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Version 1.1, Aout 1999

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----------------------- FIN DE LA LICENCE ABU --------------------------------

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<IDENT lettresjuives678>
<IDENT_AUTEURS argens>
<IDENT_COPISTES swaelensg>
<ARCHIVE http://www.abu.org/>
<VERSION 1>
<DROITS 0>
<TITRE  Lettres Juives (Tome 6, 7 et 8)>
<GENRE prose>
<AUTEUR J.B. Marquis d'Argens (1704-1771) Lettres juives (Tome 1)>
<COPISTE G. J. Swaelens (100112.3376@compuserve.com)>
<NOTESPROD>
De ses nombreux voyages et missions diplomatiques, Jean-Baptiste de
Boyer, marquis d'Argens (1704-1771) a tiré la substance de ses
«Lettres juives» sous-titrées «Correspondance Philosophique,
historique & critique, entre un Juif Voyageur en différens Etats de
l'Europe, & ses Correspondans en divers endroits.» L'Eglise a mis par
deux fois les «Lettres Juives» à l'Index, sans doute en raison de
leurs commentaires fortement anticléricaux. L'Encyclopédie Universalis
en décrit l'auteur comme «un parfait représentant du siècle des
Lumières et l'un des premiers écrivains de l'Occident à traiter le
peuple juif avec respect». Les «Lettres Juives» offrent un vaste
panorama sur les conceptions philosophiques, religieuses,
scientifiques et politiques de l'époque. Les volumes dont a été tirée
la présente numérisation ont été confiés au Musée d'art et d'histoire
du Judaïsme, à Paris.(e-mèl:centredoc@mahj.org)

From his many trips and diplomatic missions, Jean-Baptiste de Boyer,
marquis d'Argens (1704-1771) drew his "Lettres Juives", a
"Philosophical, historical & critical correspondence, between a Jew
travelling in different states of Europe, and his Correspondents in
many places". The Roman Catholic Church put the "Lettres Juives" twice
on the Index of banned books, probably because of their strong
anticlerical stance. The French-language Encyclopédie Universalis
describes the marquis d'Argens as "a perfect representative of the
Siècle des Lumières (the Age of Enlightenment, in France) and one of
the first writers in the West to treat the jewish people with
respect." The "Lettres Juives" offer a wide panorama on the
philosophical, religious, political, scientific scene of the time. The
volumes from which this digitalisation has been produced have been
entrusted to the «Musée d'art et d'histoire du Judaïsme», Paris,
France.(e-mail:centredoc@mahj.org)
</NOTESPROD>
----------------------- FIN DE L'EN-TETE --------------------------------

------------------------- DEBUT DU FICHIER lettresjuives6781 --------------------------------

Lettres Juives, ou Correspondance Philosophique, Historique & Critique, entre un Juif Voyageur en différents Etats de l'Europe, & ses Correspondans en divers endroits.

NOUVELLE EDITION, augmentée de Nouvelles Lettres & de quantité de remarques.

TOME SIXIEME (f)

***
A LA HAYE, CHEZ PIERRE PAUPIE.

M.DCC.LXIV.

***

EPITRE

A MAISTRE NICOLAS, BARBIER DE L'ILLUSTRE DOM QUICHOTTE DE LA MANCHE.

Je ne sçaurois vous exprimer, MAISTRE NICOLAS, combien je suis sensible au plaisir de pouvoir vous dédier un volume des Lettres Juives. _Vous tenez un rang si distingué dans l'inimitable roman de Michel de Cervantes, qu'après avoir assuré de mon attachement & de mon respect vos illustres amis les seigneurs dom Quichotte & Sancho Pança, je ne pouvois guère me dispenser de vous donner les mêmes marques de mon estime & de mon amitié. Il y avoit déja si long-tems que j'en cherchois une occasion favorable, que je désespérois presque de jamais la rencontrer: mais certain médecin empyrique est venu me l'offrir depuis peu, le plus heureusement du monde: & j'ai d'abord remarqué entre vous & lui une si merveilleuse ressemblance que je me suis fait un vrai plaisir de ne vous la point laisser ignorer.

En effet, vous n'étiez qu'un pauvre barbier de village assez raisonnablement mal-adroit: & il n'étoit d'abord qu'un de ces infortunés charlatans, que leurs petits paquets de poudre & leurs petites bouteilles d'essence, ne font que fort maigrement subsister.

Vous vous élévâtes ensuite à la condition de frater, à la vérité suffisamment ignorant: & il se mit au nombre de ces assassins ambulans, que les Parques irritées laissent vivre pour le malheur du genre humain, & qui à la faveur de quelques misérables certificats & lettres-patentes, en imposent à la crédulité des sots, & tuent impunément la plûpart de ceux qui ont la bêtise de se remettre entre leurs mains.

Votre baume de Fierabras faisoit mortellement rendre gorge à votre ami Sancho: & les médicamens de votre digne imitateur ne manquent guère de faire rendre l'ame à la plûpart des patiens qu'il extorque, ou qui se livrent imprudemment à lui.

Las de raser des villageois, & de leur appliquer de tems en tems quelques emplâtres, vous vous livrâtes sans réserve à la noble fureur d'aller courir les champs, & ayant courageusement entrepris de juger les griefs, & de redresser les torts: il vous en coûta si cher, que vous fûtes rudement culbutés par terre, dès votre premier combat: & votre fidéle copiste, le Saltimbanque-médecin, ennuyé de tuer les gens, ou plutôt désolé de n'en plus trouver qui le voulussent être de sa façon, s'est avisé de se revêtir de la qualité d'auteur, & pour ses péchés y réussit tout aussi mal, que vous dans votre chevalerie errante. Il essuye tous les jours maints oreillons & maints camouflets: & selon toutes les apparences, le pauvre garçon achevera bien-tôt de vous imiter entiérement. Las de se voir étrillé & berné, il abandonnera les belles-lettres, pour remonter sur ses tréteaux: si cela ne suffit point pour le tirer d'affaire, il se fera parasite, & se rencognera dans le fond de quelque bonne cuisine, d'où il sera pour le moins aussi difficile de le déloger, qu'il l'auroit autrefois été de dénicher Sancho Pança de celle du riche Gamache.

