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Version 1, Aout 1997

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<IDENT journbloy>
<IDENT_AUTEURS bloyl>
<IDENT_COPISTES swaelensg>
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<DROITS 0>
<TITRE Mon journal (1892-1917)>
<GENRE prose>
<AUTEUR Léon Bloy (1846-1917)>
<NOTESPROD>

Léon Bloy (1846 -1917), romancier et pamphlétaire catholique, et auteur d'un Journal 
(1892 -1917) au ton souvent violent. Nous avons placé en fin de fichier la liste des 
personnes citées dans les deux tomes (1896-1899 et 1899-1900) de ce Journal, ainsi que l'énumération des autres oeuvres de L. Bloy.

Léon Bloy (1846 - 1917), French catholic novelist and pamphleteer, also author of an 
often virulent diary (1892 - 1917). The list of persons mentioned in these two volumes 
of 'Mon Journal' (1896-1899 and 1899-1900) as well as a listing 
of other works by L. Bloy can be found at the end of the file.

</NOTESPROD>


----------------------- FIN DE L'EN-TETE --------------------------------

------------------------- DEBUT DU FICHIER journbloy1 --------------------------------

TABLE DES MATIERES :

TOME PREMIER

Introduction

1896 - 1897

Pour exaspérer les imbéciles (Lettre sur l'incendie du Bazar de Charité)

1899

Dix-sept mois en Danemark.

Johannes Joergensen et le mouvement catholique en Danemark


TOME SECOND

1900

Le Siècle des charognes

Epilogue

Liste alphabétique des noms cités dans cet ouvrage




I

==========

1896 -1899



Pour faire suite au Mendiant Ingrat

Le temps est un chien qui ne mord que les pauvres.


Le Mendiant ingrat finissait en novembre 1895. Huit ans se sont écoulés et c'est toujours la même chose !

Dans l'intervalle, ce Mendiant a écrit, Dieu sait à quel prix ! une demi-douzaine de livres que ses ennemis eux-mêmes ne peuvent pas mépriser. Son existence entière a donc été un tel prodige de douleur, un pèlerinage si infernal que les juges les plus atroces conviennent de l'exagération du châtiment.

Sans doute il est difficile de trop punir un réfractaire qui a choisi de crever de faim pour Jésus-Christ, mais, tout de même, cela va bien loin. D'autres pauvres qui le connaissent ne peuvent s'empêcher de voir là une contrefaçon de l'interminable enfer, et les quelques riches chrétiens, admirateurs ou soi-disant tels de l'oeuvre de Léon Bloy, leur paraissent les démons de cet enfer. Essayez, en effet, de vous représenter l'absurdité monstrueuse, l'aberration satanique délimitée comme il suit.

Une armée qui fut, autrefois, victorieuse du monde et qu'on croyait grande autant qu'invincible, il y a si peu de temps encore, est absolument vaincue. La trahison ou l'imbécillité des chefs et la reculade continuelle de soldats sans testicules ont amené ce résultat. Le désastre paraît immense, irréparable. Un seul résiste qu'on ne peut pas démolir, un aventurier, si on veut, un casse-cou, un gendarme du Vagabond, une espèce de désespéré magnanime. Il n'y a que lui pour dire qu'il ne faut jamais se rendre, jamais accepter de conditions, même honorables, eût-on sur la gorge mille couteaux, et qu'aussi longtemps qu'un homme résolu peut se tenir sur ses deux pieds, Dieu est dans cet homme pour tout réparer, pour tout sauver.

Eh bien, cet unique est abhorré, maudit, renié, conspué inaperçu. Ceux qui devraient combattre avec lui, sous lui et pour lesquels il meurt chaque jour, non contents de l'abandonner à l'ennemi, dressent contre lui des chiens féroces. Et si, par un miracle de Dieu, quelques-uns, voyant de loin la générosité de ce combattant solitaire, s'arrêtent, une minute, fixés par l'étonnement, c'est pour déclarer bientôt qu'une telle indiscrétion de courage les met en danger

Pour parler sans métaphore et à la première personne, ainsi qu'il convient à un chrétien qui est absolument seul, je dis que les catholiques riches sont des bourreaux inexcusables. J'ai trouvé parfois du secours chez des gens sans Dieu qui voyaient au moins un artiste en moi. Les catholiques n'ont pas vu cela ni autre chose, et ceux, en grand nombre, qui auraient pu si aisément faire ma voie moins douloureuse, ont été souvent mes plus implacables ennemis.

On m'assure que je peux compter sur mille acheteurs pour chacun de mes livres, ce qui permet de les éditer, sans autre gain, il est vrai, que le vague honneur de publier des ouvrages d'où la fange ne ruisselle pas. Or on peut calculer humblement que tout exemplaire acheté est lu, en moyenne, par trois personnes. Me voilà donc, malgré l'insuccès brillant et inamovible procuré par l'hostilité silencieuse du journalisme, escorté de trois mille lecteurs qui ne peuvent être ni des illettrés ni des concierges, car je vise rarement au-dessous de la tête et jamais au-dessous du coeur.

Est-il croyable que, du milieu de cette foule, il ne me vienne jamais un homme ? Quelques pauvres m'ont dit en pleurant leur impuissance. Jamais un riche ne s'est montré. Il y en avait pourtant et mes livres leur criaient assez ce qu'il fallait faire. -- Regarde, misérable, ce qu'on souffre pour Dieu et pour toi. Vois cette famille sans pain et ce père forcé de se détourner de la gloire du Fils de Dieu pour aller, dans des tourments indicibles, vers la gloire de l'Esprit-Saint qui est de mendier avec une abondante ignominie. Entends aussi le faible râle de ces innocents qui meurent

« Qu'avez-vous fait pour moi ? écrivais-je dernièrement à un de ces maudits qui m'avait affirmé de la façon la plus énergique son admiration et son amour. Que feriez-vous si je vous appelais à mon aide, si je criais vers vous au Nom de Notre Sauveur crucifié ? » Rien de plus désespérant que ces interrogations jetées tant de fois et tellement en vain.

Je n'imagine pas d'iniquité plus complètement abominable que celle des Pères Augustins de l'Assomption faisant servir à l'abrutissement définitif de la société catholique une influence colossale. En ce sens La Croix et Le Pèlerin, dont le succès fut inouï, ont été des meules de bêtise incomparables. Pendant vingt ans les âmes chrétiennes en furent systématiquement et obséquieusement aplaties. Jamais le Démon n'avait rencontré d'aussi aimables serviteurs.

Ils savaient qui j'étais, ceux-là, m'ayant reçu chez eux, autrefois, lorsque ma vie littéraire n'avait pas encore commencé, avant même qu'existassent La Croix et Le Pèlerin. Ils savaient, avant tout le monde et mieux que personne, quelle machine de guerre je pouvais être. Ils disposèrent bientôt de ressources immenses. Leur devoir strict eût été de m'armer avec honneur, de m'utiliser formidablement. Ils ont trouvé plus expédient de m'abandonner, de me dévouer à la mort, de me laisser, le tiers d'une vie, dans l'occasion prochaine du désespoir, préférant à la moelle généreuse dont j'aurais pu ranimer ce pauvre monde catholique en agonie, les débilitantes et sentimentales sucreries de leur officine. Et il y avait des âmes qui attendaient de moi leur pain !

« La règle de notre Ordre nous DEFEND de faire L'AUMONE », m'a dit, un jour, l'un d'entre eux. Cette parole, monstrueuse déjà dans l'acceptation littérale, entendue au spirituel, est strictement diabolique.

On les a balayés comme de la vermine et on a bien fait. Les affreux catholiques de ce temps ont ce qu'ils méritent et ils l'auront de plus en plus. Après les réguliers les séculiers, la fermeture ou la profanation des églises, les enfants livrés aux démons, l'abolition du christianisme. Il y a bien trente ans que je vois cela et j'étais garçon à le crier si fort que les murs en auraient tremblé. Aujourd'hui, que faire ? Il n'y a plus de prêtres, il n'y a plus d'hommes, il n'y a plus de femmes, il n'y a plus d'enfants peut-être. Toute ressource terrestre semble dissipée.

N'importe, je suis forcé de vociférer jusqu'à la fin, étant missionné pour le Témoignage. Nul moyen d'échapper. Dès que je regimbe, on m'applique à la question, et, si vous voulez le savoir, tel est le secret de mon existence littéraire. Chacun de mes livres est un AVEU arraché par la torture. C'est ainsi que mes bourreaux ont obtenu Le Désespéré, Sueur de Sang et tous les autres sans exception. La Femme pauvre, à elle seule, a nécessité l'enfoncement à coups de maillet d'un nombre de coins tout à fait invraisemblable. Aujourd'hui je me sens vieux et broyé et la mort me sera douce après une telle vie.

J'ai cru bien longtemps qu'à force de souffrir je verrais venir un libérateur quelconque, un homme de Dieu ou un homme sans Dieu qui, me voyant seul contre tous, près de périr et m'estimant une force perdue, me donnerait simplement ce qu'il faut pour achever mon oeuvre en paix, comme les grandes gens d'autrefois fondaient des monastères ou construisaient des basiliques pour le salut de leurs âmes. De quels élans désespérés n'ai-je pas appelé cet Inconnu dans les heures d'excessive déréliction !

Je ne l'appelle plus, mais je veux espérer que la justice posthume, accordée, même par les catholiques opulents, aux artistes enterrés, sera profitable à mes enfants et que mes trente ans de supplice leur vaudront, un jour, un morceau de pain.

Lagny, 28 août 1903.


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Ceux qui ont lu Le Mendiant ingrat comprendront sans peine qu'après l'égorgement de la fin, il ait fallu quelque temps pour me ranimer. Pendant des mois, mon Journal fut presque entièrement interrompu A peine ai-je pu retrouver, pour la première année surtout, quelques brouillons de lettres, quelques notes rapides et quasi télégraphiques. Je sentais si bien que rien n'était fini, qu'il se préparait, au contraire, une nouvelle série de tourments et j'étais si profondément découragé !


1896
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Janvier

1er. -- Enquête du Mercure sur Dumas fils qui vient de crever. Ma réponse :

Voici mon « opinion » pour le temps et pour l'éternité :

Le fils Dumas fut un sot et un hypocrite.

Les pleurs ignobles de la presse ou les lamentations de quelques gâteux, tels que Coppée, n'autorisent pas à supposer que la nouvelle génération littéraire puisse être assez basse pour accorder une importance quelconque à la disparition de ce mulâtre.

28.-- Henry de Groux, provisoirement domicilié à Bruxelles, m'apprend qu'un Belge riche donnerait volontiers une somme pour avoir une lettre autographe où je lui dirais ce que je pense de l'ignoble article de Zola publié par le Figaro à l'occasion des funérailles de Verlaine.

Fragment d'une lettre au grand rabbin Zadoch Kahn.

En 92, à la suite d'un scandale copieux procuré par M. Drumont, j'écrivis le Salut par les Juifs dans un désintéressement infini, bien que je fusse torturé par la misère, uniquement pour la justice et pour rendre gloire à Dieu dont les promesses à Israël sont in æternum et ne peuvent effacées. Ce livre, conçu dans le sens des oracles de l'Ecriture, devait aller, sous peine de néant, jusqu'au fond des choses. Il me fallut donc adopter la méthode recommandée par saint Thomas d'Aquin, laquelle consiste à épuiser d'abord l'objection avant de conclure. Méthode excellente et d'une grande loyauté philosophique, mais qui me fit malvenir de ceux même que je prétendais honorer comme nul chrétien ne l'a fait, je crois, depuis dix-neuf siècles. On ne voulut voir que mes prémisses en négligeant d'observer que leur violence était calculée pour donner toute sa force à ma conclusion Vous-même

[Cette lettre, naturellement, resta sans réponse, le destinataire n'étant pas homme à consentir à la révision d'un jugement injuste ou imbécile].

Février

1er. -- A. M. E. Marlier, à Bruxelles :

Cher monsieur, avec une joie parfaite, je vais donc vous dire ce que m'a fait éprouver la chose de M. Zola déposée le long du Figaro, le 18 janvier dernier. J'ai souvent parlé de ce gros individu, et quelques-uns de mes articles ont assez retenti pour que les gens littéraires ne puissent ignorer la nature de mes sentiments. Mais je suis tellement copieux quand il s'agit de ce « solitaire » qui veut présentement nous la faire au sanglier, qu'il me semble toujours que je n'ai rien dit.

Comme tout le monde, j'avais lu le Figaro, et mon premier mouvement avait été de répondre par une engueulade confortable dans le Mercure. Aussitôt malheureusement, je calculai que le numéro de février, devant être imprimé déjà, ma prose ne pourrait être insérée que dans celui de mars, et l'énormité du retard me dégoûta.

Le cataplasme, cependant, m'était resté sur le coeur, et je me précipite, aujourd'hui, vers l'occasion de l'expulser.

Si Zola était écrivain, -- ce que Dieu, j'en conviens, aurait pu permettre -- une ou deux pages lui eussent amplement suffi, depuis longtemps, pour empiler toute sa sécrétion intellectuelle. La petite couillonnade positiviste dont il s'est fait le Gaudissart n'est vraiment pas une Somme philosophique très-encombrante et peut aisément s'abriter sous n'importe quoi. Les quatre cents lignes nauséeuses que le Figaro nous étala, se réduisent en fin de compte à la trouvaille peu transcendante, à la truffe modeste que voici : Tout écrivain qui ne gagne pas d'argent est un raté. Je défie qu'on trouve autre chose.

Pauvre Verlaine au tombeau ! Dire pourtant que c'est lui qui nous a valu cette cacade ! Pauvre grand poète évadé enfin de sa guenille de tribulation et de péché, c'est lui que le répugnant auteur des Rougon-Macquart, enragé de se sentir conchié des jeunes, a voulu choisir pour se l'opposer démonstrativement à lui même, afin qu'éclatassent les supériorités infinies du sale négoce de la vacherie littéraire sur la Poésie des Séraphins. Il a tenu à piaffer, à promener toute sa sonnaille de brute autour du cercueil de cet indigent qui avait crié merci dans les plus beaux vers du monde

« -- Te voilà donc une bonne fois enterré ! semble-t-il dire. Ce n'est vraiment pas trop tôt. A côté de toi, je ressemblais à un vidangeur et mes vingt volumes tombaient des mains des adolescents lorsqu'ils entendaient tes vers. Mais, à cette heure, je triomphe. Je suis de fer, moi, je suis de granit, je ne me soûle jamais, je gagne quatre cent mille francs par an, et je me fous des pauvres. Qu'on le sache bien, que tous les peuples en soient informés, je me fous absolument des pauvres et c'est très-bien fait qu'ils crèvent dans l'ignominie. La force, la justice, la gloire solide, la vraie noblesse, l'indépassable grandeur, c'est d'être riche. Alors seulement on est un maître et on a le droit d'être admiré. Vive mon argent, vivent mes tripes et bran pour la Poésie ! Je suis le plus adorable génie des siècles ».

Si on pouvait douter que Verlaine ait été véritablement le plus haut poète contemporain, le porphyrogénète et l'enfant-roi de la Poésie égaré parmi les crapules, quel témoignage plus certain que cette rage du richissime potentat des mufles ?

Admirons le flair de cet incomestible pourceau. On a pu braire des lamentations sur la charogne du fils Dumas ou de tels autres bonzes du succès facile, sans qu'il intervînt. La fin prochaine du glabre Coppée ne le troublera pas davantage. Ceux-là ne le gênent ni ne le condamnent. Mais Verlaine, c'est autre chose.

Il s'élance alors comme un proprio furibond sur un locataire malheureux qui déménagerait à la cloche de bois.

« -- Un instant, gueule-t-il, vous oubliez qu'il y a Moi et que je suis Moi et que tout ici appartient à Moi. Le garno littéraire est mon exclusive propriété, et je ne laisserai rien sortir. Je suis un travailleur, MOI ! j'ai vendu beaucoup de merde, j'en ai fait encore plus, et je vitupère les rêveurs qui ne paient pas leur loyer.

« Ayant été infiniment plus cochon qu'aucun homme ne l'avait jamais été, ayant avili, avec un succès incomparable, tout ce qui pouvait être avili, je veux qu'on reconnaisse en moi le patron, le chef absolu, le calife, et j'en appelle à toute la racaille bourgeoise dont les suffrages m'ont exalté. Je suis l'Unique, et c'est un désordre insoutenable que quelqu'un soit admiré sans mon ordre ou ma permission ».

C'est la qualité des suffrages que subodore infailliblement Zola. Il a un instinct de vieux Juif pour discerner la bonne monnaie d'avec la mauvaise, que, pour son compte, il reçoit toujours et dont il est forcé de se contenter. Les raisons, très-soigneusement dissimulées, de sa fureur, apparaissent, malgré lui, dans l'ostentation de ses « Haines ». Quoi qu'il fasse, il se sent goujat, et il est inconsolable de ne traîner derrière lui qu'une goujate multitude.

Verlaine raté ! Barbey d'Aurevilly raté ! Villiers de l'Isle-Adam raté ! Il y en a peut-être un quatrième dont le nom est à l'extrémité de sa plume, mais il ne l'écrira pas, parce que le titulaire est encore vivant et que cela pourrait lui faire un bout de réclame. Parbleu ! ceux-là régnèrent et règnent encore, sans argent, sur l'aristocratie de la jeunesse que dégoûte le mercantilisme populacier du croquant de lettres. Et voilà ce qui ne se pardonne pas.

Tout de même, avouons-le, c'est une chose un peu stupéfiante que le dédain de ce compilateur assommant et malpropre pour de tels artistes. J'ai connu surtout d'Aurevilly, dans l'intimité de qui j'eus l'honneur de vivre plus de vingt ans, et je me rappelle l'espèce d'agonie du très-haut et très-magnanime écrivain, quand ses fonctions de critique l'obligeaient à lire un roman de Zola. Imaginez un aigle captif dans une fosse d'aisances, ne fût-ce qu'une heure, un quart d'heure, une minute même, qui lui semblerait les siècles des siècles !

Et maintenant, cher monsieur, vous allez me demander sans doute comment il est possible, malgré tout, que Zola ait commis la gaffe d'un article aussi insolent et aussi grotesque. Mon Dieu ! la réponse est simple. Zola est un sot. Porté par le caprice de la Fortune à une situation littéraire inouïe, il est devenu, par excellence, le « mime » de cette déesse, suivant l'expression de Juvénal. Demain ou après-de-l'Isle-Adam raté ! Il y en peut-être un quatrième main, peut-être, elle le précipitera dans un abîme d'ordures. Mais le malheureux qui eût pu être un honnête savetier de plume et que son élévation prodigieuse a complètement soûlé, ne s'en doute guère et se croit certain d'avoir conquis, pour l'éternité, son scandaleux triomphe.

Mesurant son propre mérite à la toise de son succès, selon la méthode des bourgeois dont il est le jus de viande le plus concentré, mais, comme eux, trop faible pour porter une prospérité colossale, il en est venu à se croire l'Oracle, le Père des lumières, le Parangon de l'entendement, et la notion du ridicule, si elle exista jamais en lui, s'est anéantie.

Que penser d'un pontife, oublié comme une vieille chaussette, quand on enterrait Verlaine, et qui, furieux des éloges un peu tardifs prodigués à ce grand lyrique, pousse l'insoupçon de la rigolade jusqu'à pleurailler ceci :

Eh ! quoi vraiment, parmi les maîtres de notre jeunesse, rien que des foudroyés, des inconnus et dés incomplets ? (Verlaine, Barbey, d'Aurevilly, Villiers de l'Isle-Adam). Pas un homme qui ait eu quelque chose à dire à la foule et que la foule ait entendu ? (Zola, par exemple). Pas un homme aux idées vastes et claires, dont l'oeuvre se soit imposée avec la toute-puissance de la vérité, éclatante comme le soleil ? (Idem). Pas un homme sain, fort, heureux, etc Vraiment, cela est bien extraordinaire, ce choix exclusif des génies malades. A maîtres inconnus qui NE SE VENDENT PAS, disciples obscurs, excusés de ne pas se vendre Pour moi, le solitaire est l'écrivain qui s'est enfermé dans son oeuvre (Il y a quelqu'un !) libre de toute influence et qui ne fait littérairement que ce qu'il veut, inébranlable sous les injures.

Inébranlable sous les injures, je le veux bien. Le dernier cheval de fiacre en dirait autant, s'il était doué de la parole et il le dirait peut-être en meilleur style. Se vendre ou ne pas se vendre, tel est le monologue de cet Hamlet. Je crois très-fort qu'il n'y a que deux choses qui pourraient agir sur Zola la trique ou le manque d'argent. Riche et bien portant, le drôle est inexpugnable.

Nous n'avons pas même le bénéfice de son étonnante sottise, trop dense pour être comique. Cette sottise est tout le secret de l'effroyable ennui de ses livres, où nul ne put jamais découvrir un seul trait de cette aimable bonhomie française qui fait pardonner jusqu'au pédantisme et qui peut même, quelquefois, faire oublier un instant les plus salopes entreprises contre l'âme humaine -- pour laquelle Jésus est mort et qui vit éternellement.*

Sans date. [Vers cette époque et pour l'unique fois de ma vie, je me vis forcé d'accepter le travail de mise en ordre et en français du journal de route d'un commis-voyageur transatlantique. Inutile d'ajouter que je fus complètement roulé. Cette besogne, intitulée Sous les Tropiques, devait être publiée en volume avec cette préface qui sera révélatrice pour quelques personnes bienveillantes, inexactement informées de mes vilenies].

Oui, Mesdames et Messieurs, je suis un voyageur de commerce et même un commis-voyageur, comme on disait du temps de Balzac. Je le déclare, non sans faste et sans délices. Je suis commis-voyageur, comme on est artiste ou cyclope, général ou toréador, et j'ose me flatter de n'être pas absolument le dernier des caporaux dans l'armée toujours active de ces agiles conquérants de l'univers. Qui pourrait me faire un crime de n'être pas étranger au secret orgueil d'avoir dompté la Cordillière, foulé la Pampa, bravé les fusillades et les mitraillades en permanence dans toutes les villes en feu de l'Amérique du Sud, de Pernambouc à Buenos-Ayres, de Buenos-Ayres à Valparaiso, de Valparaiso à Guayaquil et de Guayaquil à Panama, dans le pacifique dessein d'assurer du fil aux Brésiliennes et aux Patagones ou de parer de nos soieries les plus rares, les beautés somptueuses du Pérou et de l'Equateur ?

Ah ! je l'avoue, plus d'une fois je fus tenté de me prendre pour un héros, et il m'est arrivé de gémir sur la désolante petitesse de ce globe où Juvénal témoigne qu'Alexandre le Grand ne trouvait pas le moyen de respirer. Mon Dieu ! oui, j'eusse aimé à escalader le firmament, à négocier dans la Lune, à créer des tournées dans Mars ou dans Jupiter, à étonner de mes offres le mélancolique Saturne, à populariser quelques-unes de nos maisons de nouveautés jusque dans le lointain Neptune.

Réduit à la circonférence médiocre de notre planète, je me suis appliqué du moins à noter attentivement mes impressions ou observations d'une plume candide arrachée avec douceur à l'aile symbolique du pied de Mercure

Le public jugera-t-il exorbitante cette ambition d'un représentant de commerce qui, non satisfait d'obséder l'Orient et l'Occident de ses échantillons, pousse l'audace professionnelle jusqu'à étaler, sous forme d'essai littéraire, l'outrecuidant avis de la présence d'un rayon de nouveautés dans la chevelure flamboyante d'Apollon ? Pourquoi pas ? Je me suis laissé dire que la littérature -- comme autrefois l'empire de Byzance -- était tellement avilie que tout le monde pouvait y prétendre, et la plus ombrageuse critique ne m'interdit pas d'espérer que je suis au niveau de tout le monde.

Qu'importe ? d'ailleurs, si mon livre, fût-il écrit en thibétain ou botocudos et parût-il excogité par une vache du Brahmapoutre dont la queue serait demeurée aux mains d'un sectateur expirant de Çakya-Mouni, -- ah ! oui, vraiment, qu'importe ? si, tout de même, il est utile à quelques-uns et s'il peut avancer du pas d'un insecte, le triomphe universel de notre industrie.

Mars

26. -- Lettre d'un très-jeune homme riche, marseillais et bien promis aux lettres, me déclarant qu'il est protestant, mais que « la religion importe peu ». Encore un qui ne marche pas dans l'Absolu. Annonce de sa visite prochaine. Il sera bien reçu s'il me vante les beautés du protestantisme !

Avril

4. -- Visite du très jeune homme qui déjeune chez nous. Engloutissement par ce penseur de quelques provisions très-maigres sur lesquelles on comptait pour subsister demain. Il est juste assez bien élevé pour ne pas parler de son protestantisme, mais il nous entretient avec un tact provençal, de ses voyages en Angleterre et de l'agréable confort de sa vie.

5. -- Dimanche de Pâques. Commencement d'un nouveau carême plus rigoureux.

8. -- « Faut-il que Dieu m'aime pour que cette faveur de vous rencontrer m'ait été donnée ! » Lettre d'un autre Marseillais moins jeune, ami du précèdent [et appelé à devenir, quelques mois plus tard, le plus somptueux de mes lâcheurs].

Mai

20. -- Je suis forcé, ce matin, de conduire notre petite Véronique chez un ami, pour que cette enfant puisse manger.

30. -- Mise en vente de la Chevalière de la Mort, rééditée par le Mercure de France. C'est mon premier volume depuis les Histoires désobligeantes.

Juin

3. -- Aujourd'hui, fête de sainte Clotilde, ma chère Jeanne, passant rue d'Amsterdam, a été tout à coup enveloppée d'un énorme jet de vapeur brûlante et de flammes sorti d'une chaudière d'asphalte, qui l'a rendue invisible une seconde. C'était de quoi tuer plusieurs hommes, et les témoins la croyaient morte. Elle n'a eu aucun mal et s'en est allée, profondément amoureuse de Dieu. Le Miracle est simple comme la Substance.

10. -- Dédicace de la Chevalière à l'excellent artiste Marcel Schwob, qui m'a envoyé sa Croisade des enfants : « J'en ai deux tout petits qui sont allés à Jérusalem, et je vous aime pour avoir conté leur pélerinage, Domine infantium, libera me ».

12. -- Repris aujourd'hui la Femme pauvre interrompue et quasi abandonnée depuis 91. Il fallait_ le torrent de douleurs, l'incroyable saturation de colères et d'amertumes qui a rempli l'intervalle.

19. -- Reçu en deux heures trois lettres d'un seul imbécile. Il est vrai que c'est un imbécile de Marseille et même un avocat. J'ai de ce jeune fantoche mentionné plus haut, 8 avril, une masse de lettres peu écrites que je garde comme la collection documentaire la plus précieuse pour une Psychologie du Pharisien que j'écrirai.

23. -- Un bout d'article sur la Chevalière, destiné au Journal et non publié, m'est envoyé en épreuves par Jean Lorrain m'informant d'une consigne qui ne permet à personne de parler de moi. Le drôle, heureux d'avoir à me faire une telle communication et qui n'a peut-être écrit ces quelques lignes que pour qu'on les refusât, se venge ainsi de ma dédicace : à Jean Lorrain qui est un bien joli monsieur. « Comme l'homme n'existe pas, dit-il, je déchire la dédicace ». Une question de SEXE élevée par Jean Lorrain ? Ce serait énorme.

Juillet

24. -- Edmond de Goncourt est mort, je ne sais plus quel jour, laissant six mille francs de rente à chacun des écrivains qui allaient régulièrement chez lui le dimanche et qui, par conséquent, étaient les seuls écrivains. Au temps du Chat noir, j'aurais appelé cela « les dernières plumes d'un vieux dindon ». Académie décemvirale dont Huysmans est le doyen ou le président.

Août

23. -- J'attendais de l'argent, Dieu sait avec quelle violence de désir ! Le facteur m'apporte une lettre recommandée que j'ouvre en criant de volupté. C'est le portrait de cette charogne de Wagner que de Groux m'envoie de Bayreuth, où il est captif de son logeur qu'il ne peut payer.

24. -- Travail impossible. A force de peines, la tête ne fonctionne plus et le coeur est vide. Mon art me harasse. Je suis si las d'interroger ou de combiner « les signes qui ne donnent pas la vie ! »

Septembre

24. -- Lâchage de mon petit avocat marseillais. Son truc mérite d'être proposé. Exaspérer un homme à force d'insolences jusqu'à le forcer à répondre violemment. Alors, écrire une lettre de rupture d'une dignité insurpassable. On a ce qu'on mérite, je l'ai beaucoup dit. Pourquoi ai-je si facilement accordé le pied d'égalité à tant de petits bonshommes qu'il aurait fallu laisser sur mon empeigne ? Celui-là s'estimait mon supérieur et ne dédaignait pas de m'arroser de ses conseils. Voir, sur ce précieux garçon, le Mendiant ingrat, note de la page 412.

Octobre

1er. -- Lettre à de Groux, toujours à Bruxelles. Je lui suggère de noter, chaque jour, les vilenies ou les sottises belges qu'il observera, en vue d'une brochure que nous signerions tous deux et dont le titre serait : L'annexion de la France à la Belgique.

5. -- Ignoble folie des fêtes franco-russes. Toute la France est sous la botte du jeune Tsar. Ça nous met loin de la Moskowa et même de Sébastopol.

7. -- Forcé de courir à l'autre extrémité de Paris, je suis puni durement de n'avoir pas suivi le conseil qui m'était donné de prendre le chemin de fer de Ceinture. Je trouve un mur de cinq cent mille hommes qui barre Paris dans son milieu, comme à l'enterrement de Victor Hugo. Me voilà noyé deux heures dans la foule, souffrant d'un pied malade, au comble de l'indignation. Le Tsar a passé tout près de moi avec toute la chie-en-lit, sans que je passe l'apercevoir, tant la haie de viande patriote était compacte entre moi et cet avorton.

On revenait de l'Académie française où le Moscovite perspicace, persuadé, comme tous les étrangers instruits, que les Académiciens font quelque chose, avait commandé une séance de dictionnaire. Le vieux Coppée, investi du premier rôle dans cette farce, a été admis à baiser la main de la Tsarine !. C'est effrayant de songer à ce qu'il y a de liquide sous une France républicaine.

Entendu le cri : Vive Hanotaux ! qui est bien certainement le cri le plus étonnant du siècle.

Alliance franco-russe. Ab aquilone pandetur malum super omnes habitatores terræ (Jérém. 1, 14).

13. -- A Mme de P. :

Madame, vous êtes parfaitement gracieuse d'avoir bien voulu m'écrire et en de tels termes. Mais j'en suis heureux surtout pour ma chère femme qui me charge de vous exprimer sa gratitude. Songez que, depuis huit ans que Dieu l'a placée sur mon chemin, elle n'entend et ne lit que des malédictions ou des paroles dédaigneuses à l'adresse de son mari.

Or je venais d'écrire un nouveau chapitre de la Femme pauvre qui l'avait transportée. Une fois de plus, elle s'était indignée de l'injustice exceptionnelle, inexplicable humainement, dont je suis victime. Votre lettre a été pour elle une sensation exquise, un rafraîchissement délicieux.

Vous comprendrez sans doute, Madame, le sentiment d'équité qui me fait vous parler ainsi du premier coup de l'admirable compagne à qui je dois de n'être pas mort. Dès le premier jour, me voyant pauvre, exténué de chagrins, près de succomber, elle a tout quitté. Elle croyait voir en moi de la grandeur et voulut me sauver à tout prix. Nous avons souffert ensemble à peu près tout ce qu'on peut souffrir, et notre vie, en si peu d'années, a été un tel poème de douleur qu'il nous suffit de regarder en arrière pour pleurer ensemble.

Enfin c'est pour elle surtout que j'écris, c'est son intuition merveilleuse qui me guide, et si je mérite les louanges extraordinaires dont vous m'honorez, c'est qu'il m'est donné souvent de traduire avec bonheur ses idées ou ses sentiments.

18. -- Au très-jeune homme dont il fut parlé plus haut, 26 mars et 4 avril :

Qui non est mecum contra me est. Si vous « n'avez jamais été mon ami », ce que j'ignorais la dernière fois que je vous ai vu, vous êtes nécessairement mon ennemi, aussi bien que M. de Saint-J. dont vous épousez les sentiments. Il est donc inutile de m'écrire désormais. Mon temps est précieux. Je vous ai fait l'honneur de vous recevoir à ma table. Plein de gratitude, vous vous êtes honoré vous-même en me faisant hommage de quelques vêtements, sans la facture. Nous voilà quittes.

La lettre de M. de Saint-J. est d'une rare hypocrisie. Il ne veut pas me rendre ma correspondance, dit-il, pas même les deux lettres dont il fut comblé par ma femme. Ceci est d'un beau goujatisme marseillais. Je comprends maintenant la quittance qu'il m'a envoyée. Il voulait acheter ainsi mes autographes. Bonne combinaison commerciale. Il y a des gens qui les ont payés plus cher, même dans le monde juif. Mais voilà. Je tiens à rester son débiteur, et je lui renvoie son papier en deux morceaux.

Au surplus, dites à ce monsieur que je suis parfaitement sûr qu'il abusera de mes lettres autant qu'il pourra s'il ne l'a déjà fait. J'ajoute, pour finir, que je garde les siennes jusqu'au jour où il aura opéré la restitution que j'exige, fort en vain sans doute, car ce n'est pas précisément à un gentilhomme que j'ai affaire. Les lettres de M. de Saint-J. sont peu précieuses, il est vrai, l'auteur n'étant pas doué. Mais elles peuvent être utiles à un romancier et surtout à un proscrit ayant à se défendre contre beaucoup d'ennemis ignobles.

A Henry de Groux :

Mon cher Henry. Quoique nous soyons loin de Noël, je pense qu'il ne faudrait pas attendre un jour de plus pour saigner les bêtes. Dites à notre ami qu'il est temps de tuer tous les cochons qu'il peut avoir sous la main. La chair savoureuse de ces animaux est extrêmement demandée et attendue, chaque jour, avec une impatience que vous ne pouvez concevoir.

20. -- Carte postale d'Henry de Groux, illustrée d'un très-beau pourceau. Il est plein de bonne volonté (Henry de Groux), mais il n'a pas de bêtes sous la main à l'instant même. Il paraît qu'il y a très-peu de cochons en Belgique.

30. -- Après une démarche douloureuse et sans résultat, je m'aperçois, en redescendant un escalier qui me semble celui de l'abîme, que j'ai perdu un bijou de peu de valeur, mais précieux par le souvenir. Ayant invoqué désespérément saint Antoine de Padoue, l'objet fragile et intact m'est aussitôt montré par terre, en un endroit où cinquante personne passent par minute. C'est comme si Dieu me disait : « Ne crains rien, je suis avec toi. »

Novembre

6. -- A un médecin de banlieue :

Cher monsieur, j'ai reçu hier soir votre note, avec toute la résignation qu'on peut attendre d'un homme qui vient de payer difficilement son terme. C'est vrai qu'il y a un an déjà, j'en suis confondu. Il est vrai aussi que le temps passe très-vite, même quand on ne s'amuse pas. Je reconnais donc volontiers qu'il serait juste de vous satisfaire, et je m'y prépare courageusement. Mais je m'étonne du prix de 5 francs par visite. Ce taux ne me semble pas du tout exagéré pour les dignes commerçants retirés des affaires après avoir vendu à faux poids pendant vingt ans ou pour les anciens domestiques devenus propriétaires ou notables du Grand Montrouge ; mais je pense qu'un artiste devrait être traité avec moins de rigueur

10. -- Le célèbre bibliophile Edmond Deman consent à éditer le Mendiant ingrat. De Groux l'a beaucoup sollicité, relancé, persécuté, non sans violence parfois. Ils ont failli se prendre aux cheveux, ce qui eût donné à celui des deux qui n'est pas peintre un incontestable avantage. Mais enfin Deman s'exécute, ma foi ! très-noblement, à tel point qu'il m'expédie, par mandat télégraphique et avant livraison du manuscrit, deux cents francs sur mes droits d'auteur. Par mandat télégraphique ! Les anges rapides qui voient la misère et la douleur savent sur quelles portes éblouissantes ces deux humbles mots sont écrits.

18. -- Fragment d'une lettre à un très-malheureux homme :

J'arrive maintenant à votre « hydrostatique » Vous me parlez d'une mer où les riches vont en yachts, où les humbles rament sur des barques, où enfin les pauvres nagent ou se noient. Eh ! bien, mon cher ami, ce n'est pas ça du tout, et je ne veux appartenir à aucune de ces trois catégories.

Vous savez ce que mon admirable femme est pour moi. Voici donc ses propres paroles à la lecture de ce passage de votre lettre : « Notre ami se trompe. Il oublie que les Amis de Dieu marchent sur l'eau ».

29 -- Au Dr Coumétou, Paris-Montrouge :

Mon cher docteur et ami, ne vous dérangez pas pour moi. Léon Bloy, dit Caïn Marchenoir, est radicalement guéri, et sa guérison a commencé trois heures environ après votre visite. Ainsi s'est réalisée « l'exception » peu probable dont vous m'offrîtes l'espoir incrédulement. Moi j'y ai cru tout de suite, et c'est pour cela que j'ai été guéri. La Foi, c'est l'accomplissement même, Fides substantia rerum sperandarum_. Les médecins dignes de ce nom ne sont, en somme, que des espèces d'exorcistes, puisqu'ils opèrent par suggestion.

Exorcistes, sans le savoir, oh ! bien entendu. Mais pourquoi ne seriez-vous pas un de ceux-là, surtout lorsque vous exercez votre pouvoir sur un client tel que moi ?

J'ajoute ceci. Il y a des médecins dont la seule présence tue les malades, c'est connu. A leur aspect, l'affection de simplement hostile devient enragée. Il en est d'autres, semblables à vous, qui n'ont qu'à se montrer pour que le mal prenne la fuite. Espèce de prodige qui n'est réfutable ni vérifiable par le moyen d'aucune expérimentation physiologique. Cela se passe dans le monde spirituel et invisible, hors duquel il n'y a que des conjectures et des fantômes.

30 -- Au capitaine Bigand-Kaire, dédicataire de la Femme pauvre inachevée, lequel s'agite déjà pour préparer à ce livre de la publicité et de la réclame :

Je vous en supplie, mon cher ami, laissez là vos démarches. Comment est-il possible que vous ne compreniez pas que je ne dois être présenté par personne ? Ce serait monstrueux. Et cette habileté de débutant, loin de me servir, comme vous pensez, me crèverait indubitablement.

A quoi me serviraient des années de souffrances effroyables procurées par une attitude qui n'a pas changé un seul jour et qui est mon unique raison d'être, si, à mon âge de cinquante ans et pour le plus important de mes livres, je dois quémander le suffrage d'un inférieur ou solliciter des frontispices dont le meilleur ne vaudrait certes pas la fière nudité d'une couverture d'éditeur ? Rodin ! le faux génie, adoré -- prenez-y garde -- de tout le monde et de l'atelier de qui je suis sorti comblé d'ennui et même légèrement pénétré d'horreur ! y pensez-vous ?

Un beau et grand livre, je le crois du moins, vous est dédié. Au nom de Dieu, ne vous mettez pas en peine du reste. Les hommes ne peuvent rien pour moi. Rien.

Décembre

1er. -- Lettre remarquable de mon nouvel éditeur :

«Décidément je ne vous demanderai pas de changer un mot à cet angoissant journal. Comment pourriez-vous y consentir ? Votre vie a ressemblé peu à celle des autres, et vous devez sentir et parler autrement qu'eux. J'estime, au surplus, que ma mission est simplement d'éditer le moins mal possible la pensée de l'auteur. Je me ferais scrupule de sortir de ce rôle et de souhaiter que vous faussiez, ne fût-ce que par omission, ce que -- sincèrement -- vous jugez devoir être dit.

« Edmond Deman ».

17. -- Demande de secours à un ami de Bruxelles :

L'année a été rude comme tant d'autres. Recherche atroce du pain de chaque jour courses horribles, démarches vaines, expédients douloureux enfin temps perdu et travaux sans cesse ajournés ou interrompus La Femme pauvre devait être livrée à l'éditeur en octobre, puis en novembre, puis en décembre et maintenant, bien qu'à force de peine et de labeur cette oeuvre touche à sa fin, je ne peux espérer d'être prêt avant les premiers jours de février. Encore faudrait-il que les six semaines qui nous séparent de cette époque ne fussent pas gaspillées cruellement.

Le moment paraît unique. D'un côté la Femme pauvre, le plus important de mes livres, l'oeuvre de ma pleine maturité, attendue avec impatience et curiosité par beaucoup de gens, m'assure-t-on, devant paraître au printemps. D'autre part, le Mendiant ingrat, journal de ma vie qui ressemble à très-peu de vies, je vous en réponds, longue plainte agressive et vengeresse qu'aucun libraire parisien n'osait publier et qui sera éditée â Bruxelles, vers la même époque, par M. Deman.

Sentez-vous, cher monsieur, l'importance pour moi de la publication simultanée de ces deux livres ? Mais il faut qu'on m'aide Pour l'amour de Dieu ou pour l'amour de l'art, faites quelque chose


1897
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Janvier

1er. -- Reçu 500 francs de l'ami imploré le 17 décembre.

2. -- J'apprends que la détermination de cet homme a été l'effet d'une lettre véhémente d'Henry de Groux. [L'effort, d'ailleurs, n'a pas été renouvelé. J'ai su, deux ans plus tard, que mon bienfaiteur fut guéri soudainement de tout besoin de me venir en aide le jour où il apprit que mon catholicisme était autre chose qu'une attitude littéraire.]

Pour ne rien changer â un certain ordre établi, le Mercure de Franceveut supposer que l'Académie française, composée de quarante membres, et l'Académie de Goncourt, formée de dix, s'entendent pour ramener à quarante le chiffre total des Immortels, d'où cette question : Quels sont les dix Académiciens à éliminer ? Ma réponse :

Je vote pour l'élimination totale de l'un et l'autre paquet. A peine excepterais-je M. Victor Cherbuliez qui sait le suisse et J.-K. Huysmans qui écrit assez proprement le hollandais.

Il y a aussi Paul Bourget Mais depuis qu'on l'a fait duc de Broglie, il m'épouvante.

7. -- Reçu article d'un monsieur sur la Chevalière de la Mort. II est dit que ce livre est « dément, hystérique, ordurier » Ce n'est pas si loin qu'on pourrait croire de ce jeune Suisse qui me conseillait, en 92, d'écrire pour « les jeunes filles nobles ». (Voir le Mendiant ingrat, p. 91.)

8. -- Mon cher monsieur Deman, je suis un peu humilié d'avoir été devancé par vous. J'allais précisément vous annoncer la nouvelle dont vous me félicitez. J'avais écrit à Marlier que je connaissais déjà et qui m'envoya 500 francs, l'année dernière, en paiement d'un autographe commandé. Je l'avais prié de m'aider à finir mon roman. C'est à cette prière qu'a répondu son nouvel envoi de même somme.

Certes jamais argent ne vint plus à propos J'ai donc fait violence à mon ingratitude coutumière, et j'ai immédiatement remercié aussi bien que j'ai pu.

Cependant je vous dois, à vous, toute la vérité. Il aurait fallu le double pour que ma chienne d'existence fût équilibrée tant bien que mal jusqu'à l'achèvement de la Femme pauvre et du Mendiant. Fournisseurs et propriétaires ont déjà presque tout avalé. Vous savez comment je vis. Pas un centime de revenu et ma plume seule pour subsister. Je ne peux raisonnablement compter que sur Dieu et sur les hommes, connus ou inconnus, dont Dieu dispose le coeur pour moi. Dans une telle situation, qui implique le miracle continuel, il est trop évident qu'un secours faible est toujours dévoré d'avance Mon cher Deman, abusez de votre situation à Bruxelles. Quêtez pour moi . Vous le savez, il m'est tout à fait égal de passer pour un mendiant, puisque j'ai la ressource de l'ingratitude.

12. -- Chapitre XV, deuxième partie de la Femme pauvre. Essai de caricature grandiose.

21. -- Un souffle de mort a passé sur notre maison.

25. -- Remarqué, au verset 14, chapitre IX des Actes, le gérondif « alligandi », qui donne tout saint Paul. Hic habet potestatem ALLIGANDI omnes.

30. -- Jour triste comme tous les jours de notre vieille misère. On peut vivre à peu près aujourd'hui, mais aujourd'hui seulement. Puis, des échéances du démon. Et il faut travailler avec cela !

Février

18. -- L'historien de Naundorff, Otto Friedrichs, perdu de vue depuis des années, m'écrit que le Roi du Fumier des Lys a cessé de faire la noce -- si on peut dire que le pauvre homme l'ait jamais faite -- et qu'il serait équitable de ne pas rééditer cet opuscule formant appendice à la Chevalière de la Mort. J'en conviens sans difficulté et je le prie de venir. Qui sait si, par lui, je ne pourrais pas trouver les fonds nécessaires à la confection d'un livre sur Naundorff ? Depuis des années, je songe à cet incomparable drame.

19. -- Achevé le chapitre XXIII, deuxième partie de la Femme pauvre. J'avoue m'estimer autant pour ce morceau que Napoléon pour la grande manoeuvre de Ratisbonne, dont il se disait si fier.

20. -- A l'occasion des affaires de Crète, le loyal serviteur du sultan et de quelques autres potentats, Hanotaux, est universellement conspué. Quelle injustice ! Comme si Gabriel était un homme de génie et comme s'il était moins salaud que la procession !

Lettre d'un propriétaire de province qui me parle du divin Maître, en se demandant à lui-même s'il ne doit pas jeter dans la rue de très-pauvres gens pour qui je l'ai imploré.

27. -- Quelle idée magnifique pour le chapitre XXVI ! L'incendie de l'Opéra-Comique, transposé en délire d'amour divin dans l'âme de Clotilde ! J'y ai travaillé cette nuit avec ivresse.

Mars

2. -- Fin de la Femme pauvre.

-- Vous devez être bien malheureuse, ma pauvre femme, lui disait un prêtre qui l'avait vue tout en larmes devant le Saint Sacrement exposé et qui, par chance, était un vrai prêtre.

-- Je suis parfaitement heureuse, répondit-elle. On n'entre pas dans le Paradis demain, ni après- demain, ni dans dix ans, on y entre aujourd'hui, quand est pauvre et crucifié.

-- Hodie mecum eris in Paradiso, murmura le prêtre qui s'en alla, bouleversé d'amour.

On me dit que cet endroit est irrésistible. A la condition d'être chrétien, j'imagine, et d'avoir besoin du Paradis.

3 -- Visite d'Otto Friedrichs à qui plaît l'idée d'un livre de moi sur Naundorff. Il promet de chercher immédiatement les fonds.

9. -- Naissance de Madeleine, ma seconde fille. L'Homme étant immortel, chaque naissance est un nouveau gouffre. Gouffre sur Dieu, sur le Paradis, sur l'Enfer, sur l'Irrévocable, sur l'Irréparable, sur l'Absolu Je me suis amusé à constater que notre petite Madeleine est née à neuf heures et demie du matin, sous l'influence directe de Saturne et au déclin de Jupiter. Que ces démons soient éternellement confondus !

10. -- A Henri Provins, auteur du Dernier Roi légitime de France, deux volumes qu'il vient de m'envoyer avec une lettre d'encouragement :

Monsieur, j'ai reçu ce matin, en même temps que vos lignes si obligeantes, les deux volumes que vous avez bien voulu m'envoyer. Notre ami Friedrichs m'avait informé hier de votre adhésion généreuse à notre projet. Dieu fasse qu'il se réalise. Il y a plus de dix ans que j'y songe.

Il est temps de parler aux âmes. Jusqu'à ce jour, il me semble qu'on ne s'est adressé qu'aux intelligences et la cause de Louis XVII est désormais suffisamment instruite. Il faut maintenant qu'un artiste indépendant et fort fasse entrer dans les coeurs cette vision de magnificence morale et de douleur. Je ne sais rien de plus grand dans ce siècle ni dans aucun siècle.

J'ai osé rêver d'être cet artiste, cet écrivain. Vos expressions me prouvent que vous ne me jugez pas trop téméraire. Vous savez peut-être que ma situation d'écrivain est parfaitement unique

(Ici un historique exact, mais trop servi).

J'ai eu le salaire que je pouvais attendre. On m'a calomnié tant qu'on a pu, on m'a fait endurer la plus dure misère. Enfin on a assassiné deux de mes enfants. Cependant on n'a pas pu me démolir et le livre qui va paraître fera bien voir que je suis vivant. Si j'avais voulu faire de la prostitution comme tant d'autres, je serais riche, c'est bien certain, et je n'aurais pas besoin qu'on me vînt en aide. Il est vrai que je ne songerais guère à Louis XVII, qui fut un mendiant sublime.

11. -- Baptême de notre petite Madeleine. Parrain et marraine, deux agonisants. [La marraine a été enterrée deux ans plus tard. Le parrain, Henry de Groux, n'a pas été enterré. Une nuit d'été de 1900, il égorgea sa pauvre âme qui se traînait à ses pieds en sanglotant ; mais lui-même paraît vivre encore. J'écris ceci le 15 septembre 1903.]

13.--Enquête du Spectateur catholique d'Anvers. Au directeur :

Monsieur, puisque je suis à vos yeux un « penseur européen » et que vous m'accablez de l'honneur d'une consultation, voici, en aussi peu de mots que possible, ma réponse à vos trois questions :

I. Les Nations chrétiennes sont-elles solidaires les unes des autres ?

Assurément et incontestablement. Elles sont solidaires du même crétinisme, du même goujatisme, de la même lâcheté, de la même férocité, de la même avarice, de la même bicyclette et de la même ignominie.

II. Les intérêts de la civilisation chrétienne peuvent-ils être sacrifiés au souci de maintenir la paix à tout prix ?

-- La question ainsi posée est absolument inintelligible. Mais peu importe. Je suis, avant tout, pour la barbarie chrétienne.

III. Y a-t-il deux morales, une morale de l'individu et une morale de l'Etat ?

-- Il n'y en a plus aucune.

14. -- A Henry de Groux :

Au nom de ce même Dieu dont je parle sans cesse, ne vous emballez pas trop sur les Grecs. Il n'y a pas au monde un peuple moins intéressant, et tout le bruit qu'on fait autour d'eux n'est qu'une vile blague. Je refuse absolument de compatir à ces schismatiques, habitants d'une terre vouée, depuis trois mille ans, à tous les démons, et dont les ancêtres au moyen âge ont fait rater toutes les Croisades. Leur histoire n'est qu'une traînée de pourriture et de sang.

L'attitude actuelle de l'Europe est parfaitement infâme, sans doute ; mais ne remarquez-vous pas que tout ce potin grec est surtout en vue de faire oublier l'Arménie, dont l'épouvantable massacre n'a ému aucun de nos chevaleresques étudiants, qui parlent aujourd'hui de se faire tuer pour la Grèce et qui seraient fort embêtés si on les prenait au mot ?

Pourtant, savez-vous ce que c'est que l'Arménie ? C'est le pays le plus mystérieux du monde, le lieu choisi pour la Réconciliation. C'est là que le déluge prit fin et que recommença la multiplication humaine.

Depuis une dizaine de siècles, au moins, il n'y a jamais eu qu'une Question d'Orient, question à triple face et à triple tour. Extermination ou du moins expulsion des Musulmans, extermination des Grecs et conquête du Saint-Sépulcre. Tout le reste est imbécillité ou mensonge.

Mais que penser de ce Pape qui s'occupe de politique parlementaire pendant qu'on débite par petits morceaux deux ou trois cent mille chrétiens en Arménie ? Ah ! il faut avoir une foi robuste et ne vraiment compter que sur Dieu !

20. -- Henri Provins, mécontent du Fumier des Lys qu'il vient de lire, ne veut plus m'aider à faire mon livre sur Louis XVII. Réponse :

Monsieur, j'interromps la lecture de votre très-intéressant ouvrage pour répondre à la lettre bien imprévue que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. C'est à l'occasion du Fumier des Lys que j'ai renoué connaissance avec Friedrichs, perdu de vue depuis longtemps. Lui aussi m'exprima, mais d'une tout autre manière, son mécontentement, me priant de ne pas rééditer ce petit pamphlet dont il me montrait l'injustice. Sur-le-champ je lui répondis, en substance, que j'y consentais volontiers, et que je le priais de venir me voir, ayant à lui faire une communication dont il apprécierait l'importance. Il vint en effet chez moi et je l'entretins de mon projet, ancien déjà, d'un livre sur Louis XVII, projet que les difficultés d'une existence exceptionnellement malheureuse ne m'avait pas permis de réaliser.

La question se posait ainsi. Tout ce qui pouvait être écrit pour démontrer que le fils de Louis XVI n'est pas mort au Temple, mais que son effrayante vie s'est prolongée jusqu'en 1845, a été écrit par vous, Friedrichs, et par d'autres, et il n'y a plus à y revenir. Nul plus que moi n'est persuadé du fait de la survivance, nul autant que moi n'est pénétré de la beauté surnaturelle de ce mystère de propitiation et d'iniquité. Je crois même qu'il est difficile de s'exprimer à cet égard, avec plus de force que je ne l'ai fait précisément dans le Fumier des Lys.

Mais voici une suite bien incontestable de ce mystère. C'est l'indifférence de la multitude. Le fait de l'évasion et de la vie errante de Louis XVII, avec toutes ses conséquences historiques, est et demeure, aujourd'hui comme il y a cinquante ans, le secret d'un petit groupe que ses prétentions politiques exposent à l'hostilité de tous les partis et que certaines individualités ont compromis ou compromettent horriblement.

Or il est profondément injuste et partant contraire à la gloire de Dieu, qu'une grande chose qu'il a voulue, soit inconnue ou méprisée. Existe-t-il un moyen, un expédient pour que cela change ? c'est-à-dire pour que la grandiose misère de Louis XVII soit authentiquement, notoirement et universellement restituée à l'histoire ? Je n'en connais qu'un, mais j'y ai confiance.

Supposez, disais-je à mon visiteur, qu'un romancier vigoureux, connaissant cette merveilleuse histoire, l'eût dramatisée à sa manière. Elle serait depuis longtemps connue et des sympathies sans nombre eussent été l'effet certain d'une pareille révélation. L'imagination est l'arc de triomphe du coeur de l'homme. C'est aussi une porte que les artistes seuls peuvent ouvrir. Si donc vous me croyez tel, voici l'occasion. Je viens précisément d'achever une oeuvre qui me tenait captif. Pourquoi ne profiterais-je pas de ce loisir pour entreprendre, avec votre secours et celui de vos amis, le seul livre qui manque encore à la cause de Louis XVII ? Seulement ce secours est indispensable. Vous avez bien compris, n'est-ce pas, Henri Provins ? que je ne demandais pas un salaire, ni une aumône, mais uniquement le moyen matériel de faire un livre.

Friedrichs me répondit avec une grande simplicité qu'il trouvait cela très-juste et me donna à entendre qu'une telle ouverture lui plaisait fort. Il me promit, en conséquence, de faire les démarches nécessaires. Pour ce qui est du Fumier des Lys, ce fut un point réglé d'avance, qu'il n'y avait pas à revenir sur ce sujet et que j'aurais uniquement en vue de réhabiliter la mémoire du grand Infortuné sans me préoccuper le moins du monde de sa descendance. Quelques jours après, il m'informa qu'il s'était assuré de votre adhésion, et je vous écrivis d'une manière que je croyais suffisamment explicite. J'étais donc fort éloigné de prévoir le scrupule qui vous arrête aujourd'hui.

Vous me dites que vous croyez à la solidarité, à la réversibilité des douleurs de l'innocence au profit des coupables, au rachat par le sang. Assurément il est impossible d'être chrétien sans y croire, et j'ai écrit plusieurs volumes pour ne dire que cela. Mais vous ajoutez qu'il y a de la témérité à prétendre que les Bourbons soient à jamais rejetés. Hélas ! je crains qu'il n'y ait une grande imprudence à prétendre qu'ils ne le soient pas. Les catholiques sont, en conscience, tenus de croire aussi à I'Infaillibilité papale, et il est bien incontestable que le sacre de Napoléon par Pie VII est un fait historique en même temps qu'un acte vraiment papal, prenez y garde ! un acte intéressant la discipline, sinon de l'Eglise, au moins de la chrétienté.

Vous dites encore que Louis XVII aurait du mourir au Temple, si sa race avait été rejetée. Et pourquoi ? Il me semble, au contraire, que la destinée terrible de ce prince errant et malheureux est bien plus concluante que n'eût été sa mort obscure à l'âge de dix ans, et qu'on voit ainsi mille fois mieux la main de Dieu sur une race qui a tout fait, depuis l'Edit de Nantes et la légitimation des bâtards, pour détruire la foi chrétienne dans le royaume très-chrétien.

Certes, la dynastie napoléonienne ne paraît pas moins rejetée et pour des crimes du même genre, car il n'y a pas une grande variété de prévarications parmi ceux qui règnent sur la terre. Faudrait-il en conclure que Napoléon IV est mort nécessairement au Zoulouland ? Celui-là aussi a son acte de décès légal autant que britannique, et je voudrais bien savoir quel est l'homme d'Etat qui oserait le contresigner en toute sûreté de conscience.

Au surplus, monsieur, je suis convaincu très-profondément que les démocraties ne sont pas plus viables aujourd'hui que les monarchies et qu'au fond tout est rejeté, parce que nous touchons à une époque mystérieuse où Dieu veut agir tout seul comme il lui plaira. J'ai dit cela, répondant d'avance à votre objection, à plusieurs endroits de la Chevalière de la Mort, et mon nouveau livre eût été une occasion meilleure de le dire.

Ah ! oui, ce livre, je l'avais rêvé pour la Gloire de Dieu exclusivement. Vous pouvez en croire un écrivain pauvre qui accepta les pires souffrances pour la vérité et la justice. Celui qui repose dans le cimetière de Delft m'aurait compris, lui qui ne voulait pas être roi et qui ne réclamait à la France que le droit de porter le nom de son père. J'avais rêvé de montrer, dans la lumière d'une affirmation absolue et irréfragable, la magnificence inouïe de ce Pénitent écrasé sous les péchés de sa race et souffrant par elle tout ce que l'homme peut souffrir. Que dire encore ? J'avais rêvé de le montrer tout accablé de ces Lys de France qui ne sont pas un vain symbole et préfigurant ainsi les gestes à venir du Dieu terrible, dans la tribulation excessive de ce fardeau.

Oui, je crois que c'eût été grand, et je ne veux pas encore y renoncer. Si ceux qui m'ont fait espérer leur concours se dérobent, Dieu y pourvoira. S'il faut souffrir encore pour cela, j'y consens, ayant, d'ailleurs, passé ma vie à souffrir. Ne vous mettez donc plus en peine de moi, monsieur, et veuillez recevoir

22.--Appris la mort de Rodolphe Salis, l'avaleur de sabres littéraires et artistiques, le triste rodomont qu'il plut à Dieu de mettre au commencement de mes écritures, comme un avis paternel du néant de ce terrible labour. Le « cabaretier gentilhomme » de mon invention, enrichi aux dépens de quarante artistes pauvres exploités par lui, est allé crever misérablement au bord d'un crachat, sans avoir pu jouir, une heure, de son opulence. J'ai la sensation de quelque chose de maudit qui croule au loin derrière moi.

23. -- Continuation des ennuis avec Henri Provins, qui semble n'avoir rien compris à ma dernière lettre et qui m'écrit d'une manière obscure et peu aimable. Il est obsédé de la pensée que je tiens à déshonorer son Prince. Je suis forcé de renouveler l'assurance très-formelle et très-solennelle de ne pas toucher à ce pauvre Charles XI, qui règne, en Hollande, sur une quinzaine de partisans dispersés.

24. -- Idiotie. Depuis trois jours ou plutôt trois nuits, bien que nous soyons au temps de la pleine lune, impossible d'apercevoir cet astre. Il n'y a pourtant pas de nuages. Le limpide ciel est criblé d'étoiles, et je parais être seul à remarquer ce prodige. Vérification faite, il n'y a pas de prodige. La lune se lève tard et se montre peu.

26. -- Fin des obstacles. Friedrichs me donne l'argent recueilli jusqu'à ce jour pour la main-d'oeuvre du futur livre sur Naundorff.

27. -- Au médecin de banlieue du 6 novembre :

En vérité, mon cher monsieur, il est impossible d'être plus médecin de Montrouge. Voici donc l'argent que vous me réclamez et que je vous envoie sans plus attendre, non à cause de la carte insolente que vous avez glissée hier dans ma boîte, en sonnant avec frénésie, mais uniquement parce qu'il se trouve que votre gracieuse humeur s'est manifestée juste au moment où j'étais en mesure de vous satisfaire.

Je vous aurais donné 500 francs de bien meilleur coeur que je ne vous donne cette faible somme, si, lorsque vous fûtes appelé à soigner ma femme, vous aviez avoué humblement que son mal vous déconcertait et qu'au lieu de commencer un traitement dont il fallut, à grand'peine, arrêter l'effet pernicieux, vous eussiez loyalement et du premier coup déclaré votre impuissance. Mais je pense qu'il n'y a pas de médecin capable de cette humilité-là.

