonda d'autres. Pendant quelque quarante ans, son nom fut un de ceux qui se retrouvèrent le plus fréquemment. Une collaboration quotidienne au Siècle l'avait particulièrement répandu.

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LA POLITIQUE DE L'INVALIDE

«Buonaparte!» s'écrie l'invalide de la vieille garde, Buonaparte! Dites donc Napoléon, s'il vous plaît, autrement nous serions forcés de nous rafraîchir d'un coup de sabre, et ça deviendrait désagréable. Tonnerre! C'était ça un homme! Tous vos généraux ne sont pas dignes de lui cirer ses bottes. Et dire que les Anglais!... mais, non allez, il n'est pas mort! Ceux qui soutiennent qu'il est mort ne le connaissent pas; il en est incapable. Dieu de Dieu! S'il revenait ... quel tremblement! ... »

Ces paroles émanent d'un individu porteur d'une face balafrée, d'une pipe culottée, d'un pantalon bleu et de guêtres blanches; on est en décembre. Ce soldat modèle, plié à toutes les exigences du service, à la discipline, aux fatigues, aux privations, est entré dans la garde à la formation, et en est sorti au licenciement. Son existence a commencé à Austerlitz et a fini au Mont-Saint-Jean. La charge, la fusillade, l'empereur galopant au milieu d'un nuage de poussière et de fumée, voilà toute sa vie; avant et après, il n'y a rien. Il se croit encore de la vieille garde; le ruban de sa croix est plié comme celui des soldats de la vieille garde, et il a soin de faire retaper ses chapeaux neufs dans le style vieille garde, par un de ses anciens camarades. En s'appuyant sur une pièce de canon aux armes d'Autriche, il s'imagine toujours être à Vienne. Le gouvernement de Napoléon est à ses yeux le seul grand, le seul légitime, le seul logique. Si vous causez avec lui du ministère:

«Ne me parlez pas des ministres, dit-il, c'est des clampins qui caponnent devant les puissances étrangères; l'empereur se comportait autrement avec elles; votre coq ne vaut pas notre aigle.

-- Ah! Ils sont rudement travaillés par l'opposition ...

-- Ne me parlez pas de l'opposition, c'est un tas de criailleurs qui ne savent ni ce qu'ils disent ni ce qu'ils veulent.

-- Les journaux ...

-- Ne me parlez pas des journaux; l'empereur savait bien leur couper le sifflet, à tous ces merles de journalistes.

-- La Chambre ...

-- Ne me parlez pas de la Chambre; les députés sont tous des bavards, l'empereur les jetait par la fenêtre, ils ne sont bons qu'à ça.

-- Et de quoi diable voulez-vous qu'on vous parle?

_ De l'empereur.»

Ce fanatisme pour l'empereur est partagé par presque tous les invalides. Les ornements de l'hôtel ne consacrent guère que des faits antérieurs à la Révolution. Louis XIV y est partout; sa statue équestre surmonte le portail principal, les quatre nations vaincues par ses généraux se tordent aux angles de la façade; les fresques des quatre réfectoires représentent les batailles gagnées par ses armées. Napoléon n'a pour lui qu'une épreuve en plâtre de la statue de la place Vendôme et une peinture d'Ingres placée dans la bibliothèque. Mais si la mémoire de l'empereur n'est point conservée en ces lieux par des monuments, elle est dans tous les coeurs, et cela vaut mieux.

Il est vrai que les Invalides doivent beaucoup à Napoléon, le plus grand fabricateur d'estropiés des temps modernes.

(1843.)

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LA RÉVOLUTION DE 1848

La Réforme, qu'avait fondée Ledru-Rollin, et le National, dont Armand Marrast était l'âme, avaient le plus ardemment combattu le gouvernement de Louis-Philippe; ce furent la Réforme et le National qui organisèrent, en fait, le gouvernement provisoire. Un des premiers actes de ce gouvernement fut d'abolir les condamnations de presse encourues sous le régime précédent et de supprimer l'impôt du timbre. Les journaux pullulèrent aussitôt, et, à côté des feuilles qui avaient une publication régulière, il y en eut d'autres, nécessairement, d'éphémères feuilles d'un jour ou d'une heure, paraissant sous la forme de «placards».

Il y eut une courte mais belle période de généreuses illusions, dans une explosion de foi patriotique Les «considérants» du décret du 25février, abolissant la peine de mort en matière politique, donnent, s'ils ne laissent pas que de paraître un peu emphatiques aujourd'hui, le reflet d'un état d'esprit fait d'enthousiasmes et d'espérances: «Le gouvernement provisoire, convaincu que la grandeur d'âme est la suprême politique, et que chaque révolution opérée par le peuple français doit au monde la consécration d'une vérité philosophique de plus, considérant qu'il n'y a pas de plus sublime principe que l'inviolabilité de la vie humaine; considérant que, dans les mémorables journées où nous sommes, pas un cri de vengeance n'est sorti de la bouche du peuple, etc.» Il semblait qu'une ère de justice, de désintéressement, de fraternité, commençât. Il y eut de la grandeur dans ce mouvement unanime d'aspirations de concorde et d'union. La monarchie qui venait de s'écrouler semblait lointaine dès le lendemain de sa chute. Les adhésions à la République venaient de tous les camps. «Qui peut songer à défendre aujourd'hui la monarchie? écrivait Louis Veuillot, dans une nouvelle évolution. Il n'y aura pas de meilleurs et de plus sincères républicains que les catholiques français.» -- «Confiance, confiance! écrivait, le 25février, dans la Presse, Émile de Girardin; organiser la victoire doit être le mot d'ordre de tous les citoyens, leur cri de ralliement. Le peuple prouvera à ses détracteurs qu'entre ses mains la liberté n'est pas un instrument de destruction, mais une semence féconde jetée dans un sillon péniblement labouré et plus d'une fois arrosé de sang.» C'était le ton général. La révolution de 1848 n'était pas née d'une haine de personnes; plus sociale que politique, elle provenait d'un large mouvement d'idées. On avait pu croire, quelque temps, l'humanité devenue meilleure. La réalité ne tarda pas à remplacer le rêve.

Ce sont, bientôt, tous les bouillonnements, toutes les effervescences, un extraordinaire remuement de conceptions aventureuses. La question de l'organisation du travail est la préoccupation de tous les réformateurs: nombre d'entre eux perdent le sens des possibilités. Ce que répètent tous les journaux qui se fondent, c'est: « Il ne suffit pas de changer les hommes, il faut aussi changer les choses.» Des visionnaires agitent des chimères; les exagérations des clubs, dans une sorte d'ivresse de la liberté nouvelle du droit de réunion, alarment beaucoup de ceux-là mêmes qui ont salué la proclamation de la République. Les théories communistes effrayent les esprits qui ne se rendent pas assez compte de la part d'utopie qu'elles contiennent. Chacun a son système pour abolir la misère. Les clubs ne suffisent pas, les murs se couvrent d'affiches. Les partis se reforment; le gouvernement provisoire, divisé d'ailleurs, quoique ses membres soient dévoués à la démocratie, est attaqué. La grande voix de Lamartine ne suffit plus à rappeler au calme et à la conciliation. L'Assemblée nationale, à peine élue, porte en elle des germes de dissolution. La réaction exploite, en fait un sujet d'inquiétudes, les audaces spéculatives des reconstructeurs de la société Louis Blanc, dont la proposition de la fondation d'un ministère du Travail a été repoussée, qui a été lui-même écarté du pouvoir exécutif, prédit la «révolution de la faim».

Voici, en effet, l'insurrection de juin, terrible et suivie d'une terrible répression, qui sera fatale au régime, et qui donne à ses adversaires l'occasion de se coaliser. On revient aux mesures de rigueur aux restrictions des droits proclamés. Le général Cavaignac, armé d'un pouvoir dictatorial dont il use en suivant des inspirations contradictoires, loyal, mais hésitant, laissera, malgré lui, se préparer l'accession à la présidence du prince Louis-Napoléon Bonaparte. Ce sera dès lors l'acheminement progressif vers le pouvoir personnel, malgré une opposition violente peu à peu réprimée et étouffée. «Louis Bonaparte, avait dit Proudhon dans le Peuple, conspire avec toutes les coteries monarchiques. Eh bien, la révolution a relevé le gant! Le cartel est accepté!» La manifestation du 13juin, organisée par Ledru-Rollin, pour protester contre la violation de la constitution et l'expédition de Rome, manifestation transformée en émeute, détermine la proclamation fameuse de Louis-Napoléon: «Les factieux osent encore lever l'étendard de la révolte. Il est temps que les bons se rassurent et que les méchants tremblent!» Les effets de cette déclaration, ce sont les suspensions de journaux, les arrestations, l'état de siège, la suspension du droit de réunion, d'association, les poursuites contre quarante représentants du peuple, dont Ledru-Rollin, Louis Blanc, Victor Considérant, Félix Pyat, Martin-Bernard, etc. Les divisions de l'opposition, de ce qui reste de la «Montagne» favorisent la politique du prince-président, tirant parti du malaise du pays. Il jouera de la mutilation, puis du rétablissement du suffrage universel; il ne manque aucune occasion de parler a du mensonge des idées démagogiques»; il déconsidère la représentation nationale, livrée d'ailleurs à toutes les fluctuations. «Je ne serais pas surpris s'écrie Jules Favre avec clairvoyance, dans la séance du 24mai 1850, qu'un jour vînt où cette assemblée serait un embarras pour certains desseins ambitieux qui se cachent mal et qu'on a devinés.» Les représentants républicains, cependant, ne croient pas à la possibilité d'un coup d'État- «Le 1erdécembre 1851, dit Victor Hugo dans l'Histoire d'un crime_, Charras haussa les épaules et déchargea ses pistolets.» Ils ne purent se montrer hommes d'action qu'une fois le coup d'État accompli.

Dans les quatre mois qui suivent la journée du 24février se manifestent, par la fondation d'innombrables journaux, qu'il serait superflu de dénombrer (1), toutes les idées, toutes les tendances, toutes les opinions.

[ (1) M.H. Avenel a évalué à huit cents les journaux politiques créés de1848 à1851.]

Que de figures s'évoquent! La République est saluée avec une sorte d'émotion sacrée par Raspail dans le premier numéro de l'Ami du peuple: «Salut, toi qui as béni mon berceau et qui béniras ma tombe; salut, culte de toute ma vie!» Et il prévoit, pour l'année suivante, une telle floraison des idées démocratiques, qu'il aura à saluer la République universelle. A la Vraie République, qui porte comme épigraphe sur sa «manchette» cette déclaration: «Sans la révolution sociale, il n'y a pas de vraie république,» se groupent Théophile Thoré, l'«incorruptible Thoré» comme on appelait ce très honnête homme, ayant partagé sa vie entre la politique et l'art, sans croire qu'ils s'opposassent; Pierre Leroux, George Sand, Barbès, qui, libéré par la révolution, retrouvera, un an plus tard, la prison de Doullens. A la Commune de Paris, c'est Sobrier une caractéristique physionomie d'époque, dont les inoffensifs «Montagnards», ceinturés de rouge, gardes d'honneur de la révolution, auront leur légende. Au Salut public, c'est Esquiros, qui a été l'auteur jadis condamné, de l'Évangile du peuple. Au Peuple constituant, c'est Lamennais (voir plus loin), et l'existence de son journal, brisée par le rétablissement du cautionnement, se terminera par un article fameux. Au Représentant du Peuple, c'est Proudhon (voir plus loin), «qui a jeté dans le monde, selon son expression, une négation qui a eu un retentissement immense, la négation du gouvernement et de la propriété, car tout progrès commence par une abolition, toute idée nouvelle repose sur l'insuffisance démontrée de l'ancienne». Eugène Pelletan, le futur membre du gouvernement de la Défense nationale, alors grand ami de Lamartine, reproche, dans la Presse, à Proudhon «de tirer des coups de fusil en l'air pour attirer l'attention». -- «Il m'a pris pour un gendelettres.» répond Proudhon, qui veut avant tout être un philosophe. Il se fait peu d'amis, car il tire, au hasard de ses polémiques, sur ceux-là mêmes qui sont ses alliés du moment, mais il est très lu, il est suivi dans tous les camps avec curiosité. Dans la République française, à côté d'Hippolyte Castille et de Molinari, Frédéric Bastiat, défendant ses idées économiques, bataille avec lui, et c'est un duel de plume dont les reprises sont ardentes. Le P.Lacordaire, qui a jadis été le collaborateur de Lamennais à l'Avenir, en 1830, fonde lÈre nouvelle, y atteste ses sentiments républicains, et, élu à l'Assemblée nationale, il siégera en effet à l'extrême gauche, pendant quelque temps. «Le peuple, dit-il, cherche un gouvernement sincère comme lui, qui ne fasse pas de son existence une contradiction perpétuelle à ses voeux.» George Sand se multiplie, dans son apostolat pour la République et pour le socialisme auquel l'a convertie Pierre Leroux. Elle a son journal, la Cause du peuple; elle rédige les Bulletins, organes du gouvernement provisoire, ou plutôt d'une partie du gouvernement provisoire, celle qui a placé Ledru-Rollin au ministère de l'intérieur. Cabet, dans le Populaire, poursuit le rêve d'une société communiste (chacun produit selon sa capacité et consomme selon ses besoins) dont l'expérience faite dans sa colonie de l'Icarie lui causera d'amères désillusions. Sous l'inspiration de Victor Hugo paraît, en août1848, l'Événement, avec cette devise: «Haine à l'anarchie, tendre et profond amour du peuple.» Les rédacteurs de l'Événement sont les deux fils du poète, Charles et François-Victor, Auguste Vacquerie, Paul Meurice, Erdant. (1)

[ (1) Voir le volume suivant, où se trouveront les notices relatives aux journalistes dont le rôle s'accentue après 1850.]