Je suis, MAISTRE NICOLAS,

Votre très-humble & très-obéissant serviteur,

Le traducteur des_ LETTRES JUIVES.

***

PREFACE DU TRADUCTEUR.

J'avois bien prédit à la fin de la préface de mon V. volume, que je verrois éclore au premier jour quelques mauvaises copies de mon ouvrage. Il vient en effet d'en paroître deux tout a la fois; & pour ne point fatiguer inutilement mes lecteurs, je ne dirai que deux mots de chacune d'elles.

I. La premiére est intitulée: Anecdotes historiques, galantes & littéraires, & n'a proprement que ce titre d'intéressant & de curieux. Ce n'est autre chose, qu'un assez mauvais recueil de contes usés & rebattus d'aventures ridicules & imaginaires, & de personnalités souvent aussi fausses qu'injurieuses; le tout si pitoyablement écrit, qu'entr'autres expressions ridicules, on y fait décrotter les gens pour se présenter à la cour (1): & je me serois bien gardé de faire ici la moindre mention d'un si méprisable ouvrage, si des lecteurs de très-peu de discernement, mais de très-mauvais goût, ne m'avoient fait le deshonneur de me l'attribuer; & si l'on y voyoit malheureusement un éloge de mes Lettres, incomparablement plus propre à m'avilir, qu'à me recommander.

[(1)Anecdotes, tom. I, p.154.]

II. La seconde est intitulée: Correspondance historique, philosophique critique, entre Ariste, Lisandre, & quelques autres amis, pour servir de réponse aux Lettres Juives; & composée, dit-on, par une cabale d'écrivains affamés & mercénaires, que certain libraire de la Haye entretient pour cet effet à ses gages. Quoiqu'il en soit, c'est un ouvrage périodique de la nature du mien: & comme si ces auteurs ne sçavoient où prendre de la matière pour le remplir, ils s'emparent chaque ordinaire de deux ou trois textes de quelqu'une de mes Lettres, & les paraphrasent à peu près aussi sensément que les interprêtes d'Aristote, ou que les commentateurs de l'Apocalypse. C'est ce que je me contenterai de faire voir par deux ou trois exemples remarquables, sans me donner la peine de suivre plus au long ces messieurs dans leurs égaremens critiques, & sans fatiguer ainsi les lecteurs par des répétitions inutiles.

1° Ils paroissent si novices dans les matières établies, qu'ils me font un crime effectif d'une simple plaisanterie, généralement reçue de quiconque sçait parler; & qu'ils se récrient fort sur ce que j'ai tâché de deshonorer en vain les jurisconsultes par le titre de maris débonnaires. (1).

[(1) Correspondance I.]

Peut-on faire un aussi pitoyable raisonnement! est-ce vouloir deshonorer Cujas, Barthole & Dumoulin, que de soutenir que les priviléges & droits qu'on a attachés aux femmes qui se séparent de leurs époux, sont trop vastes & trop étendus? Si j'ai deshonoré les jurisconsultes en les appellant maris débonnaires, l'illustre Despréaux a donc flétri la réputation de tous les Parisiens; car je trouve dans sa X. satyre la même pensée exprimée en termes incomparablement plus forts que les miens. Les voici:

As-tu donc oublié, qu'il faut qu'elle y consente?
Et crois-tu qu'aisément elle puisse quitter
Le savoureux plaisir de t'y persécuter?
Bien-tôt son Procureur, pour elle usant sa plume?
De ses prétentions va t'offrir un volume.
Car, grace au droit reçu chez les Parisiens,
Gens de douce nature, & maris bons chrétiens,
Dans ses prétentions une femme est sans bornes.

Voilà donc Despréaux plus coupable que moi. C'est dommage, en verité, que les Cotins & les Pradons, dans les critiques qu'ils ont faites des ouvrages de ce grand homme, n'ayent pas prévenu à cet égard Maître Nicolas & ses collègues, & ne leur ayent point fourni une remarque aussi judicieuse & aussi sensée.

2° La seconde chose que ces judicieux censeurs me reprochent, est d'avoir nommés les chrétiens NAZARÉENS. C'est le titre, disent-ils, qu'il nous donne, croyant vivement nous offenser. Mais J. C. l'ayant porté, nous ne pouvons que nous en faire gloire. (1)

[(1) Correspondance I.]

Le beau raisonnement! En vérité, je serois tenté de croire, que ces gens-là n'ont jamais lû que le Pédagogue chrétien, ou le Paradis ouvert à Philagie. S'ils avoient la moindre connoissance des livres, ils sçauroient que dans tous les ouvrages écrits, ou supposés écrits, par des auteurs Levantins, on donne presque toujours aux chrétiens le nom de Nazaréens. Entre dix mille exemples que j'en pourrois citer, je me contenterai de celui que me fournit actuellement l'Espion dans les cours des princes chrétiens. Il pourra servir de bonne leçon à Maître Nicolas & à ses confrères. Je ne suis pas pour les libelles, dit le fin musulman (1), & je n'aime pas à parler avec irrévérence des têtes couronnées; mais les NAZARÉENS sont si stupides, qu'ils m'obligent de dire ce que je dis: je n'ai jamais vû de gens si fous.

[(1) Tome II. lettre XC,.pag. 300.]

Que les critiques réfléchissent sur ce passage, afin que s'ils lisent jamais quelque livre où le terme de Nazaréens se rencontre, ils évitent le ridicule d'étaler si mal-à-propos des réflexions monacales & pédantesques. Je veux bien encore leur apprendre, que loin qu'on regarde dans le Levant le nom de Nazaréen comme une injure, il y est au contraire considéré comme plus noble que celui de chrétien; &, que dans les traités que la Porte fait avec la France, il n'en est aucun où le roi ne soit titré de premier roi des souverains de la croyance de NAZARETH. Maître Nicolas & ses collègues diront-ils que la Porte Ottomane croit offenser vivement la France, en s'exprimant ainsi? S'ils tenoient un discours aussi impertinent, je ne doute pas qu'il ne se trouvât bientôt quelque imbécille capucin, qui croiroit répondre bien spirituellement, en disant que Jesus-Christ ayant porté le nom de Nazaréen, les François ne peuvent que s'en faire gloire.