31 -- A la suite d'une rosserie de prêtre, ayant eu l'occasion de consulter le missel, je trouve ceci à l'office du jour, 4e férie après le dimanche de Lætare : Lutum fecit ex sputo Dominus : et linivit oculos meos : et abii, et lavi, et vidi, et credidi Deo. C'est comme cela que Dieu fait ses prêtres, avec de la boue et du crachat. Cela suffit pour la guérison des ophthalmies et des cécités.

Lectures sur Naundorff. Bibliographie copieuse, mais uniforme. Historiquement, Otto Friedrichs, d'abord, et Henri Provins, beaucoup plus tard, ont peu laissé à glaner. A l'exception de quelques pages, telles que Le Droit du Passé, de l'admirable Villiers de l'Isle-Adam, opuscule perdu au milieu d'un volume de contes, tout le reste est à peu près identique dans la niaiserie ou le rabâchage déclamatoire. L'infortune, à déchausser l'imagination, du Vagabond dépossédé eût été presque supportable sans l'opprobre littéraire. Et pour que cet opprobre fût à la mesure qui convenait, il a fallu que le plus misérable écrivain naundorffiste fut Naundorff lui- même. Depuis quelques jours, je lis chez Friedrichs la correspondance manuscrite du fils de Louis XVI avec les siens. C'est épouvantable

[Jugement trop dur. Friedrichs publie aujourd'hui, -- chez Daragon -- la Correspondance intime et inédite de Louis XVII, dont le premier volume, que j'ai sous les yeux, modifie beaucoup mon impression d'il y a huit ans. Quand le second aura paru, je me réserve de revenir sur ce sujet, consciencieusement. -- 3 mai 1904, en corrigeant les épreuves du présent Journal.]

Avril

14. -- Lettre peu intelligible d'un petit jeune homme qui semble demander un autographe en forme de préface à relier avec une Tentation de Saint Antoine. II voudrait savoir mon prix. Cela vient de Marseille. Défions-nous.

Monsieur, comme je suppose qu'il s'agit du livre de Flaubert et que je serais désolé de vous contraindre à mobiliser « vos finances », voici « de ma main » et pour RIEN, la préface que vous me demandez avec tant de tact :

La TENTATION DE SAINT ANTOINE par Gustave Flaubert est un des livres les plus sots et les plus abjects dont s'honore la littérature contemporaine.

Agréez,

Léon Bloy.

15. -- Pour me consoler de Naundorff, entrepris la lecture de la Vie d'Anne-Catherine-Emmerich, par le P. Schmoeger, trois volumes traduits de l'allemand, que je viens d'acquérir enfin, l'ayant désirée longtemps. Je ne connais pas de livre plus beau et plus ignoré. S'il était lu de vingt personnes par diocèse, Dieu changerait la face du monde.

Mai

3. -- Excessive difficulté de se comporter avec un pauvre imbécile qui est malheureusement le parrain de notre petite Véronique. On ne sait pas ce que c'est que les imbéciles. Comment expliquer leur besoin, après des années d'humilité, de devenir tout à coup des téméraires, de tirer le glaive, d'accompagner Spartacus dans le Picenum ?

5. -- Incendie du Bazar de Charité. Un grand nombre de belles dames ont été carbonisées, hier soir, en moins d'une demi-heure. Non pro mundo rogo dit le Seigneur. Admirable sottise de Coppée. « Elles s'étaient réunies pour faire le bien », écrit-il. Tout le monde, bien entendu, accuse Dieu.

8. -- L'agitation au sujet de l'incendie continue. Songez donc ! Des personnes si riches, en toilettes de gala et qui avaient leurs voitures à la porte ! Leurs voitures éternellement inutiles ! Tout ça pour l'amour des pauvres. Oui, tout ça. Quand on est riche, c'est qu'on aime les pauvres. Les belles toilettes sont la récompense de l'amour qu'on a pour la pauvreté. Et voilà qui condamne l'Evangile. Le Nonce du pape était venu bénir la Truie qui file, un instant avant le feu. Il était à peine sorti que cela commençait Judex tremebundus ante januam.

9. -- A mon ami André R. :

Pour exaspérer les Imbéciles

Vous me demandez « quelques mots » sur la récente catastrophe. J'y consens d'autant plus volontiers que je souffre de ne pouvoir crier ce que je pense.

J'espère, mon cher André, ne pas vous scandaliser en vous disant qu'à la lecture des premières nouvelles de cet événement épouvantable, j'ai eu la sensation nette et délicieuse, d'un poids immense dont on aurait délivré mon coeur. Le petit nombre des victimes, il est vrai, limitait ma joie.

Enfin, me disais-je tout de même, enfin ! ENFIN ! voilà donc un commencement de justice.

Ce mot de Bazar accolé à celui de CHARITE ! Le Nom terrible et brûlant de Dieu réduit à la condition de génitif de cet immonde vocable ! ! !

Dans ce bazar donc, des enseignes empruntées à des caboulots, à des bordels, A la Truie qui file, par exemple ; des prêtres, des religieuses circulant dans ce pince-cul aristocratique et y traînant de pauvres êtres innocents !

Et le Nonce du Pape venant bénir tout ça !

Ah ! mon ami, quelle brochure à écrire ! L'incendiaire du Bazar de Charité.

Tant que le Nonce du Pape n'avait pas donné sa bénédiction aux belles toilettes, les délicates et voluptueuses carcasses que couvraient ces belles toilettes ne pouvaient pas prendre la forme noire et horribles de leurs âmes. Jusqu'à ce moment, il n'y avait aucun danger.

Mais la bénédiction, la Bénédiction, indiciblement sacrilège de celui qui représentait le Vicaire de Jésus-Christ et par conséquent Jésus-Christ lui-même, a été où elle va toujours, c'est-à-dire au FEU, qui est l'habitacle rugissant et vagabond de l'Esprit-Saint.

Alors, immédiatement, le Feu a été déchaîné, et TOUT EST RENTRE DANS L'ORDRE.

Te autem faciente eleemosynam, nesciat sinistra tua quid faciat dextera tua : Ut sit eleemosyna tua IN ABSCONDITO (Matth., VI, 3 et 4).

-- Vous vous êtes joliment fichue de cette Parole, n'est-ce pas ? belle Madame, et vous avez voulu exactement le contraire. Eh ! bien, voilà. Il y avait justement un pauvre qui avait très-faim, à qui nul ne donnait et qui était le plus affamé des pauvres. Ce pauvre c'était le Feu. Mais Notre-Seigneur Jésus-Christ en a eu pitié, il lui a envoyé sa bénédiction par le domestique de son Vicaire et, alors vous lui avez fait l'aumône somptueuse et tout à fait manifeste de vos savoureuses entrailles. Pour ce qui est de votre « droite » et de votre « gauche », soyez tranquille. La Parole s'accomplira au point que même vos larbins superbes et damasquinés ne parviendront pas à les distinguer l'une de l'autre et qu'il faudra attendre pour cela jusqu'à la Résurrection des Morts.

Cum facis eleemosynam, noli tuba canere ante te, sicut hypocritæ faciunt in synagogis, et in vicis, ut honorificentur ab hominibus. Amen dico vobis, receperunt mercedem suam (Matth., VI, 2).

-- Elle n'est pas non plus pour toi cette Parole. n'est-ce pas, marquise ? Tout le monde sait que l'Evangile fut écrit pour la canaille, et tu aurais joliment reçu Celui qui aurait osé te conseiller de vendre in abscondito tes « trompettes » et tes falbalas pour le soulagement des malheureux ! Mais, tout de même, tu recevras « ta récompense » et, demain matin, ô vicomtesse, on vous ramassera à la pelle, avec vos bijoux et votre or fondus, dans les immondices

Ce qu'il y a d'affolant, de détraquant, de désespérant, ce n'est pas la catastrophe elle-même, qui est en réalité peu de chose auprès de la catastrophe arménienne, par exemple, dont nul, parmi ce beau monde, ne songeait à s'affliger.

Non, c'est le spectacle véritablement monstrueux de l'hypocrisie universelle. C'est de voir tout ce qui tient une plume mentir effrontément aux autres et à soi-même. Enfin, et surtout, c'est le mépris immense et tranquille de tous à peu près sans exception, pour ce que Dieu dit et ce que Dieu fait.

Le caractère spécial et les circonstances de cet événement, sa promptitude foudroyante, presque inconcevable, qui a rendu impossible tout secours et dont il y a peu d'exemples depuis de Feu du Ciel, l'aspect uniforme_ des cadavres sur qui le Symbole de la Charité s'est acharné avec une sorte de rage divine, comme s'il s'agissait de venger une prévarication sans nom, tout cela pourtant était assez clair.

Tout cela avait la marque bien indéniable d'un châtiment et d'autant plus que des innocents étaient frappés avec des coupables, ce qui est l'empreinte biblique des Cinq Doigts de la Main Divine.

Cette pensée si naturelle : Dieu frappe, donc il frappe avec justice, ne s'est présentée à l'esprit de personne, ou, si elle s'est présentée, elle a été écartée immédiatement avec horreur.

Ah ! s'il s'était agi d'une population de mineurs, gens aux mains sales, on aurait peut-être vu plus clair, les yeux étant beaucoup moins remplis de larmes. Mais, des duchesses ou des banquières qui « s'étaient réunies pour faire le bien », comme l'a positivement dit le généreux gaga François Coppée, songez donc, chère Madame !

De son autorité plénière, le journal La Croix a canonisé les victimes. Rappelant Jeanne d'Arc (!!!) dont c'était à peu près l'anniversaire, l'excellent eunuque des antichambres désirables, le P. Bailly, a parlé de ce « bûcher où les lys de la pureté ont été mêlés aux roses de la charité »

J'imagine que les chastes lys et les tendres roses auraient bien voulu pouvoir ficher le camp, fût-ce au prix de n'importe quel genre de prostitution ou de cruauté, et je me suis laissé dire que les plus vigoureuses d'entre ces fleurs ne dédaignèrent pas d'assommer les plus faibles qui faisaient obstacle à leur fuite.

« Chacun pour soi, Madame ! » Ce mot a été entendu. C'était peut-être la Truie qui filait.

Pour revenir à La Croix, ne vous semble-t-il pas, André, que ce genre de blasphème, cette sentimentalité démoniaque appelle une nouvelle catastrophe, comme certaines substances attirent la foudre ? On ne fait pas joujou avec les formes saintes, et c'est à faire peur de galvauder ainsi le nom de Charité, qui est le Nom même de la Troisième Personne Divine.

Voilà, cher ami, tout ce que je peux vous dire de cet incendie. Je vous remercie de m'avoir donné ainsi l'occasion de me dégonfler un peu. J'en avais besoin.

Attendez-vous, d'ailleurs, et préparez-vous à de bien autres catastrophes auprès desquelles celle du Bazar infâme semblera bénigne. La fin du siècle est proche, et je sais que le monde est menacé comme jamais il ne le fut. Je dois vous l'avoir déjà dit, puisque je le dis à qui veut l'entendre ; mais, en ce moment, je vous le dis avec plus de force et vous prie de vous en souvenir.

Erit enim tunc tribulatio magna, qualis non fuit ab initio mundi usque modo, neque fiet Orate (Matth., XXIV, 21).

Je vous embrasse en attendant.

10. -- A un très-malheureux homme :

Mon cher Marcel, j'apprends que vous êtes souffrant et triste et que vous vous plaignez de ne pouvoir prier. Si vraiment vous ne pouvez pas prier, ne priez pas, mais dites souvent le Nom de Jésus, rien que ces deux syllabes qui ont une vertu mystérieuse, et vous serez secouru. Je vous l'affirme sur l'honneur de Dieu. J'ai prié, j'ai communié pour vous. Mais, que puis-je, si vous ne vous aidez pas vous-même ? Courage, mon ami. N'oubliez pas que vous avez été racheté comme les autres.

19. -- Encore une enquête. On ne me rate jamais. Une revue veut savoir ce que je pense du cléricalisme :

« Cléricalisme » est un mot vague et lâche, une pourriture de mot que je rejette avec dégoût.

Si on veut entendre par là le Catholicisme romain, c'est-à-dire l'unique forme religieuse, voici ma réponse bien nette aux trois questions :

I. Je suis pour la Théocratie absolue, telle qu'elle est affirmée dans la Bulle Unam Sanctam de Boniface VIII.

II. Je pense que l'Eglise doit tenir en main les Deux Glaives, le Spirituel et le Temporel, que tout lui appartient, les âmes et les corps, et qu'en dehors d'Elle il ne peut y avoir de salut ni pour les individus ni pour les sociétés.

III. Enfin j'estime qu'il est outrageant pour la raison humaine de mettre en question des principes aussi élémentaires.

Ce soir, comme Jeanne mettait la petite Madeleine dans mes bras, je lui ai fait remarquer combien il est profitable de porter près de son coeur un de ces innocents. C'est comme si on portait des reliques de martyr.

24. -- Fête de Notre-Dame Auxiliatrice. Mise en vente de la Femme pauvre.

28. -- Visite désastreuse au Bon Marché où on m'avait chargé d'acquérir divers objets. J'en sors fumant de colère, spirans minarum et cædis, ayant engueulé plusieurs personnes. Le contact de cette foule m'est absolument odieux et détermine en moi la tristesse la plus orageuse. Je ne peux plus du tout supporter le Monde.

30. -- A Octave Mirbeau :

Un de mes amis, le capitaine Bigand-Kaire, m'apprend que vous voulez bien parler de mon nouveau livre, La Femme Pauvre, en plein Journal. II ne pouvait me donner une nouvelle plus agréable, et je pense que toute expression de gratitude vous semblerait un peu banale.

Vivant à l'écart, plein de mépris pour le monde et n'ayant rien épousé de lui, j'ai eu l'honneur longuement, profondément savouré de l'hostilité universelle. Quoi de plus juste ?

Il eût été révoltant qu'une pareille façon ne me valût pas le renom d'un raté, d'une crapule, d'un assassin disponible, d'un lâche, d'un sodomite, enfin et surtout d'un mendiant immonde, puisque je suis pauvre. J'ai donc vécu sur cette légende, mal, il est vrai.

Un jour, il y a trois ans, quelques chevaliers de l'écritoire réussirent à me faire perdre la situation qui était mon unique ressource. Deux de mes enfants en sont morts. Ce compte sera réglé, -- non par ma plume.

Je vous envoie, en même temps que cette lettre, un exemplaire de mon livre et un doux pamphlet qui vous amusera peut-être. Vous comprendrez que l'auteur de ces choses et de plusieurs autres du même genre ne peut pas être de ceux qui demandent des articles aux confrères. Il a fallu, certes ! que Bigand prît cela sur lui ! Il a réussi chez vous, Dieu soit loué ! Vous paraissez aimer la Justice pour laquelle je meurs depuis dix ans. L'occasion n'est pas banale et vous ne chercherez pas en vain le coeur du réprouvé quand vous chercherez son coeur.

Une page au moins de la Femme pauvre fut écrite pour vous. C'est la page 311-12, quand je raconte mes propres funérailles sous le pseudonyme autobiographique et presque célèbre de Caïn Marchenoir. Oui, à cet endroit-là, j'ai pensé à vous, Mirbeau, avec un peu d'amertume, je le confesse, mais non pas, peut-être, sans espérance, j'ose l'avouer

Juin

2. -- Arrivée d'Henry de Groux avec sa femme et sa petite fille. Hospitalité à cette famille.
3. -- Rencontré Rosny sur la plate-forme d'un tramway. Récent chevalier de la Légion et imbécile peu caché dans le prépuce d'un membre de l'Académie Goncourt, il se montre, je ne sais pourquoi, très-insolent, très-goujat. J'ai pu désarmer de Groux qui mourait d'envie de le gifler. A quoi bon ? Il y a deux Rosny, dont l'un n'a jamais été vu par personne. On ne sait qui est le décoré, qui est le membre, qui est le giflable. On ne sait pas quelle sale affaire on pourrait se mettre sur les bras.

7. -- La présence des de Groux dans la maison rend notre vie très-difficile.

9. -- Carte de Lugné-Poé, à qui j'ai envoyé la Femme pauvre. Il me demande : pour son théâtre une pièce -- à moi !

13. -- Le Journal publie une fort belle chronique de Mirbeau sur la Femme pauvre; mais à qui imputer l'insertion de cet article -- qui eût pu m'être si profitable -- le seul jour peut-être de toute l'année où les Parisiens ne lisent même pas leurs journaux, c'est-à-dire le jour du Grand Prix ?

A Octave Mirbeau :

Monsieur, je viens de lire votre généreux article et je ne veux pas attendre une heure pour vous remercier. La page 311 est glorieusement démentie. Vous remercier ! hélas ! comment le pourrais-je sans sottise ? Votre tempérament est trop analogue au mien pour que vous ne sentiez pas ce que votre vaillance a dû me faire éprouver.

Vous êtes le premier. Cela dit tout. J'ignore ce que vous avez risqué pour moi, car il n'y a pas de feuille plus hostile à Léon Bloy que le Journal, et tous les Xau de la boutique ont dû frémir J'admire que vous ayez pu vous arranger de mon Absolu chrétien. Car enfin l'auteur de vos livres est séparé de moi par plusieurs abîmes. On a beaucoup parlé de mon orgueil parce que je suis un solitaire. Et comment pourrais-je ne pas être un solitaire ?

Vous avez très-bien vu, du moins, que je ne suis pas de ce siècle, et je n'aurais pu le dire mieux. Ah ! certes, non, je n'en suis pas ! Je suis entré dans la vie littéraire à trente-huit ans, après une jeunesse effrayante et à la suite d'une catastrophe indicible qui m'avait précipité d'une existence exclusivement contemplative. J'y suis entré comme un élu disgracié entrerait dans un enfer de boue et de ténèbres, flagellé par le Chérubin d'une nécessité implacable, Angelus Domini coarctans eum. A la vue de mes hideux compagnons nouveaux, l'horreur m'est sortie par tous les pores. Comment se pourrait-il que mes tentatives littéraires eussent été autre chose que des sanglots ou des hurlements ?

Il est possible que ma situation, uniformément épouvantable depuis treize ans, soit modifiée par votre article. Mais combien il aura fallu souffrir ! Enfin tout sera dit par moi dans le Mendiant ingrat, journal de quatre années de ma vie que va publier un éditeur belge, aucun trafiquant de papier sale n'ayant osé, à Paris, se charger d'un livre aussi dangereux. « Chaque chien aura son jour », dit le proverbe

15.--Premier effet agréable de l'article de Mirbeau. Edmond Lepelletier y répond dans L'Echo de Paris, sans éloquence, mais avec un rare discernement. Il informe son public [qui sera, un jour, le public de François Coppée,] que je suis un « crapaud visqueux et répugnant », un « drôle », un « être vil et plat », un « aliéné à la fois ridicule et méchant », un « pleutre », un « polisson », un « poltron », un « vomisseur d'injures », un « scribe de choses immondes ». Rien de très-inventé dans tout ça. Il y a quinze ans que ces choses s'impriment partout. Mais, chez Edmond, c'est si candide et il y a une telle dépense de bonne foi ! Exemple : « Sa pauvreté, d'ailleurs n'est que relative. (La pauvreté, de Léon Bloy, bien entendu). Il habite la villa d'une dame mûre et généreuse, là-bas, à Montrouge » j'ai failli en pleurer d'attendrissement.

Ma réponse immédiate : « Mon cher Edmond, grand'merci pour cette chaleureuse réclame ! »

Il a l'air aussi d'offrir à Mirbeau le choix entre la jean-foutrerie et le crétinisme pour avoir parlé de moi comme il l'a fait, allant même jusqu'à le menacer d'un combat.

Occasion pour Mirbeau d'offrir en retour à ce paladin quelques coups de pied au derrière en notifiant qu'il lui est vraiment impossible de croiser ce qu'on est convenu d'appeler le fer avec un adversaire dédaigné par Léon Bloy. Mais il faudrait que Mirbeau fût mon ami ou, du moins, un magnifique. Ce serait trop demander.

16. -- Un ancien ami, congédié pour avoir entrepris quelques saletés sur une jeune fille qui nous est confiée, se venge par une lettre où je suis traité de Judas (???)

20 --De Groux déjeunant chez nous avec le capitaine Bigand-Kaire, dédicataire de la Femme pauvre, fait d'incroyables et vains efforts pour l'entraîner au carnage de Lepelletier. Pourquoi détruire cet insecte profitable ?

23. -- Article filial de Sévérine sur Jules Vallès, à propos de mon livre. -- « Un rude écrivain, tout de même ! -- Oui, père »

24 -- A Sévérine :

Madame, votre article est assurément ce que j'aurais pu ambitionner de plus flatteur, puisque vous avouez ne l'avoir écrit que sous la griffe et la dent du plus impérieux besoin de justice. Avoir pu vaincre en vous le ressentiment d'une « blessure atroce » (quoique bien involontaire) jusqu'au point de vous faire éprouver pour moi « quelque chose de fraternel », certes, voilà une victoire qui n'est pas banale.

La chose la plus facile du monde, c'est d'être injuste. Quoi de plus simple cependant que de se demander si un homme qui risque ce que j'ai risqué et qui sacrifie ce que j'ai sacrifié, n'obéit pas, fût-ce en aveugle, à une consigne, à un ordre absolu de sa conscience, non moins impérieux que le sentiment supérieur auquel vous avez noblement cédé ? Cela paraît, en effet, très-simple et d'une équité rudimentaire. Mais, en ce qui me concerne, peu de gens s'en sont avisés. Les âmes contemporaines pendent assez bas, croyons-nous, Madame, et le choix libre d'une existence épouvantable est une sorte d'idée gothique et lointaine qui n'obtient pas très-facilement audience.

Il vous sera compté, Sévérine, de n'avoir vu en moi, malgré tout, ni un sot ni une âme vile, et d'avoir eu la vaillance de le dire. Cela vous sera grandement compté par Quelqu'un qui n'est pas les hommes, en vérité.

26. -- A Henri Provins, que la Femme pauvre a fort ému :

Cher monsieur, relisant votre dernière lettre en une heure d'angoisse, j'ai senti, ce matin, que j'avais mal fait de n'y pas répondre. Sans doute, au point de vue strict et banal de convenances mondaines, cette lettre ne comportait pas de réponse. Mais ce point de vue ne doit pas être celui d'un solitaire tel que moi, et il est bien certain que vos pages m'ont été bienfaisantes.

Bienfaisantes, en vérité. Songez que je suis réellement le protagoniste perpétuel de toutes mes fictions, que j'incarne exactement, au prix de quelles douleurs ! tous les souffrances, tous les saignants, tous les désolés que j'ai tenté de faire vivre en leur supposant mon âme. Cela d'une manière si complète, si absolue qu'il me faudra nécessairement, dussé-je en mourir, me transsubstantier, en Louis XVII pour arriver à le peindre.

Louis XVII ! Il faudra -- Dieu veut peut-être que ce soit le point culminant de ma carrière d'écrivain -- il faudra de toute nécessité, que je prenne mes tortures de père, de chrétien, d'artiste, que je ramasse en une fois les agonies de la misère, de l'humiliation, de la calomnie, les affres mortelles de cette vie de proscrit et de diffamé qui est la mienne, pour entrer dans l'âme effroyablement percée du douloureux prince. Il faudra que j'habite cette âme qui fut, sans doute, la plus solitaire des âmes, que j'y établisse ma demeure, que je fasse mienne, par l'affinité intuitive de mes propres souffrances, l'infortune absolument inégalable de cet homme à qui Dieu demanda de vivre dans l'obscurité, dans l'ignominie, dans le ridicule, avec le fardeau de quatorze siècles sur le coeur !

Vraiment je ne sais pas si je pourrai jamais dire la déconcertante et surnaturelle majesté d'un pareil destin, certainement unique. Tout ce qui pouvait être écrit pour élucider le point d'histoire l'a été par vous ou par d'autres. Il s'agit maintenant de faire pleurer, de faire sangloter, d'ouvrir les écluses de la compassion sur le malheur inouï de Louis XVII. C'est la tâche que j'ai entreprise. Que Dieu ait pitié de moi !

[Promesse qui n'a pas été tenue et qui ne pouvait pas l'être. J'ai fait ce qu'il m'a été donné de faire, et le Fils de Louis XVI, publié en 1900, n'est pas indigne d'un écrivain à qui ses ennemis eux-mêmes ont souvent accordé de la force et de la grandeur. Mais que voulez-vous ? Louis XVII était par trop inférieur à son infortune. Sa médiocrité excessive tuait la compassion. Octobre _1903.]

Je tenais surtout à vous dire combien votre lettre m'a été douce. Ma vie ne l'est pas. Souvent elle est plus que dure, et vous avez compris que les pages sombres de mon livre ne pouvaient pas être de l'invention. A une certaine profondeur, les gémissements et les sanglots ne s'inventent pas. Depuis longtemps je n'ai qu'à puiser dans mes souvenirs pour écrire les livres les plus douloureux. Comme tous les êtres épris d'Absolu, j'ai très-peu d'amis. J'ai même autant d'ennemis que si j'étais un homme politique. Ayant eu l'occasion, autrefois, de dénoncer quelques turpitudes, il est conforme aux pratiques de ce monde que les plus vils goujats de plume s'arrogent le droit de me calomnier et de m'outrager chaque fois qu'ils pensent le pouvoir faire impunément. C'est pour cela que l'expression d'une sympathie vraie me paraît si délicieuse.

27. -- Départ soudain et mystérieux de la famille de Groux. Bienheureuse fin de cette détraquante hospitalité.

29. -- Lettre de Maeterlinck :

Monsieur, je viens de lire la Femme pauvre. C'est, je pense, la seule des oeuvres de ces jours où il y ait des marques évidentes de génie, si, par génie, l'on entend certains éclairs « en profondeur » qui relient ce qu'on voit à ce qu'on ne voit pas et ce qu'on ne comprend pas encore à ce qu'on comprendra un jour. Au point de vue purement humain, on songe involontairement au Roi Lear, et on ne trouve pas d'autres points de repère dans les littératures. Croyez, Monsieur, à mon admiration très-profonde.

Maurice Maeterlinck.

Juillet

1er -- Le jubilé de la vieille gueuse Victoria, à Londres, m'empêche de toucher une pauvre somme horriblement nécessaire.

3. -- A Rachilde :

Rachilde, ma chère amie, décidément votre article est ce que j'ai eu de mieux jusqu'à ce jour. Vous avez vu plus loin et plus profond que les autres et vous avez eu la force incroyable, alors que tant de « bêtises » vous sollicitaient, vous imploraient à deux genoux, de n'en écouter qu'une seule. Cela tient sans toute à ce que vous avez négligé de lire le chapitre central de mon livre (p. 141). Vous présentez ma Femme pauvre comme une femme honnête, hélas ! oubliant ou méconnaissant que j'ai écrit ce violent poème uniquement et précisément en haine des honnêtes femmes. Ça c'est une gaffe, avouez-le.

Cependant vous avez vu le reste. Je vous passe, bien entendu, le « joug d'une religion abominablement meurtrière », lieu commun emprunté à la riche collection de François Coppée et sans doute béni par votre cochon d'abbé Charbonnel. Il faut bien vous passer ça puisque vous êtes « impure et très-imparfaite et que vous errez dans les ténèbres extérieures ».

Je puis persuadé que vous m'avez lu avec toute l'humilité disponible, ce qui est la vraie posture pour apercevoir ce que n'aperçoivent pas les superbes.

Par exemple, je vous dois une vive reconnaissance pour m'avoir lavé de l' « épouvantable orgueil » que me reprochent invariablement des juges qui ne savent pas le sens de ce mot. L'orgueil est, en effet, le seul vice dont il est impossible de se défendre sans ridicule On peut se défendre d'avoir du génie, mais non d'être un orgueilleux. Je vous remercie d'y avoir pensé.

J'ai souvent voulu vous parler de vos livres à vous, Rachilde, et vraiment c'est trop difficile. Très- sincèrement, je ne sais que penser de vous. Si vous étiez sciemment une scélérate, parbleu ! Mais vous êtes une perverse ingénue, et j'avoue que cela me détraque. Vous allez aux ténèbres instinctivement, comme les plantes vont à la lumière. Vos livres n'ont même pas l'excuse de la viande, c'est épouvantable. J'avais cru et je m'étais dit que l'abomination froide de la Princesse des Ténèbres ne pouvait pas être dépassée. Erreur. Les Hors-Nature vont plus loin, et ils y vont comme je viens de le dire, sans viande, ainsi que des démons.

Alors, c'est bien simple, je ne connais pas votre limite, et vous me faites peur.

Voici tout ce que peut vous dire l'homme d'Absolu, le Chrétien. Ne vous êtes-vous jamais demandé ce que devaient produire sur certaines âmes vos horrible livres, malheureusement saturés d'Art ? Il vous plaît de déclarer que vous êtes une inconsciente et pacifique bestiole. Cependant j'ai cru voir en vous quelque chose comme de la bonté. Oh ! je peux me tromper, certes ! mais enfin, dans cette hypothèse, je n'arrive pas à concevoir que vous ne soyez jamais, fût-ce une seule heure, tourmentée par l'inquiétude.

Jeanne à Rachilde :

Madame, du fond de notre solitude, je vous envoie un merci pour avoir dit que mon mari est un homme de génie. Mais, croyez-le, nous sommes loin du désespoir. C'est le mot qu'on ne prononce jamais ici.

Je suis parfaitement sûre que Léon Bloy sait où il va, et je suis, par conséquent, parfaitement heureuse de le suivre. Vous cherchez l'Absolu à votre manière. Je suis donc avec vous, ne dussions-nous jamais nous rencontrer, car j'ai horreur de la médiocrité et j'aime ceux qui osent aller jusqu'au bout.

Je savais bien que vous sentiriez le surnaturel divin dans certaines pages de la Femme pauvre. Autrement, à quoi bon être avec le démon ? Comme vous devez vous ennuyer quelquefois ! Dans ces moments-là, Madame, croyez à ma très vive sympathie.

16. -- A un mandarin qui m'a envoyé 500 francs, mais dont les vues sont exclusivement humaines et qui m'écrit en même temps des choses très-sages :

Cher monsieur, je reçois, ce matin, les 500 francs que vous voulez bien m'envoyer pour le service du Prince déshérité et par sympathie pour l'auteur non moins déshérité de la Femme pauvre Je vous supplie, de pratiquer à mon égard cette charité profonde qui consiste à se demander ce que Dieu a donné à une de ses créatures et ce qu'il exige d'elle en retour. Pourquoi ne supposeriez-vous pas que ma vocation est peut-être unique ? Longtemps avant d'avoir écrit une seule ligne, j'avais compris que le sacrifice de tout bonheur terrestre m'était demandé et j'avais accompli ce sacrifice. Je recommande à votre attention les pages du Désespéré, de 179 à 184. Ce sont, je crois, les plus centrales de ce livre, celles qui expliquent tout, et c'est par ces pages que je répondais, dix ans à l'avance, à la lettre que vous venez de m'adresser

Vous me jugez humainement sans prendre garde que je suis précisément hors de tous les points de vue humains et que c'est là toute ma force, mon unique force. La vérité bien nette et qui éclate dans tous mes livres, c'est que je n'écris que pour Dieu. Vous déplorez que je me sois mis dans une situation telle que je ne puis faire tout le bien qu'on serait en droit d'attendre de moi. Voyons, cher ami, qu'en savez-vous ? Vous me parlez des enseignements du christianisme, soit. Il est une chose que l'Eglise a toujours enseignée et qui est la doctrine de tous les saints, sans exception. C'est que le salut d'une seule âme importe plus que le soutien du corps de cent mille pauvres. Cela n'est pas défini en dogme ; mais c'est tellement lié à la Doctrine essentielle, à la Parole de Dieu, qu'il est impossible d'être chrétien si on en doute.

Eh ! bien, si le don d'écrire m'a été accordé, n'est-il pas infiniment plausible de conjecturer que j'ai surtout la mission d'agir sur les âmes ? Une telle mission est assurément bien étrangère à l'esprit du monde, de ce monde pour qui Jésus a dit formellement qu'il ne priait pas (non pro mundo rogo) et qui regarde les âmes comme moins que rien. Mais vous qui vivez dans ce monde infâme à la façon d'un étranger, puisque vous avez donné le meilleur de votre effort à une cause qu'il méprise, vous ne pouvez pas et vous ne devez pas ne pas me comprendre.

Voilà la deuxième fois que vous me reprochez le moyen âge comme si vous n'en étiez pas vous- même de ce Moyen Age qui fut, après les Temps Apostoliques, la plus belle époque du monde. Une époque où on croyait, où on aimait jusqu'à en mourir, où on était fidèle jusque dans les supplices, où on se sacrifiait complètement, où le Corps et le Sang de Jésus-Christ passaient avant toutes choses. De quelle époque êtes-vous donc ou croyez-vous être lorsque vous donnez spontanément votre argent à un artiste proscrit, conspué de la multitude et qui vous est à peine connu, pour l'amour d'un prince malheureux que toute la terre a renié ? Ne vous en déplaise, vous êtes, à votre insu et en la manière qui vous est donnée, oui, vous êtes simplement un de ceux-là qui s'en allaient à la conquête du Saint-Sépulcre, et Dieu qui « reconnaît les siens » saura vous reconnaître.

Vous dites, hélas ! ou plutôt celui que vous croyez être dit que « toutes les vérités ne sont pas toujours bonnes à imprimer ». Quelles étranges vérités que celles qu'il faudrait cacher quelquefois ! Moi, je m'en tiens au praedicate super tecta de l'Evangile, et je me ferais brûler à petit feu plutôt que de taire une vérité.

Pour revenir au bien que j'aurais pu faire, n'est-ce rien que d'avoir arraché plusieurs âmes aux griffes de Luther, d'avoir donné des prêtres à l'Eglise et des épouses à Jésus- Christ, d'avoir consolé et réconcilié des agonisants et d'avoir enduré pour cela de volontaires souffrances ?

Ah ! ne me plaignez pas. Si ma vie avait été autre, si j'avais été un prudent, un modéré, un mesuré, que serais-je aujourd'hui ? Sans doute je gagnerais beaucoup d'argent et j'aurais l'admiration de MM. les Journalistes ; mais vous n'auriez jamais pu me connaître, me discerner dans la foule de ceux qui sont ainsi, et quelle raison pourriez-vous avoir de m'estimer ? De quel droit priveriez-vous les pauvres de ce que vous m'avez donné, si vous ne pensiez pas, au fond, que c'est précisément ce fou, ce lépreux, ce solitaire, qu'il faut aujourd'hui pour plaider l'impossible cause de Louis XVII et que c'est peut-être pour cela qu'il a tant souffert ?

23. -- Reçu des volumes d'Agénor de Gasparin (!!!). Annexion de ce cadeau à la petite bibliothèque de mes latrines. Ils vont y prendre contact avec des Bourget, des Renan, des Zola et des Anatole France.

24. -- Lettre imbécile et nauséeuse d'une calviniste en réponse à l'envoi de la Chevalière de la Mort. Elle me parle de la Bible, de la Saint-Barthélemy, des dangers de l'impureté, etc., et me donne des conseils.

25. -- Quand je disais qu'Edmond est mon bienfaiteur ! Lettre d'un inconnu :

Croiriez-vous que ce qui m'a incité à les connaître (vos livres), c'est une diatribe furieuse contre vous, d'Edmond Lepelletier, dans l'Echo de Paris. Le fait que ce fangeux imbécile rageât de la sorte m'a tout de suite fait deviner, derrière cette colère, une haute et puissante individualité. Je ne m'étais donc pas trompé En attendant de vous voir, acceptez cette somme, je vous en supplie, au nom de vos enfants. Vingt-cinq louis ! Qu'est-ce que cela, aujourd'hui ?

Août

4. -- Les Iconoclastes. Tout un siècle effroyable du Bas-Empire, la plus tragique de toutes les histoires ? Que n'ai-je dix ans de moins ! Cela suffirait pour l'érudition. Toutefois les rentes de M. Schlumberger manqueraient encore. Car il faut des rentes aujourd'hui pour être historien, surtout de Byzance. Mais qu'est-ce que le plus beau récit en comparaison de l'empreinte des événements dans la Substance ? Il n'y a qu'une manière de lire l'histoire, c'est de mourir.

7. -- Commencé une neuvaine pour la Gloire de Dieu, au profit des morts.

A un ami :

Vous connaissez ma situation. Je vous l'ai assez montrée Avant-hier encore, j'ai reçu de Dijon l'annonce gracieuse qu'on « fournira sur ma caisse un certain mandat à l'échéance du 15 courant ». Ce style décourageant émane d'un très-gros marchand de vins dont je suis débiteur depuis 1895, et qu'à cette époque je suppliai d'attendre indéfiniment, ma femme agonisant alors dans un hôpital, mon deuxième petit garçon, privé tout à coup de sa mère, étant sur le point de mourir, et moi-même en grand danger. Ce millionnaire ne peut plus attendre, paraît-il. De temps en temps, nous sommes avertis de la sorte que le passé dure toujours. Au fond, je n'ai pas d'autre ressource depuis longtemps que ma communion quotidienne qui me donnerait la force de marcher au milieu des flammes

12. -- Apparition imprévue d'Henry de Groux, ayant laissé sa femme je ne sais où et revenant d'un lieu dont il paraît lui-même incertain. On l'installe comme on peut. Sa présence ramène un peu de désordre. Le pauvre diable va-t-il se remettre à nous faire souffrir ?

19. -- Reçu Durendal, revue belge d'une sottise excellente, qui publie à mon insu un de mes inédits dont j'avais autrefois donné le manuscrit à un jeune homme que je croyais mon ami. Publication inautorisée, défectueuse et préjudiciable autant que pourrait l'être l'acte de voler le pain des pauvres pour le jeter dans les lieux. L'auteur de cette vilenie est un petit avocaillon hollandais naturalisé belge ! par -son crétin de père. Il est nommé, pages 45, 139, 172, 366 et 433 du Mendiant ingrat. Je désespère de rencontrer une famille plus complètement abjecte.

28. -- Bon article sur la Femme pauvre par Yves Berthou dans la Trève-Dieu, « revue d'Art et de littérature », publiée au Havre, tous les mois, avec des sous de misère. J'avais envoyé mon livre avec cette dédicace : « La Trève Jamais ! » Il y a, dans cet excellent article, une phrase quelconque : « L'éloquence est le style courant de Léon Bloy ». Inattentif, j'avais cru lire : « L'Espérance est le style, etc. », et j'avais poussé un immense cri d'admiration, hélas !

Septembre

6. -- A. André R. :

Votre carte de juillet contenait une interrogation à laquelle il faut que je réponde enfin.

« Pourquoi, demandiez-vous, Jésus est-il appelé Homme et Fils de l'Homme, alors que les autres sont dits nés de la Femme ? »

Réponse. Jésus étant d'une manière infiniment précise et mystérieuse le nouvel Adam, c'est-à- dire le VRAI ADAM, il est le seul, au sens absolu, à qui convienne le nom d'homme. Les autres, qu'ils se nomment Abraham, Moïse, saint Jean-Baptiste ou même Hanotaux, n'y ont droit que par participation, par filiation.

Or, si Jésus est le seul homme, le seul Adam, de quel homme ou de quel Adam peut-il être dit le fils sinon de Lui-même par qui tout a été fait ? Le Verbum Caro factum est est une réitération du Factus est Home de la Genèse, de même que le Fiat mihi secundum verbum tuum de Marie correspond identiquement au Fiat lux qui ouvre le récit de la Création, de même encore que le Benedictus fructus ventris tui d'Elisabeth est l'accomplissement littéral du Benedictus fructus ventris tui de Moïse, parlant de la part de Dieu à la race élue, au chapitre XXVIII du Deutéronome. Etc., etc.

Ces concordances pourraient être multipliées à l'infini, car l'Esprit-Saint a toujours dit la même chose, -- j'ai passé ma vie à l'écrire -- ; toutes les paroles tiennent dans la seule Parole, tous les hommes dans le seul Homme, tous les êtres dans l'Etre unique, et le plus accablant de tous les mystères c'est qu'au jugement universel annoncé dans saint Matthieu, Celui qui se dit lui-même le Fils de l'Homme ne pourra pas faire autre chose que de SE JUGER LUI MEME, dans sa Justice infinie, dans sa Miséricorde infinie, dans sa Solitude infinie. Ut sint UNUM sicut et nos UNUM sumus.

Quand je lis dans l'Evangile ces deux mots : Filius Hominis, je sais sans pouvoir comprendre, mais je sais absolument que je lis du même coup d'oeil, dans un raccourci effrayant, les 45 livres de l'Ancien Testament et les 27 du nouveau -- toutes les histoires, toutes les sciences, tous les mystères. Je sais, en même temps, que je suis un clairvoyant dans les plus épaisses ténèbres et un aveugle dans les éblouissements de la Lumière

Mais savoir cela, mon cher André, le savoir vraiment, c'est assez déjà pour fondre de volupté comme la cire devant un brasier.

9. -- La présence d'Henry de Groux, venu avant-hier, produit son effet ordinaire. Trouble, paralysie, incapacité de travail, impuissance de me ressaisir. Amitié à faire peur

12. - Le visible est la trace des pas de l'Invisible.

13. -- Réponse à une dame extraordinaire qui me prie d'user de mon influence pour encourager son fils dans létude du Droit (!) :

Madame, bien que fort occupé, je ne veux pas vous faire attendre la réponse à la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Votre fils est, en effet, reçu dans notre maison depuis quelque temps, par ma femme et par moi, privilège qui n'est accordé qu'à un petit nombre, et il pourrait vous dire lui-même que son admission n'a pas été facile. Nous vivons en solitaires, exclusivement occupés de l'éducation de nos enfants, et de l'avancement spirituel de nos âmes, dans un mépris absolu du monde Notre porte, facilement ouverte aux pauvres et aux humbles, est inexorablement fermée à tout ce qui pue la médiocrité ou l'argent. Si votre fils a été accueilli chez nous, c'est que nous avons discerné en lui une humilité véritable, un grand respect de nos sentiments et de nos personnes, une droiture parfaite, une distinction rare et une réelle supériorité d'intelligence. Mais nous l'avons accueilli surtout dans l'espoir de lui être utile. Or, en notre qualité de chrétiens, pour qui tout ce qui n'est pas Dieu n'est rien, nous ne pouvons concevoir qu'une manière d'être utiles à un jeune homme tel que votre fils, c'est de lui faire partager notre horreur du monde en lui inspirant le désir d'une vie exclusivement consacrée, comme la nôtre, à ce qui ne doit pas finir.

C'est assez vous dire que je ne puis d'aucune manière entrer dans les vues que vous m'exposez. J'ignore si mon influence est aussi « considérable » qu'il vous plaît de le dire. Mais en la supposant telle, je me garderais bien d'en abuser pour le déterminer au choix d'un état avant de savoir avec certitude quelle est sa vocation. En agissant d'une autre sorte, je me rendrais assurément très- coupable, et votre fils aurait un jour le droit de m'accuser.

D'autre part, l'étude du droit, je le dis en passant, a peuplé la France de tant d'avocats ou de magistrats, et ces deux professions, honorables jadis, ont été, dans ce dernier siècle, si complètement déshonorées que je concevrais très-bien qu'elles inspirassent à un jeune homme bien élevé une répugnance insurmontable.

Encore une fois, je refuse d'entrer dans des projets de famille où Dieu ne paraît pas avoir été consulté, car nous avons eu le chagrin de ne pas découvrir, dans votre lettre, la plus lointaine allusion aux choses divines, lesquelles pourtant devraient être, pour vous aussi bien que pour nous, l'unique et constant souci.

J'ajoute que la même réserve qui m'interdit d'encourager votre fils dans telle ou telle voie mondaine m'interdit également de l'en détourner. Vous n'avez donc rien à craindre à cet égard. Aussi longtemps qu'il voudra m'écouter et me croire, j'emploierai tout ce que je peux avoir de force persuasive à lui rappeler ses devoirs de chrétien, parmi lesquels se trouve le commandement d'honorer son père et sa mère.

18. -- Trouvé dans un article de journal, à propos de la dépopulation :

« La France est devenue un pays de fils uniques et un pays de FILS UNIQUES est destiné à périr ». En lisant cela, nous avons cru entendre le Credo et il nous est venu pour la France un magnifique espoir.

29. -- A Henri Provins :

Louis XVII a été pour moi l'occasion d'une grande anxiété de coeur et d'esprit. Vous savez que j'avais le projet d'un roman, cette forme paraissant la plus artiste, la plus pénétrante. Mais je n'ai pas tardé à me trouver en présence de difficultés inouïes. Il s'agit d'un fait d'histoire ! -- qu'il importe de ne discréditer ou affaiblir par aucun article d'imagination Je me bornerai donc au rôle d'explanateur historique ; j'irai droit devant moi, en pleurant, comme les semeurs sublimes du psaume, avec des affirmations aussi pressantes, aussi impérieuses que la Vérité de Dieu dans ses Prophètes et qui paraîtront aussi hautes que des montagnes.

30. -- Commencé l'Exégèse des Lieux communs [interrompue dès la 36e page et reprise seulement en 1901].

Octobre

9. -- Un pauvre vieillard, intentionnellement assassiné par son propriétaire impatient de visiter les armoires, est mort cette nuit vers une heure, à deux pas de nous. A ce moment nos deux enfants se sont réveillés, tellement on sentait passer la mort.

18. -- Entendu dans le sommeil : Jésus en croix était soutenu miraculeusement par les larmes de Marie qui étaient sa plus grande douleur. Il ne fallait pas moins que la plus grande douleur pour l'empêcher de mourir. -- Jeanne.

Novembre

2. -- Merveilleuse gredinerie du propriétaire assassin qui, ayant abusé de la situation lamentable d'une veuve paralytique ignorante et terrifiée, pour lui soutirer des signatures, la dévalise maintenant et la cambriole en sécurité sous l'oeil de la juste loi. De notre côté, impuissance et cauchemar. Ce démon [que j'ai essayé de peindre dans un de mes livres] passe ici pour « la crème des honnêtes gens ».

4. -- Un ami nouveau vient à moi, gagné par la Femme pauvre, où il n'a pas su voir ni odorer les excréments célèbres qu'on est assuré de trouver dans tous mes livres et dont s'affligent quelques-uns de ces pharisiens aux « mains lavées », qui tolèrent difficilement les disciples de Jésus-Christ. Inutile d'ajouter que c'est un pauvre. [Cet ami se nomme Auguste Marguillier, et je ne crois pas que j'en trouverai jamais de plus sûr. Octobre 1903.]

21. -- A un autre ami au sujet d'un jeune calviniste, qui prétend que mes livres l'ont converti et qui veut m'être présenté :

Je recevrai volontiers M. Georges D. lundi entre deux et trois heures. Mais rappelez-vous ce que vous m'avez dit. Je compte sur un homme de bonne volonté acquis déjà au catholicisme et qui veut résolument abjurer. Je le présenterai alors à un très-bon prêtre, homme simple qui l'introduira dans l'Eglise. Voilà tout. Si les choses n'en sont pas à ce point, je préfère ne connaître votre ami que plus tard. Je ne peux m'intéresser qu'à des hommes vraiment hommes et sachant ce qu'ils veulent faire. Le rôle d'apôtre ou de « devin » ne me convient pas du tout, et je tiens de plus en plus à n'être pas exhibé comme un thaumaturge ou comme un mage. Que cela soit bien entendu, n'est-ce pas ?

Pourquoi ne m'écrivez-vous pas avec simplicité ? Pourquoi me servir des phrases qui ne peuvent convenir qu'à un Péladan ? Pourquoi la « révélation des Trois Personnes de la Sainte Trinité » que je dois faire à votre ami ? Je m'efforce d'être un homme de prière, et je n'ai pas reçu une telle mission. Pourquoi aussi « l'or de mon esprit par lequel vous entendez la Parole de Dieu qui est en moi », comme si j'avais jamais dit une chose pareille ? Eloquia Domini, ARGENTUM_. Tel est le texte que vous me faites dénaturer gratuitement. Comment m'avez-vous donc lu ?

Mais, or ou argent, de quel droit supposez-vous que la Parole de Dieu est en moi et comment osez-vous me donner une pareille attitude ? C'est détruire à l'avance toute l'autorité que je pourrais avoir sur votre ami lequel ignore ce qu'est l'Eglise, ce qu'est un Prêtre et qui, naturellement, compte déjà beaucoup plus sur moi, me considérant d'après vous comme un prophète, que sur un ecclésiastique très-humble dont le caractère sacré lui est inconnu.

Ne voyez-vous pas, mon ami, que, poussé, à votre insu, je pense, par une espèce de rage littéraire, vous me mettez dans une situation ridicule ?

28.--Lu à deux auditeurs peu ordinaires les deux premiers chapitres du Fils de Louis XVI. [Effet très-grand et qui aurait dû m'encourager. C'est le contraire qui est arrivé. Ayant épuisé ou cru épuiser les idées générales, j'ai eu peur de ce particulier formidable qui devait être mon héros, et il ne m'a pas fallu moins de deux ans pour accepter son contact. Le fils de Louis XVI a été interrompu deux ans !]

29. -- Puisque les hommes n'ont pas voulu obéir à la Vie, il faut qu'ils obéissent à la Mort.

Décembre

3. -- A mon éditeur belge :

Cher monsieur Deman, j'ai reçu hier matin, le double demandé des épreuves, et votre lettre m'annonçant l'envoi d'un pauvre mandat de dix francs que j'attends encore.

Il est cruel de me faire tant languir pour une si faible somme, alors que, n'ayant pas même le nécessaire pour les miens, je suis forcé, néanmoins, de supporter des frais de poste qui vont se multiplier.

Comme il faut en finir avec ces premières épreuves du Mendiant ingrat, je vais, cet après-midi, battre le pavé de Paris, en vue de trouver les centimes nécessaires à l'affranchissement de la présente lettre, à l'affranchissement et à la recommandation du paquet, sans parler de ce qu'il faudra, en même temps, que je déniche pour qu'on puisse subsister, un jour de plus, dans mon lamentable gîte.

Je vous assure, mon cher monsieur Deman, qu'il est quelquefois singulièrement doux, quand on est un artiste pauvre, de se dire qu'on n'est pas un immortel.

4. -- Lecture des Mémoires de Marbot. Il faut croire que j'ai Napoléon dans le sang. Tout livre se référant à la gloire de ce Prodigieux me fait pantelant, haletant, presque sanglotant, comme si Dieu passait.

14. -- Avantage de la laideur sur la beauté. La beauté finit et la laideur ne finit pas.

16. -- Résolution de ne plus fumer. J'offre pour l'âme d'un mort cette habitude, cette passion de trente-cinq ans.

[Je ne crois pas qu'on puisse accomplir une pénitence plus dure. Cet immense effort m'a vieilli. Après six ans, j'en souffre encore. Je suis toujours fumeur et même fumeur passionné ; seulement je n'ai pas fumé une cigarette depuis plus de deux mille jours. Décembre 1903.]

18.--Abjuration, à Saint-Pierre du Petit Montrouge, d'un jeune peintre calviniste qui se dit converti par moi. Idiot de naissance, j'avais pensé qu'une telle cérémonie pouvait enflammer des prêtres. Mais l'abjuration étant gratuite comme le baptême, tous ceux de la paroisse ont eu autre chose à faire, à l'exception d'un seul, très-pauvre et très-humble, qui a dû subir, le lendemain, des reproches outrageants pour avoir allumé une demi-douzaine de bougies sans permission. Jésus meurt pour la seconde fois, non plus sur la Croix, mais au seuil de son Eglise, asphyxié par le dégoût.

20. -- Une jeune Danoise luthérienne vivant chez nous depuis dix-huit mois, demande à son tour le catholicisme. Ce sera la cinquième abjuration obtenue chez moi depuis 90, époque de mon mariage. C'est pour cela, sans doute, que je ne meurs pas.


1898
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Janvier

1er. -- Pas une lettre, pas un ami, pas un sou.

L'exercice de la liberté consiste à se dépouiller de sa volonté propre.

2. _ On meurt de tristesse et de misère Supplice d'entendre notre petite Véronique qui souffre et qui pleure

Je charge un bonhomme de prêtre qui m'aime d'aller trouver l'abbé Olmer, curé de Saint- Laurent, à Paris, et de le solliciter pour moi. Cet Olmer, Juif de naissance et ravi par surprise, dit- on, à la Synagogue dès sa tendre enfance, dispose paraît-il, de sommes considérables, ayant apporté dans la paroissiale boutique le génie des affaires qu'il tient de sa race.

-- Pourquoi, ai-je dit à mon ambassadeur, l'homme qui trouve si facilement des millions pour telle ou telle oeuvre, ne trouverait-il pas les quelques milliers de francs indispensables pour assurer un peu de sécurité matérielle à l'un des rarissimes écrivains que possède encore l'Eglise ? Telle est la question que je soumets à votre jugement et à votre coeur, en supposant que vous ayez quelques moyens d'agir utilement sur ce curé tout en or.

7. -- J'apprends indirectement la mort du nonagénaire Roselly de Lorgues, postulateur de la cause de Christophe Colomb auprès de la simoniaque Congrégation des Rites. J'ai fait pour ce défunt d'énormes et difficiles travaux restés sans salaire. Il laisse, dit-on, sa fortune à un filleul imbécile et méprisé de lui, mais déjà riche, ce qui est sans réplique. On ne doit jamais rien laisser aux pauvres. Je croyais avoir enterré depuis longtemps ce vieillard

9. -- A Henri Provins, à propos du livre sur Naundorff.

Votre lettre de Noël a été pour nous l'occasion d'un étonnement fort pénible. Pourquoi l'aveu de votre impuissance à faire ce que je vous demandais était-il accompagné de réflexions ou de remarques si peu amicales ? Quand et comment vous ai-je donné le droit de me traiter de la sorte ? Est-il généreux de vous prévaloir ainsi des services d'argent que vous m'avez rendus et de manquer si étrangement de justice et de bonté ? Votre lettre a été écrite, sans doute, avec une extrême rapidité. Certaines expressions vous étonneraient.

Mais ce qui ne peut absolument pas être supporté, c'est la situation que vous me faites vis-à-vis de Mme B. Vous allez -- vraiment c'est inouï -- vous allez jusqu'à me dire que cette dame « exige l'exactitude » (!!!), et vous me menacez de son indignation. Suis-je donc aux gages de cette hérétique à qui je n'ai jamais rien demandé et qui n'aurait pas reçu une ligne de moi, si vous ne m'aviez pas pressé de lui écrire ?

Si j'étais un sot illustre, comme Coppée, cette milliardaire ne me reprocherait pas la très-faible somme qu'elle a donnée pour moi. Elle me supplierait de puiser dans ses trésors, vous le savez bien.

Enfin vous tenez à paraître me rendre ma parole, me dégager de toute obligation d'achever le livre entrepris. Ai-je donc engagé ma parole pour qu'on ait à me la rendre ? Suis-je lié pour qu'on me délié ? Longtemps avant de vous connaître, ce projet de livre existait en moi. J'ai trouvé, un jour, par mon bon ami Otto Friedrichs, quelques personnes disposées à m'aider dans une entreprise qui leur plaisait, et j'ai, tout naturellement, accepté cette aide avec joie et gratitude. S'ensuit-il que je sois un ouvrier ou un domestique payé pour accomplir une certaine tâche dans un temps déterminé ? La Femme pauvre a coûté plus de trente mille francs, et il a fallu six ans pour l'écrire, durée pendant laquelle plusieurs autres ouvrages directement rémunérateurs ou supposés tels, ont été faits.

Je ne sais quelle sera l'histoire de mon livre sur Louis XVII. Sera-t-il achevé cette année ou l'année prochaine ? Je l'ignore. Mais l'interruption des subsides non plus que l'état d'âme présent ou à venir de certaines personnes ne changera rien à ceci que j'accomplirai ma volonté, rien que ma volonté, ainsi que j'ai toujours fait, même dans les circonstances où j'étais positivement menacé de mort.

11. -- Au même :

Je ne veux certes pas vous surcharger d'une correspondance avec moi. Mais je crois utile de relever certains passages de votre lettre.

1°) D'abord, je n'ai jamais pensé que vous étiez un bourgeois. Il s'en est tellement fallu que j'ai senti, au contraire, pour vous une sympathie très-vive, une amitié presque tendre qui n'aurait pu naître si vous aviez été un bourgeois ; mais je serais forcé d'en voir un en vous, décidément, si vous vous obstiniez à croire, comme vous semblez le faire, que je ne pense qu'à l'argent et que je mesure strictement la valeur morale ou intellectuelle des personnes à la quantité de monnaie qu'elles me donnent.

2° Il est parfaitement inexact de dire que je suis de ceux qui « recherchent curieusement la petite bête ». Il n'y a rien de plus contraire à ma nature. C'est à peine si j'aperçois la grosse, ordinairement, et si je vous ai repris, c'est qu'en vérité vous m'écriviez des choses énormes.

3° Vous dites que je me suis « campé sur la montagne » -- Il appelle ça une montagne ! m'a dit ma femme en riant. En Norvège, nous appelons ça un trou. Est-ce là votre « précision », votre optique d'homme d'affaires ? !!!

4° Pourquoi dites-vous qu'avant de vous connaître, je vous croyais « un mauvais riche », capable comme tel de toutes les duretés et de toutes les vilenies ? Loin de vous croire un mauvais riche, je ne m'étais adressé à vous dans ma détresse que parce que vous m'aviez dit que vous étiez vous- même à peu près un pauvre, l'expérience de ma vie cruelle, aussi bien que la méditation religieuse, m'ayant appris qu'il ne peut y avoir de BONS riches et que la miséricorde est rencontrable uniquement chez les pauvres.

5° Après avoir dit quelques mots de la facilité avec laquelle vous donnez, vous me demandez si je suis bien sûr d'avoir eu vis-à-vis des autres la même conduite. Je ne vois pas très-bien pourquoi vous me faites cette question, à laquelle il conviendrait que d'autres que moi répondissent -- quelques-uns, par exemple, pour qui je me suis dépouillé jusqu'à la nudité complète et qui m'ont ensuite accusé d'être un mendiant, car telle est ma légende. Ils ont raison. -- Mon frère, disait saint Jean l'Aumônier à un malheureux qu'il avait secouru, pourquoi me remercier ? Je n'ai pas encore répandu mon sang pour vous.

6° En ce qui concerne Mme B, je maintiens que ces libéralités à mon égard ne lui donnent absolument pas le droit de s'enquérir de mes travaux. Quand le livre sera achevé, on l'en informera, en lui faisant tenir un exemplaire de luxe. Et c'est tout. La question de temps ne la regarde pas, et toute enquête sur l'emploi de mes heures ou des sous qu'elle m'a donnés ne pourrait être qu'avilissante ou imbécile.

Voyons, mon cher ami, vous avez l'âme noble, je crois. Eh bien ! supposez que j'aie donné à un pauvre la somme de 0 fr. 50, c'est-à-dire infiniment plus, proportion gardée, que je n'ai reçu de Mme B. Pensez-vous que cette largesse me donnera le droit d'infliger à ce pauvre, chaque fois que je le rencontrerai, de soupçonneux interrogatoires ? Mais c'est l'aumône des pharisiens, cela ! telle qu'on la pratique à Genève et dans le monde affreux de Calvin. Ne m'avez-vous pas dit vous-même, que cette dame auprès de qui vous êtes rien financièrement, vous laisse la charge entière de pensionner le Prince ? Quoi de plus concluant ?

Ah ! j'ai touché le vrai point, et c'est pour cela que vous n'avez pas répondu à certaine phrase de ma lettre. Mme B. aurait donné cinquante mille francs à un gâteux triomphant tel que Coppée, elle les aurait donnés spontanément, et elle aurait eu horreur de demander des comptes à un si grand homme ! Avec moi, il n'y a pas à se gêner.

7° Enfin, Mlle de la T. Comment pourrais-je m'y prendre pour croire aux bonnes intentions d'une personne qui après nous avoir donné -- à moi, très-particulièrement, -- des témoignages de la plus soudaine, de la plus violente affection, m'appelant son frère et me serrant dans ses bras, devient, aussitôt après, si froide, si indifférente, si grande dame qu'on a presque besoin, pour s'expliquer un tel changement, de l'hypothèse d'un détraquement ?

Mlle de la T. est le seul être humain que j'aie rencontré, capable de parler exclusivement et passionnément de lui-même, huit heures de suite. Ce spectacle, vraiment inouï, m'a donné à réfléchir. Pourquoi me dire qu'il est « très mal » de penser ainsi ? Puis-je faire autrement, et le changement immédiat et si complet de la personne n'autorisait-il pas tous les soupçons ?

Celle-ci, du moins, ne peut pas dire que je lui aie rien demandé et qu'elle ait fait quoi que ce soit pour moi.

Voici ce que je trouve dans mes notes à la date du 6 novembre :

« A propos de Mlle de la T. Les riches miséricordieux ne savent l'être que pour les pauvres en guenilles. Ceux même d'entre ces riches qui sont capables de se dépouiller, ne se dépouilleraient que pour des miséreux effroyables. Ils remplaceraient le décor de la richesse par le DECOR de la misère. Toujours la concupiscence des yeux. »

Enfin je ne suis pas content de vous, mais il me serait dur de vous perdre, n'ayant rien fait pour cela. Sans le savoir, vous êtes encore si plein de la légende qui flotte autour de moi et le mondain que vous êtes a tant de chemin à faire pour arriver jusqu'au solitaire que je suis !