En 1851, 1'Événement est supprimé, ses rédacteurs sont à la Conciergerie. Vacquerie, qui va bientôt les rejoindre, reprend la publication du journal sous cet autre titre, l'Avènement du peuple. «L'Événement est mort, écrit Victor Hugo en titre de la nouvelle feuille, mort criblé d'amendes et de mois de prison, mais le drapeau n'est pas à terre. Vous remontez sur la brèche sans reprendre haleine intrépidement, pour barrer le passage à la réaction du passé contre le présent, à la conspiration de la monarchie contre la république, pour détendre tout ce que nous voulons, tout ce que nous aimons, le peuple, la France, l'humanité, la pensée chrétienne, la civilisation universelle.», La carrière de l'Avènement du peuple devait être courte. Lamartine a aussi son journal, le Bien public, mais quelques mois ont emporté sa popularité. Il est désillusionné et aigri; dans une autre publication, le Conseiller du peuple, il lui arrive d'être injuste pour des hommes dont naguère il a mieux respecté les convictions.

Les condamnations et les suppressions frappent de plus en plus les journaux démocratiques. La politique du président est soutenue par le Constitutionnel du docteur Véron, par Granier de Cassagnac, qui la défend aussi dans le Pouvoir; par Cucheval-Clarigny, par Burat; au Pays, par de Bonville; à l'Univers, par Louis Veuillot, dont les idées se sont encore modifiées. Les partis de droite ont pour organes l'Union (de Laurentie), la Gazette de France (Lourdoneix), l'Opinion publique (Alfred Nettement). L'Ordre (Chambolle), la Patrie (Forcade), gardent des attaches orléanistes.

Mais jusqu'au moment du coup d'État, que de feuilles éphémères, aux titres souvent étranges, ont paru, de la République de Marat au _Réactionnaire, de Ch. Besselièvre, en passant par la Raison des Travailleurs, d'E. Barrault, l'Impitoyable, de V.Letellier, les Bons Bougres, ` «journal poli, sociable et sanitaire», le Petit Homme rouge, la Langue de vipère, le Postillon extraordinaire, etc. Et c'est aussi, dans la période d'ébullition qui voit naître tant d'imprimés, la pluie formidable des brochures.

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PIERRE LEROUX

(1798-1871)

Pierre Leroux s'était fait ouvrier après avoir été admis a l'École polytechnique. C'était une âme bouillonnante. Des travaux de toutes sortes avaient sollicité son activité. En 1824, il avait pris part à la fondation du Globe, dont l'opposition au gouvernement de la Restauration avait une allure indépendante. Pierre Leroux embrassa avec ardeur les idées saint-simoniennes et leur donna le Globe comme organe. Le saint-simonisme, qui prit son développement après la mort du comte de Saint-Simon, auteur du Nouveau Christianisme, et qui était dirigé par Enfantin et Bazard, professait des réformes sociales profondes: l'histoire de l'humanité n'avait été que l'exploitation de l'homme par l'homme; il prêchait «l'exploitation de la nature par l'homme associé à l'homme» L'État serait le seul propriétaire du sol, le seul industriel, le seul commerçant, mais il aurait la charge d'assurer l'existence des travailleurs. Ce principe entr'ouvrait la suppression de l'hérédité. Le saint-simonisme était devenu une véritable religion. Les disciples, pour préparer l'émancipation générale, pour donner l'exemple de l'association universelle, vivaient en communauté. Quand ces idées sociales donneront carrière aux utopies d'Enfantin, un schisme naquit dans l'Église saint-simonienne. Pierre Leroux suivit Bazard, réagissant contre le ridicule dans lequel sombrait ce mouvement qui avait fait de nombreux adeptes parmi les esprits ouverts à des conceptions neuves. Il édifiait alors ses théories propres, que résume son livre: De l'Humanité, de son principe et de son avenir, où il exposait son système théorique et social. Sa théorie de l'égalité aboutissait à une manière de communisme mystique, seule clef d'un bonheur fondé sur des aspirations supérieures. Mais, à côté de ces spéculations philosophiques, il proposait des solutions plus immédiates. Il les développait dans la Revue indépendante, avec la collaboration de George Sand, qui, pendant une période de sa vie intellectuelle, lui voua une grande admiration. «Quand j'écrivais Lélia, disait-elle, en 1841, dans une lettre à Charles Duvernet, la tête perdue de douleurs et de doutes sur toutes choses, j'adorais la bonté, la simplicité, la science, la profondeur de Leroux, mais je n'étais pas convaincue. Je le regardais comme un homme dupe de sa vertu. J'en ai bien rappelé, car, si j'ai une goutte de vertu dans les veines, c'est à lui que je le dois, depuis cinq ans que je l'étudie, lui et ses oeuvres.» Et, parlant de la part qu'elle avait à la Revue indépendante: «Nous nous sentons si forts de conviction que, quand même personne ne nous écouterait, comme il ne s'agit ici ni d'orgueil ni de gloire, nous serions sûrs d'avoir fait notre devoir, obéi à une volonté intérieure qui nous enflamme, et laissé quelques vérités écrites qui mettront un jour quelques hommes sur la voie d'autres vérités.» Et encore, une autre fois: «Comme c'est la seule philosophie (celle de Leroux) qui porte au coeur comme l'Évangile, je m'y suis plongée et je m'y suis transformée; j'y ai trouvé le calme, la force de prier l'espérance et l'amour patient et persévérant de l'humanité.» A la Revue indépendante succéda la Revue sociale. Pierre Leroux, qui avait vivement combattu le gouvernement de Juillet, fut élu à l'Assemblée constituante de 1848, où il fut peu compris et peu écouté, dans un milieu où les questions de sociologie intéressaient moins que les questions purement politiques. Après le coup d'État de 1851, Pierre Leroux fut un des proscrits de Jersey. Il revint en France en 1860.

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AUX POLITIQUES

Peut-il exister une science politique sans un principe? Une politique sans principe, c'est un arbre sans racines, ce n'est pas un arbre vivant et réel, c'est une vaine apparence, une décoration de théâtre.

Évidemment la question fondamentale de la politique, c'est de savoir où gît la souveraineté, quel est le souverain, qui a le droit de faire la loi.

Où réside la souveraineté? Est-ce dans tous, dans quelques-uns, ou dans chacun?

Nous avons détruit les opinions des trois écoles qui disent: l'une, que la souveraineté est dans tous; l'autre, que la souveraineté est dans quelques-uns; la dernière, que la souveraineté est dans chacun.

Le vrai souverain, c'est (c'est comme nous l'avons dit) chacun par tous au moyen de la science et de l'amour.

Ma cause est gagnée contre toutes les doctrines. Le troisième système, le Socialisme ou le principe de la souveraineté du peuple entendu comme on l'entend aujourd'hui, ce n'est qu'une parodie de toutes les tyrannies qui ont pesé sur la terre: parodie de la royauté, parodie de la papauté. Sur quoi était fondée la monarchie, sinon sur ce que les rois, se disant les pasteurs du peuple ou, en d'autres temps, les pères des peuples, prétendaient avoir le droit de sacrifier l'individu au collectivisme résumé dans leur personne? Et sur quoi était fondée l'infaillibilité papale, sinon sur cette même supposition de la représentation de la sagesse de chacun et de la sagesse de tous par un seul? La souveraineté du peuple, entendue d'une façon grossière comme certains l'entendent aujourd'hui, ne serait qu'une tyrannie d'un autre genre, laquelle, au reste, n'est pas neuve dans le monde, et a nom démagogie.

Enfin, que le principe nu de la Souveraineté du peuple se dresse comme un fantôme, nous lui dirons: «Si tu prétends être par toi-même, et n'avoir pas d'autre cause et d'autre sanction que toi-même, nous te déclarons faux, absurde et chimérique.»

( La Revue indépendante, 1841.)

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P. -J. PROUDHON

(1809-1865)

Une formule sans cesse répétée, et d'ailleurs généralement peu comprise, en étant isolée d'un corps de doctrines: c'est ce qu'évoque tout d'abord ce nom de Proudhon. -- Des travaux de philologie et de linguistique occupèrent son activité, pendant sa laborieuse et difficile jeunesse, avant que, avec sa hardiesse de vues, il abordât l'étude des questions sociales. Ce fut d'abord le célèbre Mémoire intitulé: Qu'est-ce que la propriété? Puis se succédèrent les Principes d'organisation politique, les Contradictions économiques, la Justice: «Je détruirai et je construirai;» c'était l'épigraphe qu'il avait inscrite en tête d'un de ses livres, Il se piquait d'aller jusqu'au bout de son système philosophique, et il ne raillait rien tant que les opinions moyennes. Du philosophe, la révolution de 1848 allait faire à la fois un pamphlétaire et un représentant du peuple. Le journaliste resta un indépendant, plein de contradictions, et ses polémiques vigoureuses dans la forme, parfois déconcertantes dans le fond, par leurs brusques revirements, attestaient qu'il ne se rangeait sous aucune bannière, si radicales que fussent ses opinions, il se complaisait en; incessants paradoxes. Son socialisme s'accommodait mal d'une ligne politique. Victor Hugo a dessiné de Proudhon, à l'Assemblée nationale, ce croquis: «Il a les cheveux blonds, rares, en désordre, mal peignés, une mèche ramenée sur le front, qui est haut et intelligent. Son regard est à la fois humble, pénétrant et fixe. Il y a du dogue dans son nez presque camard, et du singe dans son collier de barbe. Sa bouche, dont la lèvre inférieure est épaisse, a l'expression habituelle de l'humeur, Il a l'accent franc-comtois; il précipite les syllabes du milieu des mots et traîne les syllabes finales; il met des accents circonflexes sur tous les a. Il parle mal et il écrit bien. A la tribune, son geste se compose de petits coups fébriles du plat de la main sur son manuscrit. Quelquefois il s'irrite et écume, mais c'est de la bave froide. Le principal caractère de sa contenance et de sa physionomie, c'est l'embarras mêlé à l'assurance.»

Les passages de l'article ci-dessous forment un exposé de la doctrine proudhonienne.

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LA PROPRIÉTE

Quand donc les hommes d'État apprendront-ils à régler leurs discours sur la raison populaire? Je ne viens point ici, avec une sotte et lâche impertinence, commenter la formule trop connue et trop peu comprise: la propriété c'est le vol! Cela se dit une fois; cela ne se répète pas. Laissons cette machine de guerre, bonne pour l'insurrection, mais qui ne peut plus servir aujourd'hui qu'à contrister les pauvres gens.

Je veux dire seulement une chose: c'est que, soit que l'on considère le présent, soit qu'on envisage l'avenir, la propriété n'est plus rien; c'est une ombre.

Comme toute création de la pensée éternelle, la propriété, née de l'idée, est retournée à l'idée. Elle a épuisé ce qu'elle contenait de réalité; elle est allée de vie à trépas; elle ne reviendra jamais. La propriété est désormais du domaine de la tradition; c'est de l'histoire ancienne: il faut avoir, comme les poètes, le don d'évoquer les fantômes, pour croire à la propriété. Quant aux métaphysiciens qui, à propos de propriété, divaguent sur la liberté, la personnalité, l'individualité, ils ne sont pas à la question: je les renvoie au Code civil et aux Institutes de Justinien.