3° Je ne sçais si quelque conformité de fanatisme avec Marie-Alacoque porteroit mes censeurs à s'intéresser pour elle; mais voici la manière également fausse & ridicule, dont ils prennent la défense de l'auteur de son histoire. L'auteur de la Vie mystique de Marie-Alacoque a fait une faute indigne de lui & de son caractère. Il l'a reconnue. C'est beaucoup de trouver tant d'humilité dans un prélat. Il n'obtiendra pas le chapeau de cardinal. N'en sera-t-il pas assez puni? Il auroit tort de se vanter d'être l'auteur d'un tel livre. S'il pensoit ainsi, quel besoin d'en enlever tous les exemplaires, comme on a fait, de crainte qu'il n'en restât dans le public. En lisant ce passage, il n'y a personne qui ne crût bonnement que M. de Sens a tâché lui-même de supprimer les exemplaires de son livre. Mais c'est-là une fausseté qui ne mérite point d'autre réfutation que le mentiris impudentissimè du bon pere Valerien; & qui n'est pas mieux appuyée que la critique qu'on me fait cinq ou six lignes après, de juger les procès sur l'étiquette du sac, & de faire valoir la sottise d'un prélat, pour condamner les autres. Ce second mensonge est encore plus impudent que le premier; vû que dans tout cet endroit, il n'est non plus fait mention des prélats que des imans de la Mecque. Le lecteur peut aisément s'éclaircir de cette vérité: & j'ose a cet égard lui faire un serment bien terrible; c'est que si je lui en impose, je consens de passer dans son esprit pour aussi imbécille & aussi menteur que mes critiques.

4° Ils se récrient sur ce que j'ai dit que les grands sujets sont défendus aux François, qu'il faut qu'un métaphysicien accommode sa philosophie à la politique de l'état, aux rêveries des moines. «Un philosophe, répondent mes censeurs, ne peut accommoder sa philosophie aux maximes de l'état, qu'il ne l'ait auparavant accordée à la raison. En suivant ses principes, nous n'écrirons jamais rien, qui nous attire l'excommunication ou les peines inflictives du magistrat.» Je vais dans l'instant convaincre mes prétendus critiques d'être, non-seulement les plus ignorans des hommes, mais encore les plus impudens. Je leur demande si Galilée étoit un grand-homme en suivant les principes de la raison? Ils n'oseroient le nier. Cependant que ne lui arriva-t-il point? Personne n'ignore, si ce n'est peut-être mes censeurs, qu'il fut mis extrêmement âgé dans les prisons de l'inquisition, où il gémit pendant très-long-tems; & cela pour avoir démontré une vérité, dont tout le monde est aujourd'hui convaincu. En l'année 1624, le parlement de Paris ne bannit-il pas à perpétuité de son ressort trois sçavans, pour avoir osé soutenir des thèses contraires aux opinions d'Aristote? Et même sous le regne de Louis XIV. ce regne si éclairé, & dont on vante si excessivement les grandes lumieres, ce même parlement ne donna-t-il pas sur les remontrances de la Sorbonne, un arrêt portant, qu'on ne pouvoit choquer les principes de la philosophie d'Aristote, sans choquer ceux de la doctrine de l'église? N'est-ce pas là attirer sur les gens l'excommunication & les peines inflictives du magistrat? Si mes censeurs veulent prendre la peine de lire ces faits dans une lettre de mon sixième volume (1), ils verront qu'ils auroient pû se dispenser d'avancer cette insipide & ridicule maxime, qu'en suivant les principes de la vraie métaphysique, on n'écrit jamais rien qui attire l'excommunication ou les peines inflictives_.

[ (1) Lettre CLXXII.]

Mais, sans aller chercher des exemples si éloignés, ils en avoient un sous leurs yeux, dans cette même Lettre Juive qu'ils ont prétendu critiquer. Je ne doute pas même qu'ils n'en aient senti tout le poids, que ce ne soit à dessein qu'ils l'ont passé sous silence; & qu'ils ne se soient rendus par-là aussi coupables de mauvaise-foi que d'ignorance. Voici cet exemple: il est décisif dans la question dont il s'agit. «Ce fameux Descartes, dont tu as lû la philosophie avec tant de plaisir, fut obligé de se retirer dans le fond du Nord. L'ignorance & la haine monacale l'y poursuivirent. Tout mort qu'il est, elles l'attaquent journellement.» D'où vient mes censeurs n'ont-ils fait aucune mention de ce trait? A cet exemple de Descartes, joignons celui de tous les grands philosophes que la France a produits. Quelle persécution n'a point essuyée Gassendi? Il n'a pas tenu aux ecclésiastiques, qu'on ne l'ait fait brûler vingt fois; & ses Dissertations contre Aristote, souleverent contre lui toute la nation théologique. Bernier, disciple de ce grand homme,,fut traité comme un hérétique; & ce ne fut qu'après bien des soins, qu'il vint à bout de se justifier des accusations qu'on avoit formées contre lui. Locke n'a pas été persécuté personnellement en France. La raison en est naturelle: il demeuroit à Londres. Mais, presque tous ses ouvrages n'ont-ils pas été sévèrement défendus dans tout le royaume, & ne le sont-ils pas encore? Un libraire oseroit-il présenter à l'examen, son Essai sur l'entendement humain, livre admirable, & dont mes critiques ne connoissent probablement que le titre & la couverture? Tel étant le sort de la philosophie en France, j'ai donc eu raison de soutenir que les grands sujets sont défendus aux François; & qu'il faut qu'un métaphysicien accommode sa philosophie à la politique de l'état, & aux rêveries des moines.

Je ne pousserai pas plus loin mes remarques. Elles suffisent, non-seulement pour faire voir l'injustice & la mauvaise-foi de mes prétendus critiques, mais même pour me justifier dans l'esprit des personnes éclairées & équitables; & c'est tout ce que je me suis proposé, dans cette préface.