14. -- A cinq heures du soir, visite d'un inconnu envoyé par les Droits de l'Homme, nouvelle feuille née du conflit Esterhazy et Zola qui passionne, en ce moment, les animalcules. Ce papier veut m'utiliser, à la recommandation de Séverine (!). Mais il faut y aller tout de suite. L'envoyé a heureusement une voiture. Je me résigne, espérant, à la manière des pauvres, je ne sais quoi. Course inutile et fatigante. Rien à faire pour moi dans cette boutique pleine de Zola, où j'ai commencé naïvement par demander sa peau. En supposant que j'y passe écrire, les contacts seraient horribles et le salaire à peu près nul.

15. -- A un prêtre qu'il est impossible de nommer sans le désigner à la rage de ses supérieurs :

Mon cher abbé, je vous prie de fixer définitivement le jour de l'abjuration d'Anna Andersen et de m'en informer par écrit. Cette jeune fille voudrait en finir, et je pense qu'il faudrait profiter de son zèle. Nous avons dû renoncer par force au projet d'une cérémonie dans une église. Les difficultés sont si énormes qu'il serait puéril d'espérer les vaincre. La vérité déclarée, il y a cinquante-deux ans, sur la montagne de la Salette, c'est que très-peu de gens s'intéressent aux choses de Dieu et que la plupart des prêtres croupissent dans l'athéisme le plus fangeux.

Nous nous contenterons humblement de la sacristie, sans cierges, puisque la paroisse de Saint-Pierre est incapable de cette aumône -- en attendant les Catacombes où les rares chrétiens de la fin du siècle devront, sans doute, bientôt redescendre.

Je n'ose vous parler de l'abbé Olmer. Le plus sûr, je pense, est de ne rien espérer des hommes, surtout aujourd'hui. Dieu veut peut être m'éprouver d'une manière plus terrible au moment même où je viens de lui offrir une âme dans chacune de mes deux mains -- une âme payée de son Sang.

Ne faut-il pas que je sois trouvé sur un fumier à l'époque vraisemblablement très-prochaine où l'Esprit de Dieu, que j'attends avec de si grandes larmes, depuis si longtemps, viendra visiter cet affreux monde ?

20. -- Lettre m'apprenant qui le curé Olmer me recevra aujourd'hui. Il m'est dit, en même temps, que ce curé me fera, sans doute, travailler (!!!). On me parle de je ne sais quel abject journalisme de sacristie qui pourrait m'être demandé. Plein d'inquiétude et déjà vomissant, je fais la longue et ennuyeuse course. Trouvé le personnage, un interminable vieillard à tête de cheval de bois. O le pharisien ! l'affreux prêtre ! Il me déclare tout d'abord, du haut d'un glacier, qu'il ne sait absolument pas ce qui m'amène, l'intermédiaire ne lui ayant rien expliqué. Comprenant alors qu'il n'y a pas un centime à espérer et le coeur tordu à la pensée d'une explication à ce Judas au ventre cousu de fil blanc, je réponds avec simplicité : « C'est trop difficile ! » Immédiatement congédié, je pars, navré de dégoût et d'horreur. Voir un prêtre contemporain, un curé de Paris, et avoir quelque chose à lui demander, quelle agonie !

21. -- C'est drôle, Dieu ne se lasse pas de nous voir souffrir. A sa place, il me semble que j'en aurais soupé, depuis longtemps, de la torture de ceux qui m'aiment !

22. -- Tristesse énorme. Tristesse de condamnés à mort, sans murmure.

Hodie mecum eris in Paradiso. Voilà le mot qui console et qui désespère. HODIE. Aujourd'hui. Pour connaître le sens de cette clameur de crucifié, il faut avoir connu la misère.

23. -- Abjuration de notre jeune Danoise. A force de démarches, la cérémonie a pu se faire en secret dans la chapelle d'un hôpital qui n'appartient pas encore à la municipalité. Mais en secret, je vous en réponds. Un tel événement qui devrait être célébré par les carillons de toutes les églises paroissiales qu'accompagnerait le gros bourdon de la métropole, par les pavois et les illuminations et je ne sais quel immense cantique de la multitude, -- un tel événement, dis-je, ne sera connu de personne. C'est tout juste si le clergé ne se scandalise pas de voir un pauvre être humain dont l'âme vaut plus que les mondes, se réfugier dans les bras sanglants de Jésus-Christ.

27. -- Fragment de lettre d'un éditeur qui ne veut rien savoir :

Je conçois très bien que vous écartiez habituellement les images de ma misère. Certes, vous n'assumez pas le devoir de vous y arrêter en gémissant, comme si j'étais pour vous un frère tendrement aimé, et je ne suis pas assez insensé pour exiger cela. Mais moi je ne puis rien écarter du tout, et c'est déjà passablement surnaturel que je parvienne à supporter sans désespoir un fardeau qu'aucun de mes frères ne voudrait toucher du doigt

Février

3. -- Deux ou trois heures du travail le plus douloureux, le plus acharné, tant ma répugnance est forte, sont employées à écrire deux pages à la milliardaire mentionnée plus haut. Sans rien livrer à cette Vaudoise, sans lui promettre en retour un globule de reconnaissance, je la prie de m'encourager au travail par l'allocation d'un nouveau subside. Cela est-il très habile ? J'en doute. Il est incontestable que Mme B. qui va mourir demain matin ou demain soir, comme chacun de nous, a non pas le droit, mais la liberté de faire, en attendant, tel ou tel emploi de la substance des pauvres dont une si énorme masse lui fut confiée pour l'effroyable danger de son âme, et de se préparer ainsi telle ou telle demeure

7.--Le propriétaire nous menace de l'huissier dans une semaine. [Voir le portrait de ce drôle dans mon Exégèse des Lieux-communs, publiée quatre ans plus tard, aux deux endroits : La Crême des honnêtes gens et Il y a du bon dans toutes les religions.]

11.--De toutes les facultés humaines, la mémoire paraît la plus ruinée par la chute. Une preuve bien certaine de l'infirmité de notre mémoire, c'est notre ignorance de l'avenir.

12. _ Le milliardaire me fait remettre une faible partie de la somme demandée. Juste ce qu'il faut pour contenter à demi quelques-uns de nos créanciers, gueules toujours béantes imploratrices d'excréments.

14. -- De Groux me parle de Zola à propos de l'affaire Dreyfus, qui déséquilibre tout le monde. Aveu incroyable d'une sympathie de cet artiste pour cette crapule. Commencement de la fin de notre amitié.

20. -- A propos des gens qui ne savent pas distinguer leur droite de leur gauche : -- Qui donc en est capable et qui pourrait dire où est la droite de Jésus-Christ. quelle est la place des boucs et celle des brebis ?

24. -- Condamnation douce de l'immonde Zola. Efforts d'Henry de Groux pour m'embarquer. J'essaie vainement de lui rappeler que la place d'un artiste n'est pas dans les ordures.

Mars

4. -- Autographe pour Mariani :

Cher monsieur, j'ai reçu un tel secours de votre vin au moment de mes dernières couches, que je vous conjure de m'en faire envoyer d'urgence une nouvelle caisse.

Léon Bloy.

10. -- Réclame furieuse de Coppée pour le nouveau livre de Huysmans, La Cathédrale. A ses yeux, Huysmans et lui même ne réalisent pas moins qu'une « Renaissance chrétienne » !

Avril

20. -- Après un immense travail de correction d'épreuves, le Mendiant ingrat est imprimé enfin. C'est une merveille de typographie qui fait le plus grand honneur à Deman. Amoureux de la netteté en toutes choses, il a voulu que j'eusse le choix de la justification du tirage. J'ai choisi de signer toutes les premières feuilles, c'est-à-dire de donner douze cents signatures. Je reçois donc le colis énorme. Mais il a fallu des formalités, des courses infinies et un versement horrible de ma pauvre monnaie à la Douane. Enfin on m'a délivré l'objet, non sans exiger que je reconnusse, au moins verbalement, l'excessive condescendance de messieurs les employés. Si la caisse avait contenu de l'eau-de-vie, je ne l'aurais jamais obtenue. Jamais !

24. -- Longue lettre d'un éditeur me démontrant qu'il n'a rien à se reprocher. Je le savais. Tous les éditeurs sont sans reproches. C'est un privilège qu'ils ont en commun avec les femmes et les domestiques,

Mai

10. -- A Rachilde :

Rachilde, ma très-chère amie, votre belle et fort noble lettre me surprend et me touche à un tel point qu'il m'est assez difficile d'y répondre comme je voudrais. C'est vrai que j'avais dit à Vallette mon désir d'un article de vous sur le Mendiant. Mais quelques objections présentées par lui m'y avaient fait renoncer, et je n'y pensais plus. Jugez si votre consentement inattendu a pu me réjouir.

Il n'y a personne, dans l'horrible monde des plumes, dont le suffrage me soit aussi précieux que le vôtre. Pourquoi ? Parce que vous devriez être mon ennemie, et que vous ne pouvez me tendre la main sans devenir adultère à quelque démon.

Personne, d'ailleurs, ne réclame « l'honneur » de parler de moi, et je ne cours en cette occasion, nul danger de blesser ou de décevoir qui que ce soit.

Vous ne me défendrez pas. O la bonne et rafraîchissante parole ! Sans doute, je vous savais assez de courage et de générosité pour me suivre ; mais je pouvais craindre aussi que votre condition de femme ne vous exposât à quelque gaffe de miséricorde. Quelle bizarre folie ne serait-ce pas, en effet, d'entreprendre la défense d'un « martyr » qui enterre successivement tous ses tourmenteurs !

11. -- J'apprends qu'un jeune homme qui m'avait imploré dans une église, à un autel qui m'est particulièrement consacré, et que j'ai nourri et secouru de diverses manières, pendant des semaines, est simplement un jeune bandit. S'il devient journaliste, comme on est en droit de l'espérer, nul doute qu'il ne s'emploie généreusement à propager mon renom de Mendiant Ingrat. Il se nomme Ferdinand From Je le recommande à la bienveillance publique.

14. _ Idée plus ou moins probable. Dans le Paradis terrestre, Adam et les autres animaux ne devaient se nourrir que des fruits de la terre. Les carnivores sont nés de la chute. L'abstinence voulue par l'Eglise serait donc un retour au Paradis terrestre.

18. -- Lettre d'un Alfred P., ami d'un ami de trente ans qui m'a lâché et d'une gueuse qui m'a fait tout le mal possible. Il me demande le moyen de se procurer un exemplaire du Salut par les Juifs. J'ajoute au renseignement que, pour lire cet ouvrage, il faut aimer Dieu à en mourir et « savoir quelque chose ».

20. -- Nouvelle lettre d'Alfred P., le correspondant d'avant-hier. Il avoue que le Salut par les Juifs était un prétexte et il meurt d'envie de me voir. Réponse :

Cher monsieur, deux mots seulement. Je vous verrais volontiers, n'étant pas du tout l'homme farouche et impossible supposé par la légende.

Mais je sais que vous êtes l'ami de certaines personnes qui, non contentes de m'avoir odieusement abandonné, ont travaillé depuis environ huit ans à répandre les plus venimeuses calomnies contre ma femme et contre moi. Vous avez compris, sans doute, que mon domicile est l'Absolu. Alors, comment voulez-vous que je vous reçoive et que je supporte seulement votre présence, si vous n'êtes pas l'ennemi de mes ennemis ? Qui non est mecum, contra me est.

21. -- A Gabriel Randon (Jehan Rictus), en l'invitant à déjeuner :

Si vous venez, il faudra nous excuser, ma femme et moi, de ne pouvoir vous offrir le décor d'une vermineuse indigence. Notre demeure n'est plus cet antre fétide où les braves coeurs aimeraient à nous voir croupir et que j'ai dépeint dans la Femme pauvre. Tout cela est fini. J'ajoute que nous ne sommes pas exactement vêtus de haillons fangeux et qu'à l'heure des repas nous avons quelquefois de quoi manger.

Je vous dis tout cela pour vous épargner le saisissement de trouver une sorte d'installation bourgeoise au lieu de la caverne dangereuse et nauséabonde que vous auriez pu rêver.

Troisième épitre d'Alfred, sentimentale et puant l'ami de trente ans. Réponse pour en finir :

Monsieur, je ne sais rien de plus révoltant que le manque de virilité. Que signifie votre « admiration » pour moi si vous êtes un sentimental ? Je vous ai écrit, vous supposant un homme, des choses nettes et fermes ; vous me répondez par des phrases molles et fuyantes. En vue de préciser simplement, je vous ai fait l'honneur incroyable de vous parler de ma femme, odieusement calomniée et vilipendée par un drôle qui vous est très-cher.

Votre réponse la supprime. Savez-vous, Monsieur, que cela est d'un goujatisme et d'une insolence rares

Ah ! je comprends, on voudrait vous utiliser pour faire un peu d'espionnage dans ma maison. Trop tard, cher monsieur, trop tard.

22. -- A Deman, éditeur du Mendiant ingrat :

Mon cher monsieur. Etant, je le vois, d'humeur difficile et peu capable d'endurer le mécontentement d'autrui, vous arborez aujourd'hui une quasi intention de vous brouiller avec moi. Est-ce bien nécessaire ? Je ne le pense pas.

Vous savez d'où est venu mon déplaisir. Il y a eu de cruels retards dont vous convenez à peine et une autre chose un peu mortifiante pour moi dont vous ne convenez pas du tout. Mettons que je me suis trompé sur ce dernier point.

Cela dit, le livre est très-beau et vous fait le plus grand honneur. Vendons-le. Et la paix, je vous en prie, la paix. Nous n'avons, je crois, aucune raison de vous haïr, et nous allons mourir demain l'un et l'autre. Vivons donc en paix, aujourd'hui, pour l'amour de Dieu !

Juin

4. -- A Rachilde qui vient de donner au Mercure le plus bel article qu'on ait jamais fait sur moi :

Rachilde, chère amie, ma femme vient de me lire votre article que vous avez voulu que nous connussions avant tout le monde, et nous avons pleuré ensemble. Vous savez pourquoi. Je veux vous écrire un peu plus que quelques lignes ; mais je suis forcé de vous demander trois ou quatre jours. Demain je fais un voyage, un vrai voyage pour tâcher de sauver du désespoir une mourante. Je roulerai plusieurs heures et je ne trouverai ni le temps ni l'état d'esprit. Ceci est seulement pour que vous sachiez d'abord qu'il m'est absolument égal d'avoir ou non ce qu'on appelle du succès, mais que certaines choses écrites par vous nous ont été au fond du coeur.

5. -- Relu l'article du Mercure. On ne se lasse pas de cette chose extraordinaire.

« Un homme qui a contre lui tous les hommes, surtout ses meilleurs amis, doit être plus près de la vérité que les autres. -- L'Absolu partout. -- Léon Bloy eut à choisir, dans la vie des lettres, entre la prostitution perpétuelle et l'éternelle indigence : il a mendié.

« Il fut jeune, aimé, admiré, craint, et devint tout de suite pauvre. Serait-on empereur, on est toujours si pauvre devant son rêve de gloire ! Demi-fortune ou demi-misère. Voilà le choix de la terre. Il a préféré le choix du ciel et a mendié. -- Deux petits enfants morts d'un peu plus que de misère, c'est-à-dire de médiocrité. Il y a de quoi, vous savez, marteler ses phrases au front des gens quand on a eu la poitrine sur une telle enclume ! etc. »

6. -- Jeanne à Rachilde :

Chère madame, ayant eu l'occasion de vous remercier une fois, je ne le ferai pas une seconde, sûre que votre généreux article, vous ne l'avez pas écrit pour vous plaire, ni pour nous plaire, mais uniquement par sentiment de justice et amour de la vérité. Comme nous en avons soif, nous voilà désaltérés dans une certaine mesure.

Combien je vous suis reconnaissante de m'avoir appris de quoi nos enfants sont morts. Ah ! oui, la médiocrité de ce monde les a tués. De quelle autre mort les fils de Léon Bloy pourraient- ils mourir ?. .

« Cette âme, dites-vous, est une âme d'enfant. Elle peut pécher, succomber à des tentations, à des vertiges ; elle restera blanche. » Chère amie, je croyais être seule à le savoir. Je vous embrasse.

Jeanne Léon Bloy.

Moi à la même :

Je vous ai écrit, à l'époque de la Femme pauvre que votre article sur ce livre était ce que j'avais eu de meilleur. Et aujourd'hui donc ? Samedi, lorsque je vous bâclais quelques lignes un peu avant l'heure d'un train, j'avais le projet d'une lettre à tout casser dont je me vois bien incapable maintenant. Ce que vous venez de faire est si étonnant, si exceptionnel, si beau !

J'étais averti, je savais que vous marcheriez avec la plus entière générosité, mais comme cela et jusqu'à ce point, non vraiment, et j'en reste confondu. Ah ! sans doute, je pourrais vous offrir des phrases. On le sait. Mais quelle pitié, quelle sortie misérable, quelle réponse vile au geste soudain par lequel vous fîtes l'aumône de toute votre âme à votre vieux frère agonisant au bord du chemin.

Dieu vous aime, Rachilde. voilà tout ce que je sais vous dire. Il vous aime comme vous êtes et, quoi que vous fassiez, vous serez traitée avec douceur. C'est à peu près ce que vous dites de moi et ce sont de telles pensées qui « dépassent toute littérature »

9. -- Le Balzac de Rodin au Champ de Mars. L'an dernier, le comble de la finesse, pour obtenir une immolation immédiate, eût été la publication, vers le milieu ou la fin de mai, de ma lettre sur l'incendie du Bazar de Charité (pour exaspérer les imbéciles). Voir plus haut, 9 mai 1897. Cette année, le même résultat s'obtiendrait par l'aveu d'une admiration médiocre pour la statue de Rodin. La conscience unanime de nos esthètes me condamnerait aux tourments les plus compliqués, si je déclarais mon sentiment à l'égard de ce prodige de hideur et de déraison.

Le coup de folie absolument inconcevable de Rodin, hypnotisé, dit-on, par certains pontifes, est d'avoir oublié que la statuaire est un art plastique et d'avoir exécuté son effigie comme une sonate. La matière, si monstrueusement violentée, n'a pu retenir de la tentative que des traces d'horreur

Puis, le Poète de la Comédie Humaine n'est pas un personnage mythique, une allégorie. Il a été un homme vivant au milieu des autres hommes, en plein XIXe siècle. Ses traits reproduits par tous les procédés iconographiques, sont universellement connus. Les supposer inexistants, hypothétiques, remplaçables par on ne sait quoi, est une démence inouïe que rien n'explique ni n'excuse.

La personnalité, l'individualité humaine écrite et signée de Dieu sur chaque face, et si formidablement, quelquefois, sur celle d'un grand homme, est une chose tout à fait sacrée, une chose pour la Résurrection, pour la Vie éternelle, pour l'Union béatifique. Chaque physionomie d'homme est une porte du Paradis très-particulière, impossible à confondre avec les autres et par laquelle n'entrera jamais qu'une seule âme

Le Démon est un sentimental. Il faut avoir-vu crever des bourgeois pour connaître les effusions de ce Crocodile. Il s'agit surtout d'épargner au moribond le coup de l'extrême-onction et, par conséquent, d'écarter le confesseur. C'est là que se vérifie l'indiscutable sensibilité des familles. Songez donc ! La pénitence peut si facilement égarer un testateur jusqu'à la restitution !

13. -- J'attendais une somme d'argent. Arrive une longue lettre, grandis epistola, non de Caprée, mais d'un monsieur se disant mathématicien et qui en abuse pour être lyrique jusqu'à me traiter de prophète, de lion, d'aigle, etc. Je me demande quel châtiment conviendrait à ces homicides bougres.

16. -- Excellent article sur le Mendiant dans la Presse. Auteur Paul Souchon. Je ne sais rien de lui, sinon qu'il veut être juste et qu'il est admirablement généreux. Ah ! la générosité et la justice envers un artiste malheureux ! Cherchez donc cela dans les journaux. « Qu'on adoucisse les conditions de sa vie, et une oeuvre puissante jaillira, sans doute, du coeur de cet homme né pour la paix méditative et qui n'a connu que la tribulation » Tels sont les derniers mots de l'article.

[Personne, bien entendu, n'a répondu à cet appel. Aujourd'hui, après cinq ans, je mets en ordre ces souvenirs et je me dis avec amertume que je n'ai jamais remercié cet étranger qui venait à moi et dont l'amitié, peut-être, m'eût été douce. S'il vit encore, qu'il me pardonne, en songeant à ma vie terrible.]

27. -- A un monsieur Alb. Plasschaert, à la Haye :

J'ignore si cette lettre pourra vous arriver. Mais je viens de recevoir les quelques lignes émues que vous m'adressez après lecture de mon très-douloureux livre. Vous ajoutez gracieusement que vous êtes « à moi ». Peut-être, en Hollande, ces deux mots ne sont-ils pas, comme en France, une dérisoire formule.

Au petit bonheur, je vous remercie d'avoir bien voulu m'exprimer vos sentiments. J'en suis d'autant plus touché que, depuis longtemps, les admirateurs de mes livres ont pris l'habitude sage de se désintéresser complètement de l'auteur, dans la crainte, je le suppose, d'être forcés, en conscience, de lui donner son salaire. Il est, sans doute, plus avantageux d'ignorer qu'il meurt.

[Inutile de dire que la correspondance avec ce Batave en est restée là.]

28. -- Lettre d'Edmond de Bruijn, directeur du Spectateur catholique d'Anvers, m'offrant un magnifique ouvrage, reproduction in-4° d'un livre d'heures célèbre. Il me demande si je consentirais a faire une notice dans sa revue. Réponse :

Monsieur, le peu de temps qui m'est accordé me force à vous répondre en toute hâte et en aussi peu de mots que possible.

Sans doute, il me serait extrêmement agréable de recevoir le beau livre que vous voulez bien m'offrir, et je m'efforcerais d'en parler de manière convenable dans le Spectateur. Mais il est clair qu'il n'y a pas une minute à perdre, puisque la notice devait, hier, être écrite « avant quinze jours ». Il faut donc, de toute nécessité, me faire parvenir l'objet très-rapidement.

Je suis d'autant plus ravi de ce présent que, malgré le service gracieux qui m'était fait du Spectateur, cette revue me paraissait plutôt hostile. Je me suis demandé comment une telle feuille catholique pouvait avoir laissé passer un livre tel que la Femme pauvre sans en dire un mot, alors qu'on y décernait une réclame énorme aux pénibles documentations de M. Folantin. Une injustice de plus n'est pas pour me démonter ; mais celle-là m'avait semblé un peu forte

Une prière pour finir. Voulez-vous m'envoyer le colis de telle sorte que je n'aie rien à payer en le recevant ? Je pourrais être forcé de le refuser, faute de quelques sous, car il n'y a rien de plus beau que la régularité astronomique avec laquelle mon salaire d'artiste m'est refusé, si ce n'est l'unanimité de mes admirateurs à me laisser crever de misère depuis vingt ans.

30. -- Reçu les Heures de Notre Dame, dites de Hennessy. Sur la feuille de garde : « Hommage de l'éditeur à Monsieur Edm. de Bruijn, Lyon-Claesen, éditeur », puis « et conscienscieusement transmis par le donataire à l'enlumineur Léon Bloy qui lui paraît être le véritable destinataire. Edmond de Bruijn, Anvers, ce 28 juin 98 ». Voilà, certes, un beau travail de typographie et de gravure. Mais, tout de même, je suis déçu. En ma qualité d'enlumineur, j'aurais eu besoin d'un peu de palette. Or, c'est une reproduction sans couleurs.

Juillet

9. -- A Edmond de Bruijn :

Je suis prêt à faire la notice que vous attendez de moi et je peux l'écrire en quelques instants. Mais j'ai été fort déçu. Publier en noir des enluminures et vendre une telle collection 60 francs, c'est simplement se moquer du monde. M. Lyon-Claesen, qui est riche à tuer, dit-on, a voulu faire un gain usuraire en même temps qu'une ignoble économie, et je ne comprends rien à la tentation avouée par vous de « voler un livre si beau ». Voilà, en aussi peu de mots que possible, toute la substance de la notice que je pourrais vous envoyer. Cela vous convient-il ? Si oui, écrivez-moi un seul mot et, par le retour du courrier, vous aurez ma prose, à coup sûr très-malgracieuse pour M. Claesen.

20. -- Nous avions une fleur unique dans notre petit jardin. Comme c'était aujourd'hui la fête d'une amie de mon enfance, malade et probablement près de sa fin, nous avons coupé cette pauvre fleur et, après un voyage pénible dans Paris, c'est notre innocente Madeleine que nous avons chargée de l'offrir à cette personne qui est sa marraine. La maison était pleine d'autres fleurs magnifiques et rares apportées par des gens riches. Notre malade, ayant fort appartenu au monde et sur le point de mourir, j'en ai peur, dans les ténèbres du monde, n'a même pas regardé celle que lui tendait la petite main sans péché, et nous sommes partis l'âme glacée, ayant eu comme l'impression d'un coeur se retournant contre la muraille.

25. -- Fête de saint Jacques et du Christophore. Aucun événement remarquable. Voilà ce que je trouve presque à chaque page de ce journal. Faut-il être privé de clairvoyance, indigent d'esprit et de coeur pour écrire cela ! Il est vrai que je suis si las de consigner des tourments, d'orthographier des lamentations !

27. -- Lu dans l'Aurore un entrefilet disant que de Groux a illustré d'un portrait de Zola la brochure d'un jeune porc glorifiant le vieux pour avoir fait la guerre au catholicisme Envoyé la coupure à de Groux avec ceci : « Joli ! Tout s'explique. Devenu l'ami et le collaborateur de ces crapules, pourquoi viendriez-vous chez moi ? »

28. -- Réponse irritée d'Henry de Groux. Ma réponse à cette réponse :

Mon cher Henry, votre lettre pleine de colère me prouve hélas ! que c'est le plus vainement du monde que je vous ai écrit les lettres nombreuses qui remplissent le Mendiant ingrat. Evidemment c'est le fiasco le plus complet. Vous n'avez rien compris, rien voulu comprendre. L'humiliation n'est pas médiocre.

Vous me dites que vous avez « gueulé » votre estime pour l'homme le plus méprisable du siècle « devant une bande d'assassins », et que vous ne voulez pas être -- comme moi, sans doute -- « avec les traîtres, les amis des traîtres, les faussaires, les assassins, les journalistes, etc. », oubliant que l'individu en question (Zola) est, par excellence et dans l'Absolu, le type des traîtres, des faussaires, des assassins, des journalistes qui vous font horreur. C'est de la démence.

Vous terminez par ces mots : « Je n'ai vraiment pas autre chose à dire (c'est peu) et je ne vois pas dans votre oeuvre un meilleur enseignement. »

Je ne sais pas comment vous m'avez lu, mon pauvre Henry. J'ai passé ma vie à dire ou à écrire qu'il n'y a qu'un intérêt au monde : la Gloire de Dieu, et que tout le reste est vain et haïssable. Que faites-vous ? Vous m'opposez un personnage qui, depuis vingt ans, ne se lasse pas de lancer des ordures à la Face infiniment adorable de Jésus-Christ et qui, à l'heure même où il joue cette pantalonnade ignoble de « défendre un innocent », après avoir blessé à mort des milliers d'âmes sans défense, continue l'attitude atroce pour laquelle il n'est pas de châtiment.

Pour tout dire, vous croyez, comme tout le monde, qu'il y a des considérations qui doivent passer avant la considération de l'Honneur de Dieu, qui sont plus urgentes, plus sérieuses et vous êtes rempli de cette idée qu'un misérable qui outragea Dieu toute sa vie et qui en est fier, peut être autre chose qu'une puante et horrible canaille ! Quelle intelligence !

Je vous assure, mon cher Henry, que je suis profondément humilié, profondément affligé, triste à pleurer, en songeant que l'homme dont j'ai répondu devant la Troisième Personne va peut-être m'apporter, un de ces jours, une main prostituée dans les abatis merdeux de Zola ou de ses amis.

31. -- La personnalité, l'individualité, c'est la vision particulière que chaque homme a de Dieu.

Août

A Edmond de Bruijn :

Cher Monsieur, je suis forcé de vous rappeler que votre lettre du 26 juin, par laquelle vous m'annonçâtes votre résolution de m'envoyer les Heures de Noire Dame, me laissait toute ma liberté. Il était convenu que je devais être, dans tous les cas, le « destinataire définitif » de cet ouvrage et que son acceptation ne m'engageait pas à écrire une notice.

Vous savez combien j'ai été déçu. Sur cette impression je vous ai répondu, à peu près, que je me sentais incapable d'écrire autre chose qu'une notice désobligeante, espérant bien, je l'avoue, que cet acte d'humilité vous découragerait complètement Vous insistez. Que puis-je, sinon vous déclarer formellement que je ne veux pas ? Si cela vous paraît insupportable, j'ajoute que je suis prêt à vous renvoyer l'objet, aussitôt, bien entendu, que je serai assez riche pour dépenser les quinze ou vingt sous de frais de poste. Car je tiens à ne perdre aucune occasion de dire que je suis un gueux, ne fût-ce que pour dégoûter les bons chrétiens qui ont la misère en horreur et qui, se prétendant passionnés pour l'art, laisseraient périr sans secours les plus grands artistes du monde -- à moins qu'ils ne les comblassent d'opprobre en les assistant d'une manière sordide et ignominieuse.

Il y a encore une autre raison de mon refus. Cette raison est qu'il ne me convient pas d'écrire dans une revue qui m'est hostile Vous avez lu le Mendiant ingrat, vous savez très bien ce que je veux dire. Vous savez que le silence est la forme la plus meurtrière de l'hostilité universelle contre moi. Dans le cas du Spectateur, la parfaite inimitié de ce silence est aggravée par la réclame scandaleuse à la Cathédrale de Huysmans. Ah ! sans doute, vous avez nié cette réclame dans le dernier numéro, lequel numéro est une sorte d'affiche illustrée à la gloire du naturaliste chrétien_ que je m'accuse, hélas ! d'avoir poussé dans l'Eglise. Dieu veuille avoir égard à mon intention qui était charitable, en somme, et me pardonner cette mauvaise oeuvre !

Il est vrai que vous vous séparez de Huysmans, mais c'est un sentiment tout personnel exprimé, d'ailleurs, en fort bons termes, et le Spectateur n'en continue pas moins à tambouriner pour Folantin, comme il fait depuis plusieurs mois.

Vous m'assurez de votre amitié et de votre considération littéraire. Comment pourrais-je y croire alors que, sachant très-bien qui je suis et l'injustice énorme dont je souffre, vous êtes néanmoins, par votre silence, avec ceux qui me haïssent ? Vous vous dites chrétien, vous disposez d'une grande publicité littéraire, et vous avez pu laisser passer un livre tel que la Femme pauvre sans dire un seul mot !

8. -- Pour en finir avec un poète persécuteur :

Cher Monsieur, je vous renvoie, dûment recommandé le manuscrit que vous m'avez fait l'honneur de me confier et que je me reproche d'avoir gardé si longtemps. Il m'est absolument impossible, en conscience, de faire la préface d'un pareil livre. Le christianisme en est absent et la forme en est trop ennuyeuse.

Croyez que je suis très-vexé d'avoir à vous écrire cela. Mais votre insistance me force à vous déclarer la vérité, et vous savez que je ne puis être le camarade de personne, fût-ce de mon meilleur ami.

9. -- En prévision d'une somme qui doit tomber sur moi, nous cherchons un nouveau gîte, une habitation avec jardin. Voyage à Jouy-en-Josas que je connus, il y a vingt ans, et qui était alors un pays très-humble. C'est, aujourd'hui, une banlieue comme les autres, impossible pour les pauvres gens. Les riches environnent Paris comme une circonvallation de fumier autour d'une porcherie monstrueuse. Jouy-en-Josas est, en outre, parfumé de protestantisme Décidément nous chercherons ailleurs.

14. -- Une jeune Allemande, amie d'une Danoise atroce qui souille notre maison, est admise à déjeuner. Aussitôt elle exhale des ordures : l'admiration pour Bismarck et la haine de la Sainte Vierge. Vainement je tâche de lui démontrer qu'elle est une idiote. Dégoûtés bientôt, nous nous retirons sans aucune formule polie, laissant cette Prussienne à ses saletés. Si bête qu'elle soit, elle finit par comprendre qu'on l'a assez vue et s'en va furieuse.

17. -- A Mme H., à Bruxelles :

Je vois avec un peu de peine que vous me supposez tout autre que je ne suis. Le Mendiant que vous lisez aurait dû pourtant vous mettre en garde contre la légende si accréditée d'un Léon Bloy très farouche, et vous auriez pu vous dire qu'avec un peu de simplicité et de bonté, il est, en effet, bien facile de me parler ou de m'écrire amicalement. Au surplus, ne venez vous pas de le faire ? Persuadez-vous, chère Madame, que je suis exactement, strictement, un chrétien pauvre et humilié, rien de plus. Il a plu à Dieu de m'affubler de littérature et d'art, à tel point qu'il m'a fallu devenir presque un vieillard pour que je reconnusse mon âme triste sous ce travestissement

Ah ! je sais que vous ne me croirez pas. Vous penserez que cela encore c'est de la littérature. Que faire, pourtant ? Je vous jure que, quand on me parle de mes dons d'écrivain ou que j'en parle moi-même aux autres, je ne comprends absolument pas. Il m'est arrivé de relire certaines pages de mes livres et d'être écrasé par le sentiment de l'épouvantable supériorité sur moi de celui qui avait écrit ces pages.

J'ai essayé d'expliquer ce cas au chapitre trente-huitième du Désespéré, chapitre qui est un des plus terribles cris d'agonie que le siècle ait entendus. On veut à toute force que je sois un très-grand et très-haut artiste, dont la principale affaire est d'agiter l'âme de ses contemporains, alors que je suis bonnement un pauvre homme qui cherche son Dieu, en l'appelant avec des sanglots par tous les chemins. J'ai écrit cela de bien des façons et personne n'a voulu me croire

Je viens a la chose que vous me faites l'honneur de me demander. C'est bien en effet, de l'abbé T. de M. qu'il est question à la page 279 et suivantes du Mendiant, et c'est bien à son frère habitant la Meuse que la lettre fut adressée. Ce frère, étranger à la littérature, comme la plupart des gens honorables, ignore probablement la publication de cette lettre à laquelle il n'a jamais répondu. Plus d'une fois, j'avais été tenté de l'en instruire, au risque de m'exposer au soupçon de chantage. Car le monde religieux très spécial auquel appartient le personnage, le monde de la Croix et du Pèlerin, est si bas qu'il faut toujours s'attendre aux plus viles interprétations. Je peux assurer, en conscience, que mon cher ami l'abbé en mourrait littéralement de honte et de douleur.

Je sais que M. de M. a reçu ma lettre. Non content de la recommander, j'avais eu la précaution d'exiger un récépissé de la poste. En la publiant, il m'eût été facile de désigner cet homme plus clairement, mais il me répugnait de déshonorer le nom d'un prêtre que j'avais aimé et j'eusse été bien sot de fournir des armes contre moi.

Cependant M. de M. est un vieillard, à la veille peut-être de mourir. Ne pensez-vous pas, Madame, qu'il serait équitable de lui redire qu'il y a un chrétien qui l'accuse tous les jours devant Dieu ?

Vous savez ce que je lui reproche, mais vous ne pouvez savoir avec quelle véhémence. Dites-vous seulement que toutes les tortures que raconte le Mendiant lui sont imputées rigoureusement et que tout ce qui reste encore à avaler de ce calice d'épouvantes et d'atrocités lui sera imputé de même. Songez aussi que c'est terrible, vraiment, de se présenter au seuil de l'éternité chargé des malédictions d'un pauvre, mais surtout d'un pauvre qu'on a empêché d'obéir à Dieu.
23. -- A un ami [qui semble avoir disparu pour toujours] :

J'ai beau chercher, je ne vois pas en quoi ni comment j'aurais pu vous offenser Vous m'aviez tellement donné le droit de vous parler avec une entière confiance ! Vos lettres, qui étaient venues me trouver dans ma solitude, avaient, nécessairement, à mes yeux un tel caractère providentiel ! Vous allâtes jusqu'à m'écrire que vous espériez être pour moi « l'Ami qui viendra sans être attendu », le mystérieux ami à qui j'avais dédié le dernier chapitre des Histoires désobligeantes et dont j'espérais, en effet, la venue depuis tant d'années. Quelle parole à un artiste pauvre, abandonné et quasi désespéré ! Quelle espérance à un homme qui agonise !

Septembre

1er. -- Lettre d'un Belge qui me nomme « Elie » et qui désire mon « manteau ». En attendant cet héritage, il me demande ma « bénédiction » et sollicite de moi un « bref » l'autorisant à entrer à l' « Ecole des Prophètes ». Message très-long et daté de la date de saint Fiacre.

11.-- A Mme H., à Bruxelles :

C'est vrai, chère Madame, que j'ai attendu avec impatience une nouvelle lettre de vous. C'est tellement le rôle des malheureux d'attendre sans cesse et d'espérer quand même ! J'avais cru plus directe et moins compliquée la démarche dont je vous chargeais avec tant d'audace. Je me suis trompé, pardonnez-moi.

Cependant je ne crois pas et je n'ai pas cru précisément à une restitution. Sans doute, Dieu peut la vouloir, cette restitution, après dix-neuf ans -- restitution qui délivrerait en une manière l'âme de ce mauvais homme sans réparer les maux effroyables que son infidélité a causés. Mais il faudrait que Dieu la voulût bien, et ce ne serait pas le moindre miracle de sa Toute-Puissance.

Je pense que les catholiques de l'espèce de M. de M. sont les pharisiens les plus invincibles qu'il y ait jamais eu et je n'oserais affirmer que les prodiges même du Pentateuque, tels que le changement des eaux en sang, pourraient produire en eux d'autres effets que de leur endurcir le coeur, comme aux Egyptiens. Irréprochables, peut-être, quant aux pratiques extérieures et méprisant comme surérogatoires les grands préceptes évangéliques, ils croupissent en lisant la Croix et le Pèlerin dans une sécurité inexpugnable. L'injustice la plus énorme, si elle a pu se passer sans éclat, surtout si elle est ancienne, leur paraît simplement l'effet d'une prudence de père de famille, et si quelque imperfection a pu s'y mêler, conséquence, hélas ! de l'universelle fragilité des hommes, tout n'est-il pas surabondamment réparé depuis tant d'années par leur édifiante vie ?

Les misérables ne savent pas que cette injustice, à laquelle il est impossible de toucher, est devenue « la pupille même de leur oeil », et on les ferait mourir d'étonnement si on leur disait qu'ils en sont venus à un état si diabolique, si mortel, qu'il équivaut à l'exécration de l'innocence. Je vous dis, Madame, que cette dérision de l'Evangile est une chose qui n'a pas de nom et qu'il m'est impossible de me représenter autrement la plénière iniquité qui doit soûler de fureur toutes les puissances des Cieux, à la fin des fins

Essayer de faire entrevoir à M. de M. son danger voilà, Madame, toute la mission que j'offre à qui voudra s'en charger. Rien de plus. Dieu et la conscience de ce moribond feraient le reste, s'il y a un reste -- ce qui est furieusement incertain avec un catholique de l'école du P. Picard et du P. Bailly.

N'enviez personne. Les Histoires désobligeantes n'ont pas de « clef ». Plusieurs, il est vrai, sont des récits exacts, mais sans allusion à aucune personnalité fameuse. Presque toujours il s'agit de petits bourgeois, dont j'ai fait ce que j'ai voulu. Mais, en général, je veux dire la vérité à mon temps d'une manière plus ou moins enveloppée. Telle de ces allégories, Tout ce que tu voudras ou la Fin de don Juan, par exemple, se rapporte à l'histoire horrible de nos moeurs, et d'autres, la Taie d'argent, On n'est pas parfait, etc., sont un raccourci caricatural de notre histoire intellectuelle. J'ai dit ce que je pouvais, page 200, du Mendiant ingrat.

12. -- Relu avec enthousiasme la vie d'Anne-Catherine Emmerich par le P. Schmoeger. Conçu le projet d'un livre sur cette visionnaire envisagée comme l'un des plus grands hommes du siècle.

17. -- Nouvelle lettre du Belge déjà dit. Il m'offre la dédicace prodigieuse d'un volume de vers que je ne connais pas et que je ne désire pas connaître : « Voci Miserorum Clamanti In Desertis, Leoni Solitudinum, Ultionum Dei Verba Rugienti, Per Ingrata Pravi Sæculi Silentia Mirabiliter »

Réponse immédiate pour décourager cet homme effrayant.

20. -- Le vieux peintre Gérôme, qui me fut autrefois bienfaisant, paraît avoir subi je ne sais quelle influence hostile. Un ami le sollicitant aujourd'hui pour moi a été rebuté sans douceur. Ce peintre millionnaire ne s'explique pas que je ne puisse pas gagner ma vie. -- Il doit y avoir quelque chose, dit-il.

Il se pourrait, en effet, qu'il y eût quelque chose. En 85, Paul Bourget ne me conseillait-il pas, un peu avant que je commençasse le Désespéré, de chercher un emploi d'expéditionnaire. L'eunuque des dames n'a pas tardé à savoir que j'avais choisi un bureau d'ingratitude. A cette époque lointaine, il y avait déjà quelque chose, mais non pas dans cette culotte.

21. -- Les menaces deviennent si terribles que nous pensons sérieusement à fuir en Danemark. Pour ce cas extrême, nous savons où prendre l'argent du voyage. Là-bas, nous donnerions des leçons pour vivre.

De Groux vient nous voir. Le malheureux est possédé de cette affaire Dreyfus et semble voué à la mort.

24. -- A Georges Rémond :

Avant-hier de Groux est venu et nous a laissé fort tristes. Le malheureux semble désormais incapable de penser à autre chose qu'à cette diabolique affaire qui déséquilibre tant de gens. c'est une obsession, un cas effrayant d'hypnotisme noir

Une pensée terrible, c'est que mon amitié pour lui est précisément ce qui me condamne à être le plus redoutable de ses accusateurs. Vous avez lu le Mendiant. Quel homme a pu être plus AVERTI que celui-là ? Depuis plusieurs années, j'ai fait les plus grands, les plus continuels efforts pour tourner cette âme vers Dieu. A l'heure actuelle, -- c'est de quoi pleurer, -- il en est à cette imbécillité, qui fait honte et peur, de dire que le Symbole des Apôtres est une « théorie » et de ne plus vouloir du tout de l'Eglise parce qu'il existe des individus comme Drumont ou le P. Bailly ? Pour tout dire, en un mot, il n'est plus du tout avec moi.

-- Vous aurez beau faire, lui ai-je dit, vous finirez par être contre moi, c'est absolument certain.

Cette pensée douloureuse en éveille une autre, mon cher ami. Je me demande si vous-même pouvez être avec moi, ayant tellement congédié la vie divine. Faites attention que vous êtes exceptionnellement averti, vous aussi, et que le conseil d'être avec moi peut devenir pour vous un précepte rigoureux, une clause de vie ou de mort. Vous savez à peine qui je suis, vous ignorez ce que Dieu veut faire de nous et vous êtes infiniment éloigné de prévoir ce qui va venir.

Il faudrait que vous fussiez prêt, vraiment prêt, car votre destin ne vous sera pas donné à choisir et la Réquisition de l'Absolu sautera sur vous comme un tigre. Souvenez-vous de cette parole, mon cher Georges, et croyez que c'est à peine moi qui vous parle en cet instant


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Ici mon journal est interrompu trois mois, et je le constate avec la plus vive satisfaction. Le Mendiant Ingrat et la plupart de mes autres livres font assez voir que ma carcasse n'a pas vieilli sur des lits de roses. Peut-être même trouvera-t-on qu'il est difficile d'aller plus loin dans ce golfe de misère et d'épouvante qui me fait penser au terrible canton de mer du pôle antarctique si tragiquement nommé par les explorateurs « Erebus et Terror ». Pourtant les trois mois que je viens de dire sont un passage de ma vie que je n'ose pas trop regarder.

La fuite en Danemark décidée et nos meubles emballés et expédiés, il nous fallut vivre plus de deux mois, misérables et suant d'angoisse, dans une chambre d'hôtel, par la volonté d'un escroc qui me dépouilla du précieux argent recueilli pour ce voyage. Ma stupidité, je l'avoue, dépassa les bornes, mais j'avais été si bien englué par cette canaille ! Enfin, le 6 janvier, fête de l'Epiphanie, ayant obtenu difficilement un nouveau subside, on put partir. J'avais un moyen de me venger de l'atroce ordure si validement élue contre moi par les démons. Lorsque j'eus la preuve de l'étonnante vilenie d'un individu qui m'avait choisi, moi, le mendiant célèbre, parmi tous les gens à dépouiller, il m'eût été possible encore, du fond du Danemark, de le frapper d'une façon très- rude. J'y renonçai, considérant que j'étais en exil, abandonné, dénué, menacé chaque jour, enveloppé d'un bourdonnement de désespoir et que j'avais moi-même un besoin extraordinaire de miséricorde

« Quant la main d'un père veut châtier son enfant, dit sainte Gertrude rapportant une parole divine, les verges ne peuvent point s'y opposer. C'est pourquoi je voudrais que mes élus n'imputassent jamais leurs souffrances aux hommes dont je me sers pour les purifier, mais qu'ils jetassent plutôt les yeux sur ma charité paternelle qui ne permettrait pas que le moindre souffle de vent approchât d'eux, si je ne considérais leur salut éternel que je leur donnerai pour récompense ; et ainsi ils auraient de la compassion pour ces personnes qui se souillent en rendant les autres plus purs. »

Le séjour de dix semaines en cet hôtel sinistre de l'avenue d'Orléans, où tout nous semblait perdu, est pour moi un souvenir formidable accompagné, même après cinq ans, d'une crispation de coeur si douloureuse que je voudrais pouvoir en effacer complètement les images, s'il n'y avait pas un point, un unique point suave Ah ! que Dieu fut bon pour ses pauvres, ce jour-là !

C'était le 13 novembre. On venait de voir disparaître les derniers centimes, on pouvait être jeté dans la rue, le lendemain ; nos meubles, en compagnie de ma bibliothèque et de mes papiers, flottaient sur la mer du Nord.

Notre petite Madeleine, ravissante fillette de vingt mois, se mit à ramper sur le lit de sa mère, en appelant Jésus comme elle aurait appelé un frère. La tendresse pure de ce mouvement fut inexprimable. Je me souviendrai toujours de ces grands yeux bleus limpides où se peignait l'adorable Image, fixés sur un point de l'ignoble chambre garnie, pratiquée seulement, jusqu'à ce jour, par les blasphèmes et les luxures. Même après la mort, surtout après la mort, j'entendrai le nom du Sauveur proféré par cette bouche sans péché, par cette bouche d'innocence et de cantique. L'aimable enfant se traînait sur les genoux, tirée par la Vision et se retournant plusieurs fois, comme si nous avions été des tarasques aveugles domptées par elle, qui eussent eu besoin qu'on les instruisît, qu'on leur apprît à voir Dieu, qu'on leur enseignât le latin de l'Invisible ! Et cette chose merveilleuse dura longtemps, puis il nous sembla que toutes les étoiles se couchaient.

Alors nous comprîmes que le Sauveur, qui avait voulu ce témoignage, était infiniment éloigné de nous redemander nos âmes, qu'il nous sollicitait seulement de les lui prêter un peu en vue d'accomplir quelque chose qui avait « manqué à sa Passion ». Ce quelque chose qu'il est seul à savoir jusqu'à la consommation des siècles, allait, en effet, s'accomplir, à une distance énorme des autels de Jésus-Christ, par deux souffrantes unités de la Communion des Saints.


DIX-SEPT MOIS EN DANEMARK
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1899
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Janvier

6 -- Départ. Au dernier moment, serré dans mes bras cinq amis [dont un seul m'est resté fidèle. Trois ont fait ce qu'ils ont pu pour nous tuer et le quatrième, un peintre, m'a lâché avec la plus ignoble candeur, avouant que mon amitié lui semblait plus compromettante qu'utile. C'est mon calviniste abjurateur du 18 décembre 1897].

On se traîne sur la France, la Belgique, l'Allemagne.

7. -- Repos de vingt-quatre heures à Hambourg. Le patron de l'Hôtel Scandinave, un voleur formé à Paris, dans les endroits où l'on s'amuse, nous raffle un bon tiers de notre dernier argent. Je recommande l'établissement aux voyageurs apoplectiques.

8. -- Traversée du Holstein et du Slesvig. Enfin le Danemark. Soulagement de ne plus voir les casques à pointe. Attendrissement bête à l'apparition des premiers fonctionnaires danois, comme si je retrouvais des amis très-chers. Ah ! je devais bientôt la connaître, l'amitié, l'hospitalité danoise.

9. -- Installation provisoire au célèbre village d'Askov, foyer du bavardage grundtvigien et frigidarium des âmes. J'aurai l'occasion de reparler de cette fente à punaises. Dès ce premier jour, une promenade affreuse dans la boue et la neige m'a donné le pressentiment de ce que j'allais avoir à souffrir. Je n'imagine pas une déréliction du coeur qui dépasserait la mélancolie d'un paysage protestant au mois de janvier.

11. -- Voyage à Kolding, petite ville du voisinage où nous vivrons comme nous pourrons. Il s'y trouve une minuscule église catholique trop vaste pour les paroissiens. Emotion de voir une humble crèche d'Epiphanie avec des mages et des chameaux allemands qui nous attendaient. Nous nous sommes tellement éloignés de la France que c'est là seulement, dans ces quelques mètres carrés, sur cet îlot catholique perdu au milieu des glaces de Luther, que Dieu pourra nous parler et que nous pourrons parler à Dieu.

Visite au curé. C'est un Prussien rhénan, très-fier de l'être et la tête de veau ecclésiastique la plus exacte que j'aie jamais vue. Il faudra m'habituer à cela et à plusieurs autres choses.

12. -- Loué un appartement avec jardin au bord d'une rivière de livre d'heures. Le décor ne me déplaît pas. Certains aspects de cette vieille ville jutlandaise donnent une sensation de recul vers le temps ancien. Mais il y a trop de Jutlandais, trop de propriétaires surtout. Comment prévoir que j'allais retrouver, à une telle distance de Montrouge, les mêmes animaux puants ? Comment prévoir surtout l'homicide cherté des loyers dans un trou boréal aussi lointain ? Mon propriétaire est un maître maçon, un murmester, une sorte d'entrepreneur qui bâtit des maisons à vil prix pour y fourrer ses concitoyens et se faire ainsi du vingt pour cent, comme dans la banlieue de Paris. Ce malfaiteur passe la vie à sourire, uniquement pour montrer une gueule qu'il croit de putain et qui me paraît de crocodile.

Dieu prédestine aux dents des chevreaux les brins d'herbe,
La mer aux coups de vent, les donjons aux boulets,
Aux rayons du soleil les Panthéons superbes,
Vos faces aux larges soufflets.


15. -- Tristesse et ennui terribles -- déjà ! Sentiment d'horreur pour ce monde protestant où il me faudra vivre. Et si l'homme sur qui je veux compter encore nous a trompés, si nous sommes sans ressources, que devenir ? J'ai froid et peur. Dimanche luthérien à la campagne, sans messe ni prière, sans un acte religieux quelconque.

21. -- Silence enragé de tous mes amis.

24. -- Sur ma demande quelqu'un me fait cadeau d'un abonnement à l'Aurore. A cause de l'affaire Dreyfus qui met en ébullition toutes les fanges, il m'a paru expédient de lire, chaque matin, le plus immonde journal de Paris.

27. -- A un ami :

Nous avons tellement compté sur vous ! Vous n'avez donc pas lu mes dernières lettres ? N'avez-vous pas compris le danger excessif, infernal dont nous sommes actuellement menacés ? Ne sentez-vous pas que le silence ou l'inaction de tous ceux qui devraient m'écrire ou agir pour moi est à détraquer l'âme, à faire chavirer toutes les facultés ? Dites-vous que notre péril est énorme, qu'il augmente chaque jour et que nous ne pouvons obtenir aucune lumière, aucune explication, aucune espérance de qui que ce soit, de quelque façon que je l'implore et quel que soit l'ami que j'implore

Un fait vous fera comprendre l'horrible intensité de notre cas. Nos meubles, en détresse depuis plus de deux mois, ne peuvent pas être dégagés ! Il faudrait plus de 60 francs pour cela seulement.

Or tous nos papiers ou livres rares, tous mes manuscrits, tous les souvenirs impossibles à remplacer de ma vie littéraire ou sentimentale sont dans ces meubles que je croyais revoir au bout de quinze jours

29.-- En attendant l'emménagement à Kolding, impossible sans notre mobilier, il faut plus d'une heure de chemin de fer pour avoir une messe. Et quelle misère ! Pas de chants latins. Rien que des cantiques en langue danoise. On oublie qu'on est dans une église catholique et la détresse de l'âme est affreuse.

30. -- La jeune bonne danoise qui abjura chez nous, l'année dernière, nous quitte. Je l'accompagne tristement à la gare. Ce départ, qui ressemble à un commencement de catastrophe me déchire et je reviens tout en larmes.

Février

2. -- A un jeune jésuite :

Mon cher Paul. Je viens de lire, avec toute l'attention dont peut être capable un homme livré à la torture, les quatre pages où vous me parlez à peu près exclusivement de vous. Je n'ai point d'amertume et je peux, aujourd'hui même, vous répondre sans amertume.

Vous avez fait comme tant d'autres, simplement Ayant trouvé votre voie, ayant obtenu, dès l'âge de vingt ans, « le bonheur et le calme » dont vous me parlez, il était naturel que vous oubliassiez l'instrument, d'ailleurs misérable et douloureux, dont Dieu s'était servi pour vous attirer à lui. Que son Nom soit sanctifié. Tout ce qui arrive est parfaitement adorable. Si vous avez quelque injustice à vous reprocher à notre égard, un autre Juge que moi vous le dira très-certainement, un peu plus tard.

Vous êtes aujourd'hui si loin de moi de toutes manières mon cher enfant, que ma fort cruelle histoire ne pourrait guère vous intéresser. Il serait, sans doute peu profitable à votre avancement spirituel, de savoir par exemple, que j'ai laissé des lambeaux de mon coeur en divers cimetières et que la Main redoutable s'est appesantie rudement sur le pauvre homme qui vous porta dans ses bras.

Ma situation actuelle ne mérite pas davantage d'occuper votre âme. Je suis venu ici, dans le monde luthérien, encouragé par plusieurs abjurations qu'il avait plu à Notre-Seigneur d'opérer ostensiblement par moi. Or voilà que, dès le début, je suis arrêté, et que j'échoue dans un désert, avec ma femme et mes deux petites filles, sans aucune ressource, menacé de tous les malheurs. Que le Sauveur Jésus soit béni dans tous les mondes et dans tous les siècles !

Une fois de plus, je suis déçu par les hommes, et de quelle façon hideuse ! Magnificat ! J'ai passé trop d'années de ma vie à compter sur des gens qui me promettaient beaucoup et ne tenaient jamais rien, vous le savez, Paul. C'est fort bien fait que ceux qui regardent les hommes et non pas Dieu soient traités avec rigueur.

4. -- Lettre de notre bonne convertie envoyant une somme prêtée pour nous par le Mont-de- Piété de Copenhague, car nous en sommes là au bout de trois semaines. Or la lettre de cette fille ne contient que la reconnaissance sans l'argent qu'elle a oublié d'y mettre ou qu'un employé de la poste a volé, ce qui arrive, dit-on, quelquefois. Il faudrait alors admirer l'acharnement de notre mauvaise fortune. L'argent vient quelques heures plus tard. Faible somme qui ne nous rendra pas nos meubles.

Visite à un vieux pharisien, autrefois pasteur, à qui je déclare assez niaisement qu'il n'y a rien pour moi en dehors de l'Obéissance et de l'Autorité, -- mots qui ne signifient absolument rien dans le monde protestant.

5. -- Voyage pour la messe et manqué le train de retour. Grande tristesse de me voir dans cette petite ville morne, privé de tout moyen de manger les heures. Avant de retourner à notre église où il gèle, je vais conter ma peine au curé Storp, -- il se nomme Clément Storp, -- qui m'invite à déjeuner. Conversation pénible avec cet Allemand peu doué dont je suis forcé d'achever toutes les phrases et dont les idées ressemblent à ces vaches dolentes et vautrées qu'il faut faire lever à coups de bâton quand on veut les traire. On parle des protestants et je l'étonne facilement de ma violence. Le pauvre bonhomme est habitué depuis longtemps aux ménagements et aux contacts. Il me raconte des moitiés de conversion, des pasteurs qu'il a connus adhérant à quelques points essentiels et rejetant le reste, sans cesser d'être, dit-il, in bona fide. J'y consens, mais quelle indigence de la raison ! Quelle inaptitude à recevoir les idées absolues ! Dépression intellectuelle d'un peuple qui a trois siècles et demi de protestantisme. Voyagé avec des paysans qui chantent des hymnes en fumant des pipes.

6. -- Le personnage délégué par les démons pour me torturer depuis environ trois mois ne se démasque pas encore. Il veut que j'aie confiance en lui et me le demande par dépêche.

8. -- Trouvé un prêteur de 600 couronnes (840 francs). Quand nous aurons dégagé notre mobilier, il nous restera peu de chose.

10. -- Emménagement à Kolding, 8, Rendebanen. C'est là, maintenant, qu'il faudra souffrir.

14. -- Comme si nous n'étions pas assez malheureux, difficultés horribles avec une bonne qu'on nous a recommandée, laquelle est à la fois, idiote et féroce, arborant une très-haute dignité dans les accalmies. Et notre argent qui ne cesse de diminuer d'une manière épouvantable !

15. -- Mercredi des Cendres. Je songe avec amertume à la multitude des messes à Saint-Pierre de Montrouge -- autrefois. Quelqu'un m'écrit que mon escroc, très-probable désormais, pourrait bien être, en même temps, quelque chose comme un espion.

16. -- Mon curé me demande des leçons de français.

Un inconnu qui me prodigue des louanges m'écrit qu'informé de ma misère, il a pris sur lui d'implorer pour moi Péladan ! Oui, Josephin Péladan, le « fils des anges », qui s'est marié tout en or, il y a quelque temps, avec une personne bien recommandable. Naturellement la démarche n'a pas réussi. Mais quel manque de tact inouï ! Me mettre dans cette situation odieuse et grotesque d'avoir paru implorer un individu si durement jugé par moi ! Quelle joie pour ce Péladan prétendu Sar de pouvoir dire ou même écrire que Léon Bloy, le plus vil des hommes, comme chacun sait, après l'avoir compissé d'outrages pendant des années, a fini par lui demander bassement l'aumône. Ah ! que la franche inimitié paraît suave et rafraîchissante en comparaison de tels dévouements !

Lettre violente et comminatoire, mais infiniment inutile à mon escroc. De telles crapules ne doivent être que rossées ou inaperçues.

17. -- Continuation des farces de notre bonne suédoise qui nous dégoûte et nous épouvante. Lettre à Alexandre Boutique par qui j'ai connu mon escroc. Je le prie d'agir sur ce jean-foutre, s'il est possible d'agir.

20. -- Première leçon au curé. Je lui faire lire de Maistre et Victor Hugo, en les commentant, et je me trouve excessivement ridicule.

Lettre d'un ami qui me parle de la mort de Félix Faure crevé avant-hier, je crois, et de quelle sale
crevaison ! Mon correspondant espère que son successeur présidera surtout aux égorgements.
Dieu le veuille !

22. -- Visite d'un monsieur Kanaris Klein, professeur de français, qui passe ici pour un grand homme et qui veut de moi quelques leçons de littérature française afin de mieux comprendre Coppée. Bien que peu corsaire, il se dit parent de ce Canaris des Orientales qui « arborait l'incendie ». Les Jutlandais adolescents admirent en lui l'Arbiter elegantiarum de leur endroit. [Voir le portrait de cet imbécile, page 271 de mon Exégèse des Lieux Communs].

24. -- Lettre enfin de mon escroc, mensongère d'un bout à l'autre. Il prétend m'avoir écrit plusieurs fois et m'avoir envoyé une dépêche de cinquante mots ! Je ne puis m'empêcher de répondre :

Votre lettre m'arrive, ce matin, recommandée, il est vrai, mais non chargée. A ce propos, je dois vous dire qu'il est inutile de recommander. Il n'y a que les lettres non envoyées qui n'arrivent pas. Les autres arrivent toujours et les dépêches télégraphiques plus sûrement encore. Il n'y a pas d'exemple d'un télégramme qui ne soit pas arrivé, les télégrammes étant assimilés aux lettres recommandées dont la poste répond et qui doivent être retournées à l'expéditeur, si le destinataire est introuvable. Or vous aviez mon adresse exacte, et j'ai cinquante-deux ans passés. Je suis trop vieux pour avaler certaines blagues

Rien ne vous était plus facile que de conserver mon amitié, même en me trompant. Vous n'auriez eu qu'à m'écrire, qu'à répondre à mes lettres. Vous avez préférer m'exaspérer par votre silence, me pousser au désespoir, sans tenir compte, une minute, de l'horrible situation, du danger véritablement mortel où nous plongeait votre trahison. Aujourd'hui je suis devenu implacable et vous ne tarderez pas à le savoir. Vous vous engagez à me prouver que vous n'êtes ni un hypocrite, ni un scélérat, mais au contraire « un homme digne d'être mon ami » Soit, mais il faut le prouver, en effet, c'est absolument nécessaire, car toute confiance a foutu le camp.