Si peu que vous soyez au courant des choses de ce monde, et que vous regardiez les événements qui chaque jour s'accomplissent, n'est-il pas évident, pour vous, que nous ne vivons point, les uns ni les autres, de la propriété? Nous vivons d'un fait plus grand que la propriété, d'un principe supérieur à la propriété; nous vivons de la circulation. Comme la circulation du sang est la fonction mère et motrice du corps humain, ainsi la circulation des produits est la fonction mère et motrice du corps social. Quant à la propriété, elle est submergée, transformée, perdue dans cette circulation.

Qu'est-ce donc que la propriété, aujourd'hui? -- Qu'est-elle devenue?

Un titre, le plus souvent nominal, qui ne tire plus sa valeur, comme autrefois, du travail personnel du propriétaire, mais de la circulation générale; -- un privilège qui a perpétuellement besoin de l'escompte et qui, à lui seul, ainsi que les vieux titres de marquis et baron, ne donnerait pas. au porteur crédit d'un dîner.

En 1848, nous faisons, par dégoût, par impatience, et un peu aussi par amour de l'antique, une révolution. Nous renversons un gouvernement, nous expulsons une dynastie. Aussitôt la circulation s'arrête, et la moitié des propriétaires, les gros surtout, se trouvent sans ressources. Chacun, les bras liés, impuissant à se sauver tout seul, est menacé de périr de faim. Le vulgaire s'imagine qu'il y a des riches. Illusion! Il y a des gens plus ou moins pourvus de linge, d'habits, de vaisselle, de mobilier: de riches, il n'y en a plus, et pourquoi? parce que la propriété, absorbée par la circulation, la circulation s'arrêtant, n'existe plus.

Le propriétaire, aujourd'hui, est un homme qui a des bons du Trésor, des rentes sur l'État, de l'argent à la caisse d'épargne, chez le banquier ou le notaire, des obligations hypothécaires, des actions industrielles, des marchandises en magasin, des maisons qu'il loue, des terres qu'il afferme. Quand la circulation est régulière et pleine, la propriété, comme privilège, vaut au propriétaire; si la circulation est suspendue, le privilège perd son effet; le propriétaire est à l'instant aussi pauvre que le prolétaire.

Que veulent donc aujourd'hui les travailleurs? Deux mots sur cette question nous éclaireront sur l'avenir de la propriété.

Les travailleurs, quelles que soient leurs formules, demandent que la circulation ne soit plus abandonnée au hasard et livrée à l'agiotage, mais réglée par des obligations réciproques. Ils demandent que les lois de cette justice commutative, qui a pénétré la propriété an point de la faire disparaître, soient étudiées; qu'au-dessus du droit romain et féodal, au-dessus de la propriété, soit établi un droit d'échange; enfin, que la solidarité naturelle, que l'observation des faits économiques nous découvre, soit définie.

D'abord, ce n'est pas en faisant remise d'une portion de ses revenus que la bourgeoisie améliorera le sort de l'ouvrier. La bourgeoisie n'a rien à donner.

La production totale du pays ne rend pas 75 centimes par jour et par tête: dans cet état de choses, il faudrait, pour que l'amélioration fût sentie, que la bourgeoisie abandonnât tout ce qu'elle reçoit de plus que la classe des travailleurs, qu'elle fît le sacrifice entier de son revenu. Mais alors nous n'aurions fait que remplacer l'inégalité des fortunes par l'égalité de la misère; et, comme d'ailleurs une partie du revenu bourgeois constitue l'épargne nationale, et se convertit à mesure en capitaux, il résulterait de cette amélioration du sort des travailleurs la ruine des instruments de travail: ce qui implique contradiction.

Le seul mode d'amélioration possible consiste donc à augmenter la production.

Mais augmenter le travail, soit en durée, soit en intensité, c'est-à-dire que ceux qui aujourd'hui ne travaillent pas, les parasites, comme on les appelle, devront se mettre à l'oeuvre; que ceux qui travaillent médiocrement travailleront davantage; que ceux qui travaillent beaucoup, et dont il est impossible d'allonger la journée, travailleront mieux.

Travailler mieux, c'est combiner plus utilement les forces, éviter les pertes de temps et les doubles emplois; -- c'est réduire, par l'ensemble des opérations, les frais généraux de la société.

Je voudrais que l'Assemblée nationale fût composée exclusivement de bourgeois; que le socialisme n'y comptât pas une voix; que les représentants d'une révolution sociale fussent tous pris parmi les conservateurs de la Presse et des Débats, les catholiques de l'Univers, les légitimistes de la Gazette, les dynastiques du Constitutionnel et du Siècle, les républicains classiques du National et de la Réforme.

Et je leur dirais:

Vous avez promis de garantir le travail à l'ouvrier et d'améliorer sa condition.

Il s'agit de vous entendre pour augmenter la production, et par conséquent le bon marché; organiser le crédit et la circulation, diminuer l'impôt, abolir le parasitisme, le paupérisme, l'ignorance et le crime; découvrir de nouvelles sources à la richesse, rendre le débouché insatiable, mettre partout la justice et l'ordre. Quel que soit votre système, nous l'acceptons, s'il réussit; et nous bénissons à la fois la conservation qui organise, et l'organisation qui conserve,

Les conservateurs repoussent, et non sans raison, le communisme et l'utopie: à mon tour, je les défie de rien faire pour l'augmentation du travail et l'amélioration de la classe ouvrière sans abolir de fait et de droit la propriété.

( Le Représentant du peuple, 26avril 1848.)

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L'AFFIRMATION PAR LA NÉGATION

Il y a quelque douze ans, force est que je le rappelle, m'occupant de recherches sur les fondements de la société, non point en vue d'éventualités politiques alors impossibles à prévoir, mais pour la seule et plus grande gloire de la philosophie, j'ai, pour la première fois, jeté dans le monde une négation qui a obtenu un retentissement immense, la négation du gouvernement et de la propriété.

D'autres, avant moi, par originalité, humorisme, recherche du paradoxe, avaient nié ces deux principes: aucun n'avait fait de cette négation le sujet d'une critique sérieuse et de bonne foi. Un de nos plus aimables feuilletonistes, M.Pelletan, prenant un jour motu proprio ma défense, n'en a pas moins fait à ses lecteurs cette singulière confidence qu'en attaquant tantôt la propriété, tantôt le pouvoir, tantôt autre chose, je tirais des coups de fusil en l'air pour attirer sur moi l'attention des niais. M.Pelletan a été trop bon, vraiment, et je ne puis lui savoir aucun gré de son obligeance: il m'a pris pour un «gent de lettres».

Il est temps que le public sache que la négation en philosophie, en théologie, en histoire, est la condition première de l'affirmation.

Tout progrès commence par une abolition, toute réforme s'appuie sur la dénonciation d'un abus, toute idée nouvelle repose sur l'insuffisance démontrée de l'ancienne. C'est ainsi que le christianisme, en niant la pluralité des dieux, en se faisant athée au point de vue des païens, a affirmé l'unité de Dieu, et de cette unité a déduit ensuite toute sa théologie. C'est ainsi que Luther, en niant à son tour l'autorité de l'Église, affirmait comme conséquence l'autorité de la raison et posait la première pierre de la philosophie moderne. C'est ainsi que nos pères, les révolutionnaires de 1789, en niant le régime féodal, affirmèrent, sans la comprendre, la nécessité d'un régime différent, que notre époque a pour mission de faire apparaître. C'est ainsi que moi-même, après avoir de nouveau, sous le regard de mes lecteurs, démontré l'illégitimité et l'impuissance du gouvernement comme principe d'ordre, je ferai surgir de cette négation l'idée mère, positive, qui doit conduire la civilisation à sa nouvelle forme.

Pour mieux expliquer encore ma position dans cette critique, je ferai une autre comparaison: il en est des idées comme des machines. Nul ne connaît l'inventeur des premiers cribles, la houe, le râteau, la hache, le chariot, la charrue. On les trouve uniformément, dès la plus haute antiquité, chez toutes les nations du globe. Mais cette spontanéité ne se rencontre plus dans les instruments perfectionnés: la locomotive, le daguerréotype, l'art de diriger les aérostats, le télégraphe électrique. Le doigt de Dieu, si j'ose ainsi le dire, n'est plus là. On connaît le nom des inventeurs, le jour de la première expérience; il a fallu le secours de la science, joint à une longue pratique de l'industrie.

C'est ainsi que naissent et se développent les idées qui servent à la direction du genre humain. Les premières lui sont fournies par une intuition spontanée, immédiate, dont la priorité ne peut être revendiquée par personne. Mais vient le jour où ces données du sens commun ne suffisent plus à la vie collective: alors, le raisonnement, qui, seul, constate d'une manière authentique cette insuffisance, peut seul également y suppléer. Toutes les races ont produit et organisé en elles-mêmes, sans le secours d'initiateurs, les idées d'autorité, de propriété, de gouvernement, de justice, de culte. A présent que ces idées faiblissent, qu'une analyse méthodique en a constaté devant la société et devant la raison l'insuffisance, il s'agit de savoir comment, par la science, nous suppléerons à des idées qui, selon la science, demeurent frappées de réprobation et sont déclarées «invraies».

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GEORGE SAND

(1804-1877)

George Sand a fait à plusieurs reprises, oeuvre de journaliste. En 1841, elle avait pris une part importante à la Revue indépendante de Pierre Leroux. Mais ce fut en 1848 que, dans son enthousiasme républicain, qui devait peu à peu s'atténuer, elle collabora activement à plusieurs journaux: la Vraie République, en compagnie de Thoré, Pierre Leroux, Barbès; la Commune de Paris, feuille «montagnarde» dirigée par Sobrier; la Cause du Peuple. Elle rédigeait aussi quelques-uns des Bulletins de la République. Dans une lettre adressée le 24mars 1848 à son fils Maurice Sand, elle lui écrivait: «Me voilà déjà occupée comme un homme d'État. J'ai fait deux circulaires gouvernementales aujourd'hui, une pour le ministère de l'instruction publique, une pour le ministère de l'intérieur.» Et elle ajoutait, en souriant: «Ce qui m'amuse, c'est que tout cela s'adresse aux maires, et que tu vas recevoir par la voie officielle les instructions de ta mère.» Maurice Sand, en effet, venait d'être nommé maire de la commune de Nohant-Vic. Ce fut pour George Sand une période d'effervescence. Au reste, des sentiments toujours généreux. Le 28mai, la Vraie République ayant attaqué Ledru-Rollin, elle lui disait, dans une lettre écrite à ce sujet: «Je vous demande une chose, c'est que je dise dans ce même journal qui vous attaque, et où je garderai toujours le droit d'émettre mon avis sous ma responsabilité personnelle, ce que je sais, ce que je pense de votre caractère, de votre sentiment politique et de votre ligue révolutionnaire.» En 1849, c'est la désillusion et le découragement. «Moi qui étais si fière de la France en février! Hélas! Que sommes-nous devenus, et quelle expiation nous réserve la justice divine avant de nous relever!» En 1852, tout en acceptant les événements accomplis, elle écrivait au prince président, si près déjà d'être l'empereur Napoléon III, pour lui demander d'amnistier les proscrits et les condamnés. Elle revenait infatigablement à la charge, avec éloquence: «Prince, faites voir que vous avez le sens délicat de l'honneur français. n'exigez pas que vos ennemis deviennent indignes d'avoir été combattus par vous. Rendez-les à leurs familles sans exiger qu'ils se repentent. de quoi? d'avoir été républicains. Voilà tout leur crime. Faites qu'ils vous estiment et qu'ils vous aiment. C'est un gage bien plus certain pour vous que les serments arrachés par la peur.»

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AU PEUPLE

O peuple! quand je t'écrivais, il y a quelques jours: «Tu vas être aimé, parce que tu es digne de l'être,» je ne me trompais pas, et ma foi, sur ce point, est restée inébranlable.

Mais où j'ai failli, où j'ai rêvé comme un enfant, j'en conviens de tout mon coeur, c'est dans la courte durée du temps que j'attribuais, dans ma pensée, à cette prompte réconciliation, à cette solennelle effusion de fraternité, à cette confiance sans bornes qui devaient rapprocher dès aujourd'hui toutes les classes, et rendre les privilégiés d'hier jaloux de se perdre et de se confondre dans les rangs glorieux du peuple!