***

Lettres Juives, ou Correspondance Philosophique, historique & critique, entre un Juif Voyageur en différents Etats de l'Europe, & ses Correspondants en divers endroits.

***

[Page f21]

LETTRE CLIV.

Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople, à Aaron Monceca.

J'ai examiné avec attention, mon cher Monceca, la lettre dans laquelle tu me proposes les difficultés que tu trouves dans le sentiment qui n'admet point que la pensée actuelle soit l'essence de l'ame. Après avoir comparé tes objections avec celles de Locke, je suis resté persuadé que c'étoit avec beaucoup de fondement, que ce sage philosophe soutenoit qu'il y avoit apparence que l'ame étoit quelquefois d'assez longs intervalles sans penser.

[Pages f22 & f23]

La comparaison que tu fais de l'étendue, essence de la matière, avec la pensée actuelle, essence de l'ame, ne me paroît ni juste ni convaincante. Je puis te nier d'abord que l'étendue soit l'essence de la matière; & de te dire, que loin que tu puisses connoître ce qui constitue une chose spirituelle, tu ignores même ce qui fait le premier principe des êtres matériels. Descartes, dit un philosophe moderne (1), fait consister l'essence du corps dans l'extension, & conclut ensuite, que par-tout il y a de l'étendue où il y a de la matière... Je demande d'abord, quelle est la raison pourquoi l'extension doit constituer la nature & l'essence du corps plutôt que la solidité ou quelqu'autre qualité essentielle à la matière?

[(1)) Le marquis d'Argens; Philosophie du bon sens, ou réflexions philosophiques à l'usage des cavaliers & du beau sexe. pag. 278.]

Car de cette attention qu'on fait à un seul & unique attribut, par l'abstraction qu'on fait de tous les autres, il ne suffit point du tout que ces autres ne puissent subsister sans lui, & qu'il ne puisse subsister sans les autres. Je puis trouver un attribut particulier auquel je m'arrêterai, & que je supposerai constituer l'essence du corps. Si je tiens sur ma main une sphère pesante, par abstraction je puis concevoir que la pesanteur est toute dans son centre, & ne faire attention qu'à l'idée de ce centre. Il seroit pourtant absurde que je conclusse de-là, que la nature & l'essence du corps consiste dans la gravité. D'ailleurs, tout ce qui est dans le corps ne nous est pas connu, ou du moins ne pouvons nous démontrer qu'il nous le soit. Ainsi nous ne sçavons point présentement ce qui le constitue: & parce que nous n'appercevons que sept ou huit attributs dans le corps, nous ne devons pas assurer qu'il n'en puisse y avoir d'autres, sans lesquels son existence soit aussi impossible que sans les sept ou huit qui nous sont connus. Si la nature d'une chose consiste en trente attributs nécessaires & inséparables les uns des autres, & qu'on en prenne dix, il seroit ridicule de conclure qu'on eût cette chose qui en exige trente absolument. On en auroit au contraire une autre qui n'en demande que dix pour former son existence. Il en est de même du corps, dont nous ne pouvons démontrer que nous connoissons les attributs. Ainsi nous ne sçavons précisément ce qui constitue son essence.

[Pages f24 & f25]

Voilà, mon cher Monceca, des raisons bien fortes contre la prétendue certitude des Cartésiens sur l'essence de la matière. Or s'il est vrai que les hommes soient incertains sur ce qui constitue la nature du corps, comment peuvent-ils se flatter de connoître la nature de l'ame? Locke n'est-il pas en droit de dire aux Cartésiens: Avant d'assurer que vous devez définir l'essence de la matière par l'étendue, & celle de l'ame par la pensée actuelle, parce que vous ne pouvez imaginer aucune chose corporelle qui n'ait de l'extension, & que vous ne pouvez concevoir aucun être spirituel qui n'ait la faculté de penser, attendez d'être parfaitement instruits de tous les attributs qui sont absolument nécessaires à ses différentes substances; ensorte que vous n'accordiez plus à un seul attribut le pouvoir de former une chose, qui peut-être en demande absolument trente autres, que vous ignorez & qui lui sont essentiellement nécessaires, sans lesquels elles ne sçauroient exister. Vous croyez, ou du moins vous voulez persuader les autres, que vous croyez être certains de l'essence des êtres spirituels & matériels. On pourroit avec raison vous dire, que loin de connoître la nature de ces substances, vous ignorez même ce qui les rend différentes.

Je ne sçais, mon cher Monceca, si tu as fait attention à ce que Locke objecte si à propos aux Cartésiens, au sujet de l'ignorance des hommes sur l'essence de l'ame. «Nous avons, dit-il (1), des idées de la matière & de la pensée; mais peut-être ne serons-nous jamais capables de connoître si un être purement matériel pense ou non, par la raison qu'il nous est impossible de découvrir par la contemplation de nos propres idées, sans révélation, si Dieu n'a point donné à quelques amas de matiere disposés comme il le trouve à propos, la puissance d'appercevoir & de penser, ou s'il a joint & uni à la matiere ainsi disposée, une substance matérielle.»

[(1)Essai philosophique sur l'entendement humain, 4. chap. 3. pag. 440.]

[Pages f26 & f27]

«Car par rapport à notre idée, il ne nous est pas plus mal aisé de concevoir que Dieu peut ajoûter, s'il lui plaît, à notre idée de la matiere la faculté de penser, que de comprendre qu'il y joigne une autre substance avec la faculté de penser... Puisque nous sommes contraints de reconnoître que Dieu a communiqué au mouvement des effets, que nous ne pouvons jamais comprendre que le mouvement soit capable de produire, quelle raison avons-nous de conclure qu'il ne pourroit pas ordonner que ces effets soient produits dans un sujet que nous ne sçaurions concevoir capable de les produire, aussi bien que dans un sujet sur lequel nous ne sçaurions comprendre que le mouvement de la matiere puisse opérer en aucune maniere.»