Vous me parlez de vendre tout ce qui est chez vous, après m'avoir dit cinquante fois que tout était saisi. Pour quel idiot me prenez-vous ?

Vous me demandez huit jours. Cela m'arrange : ce délai donnera le temps d'arriver à certains documents complémentaires, dont j'ai besoin pour agir contre vous. Car, si vous m'avez trompé, je tiens à ne pas vous rater et je veux vous crever du premier coup. Ce que vous avez fait est trop infâme. Dépouiller des naufragés ! Ma dernière lettre était, je crois, suffisamment explicite Ah ! quand vous me détroussiez, vous ne preniez pas de grands airs, vous ramassiez tout, jusqu'à la pièce de 40 sous, en vous fichant bien d'exposer à des privations deux petits enfants. Il est vrai que vous alliez me former une somme considérable, me donner, un peu plus tard, l'opulence, et qu'en attendant ces largesses, j'ai eu d'énormes frais d'hôtel dont il ne me sera jamais tenu compte. Ah ! la parole d'honneur du salaud que vous êtes ! Et le coup de la conversion pour me mieux taper ! Et les confessions, les communions prétendues ! Et la messe de minuit dans la petite chapelle ! Quelle horreur !

On a enterré aujourd'hui le premier pasteur de la ville. Foule énorme, rues jonchées et pavoisées sur le passage de cette charogne. Rencontré notre curé allant à la cérémonie. Il paraît qu'il faut cela pour obtenir le gain fort hypothétique de quelques paroissiens de plus. Où est le recul épouvanté des premiers chrétiens à la seule pensée des cérémonies des hérétiques ?

27. -- Lettre d'un inconnu qui ne signe pas, qui donne simplement une adresse poste restante. Celui là dit avoir lu le Mendiant ingrat et n'avoir lu que ce livre de moi. Cela lui suffit pour me proposer de lui copier de ma main un conte de Pierre Louys ! Cette lettre envoyée à Montrouge est accompagnée d'un timbre de trois sous. Réponse :

Monsieur ou Madame, j'ai cessé d'habiter le Grand Montrouge dans les derniers jours d'octobre et je suis actuellement domicilié à Kolding, Danemark, où je me suis réfugié avec les miens, pour des raisons que Dieu sait. Ici, nous vivrons peut-être en donnant des leçons. Ce n'est pas gai, mais cela vaut mieux que l'infernale tribulation offerte par la France à l'unique de ses écrivains modernes qui n'ait pas voulu faire le trottoir.

Voici toute la réponse que je peux vous donner. Il est certain que, dans ma situation, je n'ai pas le droit de refuser une aide quelconque. Mais vous me dites avoir lu le Mendiant. Comment alors a-t-il pu tomber dans votre esprit que l'homme d'absolu que je suis pourrait vraiment copier de sa main 260 lignes de P. Louys !!? Cette idée a quelque chose d'inouï, d'effarant, de périlleux pour ma raison. Si c'est simplement mon écriture que vous désirez, ne pourriez-vous trouver autre chose Pour ce qui est des « conditions », que pourrais-je dire à quelqu'un qui a lu le Mendiant ? Si vous êtes riche, ayant exceptionnellement l'âme bien située, il faudrait profiter de cette occasion ou de ce prétexte, pour réparer un peu l'injustice atroce infligée à l'auteur de la Femme pauvre.

Mars

4. -- Au poète catholique Johannes Joergensen, Copenhague :

Monsieur, souffrez que je vous informe de ma présence et de mon installation en Danemark. Vous n'ignorez peut-être pas que j'ai épousé la fille aînée du poète Christian Molbech. Il était donc tout simple que, dans l'état épouvantable où se trouve aujourd'hui la France je demandasse l'hospitalité à votre pays. Je n'espère pas y trouver la joie non plus qu'ailleurs, ni même la paix, puisque je suis toujours aussi pauvre ; mais, du moins, j'ai lieu de croire qu'il me sera permis, en souffrant, d'élever mes deux petites filles chrétiennement, -- catholiquement, -- ce qui va devenir impossible en France. Cela doit suffire à un homme qui n'attend plus rien des hommes et qui pense amoureusement à la mort.

J'ai reçu à Paris, en 1895, -- étant au fond d'un lac de douleurs, -- votre article sur moi dans le Tilskueren et je n'y ai pas répondu parce que j'agonisais. Je n'aurais pu, d'ailleurs, que vous reprocher votre injustice « Ikke fuldt ortodoks », disiez-vous. C'était, sans aucun doute, la plus hostile et la plus funeste parole qui pût être dite sur moi dans votre pays. Quelle énormité ! Avez-vous songé, Monsieur, qu'un catholique surtout a le devoir d'être équitable et que, dans un milieu luthérien où il est lu et estimé, un écrivain catholique a mille fois ce devoir ?

Nouvelle sommation à mon escroc [bien inutile, j'ai fini par le savoir].

5. -- Le dimanche, ici, est particulièrement sinistre. Le salut auquel j'ai assisté, ce soir, était précédé d'un sermon de notre curé. La sottise capitale de cet homme, en langue danoise, bafouillée devant le Saint Sacrement, me paraît avoir quelque chose d'homicide.

6. -- Traits caractéristiques des protestants, à quelque secte qu'ils appartiennent. Haine de la pénitence, amour de tout ce qui est facile, indifférence monstrueuse pour tout ce qui est beau. « Fumer sa pipe devant la Face de Dieu ! » me disait un professeur Grundtvigien. Leur tolérance, d'ailleurs illusoire, n'est qu'un manque inouï d'Absolu, un mépris démoniaque de la Substance.

A Deman :

Mon cher éditeur, avez-vous reçu la lettre que je vous écrivis de Paris aux environs du 1er janvier ? Cette lettre était importante, au moins, en ce sens, qu'elle vous apprenait ma résolution de quitter la France où je ne voyais guère le moyen de subsister et de me réfugier en Danemark où j'espérais pouvoir vivre avec les miens. Jusqu'à présent cette idée pour laquelle j'ai tout sacrifié, tout épuisé, paraît avoir été des plus funestes. Soit. J'ai, par bonheur, cinquante-deux ans, et, selon le cours ordinaire des choses, il y a lieu de croire, étant un peu démoli, que l'heure désirable de mon élargissement approche. En attendant, j'ai pensé qu'il pouvait être utile de ne pas vous laisser ignorer mon adresse.

8. -- Réponse très-bonne de Joergensen m'expliquant le « songe » que je lui reproche. L'article où cela se trouve est de 95 et, à cette époque, il n'était pas encore catholique. J'ai donc un ami en Danemark, porte à porte, à une cinquantaine de lieues.

Deuxième leçon à Kanaris Klein. Je lui persuade que le mieux est de s'habituer d'abord à ma littérature pour qu'ensuite aucune autre prose française ne puisse l'étonner.

[ Ici, je demande la permission d'insérer une étude publiée au Mercure de France, en juin1901, un an après le bienheureux exode qui me tira des griffes de Luther. Travail consciencieux et documenté qui me dispensera de beaucoup d'explications ultérieures]

Johannes Joergensen et le Mouvement Catholique en Danemark

* Fuit homo missus a Deo cui nomen erat Joannes. Hic venit in testimonium, ut testimonium perhiberet de lumine, ut omnes crederent per illum.

Initium sancti Evangelii secundum Joannem.*

A Mogens Ballin.

I

S'il est une chose évidente pour un Français ayant habité le Danemark, c'est l'impossibilité absolue de surmonter la médiocrité d'esprit et la médiocrité d'âme du monde scandinave. Un catholique latin n'arrive pas à concevoir ces protestants incurables qu'aucune lumière n'a visités depuis une quinzaine de générations que leurs ancêtres se sont levés pour l'apostasie à l'appel d'un moine en chaleur.

L'affaiblissement de la raison, chez ces êtres, est un prodige accablant. Pour ce qui est de leur ignorance, elle passe tout ce qu'on pourrait imaginer. Ils en sont à ne pouvoir former une idée générale et à vivre exclusivement sur des lieux communs de l'âge de pierre qu'ils lèguent à leurs petits comme des nouveautés.

En Danemark, pour ne rien dire des autres grouillements luthériens, Dieu est immémorialement supplanté par ce qu'on est convenu d'appeler la science, -- depuis l'abolition déjà séculaire du sens des mots, -- laquelle science n'est qu'une pédagogie intensive, calculée, semble-t-il, pour former des sots.

D'étonnants crétins sont, en ce royaume, les produits très-admirés de la plus furieuse culture. Il n'y a presque pas d'exemples d'un Danois capable de s'assimiler une substance métaphysique, et l'oubli des lois profondes est inexprimable. En fait d'art ils en sont à Raphaël et à Thorvaldsen. Il est difficile de dire à quoi ressembleraient leurs grands hommes dans un milieu véritablement intellectuel.

J'ai vu un professeur Moltesen, lumière du parti Grundtvigien, me servir comme des efforts de pensées des rengaines déjà vomies du temps de Luther et que même les cochons de Poméranie ont cessé de réavaler.

L'ignorance altière et la culminante imbécillité de ces hérétiques paraissent insondables et tout à fait sans remède. Ce ne serait pas trop de la Puissance divine sur le pied de guerre pour dompter un si bête orgueil. « Jouir devant la face du Seigneur ! » disent-ils, en vue de signifier leur dédain pour toutes les pratiques onéreuses du Christianisme. Je ne verrais guère pour les assouplir qu'une bonne prédication afflictive, et j'imagine que le luthérien le plus constant menacé, je ne dis pas du gril, mais seulement d'une bastonnade apostolique un peu sérieuse, grimperait vivement à l'arbre des siècles et se retrouverait romain subito.

Le matin, un peu avant huit heures, piétinement immense de tout un peuple se rendant aux écoles, petits garçons et petites filles, hommes et femmes, chargés de livres et de cartons, les uns pour apprendre, les autres pour enseigner, tous pour se mettre en contact avec la mort. Cela fait penser à la multitude flagellée des pauvres mineurs, se hâtant, chaque aurore, vers les gouffres noirs, à l'heure où se lève la flamboyante image de Notre Seigneur Jésus-Christ.

Car telle est la vie danoise. On va, « de l'utérus au sépulcre », uniquement pour donner des leçons ou pour en recevoir, à moins qu'on n'appartienne à la plus basse classe ouvrière. Et toute l'existence de ces fantômes luthériens condamnés à une science de fosse commune se passe ainsi dans une école morne où ils crèvent, à la fin, dans les ténèbres, sans avoir jamais pu excogiter ou comprendre quoi que ce soit.

Les niais de France, peut-être aussi ceux d'Algérie, de Cochinchine ou de Madagascar, ne manqueront pas de m'objecter Ibsen, Bjoernson ou Strindberg. Une jocrisserie -- très estimable, d'ailleurs, puisqu'elle est latine -- a voulu qu'une foule d'excellents éphèbes, inhabilement émasculés par Zola et sur le point de rendre leurs âmes, crussent trouver la vie du côté où on paraissait gueuler davantage et s'emballassent pour ces insupportables bonshommes, d'autant plus grands n'est-ce pas ? qu'ils parlaient une langue inconnue, à jamais inconnue et intraduisible.

Faut-il être à une époque de famine pour qu'une soi-disant jeunesse française aille quémander sa pitance chez de tels pauvres !

Remarquez que je nomme les plus importants, ceux dont on a beaucoup parlé. C'est une occasion d'étonnement pouvant aller un peu au delà des limites ordinaires de l'effroi, de se dire qu'à Paris même des trésors ont pu être supposés dans la littérature la plus mendiante, la plus contrefaite ou la plus niaisement servile qu'on ait pu voir dans le siècle de Léopold II.

Sans parler de l'athéisme poncif et de l'impiété de camelote qu'on y arbore sans lassitude, que dire, par exemple, du bas romantisme récupéré par Ibsen, et de son « mourir en beauté », par quoi la moiteur des femmes est généralement obtenue ? Que dire des brutalités salopes de Bjoernson ou de la démence cafarde, enchevêtrée et ligamenteuse du dernier livre de Strindberg (1) ?

[l. Je parle, bien entendu, de la machine Inferno, traduction éditée par le Mercure en 1898. Depuis, je ne sais pas. La vie est courte.]

Ce sera une honte bizarre, dans quelques années, d'avoir été si dévot pour ces râclures d'un art médiocre dont la France a cessé de s'enorgueillir depuis environ cinquante-cinq ans, mais qui suffit tel quel à l'éblouissement des Scandinaves.

II

Il se publia, en 1898, à la librairie Perrin, une traduction de Livsloegn og Livssandhed, -- approximativement le Néant et la Vie, -- opuscule de Johannes Joergensen qui fut, je crois, peu remarqué. C'était d'ailleurs, l'un des moindres ouvrages de ce poète et j'ignore ce qui a pu déterminer le choix du traducteur. Toutefois cette plaquette méritait qu'on en parlât, tant elle est douce et pénétrante. C'est un tourbillon de douceur avec des remous puissants de mélancolie.

Te souviens-tu de l'un de nous qui dut partir sous la bourrasque d'automne, dans la boue, le long des routes désertes ? En vain cherchait-il à se raidir : un immense désespoir s'empara de son être tandis qu'une voix criait en lui : « Ah ! que n'ai-je une Jérusalem où me rendre pieds nus, perdu dans la foule des pieux pèlerins, pour y laver les souillures de mon âme et recommencer la vie, -- cette sainte Vie par nous tellement profanée que, pour expier nos fautes, il nous faudra pleurer mille ans dans le Sein éternel de Dieu !

Ah ! oui, la sainte Vie, le Sein éternel de Dieu, le voilà l'obstacle ! L'auteur se déclare affamé de Dieu. Tout est dit. On l'a assez vu, assez entendu, qu'on l'éteigne, qu'on l'étouffe, qu'on l'étrangle, qu'il disparaisse avec son ami Bloy dont il est, dès lors, tout à fait digne de partager l'ignominie !

Joergensen est un prédestiné sans chaussure qui chemine douloureusement, parmi les tessons humains, dans la direction des gouffres du Paradis. Et combien il porte cela sur sa figure ! Issu d'une colonie slave établie en un coin de la Fionie, il a, jusqu'à l'outrance, le type de ces mangeurs de chandelles venus des plateaux tartares qui entreprirent, au XIIIe siècle, d'avaler tous les luminaires de l'Occident.

Un prêtre sot, missionnaire prussien en Danemark me parlait de la laideur excessive de Joergensen. Ne l'ayant pas encore vu, je pouvais croire que cette laideur épouvantait les chevaux dans les rues de Copenhague et procurait, à chaque sortie du célèbre catholique, de calamiteuses bousculades.

J'ai trouvé d'abord le Tartare-Mongol déjà dit, puis l'étrange douceur de cette face patiente l'a transfigurée pour moi, et je me suis cru en présence d'une tranquille image byzantine des belles époques, lorsque les effigies de Constantin et de Justinien, aperçues en haut de la Ville aux dix mille châsses d'or, faisaient reculer une dernière fois la croupe du monde. Oui, vraiment, cette figure isocèle, pénitente et contemplative, m'a semblé appartenir à quelqu'une de ces mosaïques déterrées, où le triomphe des Cosme, des Démétrius, des Théodore ou du Mégalomartyr est représenté, pour les siècles, avec des petits cubes de marbre coloré, d'une délicatesse éternelle.

Johannes Joergensen me fit le très-grand honneur de me venir voir à Kolding, petite ville jutlandaise où je subissais, il y a deux ans, le plus bizarre de tous les exils. Heures difficiles à oublier.

C'est une des découvertes de la science moderne que les hommes de génie sont assez souvent dénués d'intelligence. Celui-là est intelligent avec magnificence, avec profondeur, et j'eus une joie merveilleuse à sentir que j'existais vraiment pour un tel homme. Mais quelle destinée et combien la mienne me parut moins intolérable !

Ce grand écrivain catholique, le seul qu'il y ait dans le vaste monde scandinave, est en lutte avec trois ennemis implacables : les protestants, les athées et, bientôt, les catholiques. Il est vrai que les deux premiers groupes se confondent tellement !

Ici, en France, l'Ecrivain de Dieu, s'il existe, ne peut pas être universellement détesté. Il parle, malgré tout, à un peuple fou de ses dons et de ses promesses, fou de sa vieille gloire éteinte, fou de son amour perdu, galvaudé, souillé, et qui versa, quinze siècles, son sang le plus écarlate pour Jésus-Christ. La France a beau être présentement renégate, idolâtre, prostituée à des imbéciles qui ressemblent à des démons, elle est toujours sur le point de pousser un immense cri de désespoir et de tomber comme une morte de peur, s'il se fait un peu de bruit dans son antichambre et si elle croit voir entrer le patient Epoux aux mains et aux pieds percés. Quelle que puisse être l'apparente exécration dont le rémunère la bâtardise, le dit Ecrivain est, tout de même, assuré de rencontrer, à une faible profondeur, un tressaillement quelconque çà et là, fut-ce du côté des empoisonneurs d'enfants, fût-ce même du côté des catholiques.

Les francs-maçons, les protestants, les juifs, les catholiques ont bien pu enterrer le Catholicisme, -- et sous quelle matière ! -- mais ils n'ont pu le tuer tout à fait. L'indestructible générosité française ne le permet pas. « Dieu a besoin de la France » a dit de Maistre, qui n'était pas un Français. Il faudra bien, dans les ténèbres et les poussières du XXe siècle, qu'il y ait au moins une nation qui conserve, en quelques-unes de ses unités raisonnables, ce que l'Europe entière semble avoir perdu : le besoin vivant de la Lumière et de la Beauté.

En Danemark, rien de pareil. Là, on n'a besoin de rien, puisqu'on est mort, et vous pouvez fouiller à dix mille pieds sans rien découvrir -- sauf miracle -- sinon la putréfaction. Il n'y a, sans doute, pas de pays au monde où le développement à outrance et soi-disant scientifique de ce qu'on veut nommer le libre examen ait plus complètement détruit le sens religieux. Aussi quelle situation que celle d'un admirable écrivain tel que Joergensen, forcé de recommencer sans relâche les traditionnels apologétiques, sans l'espérable consolation de la trouvaille d'un coeur palpitant !

Autant parler à ces assistants affreux de « l'église sans autel ni sanctuaire », décrite par Anne-Catherine Emmerich dans une des ses étonnantes visions : « Chacun tirait de son sein une idole différente, la plaçait devant lui et l'adorait. C'était comme si chacun mettait au dehors sa pensée intime, la passion qui l'animait, sous la forme d'un nuage noir qui prenait aussitôt une figure déterminée »

Les seuls ennemis véritables de l'écrivain catholique en France sont les catholiques. Là-bas, c'est tout le monde sans exception. Il scandalise tout le monde. Or, malheur à qui scandalise les peuples tombés en enfance et qui s'imaginent croire en Dieu. Expedit ei ut suspendatur Silence, mesdemoiselles de Bienfilâtre, il n'est pas permis de faire de l'ironie avec le saint Texte.

III

L'un des derniers ouvrages de Joergensen, Notre-Dame de Danemark, Vor Frue af Danmark, sans être ce qu'on peut appeler une autobiographie, raconte néanmoins son évolution d'une manière assez précise. On était un cochon de protestant, un homme sans Dieu, il fallait devenir catholique et ce n'était pas aisé.

Joergensen avait appartenu au milieu des étudiants danois pourris par Georges Brandes, l'un des youtres les plus nuisibles qu'on ait jamais vus. Le Danemark d'abord, et, je crois bien aussi, la Suède et la Norvège lui sont redevables au moins d'une génération de charognes. L'idée fixe, dominante de ce chef d'école, -- simple critique de village qui ne put jamais se recommander d'aucune oeuvre personnelle, -- fut d'identifier l'athéisme avec la noblesse d'âme et d'attribuer systématiquement au christianisme toute bassesse, toute laideur, toute ordure. Rien de plus.

Cette doctrine, obstinément ressemelée, depuis environ deux siècles, par tous les cordonniers philosophiques du vieux monde, s'est nommée Brandésianisme. Elle est à la portée d'un chacun et les plus culs-de-jatte intellectuels y peuvent grimper sans effort.

Aussi quel triomphe dans cette banlieue de Paris nommée Copenhague ! Les jeunes Danois, congestionnés d'enthousiasme, désignèrent, m'a-t-on dit, sous le nom de Lucifer cet éblouissant imbécile. Evidemment une telle basse-cour ne pouvait retenir longtemps un être aussi supérieur que Joergensen. Mais où aller ?

L'ignorance du catholicisme chez les luthériens scandinaves est une sorte de prodige. Elle est à un point tel qu'il est impossible de rien préciser sans avoir l'air d'un farceur de table d'hôte. Leurs plus savants professeurs sont persuadés que l'Eglise romaine met au nombre des réprouvés ceux qui n'adorent pas le bois ou la pierre.

Mais, surtout, l'indifférence, une indifférence très-particulière, d'espèce rare et cultivée avec le grand amour. Au fond, tout Danois est certain que le Danemark seul existe nécessairement et que ce qui n'est pas lui pourrait fort bien ne pas exister. Passé la frontière de cette Chine minuscule, il n'y a plus que des Barbares, une humanité inférieure. Allez dire à ces pauvres gens que l'ombilic du monde pourrait être ailleurs que dans la Baltique !

Pour faire contrepoids à l'école de la Viande inaugurée par Brandes, trois sortes de protestantisme la Haute Eglise, la Mission intérieure et le Grundtvigianisme.

Le numéro 1 comprend tous les fonctionnaires, tous les larbins officiels de la piété luthérienne en Danemark, le ministre de l'Intérieur étant leur pape infaillible. Ils ont des évêques, comme en Angleterre. Pourquoi la succession apostolique, tant réclamée par les hérétiques anglais, n'existerait-elle pas chez les protestants de tous les terroirs ? Judas Iscariote quoique damné autant qu'on le puisse être, n'a pas cessé d'être apôtre. Il lui faut donc des successeurs. Quand on touche à ce corps, les morceaux restent dans la main. Evidemment ce n'était pas à cette porte que le réfractaire de la doctrine du Cul devait frapper.

Les numéros 2 et 3 affectent volontiers une altière indépendance. La Mission soi-disant intérieure a pour spécialité d'offrir l'enfer, des deux mains ; les Grundtvigiens offrent le paradis, quoi qu'on fasse ou quoi qu'on ait, fait. C'est leur unique différence appréciable. Tout le reste paraît identique. Faire ce qui plaît et croire ce qu'on veut. C'est la base même du protestantisme.

Toutefois, les Grundtvigiens, ainsi nommés d'un poète vomitif extrêmement recommandé, se distinguent par l'ostentation d'une hideur, d'une cuistrerie effroyables. Impossible de se faire une idée de ça quand on n'a pas vu le célèbre village d'Askov, en Jutland, où la secte a son quartier général. Ah ! le langage, oh ! les gueules et les toilettes de la vertu !

Enfin les uns et les autres font des conférences et chantent des cantiques insupportables, du matin au soir. Là non plus il n'y avait pas de place pour un artiste.

Herman Ronge, le protagoniste de Vor Frue af Danmark, avait appris d'un professeur fameux de Copenhague que la pensée ne peut se passer des problèmes, mais qu'elle se passe très-bien de leur solution. Il s'agit même de ne jamais les résoudre pour ne pas barrer l'horizon. Sottise empruntée à Renan, l'homme le plus sot du défunt siècle. L'état d'âme résultant de ces théories lui devenait intolérable. Le besoin de s'insensibiliser par des poisons commençant a se faire sentir, il eut le bonheur de rencontrer Ernest Hello.

Il lisait Hello comme on ne lit que très-rarement dans la vie. Il craignait de perdre la moindre miette de ce pain si précieux pour l'âme. Il tenait le livre sur ses genoux ainsi qu'un avare tiendrait un vase plein de perles précieuses et ses doigts en caressaient les feuilles amoureusement. Il voyait pour la première fois, ayant vécu jusqu'alors comme dans une chambre obscure où il s'était habitué à discerner les objets en tâtonnant.

Devenu enfin catholique, après les angoisses et les reculades ordinaires, il voulut l'être absolument. « Il faut croire avec le corps, disait-il, s'agenouiller, faire le signe de la croix, se frapper la poitrine. » Voilà ce que ne veulent pas les protestants, suceurs indécourageables de la vieille tétasse de Luther, qui appellent ces actes du paganisme et qui ne voient que des symboles exclusivement spirituels là où se trouve la réalité terrible des sacrements. Par une conséquence directe, on est, avec eux, forcé de se contenter de la pâle doctrine de l'immortalité de l'âme au lieu de la plénitude du dogme chrétien de la Résurrection de la Chair.

C'est à faire frémir de penser qu'avec ses dons exceptionnels d'écrivain et d'artiste et ce besoin de logique absolue qui le traîne dans les voies de l'apostolat, un tel homme va être forcé de parler de Dieu à un tel monde ! Il se sent tout à coup si exilé dans son pays sans prière, au milieu de ces innombrables figures tristes où le sursum corda des enfants de la bienheureuse Eglise a disparu depuis quatre siècles !

O Seigneur ! s'écrie-t-il, ne me laissez pas périr comme un grain de poussière dans un tourbillon de grains de poussière. Prenez-moi dans votre Main, ô mon Dieu, et ajoutez-moi comme une pauvre pierre dans une place méprisée de la grande Cathédrale de la Vie. Ne me rejetez pas, faites de moi un de vos ouvriers. Montrez-moi le moyen de vivre par un temps de dissolution et de confusion comme firent ces maîtres qui, dans les siècles de foi, remplissaient le monde de beauté. Donnez-moi de travailler comme eux, non par égoïsme ni vanité, mais par le seul besoin de voir votre Nom glorifié sur la terre aussi bien qu'au ciel.

Il n'est peut-être pas inutile de faire observer que cela n'est qu'une très-misérable traduction.

IV

Qu'il soit bien entendu que je n'ai pas formé le dessein d'une étude des livres de Joergensen. C'est tout à fait au-dessus de mon pouvoir. J'ai voulu seulement et surtout montrer un pauvre homme supérieur dans l'excessive misère d'une lutte épouvantablement inégale avec tout un monde.

Je ne crois pas à la conversion possible du Danemark, non plus que de la Suède ni de la Norvège. Je l'ai déjà dit, on est mort. L'apostasie de ces peuples a été telle que leur retour au catholicisme ne pourrait plus être un miracle distinct de la réapparition terrestre de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Alors que toutes les nations chrétiennes brûlaient de colère au seul nom de l'Hérésie ; alors que des centaines de martyrs arrosaient de leur sang la France, l'Allemagne, les Pays-Bas, l'Angleterre même qui fut si lâche pourtant, si promptement renégate au commandement de son roi ; oui, seuls, alors, les Scandinaves n'opposèrent aucune résistance et renièrent instantanément, avec des outrages, leur mère de Rome qui les avait allaités.

Cette apostasie électrique de toute une race est un prodige d'ignominie, une turpitude septentrionale dont la raison latine reste confondue. La Honte capitale est entrée là comme dans sa maison, sans avoir besoin de frapper.

Comment voudrait-on que le Diable se laissât expulser de ces pays tristes où il est installé comme un père au milieu de ses enfants et qu'une domination si longue, si certaine, si incontestée, fût abandonnée par ce logicien ? Il est mille fois probable, au contraire, que la célèbre douceur danoise, qui est une bien bonne blague, s'exercerait contre les apôtres avec une intensité rare et dont il ne se serait peut-être pas vu d'exemple, même parmi les brutes féroces déchaînées autrefois par le sodomite Calvin.

L'espèce de tolérance dédaigneuse accordée aux missionnaires catholiques -- Allemands pour la plupart -- depuis une cinquantaine d'années, témoigne d'une insultante sécurité que les résultats obtenus ne paraissent pas devoir ébranler demain matin. J'ai vécu plus d'un an, en qualité de brebis, au milieu d'un de ces troupeaux catholiques disséminés en Danemark, et je vous fiche ma parole que c'était un bien joli assemblage. C'était, pour la plupart, des ouvriers et des indigents de la dernière classe, recrutés à force d'aumônes, et j'ai pu me croire souvent parmi les paroissiens ou les paroissiennes magnifiques de Sainte-Clotilde ou de Saint-Thomas d'Aquin, tant ils étaient dénués de foi, puants d'orgueil, tant ils ressemblaient à notre canaille millionnaire !

Le tempérament scandinave réformé par les grands Salauds du XVIe siècle est essentiellement inapte à la piété affective sans laquelle il n'y a pas de catholicisme. Il paraît que cela suffit aux missionnaires, heureux et fiers du recensement platonique de leur bétail, et qui n'ont eux-mêmes, ordinairement, qu'une soif médiocre du martyre.

C'est pour cela qu'un grand écrivain catholique tel que Johannes Joergensen doit avoir pour ennemis les catholiques encore plus que les protestants et surtout les prêtres, un peu plus tôt ou un peu plus tard. Jusqu'à présent, il a réussi à ne pas déplaire à ces derniers, son extrême humilité leur ayant fait croire, sans doute qu'il pouvait y avoir en lui un domestique. Ah ! lorsqu'ils perdront cette illusion ! Ah ! -- surtout, lorsqu'ils sentiront l'artiste! Pauvre Joergensen !

J'ai écrit plus haut qu'il avait tout le monde contre lui. Je m'exprimais, Dieu me le pardonne ! en prophète, c'est-à-dire en raccourci. Pour les protestants et autres athées, c'est déjà fait, car il faut bien remarquer que la tolérance dont il vient d'être parlé n'est pas pour lui. Il n'a pas la même odeur que les boucs du voisinage, et le flair des ogres de la Vie ne s'y trompe pas. On veut bien tolérer le catholicisme, mais à la condition qu'il ne soit pas plus vrai ni surtout plus vivant que n'importe quoi. C'est la mort qu'on veut, rien que la mort.

Les catholiques, à leur tour, détesteront leur apologiste quand ils auront vu l'Absolu redoutable qui est en ce poète si rempli de bonne volonté et de candeur.

En attendant cette découverte, le malheureux s'exténue en un labour désespérant. Il ne croit pas beaucoup, lui non plus, à la conversion de ses compatriotes. Mais il pense que ce n'est jamais inutile de rendre témoignage. Il espère aussi que ses écrits atteindront tout de même quelques âmes, et cela suffit pour qu'il accepte l'étrange peine de s'ajuster en pédagogue aux déplorables cerveaux luthériens. Voilà des années qu'il ne fait que cela. Il instruit, il rompt le pain de la doctrine à ces très-pauvres, il le leur émiette comme à des oiseaux sans nid et périssant de misère.

Dans l'asphyxie d'une telle besogne sans relâche, avoir écrit, entre autres choses, le Dernier Jour, Notre-Dame de Danemarck et, dans ces tout derniers temps, l'éblouissant poème en prose intitulé Eva, voilà ce qui est inouï et ce qui peut à peine se comprendre. Car, enfin, cette propagande à laquelle il se condamne est un extrême danger pour son art. Son public le tire continuellement en bas, et c'est stupéfiant qu'il ne le fasse pas tomber.

Enormément affaibli déjà par ce cauchemar et perdant presque l'équilibre à chaque instant, il lui faut demeurer, quand même, un grand artiste, le plus grand, je crois, de tous les artistes scandinaves, et il y parvient.

Quelques âmes, oui certainement, il doit atteindre, il atteindra quelques âmes, et ce résultat vaut qu'on souffre. En tout cas, il lui restera d'avoir travaillé pour la Gloire de Dieu Je le connais, ce métier terrible.

J'ai reçu à mon tour, le siècle dernier, l'hospitalité la plus fraternelle chez Joergensen, à Copenhague, et j'ai vu à quel point la vie de cet écrivain si bassement calomnié est en harmonie avec ses livres ; combien elle est haute et pure et parfaitement douce dans les amertumes.

Il y a de telles menaces que le martyre peut être prévu pour n'importe quel homme de cette sorte. Je le disais en commençant, mon ami Johannes porte tellement cette vocation sur sa figure ! Le martyre administré par les imbéciles, quel rêve ! Il s'y prépare, je pense, tous les jours, dans le recueillement et la paix chrétienne de sa demeure.

V

Après tout cela, on demandera peut-être comment une telle fleur de catholicisme a pu, pousser dans une terre aussi peu fertile. Le Danemark, en effet, n'y est pour rien. Johannes Joergensen s'est converti en Allemagne ou, du moins, à la suite d'impressions religieuses très-profondes reçues dans l'Allemagne du Sud et en Italie. Il a transcrit ces impressions dans son beau livre Rejsebogen, édité à Copenhague, ante porcos, en 1895

A cette époque, il n'avait pas encore abjuré et il était plutôt artiste que chrétien, juste le contraire de ce qu'il est devenu, pour le mystérieux profit de son art. Qu'il me soit permis d'en détacher une page qui m'a remué avec force et dont la traduction sera ce qu'elle pourra. -- La langue danoise, me disait une Danoise de grande intelligence, n'est pas assez somptueuse pour donner autre chose que des reflets. Combien il faut que l'âme de Joergensen soit belle pour jeter de pareilles couleurs sur le pauvre mur scandinave !

*Don Juan allant, parcourant les rues de la petite ville allemande. C'était le soir. Par les portes ouvertes d'une église, il vit des cierges allumés sur les autels, il entendit les voix claires des moines qui louaient Dieu à l'heure de complies Sicut erat in principio et nunc et semper, etc. Les ondes de la mélodie ambrosienne, pures et simples comme celles de l'Océan, montèrent et moururent. L'office était fini. Les fidèles se dispersèrent autour de don Juan qui continuait sa promenade solitaire. Et les jeunes filles glissaient devant lui, leur livre pressé contre la poitrine ; elles regardaient curieusement son grand chapeau à plumes flottantes, son pardessus à revers de soie rouge, son pantalon large, sa sonnante épée battant les dalles. -- Regardez ! un Espagnol ! chuchotaient-elles, riant un peu et se sauvant par les ruelles, elles disparaissaient bientôt sous des portes obscures abritées par des auvents. Et don Juan ne voyait pas le moyen de leur parler, et restait seul, la place de l'Eglise se vidait, et les rues devenaient désertes, et enfin une vieille femme seule qui avait prié longtemps devant l'autel de Notre Dame se hâta de rentrer.

Alors, don Juan se mit à jurer et à maudire. Et il marchait, fouillant la ville dans tous les sens et son épée sonnait de plus en plus furieusement sur le pavé, et il frappait à toutes les fenêtres éclairées, et il appelait toutes les formes féminines que son rêve lui faisait voir dans le lointain des rues. Mais don Juan ne trouvait aucune femme à serrer dans ses bras, et la ville devenait noire et minuit sonnait à tous les clochers

Enfin, il aperçut une lueur. S'étant approché rapidement, il se trouva devant une vitre grillée. Au-dessus de la fenêtre une lampe était allumée et une femme était derrière la grille. Et elle était belle. Don Juan s'arrêta au milieu de la rue et, ôtant son vaste chapeau, salua si profondément que les plumes balayèrent le sol et il dit ;

-- Noble dame, permettez-moi de me reposer dans votre maison. Je suis un étranger, un voyageur, et j'ai besoin de réconfort.

La dame ne répondit pas, mais à la lumière vacillante il sembla à don Juan qu'elle souriait Et, avec plus de force, il se mit à prier, à lui déclarer sa tendresse, à lui promettre les brûlants trésors de son amour. Mais elle ne répondit pas, continua seulement de sourire.

Alors don Juan, ivre de passion, se rua contre la porte. Mais elle était fermée. Il cria vers la grille, mais la femme ne répondit pas. Alors il se mit à l'insulter, à l'injurier, à l'appeler par tous les méchants noms et tous les mots impurs dont était pleine sa pensée. Mais la femme ne répondit pas, elle continuait son sourire.

Alors don Juan commença à la maudire, appelant sur elle toute la puissance de l'enfer, toute la malice du démon. Mais elle ne répondit pas. Et don Juan jura plus fort, et il la maudissait par l'archange saint-Michel, par saint Jean-Baptiste et par les saints Apôtres, et enfin par la Mère de Dieu elle-même.

Alors la lampe trembla en jetant une très-haute flamme. Et, dans cet éclair, don Juan vit qu'il y avait une image et non une femme derrière la vitre, -- l'image d'une femme, -- de la seule Femme pure et sainte parmi les femmes, -- de la Mère de Dieu !

Avec un blasphème, don Juan s'en alla en chancelant. Mais à l'heure de la mort, sous l'étreinte terrible, don Juan ne se repentait de rien, ne se souvenait de rien, à l'exception d'une seule chose qui lui revenait accompagnée d'une angoisse infinie. Il se rappelait la nuit où il avait parlé à Elle comme à une putain, à Elle qui portait dans ses bras le Sauveur du monde le Juge du monde.. *

VI

Johannes Joergensen n'a que trente-cinq ans. Cela lui fait, selon la loi commune, trente ans à souffrir encore. On l'y aidera, je crois l'avoir assez dit. Il en a besoin, ayant le meilleur de sa tâche à accomplir.

Pourtant, la liste de ses oeuvres est déjà longue même à partir du moment où, devenant chrétien, il lâcha définitivement « la Société pour la protection de la bête humaine », c'est-à-dire il y a environ six ans.

Ce moment plein d'héroïsme lui fut bizarre. Il raconte avoir senti tout à coup un dénuement dont ne peuvent se faire une idée les catholiques de naissance qui n'eurent jamais à se déraciner et qui ne souffrent d'aucun besoin de se développer, fût-ce dans le sens de la bêtise.

« Herman Ronge se sentait comme l'arbre dont on a coupé les branches pour le mettre en état de pousser avec plus de vigueur. Il se voyait une perche, un épouvantail, mais il avait l'espoir d'une belle cime d'arbre. »

Chacun de ses livres est une occasion d'étonnement. On l'avait laissé à portée de la main et on est forcé d'entreprendre un voyage pour le rattrapper, tant il a marché dans la poursuite ardente, inlassable de son identité. On se demande où s'arrêtera un artiste qui grandit toujours. Après le Dernier Jour. Den Yderste Dag, publié il y a quatre ans, et qui semble déjà si loin, comment croire que l'écrivain d'un livre si fort n'avait pas atteint son sommet ?

*C'était un soir de novembre, à Sodome, un soir du mois des morts. Toute la journée, il avait fait noir dans les rues étroites, et, dès le matin, on avait allumé les lampes dans les boutiques profondes qui s'enfonçaient sous les maisons, comme des tanières splendidement illuminées, pleines des trésors du monde. Par les rues bitumées et sur les dalles des trottoirs, coulait incessamment le fleuve des hommes sous la lumière blanche des appareils électriques. Et toutes les figures étaient pâles de l'air de Sodome -- tel le linge blanchi au chlore -- et de chaque face regardaient des yeux, et derrière chaque paire d'yeux brûlait une âme.

Tant d'yeux ! -- Et tant d'âmes ! Cela donnait le vertige de plonger dans tous ces regards d'hommes et de penser à toutes ces âmes d'hommes. Et on pouvait se croire au bord d'un gouffre à la vue de tous ces gens de Sodome, -- en se demandant d'où ils venaient, ce qu'ils cherchaient, où ils allaient, ce que serait leur destinée ici et au delà.

On a dit que Pascal voyait toujours un abîme à côté de lui Combien sont-ils ceux pour qui la vie est réelle et qui sentent vraiment qu'ils vivent, et qu'ils sont au milieu des gouffres ? Et ces hommes, pour qui le sentiment d'être est comme une fête perpétuelle et une terreur perpétuelle, ne peuvent vivre sans s'agenouiller, chaque instant, dans leurs coeurs, et leurs âmes tremblent sans cesse comme les étoiles, parce qu'ils regardent sans cesse la puissance de Dieu, comme les étoiles, et ils tombent et ils adorent en tremblant. Mais pour les gens de Sodome, ces paroles n'ont pas de sens*

Les trois derniers chapitres de Den Yderste Dag sont parmi les choses les plus bouleversantes qu'on ait écrites et, cependant, je le sais, l'arbre n'a pas encore obtenu sa cime. Quelqu'un se trouvera-t-il en France pour traduire ce poète qu'il est honteux de ne pas connaître quand on a tant parlé d'Ibsen et des autres ? Si on veut à toute force écarter l'apologiste catholique, nécessairement et inéluctablement voué à l'exécration plus ou moins prochaine de ses coreligionnaires eux-mêmes et qui est à lui seul un spectacle ; il y a l'artiste, étrange à force de candeur, pour lequel il me semble que j'aurai épuisé l'éloge quand j'aurai dit qu'il est un poète de bonne volonté. Les trois ou quatre personnes qui savent encore l'énergie surnaturelle des expressions évangéliques me comprendront.

Malgré sa très-lointaine origine étrangère, Joergensen appartient bien à ce vieux peuple danois fait pour la simplicité, pour l'extrême simplicité, mais dénaturé monstrueusement par le protestantisme qui en a fait un peuple d'hypocrites et de moutardiers. Ce poète, par malheur si difficile à traduire, a retrouvé ou retenu, par un privilège unique, le parfum subtil de cette fleur sauvage que les cuistres barbares de la soi-disant réforme ont piétinée comme des brutes et qui en est morte en même temps que disparaissait Marie. « L'art des vieux jours, dit-il, appartient aux enfants comme le royaume des cieux » Joergensen est un des plus aimables enfants de la Tour d'ivoire.

Dussé-je être l'unique voix d'ici longtemps, je suis heureux de cette occasion de pratiquer la justice en disant et même en criant, s'il le faut, combien je l'admire, ce prophète dans sa patrie, ce solitaire douloureux, ce méconnu, et combien, il contre-balance l'énorme dégoût que ses lamentables compatriotes m'ont inspiré. Ma joie est d'autant plus vive qu'il m'est donné de rendre témoignage à un tel chrétien dans une revue fort étrangère au christianisme et, par là, fort autorisée, car Julien l'Apostat est revenu vainqueur des Perses, au mépris de l'histoire, et triomphe dans Constantinople. J'ai seulement à déplorer mon extrême insuffisance et je lui en demande pardon très-humblement.

Léon Bloy.

10. -- A un poète belge [devenu, deux ans plus tard, un de mes plus lyriques lâcheurs] :

II a fallu me replonger dans le torrent des amertumes, quitter tout, rompre tout lien, cesser -- pour combien de temps ? -- d'habiter la France, arriver enfin en Danemark, d'autant plus agréable à Dieu, j'aime à le croire, qu'un providentiel malfaiteur m'avait dépouillé complètement, un peu avant le départ. N'est-ce pas très-beau ?

Je ne peux donc faire ce que vous désirez, mais il est juste que vous connaissiez ma nouvelle résidence. Vous serez sûr, du moins, que vos lettres, si vous m'écrivez, ne me seront pas présentées pêle-mêle avec des messages de riches ou des épîtres de bienfaiteurs. Elles seront parfaitement isolées. Tout le monde m'a lâché, bien entendu, à commencer par ceux qui se disent mes admirateurs et qui ne verront leur devoir qu'au lit de mort sur la chaussée de leur agonie. Est-il croyable, -- ô poète chrétien, dites-le moi ! -- que le changement des eaux en sang et la venue même du Paraclet aurait le pouvoir de décider un milliardaire à me donner 50 centimes ?

Congédié, ce soir, notre bonne suédoise Tekla, pour cause de possession diabolique. Accident banal en son pays, surtout depuis Bernadotte. Cette créature devenait horriblement dangereuse et faisait de notre existence, déjà si misérable, un cauchemar.

13. -- Notre curé, bienveillant jusqu'à ce jour, m'avance le prix d'un certain nombre de leçons et procure à ma femme une vieille truande, paroissienne d'un catholicisme assisté qui balaie l'église, sonne les cloches et fera désormais notre ménage.

On mange dans la Main de Dieu.

14. -- Je ne reçois plus aucune lettre. Comment continuer à vivre si rien n'arrive de France ?

16. -- Toujours rien. Mes amis en sont à ne plus savoir dans quel gouffre de silence se précipiter.
[Je ne voulais plus parler de mon nauséeux escroc, sinon pour dire comment cela a fini. Je n'ai pu renoncer à la lettre que voici adressée au seul resté fidèle des cinq amis du départ (voir 6 janvier)] :

Cher ami, je me décide à vous écrire, Oh ! sans enthousiasme ni torches et sans espoir d'une réponse. Pourquoi me répondriez-vous ? Personne ne me répond, personne ne m'écrit. Je suis loin et on me sait malheureux. Bon débarras. Peut-être me répondrez-vous, cependant. Mais, j'y pense, vous ignorez, sans doute, que je suis cuit. Refait, cuit et frit, d'une manière complète et qui n'est pas à recommencer.

Vous rappelez-vous le gentilhomme crapoussin qui m'accompagnait à la gare du Nord, le 6 janvier, et qui s'en retourna sans doute avec vous, avec Georges D. et les de Groux, le coeur (!) allégé de ma présence, laquelle aurait pu devenir périlleuse pour ses abatis et pour sa fourrure, si elle s'était prolongée seulement de quelques jours. Eh ! bien, c'est celui-là et non pas un autre qui m'avait débarrassé d'une somme qui m'eût exposé au danger de ne pas souffrir tout de suite en arrivant ici. Avantagé d'un flair qui n'est pas indistinctement accordé à tous les maquereaux, il eut le tact de se manifester au moment extraordinaire où j'avais les sous de mon voyage et de mon installation à l'étranger. Il me rafla à peu près tout, mais en plusieurs fois, de manière à renouveler de temps en temps le bienfait de ses promesses. Car, vous l'avez su, le cher garçon me voulait combler, ayant à recueillir de grandes richesses le lendemain de chacun des jours où le soleil se levait sur moi. C'est en attendant la jubilation de ce coup de veine que nous avons avalé deux mois de garno. Comment pourrai-je rémunérer un tel bienfaiteur, je me le demande ? Quelques jours après notre arrivée en Danemark, nous devions recevoir la forte somme cela va sans dire

La chose a été bien faite. Vous saurez qu'il ne s'agit pas d'un cabot vulgaire, quand je vous aurai dit que la conversion religieuse, les confessions, les communions et jusqu'au cadavre d'une femme morte dont ma littérature aurait consolé les derniers jours, me furent servis chaque matin. Il y eut même un peu de miracle Assez causé de cette charogne..

17.--Lettre de Johannes Joergensen, très-noble, très-affectueuse. Pauvre lui-même il ne peut me proposer d'autre expédient que d'envoyer au Tilskueren une réponse à un article hostile de cette revue. Réponse qui me serait payée honorablement. Jeanne la traduirait en danois. L'article hostile est d'une médiocrité honteuse. Je cherche une idée. Tout est difficile dans un pays où mes violences parisiennes seraient incomprises et inacceptées.

18. -- Commencé avec dégoût le sale travail de laver la gueule à un idiot scandinave. J'y renonce bientôt par l'effet d'une tristesse atroce. J'aime mieux mettre ma confiance en Dieu.

20. -- Aujourd'hui, chez notre curé Storp, j'ai senti l'Allemand. J'avais fait la gaffe de lui prêter Sueur de Sang, qui n'a pu passer et qu'il me reproche comme une mauvaise action. Impossible de me défendre. Si je lui disais le mot de Cambronne, il croirait que je lui offre des excuses.

21. -- Pour faire suite à Cambronne, découverte du magasin de margarine d'un habitant de notre maison, entrepositaire et commissionnaire de cette chose. Le dit magasin est situé derrière les latrines dont une mince cloison ne le sépare qu'à regret. J'abuse de l'ignorance de cet homme qui ne sait pas un mot de français et dont les lèvres en bourrelets évoquent une image obscène, pour lui demander s'il ne se trompe pas, quelquefois, de marchandise.

A mon curé prussien, pour tout arranger :

Comment se pourrait-il qu'un Français digne de ce nom supportât ce qui s'est passé en 1870 ? Un roi hérétique, un roi de cette Prusse misérable qui était encore idolâtre, il y a six cents ans, alors que la France versait son sang pour Jésus-Christ depuis dix siècles ; le triste prêcheur Guillaume, continuateur de Gustave-Adolphe, piétinait la noble France de Marie conçue sans péché, à la tête d'un million de brutes féroces, pendant six mois ! Ah ! dans l'enfer où hurlent, sans doute, à l'heure actuelle, ces trois maudits, Guillaume, Bismarck et de Moltke, je présume qu'ils jugent enfin leur politique de démons comme elle doit être jugée. Mais quel Français, je vous le demande, faudrait-il être pour les absoudre, pour se rappeler, sans palpitations de coeur, l'effroyable guerre de 1870 ?

Certes, il est clair que Dieu voulait châtier sa Fille, et il est certain qu'il ne pouvait pas lui envoyer de pires bourreaux ! Pourquoi pensez-vous que j'ai exagéré l'horreur de cette guerre dont je fus témoin ? Vous étiez alors en Westphalie et ne saviez de ce drame horrible que ce qui vous en était raconté par les gazettes allemandes. Comment auriez-vous pu connaître la vérité ? Une fois pour toutes, rappelez-vous que j'ai vu de mes yeux ces abominations et que j'en ai gardé au fond de l'âme quelque chose comme une vision de ma mère violée sous mes yeux par des incendiaires couverts de sang. C'est ainsi que j'ai pu écrire mon livre vingt-deux ans plus tard

Le miracle, c'est la restitution de l'ordre.

Pourquoi l'Eglise est-elle si haïe ? Parce qu'elle est la conscience du genre humain. -- Jeanne.

Le travail est la prière des esclaves. La prière est le travail des hommes libres.

22. -- Souvent il me semble que tout m'abandonne, que tout croule. Ma vie a été si uniformément terrible, depuis une ou deux générations, qu'il m'est incompréhensible pour moi-même que j'aie pu la supporter. Il y a ce que j'ai écrit, mais il y a surtout ce que je n'ai pas écrit, ce que je n'ai pas eu la force d'écrire et que je n'ose même pas évoquer. Ah ! si on savait ! Il faut avoir été vraiment choisi pour connaître l'horreur de certaines images du passé qu'on est forcé d'écarter à l'instant même en criant vers Dieu Pourquoi le Maître m'a-t-il voulu dans ce pays où la laideur du protestantisme renouvelle pour moi, chaque minute, le pressentiment des amertumes de la mort ? Je n'en sais rien et sans doute je n'až pas besoin de le savoir. J'attends et je prie en larmes.

23. -- Froid atroce depuis le premier jour du printemps.

26. -- Dimanche des Rameaux. Malgré son prussianisme et son imbécillité, notre curé ne laisse pas d'être prêtre et de solenniser ce jour de façon touchante, avec des ressources misérables. Attendri, je rapporte à la maison un humble bouquet de feuilles de houx, de ramuscules de sapin et de buis bénit. Je me demande ce que pourrait être ce souvenir du dimanche des Palmes au Groenland, s'il y avait là une église catholique.

28. -- Mardi saint. Le souvenir atroce de notre escroc nous tourmentait au point d'être un danger pour nos âmes. L'unique moyen d'en finir ne serait-il pas, -- renonçant pour l'amour de Dieu à une vengeance facile, heureusement différée jusqu'ici -- d'écrire à ce scélérat une lettre sans colère où je lui dirais les motifs religieux de mon silence vis-à-vis du parquet :

Monsieur, je croyais que ma lettre du 4 serait la dernière. Mais voici la Semaine sainte, et comme les préceptes chrétiens aussi bien que les pratiques de l'Eglise sont pour nous des choses sérieuses et profondes, j'ai décidé, sur le conseil de ma femme, que vous avez failli tuer, d'offrir à Dieu le sacrifice de ma vengeance -- différée jusqu'à ce jour pour des raisons que je n'ai pas à vous dire.

Je sais que cette idée de vengeance vous a paru ridicule. On m'a écrit que vous en parliez comme d'une illusion fort comique. Vous aviez tort. Non seulement je pouvais vous poursuivre comme un voleur avec de suffisants témoignages, mais je pouvais, entre autres démarches, écrire au Procureur Général Bertrand que vous avez abusé de son nom pour me tromper et qu'ainsi vous l'avez fait votre complice dans une basse manoeuvre d'escroquerie. Il est probable qu'une telle information n'aurait pas disposé ce magistrat à une indulgence extrême.

Je renonce donc, provisoirement, à vous punir, ce qui est méritoire, sans doute, car je ne me rappelle pas qu'aucun homme m'ait fait plus de mal et avec autant d'injustice. Cet effort sera peut-être profitable à l'âme de celle que vous avez laissé mourir sans sacrements, comme une athée ou une hérétique. Peut-être aussi votre petit Charles obtiendra-t-il de la sorte la grâce d'une mort prochaine qui le délivrera de l'épouvantable malheur d'être élevé par son père. Vous avez établi votre vie sur le mensonge et même sur le mensonge sacrilège. Que Dieu ait pitié de vous !

Dédicace à Auguste Marguillier d'un exemplaire -de Léon Bloy devant les cochons : « Souvenir affectueux d'un exilé que les cochons même oublient. »

Appris la mort de Paul Bonnetain. Encore un du Désespéré qui s'en va. Les enterrerai-je tous ? Sur vingt-quatre, en voilà dix de partis. Ce qui n'est pas fait pour guérir mon mépris et mon horreur des contemporains, c'est la vilenie des oraisons funèbres ou dithyrambes après le corbillard. Je parle de ceux que j'ai lu dans l'Aurore : Descaves et Geffroy, et je parle de ceux que je devine. Que penser de ces misérables compagnons de l'écritoire nocturne qui décernent le génie, -- oui, le génie ! -- à cette carcasse qu'ils méprisaient ou haïssaient et dont le malpropre semblant de vie a dû leur paraître quelquefois si long !

Visite à mon élève Kanaris Klein. Ah ! c'est une affaire ! Il me montre avec orgueil une copie d'un portrait de Thorvaldsen par Horace Vernet. Le célèbre poncif au chapeau tromblon du musée de Copenhague était déjà, me dit-on, l'auteur d'un buste du vitrier de la Smala qui lui manifesta sa gratitude en le délayant sur un châssis. Ce portrait, qui donne l'idée bien danoise d'un grand sculpteur en margarine, est exactement hideux. Les deux oeuvres se valent sans doute. C'est étonnant comme on est infaillible et spontané, en pays protestant, quand il s'agit de donner la préférence à des choses laides et ignobles !

29. -- A Georges Rémond, celui de tous mes contemporains qui paraît avoir le plus fait pour moi :

Certaines expressions de votre lettre me donnent à penser que vous m'avez jugé très- imprudent et même, je crois, peu digne d'intérêt pour m'être laissé prendre aussi bêtement par un escroc. Peut-être avez-vous raison. Peut-être vous trompez-vous. Je n'en sais rien et cela m'est tout à fait égal. Etant un homme pécheur, il est vrai, mais de prière amoureuse et de communion fréquente, habitué, d'ailleurs, à une vie qui n'est pas celle des autres hommes, j'ai trouvé tout naturel, en certaines circonstances, que le secours décisif, la délivrance tant espérée, depuis si longtemps, me fût offerte par le moyen d'un instrument quelconque, ridicule ou abject, que j'avais si peu choisi. J'ai donc accueilli cet affreux drôle que je croyais un imbécile. Je parais avoir été roulé, c'est sûr ; mais qui a été roulé certainement et indiscutablement ? Telle est la question

Pourquoi ne viendriez-vous pas me voir, cet été, à Kolding ? Ah ! oui, pourquoi ? Ces questions me donnent envie de pleurer. Pourquoi l'expérience de toutes les générations a-t-elle démontré que ce sera toujours en vain qu'un homme de cinquante ou soixante ans dira à un homme de vingt ans : « Ne passez pas par là, je m'y suis déchiré, c'est un chemin de mort. » L'adolescent, s'il a quelque noblesse, répondra toujours, en descendant à reculons l'escalier du gouffre : « Je ne veux pas être un mufle ! » et ce sera invincible. Et plus il y aura de noblesse plus ce sera invincible Il est clair que vous vous êtes lié vous-même d'une façon cruelle, c'est-à-dire banale, précisément à l'époque de votre vie où vous auriez eu tant besoin d'être libre, étant exceptionnellement doué du côté de l'intelligence, je vous le dis. C'est effrayant de penser que l'Esprit de Dieu se présentera demain à votre porte et que vous serez forcé de lui répondre : Il y a quelqu'un ! Repassez au COMMENCEMENT des siècles.

C'est à détraquer l'entendement, à suggérer le dégoût de vivre, de penser qu'un homme peut se dire admirateur du Salut par les Juifs et croire, en même temps, qu'il y a des choses plus importantes que d'obéir aux commandements de Dieu

31.--Vendredi Saint, à Henry de Groux :

Mon cher Henry, je prends occasion de la Mort de Notre Seigneur pour vous écrire. J'ai reçu de vous, le 23, douze lignes d'une écriture plutôt atroce et signée illisiblement, qui paraissent avoir été écrites au café, dans un mouvement soudain, sous l'empire de je ne sais quoi. Soudainement donc, brièvement et fébrilement, vous me déclarez que vous m'aimez de toutes vos forces et que vous m'êtes fidèle. Mon très-cher, il y a dans le Mendiant, livre plein de vous, je ne sais à quelle page, ceci : « Il y en a qui croient m'aimer et qui me haïssent. » Dieu me préserve de penser que vous êtes de ceux-là. Mais, je me le demande, si vous étiez mon ennemi, comment pourriez-vous être plus séparé de moi ? Vous savez très-bien ce que je veux dire, n'est-ce pas ? Si vous aviez en commun avec moi quelques idées ou sentiments essentiels, ah ! mon pauvre ami, qu'il vous eût été facile de m'écrire plus de douze lignes, me sachant si malheureux ! Je pense à vous avec une tristesse infinie.

Dans l'après-midi, je vais lire l'office de Ténèbres et faire le chemin de croix dans notre église malheureusement trop peu déserte. J'espère qu'il me sera tenu compte de cet effort de prière ayant eu à lutter contre l'impatience et l'horreur que me donnaient de misérables protestants venus pour voir et s'amuser. Car le Vendredi Saint, ici, est un jour de vacance et de soûlerie.

FIN DU TOME PREMIER


II

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1899-1900



pour faire suite au Mendiant Ingrat

Le temps est un chien qui ne mord que les pauvres.

Avril

2. -- Dimanche de Pâques. Allant à l'église, entendu le carillon infâme du temple. Rien ne peut être imaginé de plus odieux, de plus intolérable que cette chaudronnerie d'enfer qui suffit aux protestants. Il y a là, m'a dit notre curé, une pauvre vieille cloche catholique âgée de quatre cents ans qui pleure d'entendre les autres.

Nous avons découvert qu'une masse de petits gâteaux danois faits ici, cette semaine sainte, en vue de Pâques, a disparu complètement. Ils ont été mangés, sans doute, par une jeune fille assez agréable à voir qui a passé chez nous trois jours. La gourmandise, soutenue par une faculté remarquable de s'empiffrer est une chose très-scandinave. Mais plus scandinave et plus protestant encore paraît être le désir des vierges de se faire tripoter par les messieurs. J'ai cru démêler ça chez cette jeune personne, parfaitement élevée d'ailleurs.

Dans l'Aurore venue ce matin (de vendredi, 31 mars), lu un article d'Urbain Gohier qui « entreprend de refaire, un peuple ». La lecture de ce républicain merdeux produit en moi quelque chose d'apocalyptique.
Faut-il que la France soit châtiée, quasi maudite pour que de tels couillons surgissent !

3. -- Encore ce carillon horrible du temple protestant. Arrivé près de notre église, je jouis délicieusement des notes pures de nos cloches bénies. Et le gouffre, le chaos déjà incomblable s'élargit.

Cognoverunt eum in fractione panis, dit le sublime évangile du Lundi de Pâques. Juste ce qui n'arrive pas en Danemark. La forme même des pains ne permet pas qu'on les rompe. On débite le pain en tranches minces au moyen d'une petite guillotine.

Nul ne paraît avoir voulu me faire la surprise d'un secours pascal.

5. -- A propos de je ne sais quoi, ayant dit au curé Storp que je ne suis pas « dans la voie commune », je crois lire en cet homme la pensée bien allemande que je n'ai pas le droit de n'être pas comme les autres.

[Plus tard, j'ai su que cette parole ne m'avait pas été pardonnée et je pense, aujourd'hui, qu'elle ne le sera jamais.]

6. -- Note sur la tolérance luthérienne et sur la célèbre douceur danoise :

Quand un indigent a été secouru par ce qui équivaut en ce pays à l'Assistance publique, il n'a pas le droit de se marier avant cinq ans, à moins qu'il ne rembourse l'argent reçu.

Le concubinage se nomme ici mariage polonais et les concubins se nomment polakker.