Pardonne-moi, peuple, de t'avoir trompé. Va, j'étais de bien bonne foi: pouvais-je croire, pouvais-je imaginer seulement, pouvais-je trouver dans mon propre esprit l'idée d'une rancune, d'une ruse, d'une trahison, d'une ingratitude possibles de la part d'un seul de mes semblables après de pareils jours! Non! j'aurais cru outrager l'humanité dans mon coeur, en doutant à ce point du retour sincère et complet de tes ennemis.

Eh bien, quelques jours se sont écoulés, et mon rêve n'est pas encore réalisé. J'ai vu la méfiance et l'affreux scepticisme, funeste héritage des moeurs monarchiques, s'insinuer dans le coeur des riches et y étouffer l'étincelle prête à se ranimer; j'ai vu l'ambition et la fraude prendre le masque de l'adhésion, la peur s'emparer d'une foule d'âmes égoïstes; les amers ressentiments se produire par de lâches insinuations; ceux-ci cacher et paralyser leurs richesses, ceux-là calomnier les intentions du peuple, faute de pouvoir condamner ses actes j'ai vu le mal enfin, moi qui n'avais vu que le bien parce que j'avais tenu mes regards attachés sur toi; j'ai vu des choses que je ne pouvais pas prévoir, parce que, aujourd'hui encore, je ne peux pas les comprendre.

Sortons de nous-mêmes, pourtant. Essayons de constater et d'expliquer ces choses déplorables. La charité nous commande cet effort si nous voulons être justes, car la justice sans charité n'est plus la justice, et personne ne comprend cela comme toi, peuple aux grands instincts, coutumier des grands actes de miséricorde!

Sachons donc pourquoi ils ne sont ni braves ni généreux, ces hommes qui nous méprisaient et nous faisaient la guerre, il y a quelques jours, et que nous n'avons ni châtiés, ni humiliés, ni menacés, depuis que nous sommes les plus forts. Mais, peut-être, ils ne comprennent pas.

Tu t'es levé dans ta force, et on a vu que ta vraie force c'était ta bonté; alors, chez quelques-uns, la peur s'est changée en une confiance exagérée. «Ce peuple n'est pas méchant, ont-ils dit. Il n'a d'effrayant que l'aspect. Par la douceur on peut le prendre, par de belles paroles on peut le séduire. Voyez comme il est patient, voyez comme il est simple: en vérité, nous avions tort de le craindre et de l'enchaîner.

Or donc, vive la République! Nous déclarons que nous avons toujours été républicains, et quand nous nous disions conservateurs, c'était pour mieux trahir et précipiter la monarchie. -- Resserrons nos dépenses, frappons de mort pour un instant nos capitaux, afin de frapper le travail. Et quand le bon peuple verra qu'il ne peut pas vivre si nous ne voulons pas qu'il vive, il viendra à nous et nous vendra son vote, c'est-à-dire sa liberté, sa conscience, son avenir. Une fois maîtres du terrain, nous lui ferons des lois libérales, ce qui signifie ayant une apparence de liberté, mais d'où la véritable liberté sera escamotée.

Voilà comment ces hommes-là raisonnent. Eh bien, ces hommes-là sont fous! Ils croient que le peuple est niais, parce qu'il est probe; ils le croient stupide, parce qu'il est généreux.

Peuple! méprise les flatteries des poltrons et déjoue les artifices des traîtres. N'estime pas ceux qui te ménagent sans crainte; n'estime que ceux qui vont vers toi la poitrine découverte, quand même tu es irrité, et qui te disent en face: Expliquons-nous. Jamais, dans l'avenir, tu ne recommenceras le passé.

La République est un baptême, et pour le recevoir dignement, il faut être en état de grâce.

L'état de grâce, c'est un état de l'âme où, à force de haïr le mal, on n'y croit pas.

Fie-toi donc à ceux qui se fient à toi! Ceux-là seuls sont en état de grâce. Fais demain ce que tu fais aujourd'hui, c'est-à-dire n'obéis qu'à la vérité; mais cède toujours devant la vérité. Souris de pitié devant ceux qui te flattent, que ce soit pour t'égarer à leur profit ou pour se préserver de ta colère. Laisse-les passer, et ne reçois de leçons que celles de ta conscience où l'idéal a pénétré. Ne te venge de ces frayeurs qui t'insultent que par le calme du dédain.

Tu n'auras plus jamais besoin de frapper, car personne n'osera plus jamais te porter le premier coup.

Que tes vivantes murailles s'interposent tranquillement pour forcer l'humanité au respect d'elle-même. Cette muraille est invincible; c'est la pensée d'un grand peuple! Elle sera aussi impénétrable au souffle de l'imposture qu'elle l'a été à la mitraille du canon.

( La Cause du Peuple, avril1848.)

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AMÉDÉE ACHARD

(1814-1875)

Sous le pseudonyme de Grimm, sous celui d'Alceste ou sous son nom, Amédée Achard donna une note personnelle dans la chronique. A son arrivée à Paris, il avait été introduit dans la presse par Anténor Joly, un des hommes à idées du temps de la monarchie citoyenne. C'est à l'Époque, après le Courrier français, que s'établit sa réputation de journaliste, tandis que, avec Belle-rose, il prenait un bon rang parmi les romanciers, menant de front, désormais, le journal et le roman. Gustave Claudin, dans ses Souvenirs, a raconté le duel, dont il fut témoin, d'Amédée Achard avec le critique musical Fiorentino: ce duel fut extrêmement sérieux, et Amédée Achard reçut une blessure qui mit ses jours en danger. Un article d'Achard dans le Corsaire avait déterminé la rencontre, en 1850. Bien qu'il se piquât d'opinions rétrogrades, il avait des amitiés dans tous les camps, et, pour la partie littéraire, il est vrai, il fut l'un des collaborateurs du républicain Événement fondé après la révolution de 1848. Quoique absorbé plus tard par ses romans, dont le nombre est considérable, il continua à donner des articles au Journal des Débats et au Moniteur universel notamment. Son dernier livre, la Toison d'or, est de l'année même de sa mort.

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LE CLUB DU VILLAGE

On ne saurait s'imaginer, à moins de l'avoir vu, quel homme c'est qu'un aubergiste dans les bourgs et les villages. C'est le premier de l'endroit, la tête, le chef de la localité, la clef de voûte du pays. S'il n'est pas maire, il passe avant le maire, il éclipse l'adjoint, marche de pair avec le brigadier de gendarmerie et rivalise d'importance avec le juge de paix du canton. Les petits enfants le connaissent, les jeunes filles le considèrent, voire le courtisent, s'il est célibataire; il est l'ami de tous les hommes, le camarade de tous les passants, la providence de tous les voyageurs. Il donne à dîner à tout le pays; il a affaire à tout le monde; c'est le pivot autour duquel tourne tout le canton; c'est bien plus à l'auberge qu'à l'hôtel de ville que se traitent les affaires de la commune. L'aubergiste n'est rien, mais il délibère et vote; mieux que personne il sait ce qui se passe au chef- lieu: M.le préfet a mangé de sa cuisine; les conducteurs de diligences, les gendarmes en mission, les rouliers de passage lui racontent ce qui se fait hors des frontières du village. On le consulte comme un oracle sibyllin: ce qu'il ne sait pas, il l'invente; ce qu'il dit, on le croit; ce qu'il propose, on l'exécute.

L'auberge est, avec l'église, le seul bâtiment qui donne de la physionomie au village. Que serait le bourg sans elle? Un corps sans âme, et voilà tout. Enlevez l'Écu de France ou les Trois Mages qui embellissent sa grande rue, sa seule rue quelquefois, et le bourg sera comme un village sans yeux, L'auberge est le lien gastronomique qui le relie au pays d'alentour et le fait participer à l'existence générale du département, de la province, de la France entière. Sur ce point de vue encore, l'auberge est une école mutuelle où l'enseignement se fait par l'action. Le peuple français, qui est certainement le plus bavard de tous les peuples, aime à se réunir pour parler; il a horreur des impressions solitaires. On se cherche, on se rencontre, on cause, et, sans le savoir, les opinions se fondent, les moeurs se modifient, et souvent les événements du lendemain sont le résultat des conversations de la veille. L'auberge est le club du village. C'est là que le vieux soldat conte aux enfants émerveillés les batailles épiques de l'Empire, auxquelles se mêlent aujourd'hui les récits du zouave ou du zéphir revenu d'Afrique; le gendarme, les mains croisées sur son sabre, rappelle le dernier crime qui épouvanta la contrée, et comment il arrêta le malfaiteur dans le bois voisin, un soir que le vent sifflait dans les arbres et que la pluie détrempait le chemin. On questionne le voyageur qui s'arrête pour dîner, et il dit volontiers où il va et d'où il vient. On est indiscret comme on est confiant. Tan. dis qu'on parle, on fume et on boit en attendant l'heure du dîner; à mesure que les voyageurs arrivent, on ajoute quelques couverts à la table, un gigot à la broche, on élargit le cercle qui s'arrondit autour de l'âtre lumineux, et il se forme là d'étranges relations entre les gens qui passent et les gens qui restent.

L'aubergiste garde le plus souvent une parfaite neutralité entre les opinions belligérantes. Son état lui commande l'éclectisme en tout et pour tout On peut discourir impunément chez lui, mais il a horreur des professions de foi presque autant que de l'eau. La politique est, pour lui, une affaire de clientèle. Il se rattache le plus qu'il peut à celle qui a la majorité, lorsque, par hasard, les circonstances le forcent à adopter une opinion. C'est malheureusement pour lui ce qui arrive bientôt lorsqu'une auberge rivale s'établit au même lieu. Quo qu'il advienne, il faut prendre un parti, mais un parti violent: c'est le hasard qui décide de la couleur. Selon qu'un jour les amis du gouvernement auront festoyé chez son concurrent maudit, il fulminera le soir une philippique ardente contre l'autorité, et, le lendemain, l'opposition campera fièrement dans son logis. L'auberge devient un drapeau. Mais c'est là une extrémité terrible à laquelle l'aubergiste ne se résout qu'à son corps défendant. Achille du tournebroche, il voudrait toujours demeurer sous sa tente.

(1848.)

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LÉON GOZLAN

(1803-1866)

Romancier avec le Notaire de Chantilly, Aristide Froissart, les Émotions de Polydore Marasquin; auteur dramatique avec la Main droite et la Main gauche, la Jeunesse dorée, la Pluie et le Beau Temps; historien des Châteaux de France, Léon Gozlan avait débuté par le journalisme et y revint souvent. Jeune Marseillais venu pour conquérir Paris, il avait débuté en 1828 au Figaro, qui faisait une spirituelle guerre de plume aux ministres de la Restauration. Il fut un des plus hardis des francs-archers de la petite troupe. Sous la monarchie de Juillet, le Figaro restait encore journal d'avant- garde. Léon Gozlan inaugura le compte rendu fantaisiste des séances de la Chambre, dessina, en traits mordants, des portraits de parlementaires. Ce narquois humoriste s'émut cependant des massacres de Pologne, et il écrivit, pendant les dramatiques événements qui se déroulèrent à Varsovie, une suite d'âpres et éloquents articles; mais il était plus porté, par son tempérament, à l'ironique observation des moeurs parisiennes. Esprit libre, jusqu'à changer opportunément d'opinion et à passer d'un camp à l'autre, Léon Gozlan resta cependant fidèle à certaines de ses préventions littéraires: ainsi n'eut- il aucun goût pour le romantisme. En politique, il changea son fusil d'épaule sans trop d'effort, quand les circonstances l'invitèrent à se modifier, et après avoir appartenu à la presse avancée aux débuts du gouvernement de Juillet, il poursuivit de plaisanteries les jeunes républicains, qu'il imagina de désigner sous le nom de «bousingots». Cette qualification fit fortune. Assez peu sensible d'ailleurs aux innovations, il fut de ceux qui se lamentèrent de l'établissement des chemins de fer. On juge si, en 1848, il devait frémir à la pensée des revendications politiques féminines: il écrivit à ce sujet dans le Journal de Paris un de ses articles les plus piquants. Sur la fin de sa vie, il était devenu assez chagrin et il estimait que des moeurs «horriblement pratiques» éloigneraient, dans l'avenir, de toute préoccupation d'art et de littérature. Au demeurant, -- en attendant cette indifférence complète aux Lettres, -- il avait assez justement indiqué ce qui; resterait de lui, quelques pages d'Aristide Froissart et de Polydore Marasquin, deux ou trois bagatelles de son théâtre. «Il n'y a, disait-il, en songeant à son oeuvre abondante, que ceux qui ont fait très peu qui restent.»