Avant de définir que l'ame pense toujours, & qu'il est contre son essence qu'elle reste quelquefois dans un entier assoupissement pendant le sommeil du corps, il faut que les Cartésiens répondent aux objections de Locke, & qu'ils montrent évidemment qu'ils n'ont aucune incertitude sur la nature de l'ame. S'ils ne peuvent pas prouver démonstrativement qu'elle n'est point matérielle, s'ils ignorent quelle est sa nature, comment osent-ils en définir l'essence, & fonder tous leurs raisonnemens sur une définition hasardée? Le docteur Stillingflet voulut convaincre Locke que la nécessité de la spiritualité de l'ame pouvoit être démontrée, & que Dieu n'avoit point le pouvoir d'accorder la pensée à la matiere. Aux anciennes raisons des Cartésiens, il en joignit quelques nouvelles. Mais Locke détruisit bientôt toutes ses foibles objections. Tu pourras voir un détail de la dispute de ces deux sçavans dans les notes, que le traducteur de l'Essai Philosophique sur l'entendement humain a mises dans la derniere édition de cet ouvrage. Le philosophe Anglois disoit à son adversaire: l'idée que nous avons de la matiere étant une substance solide, & celle du corps une substance étendue, solide & figurée, vous prétendez que c'est confondre l'idée de la matiere avec l'esprit, que de dire, que la matiere est capable de penser.

[Pages f28 & f29]

Je vous réponds que je ne confonds pas plus ces deux idées différentes, que celle de la matiere avec celle d'un cheval, lorsque j'assure que la matiere en général est une substance solide & étendue, & qu'un cheval est un animal ou une substance étendue, solide, avec sentiment & motion spontanée. Quoique Dieu joigne quelque nouvelle qualité à une chose solide & étendue, elle ne laisse pas d'être toujours matérielle. Supposons qu'il plaise à Dieu de créer un corps, qui n'ait uniquement que l'étendue & la solidité; ce corps sera sans doute matériel. Il accorde ensuite le mouvement à ce corps, & la faculté de se mouvoir. Ce corps reste toujours matériel. Il le rend ensuite végétatif, lui donne la vie & le pouvoir de grandir & de s'augmenter. Il reste encore matériel. Il lui donne enfin le sentiment, il le rend sensible à la douleur, à la faim, à la soif, il en fait un animal, il demeure toujours matériel. Et pourquoi Dieu, après avoir élevé ce corps par degrés jusqu'à la faculté de sentir, ne pourra-t-il pas lui accorder la perception? A ces objections, mon cher Monceca, dont je ne rapporte qu'un précis, le bon docteur Stilingfleet n'opposoit rien de raisonable. Il avoit recours à des généralités, si souvent rebattues, & tant de fois invinciblement refutées. Avouons de bonne foi que nous ne connoissons point la nature de l'ame. Nous sçavons qu'elle pense toujours dans un homme éveillé; mais de sçavoir si elle a des perceptions continuelles pendant le sommeil, c'est une chose que nous n'éclaircirons jamais.

Quant à ce que tu dis des oublis subits qu'on apperçoit tous les jours dans l'esprit des hommes éveillés, ils ne peuvent point être comparés avec ceux dans lesquels tomberoit l'ame, s'il étoit vrai qu'elle pensât toujours pendant le sommeil. Car un homme, qui lorsqu'il veille, oublie quelque chose dont il étoit occupé un moment auparavant, se souvient qu'il a pensé; il ne se rappelle pas à quoi, parce qu'il a été distrait par d'autres idées; mais il lui reste une conviction certaine & un souvenir parfait, que son esprit a reçu des perceptions: au lieu qu'un homme qui aura dormi toute la nuit & qui s'éveillera le matin, n'aura aucune connoissance qu'il ait eu la moindre idée. On doit regarder les oublis dans un homme éveillé comme la suite de la continuelle circulation des idées.

[Pages f30 & f31]

Il n'est pas raisonnable de vouloir expliquer par le même moyen l'ignorance où l'ame paroît être au reveil du corps, de toutes ses belles pensées dont on dit qu'elle a été occupée. Locke n'a-t-il pas raison de dire, réveillez un homme d'un profond sommeil, & demandez-lui à quoi il pensoit dans ce moment. S'il ne sent pas lui-même qu'il ait pensé dans ce tems-là, il faut être grand devin pour pouvoir l'assûrer qu'il n'a pas laissé de penser effectivement. Ne pourroit-on pas lui soutenir avec plus de raison qu'il n'a point dormi? C'est-là sans doute une affaire qui passe la philosophie: & il n'y a qu'une révélation expresse qui puisse découvrir à un autre qu'il y a dans mon ame des pensées, lorsque je ne puis point en découvrir moi-même. Il faut que ces gens-là ayent la vûe bien perçante, pour voir certainement que je pense, lorsque je ne le sçaurois voir moi-même, & que je déclare expressément que je ne le vois pas: & ce qu'il y a de plus remarquable, des mêmes yeux, qu'ils pénétrent en moi ce que je ne sçaurois voir moi-même, ils voyent que les chiens & les élephans ne pensent point, quoique ces animaux en donnent toutes les démonstrations imaginables, excepté qu'ils ne nous le disent pas eux-mêmes.

Quant aux songes, mon cher Monceca, que tu veux faire servir à autoriser ton sentiment, prends garde qu'ils en démontrent la fausseté: car ils sont des preuves évidentes que lorsque l'ame a des pensées pendant le sommeil, elle les communique au corps, & qu'elle ne pense jamais que toute la machine humaine n'y prenne part. Je conviens avec toi de l'inutilité des songes; mais ils ne sont occasionnés que par des causes secondes. C'est aux mouvemens qui se font dans le cerveau durant le sommeil, qu'ils doivent leur existence. Ainsi leur inutilité ne peut excuser celle de ces prétendues pensées secretes de l'ame, qu'elle n'auroit le pouvoir de former que par le pouvoir immédiat de la divinité; puisqu'elles ne pourroient être produites par les passions du corps, qui en prend connoissance dès qu'il les fait naître, comme les songes le démontrent. Locke a donc raison de dire que la nature & la divinité ne faisant rien envain, il n'est pas vraisemblable que l'ame ait la faculté de former pendant le sommeil du corps des pensées qui sont aussi inutiles. Relis avec attention, mon cher Monceca, tout ce que Locke dit pour appuyer son sentiment; & je suis assuré que tu ne l'accuseras plus d'avoir été trop décisif.