Le Danemark étant surtout le pays de la vertu, lorsque les concubins n'obtiennent pas d'enfants, tout va bien et on leur permet de se marier, si ça les amuse. Dans le cas contraire, le mariage leur est interdit (! ! !)

Un séducteur n'a pas le droit (!) d'épouser une fille séduite, si un enfant intervient (!!?)

Un failli n'a pas le droit de prendre une bonne à son service avant d'avoir payé tous ses créanciers.

Je croyais connaître le démon impur et sa haine de la pauvreté !

7. -- A Bigand-Kaire, capitaine au long cours, dédicataire de la Femme pauvre, à Cancale :

Mon cher Bigand, peut-être vous rappelez-vous le nom de ce Léon Bloy qui vous dédia l'un de ses livres, le meilleur, dit-on. Cet écrivain malheureux vous a écrit, depuis, sans obtenir de réponse, il y a bien longtemps déjà. Pourquoi n'en a-t-il pas obtenu ? C'est Dieu qui le sait. Ensuite il a publié un livre important,
le Mendiant ingrat, où vous êtes mentionné, naturellement. Privé de votre adresse, Léon Bloy, n'avait aucun moyen de vous envoyer le volume. Aujourd'hui, en Danemark, déçu de la façon la plus atroce, la plus mortelle, par un prétendu sauveur, dénué de tout secours humain et sur le point, croirait-on, de périr décidément et ignominieusement avec sa femme et ses deux enfants, il pense que ce serait tout de même trop cochon de crever comme ça, sans que vous sachiez au moins, vous, son bienfaiteur, en quel lieu du monde il crève.

[Sans réponse, éternellement.] Ce Bigand-Kaire, à qui j'ai fait une des plus belles dédicaces qui soient en littérature, est un personnage extraordinaire. Ayant résolu, en mars 95, de me procurer un secours sérieux, ce marin ne fut pas longtemps sans découvrir qu'un certain projet de tombola, qu'il avait conçu et qui a réussi, rencontrait beaucoup d'obstacles. A partir de ce moment, je vis paraître le bienfaiteur dolent et onéreux, forcé de me pardonner, chaque jour d'être pour lui l'occasion d'un tas de tourments. Je ne lui avais jamais rien demandé.

Le brave homme avait l'air d'être traîné, comme un esclave ou un galérien, à l'accomplissement de son propre bienfait : -- Ah ! si j'avais su ! disait-il souvent. J'insiste sur ce point qu'il s'était offert de lui-même, spontanément, avant que je le connusse .

On peut se représenter le délice de ma situation. Mais, après un premier mouvement de révolte, il m'advint d'être immobilisé par une profonde méditation sur le cas presque inouï de cet homme envoyé pour me secourir très-utilement, un certain jour, et qui obéissait avec rage, comme un matelot hargneux commandé pour le service des pompes, en péril de mer. La corvée finie, le marsouin a disparu à jamais dans les antres de l'océan.

Visite de la femme Kanaris-Klein, une des grandes dames du trou. Ses deux filles, de sept à dix ans, l'accompagnent. Ma Véronique, en compagnie de ces enfants déplorables que leur mère habille une demi-douzaine de fois par jour, ressemble à une petite princesse pauvre qui n'aurait que deux oies à garder.

8. -- Fête anniversaire de l'imbécile Christian, le vieux roi reproducteur. On se pavoise, des fanfares parcourent les rues. Pour échapper à ce boucan, lu le Scarabée d'or de Poë et de Baudelaire, avec une indicible volupté.

9. -- Quasimodo. Très-bel article de Joergensen sur le Mendiant ingrat , dans le Katholiken, feuille hebdomadaire dont il est l'unique rédacteur et qui est une sorte de gazette officielle dans le petit monde catholique en Danemark. Rien de pareil en France où ce qu'on nomme « la bonne presse » est cuisiné dans des casseroles sans art par d'innombrables tapirs. Réponse :

Cher ami, votre article si généreux et si fort a été pour nous une consolation que nous avons reçue comme le reste, quasimodo geniti infantes. Nous avions été si tristes pendant tant de jours ! Et quand nous sommes très-tristes, nous pensons à nos chers petits qui sont sous la terre et dans les cieux. Il a donc fallu, par la bonté infinie, qu'un peu de consolation nous arrivât précisément en ce jour, Dominica in albis, où l'Eglise paraît avoir donné aux petits enfants un pouvoir très-particulier d'intercession

Votre distinction entre les catholiques convertis et les autres est d'un penseur. Ah ! si vous saviez ce que c'est que le catholicisme de Huysmans, par exemple, et ce qu'il m'a fallu de temps, de paroles, de prières, de larmes et de souffrances pour engendrer cet avorton des Théologales que tous les médiocres admirent !

11. -- O le beau commencement de ce jour où l'Eglise fait la fête de saint Léon ! Le seul, je crois, de tous les saints papes à qui elle donne le même évangile qu'à saint Pierre, comme pour affirmer aux dissidents le dogme essentiel de la Succession apostolique. Trois autels ont été disposés dans notre petite église pour les messes d'une dizaine de prêtres. Toutes les missions du Jutland représentées. Il paraît s'agir d'une conférence ecclésiastique où des pipes incalculables seront fumées. Au fond, Jeanne pense que, pour célébrer convenablement ma fête, il ne fallait pas moins de dix prêtres à Kolding.

13. -- Horrible, épouvantable, homicide odeur de nos latrines pareilles à toutes les latrines danoises qui sont une espèce de honte barbare et d'inexprimable ignominie particulière à ce royaume. J'aurai trop l'occasion d'y revenir.

14. -- Lu dans l'Aurore un discours de Clémenceau où il nomme Dreyfus hérétique (forme de louange, bien entendu). Le savant Clémenceau croit que les Juifs sont des hérétiques. Ce fait imperceptible n'éclaire-t-il pas toute l'histoire contemporaine ?

17. -- Il y a en Danemark, région sentimentale, une grande miséricorde pour les petits oiseaux. Devant chaque maison on est sûr de trouver au moins une perche, un mât, le long duquel sont fixées des boîtes garnies de trous pour servir de refuges aux volatiles vagabonds, merles ou alouettes. Même sur les arbres j'aperçois ces boîtes ressemblant à des ex-voto et me rappelant avec dérision les petites niches de saints qu'on voit encore en France, dans quelques campagnes de l'Ouest et du Midi. C'est à pleurer.

18. -- Le curé Storp avait promis de payer mon terme qui tombe aujourd'hui. Il s'exécute, mais en profitant de l'ascendant de son bienfait pour démasquer le terrible bourgeois allemand qui est en lui et me reprocher avant tout de n'avoir pas de ressources fixes. -- Vous comptez exclusivement sur les autres pour vivre ! bafouille-t-il en un français impossible. Je lui montre alors la liste de mes oeuvres, laquelle suppose, j'imagine, une somme considérable d'efforts personnels. Peine perdue, on se fout de mes oeuvres, puisqu'elles ne représentent pas d'argent. Enfin ce pasteur, oubliant ou n'oubliant pas qu'il vient de me rendre un service et qu'un autre moment serait mieux choisi, dévoile tout à coup ses blessures. Ayant lu ou cru lire le Mendiant ingrat que j'ai été assez imprudent pour donner à un pareil idiot, la manière dont j'y parle de quelques prêtres infâmes de Paris tels que les Pères Augustins de l'Assomption, l'a exaspéré. D'une part, 1e mot propre, qu'il saisit à peine une fois sur dix, lui fait horreur ; d'autre part, il ne peut admettre la clairvoyance d'un séculier sans soutane en matière ecclésiastique ou religieuse. Il affirme que je me trompe et que j'ai tort d'écrire comme je le fais. A cette occasion, je remarque l'inutilité absolue de tout ce qui a pu être dit entre nous depuis deux mois. Les imbéciles sont fuyants et imperméables comme des glaires. Quoique très-irrité, je me borne à répondre que je suis un homme craignant Dieu, que je viens de Paris, que je sais les choses dont je parle et qu'il les ignore. Là-dessus fureur extrême. Voilà un curé Storp qui se met tout à coup à gueuler. Et, soudain, la Prusse de 70 m'apparaît. C'est l'ennemi! Je quitte cet énergumène médiocre, le coeur inondé d'amertume. Et nous n'avons ici que ce seul prêtre !

Bonne réponse à faire, si nous avions la ressource d'une autre soutane : -- Vous avez de l'argent et je n'en ai pas. Donc nous ne pouvons nous entretenir ni de politique, ni de philosophie, ni d'art, ni d'histoire, ni de religion, ni de quoi que ce soit.

Combien de fois ai-je remarqué que la citation des Textes les plus forts ne produit absolument aucun effet sur ces animaux. J'ai connu un personnage de grande autorité dans le monde religieux qui trouvait cela futile, et certains prêtres de l'espèce de Storp paraissent regarder les Préceptes mêmes de l'Evangile comme de bonnes blagues un peu vieillottes. On croit les entendre dire : -- Oui, oui, je la connais, ça ne prend pas. En général ces prêtres effrayants sont habitués, dès le séminaire, à voir dans l'Ecriture une matière à examen qui n'a rien de commun avec ce qu'ils nomment la vie pratique.

Pour tout dire je me suis cogné, une fois de plus, à l'orgueil sacerdotal, le sentiment le plus judaïque et le plus invincible qui soit.

Aujourd'hui encore, trentième jour du printemps, notre petite Madeleine, qui vient d'avoir deux ans, se plaint du froid. Il y a de la neige, en effet, et tous les rugissements ne remplaceraient pas un sac de charbon.

20. -- Sur le chemin de l'église une petite fille me donne une lettre de Storp. Il m'apprend qu'il a la grippe et qu'il est forcé de garder le lit. Il me semble qu'un prêtre mangé du zèle de la Maison de Dieu aurait trouvé la force de célébrer la messe, ne fût-ce que pour n'en pas priver un seul chrétien. Sa lettre, d'une écriture ferme et nette, ne donne pas l'idée d'un moribond. Je suis donc privé de la messe, mais en même temps délivré de la leçon de français de ce jour, ce qui est une sorte de consolation.

Je commence à me pénétrer de cette idée que les missions catholiques dans les pays scandinaves ou le martyre est peu décerné sont, pour des prêtres suffisamment riches, une très-douillette situation. L'évêque est loin, le ministère à peu près nul et, quand on a la gueule fine, il y a bien des douceurs.

21. -- Lorsque les hommes se réunissent, il, ne font ordinairement rien de noble. Un chrétien ne peut être sauvé que par UN de ses frères qui le prend dans ses bras et le porte seul à travers l'eau et le feu -- comme j'ai fait pour quelques-uns. J'ai cherché ce frère dans les royaumes et les républiques.

22. -- Visite bien imprévue de Storp venu comme un chien mouillé sous un prétexte quelconque. Je me suis fort apaisé depuis quatre jours. Je profite cependant de l'occasion pour lui dire à peu près tout. Mais il m'écoute avec des yeux tellement dénués d'intelligence ! Il ne revient pas de mon Mendiant, il n'en reviendra jamais. « Le membrum virile » de la page 276 lui est particulièrement insupportable. C'est une chose qui ne peut pas se dire devant les jeunes filles. Deux ou trois autres critiques de même force et c'est tout. Jeanne étant venue prendre part à cette absurde conversation, je crois remarquer en notre curé ce mépris armé contre la femme qui est un signe si profondément caractéristique de l'homme médiocre.

A propos de mépris, j'ai eu l'occasion de lui exprimer le mien pour les luthériens danois, disant qu'à mon avis le meilleur missionnaire serait un tout-puissant, un dominateur formidable qui exigerait le rétablissement du catholicisme sous peine d'extermination. Il a objecté que je ne connaissais pas ces hérétiques et que certainement beaucoup donneraient leur vie pour Luther.

-- Eh bien ! lui ai-je répondu, cela ferait du fumier et les enfants, du moins, seraient catholiques ! Ce ton horrifie le curé Storp.

23. -- La ville se pavoise derechef. Il paraît que c'est aujourd'hui l'anniversaire d'une victoire des Danois sur les Allemands en 48. C'est comme si nous faisions en France l'anniversaire d'Iéna après Sedan. Passant près du cimetière, je remarque des drapeaux sur quelques tombes. Pauvres morts, eux aussi se réjouissent de la gloire du Danemark ! Voilà ce qui nous enfonce, nous autres catholiques romains qui avons encore du respect et de la pitié pour les défunts. Le 14 juillet, date rudement glorieuse pourtant, nous ne penserions pas à planter des drapeaux ou des oriflammes sur les tombes de nos cimetières. Cela viendra sans doute.

Malgré le ridicule de cette fête, le drapeau danois, le Danebrog, est une chose belle et vénérable, d'origine catholique, ainsi que tout ce qui est resté beau chez les protestants. Cette croix blanche sur un champ de feu et de sang est un peu plus belle que nos trois couleurs.

A propos de Storp et de cent mille autres. Objection inexprimée et sans réplique : Ma santé ne me permet pas de devenir un saint. Tel est le fond de ces serviteurs de Dieu.

24. -- Après une sottise nouvelle de notre curé, indignation et peine très-grandes. Puis le calme. Je me souviens de la Providence et je songe à la Mort qui arrive sur nous tous au grand galop. Nous serons tous morts et en putréfaction demain matin.

25. -- J'apprends que les Danois, dans les rues de leurs villes, se comportent exactement comme les voitures dans les rues de Paris. Un piéton éduqué doit toujours prendre la droite. Le diable alors ne le dérangerait pas. Une vieille femme malade qui viendrait à sa rencontre, ayant pris la gauche par nécessité ou par mégarde, aurait le devoir de lui céder le passage et de descendre dans la crotte.

28. -- Ce jour est bizarre. On l'appelle ici le Grand Jour de Prière, « Store Bededag », parce que d'ingénieux pontifes luthériens imaginèrent, je ne sais quand, de mettre sur un jour unique toutes les fêtes réparties dans l'année ecclésiastique et d'empiler en un seul tas toutes les prières éparses. Est-il besoin de le dire ? ce jour de prière est surtout de soûlographie.

Fin d'une lettre à un Polonais qui veut écrire sur moi et qui m'a prié de le documenter :

La demande des notes biographiques est étrange de la part d'un « admirateur ». Ma vie de misère est racontée dans le Désespéré, dans la deuxième partie de la Femme pauvre et dans le Mendiant ingrat. Il y a des gens qui savent cela en Islande, peut-être même au Groenland. Cette documentation doit vous suffire Je ne refuse pas de répondre à une nouvelle lettre, mais ne recommencez pas la farce atroce de ce matin. Je suis ici, en exil, abandonné, presque sans ressources. Votre lettre arrivant recommandée et paraissant contenir de l'argent -- ô Dieu éternel ! -- fait bondir de joie une famille. Concevez-vous l'horreur d'un tel désappointement ? Si vous êtes incapable de la concevoir, gardez-vous bien d'entreprendre votre « étude ». Vous ne comprendrez jamais.

29. -- Inquiétude cruelle au sujet de Madeleine. C'est en revenant d'Askov, où l'avait menée sa mère par un temps pluvieux et froid, que cette enfant est tombée malade. L'endroit, d'ailleurs est abominable. Qui sait l'influence subie par cette innocente en ce lieu d'orgueil et de mort, si manifestement dévolu aux Puissances invisibles et mauvaises ?

Oh ! l'horreur insurmontable, indicible de nos latrines luthériennes et scandinaves qu'on ne vide pas et qui débordent comme un poème de Grundtvig !

Question sans réponse. Pourquoi est-il impossible, en Danemark, d'avoir de l'huile à manger ? Jeanne s'était procuré une laitue dont elle voulait me régaler. Cette salade assaisonnée avait le goût de l'huile à cheveux. On dit que c'est la meilleure huile de table. Il y a quelques années à peine, ce produit étonnant ne se trouvait que chez les pharmaciens (!) qui le débitaient comme un poison sûr, dans des fioles mystérieuses. Aujourd'hui, les épiciers en vendent. Occasion de mélancolie. Tous les mystères foutent le camp.

Mai

1er. -- Immense besoin de fuir un pays qui ne veut pas de Marie et qui n'a pas de fleurs en mai.

Un ami de Belgique a eu l'idée de me faire une mensualité de 50 francs jusqu'à l'achèvement du prochain livre. Mais, comme il est riche, il lui faut pour ça une dizaine de coopérateurs, et il n'en trouve que quatre. J'apprendrai un jour que cela se passe entre millionnaires. Ils se fendent chacun de cent sous pour sauver de la tribulation un écrivain qu'ils disent grand. J'imagine que mon livre sera fini, et même quelques autres, avant que ces bonnes volontés aient pu se grouper suffisamment et former le mastic. O les nobles et braves coeurs belges ! Ça me rappelle les 40 francs de la Chevalière de la mort (Voir l'introduction de ce livre). Je songe aux mensualités de 80 ou 100 francs qu'il m'est arrivé de faire sans que rien d'humain m'y forçât du fond de ma misère, du fond de mes agonies !

Entendu par occasion, dans la première école de la ville, une lecture d'histoire de gnômes faite à des petites filles de quatre à cinq ans. Aussitôt que les petits enfants ont cessé de téter leurs mères, Luther leur propose l'exemple des démons, naturellement. C'est du protestantisme ultra fin. Je pense à ma petite Madeleine qui me parle tous les jours du « petit Jésus ».

2. -- Encore une question sans réponse. Pourquoi, dans ce pays où on trouve, en somme, quelques industries et quelques bons ouvriers, est-il impossible de découvrir un boucher, je ne dis pas sachant son métier, mais l'ayant appris ou essayé de l'apprendre ? Les étrangers doivent s'étonner de ces terribles quartiers de bêtes mortes que les garçons de boucherie apportent sur leurs épaules en de vastes pelles à mortier et que les clients sont forcés de découper eux-mêmes.

Silence de quiconque pourrait m'écrire. Je dis à Jeanne la joie que j'aurais à lire une lettre longue, fervente, pleine d'âme, pleine de pensée, comme j'ai souvent essayé d'en écrire ! Je suis le Mendiant ingrat, c'est bien vrai, mais qui donc m'a donné autant qu'il avait reçu de moi ?

3. -- Engueulade prodigieusement comique à l'adresse de mon propriétaire qui ne sait pas un mot de français. Avec une véhémence dont cet homme est inutilement accablé, je parle de la bouche en pot de chambre de notre voisin, le commissionnaire en margarine, et de l'emmagasinage de son infâme produit derrière la cloison de nos lieux, proximité d'une perturbante et inexprimable dégoûtation.

4. -- Pourquoi ne parlerais-je pas de ces pauvres marronniers plantés le long de la rue où est située notre église et qui font chaque jour de si navrants efforts pour développer leurs premières feuilles ? Pourront-ils seulement donner de l'ombre dans un mois, ces pauvres arbres en exil parmi cette nation gelée qui n'a pas une rose à offrir à Marie le jour de l'Invention de la Croix ?

Le facteur vêtu de rouge comme un bourreau -- ils sont ainsi costumés en Danemark -- me réclame par erreur une signature. Il s'agissait d'un misérable imprimé, poème ridicule inexplicablement envoyé par un certain abbé Fouéré-Macé, de Dinan, se disant « Ermite de Lehon », qui joint sa carte à ce chef-d'oeuvre. J'écris :

Monsieur l'Ermite ou monsieur le Recteur, comme il vous plaira, il est manifeste que vous aimez à rire, et je suis forcé d'avouer que je ne hais pas la plaisanterie. Mais il y a des moments. Omnia tempus habent. Bref, je suis ici, à cette adresse danoise que vous connaissez, je ne sais comment, dans la plus complète misère, ne pouvant compter pour vivre et faire vivre les miens que sur des miracles sans cesse renouvelés et obtenus à force de prières. Or, le facteur se présente réclamant ma signature que je me prépare à donner avec allégresse, croyant à une lettre chargée ! Le terrible fumiste se trompait, la lettre chargée était pour un autre, et je recevais le poème inspiré par Ovide où l'Ermite de Lehon me parle de mes « salons dorés ». L'ironie m'a paru féroce, venant surtout d'un prêtre. Je vous en supplie, monsieur le Recteur, épargnez-moi désormais ce genre de facétie, et si vous ne pouvez ou ne voulez rien pour votre frère, laissez-le, du moins, souffrir en paix.

5. -- Reçu un beau portrait de Joergensen. Réponse :

Cher ami, c'est vrai que vous n'êtes pas beau comme un ténor ou un perruquier, mais, ainsi que j'aimais à le supposer, vous avez une excellente figure de martyr. Peut-être même, si j'en crois l'énergie de quelques-uns de vos traits, seriez-vous peu éloigné de ce terrible saint dont je ne peux, en ce moment, retrouver le nom, qui, saisissant un lambeau de sa chair qu'on lui arrachait, le jeta au juge avec ce cri : « Es Canis, mange, chien ». L'Eglise qui est parfaitement douce et infaillible, a placé ce violent sublime sur ses autels, à côté de saint Laurent qui paraît avoir mis en pratique la sacrée Sentence : Hilarem datorem diligit Deus.

Le martyre. Ah ! voilà vingt ans que j'y pense, comme le pauvre vidangeur pense à son salaire, et si des paroles qui me furent dites autrefois s'accomplissent, je peux compter sur une mort joyeuse, peut-être, mais sans douceur. Serez-vous alors mon compagnon ?

7. -- Suite du silence de tout le monde. Je passe maintenant des quinze jours sans recevoir une lettre de France. De Groux lui-même, l'ami du Mendiant, m'a complètement abandonné. Si je venais à mourir de chagrin ou de misère, on ne le saurait même pas.

9. -- Nouvelle douloureuse. J'apprends la mort de mon cher Soirat, l'éditeur du Désespéré. Avec déchirement je me rappelle notre dernière entrevue, la veille du départ, et la manière presque emportée dont je l'ai serré dans mes bras, au dernier instant. Pauvre homme, si simple, si affectueux ! C'était un ami sûr. Combien m'en reste- t-il maintenant ? Je lui avais souvent dit mon désir de lui être utile, un jour. Je croyais que ce serait en ce monde, et il y comptait. Ce sera donc en l'autre, et nous commençons dès aujourd'hui. Quelque chose de très-suave nous fait comprendre qu'il s'agit d'une âme qui plaisait à Dieu.

Nous avons enfin une ennemie à Kolding. Aujourd'hui, une laveuse déjà employée une fois est venue pleine du désir de faire une querelle. Elle était enragée d'un reproche, d'ailleurs très-doux, que Jeanne lui avait fait, hier soir, au sujet d'une pièce de linge mal lavée. Nous avons senti une sorte de fureur démoniaque ne demandant qu'une occasion d'éclater. Je note ce fait imperceptible, parce qu'il montre bien, au plus bas étage de cette société, le fétide orgueil qu'on y cultive, dès l'enfance, comme la plus précieuse fleur. Un protestant n'a jamais tort.

10. -- L'argent des pauvres, des plus pauvres, arrivant toujours à la minute où on ne peut plus s'en passer et l'argent des riches n'arrivant jamais. Nous ne vivons pas autrement depuis des années.

11. -- Ce matin, à la sortie de la grand'messe, j'ai eu l'impression que voici. Il m'a semblé que le petit troupeau catholique, dont je suis, est fort méprisé ici. De fait, il n'est recruté que parmi les indigents. Il y avait à quelques pas de notre église une belle voiture, un landau fort élégant, attelé de deux chevaux reluisants où deux dames, en toilettes furieuses, attendaient. Peut-être me suis-je trompé, mais il m'a bien semblé, encore une fois, que nous étions regardés du haut de la lune. Après tout, n'était-ce pas le devoir de ces belles dames accoutumées à sucer Luther, de nous conchier du fond des astres ? Telle a été ma première rencontre de la richesse en Danemark.

12. -- Il pleut chez nous. Le voisin, l'homme à la margarine, prend des bains à l'étage supérieur. L'idée de ces bains, de cette nudité qui trempe au-dessus de nos têtes et de ces gouttes qui tombent, tout cela me casse, me détruit, me jette dans le gouffre. Ce triton a pour soeur une hérétique vénérable qui a dit à Jeanne : -- Ah ! oui, vous êtes catholiques, vous autres ! Chacun sa foi ! Vous avez un crucifix, moi j'ai le portrait de Luther au-dessus de mon lit, c'est plus sûr.

14. -- Lu dans l'Aurore un article surprenant d'Urbain Gohier (Biens nationaux, vendredi 12 mai, No 571). Je dis surprenant, parce que tout préparé que je sois à la sottise et au goujatisme de ce domestique des Loges, il y avait pourtant, aujourd'hui, une transcendance imprévue dans son crétinisme voltairien. Quel rêve, quel sale rêve, ô Seigneur ! de lire, en 1899, des gargouillades libérâtres et antireligieuses qui eussent paru décrépites en 1850 ! Cet Urbain, pour qui l'auteur du Juif Errant est évidemment un grand homme, croit à une Congrégation instituée depuis les siècles à seule fin de soutirer l'argent des peuples et de sodomiser la jeunesse. C'est ainsi qu'il conçoit l'Eglise. En conséquence, il conclut au massacre et au pillage de toutes les communautés religieuses. Je crois qu'il est possible d'être aussi bête, mais comment pourrait-on être plus bête ?

Clémenceau, qui est une crapule douée, doit souffrir, parfois, du voisinage de ce pauvre.

17. -- Aurore du 15, premier feuilleton de Fécondité oeuvre nouvelle de Zola et résolution de consigner, chaque jour, mes sentiments. Rien de tel pour faire passer le temps de la vie que de conspuer un pareil auteur. [Ces notes réparties sur plus de cinq mois, durée totale de la monstrueuse publication, ont été assez abondantes pour former un volume intitulé Je m'accuse !..., édité en 1900 par la Maison d'Art.]

A un Belge :

Vous demandez pourquoi j'ai souligné dans le Texte des Machabées (lib. II, cap. VI v. 19) les mots : Voluntarie præbat ad supplicium, Quel enfantillage ! J'ai souligné ces mots pour toutes les raisons que vous avez supposées et pour toutes celles que vous pourriez supposer encore -- mais surtout parce que je suis un de ces fous clairsemés pour qui le Saint Livre est un MIROIR, le miroir aux énigmes de saint Paul, miroir immense, infini où se précipitent leurs âmes, aussitôt qu'une Parole les éveille, pour y vérifier leur identité

Vous avez été mal renseigné. Le Salut par les Juifs -- le plus important de mes livres -- n'est pas recherché des bibliophiles. Il en est, au contraire, ignoré ou méprisé profondément, ainsi qu'il convient, et rien n'est plus facile que de se le procurer, quand on sait le moyen et qu'on peut sacrifier 2 ou 3 francs.

Voici la très-sotte et très-déplorable histoire. Le Salut par les Juifs, édité en 92 par un humble marchand de papier devenu éditeur pour ce seul ouvrage dont il espérait quelque succès, n'en eut aucun. Deux cents exemplaires à peine se vendirent ou furent distribués. Un peu plus tard le commerce de vendeur-commissionnaire pratiqué par mon éditeur ne marchant plus, il se vit forcé d'y renoncer et ne garda que le bouillon de mon livre, huit cents exemplaires environ, comptant qu'un jour il trouverait une occasion de s'en défaire avantageusement. Calcul pas trop bête, mais combien onéreux pour moi ! Ecoutez la suite. Adrien Demay, tel est le nom de cet éditeur, est devenu plombier. Il met du zinc sur des maisons, pose des tuyaux de gaz, des robinets, installe des appareils de cabinets d'aisances. Le bouillon du Salut par les Juifs, le seul livre du XIXe siècle où il soit parlé de la Troisième Personne divine, est parmi ces ustensiles depuis environ sept ans. Adrien Demay habite Gentilly, 63, route de Fontainebleau. A défaut d'un acheteur en bloc, il vend volontiers ses exemplaires au détail. Mais que pensez-vous de cette misère ? Un tel livre sorti de mon coeur percé, après des maux inouïs et jeté hors de la circulation, enseveli dans la poussière, au milieu des horribles objets d'un commerce ridicule, sans qu'il soit possible de rêver seulement un millionnaire chrétien qui consentirait à changer cela pour quelques centaines de francs !

Et factus est sudor ejus sicut guttæ sanguinis decurrentis in terram

18. -- J'apprends la mort de Francisque Sarcey. Médiocre nouvelle. Enfin, cela fait toujours une charogne de plus. Il était du Désespéré. Combien m'en reste-t-il encore à enterrer ?

Visité l'école de gymnastique pour fillettes de dix à quatorze ans. Exercices variés. C'est utile, peut-être, mais laid. Je ne peux me défendre d'une horreur intime. C'est l'absence de Dieu. Je pense à sainte Agnès, à sainte Rose de Lima, à des milliers d'autres. Comment concevoir ces sublimes vierges sur le trapèze hygiénique et roboratif de Luther ? Oh ! cette femme qui commandait, avec une voix de sous-officier prussien, les exercices !

19. -- Pourquoi, aujourd'hui seulement, relisant le XVIIIe chapitre de saint Mathieu, ai-je remarqué l'immensité de la somme due par le premier « débiteur » : dix mille talents, c'est-à-dire 55 millions si on suppose des talents d'argent ? En supposant des talents d'or, cela ferait à peu près 900 millions !!! C'est l'unique fois qu'un chiffre aussi énorme est mentionné dans l'Evangile. Les cent deniers de l'autre « débiteur » faisaient un peu moins de 80 francs. Il n'en a fallu que le tiers pour payer le Sang de Jésus-Christ.

Une vieille marchande de poisson qui nous vend quelquefois du hareng fumé s'est présentée, ce matin, les mains vides quoique très-sales et réclamant une gratification pour Pentecôte. Elle tombait mal. Nous avons objecté à cette protestante le Saint-Esprit qui ne permet pas de donner à ceux qui le méprisent.

20. -- Reçu un numéro de septembre 98 de l'Humanité nouvelle, revue évidemment littéraire, où un monsieur proclame ceci :

Dieu seul est épargné par Léon Bloy (!) ; son âme, pour un court instant dégorgée de pus, s'aromatise de louanges vers Celui qui créa le morpion, l'hyène, la vipère, la mouche charbonneuse, le crapaud, le vautour, la punaise et l'acarus de la gale et qui sut, un jour, les réunir en un seul être pour l'édification des catholiques et la gloire des lettres françaises.

J'ai copié la phrase parce qu'elle me pénètre de consolation et me semble plus honorable que cinquante brochures apologétiques. Le Mendiant ingrat fut l'occasion de ce suffrage.

Envoyé à un pauvre habitant Paris une autorisation de mendier pour moi ainsi libellée : « Vivant à cinq cents lieues de Paris, privé de tout moyen d'existence et menacé de périr, j'autorise mon ami dévoué L. D. à mendier pour moi ». Suivait une liste de victimes, une dizaine de noms d'individus rêvés exorables.

21. -- Dimanche de Pentecôte. Chacun, ici, me dit-on, est exclusivement et continuellement occupé à rechercher ce qui, dans la conduite ou les paroles d'autrui, peut être offensant ou non offensant. C'est à donner le vertige de se pencher sur le gouffre de ces âmes vides.

Grand jour, celui de Pentecôte, dans le monde luthérien. N'est-ce pas à mourir d'indignation, de les voir s'associer à nos fêtes chrétiennes, ces vils hérétiques, ces parricides renégats qui n'ont su que couvrir d'ordures et assassiner, autant qu'ils ont pu, la sainte Mère Eglise, depuis près de quatre cents ans !

22. -- Au retour de la messe, que dis-je ? pendant la communion même, entendu les exécrables cloches du temple protestant. J'ai parlé de cette chaudronnerie affreuse, tout à fait sans nom, qui contente la piété des luthériens, et par laquelle ils prétendent solenniser des fêtes inexplicablement conservées dans des almanachs de néant. En ce moment, j'ai sous les yeux le calendrier luthérien. C'est stupéfiant de niaiserie, de bassesse et d'ignorance. En général, il n'y a qu'un mot à dire aux protestants : Vous êtes hideux !

23. -- Notre curé, homme fort à l'aise, a un bateau à voiles sur le fiord, et il m'invite à une promenade en Fionie. La distance est faible et on arrive bientôt malgré un vent peu favorable. Visité le célèbre parc d'Hindsgavl, ancien domaine royal d'un Christian et propriété magnifique d'un seigneur qui avale chaque matin le Petit Belt. Sensation toujours pénible pour moi d'une richesse exorbitante.

Visité à l'un des confins du parc la petite ville de Middelfart, assez semblable, avec ses petites maisons peintes, à un jouet d'enfant. Décor exquis, assez fréquent en Danemark et qui ferait beaucoup pardonner. Mais c'est tout. On a bientôt fait d'admirer tout ce qui est admirable, la mer, les bois de hêtres et les maisons peintes. D'une extrémité à l'autre du royaume, inutile de chercher autre chose. Rien du passé, nulle trace des temps catholiques, la griffe de Luther a tout gratté, tout effacé, tout avili.

Navigation de retour extrêmement pénible avec un vent contraire. Il faut louvoyer trois heures. Enfin je rentre dans « ma petite France », épuisé de fatigue et même d'ennui, content tout de même d'avoir accompli cette expédition, mais combien heureux de revoir mon gîte et d'embrasser les miens ! Je suis d'ailleurs, un peu moins capable, chaque jour, de jouir de ce qui plaît aux autres individus de mon espèce.

24. -- Un de ceux sur qui je comptais m'écrit pour me féliciter de l'amélioration de mon sort ! Voilà un garçon tranquille, désormais. Nous sommes à la veille de manquer de tout

Temps froid, pluie noire et affreuse. Je suis étouffé de tristesse et de dégoût dans ce chenil d'apostats que le soleil semble regarder avec humeur, quand le souffle vagabond, qui est l'image du Saint-Esprit, ne courbe pas tous ses arbres vers le sol en lui crachant l'écume des mers.

25. -- Nous pensons aux lépreux de Molokaï, ayant lu depuis peu l'admirable Vie du P. Damien, leur missionnaire. Que deviennent ces malheureux, depuis dix ans qu'ils ont perdu leur apôtre, et quels ont pu être ses successeurs ? Sans doute une telle mission exige le sacrifice préalable de la vie et l'acceptation d'une épouvantable mort. Mais la médiocrité sacerdotale est une telle pente que, même dans ces terribles emplois, des médiocres peuvent être rencontrés, et nous avons le témoignage de saint Paul qu'il est possible de livrer son corps aux flammes sans avoir la charité. Bonne réponse à faire aux protestants, aux calvinistes surtout, qui parlent tant de leurs martyrs.

A propos de la Vie du P. Damien, Jeanne me faisait remarquer que ces récits ont une force surnaturelle si grande que tout est remis en sa place instantanément. Aussitôt qu'intervient la Lèpre, par exemple Dieu et l'homme sont aperçus à leurs plans et on sait tout à coup ce que vaut la prétendue vie de ce monde.

26. -- Sujet de méditation offert à un sourd :

Moi, G. R., je suis frappé de la foudre, enveloppé dans une catastrophe quelconque, ad arbitrium fati, et me voilà mort soudainement, laissant, par force et contre mon gré, tout ce que je possède à des gens riches déjà, et que je méprise. Il me faut donc paraître devant le Juge, ayant raté l'oeuvre pour laquelle j'étais si précisément désigné, c'est-à-dire le sauvetage de Léon Bloy, le seul de mes contemporains que je crusse capable de dire quelque chose à Dieu et aux hommes. Je laisse derrière moi ce grand artiste malheureux, plus dénué que jamais, privé de toute assistance humaine dans un pays lointain. Mais il aurait fallu simplement recommencer ce que j'avais déjà fait, que dis-je ? mettre ma joie et mon espérance à le recommencer, et je n'en serais pas devenu plus pauvre. Mais il aurait fallu aussi m'exposer au mécontentement de certaines personnes, encourir des scènes. Je n'en ai pas eu le courage et me voilà jeté dans les chemins éternels sans le viatique de cette oeuvre pour laquelle j'avais été si particulièrement, si exceptionnellement marqué.

Voulez-vous, cher ami, lire encore quelques lignes. Si je ne vous disais pas très-nettement ma situation vraie, mon danger extrême, si je ne vous faisais pas remarquer, avec des attitudes plus ou moins suppliantes, que vous pourriez me délivrer si vous le vouliez de toute votre âme, savez-vous à quoi je m'exposerais ? Très-certainement à ceci que, dans l'autre vie que nous appellerons, s'il vous plaît, la vie absolue, vous me reprocheriez avec des sanglots surnaturels d'avoir su ce que vous deviez faire, ce que Dieu attendait de vous et de vous l'avoir laissé ignorer.

28. -- Si on était capable d'envelopper d'un unique regard, comme font les anges, tous les aspects d'un événement et les concordances ou coïncidences presque toujours inobservées d'une multitude de faits, si on pouvait, à force d'attention et d'amour, réunir et tisser ensemble tous ces fils épars, on finirait, sans doute, par entrevoir le plan de Dieu. C'est ainsi que les démons, qui sont des anges, ont le pouvoir, quelquefois, de prophétiser par la bouche de leurs serviteurs Si je savais, par exemple, ce qui s'est passé dans un village du Thibet, dans l'entrepont d'un navire en perdition sur l'Atlantique, au fond d'une galerie souterraine du Borinage ou dans le palais de tel ou tel prince, à la minute précise où ma décision de venir en Danemark fut irrévocable -- alors, peut-être, je lirais, comme en un livre à tranches de feu le motif divin de ce voyage de tribulation.

31. -- Un petit professeur de la ville qui veut quelques leçons, m'a dit : « Les Français sont des dieux pour les autres hommes ». Le sachant ivrogne, j'avais envie de lui répondre : « Les dieux ont soif ! » [Information qui eût été, d'ailleurs, bien inutile. Ce joyeux Danois n'est pas venu, je crois, une seule fois, sans apporter une ou même deux bouteilles. Je n'aurais jamais imaginé, fût-ce en rêve, de pareilles leçons de littérature.]

Juin

1er. -- Je suis inanimé, stupide, absolument privé d'enthousiasme. Excellent état pour écrire.

2. -- Nouveau sujet de plainte contre le curé Storp. Il nous avait dit de lui amener Véronique pour que cette enfant fût exercée avec d'autres petites filles pour la procession de la Fête-Dieu, qui se fera dans deux jours. Une heure après on nous la ramène dans un état inquiétant, ayant été laissée en plein soleil longtemps et tête nue, sans nécessité, sans utilité, par un effet de cet instinct de muflerie, de tyrannie et de basse férocité qui est le fond de la nature prussienne.

3. -- A celui que j'avais chargé de mendier pour moi à Paris (Voir plus haut, 20 mai) et qui n'a pu récolter aucune aumône :

Ce matin, à la pauvre église catholique, notre seule ressource en ce pays, comme je gémissais lâchement de cette attitude mendicitaire qui est l'inchangeable état d'un homme qu'on aurait pu croire si désigné pour faire l'aumône à des multitudes, il me fut dit par ma femme :

-- Tu as remarqué, bien des fois, et tu as fait remarquer le Texte de saint Paul disant que nous voyons tout « dans un miroir », à l'envers par conséquent. Il faut aller à l'extrémité de cette parole nécessairement absolue, puisqu'elle est donnée par l'Esprit-Saint. Donc nous voyons exactement l'INVERSE de ce qui est. Quand nous croyons voir notre main droite, c'est notre main gauche que nous voyons, quand nous croyons recevoir nous donnons et quand nous croyons donner, nous recevons.

Cette pensée m'a consolé et m'a mis dans le cas de vous répondre avec une grande sérénité Je voudrais, mon ami, vous mettre le coeur tout à fait en paix. Je voudrais surtout vous savoir au point de vue surnaturel qui est l'unique. J'ai eu tort de vous donner l'alarme. Je suis un misérable, un gueux, un parfait mufle, un incomestible pourceau, un républicain, un honnête homme !!! pour avoir exprimé une inquiétude quelconque, ayant la ressource de prier, de communier. -- Quand donc as-tu manqué de pain, sotte créature ? Quand as-tu demandé du secours sans en recevoir, homme de peu de foi ? Telles sont les interrogations qui me poursuivent

Vous avez connu par moi Henry de Groux, l'un des hommes les plus lamentables et les plus extraordinaires. Il vous sera peut-être donné de le secourir. C'est une pauvre âme désorbitée -- comme sa peinture. Il y a eu des choses de premier ordre à son début, le Christ aux Outrages entre autres. Ensuite c'est à pleurer. J'ai tout fait pour mettre en lui un équilibre. Il a fini par se dégoûter de m'entendre parler de Dieu et j'ai perdu tout ascendant. Un autre serait peut-être plus heureux, le plus humble, le plus timide.

Ma femme qui partage tous les sentiments exprimés ici, vous supplie de mépriser, de détester et, s'il est possible, de détruire le soi-disant portrait de son mari que vous avez vu chez de Groux et qui est une caricature intolérable.

4. -- Procession du Saint Sacrement dans le jardin du curé attenant à l'église. Tout est convenable et aussi bien fait que possible, le curé ayant été aidé par trois religieuses allemandes installées ici pour l'enseignement des petites danoises catholiques. Malheureusement il y a trop de chants en danois. Même le Te Deum est travesti en cette langue où le somptueux Cantique a l'air d'être vêtu de guenilles. Je ne croyais pas que cela fût permis. Beaucoup de curieux à la porte et aux fenêtres des maisons voisines, gens ignorants, sinon haineux, qui regardent le Saint Sacrement comme le regarderaient des bestiaux.

5. -- Le curé m'offre une nouvelle promenade à bateau. Lâche et triste, j'accepte, songeant au délice de la première heure, et j'en suis puni par une journée de fatigue et d'ennui. Voyage à Strib, point terminus de la ligne de Fionie, en face de Frédéricia, qui est la porte du Jutland. Lieu banal. Aller et retour, dix heures sur mer. Je suis navré. Le curé semble jouir beaucoup et je me demande si c'est aussi sacerdotal que possible, cette joie-là. Si un agonisant, si quelque malheureux catholique, victime d'un accident imprévu, avait besoin de lui, pourtant ! Je crains qu'à force de fréquenter les protestants il n'ait pris quelque chose de leurs pasteurs.

8.--A de Groux :

Cher ami, je trouve heureusement dans mes papiers cette carte postale qu'il ne me serait pas facile d'acheter et qui sera, peut-être, le dernier mot de Léon Bloy. On meurt enfin, enfin ! Il aurait fallu, il faudrait encore peu de chose, pourtant. Depuis un mois je n'ai reçu que vos quelques lignes. Ah ! vous ne vous tuez pas.

Vous m'aviez promis une lettre importante très-prochaine. J'étais donc averti qu'il me faudrait attendre un nombre indéterminé de mois. De ce côté pas de surprise Adieu donc, mon pauvre Henry. Deux jours pour aller, deux jours pour venir. En supposant votre réponse immédiate, ce qu'aucune imploration humaine ou divine n'obtiendrait, il serait encore bien tard. Ne vous hâtez pas. Il est beaucoup plus pressé d'aller déposer votre carte chez le Crétin qui avantage Paris de sa présence depuis qu'il n'a plus la chiasse.

9. -- Impossible d'obtenir une lettre de Paris. Peut-on dire : le coeur enragé ? -- Oui. -- Alors, je vais à l'église, le coeur enragé.

13. -- Longue lettre enfin de Groux. Il a beaucoup de peine à mettre ensemble ses pauvres idées. Il déclare les sacrements « inefficaces » sur son coeur, il se dit « sans amour » et privé de « paix ». En somme, les protestants, dont le contact m'afflige, lui semblent moins odieux que les catholiques, universellement complices de la condamnation de Dreyfus. Quand il entre dans une église, il se voit environné d'une cohue « d'hypocrites assassins », etc. Voilà donc le fruit d'une culture amoureuse de cette âme de peintre pendant des années !

14. -- Excursion par un bateau-omnibus à l'île Fænoe, à l'embouchure du fiord. Parcouru le nord de cette île, chevance magnifique d'un seul personnage, et l'admirable bois de hêtres d'où la mer est aperçue par toutes les éclaircies. Qui ne m'accuserait d'être un envieux ? Cette promenade, si capable de m'enivrer, me comble de tristesse et d'amertume. Irrésistiblement mes yeux comptent les morceaux de bois innombrables, branches mortes et souches destinées sans doute à pourrir sur le sol et qu'aucun pauvre, je pense, n'aurait le droit d'emporter. Du moins cela se passe ainsi à peu près dans tous les pays d'Europe. Les riches aiment mieux perdre que donner. Beatius est magis perdere (Conférez S. Paul, Actes des Apôtres, XX, 35.)

Trois sortes d'êtres dont le contact m'est, chaque jour, plus insupportable les riches, les goujats et les protestants.

15. -- A de Groux :

Mon cher Henry, je ne veux pas me venger bassement de vos silences en ne vous répondant pas. J'ai d'ailleurs des choses à vous dire Vous n'avez pas de droit d'ignorer mes sentiments. Vous savez d'une manière certaine que je communie tous les jours, que je mange le Corps du Christ, chaque matin, en vue d'obtenir de Dieu et de tous les habitants du ciel que Dreyfus soit maintenu ou condamné derechef. Vous savez aussi -- oh ! combien ! -- que je suis, à cet égard, dans la tradition universelle de l'Eglise et que, par toute la terre, les chrétiens n'ont prié, pleuré, souffert depuis dix-neuf siècles, que pour cet objet.

Urbain Gohier, qu'il ne faudrait pas confondre avec Urbain II, vous est garant de ce fait que les Croisades furent une entreprise criminelle de l'Etat-Major dont il n'a tenu qu'à un fil que Piquart et le doux Crétin des Pyrénées ne devinssent les déplorables victimes.

Ces idées, pas banales du tout, pas gâteuses pour un centime, comme on peut voir, appuyées, d'ailleurs, sur une science énorme et vérifiées par un déclanchement philosophique très-supérieur, vous sont devenues nues précieuses, et votre amitié pour moi est d'autant plus attendrissante qu'il demeure constant que je suis parmi la « cohue des hypocrites assassins » qu'on est toujours sûr de rencontrer dans ces petites chapelles homicides où on ne verrait que vous, Henry, s'il n'y avait pas cet inconvénient, où on n'entendrait que vos sanglots de contrition et d'amour au pied des autels

Il m'est impossible naturellement de deviner ce que vous sentirez à la lecture de cette lettre. Je consens, s'il le faut, à être pour vous un assassin, voire un hypocrite à la façon de ces missionnaires dont les Chinois ouvrent le ventre pour les alléger de leurs intestins et qui mettent quelquefois trois jours à mourir. Mais comment pourrais-je consentir à vous mépriser ? Il y a trop peu de mois que vous adorez le Salaud pour avoir pu déjà devenir abject ou complètement gaga. Quand on a fait le Christ aux Outrages, il faut, sans doute, un peu plus de temps. Mais, en souvenir d'une époque où, fier de tenir votre main dans la mienne, vous ne baissiez pas le front devant un individu reconnu par vous-même immonde ; en mémoire de ce temps si peu lointain où les sales millions du tripoteur du cul des bourgeois vous faisaient horreur ; Léon Bloy, resté pauvre pour l'Amour de Dieu, vous supplie d'avoir pitié de vous-même

Vous le savez, Henry, quand on n'est pas avec moi, on est contre moi, et c'est un miracle inouï que vous ne soyez pas devenu mon ennemi depuis que vous marchez avec les bourgeois et que vous vous faites casser la figure pour les Propriétaires. Car, il n'y a pas à dire, vous serrez la main à des gens que je craindrais d'honorer d'un coup de soulier dans le derrière et qui me haïssent. Et vous avez tellement renié les grandes choses pour lesquelles seules j'ai voulu vivre et mourir que, lorsque nous nous reverrons, nous n'aurons pas plus à nous dire que si nous étions deux morts.

20. -- La bicyclette me ravit la très-maigre ressource de mes leçons au petit professeur ivrogne. Ami du cycle et de la bouteille, le pauvre garçon s'est infailliblement cassé la figure en pédalant et voilà les leçons interrompues.

21. -- Privés de messe par l'absence de notre curé qui a été se promener à Odense, exténués de misère et de tristesse, nous pensons que ce prêtre aurait pu se faire remplacer, par pitié, par miséricorde ou justice sacerdotale, par tendresse pour de pauvres âmes. Dans ce sentiment d'angoisse et de déréliction, nous faisons un chemin de croix après avoir suivi attentivement la messe d'un autre prêtre invisible et inconnu que nous supposons présent et dont c'est l'heure de célébrer, en un lieu quelconque de la terre.

24. -- Il n'est pas indifférent de vérifier que l'Argent est au fond de la plupart des lâchages ou lâchetés dont je fus victime. Si on apprenait demain que je viens d'hériter d'un demi-milliard légué par un maquereau, je serais forcé de louer de vastes bureaux et d'appointer beaucoup d'employés pour dénombrer les amis fidèles, les admirateurs anciens qui se précipiteraient.

L'amitié d'Henry de Groux devient pour moi comme un local ténébreux où je n'ose pénétrer. Autrefois, c'était comme une galerie des glaces où j'étais reflété, répercuté dans tous les sens. Melius est mori quam vivere.

A L. D. :

Vous savez combien j'ai aimé Henry de Groux, puisque vous avez lu le Mendiant. Il est donc tout simple qu'il soit désigné pour me faire souffrir plus qu'un autre. L'épouvantable séduction exercée par le Crétin sur cette âme merveilleuse est une de mes plus intimes douleurs. Je porte cela comme une peine excessive par-dessus mes autres peines. J'avais tellement mis cet homme dans mon coeur que son « admiration » pour Zola me souille, m'empuantit.

Impossible qu'il ne me trahisse pas un jour
Il est assez connu, le secret de ma solitude.

C'est la solitude de Polichinelle. On renonce à être mon ami, parce qu'on ne veut pas me suivre, voilà tout. Pour moi, il n'y a RIEN en dehors de la prière. Tout ce qui n'est pas la recherche passionnée de Dieu est, à mes yeux, méprisable. Quand cela est bien vu et bien senti, on fout le camp. Maintenant, vous voilà docteur.

25. -- Grande, interminable procession. La société de Tempérance déambule sous nos fenêtres, bannières déployées, pendant un quart d'heure. Il y a des bannières rouges, bleues, vertes, blanches, etc., toutes portées avec un respect, un recueillement infini, le recueillement de tout un peuple. Il faudrait une imagination foudroyante pour inventer une chose plus grotesque. Inutile de dire que ces gens-là jugent infiniment ridicules les processions du Saint-Sacrement. Il y a lieu de croire, d'ailleurs, que cette société de tempérance est une sélection de pochards.

26. -- Nuit mauvaise. J'ai l'âme agitée et douloureuse. Un peu après trois heures, je descends au jardin, dans la clarté de l'aube. Je pense aux saints Jean et Paul, dont c'est le jour, en attendant l'heure de la messe. Multæ tribulationes justorum J'aime ces Martyrs étrangement privilégiés, en si petit nombre, qui sont nommés tous les matins au Sacrifice dans le monde entier. Ils sont exactement Trente-Neuf. Ces personnages extraordinaires ne devraient-ils pas être invoqués comme des Puissants d'une hiérarchie supérieure ?

Quelques lettres utiles ne peuvent être envoyées faute de timbres. Rien ne part parce que rien n'arrive. Que faire ? Je vais me détraquer complètement. Pourquoi Dieu semble-t-il m'abandonner ? Tout travail me devient impossible et je ne sais plus prier. Faudra-t-il que je meure dans ce pays atroce ?

27. -- Enterrement d'une vieille catholique. Notre église était remplie de protestants qui se sont assez bien tenus. Effet d'une disposition générale ou particulière, j'étais tout en larmes, presque incapable de ne pas sangloter devant ces étrangers. J'ai le coeur si percé et de tant de coups, depuis si longtemps !

29. -- Lettre d'un homme à qui j'ai beaucoup donné. Unique en six mois et combien insignifiante ! Ah ! il ne faudrait pas recevoir ça dans le désert au moment de mourir de soif !

30. -- Tout mon travail, depuis quelques jours, consiste à relire l'Histoire des Variations avec une douceur extrême. Lampe du Corpus Christi _ dans les Catacombes.

Juillet

1er -- Ayant exceptionnellement un peu de monnaie, nous décidons un voyage en bateau-omnibus à Loeverodde, la station du fiord avant Fænoe. Idée malheureuse. Le bateau est plein de filles et de voyoux et nous sommes traités avec un tel mépris qu'il me faut gifler un jeune polisson. Kanaris-Klein, qui se trouvait à l'autre bout du pont, s'empresse de filer à la première escale. Un instant, j'ai cru que nous allions avoir sur les bras une meute de crapules. Délivrés de nos ignobles compagnons à Loeverodde, nous poussons jusqu'à Fænoe, espérant y trouver la paix. Là nous tombons dans un bal énorme d'ouvriers et de filles du port visiblement disposés à l'insolence. Me voilà menacé du désespoir. Il faut fuir encore. Une barque nous porte de l'autre côté du petit Belt, en Fionie. Arrivée à Middelfart, la villette aux maisons peintes. On respire enfin, mais impossible de revenir à Kolding, sinon par Frédéricia et au milieu de la nuit, bateau et chemin de fer. Cette misérable journée m'a été une occasion de prendre contact avec le goujatisme danois et d'acquérir une idée de plus sur la douceur hospitalière des luthériens.

4. -- Lettre d'un bourgeois de la ville, marchand de papier, qui se dit le père du petit voyou que j'ai calotté samedi. Ce père exige des excuses !!! parle de témoins et sous-entend de vagues menaces. J'écris alors au bourgmestre pour lui demander sa protection en le faisant responsable des avanies ou des outrages que ses administrés pourraient vouloir infliger à un citoyen français. [Cette plainte n'a pas été vaine, on nous a laissés tranquilles. Mais il paraît que la claque a fait grand bruit. Tous les Koldingois se sont sentis giflés en la personne du jeune merdeux. S'ils savaient comme je les gifle encore, après quatre ans, et de tout mon coeur !]

Autre trait d'hospitalité. J'apprends que je suis imposé pour 42 couronnes (58 fr. 80), mon revenu (!) étant évalué à 1.500, car on est ici sous le régime idiot et inique de l'impôt sur le revenu. On vous a vu dépenser 500 couronnes, un certain mois, donc vous avez un revenu fixe de 6.000. C'est aussi génial que ça. Le curé m'assure qu'avec une bonne déclaration d'indigence, je m'en tirerai. Exquis.

Ah ! les villégiatures, le temps des villégiatures, où les pauvres sont abandonnés ! Voilà ce qui sera dit par le Saint-Esprit, quand l'heure sera venue de dire enfin quelque chose ! -- Avez-vous songé parfois, crierait mon effrayant frère Hello, à cette villégiature terrible du Rédempteur qui commença le jour de l'Ascension et qui dure encore ? Ah ! Jésus adorable qui clamâtes, avant de mourir, le « Lamma Sabacthani », que vous avez cruellement abandonné vos pauvres pendant dix-neuf siècles !

Toujours pas de nouvelles de la mensualité de 50 francs promise, il y a deux mois. Sans doute qu'on n'arrive pas à former le bloc d'une douzaine de jeunes gens riches. Peut-être faudrait-il qu'ils fussent une cinquantaine ou même cinq cents, une cohorte, une légion thébaine, que sais-je ? Naturellement ça ne se trouve pas. J'ai écrit pour m'informer. Pas de réponse. On m'assure, d'autre part, que le suprême chic, le dernier bateau chez les Belges riches, c'est de foutre le camp en donnant l'ordre de ne pas faire suivre les lettres. Comme ça on est sûr de ne pas être embêté par Jésus-Christ mourant de faim.

6. -- A un mathématicien :

Vos lettres ne m'apprennent rien, sinon la banqueroute de votre raison. Eh quoi ! mon cher, vous doutez de l'Eglise parce qu'il y a des prêtres ou des fidèles indignes dont vous ne pouvez, d'ailleurs, savoir le compte. En d'autres termes, vous doutez des mathématiques parce que vous connûtes un professeur ou trois cent soixante-dix-sept professeurs d'algèbre ou de trigonométrie qui étaient des porcs. Vraiment, c'est trop bête, souffrez que je vous le dise avec amour comme je l'ai tant dit à de Groux, trop garno, trop table d'hôte, trop commis-voyageur en pétroles ou en peaux de vache. Tout est pardonnable, excusable, supportable, mais il ne faut pas être médiocre. Ça, c'est impossible. Vous ne connaissez pas, dites-vous, « de prêtre qui aurait pu obtenir votre obéissance ». Pourquoi me dire cela, à moi, mon cher ami ? Je ne suis pas un voisin de café, ni un employé de bureau, ni un sergot, ni un concierge, ni même un de ces profonds cordonniers dont la sagesse étonne. Je pense que vous n'avez pu écrire ces mots sans un peu de honte. J'ai connu des prêtres qui étaient d'admirables hommes, j'en connais encore et j'en connaîtrai d'autres qui n'ont en vue que la Gloire de Dieu, le Salut des Ames, l'Evangélisation des Pauvres. On est tombé si bas que ces mots sont devenus grotesques, mais je n'ai pas peur de les écrire

Les objections sentimentales n'ont aucune valeur. A-t-on, oui ou non, le devoir d'obéir à Dieu et à l'Eglise ? Tout est là. De ce point de vue très-simple le prêtre n'est plus qu'un instrument surnaturel, un générateur d'Infini, et il faut être un âne pour voir autre chose, car tout cela se passe et doit se passer dans l'Absolu. Depuis plus de trente ans, j'entends des messes dites par des prêtres inconnus de moi et je me confesse à d'autres dont j'ignore s'ils sont des saints ou des assassins. Suis-je donc leur juge et quel sot ne serais-je pas si je prétendais m'enquérir ? Il me suffit de savoir que l'Eglise est divine, qu'elle ne peut être que divine et que les Sacrements administrés par un mauvais prêtre ont la même efficace qu'administrés par un saint.

N'est-ce pas à pleurer, mon cher ami ? Je suis ici chez des chameaux, livré aux tourments, et il me faut vous écrire, à vous catholique, ces choses rudimentaires qu'un hérétique instruit n'a pas le droit d'ignorer, c'est désolant

Voici une remarque très-simple et qui doit, je pense, frapper votre esprit, car elle a quelque chose de mathématique. Le monde protestant qui m'environne, est incontestablement laid, médiocre, dénué d'absolu autant que possible. Quel est le caractère propre de ce monde-là ? C'est l'exclusion du surnaturel, c'est le Surnaturel exclu du Christianisme. c'est-à-dire l'idée la plus illogique et la plus déraisonnable qui ait jamais pu entrer dans la tête humaine. Conséquence, le mépris du Sacerdoce, l'avilissement de la fonction sacerdotale en dehors de quoi le surnaturel ne peut être manifesté. Sans le pouvoir de consacrer, de lier et de délier, le Christianisme s'évanouit pour faire place, dans les étables de Luther et de Calvin, à un rationalisme abject, certainement inférieur à l'athéisme. Le prêtre catholique a une telle investiture que, s'il est indigne, la sublimité de son Ordre éclate d'autant. Voici un prêtre criminel, passible, si on veut, de la plus ample damnation, et qui, cependant, a le pouvoir de transsubstantier ! Comment ne pas sentir cette Beauté infinie ?

Revenant de la messe, je trouve Jésus dans notre maison. Madeleine s'est réveillée en prononçant son nom, en disant qu'il était à la porte et qu'il fallait lui ouvrir. C'est la Douleur

7. -- A un géographe. Récit préalable de nos aventures jusqu'à l'installation à Kolding, puis :

Alors commencèrent les estimables rapsodies d'une existence de prophète catholique sorti naguère du Chat noir et forcé de vivre sans un sou dans un pays protestant épris de laideur, fanatique d'imbécillité et crapuleusement hostile. Je crois superflu de vous dire que je suis en guerre avec les trois quarts de cette population dont j'ignore la langue, ce qui est déjà suffisamment rigolo, et que le quatrième quart ne me nourrit pas du tout. Comment ai-je pu subsister jusqu'à ce jour ? Mystère. Il est vrai qu'on est plein de dettes, ce qui est un autre mystère. Je ne comprendrai jamais que nous ayons pu trouver un crédit quelconque chez ces mufles jutlandais. L'échéance va être mignonne. Si je parlais le danois avec une facilité éblouissante,
je tenterais une révolution politique, d'ailleurs inutile avec un monarque reproducteur dont l'éloge n'est plus à faire. -- Ah ! nous nous en souviendrons de cette planète ! me disait Villiers de l'Isle-Adam, étant tous deux, les pieds dans la crotte froide, un certain soir où il semblait que nous aurions pu livrer nos droits d'aînesse pour un bon dîner devant un bon feu.

Pourquoi vous remercierais-je de vos démarches, mon vieil ami ? Qu'ajouteraient mes actions de grâces à votre manière d'être d'individu qui ne pense comme moi sur l'ombre d'aucun point et qui, cependant, m'aime comme il peut, avec le tronçon de coeur que lui a laissé la géographie.