Léon Gozlan avait d'abord été très agressif à l'égard de Balzac, qu'il avait ainsi dépeint: «Un gros homme, haut en couleur; les cheveux noirs, façon crin de cheval. De petits yeux, mais très vifs. Yeux d'éléphant, yeux de sanglier, yeux de tout ce que vous voudrez. Trois mentons, et, sans mentir, l'air d'un fort marchand de porcs du marché de Sceaux.» Ce qui était plus grave, il l'avait accusé de plagiat. Léon Gozlan changea aussi d'opinion en ce qui concerne Balzac, et, devenu son ami, il le défendit en toutes les occasions qui se présentèrent. Ce fut, notamment, à l'occasion du drame de Balzac, représenté à l'Odéon le 19mars 1842, les Ressources de Quinola. De ce drame il parlait avant la représentation il répondait d'avance aux objections attendues que Balzac, par son génie d'analyse même, n'avait pas le don du théâtre. Et Gozlan s'élevait contre la superstition du «métier» et faisait à son tour le procès des «charpentiers dramatiques».

Voici un article raillant les prétentions politiques des femmes. Sans que les conquêtes alors rêvées se soient encore toutes réalisées, les idées se sont élargies. Cet article évoque les opinions de ceux qui réagissaient, en 1848, contre toutes les fureurs d'émancipation.

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UN PARAGRAPHE EN FAVEUR DES FEMMES

L'Assemblée nationale a eu raison de fermer aux femmes la porte des clubs, où elles auraient achevé de perdre les quelques restes de grâce qui les distinguent encore des hommes. Pendant quelque tempe il n'est pas mal qu'il y ait encore deux sexes; plus tard, on verra. En attendant, respectons l'usage, la tradition, la coutume!

Nous aussi, nous avons gémi autrefois sur les malheurs des femmes dans la société. Nous aussi, nous avons demandé dans plus d'un livre leur émancipation. Mais, à côté de nous, il s'est élevé tant d'écrits, en faveur de la licence des femmes, que nous nous sommes vite empressé de nous taire. Quand nous ne voulions que leur ôter leurs chaînes, d'autres brisaient leur ceinture. Et, ce qu'il y a de fâcheux, c'est que nous ne sommes pas sûrs qu'elles aient des chaînes, et qu'il est évident qu'elles portent une ceinture.

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Léon Gozlan en venait à envisager l'hypothèse des femmes-députées, et il ne se piquait nullement de féminisme:

** Voyez-vous d'ici les partis physiologiques qui se formeraient à côté des partis exclusivement politiques, le parti des vieilles femmes représentantes, en face du parti des jeunes femmes représentantes, le parti des veuves et le parti des femmes mariées; puis les nuances politiques se compliquant des nuances des cheveux: on aurait le parti blond, le parti brun, le parti châtain, le parti maigre constitutionnel, le parti gras républicain. On s'y perd. Dieu nous garde de cette invasion! La France y laisserait sa dernière vertu Figurez-vous encore les Bouches-du-Rhône, ce département si distingué, envoyant des bouquetières et des cuisinières à l'Assemblée, et le département du Finistère se faisant représenter par de nobles marquises et de fières duchesses. Mais ces dames s'arracheraient les cheveux, elles se battraient. Plus d'une fois le président serait obligé de rappeler les représentantes à se voiler.

La nature veut que la femme soit l'éternel contraste de l'homme, pour que l'homme soit charmé par la différence, attiré par la curiosité, tenu en haleine par le désir. Du jour où les femmes porteront un pantalon et un paletot, la population s'arrêtera.

L'Assemblée nationale a sagement compris qu'il y avait anomalie à permettre aux femmes de siéger aux clubs et à ne pas leur permettre de siéger à la Chambre. Si on leur conférait le droit de faire des insurrections, on ne suppose pas pourquoi on ne leur accorderait pas aussi le droit bien plus politique de les réprimer. Et une Chambre ayant des femmes pour représentants, une Chambre composée d'hommes et de femmes, ne nous rassurerait guère sur sa parfaite indépendance. On craint les influences; mais celles du regard, de la toilette, de la grâce, l'influence des deux mains se rencontrant dans l'urne; mais celle de la parole, qui est si entraînante chez certains députés quand ils ne sont pas à la tribune; mais la buvette, mais les pas-perdus, mais les couloirs sombres, mais les jardins de la présidence, avec leurs voluptueux acacias, où l'on se rencontrerait si souvent par hasard?...

Et quand elles seraient à la Chambre ou au club, qui garderait la maison?

Femmes chez lesquelles il reste encore le bon sens, cette qualité qui devient si rare parmi les Français, femmes d'esprit que de mauvaises lectures n'ont pas dégradées, femmes de coeur qui n'avez pas laissé éteindre le chaste feu de la famille, femmes de toutes les conditions qui souriez au sourire de l'époux bien-aimé et pleurez aux larmes de votre enfant malade, qui agrandissez toutes nos joies et diminuez toutes nos douleurs par votre seule présence au foyer domestique, allez remercier l'Assemblée nationale de l'honneur qu'elle vous a fait de vous exclure des clubs. Jamais affront ne fut plus digne, jamais insulte ne fut plus sainte. Ce soufflet vous fait grandes et reines, comme le soufflet que donnaient autrefois les papes aux souverains d'Allemagne, le jour de leur sacre, les faisait empereurs.

(Le Journal de Paris, 1848.)

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LOUIS BLANC

(1812-1882)

Après des débuts pénibles, Louis Blanc conquit la notoriété vers le milieu du règne de Louis-Philippe. Il fut l'un des plus ardents combattants de la presse d'opposition. Rédacteur en chef du Bon Sens, puis de la Revue du Progrès, il fit, dans son Histoire de dix ans, le procès de la monarchie de Juillet. En même temps, il développait ses idées sociales sur l'organisation du travail. Avant 1848, il avait commencé une Histoire de la Révolution; une anecdote assez piquante peut être évoquée à ce sujet. Certaines de ses assertions sur Marie-Antoinette avaient choqué un autre républicain, Eugène Pelletan, qui en contesta l'exactitude. Le débat fut porté devant la Société des gens de lettres; mais la querelle s'envenima. Une rencontre entre Louis Blanc et Eugène Pelletan était décidée, quand éclata la révolution de Février. Les deux adversaires, qui l'un et l'autre couraient à l'Hôtel de Ville, se rencontrèrent et, ayant mieux à faire «que de dégainer pour ou contre les charmes d'une femme dont les restes étaient depuis longtemps réduits en poussière», se réconcilièrent. «Dieu soit loué, s'écria, assure-t-on, M.Thiers, quand il apprit le dénouement de l'aventure, si Pelletan avait tué Blanc, j'aurais été le plus petit homme de France!» Louis Blanc était, en effet, de taille très exiguë. A la tribune, on lui apportait un tabouret. Le 24 février1848, le gouvernement provisoire s'était constitué sans lui: il entra, en compagnie de Flocon, dans la salle des délibérations, et, fort de sa popularité parmi la classe ouvrière, revendiqua sa place dans le Conseil. «J'ai été acclamé, dit-il, à l'Hôtel de Ville. L'acclamation du Palais municipal vaut bien celle du Palais législatif.» Il eut d'abord, avec Marrast, Flocon, Pagnerre, Albert, le titre de secrétaire du gouvernement. Il s'est défendu d'aucune préoccupation personnelle ou d'ambition dans cette énergique intrusion. «Nous n'étions pas, a-t-il dit, des députés; il s'agissait donc de savoir si la révolution serait considérée comme parlementaire ou comme populaire.» Président de la «commission des travailleurs» il préconisa l'application de ses théories, poursuivit la réalisation des réformes sociales, et, si les solutions qu'il proposait étaient alors aventureuses, il eut du moins lu volonté d'aborder les questions dont d'autres différaient l'étude. «Il faut que la lumière descende sur la situation,» répétait-il; et il ne prédit que trop exactement les journées de juin. Le rôle de Louis Blanc dans la révolution de 1848, tout important qu'il eût été, fut court. Après ces fatales journées de juin, qu'il avait pourtant qualifiées de criminelles, l'évolution de l'Assemblée vers la réaction le fit traiter en accusé. Il se défendit dignement et éloquemment. On raconte que, pendant qu'il se justifiait, un membre de la droite dit, en se frottant les mains: «Va, parle tant que tu voudras, tu n'en es pas moins f. chu!» Des poursuites étaient votées contre lui. Louis Blanc quitta la France et s'établit à Londres. Sa vie politique ne devait reprendre qu'en 1871, où il fut le premier élu de Paris. A ses obsèques, Charles Edmond lut un adieu de Victor Hugo qui se terminait ainsi: «Historien, il enseignait; orateur, il persuadait, philosophe, il éclairait. Son coeur était à la hauteur de sa pensée, il avait le double droit, et il a fait le double devoir: il a jugé le peuple, et il l'a aimé.»

En 1849, il défendait son oeuvre et ses idées dans un de ces placards qui étaient alors bien usités. On en citera la partie de considérations générales:

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LA SOLIDARITÉ DES INTERÊTS

... Il semble qu'une invisible main précipite la course des heures. Les événements se pressent, les choses emportent les pensées. Qu'il nous suffise d'avoir dénoncé l'impudence falote des prétendus hommes d'État qui, ayant à étudier les problèmes devenus inévitables, aiment mieux les masquer que les résoudre: insensés pour qui l'orage n'est même pas un avertissement salutaire, insensés qui s'oublient au milieu du péril environnant, semblables à ces oiseaux qu'on nous montre brisés par la tempête et endormis dans l'aquilon. Pourquoi, ont dit quelques-uns, toutes ces questions soulevées? Pourquoi? Parce que les évolutions de l'esprit humain présentent des phases qu'il est absolument nécessaire de traverser. Pourquoi? Parce que le monde intellectuel a ses lois comme le monde physique, et qu'il est aussi impossible d'arrêter le mouvement d'une idée dont l'heure a sonné qu'il le serait d'arrêter le mouvement du globe autour du soleil. Eh! mon Dieu! ces questions qu'on appelle formidables, elles n'ont pas été posées par tel ou tel, elles ont été posées par l'histoire elle-même. Ce ne sont pas les hommes qui pensent, ce sont les siècles.

Fournir un écho à la situation, donner une formule et assurer une tribune à ce que le peuple sentait s'agiter au fond de son coeur, ah! là n'était pas le péril, et nous en trouvons la preuve dans ce calme profond, mêlé d'enthousiasme, qui a marqué les mois immortels de mars et avril. Car enfin, nous qu'on accuse, nous contre qui on a recours à cette iniquité vulgaire, la proscription, nous n'avons pas eu besoin, pour maintenir l'ordre, de décréter l'état de siège, d'en prolonger indéfiniment le scandale, d´étouffer toutes les voix gênantes, de suspendre toutes les lois, de mettre en interdit toutes les libertés, de substituer entre les mains de la justice une épée à la place d'une balance, d'infliger à la capitale de la pensée l'affront d'un régime draconien, en un mot de faire Paris prisonnier. Pendant les mois de mars et d'avril, on le sait, la peine de mort a pu être abolie impunément; nul n'a été arrêté, nul n'a été menacé, on s'est plu à oublier de quelle manière on poursuivait autrefois les monarques en fuite, la magnanimité du peuple a triomphé dans le pouvoir issu de son sein. Comme elle était imposante, cette journée du 17mars (1) où le peuple se montra dans toute la majesté de son désintéressement et de sa force!

[ (1) Le 17mars, dans la matinée, une affiche avait invité les citoyens à se réunir sur la place de l'Hôtelde-Ville pour assurer de nouveau le gouvernement provisoire qu'ils étaient prêts à lui donner leur concours pour toutes les mesures d'ordre et de salut public. Les membres du gouvernement descendirent sur la place. Louis Blanc, hissé sur une table, harangua la foule. Les colonnes populaires défilèrent devant l'Hôtel de Ville. La manifestation, toute pacifique, et qu'on put qualifier de grandiose, se transforma en une fête de concorde patriotique qui est restée un des beaux souvenirs de cette période.]