[Pages f32 & f33]

Porte-toi bien, mon cher Monceca,,& vis content & heureux.

Du Caire, ce...

***

LETTRE CLV.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople.

Les Anglois, mon cher Isaac, sont rigides observateurs de leurs loix; ils en suivent exactement le texte, ne cherchant point à l'éluder par des explications; & sous le prétexte d'entrer dans l'idée du législateur, ils ne rendent point la science des loix une jurisprudence arbitraire. Les tribunaux chargés de l'exécution de la justice, ne sont point embarrassés de sçavoir s'ils puniront un tel crime d'une telle peine. Ils ne sont occupés que de s'instruire si la personne qu'ils jugent est réellement coupable. Dès qu'ils ont décidé qu'elle l'est, les loix prononcent sa peine. En Angleterre, le juge est le rapporteur du procès, le législateur est le véritable juge.

On ne sçauroit trop approuver, mon cher Isaac, un usage aussi judicieux & aussi prudent. De quelque probité que soient doués ceux qui sont préposés pour rendre la justice aux peuples, il est cependant nécessaire de fixer leurs décisions, & de ne les pas laisser les maîtres de punir ou d'innocenter selon leur fantaisie, ceux dont ils doivent prononcer le jugement. Le coeur de l'homme est rempli de tant de passions, & son esprit est si souvent la dupe de ses préjugés, qu'il lui est bien difficile de ne s'égarer jamais lorsqu'il est le maître d'agir sans contrainte. Si les juges n'avoient pas eu besoin d'être conduits, on n'eût point compilé les loix écrites: ils eussent eux-mêmes été des législateurs vivans. Mais on a compris qu'il étoit impossible qu'ils ne se ressentissent de l'humanité, & qu'ils ne vissent très-souvent les choses au travers du voile de leurs passions, qui les défigure & les fait changer de forme.

[Pages f34 & f35]

Je sçais, mon cher Isaac, que la rigide observation des loix cause quelquefois des maux auxquels on auroit pû remédier. Je n'ignore pas qu'il est des cas où il seroit à souhaiter qu'on pût interprêter la volonté du législateur, & lui donner un sens plus ou moins étendu. Mais je sçais aussi que si cette liberté est favorable à quelques particuliers, elle devient nuisible & même pernicieuse au bien public. Elle accoutume les juges à une jurisprudence arbitraire, & ouvre la barrière à tous les inconvéniens qu'elle entraîne après elle. Lorsqu'on établit une règle, on ne doit point songer qu'elle soit commode à une ou deux personnes seulement: on doit tâcher, au contraire qu'elle soit utile à la plûpart des gens. (1)

[(1) Nulla lex satis commodo omnibus est: id modo quaeritur si majori parti & in summam prodest. Tit. Livius, lib. 34. cap. 3. num.1.]

Séneque parlant des loix sur les débiteurs insolvables, dans lesquelles on ne distingue point ceux qui le sont devenus par quelque accident où il n'y a pas de leur faute, d'avec ceux qui ont tout dépensé au jeu ou par leur débauche, ne balance point d'assûrer qu'il vaut beaucoup mieux qu'un petit nombre de gens courre le risque de n'être pas reçu à alléguer une excuse légitime, que si tout le monde pouvoit chercher quelque prétexte spécieux pour se disculper. (1)

[(1) Quid tu tam imprudentes judicas majores nostros fuisse, ut non intelligerent iniquissimum esse eodem loco haberi eum qui pecuniam, quam à creditore acceperat, libidine aut alea absumsit, & eum qui incendio, aut latrocinio, aut aliquo casu tristiore aliena cum suis perdidit? Nullam excusationem receperunt, ut homines scierent fidem utique praestandam. Satius enim erat à paucis etiam justam excusationem non accipi, quam ab omnibus aliquam tentari. Seneca de beneficiis, lib. 7. cap. 16.]

Il suffit, mon cher Isaac, pour approuver la sage coutume d'être entiérement soumis & attaché aux décisions communes des loix, de montrer que cette coutume est plus utile au bien public, que celle de laisser aux juges un pouvoir arbitraire. Or comme il n'est personne qui ne convienne que les hommes ont besoin d'un appui qui les garantisse contre les attaques de leurs passions, les juges n'étant point des divinités, ils ont par conséquent besoin de cet appui, & ils le trouvent dans l'observance exacte de la loi qui ne leur laisse pas le moyen d'être la dupe de leur coeur & de leur esprit.

[Pages f36 & f37]

De la nécessité de suivre exactement les ordres des législateurs, découle le besoin de n'avoir que des loix sages & raisonnables. Dès qu'on s'apperçoit dans un état, que certaines régles, qui avoient pû être nécessaires pendant un tems, deviennent inutiles ou pernicieuses, il faut les abroger & les détruire. C'est une erreur des plus dangereuses à la tranquillité publique, que le servile respect qu'on a dans bien des pays pour certaines loix bizarres, ridicules, & pour la mémoire de ceux qui les ont établies. Il semble que ce ne soient pas des hommes qui ayent institué ces coutumes: l'on diroit que la divinité les ayant révélées comme celles qui sont contenues dans nos livres sacrés, elles ayent appris aux peuples qu'on ne pouvoit les rejetter sans encourir son indignation. Triste suite des préjugés qu'on reçoit dans l'enfance, & qui rendent un état entier la victime d'une impertinence insérée dans le droit écrit, ou dans le droit coutumier!

On auroit bien moins de respect pour les législateurs, si l'on réfléchissoit qu'il n'en est aucun, même parmi les plus illustres & les plus renommés, qui n'ait ordonné quelque chose, ou d'extravagant, ou de ridicule, ou de contraire aux bonnes moeurs ou à l'humanité. Lycurgue ordonna par les loix qu'il établit à Sparte, que les filles lutteroient toutes nues devant les garçons, & qu'elles danseroient ainsi en leur présence en chantant certaines chansons. Ce législateur, en instituant une coutume aussi extravagante, avoit dessein d'endurcir le corps des jeunes filles, pour qu'elles formassent des enfans plus vigoureux, & qu'elles résistassent avec plus de force aux douleurs de l'enfantement. Un pareil moyen de rendre les femmes robustes ne s'accorde-t-il pas bien avec la pudeur & la bienséance? Et ne faut-il pas avoir oublié jusqu'au moindres régles de l'honnêteté naturelle, pour introduire une coutume qui les détruit entierement? Les Payens an milieu des impiétés & des ténébres de leur religion, ont senti combien une loi aussi infâme étoit contraire aux bonnes moeurs.