8. -- Tiens ! tiens ! voilà les gens de l'Aurore qui commencent à démonétiser leur Dreyfus. Quel article à faire sur ce « martyr » : Le piano de Clémenceau ! -- Vous suivre ! me dit quelqu'un. Personne ne l'a voulu jusqu'à cette heure, et c'est pourquoi tout le monde vous a lâché. -- Si, pourtant, Bloy était avec Dieu ! Si Dieu était avec Bloy ! Voilà ce qui épouvante.

9. -- Etonnante stupidité des protestants qui ne peuvent pas comprendre la différence des Ordres religieux et qui croient par exemple, comme nos plus savants cordonniers, qu'être franciscain ou chartreux, c'est une manière d'être jésuite ou camaldule. L'ignorance hautaine de ces hérétiques et leur mépris des notions exactes en matière de religion sont incroyables, insondables et sans remède. Il faudrait la puissance de Dieu pour surmonter l'orgueil de ces insectes. Humainement, toutefois, j'imagine que la peur les materait fort bien et que tout protestant menacé du gril ou seulement d'une confiscation bénigne deviendrait catholique subito. Ce n'est pas l'avis du curé Storp, mais je me fiche tellement de ce qu'il pense !

10. --Si tu veux, faisons un rêve Catastrophe immédiate, si complète qu'il n'y aurait pas à y revenir. Tel bienfaiteur jeune encore, mais raisonnable et sans promptitude, resterait avec son argent et ses espérances. Moi je serais bientôt enterré. O la belle jambe ! -- quand je serais, un peu avant de mourir, errant et sans pain, à 400 lieues de Paris, avec ma femme et mes enfants, -- de me savoir passionnément admiré en diverses parties du globe. Je recevrais, peut-être alors, dans les chemins ou dans les champs, des lettres belges ou françaises me nommant « cher maître » et me demandant de la copie.

Il faut subir les inconvénients de son état. Quand on a de l'argent, c'est pour le donner en pleurant d'amour, à moins que ce ne soit en grinçant des dents. Un jeune homme de mes amis a dit ce mot effrayant qu'il n'était pas né pour être pauvre, ayant eu la chance presque incroyable de venir au monde après son père. Moi j'ai eu le guignon de naître avant le mien. On ne fait pas sa destinée, affirment avec raison MM. les Bourgeois.

11.-- A un Sicilien qui prétend faire une étude sur d'Aurevilly et me demande des documents :

Cher Monsieur. votre carte, après avoir couru longtemps après moi, m'arrive enfin, en Danemark, où je suis actuellement domicilié. Mon embarras est grand. Je suis, ici livré à la misère ce qui mettra fin, je n'en doute pas une minute, à votre estime pour moi. Je suis privé de tout document sur Barbey d'Aurevilly, que j'ai, en effet, beaucoup connu. Outre le Brelan d'excommuniés, vous pourriez consulter utilement le Mendiant ingrat. Ce dernier livre, je pense, vous dégoûtera. Vous êtes Italien et même Sicilien, c'est-à-dire plein de haine pour tout ce qui est français, pour tout ce qui n'est pas la servitude ou la plus lâche impiété. Je termine en sollicitant avidement votre mépris et s'il est possible, vos injures. Elles me consoleront de quelques éloges.

12. -- Les villégiatures. C'est universel, d'une tristesse extrême. L'abandon des pauvres par tous les riches, sans exception. Si j'avais le malheur de devenir un riche, je ne consentirais jamais à m'éloigner dans cette saison. Je tiendrais à rester au milieu des pauvres, estimant ne pouvoir faire autrement sans infamie, sachant ce que je sais. Je ne voyagerais que pendant ce qu'on appelle la mauvaise saison, inexactement, puisqu'alors les mufles rentrent, les redoutables mufles d'or, et qu'ainsi on ne les rencontre plus par les chemins.

16. -- A propos du Sacrifice perpétuel sur notre globe où une messe est toujours célébrée quelque part, à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit : -- C'est, sans doute, ce qui fait tourner la terre, me dit quelqu'un. Parole d'une simplicité angélique.

Un de nos voisins, voiturier abject, fait baptiser son enfant qui paraît sur le point de mourir. Le baptême luthérien est valable. C'est tout ce qui reste à ces peuples. L'Eglise ne devrait-elle pas ordonner des prières publiques pour demander la mort, aussitôt après le baptême, des petits enfants des hérétiques voués autrement à une existence d'imbécillité et d'impiété ?

17. -- Excursion à Skamlingsbanke et à Christiansfeld. Quelques sous étant venus, on décida hier de s'amuser. Aujourd'hui donc, avec beaucoup de fatigue et par une chaleur excessive, on fait le voyage de Skamlingsbanke dans un char à bancs dénué de faste. Ce lieu, qui attire un grand nombre de visiteurs, passe pour le point le plus élevé du Danemark et d'où l'on découvre des étendues immenses. Assertion un peu trop lyrique. La carte spéciale que j'ai sous les yeux, indiquant le périmètre, c'est-à-dire ce qui peut être vu, Udsigten, de Skamlingsbanke, est absolument illusoire. Les bois cachent plus de la moitié des pays à voir et, même quand le temps est clair, le reste, à l'exception de quelques écuries ou water-closets du voisinage, est à peu près indistinct. Il est vrai qu'on peut se soûler sous l'oeil de Christian IX dont le buste ne chôme pas. Donc station au restaurant et mangeaille triste.

Visité la fameuse colonne commémorative des héros danois, victimes de l'Allemagne en 64 ou à une autre époque. Cette colonne a été, paraît-il, canonnée par les Allemands, et ainsi s'expliquent les brèches ou dentelures qui donnent de loin à ce monument l'aspect d'un inconcevable tire-bouchon dressé vers le ciel.

Paysage comme il s'en trouve quatre-vingt-dix mille en Danemark. Devant nous la mer (Lille Belt) et la Fionie, à une portée de canon ; des champs, des arbres et surtout l'absence de Dieu. Une seule joie, l'orage. Tonnerre, foudre, carreaux luisants d'un déluge tombant sur Kolding à l'horizon. A quelque distance, une ferme incendiée du ciel. Accident banal dans ces campagnes aux toits de chaume. Je renais à l'espérance. Vers quatre heures, il faut s'arracher de ce paradis médiocre et courir vers Christiansfeld en Prusse, car nous sommes à la frontière du Slesvig. Oh ! la sensation de se trouver en Allemagne, ne fût-ce qu'une heure ! Et qu'est-ce que cela auprès de la sensation d'être chez les Hernhutes ou disciples de Jean Hus, à Christiansfeld même !

Ces Hernhutes ont, en cet endroit, une sorte de couvent de femmes, Schwesternhaus, et il y vient des curieux en assez grand nombre.

Nous savions que, pour être bienvenu dans cette maison, il faut acheter quelque chose à la boutique annexée, espèce de bazar sulpicien du protestantisme le plus acariâtre, le plus répugnant, le plus morose. Ayant donc acquis deux ou trois bibelots peu précieux, une gueuse nous introduit. J'ai senti rarement une oppression aussi forte, une aussi pesante présence de l'Abhorré. Je demande naturellement un abrégé de la doctrine religieuse de ce garno, un catéchisme de ce diocèse du Puant. Mais je ne l'obtiens pas tout de suite. Il faut que Jeanne dise que je suis un journaliste parisien, affirmation mensongère productrice d'éblouissement. Alors tout change. Plusieurs vieilles à physionomies obsolètes, cafardes et ligamenteuses, se précipitent pour me procurer une brochure allemande rare, paraît-il, autant que fétide.

Presque rien à mentionner, sinon que la renardière de ces parpaillotes, grouillant là au nombre de quatre-vingts, est extérieurement semblable à toutes les maisons de même sorte, imitations basses et hideuses des communautés catholiques. A peine remarqué-je la cuisine aux cafetières innombrables où des filles épluchent des carrelets ou des limandes, et les deux chapelles, c'est-à-dire deux vastes pièces garnies de bancs peints à la céruse dont la blancheur ajoutée à celle des rideaux et des murs produit un effet de brouillard étrange, obsédant et contraire autant qu'il se peut à tout recueillement humain ou divin.

La première de ces deux salles, ou plutôt celle qui nous fut montrée d'abord est avantagée d'une copie de la Transfiguration qui est bien ce que j'ai jamais vu de plus atroce. L'espèce de table de nuit située au-dessous de cette croûte et derrière laquelle pérore, j'imagine, le prédicateur, est couverte d'une nappe où se lisent, -- brodés par des doigts ignorants, on veut le croire, de toute pratique libidineuse -- en l'abject patois allemand, les premiers mots du psaume XCIV, par lequel commence traditionnellement l'Office divin. Cette prostitution nous est révélée avec respect et tremblement, un tapis impénétrable cachant d'ordinaire la nappe aux yeux des profanes. L'autre prétendue chapelle n'a pas davantage sollicité notre enthousiasme. Je subodorais, d'ailleurs, une hypocrisie si insalubre, si malpropre, si gluante à l'âme que le coeur me manquait et que j'avais honte de me voir là avec Jeanne et notre pauvre Véronique.

Les habitants horribles ignorent le français, mais le ton de quelques-unes de mes remarques inquiète visiblement notre conductrice, et c'est à la fois comique et bizarre de se demander ce qui adviendrait de nous chez ces vieilles si elles comprenaient.

La visite s'est terminée, bien entendu, par une escale devant un tronc, au-dessus duquel semble flotter, comme la fumée agréable d'un holocauste, une de ces émollientes gravures de propagande évangélique dont s'étonne assurément le royaume des cieux. Un contemporain de René ou du Dernier des Abencerages en redingote, annonçant on ne sait quoi, les deux bras au ciel, à des guerriers iroquois assis devant le feu du conseil et l'écoutant avec l'étonnement le plus légitime.

Inutile de dire que, bravant tous les opprobres, nous nous abstenons de verser la moindre obole, l'horreur d'une offrande au diable, entre les mains d'un petit nègre agenouillé sur le tronc, étant d'ailleurs, trop maladroitement rappelée par une réduction en plâtre ou graisse de brebis de la Jeanne d'Arc de Chapu, réduction et oeuvre dont je n'entreprendrai pas d'estimer l'ignominie. Nous sortons enfin de ce mauvais lieu, vraisemblablement chargés de mépris.

Mais nous avons encore à visiter le cimetière Hernhute -- hommes et femmes, cette fois -- et cela, vraiment, dépasse tout.

Quelques cents pas. Une grille et je ne sais quelle banale inscription allemande, tirée naturellement de la Bible. En pareil cas, il est mieux de ne rien citer. Quand les hérétiques prennent dans ce qu'ils croient leurs mains ou qu'ils touchent de l'extrémité de ce qu'ils croient leur langue la Parole vivante, cette Parole tombe morte instantanément.

La grille franchie, voici le damier de l'enfer. De longues et multiples rangées de dalles sur un sol noir qui semble nivelé à la broyeuse automobile, sans herbes ni fleurs, avec le visible souci de tuer tout ce qui pourrait être vivant autour des charognes. Dortoir piaculaire, platitude épouvantable de l'abîme, sous des arbres sombres. Quelles nuits doivent avoir lieu en ce cimetière ? Quels fantômes sur ces sépulcres !

Au fond de l'allée principale, une baraque en planches, que des voyageurs, plusieurs fois, ont dû prendre pour un pissoir, si j'en crois l'odeur, et où se lisent de salopes exclamations germaniques. C'est là que viennent se recueillir les âmes hernhutes.

20. -- Réponse généralisée et synthétisée de divers penseurs qui ont des plumes au derrière et qui les dégainent contre moi de temps en temps : -- Ah pardon, j'ai dit que vous étiez un grand écrivain, un homme de génie même, et je le dis encore. Mais je ne vous ai demandé ni vos conseils, ni vos réprimandes. Je ne suis pas de la crotte de chien, moi ; j'existe, moi, plus que vous, peut-être, je suis quelqu'un, MOI, et je me fous de vous, etc., etc. C'est ainsi que j'ai perdu, hélas ! les plus précieuses relations.

A un mathématicien déjà mentionné, qui ne dégaine pas [qui ne dégainera pas, mais qui doit s'esquiver un jour par la tangente] :

Il n'y a qu'une action, c'est l'Obéissance, qui est la marque des hommes supérieurs, des vrais hommes, la sublime, et sainte, et salutaire, et virginale, et miraculeuse, et primitive Obéissance qui est tout uniment la dénomination théologique du Paradis terrestre perdu Allez donc trouver un pauvre prêtre, celui que je vous ai déjà désigné ou n'importe quel autre, mais un Prêtre, ô enfant, c'est-à-dire un homme bon ou mauvais, mais revêtu du caractère sacerdotal, ayant dès lors le pouvoir même de Dieu pour donner la paix à votre âme qui est un empire dont vous ne savez pas la grandeur. -- Mon père, ayez pitié de moi, lavez-moi, purifiez-moi, déliez-moi ! -- et puis, la douceur des cieux, les yeux en larmes, le coeur battant, le coeur brûlant, la joie dont il semble qu'on va mourir Ah ! si vous saviez, si vous pouviez entrevoir une seule fois ! La voilà l'Activité ! Savez-vous que la messe, le Sacrifice de la Messe est l'acte unique d'obéissance, l'Acte essentiel, à ce point que lorsqu'il s'accomplit, tous les peuples, dans un périmètre de dix mille lieues, ont l'air de se tenir là, les deux bras coupés, les jambes paralysées, le tronc inerte, la voix morte

23. -- Bouchers danois. J'ai déjà parlé de ces mufles insolents, voleurs et inexprimablement étrangers à leur profession. J'ai mentionné ce fait remarquable, ce trait de moeurs barbares : les bouchers de ce pays ne sachant ni découper, ni parer la viande, ni même, semble-t-il, distinguer les différents morceaux, et portant à leurs clients, comme à des bêtes féroces, sur des espèces de grandes truelles en bois, des quartiers saignants que rien ne protège, en été, contre le soleil et les mouches. Un boucher danois ne trouverait pas à gagner sa vie à Paris, comme balayeur dans un abattoir. Hier matin, Jeanne commandait un gigot désignant très-exactement le morceau. Nous devions en vivre aujourd'hui. Ce matin, un autre morceau, naturellement, nous fut servi, et Jeanne le refusa. Le voyou, forcé de le reprendre, répondit que n'ayant pas autre chose à nous donner, nous pouvions crever de faim si cela nous plaisait ce qui implique nécessairement, pour ce goujat, le droit de choisir à la place de ses clients et de les servir comme il lui convient. Peut-être aussi est-ce un simple trait de l'hospitalité danoise à l'égard d'une famille française qu'on devine pauvre. Je pense avec amertume aux triques sans nombre qui poussent dans les bois du Danemark et qui, autrefois, sans doute, servaient à quelque chose. Au fait, cette histoire imbécile de boucher ne semble-t-elle pas une sorte d'apologue rétrospectif du Luthéranisme qui sert en effet ses tristes clients comme des animaux en cage, depuis trois siècles, et qui choisit pour eux, à son gré, les plus horribles lambeaux ?

A ce propos, je tiens à signaler, comme une remarque des plus importantes, l'effrayant et universel ombrage de ces protestants qu'il est à peu près impossible, quoi qu'on fasse, de ne pas offenser un jour ou l'autre. Le comble de la déraison serait de croire qu'on peut dire avec bonhomie à quelqu'un, comme cela se fait en France : Mon ami, que vous êtes bête ! et rire ensemble de bon coeur aussitôt après. Ici le cas est grave. Il n'en faut pas plus pour qu'une ville soit informée de votre exécrable caractère, de votre insolence inouïe et du danger excessif de votre fréquentation. Cette manière d'être paraît une chose nationale comme le Danebrog.

Il y a un trésor non moins difficile à trouver que la « femme forte » des Proverbes, c'est un Danois humble et bon enfant, eût-il même abjuré le protestantisme. Songez à l'état d'une pauvre âme dont les ancêtres, pendant 350 ans, ont rejeté comme des ordures, en même temps que les six commandements de l'Eglise, les 4e, 5e, 6e et 7e du Seigneur Dieu. Que Notre-Dame de la Merci ait pitié de ce misérable peuple !

25. -- Spectacle extraordinaire dans la rue. Défilé, musique en tête, d'une « Société des frères d'armes du Danemark. » Cette dénomination est déjà à se rouler par terre. Mais comment narrer le défilé lui-même, le défilé des musiciens recueillis et des messieurs graves en amont et en aval, d'une théorie de petites filles vêtues de blanc, à l'exception de la coiffure, képis ou casquettes de jockey, rouge et blanche, et chacun portant un petit drapeau national. La cocasserie de cette vision est indicible en toute langue. Il faut se rappeler que ces hérétiques, si désignés pour décrotter la botte allemande, jugent grotesques nos processions du Saint Sacrement.

Excursion à Krybbely, à l'extrémité du fiord de Kolding. De ce point nous voyons exactement devant nous la petite île de Fænoe et la Fionie. Paysages exquis, si on veut, mais lassants. Il est permis à un Français, à un guelfe surtout, de demander s'il existe au monde un pays aussi complètement et uniformément dénué de grandeur. C'est toujours la même aquarelle. Des échancrures de mer bleue, des hêtres au tronc clair sur des fonds sombres, comme dans les chromos anglais, des moulins à vent et des maisons peintes. Assez, mon Dieu ! Je demande une autre pénitence.

27. -- Mon passé, tout mon douloureux passé ! Combien je voudrais pouvoir en effacer de souvenir ! Si on savait de quel Orient je suis tombé et par quelle catastrophe ! Epoque mystérieuse, peines qui parurent au-dessus des forces d'un homme. Et ces années de déréliction, d'infidélité, d'ignominie, venues après l'Eblouissement !!! Il m'est arrivé -- je vois encore le lieu, tout près de Paris, dans un pavillon solitaire -- de veiller pendant des nuits d'un hiver très-rude et d'interrompre les premiers chapitres du Désespéré par des gémissements si lugubres, que des voisins en étaient troublés Dieu qui avait voulu cette épreuve, savait qu'elle serait pour moi l'occasion de tomber, de rouler au fond d'un gouffre. Mais je tombais devant sa Face couverte de sang et je n'ai pas, un jour, cessé de la voir. C'est ainsi que le Désespéré a pu être écrit. On dit que c'est un livre terrible. Si on savait ! J'ai été abandonné par une multitude d'amis plus ou moins ignobles, plus ou moins clairvoyants. On voulait bien être avec moi, à condition que cela ne coûtât pas trop, ne dérangeât pas Puis, abierunt
tristes


Il y a le Coeur de Jésus, fuyons par cette porte adorable. Le boulanger, le boucher, le charbonnier, le propriétaire ne nous y suivront pas. Tout s'arrangera, les fantômes s'évanouiront. Depuis dix ans, nous ne vivons pas autrement, ma femme et moi. Ne sommes-nous pas les bohèmes du Saint-Esprit, les vagabonds du Consolateur ?

29. -- Le Mont-de-Piété de Copenhague ne prête que pour trois mois, sans rémission, et il exige des intérêts presque aussi forts que le Mont-de-Piété de Paris pour toute une année. -- Les protestants nous enfoncent, me disait, en 92, un juif parisien.

30. -- Dimanche. Grand'messe. Vu dans notre église quelques protestants. A côté de moi, deux femmes venues, sans doute, par curiosité, dont le voisinage me dégoûte, me serre le coeur. Le contact protestant me devient chaque jour plus odieux, me fait un peu plus sentir mon exil, ma captivité. Je serais cent fois mieux au milieu des Juifs, des mahométans ou des idolâtres. Ceux-là, du moins, représentent, chacun à sa manière, une pétition quelconque de l'Absolu. Mais la médiocrité protestante, la laideur, la fadeur, l'insipidité, la moisissure, l'ignorance pédantesque et la sottise empanachée du protestantisme, quelle horrible dégoûtation ! Partout ailleurs, la haine du Beau, du Grand, du Vrai, de l'Absolu ne peuvent être que des pentes. Ici, c'est le gouffre même.

Août

3. -- Une personne qui me fut très-chère est morte en Périgord, la semaine dernière. Cette nuit, étant profondément endormi, je suis jeté soudain hors de mon lit par un vacarme à notre porte, comme si quelqu'un de très-pressé demandait qu'on lui ouvrît. Un moment fort indécis et même anxieux, j'écoute battre mon coeur. Mais, remarquant que le sommeil de personne, excepté le mien, n'a été troublé, je comprends que ce bruit a été pour moi seul et que les âmes souffrantes m'appellent. Cela m'est arrivé déjà et j'ai l'obéissance facile.

Eglise presque vide à l'heure de la messe. Il n'y a que nous, les trois religieuses et une demi- douzaine de pauvres enfants. Voyant cela, je repense à cette homicide époque des vacances où les pauvres sont si abandonnés et je vois clairement que le plus abandonné de tous, c'est notre Seigneur Jésus-Christ.

Suggestion triste et combien profonde ! Ne suffirait-il pas de rassembler, de réunir, en faisceau, en gerbe, toutes les misères, toutes les afflictions des pauvres et toutes leurs souffrances ? On aurait l'Histoire de Dieu.

On est embêté par une bonne. Histoire éternelle de ces créatures dans tous les pays du monde. L'erreur moderne est de croire que les individus faits pour servir peuvent être élevés au-dessus de leur niveau par des égards, de la bonté, de la patience. Il est trop certain que, jusqu'à la venue de l'Esprit qui renouvellera la face de la terre, les hommes en général doivent être gouvernés avec le bâton -- que ce bâton soit une trique de chef de bande ou une crosse épiscopale.

4. -- Pas de lettres, silence universel. Peine très-spéciale. Le Silence règne sur moi dans un magnifique trône de misère.

Salut du Saint Sacrement avec des cantiques allemands chantés par les religieuses au nombre extraordinaire de dix, vu le temps des vacances qui leur permet de se réunir de divers points du Jutland ou de la Fionie et de former une sorte de retraite ici. Tout cela est très-pieux et très-touchant. Il ne tient qu'à moi de me croire dans le vieux et pauvre couvent des Augustins de Dulmen

5. -- On m'apprend que le triste de Groux est tellement déséquilibré par la sale affaire Dreyfus qu'il a fait un tableau horrible : « Zola aux Outrages !!! » De profundis.

Vu une personne sans originalité à qui le seul mot de surnaturel fait horreur. Trois siècles de protestantisme ont affaibli la raison, dans ce pays, au point qu'il est quasi impossible de rencontrer un chrétien capable de concevoir le christianisme s'il n'est pas exclusivement humain.

6. -- « L'Amour de Dieu. » Parole qui ne fait rien vibrer ici. L'Amour de Dieu ! Me voici en larmes. Le ciel me préserve de sermonner, mais ne puis-je pas dire, sans ridicule ou sans importunité, qu'il y a une fontaine sur le seuil de tous ceux qui meurent de soif ? Pourquoi ces malheureux ne boivent-ils pas ?

Allant à la grand'messe, croisé un luthérien à figure basse et sale qui va au temple tenant d'une main un gros livre à tranches d'or et de l'autre une pipe infecte qu'il fume « devant la Face de Dieu », sans doute, comme le disait, parlant à moi-même, le professeur Grundtvigien Laurent Moltesen. Il y a des temples où on fume la pipe. Pourquoi n'y mangerait-on pas aussi ? Pourquoi ne s'y soûlerait-on pas ? Etc. Toutes les fonctions s'accompliraient devant la Face de Dieu. Ce serait très-beau.

7. -- Une des trois religieuses qui se consument à instruire gratuitement les enfants qu'on veut leur confier nous apprend que la petite chrétienté de Kolding passe pour la moins fervente. Ce serait l'oeuvre d'une famille soi-disant catholique qui aurait, autrefois, répandu des calomnies atroces contre le curé Storp et contre les soeurs. C'est au point qu'après des années, les pauvres religieuses ne peuvent s'occuper des enfants qu'avec des gants parfumés et des égards infinis, sous peine d'encourir des reproches amers, des accusations violentes. Telle est, je ne cesserai de le dire, la plus belle fleur de l'esprit luthérien en Danemark, une susceptibilité diabolique ne permettant pas à un Danois d'excogiter autre chose que le soupçon.

Quant à l'abbé Storp, quoi qu'il fasse, il sera toujours blâmé, et je lui pardonne volontiers le prussianisme dont il m'accable par manque d'éducation et débilité d'esprit, en le voyant payé de la plus ignoble ingratitude par des familles pauvres qu'il a littéralement tirées de la crotte.

Il y a près de notre église une espèce de casino dénommé Alhambra et une sorte de jardin public affublé du nom de Tivoli, comme à Copenhague. Les Danois sont encagés pour ces appellations de leurs bastringues. J'aimerais à voir l'Alcazar de Rejkjavik ou la Folie-Méricourt du Groenland.

8. -- Bavardages, potins horribles sur nous. La méchanceté et l'hypocrisie de ces gens donnent une idée de la compagnie des démons.

Au mathématicien :

Vous espérez de moi des conseils, des indications de bonnes lectures au point de vue religieux. C'est un peu difficile, puisque je ne sais rien de votre culture intellectuelle. Votre désir d'une Bible en français me donne à penser que vous ignorez le latin, comme de Groux.

C'est un malheur. Le latin est la Langue de Dieu, la langue du commandement et de la prière. C'est avec le fumier de Virgile, d'Horace, d'Ovide et de Ciceron que l'Eglise obtint la fleur merveilleuse, aujourd'hui flétrie, qui s'est nommée la Raison chrétienne. Il est indiscutable que les peuples, aussi bien que les particuliers, valent à proportion de leur culture latine. Cependant il y a eu des Saints, des Grands do l'Amour qui n'eurent besoin d'aucun engrais. Vous êtes peut-être de ceux-là.

Mais je suis peu capable de vous indiquer une traduction française de la Bible, n'en ayant jamais fait usage. Les quais sont encombrés de traductions protestantes signées Osterwald qu'il faut écarter comme des ordures. Celle du janséniste Lemaistre de Sacy vaut-elle mieux ? Je n'en sais rien, mais il y a des chances pour qu'elle soit meilleure. Tout est meilleur que les protestants..

Les Confessions de saint Augustin sont assurément un très-bon livre, mais vous vous trompez quand vous dites que le monde profane d'alors n'avait rien pour retenir un tel génie. Vous oubliez les lois de la perspective, ô mathématicien, et vous regardez ce grand personnage comme s'il était immédiatement sous vos yeux, sans tenir compte du recul énorme de quinze siècles. Vous ne prenez pas garde aux transformations eu translations indicibles que ce millénaire et demi a dû produire nécessairement. Pour ce qui est de la séduction du Paganisme, je ne peux rien vous dire, sinon que, n'étant pas humaniste, vous ignorez la Coupe d'or où le Démon fit boire les hommes, quatre mille ans.

Vous cherchez d'autres lectures ? Eh ! bien, jetez-vous sur les Vies de Saints. Soûlez-vous-en, gavez-vous-en. Avalez surtout ce qui vous paraîtra imbécile. Et vous verrez ! Je ne pourrais pas donner un plus sage conseil à mon propre enfant

Vous me parlez de points obscurs pour vous, « le dogme de l'enfer, l'irrévocabilité de la damnation, la prédestination et la réprobation à concilier avec le libre arbitre » Tous ces points de foi, aussi tridenlins les uns que les autres, puisqu'ils ont tous été fixés par le concile de Trente, ne sont pas moins obscurs pour moi que pour vous, et j'ose dire qu'ils le sont pour tout le monde. Mais il ne le sont pas plus que n'importe quel axiome de géométrie élémentaire ou de telle autre science qu'il vous plaira. Quand on dit, par exemple, que le « tout est plus grand que la partie », si, dans la même minute, je pense à l'Eucharistie, je me trouve en face de la plus contestable des évidences. Ainsi de tout. Nous sommes dans les ténèbres et voilà ce que l'orgueil n'accorde pas. La Foi seule est claire et c'est pour cela que l'Orgueil, prince des Ténèbres, la repousse, ayant l'horrible prétention d'être cru lui-même la Lumière. La Foi seule est certaine, qu'avons-nous besoin d'autre chose ?

Vous voudriez comprendre comment la prescience de Dieu peut se concilier avec la liberté humaine. Ah ! pour moi, c'est bien simple. C'est comme si vous me disiez que vous ne comprenez pas comment l'idée du nombre trente peut se concilier avec l'idée du nombre cinq multiplié par le nombre six, ce que je ne comprends pas davantage. Je sais, sans pouvoir le comprendre, que la prescience divine et la liberté humaine n'ont aucun besoin d'être conciliées parce qu'elles sont exactement, absolument, essentiellement et substantiellement la MEME CHOSE.

Vous voudriez comprendre et vous vous croyez ambitieux !

Vous ne voyez pas qu'il vaut mieux savoir que comprendre. Vous avez étudié je ne sais quelles sciences naturelles pour en arriver à l'ignorance totale de ce rudiment de l'unique Science ! Autrefois, du temps des Saints, au sublime Treizième Siècle surtout qui fut l'apogée de l'esprit humain, les enfants même n'avaient pas la permission d'ignorer que le rôle unique, infiniment glorieux de la raison, c'est de croire et que croire c'est savoir, savoir EN HAUT. Le reste découlait de là, le plus simplement du monde. Aussi les plus ordinaires paroles des gens d'alors produisent-elles en nous l'éblouissement, quand nous les lisons dans les chroniques.

Aujourd'hui, on s'imagine que la raison consiste à expliquer des théorèmes ou à conditionner des catalogues. On dit d'un homme qu'il est raisonnable, comme les putains disent d'un client qu'il est sérieux. Nous ne pourrions même plus faire de bons esclaves, tant nous sommes devenus imbéciles. Cor Jésu sacratissimum, miserere nobis. Au sujet du conflit apparent des deux libertés, lisez les dernières lignes de la page 248 duMendiant. Je m'ennuie de toujours écrire les mêmes choses.

Un homme intelligent, un ingénieur, expliquera très-bien que deux parallèles ne peuvent pas se couper à angle droit. Un pauvre homme incapable de comprendre quoi que ce soit et ne faisant usage que de sa raison, SAURA, sans pouvoir l'expliquer, qu'il en est ainsi et qu'il a fallu, absolument, que les deux parallèles se rencontrassent pour que le monde fût sauvé. On ne démontre que le contingent, et cette démonstration est la besogne des esclaves. Le Nécessaire, c'est-à-dire l'Absolu, c'est-à-dire l'Eblouissement, est indémontrable, et les Amis de Dieu sont assis dans des demeures impossibles à concevoir dont ils n'auront jamais le souci d'étudier l'architecture.

Le voici, le seuil de la Prière. De même que le Miracle est une restitution de l'Ordre, de même l'harmonie béatifique a pour départ l'humble acceptation des antinomies. « Par ce Verbe éternel qui est le lieu des esprits et qui rend raisonnables les intelligences, j'ose vous prier, Messieurs, » disait Ernest Hello.

Quel secours, pour moi, si vous vouliez faire ce que je vous demande ! Songez qu'ayant, jusqu'à ce jour et depuis environ trente ans, donné à tout le monde ainsi qu'il convient aux mendiants, je me trouve, au plus beau milieu du onzième lustre de ma vie, dans cette situation de n'avoir à peu près jamais rien reçu en retour. Ah ! pardon, j'ai reçu quelques pièces de 20 francs et même, pour tout dire, un certain nombre de billets de banque dont je fis tel ou tel usage. Mais, à l'exception de quelques très-rares malheureux, qui donc m'a fait l'aumône dont j'avais besoin, l'aumône de lui-même? En d'autres termes, qui a voulu prier pour moi ? confesser ses péchés, faire pénitence, communier pour moi ? pleurer d'amour devant un autel sans art, en se souvenant de moi ? comme j'ai fait pour tant d'autres qui m'ont payé d'humiliations et de tortures

Vous-même qui êtes, pourtant, on le croirait, un homme de bonne volonté, qui donneriez, je le vois bien, jusqu'à votre pain, vous ne savez pas me donner cela, et j'aurais beau vous dire « Je meurs », vous ne me le donneriez pas. Vous m'opposeriez des vues sentimentales, des spéculations de votre esprit ! peut-être quelque misérable histoire, et ma pauvre chair noircirait dans les supplices, -- pendant vos admirations

Il faudrait pouvoir écrire des cris, noter comme de la musique les clameurs de l'âme ! Comment ! j'aurai enduré, deux cent quarante ou trois cents mois, tout ce qui peut être enduré pour que des misérables à jamais inintelligibles, des vendeurs de Dieu, des charcutiers de Jésus-Christ, eussent au moins, sous la terre, un pauvre lit sans malédiction où il leur fût accordé de dormir sans désespoir et je n'obtiendrais pas, l'ayant demandé éperdument, qu'un infortuné bougre acheté par moi, en saignant, me rémunérât d'un timide effort !

Au fond, de quoi s'agit-il pour ne pas être un idiot ou un porc ? Simplement, de faire quelque chose de grand, de mettre de côté toutes les sottises d'une existence plus ou moins longue, de décider qu'on paraîtra ridicule à trois concierges et à un notaire pour entrer en condition dans la Splendeur. Alors, vous saurez ce que c'est que d'être l'ami de Dieu.

L'ami de Dieu ! Je suis sur le point de sangloter quand j'y pense. On ne sait plus sur quel billot mettre sa tête, on ne sait plus où on est, on ne sait plus où il faut aller. On voudrait s'arracher le coeur, tant il brûle et on ne peut pas regarder une créature sans trembler d'amour. On voudrait se traîner sur les genoux d'église en église, des poissons pourris pendus au cou, comme disait la sublime Angèle. Et quand on sort de ces églises après des heures où on parle à Dieu, comme un amoureux à une amoureuse, on se voit tel que les pauvres bonshommes si mal dessinés et si mal peints des chemins de croix, marchant et gesticulant avec piété dans des fonds d'or. Toutes les pensées qu'on ne sait pas, séquestrées jusqu'alors dans les cavernes du coeur, accourent ensemble ainsi que des vierges mutilées, aveugles, affamées, nues et sanglotantes. Ah ! certes, en de tels instants, le plus atroce de tous les martyres serait choisi -- avec quels transports !

11. -- Pas de lettres. L'Aurore seulement. Voilà mon unique lien avec la France. Quel sale et ignoble lien, ô mon Dieu ! J'y vois que le Conseil de guerre de Rennes a voté le huis clos pour l'examen du dossier secret de Polichinelle. Faut-il croire au dessein formé de traîner le procès indéfiniment, c'est-à-dire jusqu'à la minute, ordinairement espérée par tous les criminels, d'un coup d'Etat ou d'un déluge ?

12. -- A Vallette forcé de refuser l'édition de Je m'accuse, brochure en forme de journal sur le roman de Zola, Fécondité, et devant finir en même temps que le feuilleton de ce porc :

Votre refus m'a fort embêté, cela va sans dire, mais je comprends que vous n'ayez pas pu faire ce que je vous demandais, et j'ai eu si peu d'amertume que vous continuez à être l'un des hommes à qui je pense volontiers, c'est-à-dire avec douceur et affection, dans ma détresse terrible. Mais, tout de même, je crois que ma brochure pourrait bien être la « torche » que vous dites et avoir le succès d'une torche.

Verriez-vous un inconvénient à insérer dans le Mercure de septembre la réclame que voici, en vous disant que je n'ai pas d'autres ressources que la pitié de mes très-rares amis.

« Mon cher Vallette, voulez-vous informer vos lecteurs que Léon Bloy, provisoirement domicilié à Kolding, Danemark, cherche quelqu'un d'assez poilu pour éditer une brochure de 150 à 200 pages, intitulée : Je m'accuse Cette sorte de pamphlet, -- si on tient absolument à ce mot -- où il est surtout parlé de Zola, traite accessoirement de l'Affaire d'une façon très-impartiale, c'est-à-dire de manière à calciner tout ce que les sinistres précédents n'auraient pas réduit en cendres. »

On vient nous réclamer 21 couronnes pour les contributions. Salauds !

14. -- Impression de Chemin de croix. A la huitième station, quand Jésus parle aux Filles de Jérusalem, j'aperçois un homme horriblement peint qui frappe Jésus d'un coup de bâton sur la tête au moment où il parle à ces créatures en pleurs et, alors, je me vois moi-même en cet homme. Remarqué aussi, à la sixième station, celle de Véronique, le mot extraordinaire tiré du Missel romain : Deus, qui nos ad imaginem tuam SANGUINE PRETIOSO RENOVAS. J'ai pensé quelquefois à écrire un Chemin de Croix.

15.-- Cette journée si grande autrefois, si glorieuse encore dans le monde catholique, où l'Eglise, à peu près comme au dimanche de Pâques, n'a pas assez de chants joyeux et de luminaires pour honorer l'Assomption de Marie ; cette journée que je vois, que j'entends encore, dans le lointain de mon enfance ; qui commençait par des salves d'artillerie auxquelles succédait immédiatement le carillon sublime de notre vieille cathédrale ; qui me semblait toute remplie de fleurs, de parfums, de cris d'allégresse et qui finissait dans les illuminations et les exploits du feu d'artifice ; qu'est-elle ici, cette journée magnifique de ma pauvre enfance ? Absolument rien. Celebratio translata, dit tranquillement l'Ordo. Douloureuse impression d'exil.

Vers le soir, tout devient sombre. Explosion d'une jeune drôlesse à notre service. J'avais exigé que ses parents -- brebis, comme elle, du troupeau catholique de Kolding et superfines crapules -- s'abstinssent de venir chez nous. Offense qui ne sera jamais pardonnée. La vierge sale issue de leurs émonctoires nous gratifie d'une scène atroce.

Véronique, restée seule avec moi, se jette à mon cou et me dit en pleurant : -- Papa, je voudrais mourir !

17. -- Tout chrétien qui ne regarde pas chaque pauvre comme pouvant être Jésus-Christ doit être tenu pour un protestant.

18. -- J'apprends que Deman, l'éditeur du Mendiant ingrat à qui j'avais proposé Je m'accuse aussitôt après le refus de Vallette, vient de partir pour l'éternelle villégiature des démons qui sert, chaque année, trois ou quatre mois, dans tous les pays du monde, à désespérer les pauvres.

19. -- Il y a des chrétiens qui manqueraient la messe dominicale avec une extrême facilité, mais qui se feraient scrupule de secourir efficacement un pauvre, -- au point de se donner beaucoup de mal et de vaincre des difficultés presque insurmontables pour en rater l'occasion. J'ai des bienfaiteurs belges qui sont comme ça

20. -- Pour les âmes fortes, il y a très-peu de choses impossibles. Pour les modernes, pour les riches modernes surtout, l'impossible c'est de faire une chose qui gênerait.

21 -- Cette nuit, vers trois heures, je suis réveillé par mon nom prononcé distinctement, réveillé d'une manière complète. Comprenant fort bien, je me lève et je dis un chapelet pour les morts, particulièrement pour une morte dont j'ai cru reconnaître la voix, très-vaguement.

Rencontré, en sortant, cet imbécile de Kanaris-Klein qui nous salue. Les vacances sont finies et les cours recommencent. La vie mécanique reprend. Une moitié de ce royaume donnera des leçons, l'autre en recevra. Ainsi chaque jour, jusqu'à ce qu'on crève. Et cela est inutile, à jamais inutile, éternellement inutile. Pas une seule fois, fût-ce par erreur, ne se glissera une idée, une lueur de raison, capable d'éclairer, une seconde, cet enseignement automatique. On apprendra des langues étrangères, on saura par coeur des manuels ou des catalogues, mais les imbéciles resteront imbéciles pour toute la durée des siècles, et les talents, s'il y en a, demeureront enfouis sous cette science de mort.

22. -- A Joergensen :

Vous quittez le Danemark pour longtemps peut-être, sans m'avoir vu. Si je suis pour vous ce que vous m'avez écrit, comment cela est-il possible ? Comment n'avez-vous pu trouver aucun moyen de me voir durant six mois ? Voilà ce que je n'arrive pas à comprendre. J'étais si près de vous et si malheureux, dans votre propre pays ! Vous déplorez de n'avoir pu rien faire pour ma délivrance. Mais, mon ami, je n'ai pas besoin des hommes. Trente ou quarante ans, je n'ai reçu d'eux que des traitements cruels et d'horribles injustices. J'ai donc pris l'habitude de ne jamais compter même sur les meilleurs, et nous vivons, sans aucune ressource terrestre, exclusivement sur le Quærite primum regnum Dei, de l'Evangile, surtout depuis que nous habitons le Danemark. Ce que vous pouviez faire ou tenter de faire pour moi, vous le saviez. Je vous l'avais écrit et ma femme vous l'avait écrit. Cette action charitable de nous venir voir a dû être possible, ne fût-ce qu'un jour ou deux, dans le long espace de six mois. En l'accomplissant, vous auriez eu part aux douces paroles : Hospes eram et collegisti me ; in carcere eram et venisti ad me. Pourquoi faut-il que vous vous soyez privé de ce mérite et, qui sait ? d'une telle consolation ? Car, enfin, Dieu m'avait peut-être conduit en Danemark pour vous donner quelque chose. Vous écrivez que je n'ai rien perdu en ne vous voyant pas. Hélas ! qu'en savez-vous ? Adieu donc, mon cher Jean. Que Jésus et sa Mère vous accompagnent. Vous avez fait, sans doute, pour l'étranger et le captif, ce que vous saviez faire. Etant un homme de bonne volonté, vous apprendrez certainement un jour -- Dieu veuille que ce ne soit pas en souffrant ! -- que la droiture, l'humilité, la pureté, la foi, l'espérance, la charité même sont fades, s'il ne s'y mêle un grain d'héroïsme

23. -- Il est convenu que, dès demain, nous commencerons une neuvaine pour une pauvre vieille protestante, morte depuis longtemps, que Jeanne a beaucoup aimée. Occasion, une fois de plus, d'admirer le mystère de la Communion des Saints. Voilà une malheureuse créature enterrée dans l'hérésie, il y a beaucoup d'années, et qui était aussi éloignée de moi, en apparence, que le pourrait être une sauvagesse du Canada ou de la Terre de Feu. Eh bien ! je vais prier pour elle comme je prierais pour une parente qui m'aurait été très-chère, et, certainement, avec la même efficacité. Pourquoi cela ? Il y a donc des parentés d'âme indépendantes de toute consanguinité. J'y ai pensé bien souvent, et c'est par cette fente que j'ai entrevu les grandes orgues de la Vie éternelle..

Je constate avec chagrin qu'il n'y a plus d'esprit en France, mais plus du tout. Cette forteresse de la rue de Chabrol, ce blocus de l'Anti-Juif, ces parlementaires, etc. Si tous ces saltimbanques ne mentent pas de concert, comme je l'imagine, que fait-on des pompes à incendie au moyen desquelles un commissaire de police désarmé noierait tranquillement les imbéciles factieux dans leur citadelle, les forçant à fuir trempés jusqu'aux os, inondés d'un ridicule infini.

24. -- Réponse généreuse de Joergensen disant que ma lettre lui a déchiré le coeur, s'accusant d'avoir été lâche et m'annonçant sa visite, aujourd'hui même. Un moment nous déplorons notre misère qui ne nous permet pas de le recevoir comme nous voudrions. Mais quelle crainte vaine ! Assurément un mandat va venir. C'est toujours ainsi. Je reçois, en effet, 35 couronnes, trois heures avant l'arrivée de notre hôte.

Délice de cette journée ! Comment douter d'un homme qui, lâchant tout, spontanément, accourt sur une lettre capable de révolter tant d'autres ? Il me paraît admirable. Il comprend tout, il devine tout, il est toujours prêt à s'humilier. Pourquoi faut-il qu'un tel ami me soit montré juste au moment où il va s'éloigner du Danemark et habiter Rome, six mois, en qualité de pensionnaire du gouvernement danois ? Heures douces et bienfaisantes ! Je me plonge dans cette âme comme dans une fraîche fontaine au milieu d'un bois. Je lui dis mon attente amoureuse du Saint-Esprit, ma certitude ancienne d'un Avènement prochain, ma satiété infinie des hommes et mon inaptitude surnaturelle aux ombres de ce monde

Il m'avoue avec douleur la misère inouïe des catholiques danois, incapables de zèle, privés de lumière, à peine décrottés du protestantisme, et la hideuse canaillerie de la plupart des convertis ouvriers, devenus catholiques par intérêt

[Pour la configuration extérieure et physique de Joergensen, voir plus haut, 8 mars, mon étude sur lui et le mouvement catholique en Danemark.]

26. -- J'ai la sensation de manger les miettes d'un festin. La visite de Joergensen n'a-t-elle pas été, humainement, l'unique rais de lumière dans notre existence misérable. Ma lettre d'adieu :

Vous êtes mon hôte pour toujours. Votre générosité nous a unis d'un lien très-fort. L'espace est vaincu. En quelque lieu que vous alliez, nous serons ensemble. Prions attentivement l'un pour l'autre. Il arrivera sans doute que vous vous souviendrez de mon âme douloureuse à Saint-Pierre, à Saint-Jean-de-Latran, à Sainte-Marie-Majeure, à Lorette ou dans quelque autre sanctuaire fameux, pendant que je me souviendrai de la vôtre dans l'humble église de Kolding où Dieu veut peut-être que je le supplie avec larmes longtemps encore. J'ose espérer, cependant, qu'il me sera donné bientôt de quitter ce pays hostile à la Rédemption. En attendant, ma captivité est aussi étroite que dure, et il faut qu'on m'aide. Souvenez-vous de mes fillettes priant pour vous, matin et soir, vous en avez été le témoin. Faites, en retour, prier pour moi vos innocents devant les tombeaux des Saints

P. S. A l'instant même, j'apprends que le père jésuite que vous avez vu ici part demain soir et que l'abbé Storp ne reviendra que vendredi. Pas de messes pendant quatre jours. Pays cruel ! Ne pouvait-on pas laisser ce prêtre quatre jours encore ? Si un chrétien meurt, il faudra qu'il se passe des sacrements et qu'il soit enfoui comme une charogne ?

Ai-je parlé de l'Angelus luthérien ? C'est l'usage de sonner les cloches au coucher du soleil et, je crois, à son lever. Inutile de dire que cela ne correspond à aucune prière. C'est simplement un appel aux âmes poétiques.

27. On m'écrit de Bruxelles que Deman, dont j'attendais toujours la réponse à ma proposition d'éditer Je m'accuse, a donné l'ordre de ne lui transmettre aucune correspondance. Aggravation belge de la villégiature démoniaque. Evasion, disparition, évanouissement complet, absolu. Quelle horreur !

Rage des toilettes claires. Il faudra pourtant parler de ça. C'est tellement caractéristique du Danemark !

28. -- Les bras en croix, gestes pour écarter les bourgeois et les démons.

Lettre d'Yves Berthou, malheureux mais plein d'affection, impatient de connaître mon sort et demandant ce qu'il peut faire pour me servir. C'est une âme singulièrement rafraîchissante et douce que celle de ce simple.

29. -- Paroles pour séduire. -- Je ne suis et ne veux être ni dreyfusard, ni antidreyfusard, ni antisémite. Je suis anticochon, simplement, et, à ce titre, l'ennemi, le vomisseur de tout le monde, à peu près. Je suis, si on veut, l'homme impossible de la Genèse, « manus cujus contra omnes et manus omnium contra eum, dont la main est levée contre tous et contre qui la main de tous est levée ». Avec moi on est sûr de ne prendre parti pour personne, sinon pour moi contre tout le monde et d'écoper immédiatement de tous les côtés à la fois.

30. -- J'ai parlé des bouchers danois, j'aurais pu parler des lits danois, c'est-à-dire de l'absence du Lit conjugal. J'ai parlé aussi des latrines danoises et de plusieurs autres choses remarquables. Il serait étonnant que je n'eusse pas un mot à dire du pain de Luther. Les ennemis de l'Eucharistie ne sauront jamais faire du pain.

31. -- Hier soir, vers dix heures, Véronique, étant endormie, a récité en latin et en entier le Pater, sans se réveiller. Le coeur battant, la respiration suspendue, nous avons écouté cela

Septembre

3. -- Ce matin, comme je sortais de l'Eglise, chargé de peine, ayant vu donner le Corps de Jésus-Christ à des canailles, un bicycliste arrive sur nous avec une telle violence que j'en suis épouvanté. Une seconde plus tard, il renverse un petit enfant, et accélère son mouvement, sans même retourner la tête. Il y aurait plaisir à l'abattre d'un coup de fusil.

Arrivé à la maison, je vois une grande partie des capucines dont j'avais rempli notre jardin arrachées, brisées avec méchanceté, je ne sais par qui. J'en ai le coeur crevé. Mes pauvres fleurs m'avaient coûté beaucoup de soins et elle étaient pour moi une consolation. Voilà donc la tristesse complète et affreuse qui me ressaisit. Que Dieu ait pitié de moi !

Jeanne, me voyant dans cette détresse, écrit à un ami dévoué qui pourrait facilement me délivrer.

[Cette lettre, un cri des plus douloureux, n'a produit, naturellement, aucun effet.]

Allons-nous être forcés de fuir le Danemark précipitamment ? Le Lock-out qui est, si j'ai bien compris, une sorte de grève des capitalistes en réponse aux grèves ouvrières, menace le royaume d'une ruine prochaine. On va jusqu'à dire que, dès demain, à la suite de je ne sais quelle décision, il se pourrait que tout commerce fût interrompu et que la vie devînt impossible. Il y aurait par-dessous tout cela une horrible et démoniaque main invisible.

4. -- Dormant plus tard que de coutume, après une mauvaise nuit, je suis réveillé vers cinq heures par le mot Léon prononcé avec la plus grande netteté. Je me lève aussitôt et je dis l'office des morts.

6. -- On m'informe que de Groux qui ne m'écrit plus jamais a une existence des plus misérables. Affaire Dreyfus d'un côté, vadrouille continuelle de l'autre, je ne vois aucun moyen pour ce malheureux, acharné au massacre de sa volonté, d'échapper à l'abrutissement. Son talent de peintre qu'en 92 j'ai pu prendre pour du génie, qu'est-il devenu déjà ? Qu'en a-t-il fait ? Les dernières choses que j'ai vues étaient exécrables.

A un agité qui part pour la Grande Chartreuse

J'espère que vous me donnerez un récit de votre expédition. Ah ! je prévois un découragement peu ordinaire. Vous partez, autant que je peux comprendre, à la recherche du décor mentionné dans le Désespéré. Eh bien, Vous ne le trouverez pas, d'abord parce que Marchenoir visita la Chartreuse au coeur de l'hiver, ensuite, parce qu'il était peut-être autrement disposé que vous. Je vous plains de tomber dans l'horrible cohue des touristes dont le Désert de la Grande-Chartreuse est souillé, empuanti à ce moment de l'année. Que deviendrez-vous ? Moi qui suis probablement plus armé, je ne pourrais pas supporter cela deux heures.

Quel malheur que vous ne m'ayez consulté ! Avec la plus grande énergie, je vous aurais dit : N'allez pas, en cette saison, à la Grande-Chartreuse qui, d'ailleurs, je crois, n'existe plus depuis le Désespéré. A cette époque, ancienne déjà, elle agonisait. Allez plutôt à La Salette. Arrivant là dans les premiers jours de septembre, vous serez à peu près seul et ce que vous recevrez, étant un homme de bonne volonté envoyé par moi, c'est indicible.

7. -- Rêves bizarres. 1° On m'offre d'éditer Je m'accuse, et la proposition vient précisément de Charpentier, l'éditeur de Zola ; 2° le facteur me verse 11.556 francs et des centimes. Je crois voir encore ces chiffres et je sens encore l'émotion de ce coup de fortune. Ces songes, étranges chez un homme qui rêve aussi peu que moi, ne me font pas un joyeux réveil. C'est tout juste si le facteur a la bonté de m'apporter l'Aurore.
9. -- Choses vues chez un bienfaiteur : 1° une crainte extrême de passer pour avare ; 2° le besoin peu dissimulé de prouver l'ingratitude de l'obligé ; 3° le désir bien évident de mettre désormais sur le dos des autres le fardeau qui incommode. Il paraît que ces choses vont très-bien ensemble. Que répondrait ce chrétien si un apôtre, par exemple, mettons saint André, venu tout exprès du Paradis, lui disait : -- Etes-vous bien sûr que vous n'avez pas le devoir d'offrir à Léon Bloy tout ce que vous possédez sans vous réserver un centime ? Etes-vous bien sûr que telle n'est pas la destination vraie, la destination divine de cet argent que vous n'avez pas même acquis par votre travail et qui vous est tombé du ciel ?

11. -- Suite des villégiatures. On va se rafraîchir le poitrail dans de vertes prairies en donnant l'ordre aux larbins de ne faire suivre aucun message. Les pauvres, cela s'entend, peuvent se taper, et pour ce qui est des Anges dont parle saint Paul qui demandent quelquefois l'hospitalité en habits de pauvres, ils attendront le Jugement universel ou toute autre époque aussi incertaine.

12. -- Nous connaissons un jeune homme riche qui a, chaque jour, un peu plus de dix-huit ans, mais notre confiance en Dieu en a toujours quinze.

15. -- Suite de mes leçons de français au curé Storp qui s'efforce toujours de paraître bonhomme, sans cesser toutefois d'être imbécile résolument. Il me parle de la beauté du Suffrage universel ou, tout au moins, de son utilité, me blâmant fort de mon système d'abstention. Les idées de Léon XIII. Impossibilité absolue de faire entrer une idée supérieure dans de tels cerveaux.

Employé la plus grande partie de ce jour à ma brochure Je m'accuse qui devient un livre et dont la confection est pénible. Il est difficile et si répugnant de lier, de maintenir continuellement ensemble l'ignoble roman et l'ignoble Affaire !

16. -- Hier nous avions reçu un choc très rude. Aujourd'hui rien pour adoucir notre peine. Cependant nous sommes très-calmes, à peu près sans douleur. Effet tout surnaturel d'une vie meilleure, d'une appétence plus vive de la vie spirituelle. Quand nous aurons donné la vie à cette pensée que nous n'avons rien à attendre des hommes et que Dieu doit nous suffire, nous serons devenus inaccessibles à toute sollicitude, à toute souffrance.

A un fonctionnaire colonial qui se dit pauvre et même paralytique. Un incendie a brûlé ses livres et autographes et il voudrait renouveler son fonds :

Monsieur, votre lettre me donne lieu de croire que vous êtes un pauvre, et c'est pour cela que je vous réponds. Si vous étiez un riche je ne vous répondrais pas, à moins que ce fût pour vous adresser des malédictions avec l'assurance la plus injurieuse d'un mépris absolu. Mais vous êtes un pauvre et un malade. Alors non seulement je vous écris, mais encore je vous prie d'accepter mon dernier livre Peut-être ne le connaissez-vous pas.

J'habite le Danemark en qualité de naufragé, avec ma femme et mes enfants, au milieu des hérétiques, sans moyen de fuir. Ma vie est un miracle. J'ai des « admirateurs passionnés » qui sont riches, et qui aimeraient mieux jeter leur argent dans les latrines que de m'épargner une heure de souffrance. Pourquoi ? C'est le mystère de la richesse que Jésus a tant condamnée. Les démons doivent être riches. Encore une fois, je vous offre le Mendiant ingrat dont je possède quelques exemplaires. Cadeau absolument désintéressé, veuillez le croire, d'un écrivain détesté détestateur de ce monde abominable.

17. -- Je veux consigner ici la merveille de bonne volonté et de piété dont, chaque jour, notre petite Madeleine nous donne le spectacle et de plus en plus. Elle fait souvent le signe de croix, à tout propos. Quand je dis la prière avec Véronique, elle vient s'agenouiller près de nous, joint ses petites mains, essaie de répéter nos paroles et donne tous les signes de l'attention la plus amoureuse. A l'église silence parfait, quelle que soit la longueur de l'office, à la grand'messe par exemple. Combien de traits encore ! Chère enfant de chrétiens venue après tant de douleurs, et quelles douleurs ! Pourquoi est-elle dans cet affreux pays ? Pourquoi cette fleur parmi ces ordures ?

18. -- A de Groux :

N'avez-vous pas compris, depuis longtemps, que les infâmes catholiques actuels ne peuvent être jugés que par un catholique de ma sorte ? Quand vous dites, de manière ou d'autre, votre indignation contre cette racaille, vous me faites suer. Pour les vomir comme il faut, il est indispensable d'avoir, auparavant, dégueulé Zola, vous comprendrez ça plus tard. Et vos fureurs, à côté des miennes, vous paraîtront une sorte d'attendrissement eucharistique et fraternel Ah ! ça, que me dites-vous de « l'Immaculée Conception et du Saint-Esprit dont ces salauds peuvent dégoûter » ? Est-ce bien à moi que vous avez cru écrire ? Et depuis quand l'infamie, fût-ce d'une multitude, aurait-elle le pouvoir d'altérer, d'abolir la Vérité ?

20. -- On vient nous réclamer encore 20 couronnes pour nos contributions. Tapirs !

22. -- A mon pèlerin de la Chartreuse qui n'est autre que le mathématicien à qui j'ai déjà beaucoup écrit :

Quel enfantillage d'avoir espéré embraser le fond d'une citerne en y précipitant un tison ? Les ecclésiastiques modernes, à figures de mouflons ou d'alligators, observables dans les défilés dominicaux de Saint-Sulpice -- étant des puits et même quelquefois des fosses -- ont au fond d'eux la Vérité, ne l'oubliez pas. J'entends non la Vérité absolue que tout chrétien porte en son coeur, mais la vérité scientifique universelle : théologie, philosophie, histoire, arts et littérature. Par conséquent ils n'ont besoin de rien, pas même de Dieu, et le comble du délire est de prétendre les emballer sur n'importe quoi.

2. -- Deman refuse d'éditer la brochure Zola. Ce refus s'est fait attendre, mais il est aussi net qu'on puisse le désirer. J'écris à d'autres.

29. -- Le mathématicien me lâche [pour aller, m'a-t-on dit, à un pasteur]. Que Dieu ait pitié de cette âme !

Octobre

1er. -- Dimanche du Rosaire et commencement de l'interminable hiver danois. O Sauveur Jésus, adorable Evêque suant le sang, n'allez-vous pas nous tirer d'ici !

8. -- Ai-je ou n'ai-je pas mentionné déjà les tabliers blancs des bouchers ? Cela, je pense, mérite furieusement d'être remarqué. Donc les bouchers danois ont autour du ventre des tabliers blancs grands comme des jupes, avec des entre-deux de dentelles. Il m'est arrivé, marchant les yeux fixés à terre, de me croire tout à coup en présence d'une putain battant son quart. Vérification faite, j'étais face à face avec un pauvre goujat fumant sa pipe devant des viandes.

Le roman de Zola est fini et l'Affaire paraît enterrée. L'Aurore n'aura donc plus à m'offrir que des blasphèmes ou des cochonneries sans intérêt. Journal puant et illisible.

10. -- Appris une chose horrible. Il paraît qu'en Danemark on a tellement peur de l'inhumation prématurée qu'on ouvre la carotide aux morts ou prétendus morts avant de les enterrer, quand ils en ont fait la demande. Vainement objecterait-on qu'il faut alors, de toute nécessité, adopter à la fois l'idée de suicide et l'idée d'assassinat. Telles sont les fioretti du protestantisme.

13. -- On vient de me dire que je passe, à Kolding, pour le cousin de Dreyfus !!! Je cogne les astres de mon front sublime.

14. -- Impression sinistre. Ce soir, la nuit tombée, vu dans la petite rue voisine un groupe à peu près indistinct, à l'entrée d'un passage peu éclairé. Des gens étaient là pour la levée d'un corps qui devait être porté par eux dans le temple protestant où il attendra, cercueuil entr'ouvert, l'heure de l'enfouissement. Toujours dans les ténèbres, bien entendu. Les familles engendrées de Luther ne gardent pas leurs morts, un seul jour.

Cela sans un geste religieux quelconque, sans rien qui rappelle qu'on est des chrétiens ni même des hommes. L'infamie de cette chose est indicible. Un sauvage croirait que ces gens appartiennent à la voirie et qu'ils sont là pour accomplir une besogne sanitaire dangereuse et particulièrement fétide. En quoi il se tromperait très-peu. Dans un monde où le suffrage pour les défunts n'existe pas plus que la notion de vie éternelle, un parent très-cher, un excellent ami décédés sont, dans la minute qui suit leur dernier soupir, d'affligeantes charognes que la raison prescrit d'oublier à l'instant même.

A ce propos, il y a lieu de parler des innombrables boutiques de cercueils dont s'enorgueillit le Danemark. A chaque pas, étalage de ces meubles à tous les prix. On peut acheter en même temps pour sa fiancée un piano, un cercueil et une salle à manger, les deux derniers articles en vieux chêne, et le tout à tempérament, j'ose le croire. On penserait naturellement que ce peuple est très-brave devant la mort. C'est le contraire. On crève de peur, mais comme tout le monde meurt en naissant, c'est un commerce considérable.

15. -- 21e dimanche après Pentecôte. Evangile des deux débiteurs. Tristesse et langueur en songeant à la nécessité de prolonger notre séjour, combien de temps ? A la messe, je pense à l'autre nécessité d'accomplir ma vocation, de faire ce que Dieu veut de moi, et je demande que cette chose inconnue arrive enfin, puisque je commence à devenir vieux. Comme toujours en pareil cas je crois entendre la multitude infinie des faibles qu'on écrase et des torrents de soldats en marche

Payé notre terme. Nous revoilà sans le sou. Il fallait cela. Notre propriétaire semblait attendre. Il faisait des chiffres et, certes, il nous aurait traités avec la plus extrême rigueur. On peut dire que celui-là se fiche un peu de l'Evangile des deux débiteurs. C'est un cochon luthérien douceâtre et féroce.