Comme elle était touchante, cette fête de la Fraternité, où un seul cri monta vers le ciel, un seul, parce qu'il répondait aux battements de coeur de tout Paris! Pendant les mois qui ont suivi, au contraire.

L'Histoire fera le rapprochement, nous en appelons à l'Histoire.

Est-il vrai, oui ou non, que, depuis un demi-siècle, la société actuelle roule de crise en crise et de révolution en révolution? que l'oppression d'en haut y a pour correctif unique les révoltes d'en bas, qu'on est condamné à hésiter perpétuellement entre la crainte d'un 10 août et d'un 18 brumaire, que la vie politique y est tout entière renfermée en ce mot: ambition, et la vie industrielle dans ce mot: cupidité? que le plus grand nombre y souffre du présent, que les plus heureux y redoutent le lendemain et que la misère des uns fait la peur des autres? Est-il vrai, en outre, que la famille nous offre l'image d'une association admirable, qu'il faudrait, conséquemment, la prendre pour modèle et s'efforcer de donner à la société pour principe ce qui constitue le principe de la famille, savoir: la solidarité des intérêts?

... Que les hommes placés en France à la tête des affaires y songent bien: les gouvernements sont faits, non pour arrêter les sociétés, mais pour les conduire. Les gouvernements se sont appelés jusqu'ici la résistance: il est temps qu'ils s'appellent le mouvement, et nous répéterons à ce sujet la définition qu'au Luxembourg nous avions donnée du pouvoir dans une république: le pouvoir est une réunion de gens de bien, élus par leurs égaux, pour guider, en la réglant, la marche des hommes vers la liberté.

( Réponse à M.Thiers, 1849.)

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AUGUSTE BLANQUI

(1805-1881)

On retrouvera plus tard, en Blanqui, le journaliste de la Patrie en danger et de Ni Dieu ni maître. En 1848, le conspirateur que, pour ses perpétuelles condamnations Gustave Geffroy devait pittoresquement appeler l' «Enfermé», dans l'étude qu'il lui a consacrée, avait été délivré par la révolution de l'emprisonnement qu'il subissait à Tours, après de dures années passées au Mont Saint-Michel. Il expiait sa participation à l'insurrection du 12mai 1839. Il s'était jeté aussitôt dans l'action, groupant autour de lui les révolutionnaires ardents. C'est alors que se produisit contre lui une étrange accusation, fondée sur un prétendu document qui avait été découvert dans le cabinet de Guizot, et qui était censé attester une trahison du combattant de 1839, pendant son procès, une déclaration faite par lui au ministre de l'intérieur. A la vérité, la longue et rigoureuse captivité de Blanqui semblait démontrer plus que tout la fausseté de ce document. «Le Mont Saint-Michel, le Pénitencier de Tours, sont là pour répondre, écrivait Blanqui. Parmi mes compagnons, qui a bu aussi profondément que moi à la coupe d'angoisse? Pendant un an, l'agonie d'une femme aimée s'éteignant loin de moi dans le désespoir, et puis, quatre années entières, un tête-à-tête éternel, dans la solitude de la cellule, avec le fantôme de celle qui n'était plus, tel a été mon supplice, à moi seul, dans cet enfer du Dante. J'en ai les cheveux blanchis, le coeur et le corps brisés, et voici retentir à mon oreille le cri: Mort au traître! crucifions-le!» A défaut d'un journal, Blanqui avait à sa disposition le placard, dont, pendant la période de 1848, on fit un usage extraordinairement abondant. C'était le journal d'un jour, pour les besoins d'une cause, pour une riposte, pour des observations présentées sous une forme véhémente Il fallait, dans ce recueil, signaler ces feuilles sans lendemain, cette forme encore plus éphémère du journalisme. Blanqui se servit du placard pour sa défense, hautaine dans le fond, violente dans l'expression. On sait que cet incident créa une longue inimitié entre Blanqui et Barrès.

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MES CALOMNIATEURS

... La calomnie est toujours la bienvenue! La haine et la crédulité la savourent avec délices. Elle n'a pas besoin de se mettre en frais. Pourvu qu'elle tue qu'importe la vraisemblance! L'absurdité même ne lui fait point de tort. Elle a un secret avocat dans chaque coeur: l'envie. Ce n'est jamais à elle, c'est à ses victimes qu'on tient rigueur et qu'on demande des preuves. Toute une vie de dévouement, d'austérité, de souffrances, s'abîme, en une seconde, sur un geste de sa main.

Une trahison! Mais pourquoi? Pour sauver ma tête qui n'était pas menacée, chacun le sait bien? L'échafaud n'avait pu se dresser dans le paroxysme de la vengeance: pouvait- il se relever après huit mois d'apaisement et d'oubli? Il eût fallu, du moins, attendre sa présence, et, si l'excès de la terreur me précipitait avec tant de hâte dans la délation, comment, je le demande encore, n'a-t-on pas arraché une signature à cet anéantissement moral?

Ah! fils des hommes, qui avez toujours une pierre en main pour lapider, mépris sur vous!

Les plus bienveillants disent: «Ce sera quelque lettre, quelque note de Blanqui perfidement transformée en dénonciation!» Ils soupçonnent vaguement une noirceur, sans révoquer en doute la paternité de la pièce. Deux choses les fascinent: l'emploi de la première personne, si puissant à faire illusion, puis la brusque révélation de ce monde souterrain des sociétés secrètes.

Braves gens, détrompez-vous! Pas un mot du libelle n'émane de ma plume. Il sort tout entier du laboratoire impur des faussaires.

... Le factum n'est, aux neuf dixièmes qu'une série de divagations inutiles. Comme délation, il est une absurdité.

J'ai fini avec la calomnie, passons aux calomniateurs. Il est temps de les asseoir sur la sellette. Ce libelle leur coup de maître, n'a pas été leur coup d'essai, car leur haine est vieille de quinze ans.

L'heure est venue des explications publiques. Elle a sonné avec le tocsin de février. Il faut enfin vider au soleil ces querelles qui ont si longtemps bouillonné dans l'ombre.

Mon portrait n'a pas l'honneur de figurer dans la galerie qu'une main charitable vient d'extraire des musées de la police. Pour remplir cette lacune, je le donne ici tel que je l'ai connu, tracé vingt fois par mes ennemis avoués d'aujourd'hui, mes ennemis cachés d'autrefois.

«Esprit sombre, altier, farouche, atrabilaire, sarcastique; ambition immense, froide, inexorable, brisant les hommes sans pitié pour en paver sa route; coeur de marbre, tête de feu.»

Le profil n'est pas gracieux. Mais n'y a-t-il point d'ombre à ce tableau, et le cri de la haine est-il parole d'évangile? J'en appelle à tous ceux qui ont connu mon foyer domestique. Ils savent si toute mon existence n'était pas concentrée dans une affection vive, profonde, où mes forces se retrempaient sans cesse pour les luttes politiques.

La mort, en brisant cette affection a frappé le seul coup, je l'atteste, qui ait pu atteindre mon âme. Tout le reste, y compris la calomnie, glisse sur moi comme un tourbillon de poussière. Je secoue mon habit, et je passe.

Sycophantes, qui voudriez me poser en un monstre moral, ouvrez donc, vous aussi, la porte de votre foyer! Mettez à nu la vie de votre coeur! Sous vos dehors hypocrites, que trouverait-on? La brutalité des sens, la perversité de l'âme. Sépulcres blanchis, je lèverai la pierre qui cache aux yeux votre pourriture.

Ce que vous poursuivez en moi, c'est l'inflexibilité révolutionnaire et le dévouement opiniâtre aux idées. Vous voulez abattre le lutteur infatigable. Qu'avez-vous fait depuis quatorze ans? De la défection. J'étais sur la brèche en 1831 avec vous; j'y étais sans vous en 1839. En 1848, m'y voilà contre vous.

Pendant mon agonie du Mont Saint-Michel, ces ressentiments avaient sommeillé. Un mourant n'est plus redoutable, et sur les bruits de ma fin prochaine bien des plumes, peut-être, s'étaient taillées pour une magnifique oraison funèbre. Mais la mort a reculé, et février vient de changer ces plumes en poignards.

Le gant est donc jeté. C'est une lutte à mort qu'on engage. Républicains, vieux soldats de la vieille cause, demeurés fidèles au drapeau des principes, vous qui n'avez point vendu votre conscience aux nouveaux maîtres pour des honneurs, de l'argent ou des places, prenez garde! Que mon exemple vous avertisse! Aujourd'hui moi, demain vous. Malheur à ceux qui embarrassent! On vous frappera tous, à la tête, au coeur, par devant, par derrière, peu importe, on vous frappera, Quel est mon crime? D'avoir fait face à la contre-révolution, d'avoir démasqué ses plans depuis six semaines, de montrer au peuple le danger qui grandit autour de lui et qui l'engloutira.

.. Réacteurs de l'Hôtel de Ville, vous êtes des lâches! Je vous gêne, et vous voulez me tuer. Mais vous n'osez pas m'attaquer en face, et vous me lancez aux jambes trois ou quatre bassets de la meute de Louis-Philippe en quête d'un nouveau chenil. Il y a des royalistes parmi vous. Je leur pardonne. Ils vengent sans doute la monarchie sur un de ses ennemis les plus acharnés. Mais il y a aussi des républicains, et à ceux-là, je le demande, la main sur la conscience, est-ce bien ainsi qu'ils devaient traiter le vétéran qui a enterré la moitié de sa vie, sa famille, ses affections, dans les culs-de-basse-fosse de la royauté?

(Imprimerie d'Ad. Blondeau, rue du Petit-Carreau, 32.)

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AUGUSTE LIREUX

(1810-1870)

Auguste Lireux, qui devait finir dans la grande aisance, avait été un fantaisiste. Philibert Audebrand a tracé de lui ce portrait: «Un Normand, ayant l'arrogante cautèle des enfants de son pays. Il était de taille moyenne, sans nulle élégance; la figure rougeaude, les yeux couverts de lunettes vertes, le sourire sardonique. Il était vif, plus pétulant encore que vif. Il avait un esprit de rapin au gros sel, mais beaucoup de verve, beaucoup de gaieté. Le fond de son tempérament était de rire de tout, d'une façon bruyante. Raison pour laquelle il était autant redouté que recherché.» Il avait fait ses premières armes de journaliste à Rouen. Après avoir été l'un des rédacteurs de la Patrie, il fut nommé directeur de l'Odéon, où, malgré son activité, malgré le succès de la Lucrèce de Ponsard, il ne put se maintenir: «Ah çà, lui disait-on, qui vous a poussé à devenir directeur de l'Odéon? - Le désir de voir de près ce qu'il y a de plus comique dans les misères humaines,» répondait-il. L'exposition, au foyer du théâtre, d'un prétendu manuscrit de Molière, le Docteur amoureux, (ce pastiche était d'Ernest de Calonne), parut une mystification excessive, au Second Théâtre-Français Rédacteur en chef de la Gazette des théâtres, Lireux collabora au Charivari, au Journal, d'Alphonse Karr, à la Séance, journal fondé en 1848 par Louis Lurine pour rendre compte, avant les autres, des débats de l'Assemblée nationale. Puis il devint le critique dramatique du Constitutionnel, et, malgré ses attaches avec un journal soutenant le prince président, il fut arrêté au coup d'État de 1851 et, menacé d'être fusillé, dut son salut à l'intervention de Rachel. Pendant son incarcération, le feuilleton du Constitutionnel fut rédigé, sous le nom de Lireux, par Émile Augier. Après un court exil, Lireux, qui n'avait jamais guère connu la fortune jusque-là, s'avisa de la vouloir conquérir, et il y réussit, en s'occupant d'affaires financières. L'esprit qu'il avait en lui devenait gênant, dans son évolution vers les choses pratiques, et, selon ceux qui le connurent, il s'était complètement métamorphosé.

Dans son feuilleton du Constitutionnel, il s'était appliqué, cependant, à hausser le ton.