[Pages f38 & f39]

Dans l'Andromaque d'Euripide, Pélée n'attribue les débauches d'Hélène qu'à l'éducation qu'elle avoit reçue à Sparte. Il n'est pas, dit-il, au pouvoir des Spartiates d'être sages, quand elles le voudroient: car elles sortent de la maison de leur pere avec des jupes entr'ouvertes qui laissent voir leurs cuisses. Elles vont avec les jeunes hommes & luttent avec eux: ce que je ne sçaurois souffrir. Après cela faut-il s'étonner que vous n'ayez que des femmes débauchées? (1)

[(1) ...... Neque, si velit aliqua
Puella Spartana, possit esse casta:
Quae, relinquentes domos, cum juvenibus
Nudis femoribus, & tunicis laxatis,
Cursus, & palestras, non tolerandas mihi
Communes habent. Deinde an mirari oportet,
Si non educatis mulieres castas?

Euripides, Andromachae versu 598. p. 529.]

Ce passage d'un Poëte Payen, qui condamne si justement la débauche que Lycurgue avoit établie sous des prétextes aussi faux que ridicules, est une preuve évidente que la probité & la pudeur ont trouvé des défenseurs parmi les gens qui professoient les religions les plus impies & les plus favorables aux déréglemens du coeur. La vertu, dit un ancien docteur nazaréen, a même été respectée dans des temps où la débauche régnoit le plus. (1)

[(1) Tanta vis est probitatis & castitatis, ut omnis, vel penè omnis, ejus laude moveatur humana natura; nec usque adeo sit turpitudine viciosa, ut totum amittat sensum honestatis. August. de civit. Dei, lib. 2, cap. 26, pag. 255.]

Ne doit-on donc pas s'étonner avec raison, que ceux qui étoient chargés de la conduite des autres hommes, qui leur prescrivoient les loix qu'ils devoient suivre, n'ayent pas compris des bienséances & des vérités qui ont été si sensibles à des simples particuliers?

Les erreurs des législateurs anciens doivent servir d'instruction à ceux qui ont aujourd'hui le pouvoir de corriger & d'annuller les loix; ils doivent se garantir d'une prévention trop grande pour les régles de ceux qui les ont précédés, & les supprimer entiérement si elles sont inutiles ou nuisibles. N'est-il pas ridicule d'avoir plus de respect pour un homme, ou pour une coutume, parce que l'un est mort & l'autre est établie depuis cinq ou six cens ans, que l'on n'en avoit dans le tems même que cet homme vivoit, & que cette coutume fut instituée? Si l'on convient de ce principe, il sera aisé de montrer que tous ceux qui ont été chargés par quelques peuples de leur prescrire des loix, ont trouvé des gens qui en ont condamné plusieurs, & qui ont écrit pour en faire connoître le faux & le vicieux.

[Pages f40 & f41]

Lycurgue avoit établi dans Sparte un sénat composé de vingt-huit personnes, qui balançoient & tempéroient l'autorité des rois. Aristote condamnoit dans l'institution de ce sénat, que les sénateurs jouissent pendant toute leur vie de leurs charges. L'esprit, dit ce philosophe, ne vieillissant pas moins que le corps, il est injuste de commettre la fortune & la vie des citoyens à des hommes qui ne sont plus en état d'en juger.

Platon n'approuvoit pas que Lycurgue eût ordonné qu'on jettât dans la fondriere des Apotêtes près du mont Tagere, les enfans qui, en naissant, paroissoient malfaits, délicats & foibles.

Aristote, au contraire, loue une cruauté si dénaturée, & plus digne d'être exercée par des bêtes féroces que par des hommes. Quant aux enfans, dit ce philosophe, qu'on doit nourrir ou exposer, il faut faire une loi qui défende d'en nourrir aucun qui soit imparfait, ou mutilé de ses membres: & dans les lieux où cette loi seroit contraire aux loix du pays, il faut faire blesser les femmes, avant que les enfans ayent sentiment de vie.

Après un raisonnement aussi absurde, aussi cruel & aussi contraire à l'humanité, doit-on adopter aveuglément les loix qu'ont prescrites des hommes qu'on a regardés comme au-dessus des autres par l'étendue de leurs lumieres? Heureux le peuple, mon cher Isaac, qui soumis aveuglément à ses loix, n'en reçoit d'autres que celles qui sont fondées sur la vertu, sur la prudence & sur la probité! Ce qui fait que dans bien des pays, les juges ont pris la licence de s'élever au-dessus des loix, de s'attribuer un pouvoir despotique, & de ne suivre ordinairement, sur-tout dans les matieres criminelles, qu'une jurisprudence arbitraire, ce sont les défauts qu'ils ont apperçus dans certaines loix. Comme ils n'étoient pas les maîtres de les annuller, ils ont pris le parti de les expliquer à leur fantaisie, & l'ont fait de cent façons différentes, suivant qu'ils ont cru que la nécessité du cas l'exigeoit. Dans toutes ces diverses explications, ils ont souvent pris les mouvemens de leurs passions pour les impressions de la justice; s'ils ont sauvé par-là plusieurs innocens, peut-être aussi n'ont-ils pas puni bien des coupables?