16. -- Crise de tristesse épouvantable, étouffante, mortelle si elle se prolongeait. Je me vois cadenassé dans un prison noire sans secours, ni consolation, presque sans Dieu. Tel est effet de ce commencement d'hiver scandinave. Si le contact du protestantisme est déjà horrible en été, que sera-ce par les jours noirs et les nuits glacées ? Ne claudas ora canentium te, Domine.

Envoyé à un éditeur belge le manuscrit de Je m'accuse, avec une crainte extrême qu'il ne le garde, sans daigner me répondre, ut fert illorum consuetudo piratarum.

20. -- Yves Berthou, ami excellent que j'avais prié de me chercher un éditeur à Paris, m'envoie deux lettres de refus, une de Champion, l'autre de Fasquelle, éditeur de Zola. Cette dernière est fort curieuse. Avoir écrit à cet ennemi était déjà une gaffe extraordinaire, mais, tout de même cela me ravit de savoir que Zola sera ainsi infailliblement informé de la tournée paradoxale de coups de soulier dans le derrière que je lui prépare. Cette réponse donc où Fasquelle proteste de son admiration pour moi -- ce qui ne manque pas de cocasserie -- est, en outre, surprenante, mise en regard de la réponse de son confrère Champion. Celui-ci, qui déclare plus énergiquement encore son admiration, ne saurait m'éditer parce qu'il « n'édite jamais de livres de littérature pure », et que « sa maison a une spécialité de livres » que, par conséquent, on est en droit de supposer aussi étrangers à la littérature qu'à la pureté. Fasquelle, au contraire ne peut m'éditer parce que je n'entre pas « dans le cadre exclusivement littéraire des publications de sa maison ».

Il serait peu équitable de méconnaître que les éditeurs de tout genre crèvent en même temps d'admiration pour Léon Bloy et du chagrin de ne pouvoir l'éditer, juste au moment où cet écrivain agonise lui-même d'une autre manière. Le désespoir de ces braves gens est « à faire pleurer les pierres », comme le dit, avec tant d'originalité, notre délicieux Crétin.

21. -- Guerre du Transvaal. L'univers entier fait des voeux pour la défaite des Anglais. C'est la première fois, je pense, qu'une pareille unanimité s'est vue. Je ne me lasse pas d'admirer qu'un grand homme à peu près sans Dieu, Napoléon, ait eu l'intuition prophétique de la délivrance du monde par l'humiliation ou la destruction de l'Angleterre.

24. -- Ce matin, ayant fait à mon curé la demande vraiment naïve de ses prières, cet homme a paru céder à une impulsion intérieure et m'a déclaré soudain que je ne gagnerais jamais ma vie avec ma plume. C'est ainsi que le fil à couper le beurre dut être inventé.

29. -- Lettre banale d'un monsieur qui dit que je suis un crapaud et qui s'afflige de savoir que je vis encore.

30. -- Temps horrible. On nage dans la boue glacée. Chose très-danoise. On pave les rues avec beaucoup de soin et, l'opération terminée, on jette sur les pavés une masse énorme de terre pour ne pas risquer d'être à court de crotte. Les enfants de Luther ne peuvent pas vivre hors de la boue.

J'ai déjà parlé des latrines épouvantables, si nettement significatives, du protestantisme. Mais j'avais omis la haine merveilleuse des bains, plus significative encore. Il ne faut pas chercher à Kolding un établissement de bains. On a, il est vrai, quelque chose qui se nomme ainsi, mais à distance et hors de la ville, comme autrefois, en France, la maison du bourreau ou celle des lépreux. Encore cet établissement estival doit-il être tel que je n'oserais jamais y mettre le pied. Je craindrais d'en sortir plein de vermine et beaucoup plus sale qu'avant. En général, plus on est crasseux et moins on se lave, chez Luther. Je présume que la veille de leur mariage ou de ce qui en tient lieu, les vierges ou prétendues vierges sont raclées par leurs parents.

Novembre

1er. -- Il va sans dire que la Toussaint est, ici, un jour quelconque et que la grande fête n'existe absolument pas. Si l'ignorance des luthériens était moins dense, moins compacte, moins lourde, ils daigneraient faire aux Amis de Dieu l'honneur de quelques outrages. Mais tout, chez ces brutes, est éteint. Ténèbres complètes. Ils ne savent rien. Je ne pense pas avoir jamais senti une telle amertume, une telle horreur pour l'abjection et la stupidité de ces renégats.

Dans notre église, quelle tristesse de ne jamais entendre un seul chant liturgique ! Toujours des cantiques, je ne sais lesquels, en langue danoise. L'abbé Storp à qui j'en parlais, un jour, me déclara qu'il était impossible d'apprendre aux enfants à chanter, par exemple, le Credo en latin. Affirmation singulièrement outrageante. Autant dire que les enfants de ce pays sont idiots ou que le curé ne veut pas prendre la peine de les instruire.

Visite d'une dame venue pour parler français. Quelle conversation ! Je vérifie, une fois de plus, que le protestantisme vit exclusivement sur des lieux communs de concierges, si méprisables qu'on a honte de les entendre et qu'on se vomit soi-même d'y répondre : l'Inquisition, les crimes des papes, l'immoralité des moines, la non-sainteté de Marie, l'absurdité du célibat ecclésiastique, etc. J'ai eu quelque mérite à garder ma patience. Mlle T., notre visiteuse, est cependant une bonne personne, nullement dénuée d'intelligence, ni même d'un certain esprit, mais elle est fille de pasteur et tout raisonnement, toute logique succombe

2. -- A un [mort], sur l'Oubli des morts :

Vous me demandez ce que je pense de « l'oubli des morts » parmi les chrétiens. Les protestants qui ne savent rien et qui ne comprennent rien ont un Ami qui leur fait sentir que cet oubli est un moyen sûr de tuer. Je le répète, ils ne savent pourquoi, et toute explication serait inutile. Le dogme de la Communion des Saints ne peut entrer, non plus qu'aucun autre, dans ces intelligences murées par Luther. N'importe, ils sont avertis qu'il y a là quelque chose à détruire, exactement comme lorsqu'ils entendent parler de la Sainte Vierge ou des Martyrs.

Le malheur de ma vie m'a forcé de vivre dans le voisinage de ces tristes animaux, et j'ai pu admirer leur flair. Ils ne voient pas où est le Corps, n'étant pas des aigles, mais ils le subodorent infailliblement comme des chiens. Voulez-vous savoir ce qu'il y a de vital, de tout à fait essentiel dans l'Eglise de Jésus-Christ ? Regardez ce que les protestants exècrent. Oh ! à leur insu, car la Raison chez eux est si morte qu'ils ne peuvent même plus discerner ce qu'ils aiment de ce qu'ils abhorrent. Ils assassinent l'Eglise avec une sûreté de main irréprochable et une inconscience prodigieuse, comme des instruments poussés à leur perfection.

Pour ce qui est des catholiques, ils savent ce qu'ils font. Les bourreaux de Jésus ne le savaient pas, c'est le témoignage de la Victime elle-même. Les catholiques le SAVENT. Les moins instruits ne peuvent ignorer que la prière pour les morts est, en même temps, d'un profit incalculable pour les vivants et l'occasion d'une gloire accidentelle pour les élus. Mais que dis-je ? et qu'est- ce que cela si l'on vient à considérer que Dieu lui-même a besoin de cette prière ? La Toute-Puissance divine, en effet, ne peut rien pour les morts, immédiatement. Il n'y a que les mortels qui aient le pouvoir de secourir les morts. C'est une délégation de la Justice immuable à la Charité militante.

On parle de l'Eglise souffrante sans savoir ce que signifient ces mots étranges. L'Eglise qui souffre, c'est la Troisième Personne de la Trinité ineffable, I'Esprit-Saint lui-même la Vierge Marie ! en une manière infiniment mystérieuse et qu'il faudrait être plus qu'un Ange pour expliquer.

L'Esprit-Saint est le Gémissement adorable, Celui qui « attend en attendant », le Consolateur qui repose au milieu des morts, sur les ossements des Saints. C'est à lui que vont les prières pour les défunts et son Règne en est avancé d'autant. Quand on ne prie pas pour les défunts, on se rend coupable du crime d'omission le plus énorme. Il arrive alors ceci qui est tout à fait sans nom.

La Mère du Rédempteur a été couronnée en vain et toute la série des fêtes ecclésiastiques est en vain. La Nativité du Sauveur ne regarde pas les morts. La Circoncision et l'Epiphanie ne regardent pas les morts. La Purification, l'Annonciation, la Passion et la Compassion ne regardent pas les morts. Le Vendredi Saint et le Dimanche de Pâques ne regardent pas les morts. L'Ascension et la Pentecôte même, ô prodige ! ne regardent pas les morts. La Sainte Trinité et le Saint Sacrement, et la Visitation et l'Assomption, et la Nativité de Marie et l'Exaltation de la Croix, et les Vingt-quatre Dimanches ne regardent pas les morts. L'Immaculée Conception non plus ne regarde pas les morts. Enfin le Jour des Morts ne regarde pas les morts !

La misère des morts, en un siècle privé de foi, est un arcane de douleur dont la raison est accablée.

Il m'est arrivé, pourquoi ne le dirais-je pas ? d'être réveillé par les morts, tiré de mon lit par les morts -- par des morts que je connaissais et par d'autres que je ne connaissais pas. Une pitié terrible me précipitait, me maintenait à genoux, les bras en croix, dans les ténèbres, et, le coeur battant comme une cloche sourde je criais vers Dieu pour ces âmes

-- Où est, me disaient-elles, saint Pierre qui n'avait ni or ni argent, mais qui donna ce qu'il avait à l'heureux infirme de la Porte splendide ? Où sont les Onze autres qui doivent avec lui juger la terre, assis tous ensemble sur douze sièges très-beaux ? Où sont les Martyrs et leurs si rapides souffrances qui préfigurèrent nos tourments, comme la joie de l'Eden préfigura -- rigoureusement -- la Tribulation inconcevable de Jésus-Christ ? Où sont les Confesseurs et les Vierges, où sont les Prêtres et ce flot montant du Sacrifice qui devrait éteindre nos épouvantables feux ? Si nous ne sommes pas secourus, où donc est la Joie du Père éternel ?

Il me semblait que j'avais beaucoup d'autres choses à vous dire, mais le sujet est à crever n'importe quel coeur et voici, devant moi sur la table où je vous écris, l'image de Notre-Dame des Sept Glaives, telle qu'on la voit à la Salette, non plus debout comme au XXXIXe psaume, mais assise sur la pierre et sanglotant.

4. -- Je fais des livres qui vivront et qui ne me font pas vivre.

Je viens de passer deux ou trois heures sur un brouillon de carte postale. Affaiblissement incroyable, très-effrayant.

6. -- Au moment de partir pour l'Eglise, je suis frappé de paralysie. Le coup est faible et je peux me traîner encore, en m'appuyant sur ma femme, mais sans beaucoup d'équilibre et aussi incapable de former des pensées que de les exprimer.

[Maintenant que je suis complètement guéri, je veux dire l'admirable confiance de Jeanne. Elle voyait mon mal, plus grand même qu'il n'était. Elle pouvait penser que le voyage à l'église était dangereux. Il n'a été que difficile, par la grâce de Dieu, mais la courageuse a tout accepté, tout bravé, pour que je ne fusse pas privé de la communion, sachant que c'était le remède unique. 20 décembre suivant.]

7. -- Un médecin a ordonné le repos absolu pendant huit jours au moins. Ce séjour dans un lit m'est extrêmement pénible. J'ai toujours détesté le lit. Mon mal est d'ailleurs étrange. Il semble n'avoir fait que me traverser. L'attaque et l'entrée en convalescence ont été, pour ainsi dire, simultanées.

14. -- Qu'importent les obstacles ? Si Dieu veut se servir des riches pour me délivrer, assurément il le peut ; mais si ces instruments le font trop vomir, il n'en a aucun besoin, c'est indubitable Je n'ai jamais manqué de ce qui m'était nécessaire. Quand j'ai eu besoin de souffrir beaucoup, Dieu m'a comblé de souffrances. Quand j'ai eu besoin de consolation, Dieu a déchaîné sur moi des tempêtes de consolation. Chaque chose est venue en son temps. Tout est adorable.

A quelqu'un [dont je ne veux plus savoir le nom] :

Ecoutez ceci que je n'ai jamais dit à personne. Ernest Hello était persuadé que Dieu avait besoin de lui pour l'accomplissement d'un dessein très-mystérieux et très-grand. En ce sens, il y avait en lui une sorte de prophète que j'ai seul connu. Rempli de l'idée qu'un compagnon lui était nécessaire et rêvant que je pourrais être ce compagnon, il consulta, un jour, il y a plus de vingt ans, la Véronique du Désespéré qui fit cette réponse en me désignant : Celui-là seul a quelque chose à faire. On ne put tirer d'elle une syllabe de plus.

16. -- Dieu peut tirer le bien du mal, sans notre consentement. Le Diable peut tirer le mal du bien, mais non pas sans notre consentement.

19. -- Anniversaire de naissance de ma pauvre femme. Je lui offre le parfum de cette puissante fleur : « Jusqu'à ce que nous soyons venus à la pleine et manifeste vérité qui nous rendra éternellement heureux, toute vérité nous sera la figure d'une vérité plus intime. » Bossuet, Histoire des Variations, livre IV, 12.

29. -- A un pauvre, qui cherche de l'argent pour moi :

Que vous dire, sinon que les jours ici pèsent comme le monde et que ma tristesse est à peu près insupportable. Dieu semble vouloir épuiser sur moi la puissance qu'il a d'éprouver ceux qui l'aiment et qui sont à genoux pour sa gloire. Je suis triste en voyant une famille chrétienne sur un abîme ; je suis triste en songeant à ce que vous souffrez à cause de moi je suis plus que triste en regardant mon impuissance

J'avais un peu espéré de Mme H., non que je pensasse qu'elle pût agir directement d'elle-même, mais par les autres, en organisant avec deux ou trois amis qu'elle peut avoir une sorte de petite croisade, non pas charitable, -- les chrétiens modernes ont trop avili ce mot, -- mais héroïque. Elle ne fait même pas ce qu'elle a promis. Mme H. ne sait-elle pas que le Pauvre déçu est le plus redoutable des accusateurs ?

30. -- Saint-André. Journée horrible. S'il faut rester encore ici, nous allons mourir. En revenant de l'église, où nous avons appelé à notre secours notre fils André, mort en 95, nous ne trouvons absolument rien de nouveau à la maison. Aucune signe consolant, aucune parole amie. Nous voilà noyés. Mon âme est immergée dans un vaste fleuve noir dont je suis étouffé, dont j'agonise avec un tourment infini. Ma pauvre Jeanne est forcée d'endurer le même supplice et nous arrivons ainsi à la fin de cet effrayant jour, privés de forces, ivres de souffrance. Une lettre hideuse d'une personne riche qu'on croyait amie et qui n'offre que des conseils insultants au lieu du noble secours qu'on lui demandait, voilà tout. Est-il croyable que notre innocent André, que nous avons vu si cruellement mourir, n'ait pu rien obtenir pour nous ! Pourquoi Dieu traite-t-il de la sorte ceux qui l'aiment ? Pourquoi écraser des pauvres qui ont tant pleuré pour sa Gloire ?

Avez-vous besoin de bons conseils ? Essayez d'emprunter à un ami. Plus votre ami sera riche, plus les conseils seront excellents.

Décembre

1er. -- Je porte à l'église ma tristesse affreuse. Après la communion, attendrissement, crise de larmes. Absence de tout secours humain.

2. -- A Henry de Groux :

Je vous prie de dire à tous ceux qui assurent m'aimer de ne plus m'envoyer leurs félicitations à propos de ma délivrance ! Cette sorte de facétie à un homme déçu pour la millième fois et qui en meurt est plutôt lugubre et ressemble singulièrement à une tentative d'assassinat. J'en suis à préférer l'ignoble silence de Georges D. que j'ai fait entrer dans l'Eglise, dont la dernière née est une de mes filles spirituelles et qui aime mieux mentir que de m'envoyer -- me sachant si malheureux ! -- une parole d'ami, depuis tant de mois !

C'est tout de même à gronder de rage de penser que parmi tant d'individus qui croient m'admirer et qui prétendent me chérir, il ne se rencontrera pas un être sachant, pouvant et voulant

Voilà où nous sommes ! La délivrance ou la mort prochaine. Sans doute, cette alternative rigoureuse n'est pas, ne peut pas être. Il faut que j'accomplisse toute mon oeuvre. Mais nous sentons ainsi et cette angoisse nous est versée d'une main prodigue.

3. -- Etonnante obstination de la petite salope balayée il y a trois mois. Elle nous guette chaque matin et cherche à se cramponner. Aujourd'hui, elle a eu l'audace de se présenter chez nous. Nous savons qu'elle nous volait, que nos provisions de ménage allaient chez ses horribles parents et qu'elle communiait souvent avec piété. Nous pouvons, dès lors, tout supposer et tout craindre.

Notre seule amie paraît être ma visiteuse du 1er novembre, qui vient nous parler religion, nous consulter et que j'instruisis en arrachant de sa plate-bande quelques lieux communs qui repousseront sans toute. Elle est ridicule et bienveillante, mais tournerait facilement à l'aigre si on insistait sur le Pape ou la Sainte Vierge.

8. -- Froid horrible, à geler les âmes. Nous avons heureusement un peu de charbon.

Dieu s'est incarné pour être visible. Argumentum non apparentium. Visibilia ex invisibilibus.

11. -- Réveil suave, cette nuit. Dans mon sommeil paisible, j'ai cru voir, j'ai vu certainement des yeux de l'âme, un fantôme qui me rappelait une malheureuse fille aimée autrefois et dont la mort fut terrible. Elle était penchée vers moi et je m'efforçais en vain de la saisir. Enfin je sentis une pression de la main dans la main, pression extrêmement douce et lointaine, se prolongeant jusqu'à mon réveil qui, je le pense, fut ainsi causé. Mais, avant ce réveil, le fantôme, interrogé sur son nom, parut mettre sa tête sur mon épaule et prononça distinctement : Bertha. Je me réveillai alors tout à fait, certain que je venais d'entendre une prière sortie du fond d'un abîme de plaintes inentendues et de souffrances impossibles à concevoir, un appel faible et désolé qui avait mis quinze ans à monter jusqu'à moi et qui m'arrivait enfin de cette manière Je ne peux pas dire la douceur, la pureté de cela !

14. -- Un grand vent de neige a soufflé cette nuit. Tout est comblé de neige. C'est le vrai hiver scandinave. Nous allons, cependant, à notre pauvre église jamais chauffée où la prière semble mourir de froid au bord des lèvres. Que Dieu fortifie notre courage !

Commençante évolution d'un ami belge qui deviendra certainement un lâcheur. Cela débute par de l'emphase et du mystère. Ah ! zut ! Les mystères de la Foi me suffisent, je n'ai que faire des mystères de l'amitié.

15. -- Consolation immense, bien inattendue. Nous découvrons la Cité mystique de Marie d'Agreda jusqu'ici négligée, oubliée dans un coin de ma bibliothèque dans la pensée où j'étais, depuis longtemps, que nous n'avions pas grand fruit à en recueillir. Méconnaissance inexcusable de mes impressions religieuses d'il y a vingt-cinq ans. Or c'est exactement le contraire. C'est la Mère de Dieu elle-même qui nous donne ce secours et nous voilà inexprimablement réconfortés.

16. -- Le froid redouble et devient à peu près insupportable.

Tout se prépare pour l'infâme Noël luthérien, celui de tous les jours de l'année où Marie est le plus insultée. Partout ailleurs il serait difficile de concevoir des cantiques de Noël où la Mère de l'Enfant Jésus ne serait pas nommée. Or c'est précisément ce qui arrive ici. La crainte d'honorer Marie est telle chez ces renégats qu'on ne lui accorde pas même le respect ou l'attention qu'obtiendrait la femme la plus ordinaire.

18. -- A Chamuel, éditeur, en lui proposant Je m'accuse :

L'intérêt de cette rigolade copieuse est aggravé d'ailleurs et rafraîchi de temps en temps par quelques réflexions d'un cynisme délicieux sur l'affaire Zola-Dreyfus qui déroule, à côté ou au-dessus du feuilleton, ses vaines et puantes péripéties. Je pense que l'intensité et la continuité d'un sarcasme transsibérien, qui va s'exaspérant le long de quatre mille lignes, me vaudra tout au moins le suffrage de quelques rabelaisiens très- précieux.

Dites-vous bien surtout, ami Chamuel, que c'est un pamphlet exclusivement littéraire et que je me fous de la politique d'autant mieux que je suis installé, depuis des lustres, sur un pic intellectuel d'où le grouillement contemporain est à peine discernable.

Je fais simplement la guerre à l'insulteur de Dieu, au haïsseur furieux et bas de toutes les choses spirituelles et grandes, qu'est M. Zola, et je m'efforce d'exprimer la stupéfaction douloureuse où me plonge l'avilissement de notre patrie, autrefois couronnée d'éclairs, capable, aujourd'hui, de se prosterner dans les excréments de cette brute. J'ai prétendu faire une besogne de chrétien, d'artiste, de Français, en protestant de tout mon gueuloir contre cette épouvantable ignominie, et, comme j'ai lieu de supposer que vous êtes peu éloigné de mes sentiments, j'ose croire que vous ne refuserez pas de marcher

20. -- A un poète belge :

Vous avez lu la Femme pauvre, le Mendiant ingrat Aujourd'hui, comme au temps du Désespéré, je n'ai qu'à verser un peu de moi dans un livre pour qu'il déborde de douleur. Je me rappelle bien qu'aussitôt après la lecture du Désespéré, comprenant que ce livre n'était qu'une déchirante autobiographie, il vous parut dérisoire de ne m'offrir que d'économiques et affamantes congratulations sur mon grand art de souffrir pour l'amusement des amateurs. Vous fîtes alors pour moi ce qui vous fut possible, je le crois Aujourd'hui, vous êtes parmi les puissants de ce monde. Souffrirez-vous que celui que vous honorâtes autrefois comme un « grand artiste », et dont l'oeuvre n'est pas finie, passe le temps de Noël dans un trou neigeux du Jutland, abandonné au vertige du désespoir ?

[Sans réponse, bien entendu.]

21. -- Rien de la poste, sinon l'Aurore « aux doigts de bran » où se trouvent deux lettres de Zola qui veut absolument prouver que son père n'était pas un coquin, comme si cela pouvait intéresser quelqu'un sur la face du monde habité.

Lu avec délices Marie d'Agreda. Il sort de ces révélations une main divine sentie autrefois, avant mon entrée dans le cloaque littéraire, et qui me saisit aujourd'hui plus fortement.

22. -- Aucune lettre d'aucun humain. Je n'arrive pas à prendre mon parti de ce silence. Je ne profère pas de plaintes, mais, au dedans, quelle clameur !

Préparation d'un arbre de Noël pour la joie des enfants. Jeanne a pu acheter une oie. On se réjouira comme on pourra.

Le curé ne veut pas dire la messe de minuit avant six heures du matin, sous prétexte, j'imagine, qu'il n'y aurait pas d'assistants. Il y aurait les soeurs et moi, peut-être aussi quelque autre personne. Dieu sait le vrai motif qui ne doit pas être sublime. Je ne lui en parle pas. Il m'opposerait la Prusse, comme toujours.

23.-- Quelqu'un sait-il, parmi les cochons sentimentaux qui se croient chrétiens, que les larmes sans prière tuent les morts ?

A de Groux :

« Pas de nouvelles, bonnes nouvelles », dit un lieu commun éternel. Je souscris avec élan à cette forte parole. Cependant, si l'absence de nouvelles de mon ami Henry de Groux, par exemple, signifie que tout va bien pour lui, je dois nécessairement conclure qu'une nouvelle, même excellente, de ce peintre, prouverait que tout va mal, et que plusieurs nouvelles, bonnes ou mauvaises, donneraient à craindre une catastrophe. Rien de plus limpide. Mais tout de même c'est enfantin, car enfin, si des nouvelles ne peuvent être bonnes qu'à la condition de n'être pas, puisqu'il est dit que les bonnes nouvelles ne sauraient jaillir que du néant de toutes nouvelles, il n'est pas moins absurde d'en supposer de mauvaises puisque ces mauvaises ne seraient pas et ne pourraient pas être des nouvelles -- la nature, l'essence même des nouvelles étant, comme on se crève à le démontrer, de n'être pas bonnes, parce qu'alors il faudrait invinciblement les taire ; ou de n'être pas mauvaises, ce qui forcerait de les déclarer, chose précisément impossible.

Pour plus de clarté, j'ajoute que les petits ruisseaux font les grandes rivières, que l'habit ne fait pas le moine, qu'il y a bougrement loin de la coupe aux lèvres et qu'il n'est jamais trop tard pour bien faire.

24. -- Le curé Storp explique l'impossibilité de la messe de minuit par l'hostilité de la canaille de Kolding, disposée, pense-t-il, à venir faire du vacarme à la porte de l'église, peut-être dans l'église même, comme il est arrivé une fois. Explication qui me satisfait, sans diminuer mon amertume.

25. -- Noël triste. L'absence de toute lettre est assez pour me tordre le coeur, puis le temps, qui était devenu moins rude, s'est remis au froid. Entouré des pauvres miens, je me vois sur un glaçon, au milieu d'une mer hostile, sous un ciel noir

26. -- Lisant dans l'épître du jour que saint Etienne devant le tribunal des Juifs vit la gloire de Dieu, ayant plein l'esprit des magnificences de Marie d'Agreda qui raconte qu'à ce moment, la Sainte Vierge en personne vint assister le Protomartyr ; il me revient avec précision cette idée, autrefois si familière, que la Gloire de Dieu c'est Marie. Alors je songe amoureusement que la fonction de Marie est un mystère de force et de splendeur dont rien ne peut donner l'idée, qu'aucune image ne pourrait même faire pressentir ; que Marie est un être absolument indevinable, inconcevable et que la plus vague, la plus indécise prénotion de ce gouffre d'éblouissements nous ferait mourir. Il faut remarquer cette parole de Marie d'Agreda extrêmement digne d'attention et dite plusieurs fois, de diverses manières, que le Saint-Esprit n'a pas manifesté les mystères de Marie aux premiers chrétiens parce que la Sagesse divine s'y opposait, le moment n'étant pas venu, non potestis portare modo.

Me voilà un peu consolé. Il est dit que Jésus viendra « dans la gloire de son Père ». Que se passera-t-il alors dans l'Absolu ? Exactement ce qui s'est passé au moment de l'Incarnation : FEMINA CIRCUMDABIT VIRUM.

Quelles délices d'être chez soi ! C'est pour cela que le Paradis est si désirable. En Paradis seulement on sera chez soi.

27. -- Dieu nous fait la grâce de ne pas nous laisser entamer par la tristesse. Elle rôde seulement autour de nous.

28. -- Notre épicier présente un relevé de compte. Nous lui devons près de 500 couronnes, 700 francs.

A Henry de Groux en réponse à une lettre extrêmement douloureuse, mais qui me rafraîchit le coeur et m'apaise comme une voix amie :

Mon cher Henry, j'ai écrit à huit personnes dont aucune ne pouvait décemment se dispenser de répondre, puis j'ai écrit, à une neuvième qui est vous, quelques lignes toquées n'exigeant aucun retour, et seul vous m'avez répondu Je voudrais aujourd'hui vous parler raison et je ne sais par quel bout prendre votre lettre qui n'est pourtant pas merdeuse, mais trop pleine de choses qui gueulent de se voir ensemble Je suis disposé plus que vous ne pensez à me défier des Belges. Au point de vue du muflisme démoniaque, les catholiques riches dont la Belgique est ornée me paraissent malaisément surpassables. Cependant j'ai connu ce type en France, Paris et provinces ; il est la fleur du christianisme contemporain et ne peut pas souffrir de contrefaçon même belge.

Il faut, une bonne fois, vous habituer à mon langage et enfoncer en vous cette idée simple que je n'appartiens à rien ni à personne, sinon à Dieu et à son Eglise. J'entends l'Eglise invisible. La visible, j'en conviens, est devenue abominable, bien que je sois infiniment éloigné d'accorder à la vermine du cul de Zola ou de Clémenceau le droit exorbitant d'avoir là-dessus l'ombre d'un avis. Tout ce qui n'est pas exclusivement, éperdument catholique n'a d'autre droit que celui de se taire, étant à peine digne de rincer des pots de chambre d'hôpital ou de racler le gratin des latrines d'une caserne d'infanterie allemande.

L'ignominie de cette Eglise, il y a longtemps que je l'ai vue, ayant, par miracle, des yeux pour la voir et que je l'ai racontée ou exprimée, parce que je suis du petit nombre de ceux à qui cela est permis ; et je n'ai besoin, étant un homme racheté du Sang de Jésus-Christ, ni des maquereaux ni des larbins à coups de souliers d'aucun journal quotidien pour m'apprendre ce que je dois penser tel ou tel jour. La feuille que vous lisez vous a fait avaler une sottise énorme qu'un instant de réflexion ne vous aurait pas permis de garder sur l'estomac. Il y a des choses que le Pape, fût-il un monstre, ne peut pas faire. Quant au Noël imbécile autant qu'inévitable d'Adam, je vous l'abandonne. Il fait partie de l'Ordure moderne et n'est, en somme, ni meilleur ni pire que du Wagner devant le Saint Sacrement de l'autel.

Ces points réglés, un mot sur Con. de P. Je suis heureux d'abord que vous ayez dit votre mépris à celui de tous les salauds contemporains qui m'a fait le plus de mal. Tous mes amis ne font pas ainsi, vous le savez. Ensuite je vous approuve de ne vous être pas exposé à je ne sais quelle odieuse affaire en rossant ce misérable dont toute l'infamie ne vous est pas connue. C'eût été battre une charogne, opération horrible, dangereuse et combien vaine ! Je suis au point de croire que moi-même venant à rencontrer l'individu, je ne pourrais sentir que de la pitié.

Vous souvenez-vous de la prière de Léopold contre les deux gueuses, dans la Femme pauvre, et comment cette prière fut exaucée ? Ne vous ai-je pas dit que cet épisode était absolument mon histoire ? Eh bien ! j'ai appris que l'une des deux scélérates, celle que je donne à manger à son chien, est réellement morte, mangée par un cancer, dans l'année qui a suivi. Quant à l'autre, je n'ai assisté qu'au commencement de sa ruine et j'ignore de quelle affreuse manière elle a dû finir. Soyez sur qu'il y a quelque chose de ce genre pour l'ignoble assassin dont je parle. Je pouvais agir contre lui assez dangereusement. Mais cela m'eût troublé. Je lui ai donc envoyé mon pardon -- le remettant aux Mains de Dieu d'une façon très-particulière. On verra.

Le mot important de votre lettre est celui-ci : « Une honte infinie d'espérer aucun refuge en dehors de Dieu ». Vous ai-je assez écrit cela ? Ceux qui ont lu le Mendiant le savent. Le jour est peut-être proche où vous le sentirez tellement que vous tomberez à genoux pour y rester en pleurant jusqu'à l'heure de votre mort. Vous saurez alors ce que c'est que la Joie et ce que c'est le Mépris, mais vous ne le saurez qu'alors. Vous avez beaucoup compté sur les hommes, mon pauvre Henry, vous avez même cru que la raclure de canailles vomie par moi pouvait présenter une surface d'héroïsme et vous vous étonnez d'être par terre au milieu d'une multitude d'étrons ! C'est trop bête, avouez-le.

Vous parlez de votre misère qui est atroce. Voulez-vous comparer votre situation à la mienne ? Vous êtes déçu de toutes manières, littéralement sans un sou, et l'avenir vous paraît encore plus sombre que le présent. Tel est mon cas, avec cette différence que je savais à l'avance et depuis longtemps que toutes ces choses m'arriveraient, les ayant demandées. D'où il suit naturellement que les horreurs de la vie ont pour moi un sens qu'elles ne peuvent avoir pour vous. Je sais au moins qu'en souffrant ceci, je gagne cela..

J'ai essayé autrefois de lire Dante dans la meilleure traduction. J'ai même entrepris de lire le texte. L'ennui m'a terrassé, un ennui à n'en jamais revenir. Je vois en lui un imagier souvent admirable, mais un penseur nul et une âme de journaliste théologien. Il faut être un enfant pour sentir une terreur quelconque à la lecture de son Enfer, et les diables qui pètent ne m'amusent, médiocrement, que dans Callot. Quant à son Purgatoire et à son Paradis, ceux-là seuls qui ont étudié l'histoire de l'Art à l'école de Péladan peuvent ignorer que Dante partage avec Raphaël engendré de lui la gloire d'avoir préparé la Bondieuserie sulpicienne.

Les plus célèbres chants de la Divine Comédie mis en regard des visions les moins connues d'Anne-Catherine Emmerich ou de Marie d'Agreda ou de cinquante autres font pitié. Toutes les fois que Dante est proposé à ma ferveur, je crois entendre le plus homicide de tous les démons, le démon dé la Sottise moderne, chuchoter que ce Florentin avec ses laques d'un Japon très-vieux remplace, en somme, très-avantageusement pour les âmes contemporaines, la colossale splendeur de cette Troupe inspirée qui chanta mille ans la Gloire de Dieu dans des églises « au cintre surbaissé » Pour tout dire, la Divine Comédie est un cadeau anticipé du protestantisme.

C'est un lieu commun sur la guitare de dire que l'art des Primitifs a été la fleur du catholicisme et que la Renaissance a malheureusement souillé cette fleur. Il faudrait abandonner cette idée à Huysmans et à Jean Lorrain, une bonne fois. Comme si l'Art, qu'il soit des Primitifs ou de ce qu'on nomme gâteusement les Renaissants ou même de M. Dufayel, n'était pas un miroir pour se regarder soi-même, alors qu'on pourrait faire éclater toutes les lumières du Paradis en ne regardant que Dieu.

Pour vous venger de mes lieux communs, vous avez feint de vous emballer sur les violences de Dante contre Boniface VIII et les rois de France. O liseur de l'Aurore, de la Libre Parole et d'autres feuilles de commodités, ne voyez-vous donc pas ici le pauvre journaliste gibelin dont toute la finesse consiste à fourrer ses ennemis ou, pour mieux dire, les ennemis de ses patrons, en enfer ? Misère aggravée par un tas de pions qui se sont donné un mal de tous les diables -- c'est le cas de le dire -- pour le disculper

Or voici. Boniface VIII est précisément le plus haut des Papes. Il n'est pas devenu un Saint, je le reconnais ou plutôt je reconnais que l'Eglise ne l'a pas mis au nombre des saints, mais il est l'auteur de la Bulle Unam Sanctam, -- la plus grandiose parole qui ait été écrite depuis saint Jean -- où il est affirmé que le Pape est le Chef, le Maître spirituel et temporel de toute la terre, acte le plus grand et le plus digne de la Papauté qui ait été accompli depuis saint Pierre. Quant à la France, c'est le royaume de Marie Regnum Galliæ, regnum Mariæ, le royaume de France ayant été donné à la Mère de Dieu par quelqu'un qui en avait le pouvoir et donné pour l'éternité. Par conséquent il n'y a lieu à aucun mépris, à aucun dédain, même du haut des pics de la Crotte, fût-ce dans les plus beaux vers du monde et Dante, ici, comme pour Boniface, est un sot. J'ai le chagrin de le dire. Donc vive Feller, vive Crampon et à bas la vieille soularde !

Ah ! çà, mais, dites donc, hé ! le peintre, est-ce que vous allez me fourrer avec Drumont, maintenant. Si le puant individu ainsi désigné vide son pot de chambre, chaque matin, dans la gueule de Victoria, s'ensuit-il que je doive lui être assimilé parce que, depuis environ vingt ans, je promulgue la nécessité d'en finir avec l'abominable engeance de cette salope. Napoléon n'eut que cette idée qui n'était pas déjà si mal pour un « raté », convenez-en. Je n'ai aucun besoin de l'Apocalypse pour discerner que l'Angleterre est parfaitement haïssable et que plus on crève d'Anglais, plus les séraphins doivent resplendir. Ceux qui les crèvent et qui ne valent peut-être pas mieux seront crevés à leur tour, de sorte qu'on ne sera pas un instant sans joie. Mais il faut que l'Angleterre soit saignée d'abord. Telles sont mes vues politiques.

Là où je ne comprends plus, mais plus du tout, c'est lorsque vous me dites que le christianisme devient impossible avec ce lieu commun qui est un proverbe : « Si la parole est d'argent, le silence est d'or. » C'est comme si vous me disiez qu'il est impossible de ne pas mourir de faim, quand on a une invitation à dîner d'un ami sûr dont le domicile est à deux pas et la table surabondamment garnie. Moi, j'ai toujours lu ceci : « La Parole, c'est Jésus, et le Silence, c'est le Saint-Esprit ». Portez ça à votre taire

31. -- Idée scandinave et protestante. On se développe intellectuellement jusqu'à cinquante ans. Ensuite on rajeunit. Vainement, je cherche dans mes souvenirs les plus lointains quelque chose d'aussi bête. On y tient tellement que les jeunes romanciers ne manquent pas de faire des gâteux de tous les vieillards.

Nous lisons Marie d'Agreda. Impressions sublimes. Autour de nous l'ignoble allégresse des protestants qui célèbrent par des pétards et des hurlements cette fin d'année et ce commencement d'une autre année, échéances, d'ailleurs, absolument insignifiantes pour ces animaux qui ne peuvent avoir en vue que de manger, de boire et de saillir leurs trop fécondes femelles.


1900
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Janvier

1er. -- A Georges Rémond :

Vous me dites que Georges D. vous a assuré m'avoir écrit quatre fois. Votre lettre précédente ne me parlait que de deux. La déveine de ce garçon est galopante. Il est désormais indiscutable que la poste lui en veut et que quarante autres lettres auraient le même sort. Priez-le donc de ne pas pousser plus loin l'expérience. Dites-lui que je ne peux supporter la pensée qu'il se crève inutilement pour moi. Ne me suffit-il pas de savoir que j'ai en lui le plus attentif, le plus exact, le plus dévoué, le plus admirable ami ?

2. -- A un bienfaiteur ingrat :

Je ne vous ai jamais dit qu'il ne fallait pas vous plaindre. Moi-même je me plains souvent. Je vous ai reproché surtout et même exclusivement, je crois, le mystère dont votre amitié s'enveloppait. Relisez-moi.

En général, je trouve cela peu digne d'un homme et, dans la circonstance, j'y ai vu un enfantillage mauvais, désolant. Votre lettre veut être profondément humble, mais elle est saturée d'amertume, et je devine que vous avez lutté beaucoup pour obtenir la grâce de m'écrire, sans violence, -- violence, je le dis en passant, qui ne m'aurait pas déplu. Ce qui peut me déplaire, c'est de vouloir à toute force que je sois un saint et un prophète et de me parler en conséquence. Alors, comme je tiens de mon origine un sentiment très-vif du ridicule, je ne connais plus d'autre besoin que celui de me défendre avec les armes que Dieu m'a données, et on est sûr d'écoper ferme. Le mot « j'y renonce » qui vous a fait souffrir était conditionnel, puisque précédé de la conjonction SI que vous n'avez pourtant pas dû prendre pour la septième note de la gamme. Donc vous n'avez pas lieu de gémir sur une « promptitude » hypothétique exigée par d'imaginaires circonstances. Tout cela est fort absurde et déraisonnable. Ah ! certes, oui, par exemple, que j'y renoncerais, et que je vous lâcherais, et que je vous planterais, et que je vous plaquerais, si nos relations devaient être sans virilité. Mais tel n'est pas le cas, n'est-ce-pas ? Alors ! ?

Je crois savoir ce que c'est que de donner. J'ai passé une partie de ma vie à ça, et c'était quelquefois bien drôle. J'ai donc le droit de vous parler comme je fais. Deux mots pour me résumer. Il fallait ou ne pas faire ce que vous avez fait ou, l'ayant fait, ne pas le dire. Si je dois, vous connaissant mieux, vous aimer beaucoup, un peu plus tard, ce ne sera pas parce que vous m'aurez « donné de l'argent », fût-ce au prix d'énormes sacrifices, mais parce que vous me l'aurez donné par amour. Si le texte que vous citez du Mendiant, page 63, ne vous semble pas conforme strictement à ces derniers mots, tant pis pour vous. La pensée que toutes mes lignes peuvent être étudiées, commentées, discutées comme les lignes du Texte sacré, m'indigne profondément et me porterait à détester mes propres oeuvres, parce que c'est trop bête.

Rien n'est plus facile que d'« être avec moi » La recette infaillible, c'est d'avoir, je ne dis pas de la bonté, mais de la bonhomie, et de ne pas m'infliger une situation de bonze, que je trouve ridicule, rapetissante, humiliante en vain et qui me fait horreur. Or vous êtes figé dans 1e respect. Il faut changer cela. Alors seulement nous pourrons marcher ensemble. J'ai soif d'être regardé comme un pauvre homme, très-isolé et plein d'amour. Rien de plus. Vous ne connaissez pas ma faiblesse, ni mon ignorance, ni mon abjection véritable, ni ma tristesse de démon, et vous ne savez rien de la Joie qui est au fond de mon âme.

Lettre du prince Ourousof m'apprenant qu'il est devenu complètement sourd. Il s'en console avec son « âme de bouquiniste » La musique, le bruit des feuilles, les accents de la douce voix humaine, l'échange rapide des idées, tout cela a disparu. Mes amis sont fatigués de crier après moi. » Il ajoute à ces lignes tristes « qu'il n'a pas de croyances religieuses et qu'il vit (en attendant on ne sait quelle horrible mort) comme une bête ». Pauvre malheureux !

On m'écrit que Léon Deschamps, mon ancien impresario de la Plume, a été enterré, samedi matin,
30 décembre. Même sort que Rodolphe Salis. On crève au moment où on pense avoir fait fortune. A quoi bon tant de saletés ?

7. -- Nolite conformari huic sæculo. C'est ce que dit aujourd'hui l'Eglise, au dimanche dans l'octave de l'Epiphanie. Quel curieux travail de grouper les blasphèmes en usage parmi les chrétiens, c'est-à-dire les démentis formels donnés à l'Esprit-Saint par les gens du monde ! Le texte ci-dessus en est une occasion très-fréquente et l'un des plus saisissants exemples.

Mes pensées sont noires. Exagitat me spiritus nequam.

9. -- A quelqu'un [qui est obscur et qui restera éternellement inconnu] :

Le siècle des charognes.

Danemark, Kolding, 6 janvier 1900

Mon cher ami,

Ne pensez-vous pas que le XIXe siècle, nommé par vous « le Siècle des Morts », serait mieux et plus historiquement désigné Siècle des Charognes ?

Le mot MORT a une force et une beauté qui ne conviennent pas ici. Beati mortui, fut-il dit à Patmos par une Voix qui criait du ciel. Le même Esprit-Saint qui déclare la Béatitude des morts veut aussi qu'on prie pour eux, et cela est recommandé dans la Liturgie très-redoutable.

Y a-t-il, pour un être humain, quelque chose d'aussi important que d'être mort ? Existe-t-il un état plus aimable, plus enviable, plus désirable, plus exquis, plus spirituel, plus divin, plus épouvantable, que l'état d'un mort, d'un vrai mort qu'on met en terre et qui a déjà paru devant Dieu pour être jugé ? C'est, alors, fini des contingences banales, des devoirs du monde et de la sagesse des imbéciles.

Il s'agit seulement de savoir si on est mort dans le Seigneur. On est avalé par l'Absolu. On est absolument heureux ou absolument malheureux, et on le sait absolument.

Quoi de commun entre une telle manière d'être, où tout est grand, et l'infirmité misérable des trucs modernes pour s'apparenter à Ce qui n'est pas !

Ah ! que le nom de charognes convient mieux aux passagers du XIXe siècle ! et que ce siècle puant est bien leur vaisseau ! Vous rappelez-vous l'image affreuse inventée par Edgar Poë, ces naufragés rencontrant, au milieu de l'Océan, un navire qui serait pour eux la délivrance, mais dont l'équipage est pourri et qui laisse derrière lui la peste ? On ne dit pas s'ils
sont morts dans le Seigneur, ceux-là. On n'en sait rien, on renonce même à toute conjecture.

Les putréfiés du XIXe siècle qui vont asphyxier derrière eux, le XXe -- si le Feu n'intervient pas -- sont moins anonymes que ceux du démoniaque poète. Chacun de nous a trop connu ces horribles voyageurs, et nous ne finirions pas de raconter leurs histoires.

Mais à quoi bon ? Voici déjà bien longtemps que le coeur me manque, et je me demande quelle aide pourra vous offrir un balayeur si découragé. J'ai cru, il y a environ vingt ans, qu'on pouvait, je n'ose dire purifier, mais au moins décrotter quelque chose. Je cherche aujourd'hui, avec amertume, une pauvre image de Dieu qui se soit aussi complètement trompée. Franchement, il y a trop d'ordure, même pour deux, même pour deux cent mille.

Cependant, mon ami, si vous tenez absolument à marcher, je marcherai avec vous. Ce sera bien le diable si je ne réussis pas à étriper quelqu'un. Il est clair que Le Scandale serait un titre dérisoire si nous nous bornions, pour tout office, à passer une main caressante sur la croupe des contemporains.

Je reviens à ce mot de charognes dont l'élégance est incertaine et la suavité discutable, et qui ne s'emploie que très-rarement dans les salons catholiques ; mais qui est l'unique pour exprimer ma pensée. Voudrait-on me dire de quel autre mot je peux faire usage pour qualifier et apanager suffisamment l'abomination que voici ?

Le petit nombre d'âmes vivantes pour qui le Sang de Jésus est valable encore, se trouve en présence d'une multitude inconcevable, inimaginée jusqu'ici. C'est « la troupe infinie des gens qui se tiennent devant le trône, en présence de l'Agneau, vêtus de robes blanches et des palmes dans les mains ». Ces gens sont les catholiques modernes.

Interminablement ils défilent sur la prairie qui est juste au devant du ciel. Puis, soudain, on s'aperçoit que les oiseaux tombent des nues, que les fleurs périssent, que tout meurt sur leur passage, enfin qu'ils laissent derrière eux une coulée de putréfaction, et si on les touche, il semble qu'on soit inoculé à jamais, comme Philoctète. C'est la procession des charognes. Encore une fois, quel autre mot ?

Cette horreur appartient au XIXe siècle. A d'autres époques, on apostasiait bravement. On était ingénument et résolument un renégat. On recevait le Corps du Christ, puis, sans barguigner, on allait le vendre, comme on aurait été secourir un pauvre. Cela se faisait, en somme, gentiment et on était des Judas à la bonne franquette. Aujourd'hui, c'est autre chose, mais, avant d'aller plus loin, je demande à vous et à ceux qui pourraient me lire de vouloir bien m'assister de leurs prières.

Je n'ai cessé de l'écrire depuis vingt ans. Jamais il n'y eut rien d'aussi odieux, d'aussi complètement exécrable que le monde catholique contemporain -- au moins en France et en Belgique -- et je renonce à me demander ce qui pourrait plus sûrement appeler le Feu du Ciel.

S'il y a une chose connue et inexplicable, c'est que Dieu souffre tout. Voilà qui est entendu. Sans parler de la Sueur de Sang ni de n'importe quel autre Mystère de cette Passion que je crus voir dans mon enfance, lorsqu'une vieille parente qui m'endormait sur ses genoux me disait : « Si tu n'es pas sage, les Juifs te cracheront à la figure » ; sans rappeler aucun autre objet de la Peur qu'il y eut à Gethsémani, n'oublions pas la Dérision prodigieuse, le Blasphème irrémissible et inégalable que le sale Apôtre mit au début des Tourments divins : Osculetur me osculo oris sui.

A ce propos, et pour le dire en passant, quand donc viendra l'herméneute, l'explicateur comme il ne s'en est jamais vu, par qui nous saurons enfin que le Cantique des cantiques est simplement un récit préalable de la Passion, antérieur d'une trentaine de générations aux quatre Evangiles ?

Donc, encore une fois, Dieu souffre tout excepté une seule chose. Non patietur vos tentari supra id quod potestis. Tout le reste, mais pas cela. « Dieu ne souffrira pas que vous soyez tenté au-dessus de votre pouvoir. » Eh bien, on croirait que nous en sommes à ce point, et depuis longtemps déjà. C'est détraquant.

Je déclare, au nom d'un très-petit groupe d'individus aimant Dieu et décidés à mourir pour lui, quand il le faudra, que le spectacle des catholiques modernes est une tentation au-dessus de nos forces.

Pour ce qui est des miennes, j'avoue qu'elles ont fort diminué. Voici que je marche sur mes cinquante-quatre ans, et il y en a au moins trente que je vois les catholiques faire des saletés. Je veux bien que ces cochons soient mes frères ou, du moins, mes cousins germains, puisque je suis, comme eux, catholique et forcé d'obéir au même pasteur, lequel est, sans doute, un fils prodigue; mais le moyen de ne pas bondir, de ne pas pousser d'effroyables cris ?

Je vis, ou, pour mieux dire, je subsiste douloureusement et miraculeusement ici, en Danemark, sans moyen de fuir, parmi des protestants incurables qu'aucune lumière n'a visités, depuis environ trois cents ans que leur nation s'est levée en masse et sans hésiter une seconde à la voix d'un sale moine, pour renier Jésus-Christ. L'affaiblissement de la raison, chez ces pauvres êtres, est un des prodiges les plus effrayants de la Justice. Pour ce qui est de leur ignorance, elle passe tout ce qu'on peut imaginer. Ils en sont à ne pouvoir former une idée générale et à vivre exclusivement sur des lieux communs séculaires qu'ils lèguent à leurs enfants comme des nouveautés. Des ténèbres sur des sépulcres.

Mais les catholiques ! Des créatures grandies, élevées dans la Lumière ! informées à chaque instant de leur effrayant état de privilégiées ; incapables, quoi qu'elles fassent, de rencontrer seulement l'erreur, tant la société où elles vivent -- toute ruinée qu'elle est -- a pu conserver encore d'unité divine ! Des intelligences pareilles à des coupes d'invités de Dieu où n'est versé que le vin fort de la Doctrine sans mélange ! Ces êtres, dis-je, descendus volontairement dans les Lieux sombres, au-dessous des hérétiques et des infidèles, avec les parures du festin des Noces, pour y baiser amoureusement d'épouvantables Idoles !

Lâcheté, Avarice, Imbécillité, Cruauté. Ne pas aimer, ne pas donner, ne pas voir, ne pas comprendre, et, tant qu'on peut, faire souffrir ! Juste le contraire du Nolite conformari huic sæculo. Le mépris de ce Précepte est indubitablement ce que la Volonté humaine a réalisé de plus désastreux et de plus complet depuis la prédication du Christianisme.

Il serait d'ailleurs, intéressant de grouper les topiques, proverbes, dictons, adages, maximes ou sentences morales accumulées au cours des siècles, par les chrétiens, contre l'Evangile. On verrait qu'il n'y a pas UNE parole du Sauveur ou de ses Amis qui ne reçoive chaque jour, de la Prudence humaine, le démenti le plus insultant ; et nos dévotes, on aime à le croire, seraient heureuses d'apprendre qu'elles parlent, tout le temps, comme les démons.

Cette besogne utile me requiert, comme dirait Huysmans qui n'est pas un apôtre moins estimé que François Coppée ou que saint Paul.

Je ne sais rien d'aussi dégoûtant que de parler de ces misérables qui font paraître petites les SOUFFRANCES du Rédempteur, tellement ils ont l'air capable de faire mieux que les bourreaux de Jérusalem.

Beaucoup de mes pages, et non des moins bonnes, j'ose le dire, furent écrites pour exhaler mon horreur de leur vilenie et de leur sottise. J'ai toujours insisté particulièrement sur cette dernière qui est une espèce de monstre dans l'histoire de l'esprit humain, et que je ne puis mieux comparer qu'à une végétation syphilitique sur une admirable face. Au surplus, toutes les figures ou combinaisons de similitudes supposées capables de produire le dégoût sont d'une insuffisance plus que dérisoire quand on songe, par exemple, à la littérature catholique ! Une société où on en est à croire que le Beau est une chose obscène et que le P. Bailly est un écrivain, est évidemment une société formée par Satan, avec une attention angélique et une expérience effroyable

Voulez-vous que nous parlions de leurs pauvres, rien que de leurs pauvres dont j'ai l'honneur d'être ?

J'ai rencontré, un jour, à Paris, une très-belle meute appartenant à je ne sais quel mauvais apôtre qui avait su vendre son Maître beaucoup plus de 30 deniers. J'en ai parlé, je ne sais où. J'ai dû dire la révolte immense et profonde, le mouvement de haine infinie que me fit éprouver la vue de ces soixante ou quatre-vingts chiens qui mangeaient, chaque jour, le pain de soixante ou quatre-vingts pauvres.

A cette époque lointaine, j'étais fort jeune, mais déjà fort crevant de faim, et je me rappelle très-bien que je fis de vains efforts pour concevoir la patience des indigents à qui on inflige de tels défis et que je rentrai en grinçant des dents.

Ah ! je sais bien que la richesse est le plus effrayant anathème, que les maudits qui la détiennent au préjudice des membres douloureux de Jésus-Christ sont promis à des tourments incompréhensibles et qu'On a pour eux en réserve la Demeure des Hurlements et des Epouvantes.

Oui, sans doute, cette certitude évangélique est rafraîchissante pour ceux qui souffrent en ce monde. Mais lorsque, songeant à la réversibilité des douleurs ; on se rappelle, par exemple, qu'il est nécessaire qu'un petit enfant soit torturé par la faim, dans une chambre glacée, pour qu'une chrétienne ravissante ne soit pas privée du délice d'un repas exquis devant un bon feu : oh ! alors, que c'est long d'attendre ! et que je comprends la justice des désespérés !

J'ai pensé, quelquefois, que cette meute dont le souvenir me poursuit, était une de ces images douloureuses, qui passent dans le fond des songes de la vie et je me suis dit que ce troupeau féroce était, en une manière, -- et bien plus exactement qu'on ne pourrait croire -- pour chasser le Pauvre.

Obsession terrible ! Entendez-vous ce concert, dans ce palais en fête, cette musique, ces instruments de joie et d'amour qui font croire aux hommes que leur paradis n'est pas perdu ! Eh bien, pour moi, c'est toujours la fanfare du lancer, le signal de la chasse à courre. Est-ce pour moi, aujourd'hui ? Est-ce pour mon frère ? Et quel moyen de nous défendre ?

Mais ces atroces, dont le pauvre suant d'angoisse entend l'allégresse, sont des catholiques, pourtant, des chrétiens comme lui ! n'est-ce pas ? Alors tout ce qui porte la marque de Dieu sur terre, les croix des chemins, les images pieuses des vieux temps, la flèche d'une humble église à l'horizon, les morts couchés dans le cimetière et qui joignent les mains dans leurs sépulcres, les bêtes même, étonnées de la méchanceté des hommes et qui ont l'air de vouloir noyer Caïn dans les lacs tranquilles de leurs yeux ; tout intercède pour le pauvre et tout intercède en vain. Les Saints, les Anges ne peuvent rien ; la Vierge même est rebutée, et le chasseur poursuit sa victime sans avoir aperçu le Sauveur en Sang qui accourait, lui offrant son Corps !

Le riche est une brute inexorable qu'on est forcé d'arrêter avec une faux ou un paquet de mitraille dans le ventre.

Je suis mécontent de cette espèce de parabole qui suggère mal ce que je pense et surtout ce que je sens. Mais quoi ? De l'absolu où je suis placé, il m'est impossible de voir le riche, et surtout le riche catholique, autrement que persécuteur et dévorateur du pauvre. C'est ainsi que l'Esprit-Saint parle de lui et c'est exactement à la même vision qu'aboutit la science très-basse qu'on a voulu nommer l'économie politique.

Il est intolérable à la raison qu'un homme naisse gorgé de biens et qu'un autre naisse au fond d'un trou à fumier. Le Verbe de Dieu est venu dans une étable, en haine du Monde, les enfants le savent, et tous les sophismes des démons ne changeront rien à ce mystère que la joie du riche a pour SUBSTANCE la Douleur du pauvre. Quand on ne comprend pas cela, on est un sot pour le temps et pour l'éternité --Un sot pour l'éternité !

Ah ! si les riches modernes étaient des païens authentiques, des idolâtres déclarés ! il n'y aurait rien à dire. Leur premier devoir serait évidemment d'écraser les faibles et celui des faibles serait de les crever à leur tour, quand l'occasion s'en présenterait. Mais ils veulent être catholiques tout de même et catholiques comme ça ! Ils prétendent cacher leurs idole. jusque dans les Plaies adorables !

Et vous voudriez que je ne les appelasse pas des charognes !

Vous savez que j'ai toujours été admirablement situé pour voir ces maudits, puisque je suis le « Mendiant ingrat », mais, en ce moment, avouez que mon poste d'observation est incomparable.

Abandonné de tous, excepté de deux ou trois pauvres, captif de la misère dans un pays hostile où rien n'est à entreprendre, menacé continuellement de tout ce qui peut faire la vie impossible et ne sachant pas quand finira ce tourment ; il vous est facile de deviner ce qu'ont pu être mes sentiments et mes pensées.

Certains jours, il m'arrive de songer aux centaines de lettres passionnées par lesquelles des étrangers, demeurés tels pour la plupart, me remerciaient de l'immense bonheur que mes livres leur avaient donné. Il serait même un peu ridicule de dire jusqu'où s'emportait parfois cet enthousiasme.

La consolation me fut accordée de guérir un assez grand nombre de ces malades.

-- Apprenez, leur écrivais-je, que tout cela est fort sérieux et que je suis véritablement un pauvre.

Instantanément la tumeur disparaissait.

C'était même devenu, à Montrouge, une rigolade extrême pour moi et pour les très-rares lépreux qui m'étaient demeurés fidèles.

En Danemark j'écris beaucoup moins à cette racaille et, d'ailleurs, la farce horrible de démasquer une carcasse en putréfaction ne m'amuse plus.

Considérant, toutefois, que mon excessive détresse me conviait aux humiliations, j'ai écrit quelques lettres. Certaines réponses que je conserve avec soin pour les publier avec d'autres, dans mon futur livre sur l'Argent, me semblent, au point de vue de l'Infamie bourgeoise, peu inférieures aux plus beaux chants de l'Iliade. Mais le silence de quelques chrétiens que je ne veux pas nommer encore vaut, assurément, d'être médité.

L'un d'eux, que vous connaissez peut-être, est une sorte de poète qui se fit, il y a douze ou quinze ans, une sorte de réputation, et devint prophète dans son pays, en publiant, sous son nom, l'oeuvre d'un autre, la croyant très-ignorée. Il jouissait, en outre, d'une haute renommée de sodomite.

A l'apparition du Désespéré, en 87, il fut un des premiers à me décocher son admiration. Aussitôt informé de ma misère, il ne me lâcha pas tout de suite, comme on pouvait croire, mais, au contraire, m'offrit une petite installation à Bruxelles ou aux environs, pour y travailler dans son voisinage, et, sur mon refus d'être mis dans mes meubles, me fit tenir quelques centaines de francs, diligemment espacées, bien entendu, de manière à me profiter le moins possible. Je crois inutile d'ajouter qu'il ne manqua pas de se faire honneur de ces aumônes qu'un autre lui avait confiées pour moi.

Je ne découvris que plus tard, en même temps que cette dernière circonstance, les deux belles choses mentionnées plus haut. Cependant une lettre extrêmement curieuse, où ce renaissant m'envoyait des baisers m'avait étonné et ce fut même, si je ne me trompe, sur cet étonnement exprimé que nos relations cessèrent.

J'eus la fantaisie de lui écrire de Danemark, le mois dernier, après dix ans de silence, en lui exposant ma situation quasi mortelle. Je le savais marié à une femme et riche. -- Après tout, me suis-je dit, il n'est peut-être plus le même homme. Pourquoi le priver de cette occasion de faire enfin quelque chose de propre ?

Ma lettre, je crois, ne manquait pas d'énergie ni de beauté. Mais pour y répondre, il aurait fallu ce qui manque aux femmes pour écrire de très-beaux vers, comme disait le grand Corneille.

Vous voyez, mon ami, que je suis en belle posture pour combattre. Songez à la force d'un homme qui n'attend absolument rien des hommes, sinon un dégoût horrible et la plus excessive amertume, ayant eu le coeur saccagé pendant vingt ans. Vive Dieu ! alors, et que les charognes se multiplient. Comptez sur moi.

Votre

Léon Bloy.

10. -- Dans le Mercure de France, article prodigieux de Victor Charbonnel. Ce hideux calotin ose insinuer et même dire assez clairement que, lorsqu'il portait encore la soutane, toutes les femmes couraient après lui, et qu'il n'avait qu'à se baisser pour en prendre. Ta gueule ! Victor, ta gueule.