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LA MORALE AU THÉATRE

Nous en finirons, j'espère, avec ces pauvres et ces riches et cette immolation systématique d'une classe à l'autre. Montrez donc les hommes tels qu'ils sont, les vices et les vertus à tous les rangs, les bons coeurs sous la blouse ou sous l'habit, faits pour battre ensemble, et unis dans la même réprobation de l'injuste et de la méchanceté. Au profit de qui la déclamation, la dénonciation, l'excitation, je le demande? L'art les renie, et la vraie moralité les exècre. Claudie est venue à propos pour faire un peu rentrer en eux les prétendus philosophes du théâtre. L'impression puissante qui ressort de ce drame si simple leur donnera à réfléchir; MmeSand a fait appel aux sentiments naturels; elle n'a point sacrifié les riches aux pauvres; c'est sa sincérité même qui saisit tous les coeurs. Il est bon de revenir là-dessus; car Claudie, comprise par la plupart des critiques, et par le public comme par nous, est l'objet des attaques de quelques-uns. Ceux-là jugent la pièce avec les rancunes qu'ils ont contre l'auteur. Le grand éloge que nous avons fait de Claudie nous oblige d'en défendre la moralité.

Ce n'est point à une vingtaines de lignes déclamatoires, et qu'on a coupées, qu'il faut s'arrêter, mais à l'idée. MmeSand, a-t-on dit perfidement, entreprend la réhabilitation des filles perdues. Je encrois, au contraire, que le tableau qu'elle montre est la plus poignante leçon qu'on puisse donner aux filles contre leur faiblesse.

Claudie a succombé, et quelle peine ne porte-t-elle pas de sa faute! Honnie, obligée de quitter son village, entraînant dans sa misère son malheureux grand-père, elle n'a plus ni joie ni espoir. Aimée, il faut qu'elle cache son propre amour au fond de son coeur; sa faute est entre elle et tout homme qui l'aimera. Quand son amant, qu'elle aime en secret, la demande, elle le refuse, la rougeur au front; et encore lorsque, cédant à l'ordre de son aïeul, son juge sur terre, qui lui dit qu'elle a assez expié, elle tend la main, on voit que son bonheur est mêlé de honte; que, sur ce front pâle, la mélancolie est pour jamais empreinte, et que, pardonnée, Claudie garde encore son repentir. Est-ce là un encouragement à faillir? Est-ce là prétendre que la fille coupable s'élève par l'expiation au-dessus de celle qui n'a pas commis de faute? Non, certes. Mais la conclusion enseigne au contraire que, si la faute commise se rachète devant Dieu, peut-être devant les hommes, la coupable ne s'en lave jamais à ses yeux; si bien que le dénouement du drame, par l'absolution du vieillard et l'attitude de Claudie, s'accorde à la fois avec la morale de l'évangile et le préjugé social. Donc Claudie, ainsi que le drame antique, auquel elle remonte et dont elle procède par l'élévation de la pensée et par l'héroïque simplicité de l'exécution, n'est pas seulement une oeuvre de poésie supérieure, mais encore un enseignement d'où l'on doit sortir meilleur. Et à cela MmeSand joint d'avoir montré ses personnages bons ou méchants, entraînés ou passionnés, parce qu'ils sont hommes, et sans se régler dans la distribution des vertus et des vices sur ce que les uns étaient riches ou pauvres; elle a été sincère enfin.

On n'est grand poète qu'à cette condition-là.

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LAMENNAIS

(1789-1854)

«On m'accuse d'avoir changé, disait Lamennais, peu de temps avant sa mort; je me suis continué, voilà tout.» Ce mot profond explique les évolutions successives aboutissant à sa rupture avec l'Église romaine et à un apostolat démocratique du prêtre qui avait été l'ardent défenseur de l'absolutisme pontifical et monarchique, de l'auteur de l'Indifférence en matière de religion. «La sincérité avec lui-même comme avec les autres, a écrit Eugène Spuller, telle a été la grande, l'unique loi à laquelle Lamennais ait jamais obéi: par là, il a mérité d'être rangé parmi les plus nobles et les plus sévères consciences qui aient paru». -- C'est dans des circonstances bien diverses que Lamennais se servit de l'arme de la presse. Aux débuts de la Restauration, il apporte au parti ultra-royaliste ses ardeurs de polémiste dans sa collaboration au Conservateur et au Drapeau blanc. Puis, ne cessant de considérer la religion comme le fondement des sociétés, il entrevoit une Eglise idéale, réconciliée avec la liberté, animée d'un esprit nouveau, renonçant, pour diriger vraiment la vie des peuples modernes, «à tout l'appareil dogmatique et disciplinaire,» revenant au christianisme primitif. C'est alors, en octobre1830, la fondation du journal l'Avenir, où, pendant un an, Lamennais expose sa doctrine d'un néo-christianisme: «Nous pensions, a-t-il écrit, que les peuples, ayant aujourd'hui le sentiment d'un droit social dont ils attendent le soulagement de leurs souffrances intolérables par la substitution d'une liberté légitime à la servitude que leur impose le pouvoir oppressif des souverainetés absolues, devaient trouver dans le christianisme un appui et une règle pour atteindre le but sans désordre, puisque la loi évangélique qui, en rappelant aux hommes leur égalité native et le lien de fraternité qui doit les unir, a tant contribué à l'abolition de l'esclavage ancien, n'est pas moins favorable à l'abolition de l'esclavage moderne ou de l'esclavage politique.» -- Lamennais a donc vu dans l'Église «l'émancipatrice prédestinée des nations»; mais l'Église, à laquelle il veut donner la conduite du genre humain, le blâme et le condamne. Par deux fois il se soumet. Il publie les Paroles d'un croyant, qui ont un retentissement immense et dont on dit expressivement que c'est «le bonnet rouge planté sur la croix». Il sonde selon son expression, les bases de l'autorité qui avait été sa règle jusque-là. Obligé de lutter individuellement contre la doctrine infaillible, il cesse de nier l'autorité de la raison individuelle. Il rompt avec l'Église romaine, tout en demeurant une âme profondément religieuse. Dans le journal le Monde, il se voue à l'éducation supérieure de la démocratie. Une brochure publiée en 1840, le Pays et e Gouvernement, le fait condamner à un an de prison. Au lendemain même de la révolution de 1848, qui le remplit d'espoir, et d'un espoir qui va jusqu'à l'utopie, il fonde le Peuple constituant, où, a dit Daniel Stern, «s'il pensait souvent comme Danton, il parlait toujours comme Bossuet». Le département de la Seine l'a élu représentant du peuple, penseur un peu perdu au milieu d'une assemblée purement politique. Sa pitié, après l'insurrection de juin, le fait se ranger du côté des vaincus. Avec l'Empire et le silence qu'il impose, son rôle actif est fini. On sait à quelles manifestations donnèrent lieu, le 1ermars 1851, les obsèques de Lamennais qui avait voulu, selon les expressions de son testament, être enterré au milieu des pauvres et comme le sont les pauvres: «On ne mettra rien sur ma fosse, pas même une simple pierre.» Ainsi disparut, à l'heure d'une éclipse de la liberté, celui qui «avait changé, non pas de Dieu, mais de la manière de le servir» Faut-il rappeler sur Lamennais, le jugement de Lamartine: «Il tomba de cheval, non pas sur la route de Damas, mais sur la route de Rome: il devint le saint Paul d'une autre religion. Il y eut un grand courage dans cette transfiguration. Renier la première moitié de sa vie pour l'homme qui n'a qu'une vie à vivre, c'est un martyre dont peu d'esprits sont capables.» Si sommairement que ce soit, on a essayé d'indiquer dans ces notes comment le mot de reniement n'est pas exact.

Après l'insurrection de juin, le rétablissement du cautionnement pour les journaux avait été voté par l'Assemblée nationale. Le Peuple constituant, avec ses médiocres ressources, était ainsi condamné à disparaître. C'est dans le dernier numéro de ce journal que Lamennais écrivit cet éloquent article, dont la dernière phrase est restée célèbre.

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SILENCE AUX PAUVRES

Le Peuple constituant a commencé avec la République; il finit avec la République, car ce que nous voyons, ce n'est certes pas la République, ce n'est même rien qui ait un nom. Paris en état de siège, livré au pouvoir militaire, livré lui-même à une faction qui en fait son instrument; les cachots et les forts de Louis-Philippe encombrés de quatorze mille prisonniers, à la suite d'une affreuse boucherie organisée par les conspirateurs dynastiques devenus, le lendemain, tout-puissants; des transportation sans jugement, des proscriptions telles que 93 n'en fournit pas d'exemples; des lois attentatoires au droit de réunion, détruit de fait; l'esclavage et la ruine de la presse, par l'application monstrueuse de la législation monarchique remise en vigueur, la garde nationale désarmée en partie; le peuple décimé et refoulé dans sa misère, plus profonde qu'elle ne le fut jamais, -- non, encore une fois, non, certes, ce n'est pas la République, mais, autour de sa tombe sanglante, les saturnales de la réaction.

Les hommes qui se sont faits ses ministres, ses serviteurs dévoués, ne tarderont pas à recueillir la récompense qu'elle leur destine, et qu'ils n'ont que trop méritée. Chassés avec mépris, courbés sous la honte, maudits dans l'avenir, ils s'en vont rejoindre les traîtres de tous les siècles dans le charnier où pourrissent les âmes cadavéreuses, les consciences mortes.

Quant à nous, soldats de la presse, dévoués à la défense des libertés de la patrie, on nous traite comme le peuple: on nous désarme. Depuis quelque temps, notre feuille, enlevée des mains des porteurs, était déchirée, brûlée sur la voie publique. Un de nos vendeurs a même été emprisonné à Rouen, et le journal saisi sans autre formalité.

L'intention était claire: on voulait nous réduire au silence.

On y a réussi par le cautionnement. Il faut aujourd'hui de l'or, beaucoup d'or pour jouir du droit de parler. Nous ne sommes pas assez riches. Silence aux pauvres!

( Le Peuple constituant, 11juillet 1848.)

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Ce dernier numéro du Peuple constituant eut une diffusion considérable. Mais c'était sa fin malgré tout. Lamennais, journaliste, retrouva pendant quelque temps une autre tribune à la Réforme.

La personnalité de Lamennais est si caractéristique que son portrait trouvera ici sa place. C'est George Sand qui l'a dessiné: « M.Lamennais, a-t-elle dit, petit, maigre, souffreteux, n'avait qu'un faible souffle de vie dans sa poitrine. Mais quel rayon dans sa tête! Son nez était trop proéminent pour sa petite taille et pour sa figure étroite. Sans ce nez disproportionné, le visage eût été beau. L'oeil clair lançait des flammes. Le front droit et sillonné de grands plis verticaux, indices d'ardeur dans le volonté, la bouche souriante et le masque mobile sous une apparence de contraction austère, c'était une tête fortement caractérisée pour la vie de renoncement, de contemplation et de prédication.»

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LES JOURNAUX DE FEMMES

Dans le bouillonnement d'idées de la révolution de 1848, il faut faire place aux manifestations féminines, les unes appuyées sur des aspirations justifiées par la suite des événements et les modifications aux moeurs, les autres excessives et effrénées.

Le mouvement féministe avait été une des suites du saint-simonisme. Dès 1832 s'était fondé le Journal de la Femme libre, rédigé par Jeanne-Désirée et Suzanne Voilquier Les revendications qui s'étaient produites sous le règne de Louis-Philippe eurent, après février 1848, une sorte d'explosion. Il y eut les excentricités des «Vésuviennes», présentant un projet de constitution où l'égalité absolue des sexes au point de vue des droits et des devoirs était proclamée et qui contenait, notamment, cet article: «Le mariage étant une association, chacun des deux époux doit partager tous les travaux; tout mari qui refusera de prendre sa part des soins domestiques sera condamné par un tribunal ad hoc.» Il y eut les réformatrices qui proposaient la masculinisation du costume: «Portons désormais des chapeaux républicains, ronds, en paille pour l'été, calotte basse et ronde, larges de bord de cinq ou six pouces. Nous les poserons sur le haut de la tête comme les hommes. -- Mais nos cheveux? -- Vos cheveux? Vous les couperez. Pourquoi n'accepterions-nous pas les vestes à la polonaise ornées de brandebourgs, etc.» ( Voix des Femmes, 22avril 1848.) -- On vit se manifester alors, dans les journaux féminins ou dans les clubs féminins, -- dont la piquante histoire a été retracée par M. Marc de Villiers, -- les conceptions les plus singulières, dont quelques- unes étaient entourées d'un certain mysticisme d'époque. «C'est nous qui faisons l'homme, s'écriait une des plus ardentes combattantes de la cause: comment n'aurions- nous pas voix délibérative dans ses conseils?» Les éléments plus modérés tentaient de refréner des ardeurs compromettantes pour le succès des idées émancipatrices, mais ils étaient facilement dépassés par les prétentions turbulentes de celles qu'on appelait les «amazones». Les publications féministes, la Tribune des femmes, la Politique des Femmes, l'Opinion des Femmes etc., furent nombreuses, mais celle qui se trouva être à la tête du mouvement fut la Voix des Femmes, dirigée par MmeEugénie Niboyet, fondatrice aussi du «Club des femmes», dont les protagonistes étaient Jeanne Marie, Noémi Constant, Eugénie Foa, Jeanne Deroin, secrétaire générale, Pauline Roland (qui devait être déportée plus tard et inspirer à Victor Hugo un des poèmes des Châtiments) Hermance Lesguillon, Désirée Gay, Adèle Esquiros, etc. Il y avait d'ailleurs bien des nuances parmi les rédactrices et les oratrices. Les épigrammes et les plaisanteries (dont quelques-unes par suite de l'accès des femmes à bien des professions qu'elles peuvent choisir aujourd'hui, semblent fort démodées) ne décourageaient pas un apostolat souvent turbulent. Léon Gozlan raillait les revendications politiques des femmes; il traçait un narquois tableau d'un Parlement où il y aurait des femmes- députées. (Voir ci-avant, la notice consacrée à L.Gozlan). Charles Hugo, de son côté, protestait contre les clubs féminins: «Au lieu de le consoler, les femmes crient contre le genre humain: elles feront de leur voix, qui avait été jusque-là douce comme un chant, tendre comme un conseil ou inspirée comme une prière, une sorte de cri sans nom.»