11. -- Recherche d'un autre logement. Mes petits-enfants, si j'en ai, ne comprendront pas que leur infortuné grand-père, ayant déjà tant écopé dans un trou, se soit obstiné à y séjourner. Mais le moyen de fuir ?

Enterrement luthérien. Cortège vu de nos fenêtres. Il paraît que c'est un cordonnier important qui fut ou qui aurait pu être héroïque pendant la guerre. On l'accompagne avec une musique grave, mettons la Marche funèbre de Beethoven, et on revient en jouant des valses ou des polkas. J'ai déjà vu cela, et il paraît que c'est toujours ainsi, que le défunt ait été cordonnier ou chambellan, -- deux manières d'être, d'ailleurs, à peu près aussi augustes l'une que l'autre -- mais cela valait d'être écrit.

12. -- A G. R.

Cher ami, je suis embarrassé pour vous répondre. Je ne voudrais pas vous désobliger et cependant vous m'offrez ceci : Les têtes de quelques amis à vous et à de Groux, entreprenant de se cotiser avec MES AMIS, à moi !!! à l'effet de récupérer le Salut par les Juifs en train de pourrir, dites-vous, chez l'éditeur devenu restaurateur de latrines, comme il convenait. En suite de ce premier effort on vendrait à mon profit le dit bouquin. Résultat : 5 ou 6 francs de rente par mois à l'auteur, dans deux ou trois ans. Il serait humain, R., de ne pas servir d'aussi amères plaisanteries à un écrivain chargé de famille qui ne se souvient pas de vous avoir fait du mal et qui ne demande plus rien à personne, heureux de savoir que ses amis sont rassurés sur son sort.

Toutefois, je ne crains pas que le Salut pourrisse chez notre entrepreneur de plomberie. Cet homme trop le désir et l'espoir de vendre, un jour, avantageusement son bouillon.

Pour ce qui est des admirateurs dont vous me parlez, je déclare avec énergie que le Salut par les Juifs a été écrit, exclusivement, pour les esprits angéliques et pour un très-petit nombre de chrétiens, trois ou quatre au plus, impatients de rissoler dans l'huile bouillante. Les autres, les dilettanti, les amateurs de la musique de mes pensées ou de la musique de mes phrases, qui me laisseraient parfaitement crever de misère, ils me font horreur et je ne peux exercer à leur égard d'autre miséricorde que le mépris.

Ergo, je trouve déshonorant de les avoir pour lecteurs et je préfère que mes livres restent parmi les robinets et les appareils hygiéniques. Quand je serai devenu riche, ce qui ne peut tarder avec de tels suffrages, j'achèterai moi- même le bouillon du Salut et je donnerai ce livre à quelques-uns. Le reste pourrira chez moi.

Tout ce qui peut être supposé, avec une bienveillance extrême, c'est que vos amis ont entrepris de sauver quelque chose. Dans ce cas il serait apostolique de leur dire que l'auteur devrait être secouru de préférence à son papier -- tout de même -- si on n'est pas des pharisiens et des maudits.

Mais ne m'avez-vous pas parlé de Millerand ? Je n'étais pas préparé à l'opprobre d'être « demandé » par ce républicain. O douce mort ! ô aimable cimetière !

Après cette lettre, visite merveilleuse de notre curé m'apportant 100 couronnes de la part d'un étranger qui ne veut pas se faire connaître.

16. -- Je m'unis comme je peux à saint Marcel, l'admirable pape condamné deux fois par Maxence à vivre dans une étable avec les bêtes et qui finit par y mourir. Destinée symbolique et tout à fait étonnante. Nous avons connu un malheureux qui se nommait Marcel et qui est mort comme ça, mais non pas pour Jésus-Christ.

21. -- Nous sentons la Liturgie comme certains êtres impressionnables sentent les changements de l'atmosphère.

22. -- A un pauvre de l'enfer :

Monsieur, je n'aime pas les fumisteries. Ce matin, en mon absence, ma femme voit venir votre lettre recommandée et ficelée !!! La trouvant tout à fait sans défense le facteur lui demande deux signatures qu'elle donne avec joie, croyant à une somme dont le besoin est extrême et qu'on attend chaque jour de la Providence. Le désappointement a été plus que pénible et je me demande s'il y a beaucoup de crimes qu'on puisse comparer à la diabolique atrocité de se moquer ainsi des pauvres

Vous êtes, paraît-il, coutumier de ces farces lugubres. Je me rappelle qu'en février dernier, vous nous jouâtes un tour semblable. Veuillez trouver ici l'assurance de ma rage.

P. S. Voici le facteur qui revient avec des papiers.

Est-ce enfin le message tant désiré ? C'est le même que ce matin, le MEME, une continuation de la même rigolade féroce. Ma femme avait signé à droite au lieu de signer à gauche. Zut !

En cherchant je ne sais quoi, je mets la main sur le livre de Paul Féval, les Etapes d'une conversion. Ravissement de relire ce délicieux roman autobiographique, si français, si catholique et si mal fichu. Je me dis avec amertume que j'ai fait trop peu pour ce pauvre homme qui m'a aimé et dont l'image presque effacée me remue le coeur. En même temps que me revient le souvenir trouble de ses derniers jours, je pense à ces romanciers aux tomes innombrables, autour de qui flotte, pendant leur vie et surtout à l'heure de la mort, une si terrible armée de fantômes, parmi lesquels il s'en trouve qui ont tué des âmes. Quelle effrayante pensée !

Retrouvé ceci :

Revue Moderne. N° 51, 10 février 1888. Lettre de Léon Bloy à Charles Buet. Il faut pourtant que je te parle de ton livre. Ce n'est pas facile. J'ai beaucoup aimé Féval dont les qualités de coeur étaient une espèce de prodige dans le milieu de chenapans littéraires où il vécut. J'ai aimé et j'aime encore son talent si éloigné de notre art contemporain et de nos névroses. Ce romancier fort supérieur, selon moi, aux Alexandre Dumas ou aux Soulié de son temps, était saturé d'une bonne humeur désormais défunte à jamais et son esprit ressemblait à ces authentiques bijoux en vieil or ou en vieil argent conservés dans les familles, qui font rougir tous les tocs_ actuels.

Ce qui ne me plaît pas, par exemple, c'est le débordement diluvial de son écritoire, la production à outrance du feuilleton, le flux alvin d'une incessante prose lâchée sur le papier des journaux dans les latrines de la curiosité populaire.

Ce que j'aime bien moins encore, c'est l'antilittéraire fureur de retaper, de ressemeler catholiquement des oeuvres bien innocentes qu'il aurait fallu laisser telles qu'elles étaient, sans se mettre en peine d'abreuver de lectures aussi lamentablement châtiées, les cercles catholiques ou les bibliothèques paroissiales.

Il est vrai que l'argent gagné par des travaux si préjudiciables à sa gloire, Féval le faisait aussitôt passer dans la main des pauvres. J'en sais quelque chose, moi ! Je n'ai jamais connu une aumônière aussi royalement ouverte que la sienne, et sa piété peu clairvoyante mais d'une tendresse infinie, avait pour support une humilité si vraie, si touchante, que c'est un réconfort de m'en souvenir.

Il faut songer que cet homme, dont la célébrité fut grande, avait dû sacrifier à Dieu non seulement cette célébrité, non seulement le salaire immense de ses travaux de feuilletoniste, mais encore et surtout le seul public en état de comprendre et d'applaudir l'artiste véritable qui était en lui.

Il se vit forcé de descendre jusqu'aux faibles et timorés cerveaux catholiques pour lesquels toute oeuvre d'art est un scandale. Il dut subir quotidiennement les conseils ou les remontrances de prêtres et boutiquiers prodigieusement inférieurs à lui et il accepta cette immense culbute avec simplicité, pour se punir de n'avoir pas toujours aimé Jésus-Christ de tout son coeur.

Nous savons pourtant qu'il en souffrait. -- Ah ! mon pauvre enfant ! me disait-il un jour, en sortant de la boutique de Palmé, que d'humiliations ! Priez notre Sauveur pour qu'il me donne la force

Les lettres que tu publies donnent le caractère de Paul Féval avec son mélange de ferveur mystique et d'inaltérable gaîté. Je suis fier d'occuper dans ton livre une si vaste place.

28. -- A Henry de Groux :

Mon cher Henry. Je pense que vous ne pouvez pas douter de mes sentiments pour vous. Je vous embrasse donc fraternellement et tendrement, en vous priant avec douceur, sans le moindre mélange d'amertume, de supporter comme un homme que je vous dise ceci :

Dans votre dernière lettre si violente où vous ne vous accusez de rien, je remarque particulièrement le reproche de « sottise », reproche absolument confondant, ahurissant et abrutissant de la part d'un artiste incontestable qui, depuis environ dix-huit mois, s'est laissé mettre dedans, par le plus bas, le plus puant, le plus imbécile des mufles contemporains.

C'est tout. Maintenant je vous prie de ne pas vous livrer à la colère, mais de réfléchir sérieusement et profondément.

29. -- Reprise du Fils de Louis XVI abandonné depuis tant de mois. Jamais travail ne me fut aussi pénible.

Extrait d'une lettre de Jeanne à une personne privée d'équilibre : «Un homme ne doit compte de ses péchés qu'à Dieu. La femme n'a rien à y voir, rien. Cela condamne d'avance toute jalousie qui n'est que le besoin d'usurper ce qui appartient à Dieu seul ».

Février

1er. -- Misère et tristesse. Pourquoi notre vie, si exceptionnellement douloureuse, n'aboutirait-elle pas à cette assertion divine : « Je ne vous ai demandé qu'une chose, mes pauvres enfants, c'est de ne pas tomber dans le désespoir » ?

3. -- Au pauvre malheureux dont il a été parlé :

Si vous étiez un chrétien -- ce que je ne vois pas dans vos lettres -- vous n'auriez jamais eu l'idée de la démarche qui m'a tant déplu J'ai vu cela, toute ma vie d'écrivain : Des admirateurs qui n'étaient pas chrétiens et qui croyaient m'avoir lu ou, ce qui est pis, des admirateurs qui m'entendaient mieux que je ne m'entends moi- même et qui avaient pitié de trouver si peu de raison chez un auteur de tant de génie, etc.

Ah ! que je vous eusse aimé, cher monsieur, si vous m'aviez écrit : -- Oui, j'ai eu tort, ma démarche était sotte et indiscrète, et je vous prie de me la pardonner en considération du désir que j'avais de vous être utile. C'est cela qui eût été « de l'or pur, du diamant, quelque chose enfin de peu banal ». Et j'aurais vu en vous un chrétien. Mais qui donc, aujourd'hui, est capable de s'humilier ?

Devant votre précédente lettre, si malencontreusement recommandée, vous me parliez d'héritage. Je n'en ai jamais eu qu'un seul, celui de ma mère, trois mille francs environ, que j'ai donnés tout de suite, avant même d'avoir vu les espèces, à un moins pauvre qui a cru et qui croit encore, depuis vingt ans, que je lui faisais largesse du superflu de mes noces. Or il me fallut prendre sur mon pain tout sec pour affranchir le cadeau. Eh bien, je n'ai pas cru un instant et je ne croirai jamais avoir donné du diamant. J'accomplissais tout uniment le premier et le plus facile de tous les actes que Dieu exige d'un chrétien.

5. -- Guerre sud-africaine. Je songe que ceci pourrait être dit : -- Contre toute raison et dépassant les espoirs les plus fous de leurs ennemis, les Anglais ont attaqué les Boërs par le Natal, c'est-à-dire du côté qui pouvait leur être le plus défavorable. Donc tout porte à croire que l'homicide Angleterre laissera dans ces montagnes, ses régiments, ses chers millions et toute sa gloire. Pourquoi ? C'est que le Zululand est à deux pas et que leur victime, Napoléon IV, les appelle.

8. -- Qui me donnera de fuir Luther ? Les catholiques modernes et surtout contemporains sont bien horribles, je l'ai assez dit, mais, du moins, chez eux, il y a la Messe, il y a l'Eucharistie Ici, c'est l'enfer tout seul, l'enfer tiède et bien élevé, en attendant l'autre. Quelque chose comme de la merde qu'on ferait mijoter.

9. -- Mal de gorge. Lecture de Pascal dont le scepticisme noir et l'occulte médiocrité ne me consolent guère.

10. -- Envahissement de la ville par une multitude de paysans venus pour se partager 175.000 couronnes (environ 250.000 francs). L'argent est distribué au célèbre établissement où on tue les porcs en nombre infini. Cet établissement fait une retenue insignifiante pour chaque livre de chair et, au bout de l'an, opère la restitution et la répartition au prorata. 175.000 couronnes à ces éleveurs de cochons ! Grande fête, ce soir, chez les filles du port.

Le néant me pénètre. Je suis successivement dégoûté par Tacite et par Pascal.

13. -- Un docteur consulté pour moi déclare l'angine, sans indiquer le moindre remède, et ne revient pas. Il paraît que les médecins sont ainsi en Danemark où il est de règle que personne ne se tue. Au fait, pourquoi les médecins du corps seraient-ils plus diligents que les prétendus médecins de l'âme, lesquels sont certainement les individus qui se crèvent le moins dans tous les pays où l'on suce encore la tétasse de Luther.

14. -- Fin de tout argent et recommencement d'un froid atroce.

16. -- Tempête de neige, menace d'engloutissement. Service de la poste interrompu, le chemin de fer ayant cessé de fonctionner.

17. -- Lourdes. Un pèlerin m'envoie une vue de la Grotte sur carte postale. A cette occasion, je sens, une fois de plus, cette espèce de répulsion triste, monstrueuse en apparence et déjà ancienne, pour ce lieu plein de mystère devenu le gouffre central de la sentimentalité contemporaine.

Je demande deux choses : 1° un chrétien allant à Lourdes pour y obtenir des souffrances ; 2° un autre chrétien riche guéri à Lourdes par le plus indubitable miracle et revenant pour distribuer tout son bien aux pauvres. Tant que je n'aurai pas vu ces deux choses, je croirai que l'Ennemi a voulu profaner par le cabotinage ou la médiocrité le Lieu unique où fut AFFIRME celui de tous les Mystères qu'il doit le plus abhorrer : l'Immaculée Conception. Ce serait là sa plus grande bataille et, jusqu'à ce jour, sa plus grande victoire : Henri Lasserre et les Pères de l'Assomption.

Je me rappelle la réponse admirable d'une vieille drôlesse dont la fille malade avait été à Lourdes : -- Votre fille a-t-elle été guérie ? -- Oh ! ça lui a fait beaucoup de bien !_

19. -- Je voudrais fixer ceci : Chaque jour, un peu après le déjeuner, Jeanne endort Madeleine, et cela se passe de la sorte. Jeanne, sur le seuil de sa chambre, se met à chanter doucement, presque à demi-voix. Aussitôt Madeleine, inquiète, quitte ses jouets, regarde et, malgré elle, comme un oiseau fasciné, vient à petits pas vers sa mère, en protestant de sa volonté de ne pas dormir, mais sans pouvoir s'échapper, jusqu'au moment où Véronique embusquée, la voyant entrée, ferme subitement la porte. Alors il y a souvent une petite scène de larmes bientôt suivie du sommeil. Plus tard, lorsque j'aurai le recul de quelques années, j'espère dire mieux cette scène exquise.

21. -- Pénible continuation du Fils de Louis XVI.

22. -- Le curé Storp. Impossible de lui faire comprendre quoi que ce soit. Il me dit, entre autres choses, que l'Art est incompatible avec la forme littéraire du Mendiant ingrat c'est-à-dire que les phrases de peu d'étendue ne peuvent avoir aucune beauté. Cette idée prussienne me renverse. Au fond il juge que je suis coupable de ne pas écrire des saletés pour nourrir ma femme et mes enfants.

Le Fils de Louis XVI. Sorti des généralités du début, la nécessité d'entrer dans l'histoire de Louis XVII me paralyse.

23. -- Visite du propriétaire et d'un mufleman qui voudrait louer notre appartement. Occasion nouvelle de vérifier le goujatisme scandinave. Jamais un individu n'ôtera du bec sa pipe ou son cigare, en entrant quelque part, fût-ce chez des malades.

24. -- Saint Matthias, l'Apôtre du Saint-Esprit, l'Apôtre isolé des autres, au canon de la messe, celui de tous, je pense, qu'on invoque le moins, qu'on honore le moins dans l'Eglise. C'est une de mes dévotions anciennes. Je le prie, comme je peux, avec une grande douceur triste et beaucoup d'espoir. Depuis vingt-deux ans, j'ai tant appelé le Consolateur !

On nous envoie de Belgique une brochure idiote sur le pèlerinage (?) de Notre-Dame de Pellevoisoin, dévotion nouvelle, dévotion neuve dirait Huysmans. Cela se passe chez des riches, naturellement, lesquels sont, bien entendu, des chrétiens parfaits, -- en attendant les malédictions et la damnation. Væ divitibus !

26. -- Lundi gras. Une fille que nous employons nous montre un objet en argent, une truelle à poisson gagnée par elle.

Ici on donne une récompense, un prix de vertu au plus beau masque, au travestissement le plus réussi. Cette récompense est mise aux voix dans le bastringue même, où les vierges de la ville viennent s'exhiber, Dieu sait dans quels oripeaux ! Misère morale indicible par-dessus l'autre misère. S'il y a lieu d'être dégoûté de la misère et de la vomir, c'est lorsqu'elle se montre à l'occasion d'une mascarade publique. Nous voyons le pauvre chie-en-lit de cette malheureuse. Que doivent être les autres ? Il est à remarquer, en passant, que les protestants n'ont aucun droit au Carnaval, qui est une saleté exclusivement catholique.

28. -- Maladie de Madeleine. Rougeole sans danger, dit-on, mais nous sommes si tristes de voir souffrir cette enfant ! Si tristes de tout, depuis si longtemps !

Mars

1er.-- Nuit cruelle. Notre pauvre petite se plaint de ne pas voir. Nous sentons bien que c'est une conséquence, un effet très-passager de son mal. Cependant cette impression est affreuse.

5. -- Madeleine, qu'on croyait guérie, nous alarme jusqu'à l'épouvante. C'est dans cette angoisse que j'écris La Duchesse Caïn, IXe chapitre du Fils de
Louis XVI
. Les lecteurs ne savent pas ce que leur plaisir coûte quelquefois aux pauvres écrivains.

7 -- Journée terrible. Le médecin, ennuyé de la persistance d'une petite fièvre à laquelle il ne comprend rien, prescrit une potion. Alors, nous voilà chez Dieu de plain-pied, dans son vestibule terrible. Dès la première gorgée, la pauvre petite se tord dans les bras de sa mère, puis elle tombe dans un abattement extraordinaire, elle est mourante, elle meurt Ses mains, ses petits pieds deviennent glacés, elle râle, nous assistons à son agonie. Un instant l'innocente regarde le grand crucifix et, laissant retomber sa tête vers nous, referme les yeux sans nous avoir vus. Moment effroyable !

Notre chère petite nous est rendue. A quel prix ? C'est Dieu qui le sait.

[J'affirme avec force, pour qu'un jour mes enfants trouvent ici ce témoignage, que le fait qui vient d'être raconté est indubitablement d'ordre surnaturel, que la guérison de Madeleine fut un vrai miracle et que sur le commandement formel de Marie sans tache, quelqu'un quitta notre enfant, alors que, penchés sur elle, nous attendions son dernier souffle.]

8. -- Continué le Fils de Louis XVI, malgré tout. « Seigneur Jésus ayez pitié des pauvres lampes qui se consument devant votre Face douloureuse ! »

13. -- Le curé Storp juge que je manque de justice et de charité quand je parle des Luthériens. Pour lui tous ces protestants, presque sans exception, sont de bonne foi. D'ailleurs, j'aurais beau dire ou écrire n'importe quoi, l'effet serait le même. Son parti est pris. Un Français se trompe toujours. Profonde misère de ce prêtre que tous les protestants malins méprisent ici, à ce qu'on m'a dit.

14. -- J'étonne fort en me soulageant d'un mal de tête par le moyen d'une compresse d'eau sédative, remède banal s'il en fut, mais ignoré en Danemark aussi complètement que si c'était une vérité religieuse.

15. -- Fragment d'une lettre à Johannes Joergensen, l'excellent poète catholique.

[Cette lettre, traduite en danois, a été publiée dans le Tilskueren, importante revue littéraire de Copenhague.]

Vous ai-je dit que la soeur Anne-Catherine Emmerich, la Voyante stigmatisée de Dulmen est, à mes yeux, le plus grand de tous les poètes, sans exception ? Tellement grand et tellement poète que lorsque je pense à elle, tout s'efface.

Quel souvenir que celui de ma première lecture de sa Douloureuse Passion! C'était un ou deux ans avant l'atroce guerre franco-allemande. J'étais très-jeune et déjà si pauvre que même les murailles du sous-sol fétide que j'habitais avaient l'air de se reculer de moi ! Le précédent locataire avait pris la fuite, vaincu par les araignées, les scolopendres et la vermine. L'humidité était telle que des champignons, malheureusement incomestibles, poussaient sur mes dictionnaires.

Meublé d'un lit de fer qui eût épouvanté un vagabond, d'une table de cuisine qui pouvait avoir eu quelque équilibre sous la Terreur et d'un vieux pupitre privé de pieds que je conserve pieusement encore, mon gîte paraissait immense tant il y avait de coins hostiles où ne pénétrait jamais la lumière.

Ce fut là qu'étant malade, un jour de carême, je lus, pour la première fois, ce livre extraordinaire. Je n'avais pas beaucoup plus de vingt ans et je ne me rappelle plus rien, sinon qu'il y eut un torrent de délices, une pluie de larmes. Je me vis extrêmement à ma place dans la poussière et dans l'ordure, et je sentis passer sur moi la Beauté divine !

19. -- Saint Joseph. Fête singulièrement dure pour moi ! Que de souvenirs douloureux ! Vingt plaies profondes se rouvrent comme des fontaines. Et ma prière me semble si vaine, si frappée d'impuissance ! J'ai demandé, naturellement, d'être tiré de cette Egypte. Mais je l'ai demandé sans foi, sans espérance, sans amour, ayant été si cruellement déçu, depuis vingt ans ! Je ne sens rien en moi que la présence, à une profondeur où je n'ose descendre, d'un sombre lac de douleurs dont les vagues furieuses me submergeront peut-être à l'heure de mon agonie.

20. -- Le curé Storp me montre une nouvelle acquisition. : La bonne Souffrance, de Coppée. Cette ordure doit lui plaire, ayant été faite pour lui. C'est une chose vraiment curieuse que l'exactitude avec laquelle cet homme pense non aussitôt que j'ai dit oui, à propos de n'importe quoi. Si je lui disais que Jésus-Christ est ressuscité, son premier mouvement serait de me regarder comme un hérétique.

Je touche heureusement à la fin de mon livre, mais quels efforts et que de tourments ! Il faut être le Dieu des artistes et le Rédempteur des écrivains pour savoir ce que leurs oeuvres ont coûté.

22. -- Je reçois l'aumône spirituelle d'une pauvre servante polonaise morte à l'hôpital et que le curé a assistée. Cette lamentable créature, qui ne connaissait même pas le danois, semble avoir été un exemplaire du dénûment et de l'abandon parfaits. J'assiste à ses funérailles et je sens une consolation véritable, douce et profonde, comme si cette misérable d'entre les pauvresses était une âme proche de la mienne, désignée pour me secourir.

23. -- Une des causes de mon extrême désir de fuite, c'est que notre curé refuse positivement de s'occuper de Véronique, ne voulant pas la confesser ni l'instruire. Abîme de l'âme teutonne. Il craint peut-être de manquer de fidélité à son empereur.

25. -- Annonciation et dimanche de Lætare. Lettre d'un jeune homme qui a senti le besoin de raconter à un captif qu'il voyage pour son plaisir. Cette lettre, où il n'est pas supposé, une minute, que je puisse souffrir usque ad mortem, est suggestive d'une idée de conte. Des naufragés sur un radeau en sont à se dévorer, lorsqu'un message leur arrive par une bouteille. Secours miraculeux, réconfort inespéré venu d'un joyeux bourgeois tout plein d'or qui a eu l'inspiration de confier aux flots inconstants le récit d'une délicieuse excursion agrémentée de quelques ripailles, etc.

27. -- Sottise insondable du curé Storp, qui trouve que mon désir de foutre le camp est peu charitable. J'ai tort de ne pas chérir les protestants et j'ai tort de m'occuper de Louis XVII. Vive monsieur Ubu ! Vive Cambronne ! Vive tout, excepté la Prusse, et puis zut !

31. -- Je ne peux plus demander qu'une seule chose, le moyen de fuir. Le Danemark me tue.

Avril

4. -- Toutes les démarches sont vaines, on est sans le sou et je ne parviens pas à me guérir d'un très-mauvais rhume. Je suis si triste qu'il me semble que je pourrais en mourir.

5. -- Le Fils de Louis XVI, achevé enfin, est envoyé à Friedrichs.

Cher ami, Voici l'objet. Je ne crois pas avoir rien fait de plus important, depuis que j'écris, et ma promesse est enfin accomplie. Je compte sur vous pour les démarches Quant à Mme B, rappelez-vous que je ne veux absolument pas qu'elle lise mon livre avant qu'il soit publié. Cette dame est faite pour donner de l'argent, puisqu'elle en a trop ; mais ses millions, venus je ne sais d'où, ne lui confèrent aucune compétence en art ni aucune juridiction sur un artiste à qui elle a eu l'indicible honneur d'offrir une parcelle infinitésimale de son gigantesque superflu.

Je ne puis oublier la promesse que me fit autrefois F. de presser la dite personne dans le sens des frais d'impression. Ce serait un commencement de salaire de mon travail, lequel est énorme, sinon en volume, du moins en intensité comme l'enfer théologique de saint Thomas, aux dernières heures du monde. Les connaisseurs verront cela

8. -- Dimanche des Rameaux. Temps horrible. C'est l'anniversaire de l'imbécile roi Christian et tout le Danemark est en fête. Son ignoble gendre, le prince de Galles, est à Copenhague, ayant échappé à une tentative d'assassinat à la gare du Nord, à Paris. Un jeune Belge a tiré sur ce cochon et l'a raté. On les saigne, ordinairement. C'est plus sûr et meilleur pour le boudin.

13. -- Vendredi Saint. Le dernier vendredi saint du siècle est un treize.

Je lis que Huysmans vient de prendre l'habit des novices de Saint Benoît, à Ligugé, le 18 mars, après les premières vêpres de saint Joseph. Comment ne sentirais-je pas l'amertume en me souvenant de l'excessive injustice de ce chrétien, me trahissant de la façon la plus criminelle, préalablement au lâchage le plus infect, après avoir tant obtenu par moi ! Car enfin, s'il est devenu chrétien, c'est parce que Dieu m'a envoyé à lui, c'est parce que j'ai prié pour lui, plus d'une fois avec violence, c'est parce que j'ai accepté de souffrir pour lui, et tout cela il ne peut pas l'ignorer complètement, quelque aveugle qu'il puisse être. Je crois fermement que cet homme a reçu, par le dévouement de quelques âmes, des grâces peu ordinaires, et que le malheureux a fait son CHOIX. Que Dieu ait pitié de nous tous ! Ce pauvre Huysmans est-il condamné à augmenter le nombre des religieux médiocres et à écrire des livres estimables sur l'archéologie, l'iconographie, l'esthétique ou le bibelot du catholicisme ?

Cérémonies du jour, adoration de la Croix dans notre église. J'y ai conduit Véronique. J'en reviens avec une tristesse énorme, à travers une ville morte. Pourquoi les luthériens respectent-ils le Vendredi Saint, qui devrait être si exécré par eux, puisque c'est le jour de la Rédemption ? Du fond de leur ignorance et de leur misère, ils obéissent encore à l'Eglise, en cette manière, mais moi je pleure et je crie des lieux profonds.

19. -- Jeudi de Pâques. Déménagement. C'est l'époque, le jour marqué sur les almanachs danois ; Flyttedag. Dans toutes les villes, on ne voit que des voitures chargées de meubles et des gens aux mains sales, mais peut-être moins ennuyés que moi. Depuis notre mariage, c'est le neuvième déménagement. Quelle dérision d'y être forcé dans ce cul de bouteille, au lieu de nous évader vers la France dont je crois entendre la voix douce dans le silence des nuits, voix si triste et si lointaine qui me reproche de ne pas revenir !

Lettre agréable de Redonnel, directeur de la « Maison d'Art », déclarant son intention d'éditer Je m'accuse

21 -- Songe extraordinaire. J'étais avec Paul Bourget, redevenu mon ami (!) et nous regardions ensemble une grande forêt, d'un point élevé. Rien n'était plus beau que cette forêt. Seulement les têtes des arbres mouraient, la forêt tout entière étant empoisonnée par les racines. C'était l'EGLISE. Je disais alors à mon compagnon : « Souvenez-vous que je vous prends à témoin, rappelez-vous que j'ai annoncé cela il y a dix ans. » J'ai été surpris, à mon réveil, de ne plus retrouver l'émotion de ce songe qui a été puissante et suave -- inexprimablement.

22. -- Première communion dans notre église. Les pauvres petits communiants sont à peine dix, dont un bon tiers de renouvelants. J'aurais cru à une foule de parents et de curieux. Il est venu très-peu de gens. C'est une grande pitié de voir se geler le Sang de Jésus-Christ à mesure qu'on s'avance vers le nord.

29. -- Un personnage qui se croit catholique et à qui Friedrichs a été forcé de communiquer le manuscrit du Fils de Louis XVI, me reproche de parler sans respect du protestantisme, après avoir reçu de « l'argent protestant ». Suis-je donc à vendre comme un porc ? L'argent protestant ! Je suis admirablement placé ici pour répondre que les protestants ne possèdent que ce qu'ils ont volé aux catholiques. S'il y a un axiome en histoire, c'est celui-là. Je me sens très-houleux, très-sombre, quand j'y pense.

Mai

1er. -- Le curé Storp me dit ingénument que, lorsqu'un savant allemand a traité un point d'histoire, c'est fini à tout jamais. Il n'y a plus à y revenir.

Persécution. La petite salope employée par nous l'an dernier et qu'il nous fallut jeter à la porte, entreprend de se venger en déchaînant contre nous les goujats de sa connaissance. Ce soir, en guise d'ouverture du mois de Marie, nous avons dû subir les injures les plus atroces. Un vieil ouvrier, logé sous le toit, s'y est employé généreusement. La nuit venue, ce misérable, complètement ivre, est descendu nous insulter, ou plutôt insulter Jeanne, qui lui répondait avec calme à travers la porte verrouillée, car le bandit avait essayé d'entrer, Dieu sait pourquoi. Sa fureur s'exprimait par des hurlements effroyables. Sans moyen d'échanger aucune parole avec ce chenapan forcené qui ne paraissait pas en état de comprendre une langue humaine, que pouvais-je faire ? Frémissant derrière la porte, je me tenais prêt à frapper dans le cas où il aurait réussi à la forcer, mais je ne pouvais faire une sortie et démolir cet ivrogne âgé sans m'exposer à la plus extrême rigueur des lois danoises, qui seraient implacables contre un Français. Le bel amour du Danemark pour la France fait partie intégrante de l'hypocrisie de ce peuple. Je ne pouvais, sur ce point, garder la moindre illusion.

3. -- Invention de la Croix et lancement d'ordures sur nos têtes. Nouvelle idée de la petite salope qui a fait ce joli complot avec l'ivrogne sympathique de la mansarde. Persécution intolérable et folie d'espérer une protection quelconque de la police quand on n'est pas propriétaire, et surtout quand on est Français.

5. -- Fête foraine. Baraques et saltimbanques. C'est exactement la même crapule que partout. Je fais le tour de cette foire et je peux me croire dans une banlieue de Paris, Montrouge ou Saint-Denis, avec cette différence que le goujatisme est encore plus horrible, me semble-t-il, en langue danoise. Peut-être aussi le putanat banlieusard est-il surpassé. Les femmes sont épouvantables et le nombre en est infini.

6. -- Joergensen, revenu enfin d'Italie, m'apprend qu'on a parlé de moi, à Copenhague, dans une réunion d'étudiants catholiques, l'autre semaine, et que j'ai un ennemi acharné dans un jeune calotin auparavant vicaire à Frédéricia et maintenant secrétaire du Vicaire apostolique. Ce mauvais prêtre, un nommé Gamel, a dit de moi tout le mal possible, mais j'ai été défendu très-vigoureusement par M. Mogens Ballin, Juif converti qui m'admire et me propage -- bien que protestant, lui aussi, de sa haine, une page d'un de mes livres l'ayant personnellement offense, paraît-il. Situation bizarre. Me voici entre deux ennemis dont l'un m'attaque et l'autre me défend.

J'ai vu le premier, deux fois, à Kolding, chez le curé Storp. Il me fut peu sympathique, ce que je me gardai bien de laisser voir. Mais comme il parlait le français très-purement, -- j'avais du moins cette illusion en l'entendant à côté de son confrère, -- je fis la gaffe de lui demander s'il n'était pas Français d'origine. Ainsi s'expliquerait l'aversion de ce soutanier Joergensen me conseille de me tenir sur mes gardes. Il est douteux que le chameau soit en état de me nuire. Mais ma détresse d'âme est affreuse. Je sens que le Danemark nous devient décidément très-mauvais et que le comble de la niaiserie serait d'espérer quelque chose des gens de ce pays.

7. -- A Mogens Ballin, à Copenhague :

Monsieur, j'ai appris par une carte de notre ami Johannes Joergensen qu'on m'a fait l'honneur de parler de moi dans une réunion d'étudiants catholiques et qu'un avorton de prêtre, ayant dit beaucoup de mal de ma personne et de mes oeuvres, vous m'avez défendu généreusement. J'estimerais que je suis exactement au niveau de cet ecclésiastique, si je ne vous disais pas ma gratitude. La générosité devient rare dans cet univers lamentable où la France paraît mourir, et c'est un réconfort pour moi d'être sûr, au moins, de deux amis, en Danemark, Joergensen et vous.

Les injures ou calomnies d'un abbé Gamel, bien que je ne les connaisse pas, ont le pouvoir, je l'avoue, de me faire souffrir. Je devrais être pourtant bien habitué à ce genre de tribulation. Mais je suis en exil, effroyablement loin de ma patrie, absolument seul dans un trou, livré à la plus menaçante misère. En ce moment même, à bout de ressources et dans l'impossibilité de prendre la fuite à cause des dettes qu'il m'a fallu faire, pour ne pas mourir de faim, je suis forcé d'endurer, jusque dans ma maison, de goujates injures, sans la consolation qui me restait en France d'un coup de force vengeur. Je suis averti amplement que je n'ai aucune justice à espérer en Danemark, fussé-je en cas de légitime défense, et que ma qualité de Français surtout me désigne aux outrages de la crapule.

Mais, alors, que penser de cet ignoble prêtre qui sait tout cela, qui me respecterait si j'étais riche, qui me lécherait les pieds si j'étais puissant, mais qui, me voyant pauvre, isolé dans un monde hostile et me croyant tout à fait vaincu, m'accable ? La hideur morale de cet Iscariote, dont vous apprendrez un jour l'apostasie m'épouvante.

Seulement qu'il prenne garde. Je suis de ces vaincus foulés aux pieds qu'on croit morts, qu'on croit du fumier, mais qui se relèvent soudain et qui rongent le coeur des vainqueurs.

Je compte sur vous, monsieur Ballin, pour me renseigner exactement. J'ai besoin de savoir ce dont le drôle m'accuse en mon absence, et vous devez vous en souvenir, puisque vous y avez répondu. J'espère que vous ne me refuserez pas cette information.

Je ne connais ce Gamel que pour l'avoir rencontré deux fois. Il me fut présenté par le curé de Kolding et me parut médiocre d'esprit autant que de figure. Une fois il me demanda, n'ayant rien lu de moi, ce que j'entendais par « le Salut par les Juifs », ex quibus est Christus, a dit saint Paul. Découragé d'avance par la mauvaise grâce de l'individu, je me vis bientôt forcé de renoncer à l'explication. Cependant je ne montrai pas de mépris. La dernière fois que je le vis, il eut le tact gothique d'exhaler un grand dédain pour la France. Il m'eût été facile d'humilier cet idiot sacré. Je ne l'ai pas fait. Pourquoi donc me hait-il, sinon parce que je suis Français, artiste, fier et pauvre ? Les âmes de domestiques sont implacables.

Vous devinez bien que je ne quitterai pas le Danemark sans quelques notes. J'ai déjà un volume entièrement consacré à ce noble peuple qui m'a traité avec tant d'honneur et qui m'a rendu si heureux. Le Danois Gamel et les missions catholiques n'y seront pas oubliés.

A Johannes Joergensen

Mon ami, je vous prie de fermer vous-même la lettre ci-jointe à Ballin et de la lui faire parvenir en l'appuyant, si c'est nécessaire. Je tiens beaucoup aux renseignements que je demande. L'acharnement haineux du Gamel m'a été dur. Quelque habitué que je sois aux vilenies, je n'ai pu me défendre d'une tristesse horrible. Cela tient sans doute à ce que je suis très-malheureux, mais surtout à cette circonstance que le personnage est un jeune prêtre qui outrage, en plein pays protestant, un écrivain catholique français en exil et dans l'indigence, dont l'âge et les travaux devraient lui inspirer au moins un peu de respect. Quel autre mot que celui de trahison pour caractériser un tel acte ? J'ai eu un peu d'étonnement, d'ailleurs. Le Gamel m'avait paru un domestique et un sot très-empanaché, mais je ne le savais pas méchant. Il ira loin. Il appartient à cette légion de prêtres épouvantables dont les Pères Augustins de l'Assomption, en France, réalisent admirablement le type et qui ont avili l'Eglise depuis vingt ans

9. -- Grande tempête, ce matin. Le vent refoule, avec une violence extrême, les eaux du fiord dans la plaine submergée et pleine d'épaves. Tristesse infinie.

11. -- (In Dania in foro : Annunt. B. M. V.) Jour bizarre. On le nomme en danois Store Bededag
(Voir l'année dernière, 28 avril.). Ce qui est singulier, c'est le choix de ce jour pour célébrer l'Annonciation. L'Eglise ou plutôt le Vicaire apostolique mettant Marie à la remorque des protestants, c'est si monstrueux que j'en suis comme pétrifié d'horreur. Il paraît que c'est très important de faire coïncider la fête de l'Incarnation avec la grande soûlographie scandinave.

12. -- Bonne nouvelle enfin ! Nous allons pouvoir partir. Un admirable ami m'a trouvé la plus grande partie de la somme. Le reste, j'espère le trouver ici.

Lettre folle d'Henry de Groux. Par une sorte de prodige, il m'écrit trois pages pour ne Rien me dire, sinon que sa vie est mystérieuse. Vers le soir, autre lettre encore plus démente d'une personne agitée naguère et qui donne maintenant des leçons d'équilibre chrétien Quel songe que cette vie !

13. -- La misère a ceci de bon qu'elle nous fixe, comme des clous, dans la Main de Jésus-Christ.

Réponse de Ballin. Il me raconte la scène. Il faisait une conférence inspirée de mes vues sur l'Art et le mépris des catholiques modernes pour le Beau. D'abord, protestation d'un père jésuite (?), puis attaque véhémente de Gamel qui déclare ne connaître ni Verlaine, ni Hello, et que je suis coupable de quarante hérésies ! Etc., etc. Sommé de faire connaître ces hérésies, il avoue les ignorer, disant qu'un ami les a collectionnées et qu'il va lui envoyer la liste.

Mon premier mouvement est d'écrire à cet âne malfaisant ou à son évêque. Mais aussitôt nous pensons que nous ne savons rien du pouvoir que tels ou tels misérables ont de nous nuire et qu'il vaut mieux agir de Paris. Parler de cela au curé Storp ne vaudrait rien. D'abord et avant tout il serait contre moi, eussé-je mille fois raison. Ensuite il est l'ami aux quarante hérésies, très-probablement.

Pour en revenir au Gamel, unité représentative d'un groupe compact, voilà donc comment je suis lu par des gens qui savent mal le français ou qui, le sachant à peu près, ne possèdent absolument pas le génie propre de la langue française. Ces critiques, préoccupés avant tout du désir de trouver des tares à un écrivain qui passe pour n'être pas un domestique et situés à plusieurs millions de lieues de la pensée de cet écrivain, réussissent naturellement à découvrir des textes plus ou moins contestables dont ils abusent aussitôt par malice ou par sottise. Tels sont les missionnaires qui doivent restituer à l'Eglise les peuples scandinaves.

14. -- A de Groux :

Je vous annonce tout d'abord que nous allons pouvoir rentrer en France. Ce ne sera pas très-somptueux, mais enfin on cessera d'être en exil Maintenant quel accueil puis-je attendre de vous ? Vous avez tellement changé que je ne sais plus. Votre dernière lettre est effrayante. Trois pages pour me dire que votre vie est un mystère impénétrable et que vous serez plus explicite dans une lettre ultérieure ! voilà trois fois de suite que vous me servez ça. Seulement les deux premières, c'était un post-scriptum de quelques lignes ; cette fois, c'est trois pages. Si je vous écrivais, moi, de telles choses, vous sachant malheureux, que penseriez-vous, sinon que je suis un méchant aliéné ?

La réponse à ma demande n'était pourtant pas bien difficile : « Voici l'information que vous désirez. » Ces onze syllabes suivies d'un très-petit nombre d'autres, m'eussent complètement satisfait.

Pour obtenir cette information si nécessaire, j'ai fait appel à notre amitié de dix ans, à tant de choses profondes qui sont entre nous. Après une attente de près de quinze jours, j'obtiens enfin de savoir que votre vie est énigmatique, insondable et que votre dévouement pour moi est toujours le même. Mais vous ne me dites pas un mot de la démarche que je vous avais supplié de faire. Pas un MOT ! C'est prodigieux Le service que je vous demandais du fond de ma détresse était si simple, si facile, et je l'ai attendu avec tant d'angoisse ! Pourquoi me le refusez-vous ? Qu'avez-vous à me reprocher ? Mes livres sont pleins de vous, depuis huit ans, et le jour où vous m'avez demandé de sacrifier mon pain et celui des miens pour un salaud, je l'ai fait. En retour, le 23 mars dernier, lorsque, sans rien demander, je vous ai laissé voir le désir profond de mon coeur, silence, refus invincible. Aujourd'hui, je vous demande une chose très-simple, très-importante pour moi, qui ne vous coûterait rien, et vous ne voulez pas me la donner ! Que voulez-vous que je pense et que voulez-vous que je fasse ? Ce nouveau refus est si monstrueux que je me demande si vous êtes encore mon ami.

A Ballin. Je lui annonce, en quelques lignes, que j'irai bientôt à Copenhague, avant de quitter le Danemark où je ne peux plus vivre :

Quant au Gamel, je suis peu surpris d'apprendre combien il a été sot et ridicule. Le nombre des imbéciles étant « infini », a dit l'Esprit-Saint, il y aurait lieu, peut-être, d'user de miséricorde, mais je crois le drôle malicieux. C'est plus grave. Mon désir est brûlant de connaître l'ami aux quarante hérésies. Je m'en doute un peu, mais je le saurai à Copenhague. Quels missionnaires, quels apôtres !

15. -- A Friedrichs, pour clore une correspondance :

Deux mots encore pour vous dire que le silence de F. ne cache pas grand'chose. Valette que le regarde comme un homme absolument véridique et qui est, en outre, un ami, ne m'a rien dit sinon, que « M. B. demande seulement 50 exemplaires du Fils de Louis XVI pour Mme B. ». C'est tout. Quant aux mots « violents et malpropres » qui affligent notre ami F., ils seront atténués ou effacés, autant que possible. En général, vous me verrez très-maniable, mais je suis forcé de me défendre et de gueuler ferme, quelquefois, vous l'avez compris.

J'avoue que je ne vois pas très-bien Mme B. distribuant à ses parpaillots 50 exemplaires d'un livre où il y a ce que vous savez. Cette aventure ne vous semble-t-elle pas donner raison aux sceptiques, dont je ne suis pas, pour qui la vie de ce monde est un ensemble de rigolades. Mais le comble serait que Mme B. adorât mon livre, ce qui est possible, après tout. Les mâles sont faits pour plaire aux femelles. Quant à tripatouiller le dit livre, comme la lettre de F. semble exprimer qu'on en aurait le désir, croyez que c'est un rêve. Aucun émissaire ne verra les épreuves, je vous en réponds.

17. -- Voyage à Copenhague. Frédéricia, Petit Belt, Fionie, Grand Belt, Séeland, enfin la bonne face de Joergensen qui nous attendait. « Copenhague, c'est vous », lui ai-je dit. Le reste a pu m'intéresser, autrefois. C'est fini. D'autres voyageurs ont assez parlé de cette capitale du monde scandinave. Je demande à me taire, après tous ces braves gens.

19. -- Employé une après-midi à regarder tomber la neige. La mélancolie rôde autour de moi, mais il ne lui est pas permis de me mordre. Cependant je sens sa présence redoutable.

Réponse de Ballin, extraordinaire. Voilà un homme qui m'a laissé croire à son amitié et qui, tout à coup, se déclare mon ennemi, m'accusant de lui avoir fait beaucoup de mal. J'ai beau chercher, je ne trouve pas. [Il a fallu une révélation plus tard. Certaine page contre les Juifs avait perforé ce coeur.]

Ce matin, achat du Figaro et du Gaulois à la gare de Vesterbrogade. Chacune de ces feuilles à 15 centimes, marquée 0 fr. 20 pour l'étranger, se paye à Copenhague 0 kr. 35 ores, c'est-à-dire 0 fr. 50. Piraterie à signaler.

20. 5e dimanche après Pâques. Messe dans la somptueuse église des Jésuites. Comme toujours et comme partout, c'est le Monde que cet Ordre paraît avoir en vue, huic sæculo conformamini, démenti formel au Texte Sacré, blasphème et reniement effroyables. L'idée même de la pauvreté s'abolit. On chante fort bien à la grand'messe, mais c'est de la musique pour plaire aux femmes du monde, aux femmes qui se décollètent chaque soir et qui font leur salut à moitié nues. Le Kyrie eleison et le Credo _ disparaissent, meurent dans une sorte de contre-point d'opéra, et je me surprends à regretter notre pauvre église de Kolding.

21. -- Promenade avec Joergensen dans l'aimable endroit qui a remplacé les anciennes fortifications de Copenhague. Nous parlons coeur à coeur de la condition misérable des écrivains vraiment catholiques en cette heure inexprimable de l'histoire du pauvre monde.

Au retour, grosse alarme. Madeleine a failli se tuer. L'Homicide cherche nos enfants. La chère fillette a roulé dans un escalier noir situé au fond d'une boutique et n'a -- merveilleusement gardée par son ange -- qu'une meurtrissure. Un bonhomme de médecin nous rassure. Mais quel serrement de coeur ! Joergensen, dont j'entends encore les exclamations de pitié, reste longtemps avec nous et ne s'en va que lorsque toute crainte a disparu.

23. -- Kolding. Rencontré dans notre église un prêtre danois ou allemand, je ne sais plus, ancien curé de Rejkjavik en Islande, l'une des missions les plus redoutables qu'il y ait. Il a été forcé d'y renoncer et s'en va mourir dans une ville d'Allemagne. J'ai pu échanger quelques paroles avec ce « bon serviteur » qui a vraiment donné sa vie et dont la physionomie douloureuse m'a paru très-noble. Il faut, d'ailleurs, si peu d'âme, dans cette nation avilie depuis quatre siècles, pour donner de la beauté à une face humaine.

A Ballin :

Joergensen ne m'avait rien dit de vos sentiments à mon égard, sinon que vous aviez pour moi un vif entraînement littéraire, et, jusqu'au moment où j'ai reçu votre lettre à Copenhague, samedi dernier, j'ai pu croire que vous étiez ce que vous paraissiez être, c'est-à-dire un ami Soudain vous m'apprenez que c'est exactement le contraire, que je vous ai fait un mal atroce et que je « devrais vous mépriser si vous étiez capable d'oublier l'homme pour l'écrivain ». Telles sont vos paroles qui ne peuvent être comprises que d'une manière :
l'homme est une canaille, opinion de tous les journalistes à Paris, depuis environ quinze ans. J'ai commencé par ne pas comprendre, me demandant ce que je pouvais bien vous avoir fait. On me dit que c'est une certaine page du Mendiant ingrat qui vous est restée sur le coeur. Alors j'ai compris de moins en moins. Pourquoi vous prétendez vous « admirateur de mes oeuvres » si vous ne les lisez pas ? Je suis l'auteur d'un livre, le Salut par les Juifs, qui est, certainement et indiscutablement, ce qu'on a écrit de plus généreux et de plus fort POUR les juifs, dans le monde chrétien, depuis le XIe chapitre de l'Epître aux Romains, effort inouï dont aucun juif ne s'est aperçu. La page du Mendiant n'est qu'un rappel de ce livre. En somme, j'affirme qu'il est aussi téméraire de toucher à la Race juive qu'au Saint Sacrement Ce passage vous a offensé à un tel point que « vous en appelez au jugement de Dieu » (!), ce qui ressemble à du délire. Je mourrai sans avoir compris

28. -- A Henry de Groux :

Notre retour est assuré. Nous serons à Paris le mois prochain, sans aucune splendeur visible. Nous partirions tout de suite sans la nécessité de parfaire une somme. J'ai fait dernièrement le voyage de Copenhague dans cet espoir. Les métaux précieux ne manquent pas dans cette ville immense et superbe, mais ils sont, comme à Paris ou ailleurs, dans des mains très-difficiles à ouvrir Le Danemark n'est plus tenable. J'y suis détesté par quelques catholiques, dont un prêtre, et je suis en même temps défendu par d'autres. Sans les latrines scandinaves qui sont la plus parfaite horreur de ce globe, cela marcherait peut-être encore, mais il y a cette abomination indicible, puis la misère noire et enfin le besoin furieux de Paris, unique lieu habitable pour un écrivain français. Donc, en route. J'arriverai sans le sou.

Ne croyez pas, Henry, que mon voyage en Danemark ait été complètement déraisonnable. Ce voyage était voulu, pour des raisons profondes. J'ai failli en mourir, ce n'était donc pas vulgaire.

Je commence à me désintéresser du Transvaal. Le chambardement de Victoria m'eût consolé de bien des maux. Mais c'était un rêve. Les calvinistes de là-bas sont aussi haïssables que leurs conquérants et, le comble de la niaiserie serait d'espérer ce magnifique désespoir qui aurait pu tuer l'Angleterre. Zut ! alors.

Les propriétaires vous embêtent. C'est bien fait. Vous les avez si honteusement flagornés dans la personne du Crétin ! Vous avez maintenant votre récompense.

J'ai reçu de vous un numéro du Journal, où Mirbeau parlait très-médiocrement d'une vieille femme assassinée. Eh bien, écoutez. Un Suédois prend le bateau pour aller d'une île à une autre dans cette partie du monde pleine d'îles et de bateaux. Au beau milieu de la traversée, ce voyageur tire de sa poche des armes diverses, et, d'une main aussi rapide que sûre, assassine le capitaine, expédie les deux ou trois matelots, extermine je ne sais combien de femmes et d'enfants, tout un lot de passagers, et, cette prouesse accomplie, -- enfin seul ! -- gagne dans un canot la terre la plus proche. On a pu le pincer et les journaux de Copenhague ont publié ses adieux a la vie, sous forme de lettre à sa mère. Cet excellent luthérien se réjouit de penser que son exécution prochaine fera crever cette vieille et qu'ainsi ils seront bientôt réunis dans « un monde meilleur ». Vous savez peut-être que, selon le doux protestantisme, le Dieu de Moïse est un paternel et ineffable gaga qui ouvre les bras à tous ses enfants indistinctement.

On se sent petit quand on entend ça.

Juin

1er. -- Mogens Ballin m'envoie 600 couronnes. (840 francs) avec une lettre pouvant se résumer ainsi : « Je vous hais au point de ne pouvoir penser à vous sans être agité par la colère. Cependant vous avez besoin de 600 couronnes. Les voici. Je peux donner cette somme et je n'ai pas le droit de la refuser à un aussi grand artiste. »

[Ce Ballin, à qui j'ai fait une réponse que je ne crois pas devoir publier, n'augmente-t-il pas la liste déjà copieuse de ceux qui m'ont secouru sans le vouloir, contraints par une force mystérieuse ?]

3. -- Dimanche de Pentecôte. Entendu, pour la dernière fois, l'horrible carillon du temple. Les luthériens affectent de tenir beaucoup à cette grande fête qui, d'ailleurs, n'est pour eux qu'une occasion de débauche. Ces hérétiques honorent ainsi le Saint-Esprit beaucoup mieux que nous, cela va sans dire. Oh ! ne plus les voir, dans quelques jours !

11. -- Bienheureuse fin de notre exil. Sublime dernière heure dans le train qui nous porte à la frontière allemande, par une de ces belles nuits claires de l'été scandinave -- le ciel même s'illuminant pour nous voir partir. Désormais nous souffrirons en France.


Épilogue
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Si je suis content de mes lecteurs, c'est-à-dire si Mon Journal obtient la dixième partie du succès d'un mauvais livre, je tiens en réserve une troisième série à publier bientôt sous ce titre :

QUATRE ANS DE CAPTIVITE A COCHONS-SUR-MARNE

Le chef-lieu de canton, ainsi désigné fort exactement, étant l'un des grouillements bourgeois les plus bêtes, les plus répugnants et les plus hostiles que j'aie connus en France ou à l'étranger, on peut compter sur moi pour une amoureuse préparation de ce nouveau tome.

Lagny, 8 avril 1904.

FIN


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Liste alphabétique des noms cités dans cet ouvrage :


A



La Vénérable Marie de Jésus d'Agréda.

Les PP. Augustins de l'Assomption.



B



Père Bailly de l'Assomption.

Mogens Ballin, juif danois converti.

Honoré de Balzac.

Jules Barbey d'Aurevilly.

Mme B., bienfaitrice ingrate.

Yves Berthou.

Bigand-Kaire, capitaine au long cours et dédicataire de la Femme pauvre.

Bismarck.

Boniface VIII

Paul Bonnetain.

Paul Bourget, eunuque des dames.

Alexandre Boutique.

Georges Brandes, cuistre danois.

Edmond Bruijn, spectateur.

Charles Buet.



C



Jean Calvin, sodomite fameux.

Cambronne.

Champion, éditeur.

Chamuel, éditeur de Léon Bloy devant les cochons.

Charles XI, fils de Naundorff.

Victor Charbonnel, prêtre.

Victor Cherbuliez.

Christian IX, de Danemark, roi reproducteur.

Clémenceau.

Christophe Colomb.

François Coppée. Docteur Coumétou.



D



Père Damien, apôtre des lépreux de Molokaï.

Dante. Edmond Deman, éditeur du Mendiant ingrat.

Adrien Demay, éditeur du Salut par lés Juifs.

Lucien Descaves.

Léon Deschamps.

Dreyfus, celui de l'Affaire.

Edouard Drumont.

Dufayel.

Georges D., peintre abjurateur du calvinisme et devenu l'un de mes plus généreux lâcheurs.



E



Anne-Catherine Emmerich.



F



Fasquelle, éditeur du Crétin des Pyrénées.

Félix Faure.

Paul Féval.

Gustave Flaubert.

Abbé Fouéré-Macé, dit l'Ermite de Lehon.

Anatole France.

Otto Friedrichs, historien de Louis XVII. Naundorff.



G



Prince de Galles.

Gamel, mauvais prêtre et imbécile.

Agénor de Gasparin.

Gustave Geffroy.

Gérome, peintre-sculpteur.

Sainte Gertrude.

Urbain Gohier.

Edmond de Goncourt.

Henry de Groux.

Grundtvig, poète-hérésiarque danois.

Guillaume 1er



H



Gabriel Hanotaux, homme d'Etat.

Ernest Hello.

Jean Hus et les Hernhutes.

K. - J. Huysmans.



J



Johannes Joergensen.



K



Zadoch Kahn, grand rabbin.

Kanaris Klein, imbécile danois.



L



Henri Lasserre.

Léon XIII.

Edmond Lepelletier, bienfaiteur.

Louis XVII - Naundorff.

Jean Lorrain.

Pierre Louys.

Lugné-Poe.

Martin Luther.

Lyon-Claesen, éditeur belge.



M



Maurice Maeterlinck.

Marbot, historien de Napoléon.

Auguste Marguillier

Mariani.

Marlier.

Millerand.

Octave Mirbeau.

Christian Molbech.

Laurent Moltesen, professeur grundtvigien, devant la Face de Dieu.

De Moltke.



N



Napoléon 1er

Napoléon IV.

Naundorff - Louis XVII.

Tsar Nicolas II.



O



Olmer, juif de naissance et curé de Saint-Laurent-sur-son-Gril.



P



Blaise Pascal.

Joséphin Péladan.

Père Picard, de l'Assomption.

Alb. Plasschaert, admirateur hollandais, derrière une digue.

Henri Provins, autre historien de Louis XVII - Naundorff.

Alfred P., ami d'un ami de trente ans.



R



Rachilde.

Gabriel Randon (Jehan Rictus).

Paul Redonnel.

Georges Rémond.

Ernest Renan.

Auguste Rodin.

Roselly de Lorgues, historien de Christophe Colomb.

Rosny.

André R.



S



Monsieur de Saint-J., avocat marseillais.

Rodolphe Salis.

Francisque Sarcey.

Gustave Schlumberger, historien de Byzance.

Père Schmoeger.

Marcel Schwob.

Séverine.

Alphonse Soirat, unique éditeur du Désespéré.

Paul Souchon.

Clément Storp, curé de Kolding.



T



Tacite.

Thorvaldsen.

Mlle de la T.



V



Jules Vallès.

Alfred Vallette.

Paul Verlaine.

Horace Vernet.

Victoria, reine d'Angleterre

Villiers de l'Isle-Adam.



W



Richard Wagner.



Z



Emile Zola.



***



DU MEME AUTEUR :



# LE REVELATEUR DU GLOBE (Christophe Colomb et sa Béatification future). Préface de J. Barbey d'Aurevilly, épuisé.

# PROPOS D'UN ENTREPRENEUR DE DEMOLITIONS, épuisé.

# LE PAL, pamphlet hebdomadaire (les 4 numéros parus), épuisé.

# LE DESESPERE, roman.

# CHRISTOPHE COLOMB DEVANT LES TAUREAUX, épuisé

# LA CHEVALIERE DE LA MORT (Marie-Antoinette), épuisé.

# LE SALUT PAR LES JUIFS.

# SUEUR DE SANG (1870-1871), avec un portrait de l'auteur en 1893 - (Crès éd.).

# LEON BLOY DEVANT LES COCHONS, épuisé.

# HISTOIRES DESOBLIGEANTES (Crès éd.).

# LA FEMME PAUVRE, épisode contemporain.

# LE MENDIANT INGRAT (Journal de Léon Bloy), 2 vol.

# LE FILS DE LOUIS XVI, avec un portrait de Louis XVII, en héliogravure, épuisé.

# JE M'ACCUSE Pages irrespectueuses pour Emile Zola et quelques autres.

# EXEGESES DES LIEUX COMMUNS.

# LES DERNIERES COLONNES DE L'EGLISE (Coppée, le R. P. Judas, Brunetière, Huysmans, Bourget, etc.)

# MON JOURNAL (Dix-sept mois en Danemark), suite du Mendiant Ingrat, 2 vol.

# QUATRE ANS DE CAPTIVITE A COCHONS-SUR-MARNE, suite du Mendiant Ingrat et de Mon Journal.

# BELLUAIRES ET PORCHERS (Stock).

# L'EPOPEE BYZANTINE ET G. SCHLUMBERGER, épuisé.

# PAGES CHOISIES (1884-1905)

# CELLE QUI PLEURE (Notre-Dame de la Salette), avec gravure, épuisé.

# L'INVENDABLE, suite du Mendiant Ingrat, de Mon Journal et de Quatre ans de Captivité à Cochons-sur-Marne.

# LE SANG DU PAUVRE.

# LE VIEUX DE LA MONTAGNE, suite du
Mendiant Ingrat, de Mon Journal, de Quatre ans de Captivité à Cochons-sur-Marne et de l'Invendable.

# VIE DE MELANIE,
Bergère de la Salette, écrite par elle-même, Introduction de Léon Bloy.

# L'AME DE NAPOLEON.

# EXEGESE DES LIEUX COMMUNS (Nouvelle série).

# SUR LA TOMBE DE HUYSMANS (Laquerrière éd.).

# LE PELERIN DE L'ABSOLU, suite du
Mendiant Ingrat, de Mon Journal, de Quatre ans de Captivité à Cochons-sur-Marne, de l'Invendable et du Vieux de la Montagne

# JEANNE D'ARC ET L'ALLEMAGNE (Crès).

# AU SEUIL De L'APOCALYPSE, suite du
Pèlerin de l'Absolu.

# MEDITATION D'UN SOLITAIRE EN 1916.

# DANS LES TENEBRES.

# LA PORTE DES HUMBLES, suite de
Au seuil de l'Apocalypse_.




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