Dès le 22mars, des déléguées du Comité des Droits de la Femme avaient demandé au gouvernement provisoire le droit de voter. Armand Marrast éluda la réponse. En avril1849, Jeanne Deroin posa sa candidature à l'Assemblée nationale. «La vie est triple, disait-elle dans sa profession de foi: la vie individuelle, la vie de famille et la vie sociale. Refuser à la femme le droit de vivre de la vie sociale, c est un crime de lèse- humanité.» Si, dans la Démocratie pacifique, Victor Considérant avait été sympathique à ces revendications féministes, Proudhon s'était assez rudement élevé contre elles «Nous ne comprenons pas plus, disait-il, une femme législateur qu'un homme nourrice.» Le jour des élections, on refusa de compter les bulletins au nom de Jeanne Deroin. Le droit de pétition politique, également refusé aux femmes, avait été soutenu à l'Assemblée par Schoelcher, Crémieux, Laurent de l'Ardèche.

La Voix des Femmes avait d'abord soulevé la candidature de George Sand. Voici l'article par lequel MmeEugénie Niboyet (1) lançait cette candidature. On en lira ensuite la réponse.

[ (1) Eugénie Niboyet, née en 1804, est morte en 1883.]

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Nous n'avons pas en vain élevé la voix. Les femmes sont quelque chose dans un pays où les hommes étaient tout.

Voici déjà les ouvrières appelées à se faire représenter par des déléguées auprès de la Commission du Luxembourg. C'est un pas de fait en avant; les autres se feront successivement. Merci, messieurs, continuez, et, par votre justice envers toutes, vous aurez bien mérité de Dieu. Nous ne nous en tenons pas là, les ouvrières de l'aiguille ont leurs apôtres; ouvrières de la pensée, faisons un choix à notre tour.

Le représentant qui unit nos sympathies, c'est le type un et une: être mâle par la virilité, femme par l'intention divine, la poésie.

Nous voulons hommer Sand.

La première femme appelée à l'Assemblée constituante devrait être acceptée par les hommes. Sand ne leur est pas semblable, mais son génie les étonne, et peut-être, magnifiques rêveurs, lui font-ils l'honneur d'appeler mâle son génie.

Elle s'est faite homme par l'esprit, elle est restée femme par le côté maternel. Sand est puissante et n'effraye personne: c'est elle qu'il faut appeler par le voeu de toutes au vote de tous.

Nous en avons la conviction, du jour où nos intérêts seront entre ses mains, elle vivra en nous et comme nous.

Place aux principes, ils sont impérissables.

Place au talent, il est saint; place au génie, il est immortel.

(6 avril 1848)

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RÉPONSE DE GEORGE SAND

Un journal rédigé par des dames a proclamé ma candidature à l'Assemblée constituante. Si cette plaisanterie ne blessait que mon amour-propre, en m'attribuant une prétention ridicule, je la laisserais passer.

Mais on pourrait croire que j'adhère aux principes dont ce journal se fait l'organe.

1.- J'espère bien qu'aucun lecteur ne voudra perdre son vote en prenant fantaisie d'écrire mon nom sur son bulletin.

2.- Je n'ai pas l'honneur de connaître une seule des dames qui forment des clubs et rédigent des journaux.

3.- Les articles qui pourraient être signés de mon nom ou de mes initiales dans ces journaux ne sont pas de moi.

Je demande pardon à ces dames, qui, certes, m'ont traitée avec beaucoup de bienveillance, de prendre des précautions contre leur zèle.

GEORGE SAND.

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DE LEUVEN ET BRUNSWICK ET LE JOURNAL-VAUDEVILLE

On ne saurait oublier dans cette anthologie de la presse, en manière d'épilogue de sa première partie, cette innovation théâtrale, née le 16janvier 1849, sur la scène du théâtre du Vaudeville précisément, le Journal vaudeville. C'était une forme assez piquante de polémique. Ce journal représenté avait pour titre la Foire aux idées, et pour auteurs de Leuven et Brunswick, qualifiés sur l'affiche de «rédacteurs-gérants». Ils étaient, l'un et l'autre, très hostiles au principe même de la République, qui, d'ailleurs n'était déjà plus république que de nom. C'était, en fait, une revue, mais d'une plus immédiate actualité et d'un ton plus agressif. Selon un mot très juste du temps, l'ordre avait aussi ses frénétiques. Dans leur animosité contre tout ce que rappelait la révolution de l'année précédente, de Leuven et Brunswick étaient de ceux-là. Pendant les entr'actes descendait un rideau qui imitait la disposition d'un journal, avec toutes ses rubriques, plaisamment parodiées.

Ainsi, dans le premier de ces rideaux on pouvait lire:

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NOUVELLES DE L'ÉTRANGER. -- Berlin: on se cogne. Francfort: On se bûche. Munich: on se pioche. Prague: on se frotte. Stettin: on s'éreinte. Schleswig: on s'échine. Brême: on s'aplatit. L'horizon s'éclaircit; tout tend à la prochaine unité de l'Allemagne.

PARIS. -- Actes officiels: M.le ministre de l'Intérieur ne recevra pas jeudi prochain. M.le ministre des Finances recevra autant qu'on voudra.

ANNONCES DIVERSES. -- Un sous-préfet, ayant des instants de loisir, désirerait faire quelques ressemelages. -- Un ancien conseiller d'État vient d'ouvrir un cours de bâton, de boxe et de savate; il donne des leçons particulières à Messieurs les Représentants qui ont des amendements à proposer.

FEUILLETON. -- Le Cervelas à l'ail. Le prince Visapour entra tout à coup dans le pavillon des roses. La folle Jamica frappa les airs d'un long cri, s'élança de son bain parfumé, et l'on vit. ( la suite au prochain numéro)

** Dans un autre rideau, c'était la satire des professions de foi des candidats à la députation:

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NOMMONS CHAPONEL! Je veux que chaque citoyen ait le droit de fabriquer, pendant quinze ans, les billets de banque nécessaires à ses besoins. -- CHALAMARD! Aux électeurs: son épouse est nourrice; elle a la recette du Lait républicain, grâce auquel tous les enfants chanteront la Marseillaise. -- VIVE TRIFOUILLARD! Il est totalement inconnu, sans famille, sans amis. Il ne craint pas de se montrer à nu.

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Le succès de la Foire aux idées, devant un public qui partageait les sentiments des auteurs, fut assez vif pour que la tentative se poursuivît pendant la saison théâtrale. Dès le deuxième «numéro», parlé et chanté, la Foire aux idées se qualifiait de «journal acoustique, aristocratique et non pacifique»

L'Idée, qui servait de «commère» était censée avoir inventé un merveilleux appareil: un meuble fantastique surmonté d'oreilles énormes, qui surprenait toutes les nouvelles. «Dès que ces oreilles auront recueilli assez de matériaux, je veux et or donne que les Faits viennent ici d'eux-mêmes se faire stéréotyper.» -- Peu de noms ont survécu parmi les interprètes de la Foire aux idées, et ce sont des comédiens aussi assez oubliés que Viette, Tétard, Lecourt, Ambroise, etc. On se rappelle un peu plus Caroline Bader, qui jouait, dans le premier «numéro», le rôle de la Fraternité.

Après une scène où la France se plaint de ses médecins, -- les membres de l'Assemblée nationale, -- voici celle où les candidats qui aspirent à remplacer ceux-ci se manifestent:

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SCÈNEVIII. -- PARIS. -- UN CANDIDAT. -- DES AFFICHEURS. -- PEUPLE.

Entre un candidat. Il est suivi de nombreux afficheurs et de gens du peuple.

LE CANDIDAT. -- Par ici ... par ici ... (Regardant autour de lui.) Hein, quoi! ... Plus de place pour afficher mes principes?... La concurrence veut m'étouffer. (A ses afficheurs.) Citoyens, masquez les affiches avec les miennes... Il faut coller mes concurrents.

CHOEUR.

Air de Fernand Cortez.

Agiles afficheurs, Collons sur les murailles Placards de toutes tailles Et de toutes couleurs.

(Pendant le choeur, on a roulé un tonneau sur le théâtre.)

LE CANDIDAT. -- Ah! voici ma tribune! (Il s'élance sur le tonneau.) Citoyens, voulez- vous sauver la France?

Tous. -- Oui ... oui ...

LE CANDIDAT. -- Nommez-moi, je me présente devant vous sans balancier.

Tous. -- Comment?

LE CANDIDAT, se reprenant. -- Sans balancer. Vous parlerai-je de mon courage? Oui ... Quand la révolution éclata, je voulus saisir mon fusil ... Mais un huissier l'avait saisi la veille ... Je restai saisi.

PARIS. -- Très bien, monsieur. Permettez-moi une interpellation. Comment ressusciterez-vous le capital?

LE CANDIDAT. -- En anéantissant les espèces.

Air du Vaudeville de Fanchon.

Voulant que tout s'arrange Je remplace par l'échange Le métal Et le capital! Contre eux je me prononce, Car enfin leur règne est passé Il faut que l'argent s'enfonce.

(Il disparaît dans le tonneau)

PARIS, riant.

V'là mon homme enfoncé.

TOUS.

Avant que l'argent n's'enfonce V'là notre homme enfoncé.

(Après une lutte et du tumulte, un deuxième candidat s'élance sur le tonneau.)

LE DEUXIEME CANDIDAT. -- Citoyens, voulez-vous sauver la France? Prenez-moi! ... je vous promets ...

PARIS. -- Oui ... oui ... connu.

Celui-ci, c'est un sage Qui veut que l'on partage Son bien Avec ceux qui n'ont rien. La France, pour réponse, Lui dit: «Vous êtes trop pressé.»

(Le candidat disparaît dans le tonneau.)

Encore un qui s'enfonce, Encore un d'enfoncé!

Une nouvelle dispute s'engage entre les candidats. L'un d'eux, pour empêcher un de ses concurrents de monter, s'accroche aux basques de son habit et les arrache, puis il s'élance sur le tonneau les basques à la main.

LE TROISIEME CANDIDAT. -- Citoyens, je vois avec satisfaction que les partis commencent à s'entendre. Ils ne se déchirent plus. Citoyens, voulez-vous sauver la France? Prenez-moi. Je vous promets ...

PARIS, l'interrompant.

Oh! toi, je te connais! Celui-ci, dans son zèle, Veut que rien ne rappelle Au choix Les grands noms d'autrefois. Il veut que la France renonce, A l'éclat brillant du passé.

(Le troisième candidat disparaît dans le tonneau.)

Encore un qui s'enfonce, Encore un d'enfoncé!

LE PREMIER CANDIDAT, passant sa tête par la bonde du tonneau.

-- Mais, malheureux, en m'enfonçant, vous vous enfoncez ...

DEUXIÈME CANDIDAT. -- Citoyens, voulez-vous sauver la ...

PARIS, lui fermant la bouche. -- Sauve-toi toi-même. En fait de candidats, percez-nous- en d'un autre tonneau ... C'est l'avis de la France.

***** FIN

------------------------- FIN DU FICHIER journalism1 --------------------------------