[Pages f42 & f43]

Je reviens, mon cher Isaac, à la maniere dont les Anglois administrent la justice: elle est sage, prudente, digne d'être imitée par toutes les nations. Dès qu'ils s'apperçoivent qu'une loi est utile au bien public, ils l'ordonnent: & tandis qu'elle n'est point abrogée, ils la suivent exactement. S'ils voient dans les suites qu'elle devient nuisible, ils ne cherchent point à l'éluder par de vaines explications, ils l'anéantissent. Dans la crainte d'introduire la pernicieuse coutume de laisser les juges maîtres de suivre leurs caprices dans ce qui regarde la vie & les biens des citoyens, loin d'accorder un pouvoir arbitraire à de simples magistrats, les Anglois veulent que les rois soient les protecteurs des loix, & n'en soient point les tyrans.

Porte-toi bien, mon cher Isaac; vis content & heureux; & que le Dieu de nos peres te comble de prospérités.

De Londres, ce...

***

LETTRE CLVI.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople.

Les égaremens, mon cher Isaac, dans lesquels j'ai vû les nations que j'ai parcourues, les erreurs & préjugés qui aveuglent généralement les hommes, m'ont fait réfléchir sur le triste état où se trouve la morale, chez les Européens. Ils sont prévenus qu'ils suivent des maximes bien plus conformes à la raison & à la droiture que les Africains & les Asiatiques. Cependant, lorsqu'on vient à examiner plusieurs de leurs sentimens, & sur tout ceux qui ne sont fondés que sur l'autorité de certains théologiens, on les trouve presqu'aussi éloignés de la justice & de l'équité, que ceux des Caraïbes & des Cannibales.'

[Pages f44 & f45]

On ne doit pas s'étonner que les peuples ne s'apperçoivent point des erreurs qu'on leur a persuadées, & qu'on fomente tous les jours parmi eux. On les leur couvre du voile de la religion & de la piété, on les leur rend ainsi respectables. Ils croyent servir la divinité, en s'éloignant des règles de la bonne morale. Comment penseroient-ils à les suivre?

Les premiers docteurs nazaréens (1) ont prêché une doctrine si conforme à l'équité, & si utile à la société, que leurs plus grands adversaires conviennent aujourd'hui que leurs préceptes moraux sont infiniment au-dessus de tous ceux des plus sages philosophes de l'antiquité.

[(1) Les Apôtres.]

Nos rabbins avouent eux mêmes que si les Nazaréens suivoient exactement les principes fondamentaux de leur morale, ils seroient forcés de les estimer & de les regarder comme des gens à qui Socrate ne pourroit être comparé. Mais malheureusement pour eux, & encore plus pour nous qui en souffrons infiniment, ils ont entierement abandonné les sentimens de leurs premiers docteurs, & leur morale n'est plus qu'une politique plâtrée & fardée, qui tâche de conserver encore quelque ressemblance avec l'ancienne morale.

Il semble, mon cher Isaac, que le sort des hommes soit d'être les dupes de tous ceux qui veulent s'en servir pour les faire agir selon les vues d'intérêt qu'ils ont. Deux cens ans après ces premiers docteurs nazaréens, qui avoient ouvert les yeux à leurs disciples, & qui leur avoient fait connoître les régles de l'exacte équité, il commença à s'élever plusieurs théologiens qui entreprirent de détruire ce que les autres avoient fait. (1)

[(I) Voyez la seconde partie, ou lettre des mémoires secrets de la République des lettres, dans laquelle il est parlé amplement des peres de l'église.]

Un d'entr'eux, nommé Origene, homme d'un tempérament sombre & mélancolique, voulut pousser les choses à l'extrême. Aussi porta-t-il le premier la peine de la bizarrerie de ses idées; car dans la violence d'un de ses enthousiasmes, il se mutila lui-même, afin de pouvoir apprendre la religion aux femmes, sans courir le risque de succomber à quelque tentation.

[Pages f46 & f47]

Tertulien s'éloigna encore plus des régles de la saine morale. Il publia & soutint des opinions, qui renversoient absolument l'ordre & la regle dans les Etats; il prétendit qu'un nazaréen ne pouvoit exercer en conscience l'office de juge, damnant tous les Magistrats, & insinuant qu'on ne pouvoit être empereur & nazaréen.

Ces premieres erreurs si contraires à la saine morale, furent bien-tôt augmentées par de nouvelles qu'inventerent & publierent d'autres docteurs. Chaque siécle produisoit quelque écrivain, qui sappoit quelque point essentiel des principes équitables qu'avoient établis les premiers docteurs nazaréens. Quoique ces écrivains eussent du génie, de la science, & même du mérite, cependant ils se laissoient emporter à leurs mouvemens impétueux, & devenoient les premiers les dupes de leurs passions. Dans le tems que les Ariens avoient l'empereur de leur côté, Grégoire de Nazianze déclamoit contre toutes les persécutions; il prêchoit vivement la tolérance; & il soutenoit qu'on ne devoit persuader les esprits que par la douceur. Mais dès que cet empereur fut mort, son successeur n'étant point du parti des Ariens, le même Grégoire écrivit à Nectaire, pour l'exhorter à représenter à l'empereur que la piété & la religion demandoient qu'on ne permît point à ces hérétiques de s'assembler, & qu'on ne devoit avoir aucun égard aux priviléges qu'on leur avoit accordés. Ainsi loin que ce docteur nazaréen enseignât une morale qui se ressentît de la pureté de celle des premiers fondateurs de sa religion, elle étoit infiniment au-dessous de celle des philosophes payens, qui reconnoissoient que la fidélité qui consiste à être sincere, & à tenir sa parole, est le fondement de la justice. (1)

[(1) Fundamentum est autem justitiae fides; id est dictorum conventorumque constantia & veritas. Cicero, de officiis. lib. 1. cap, 7.]

Ce Grégoire n'est pas le seul parmi ceux que les nazaréens appellent les peres, qui ait soutenu des erreurs directement contraires à la tranquillité publique & à la raison. Augustin, homme véritablement illustre & d'un esprit vif & élevé, mais vain, fier & emporté, écrivit d'abord avec assez de modération & de sagesse contre ses adversaires, qu'on appelloit les donatistes. Mais enfin son génie ardent l'emporta.

[Pages f48 & f49]

Le philosophe s'évanouit; il ne resta plus que le controversiste; alors il soutint si hautement qu'il falloit persécuter, détruire, anéantir & exterminer ceux qu'on nommoit hérétiques, qu'il en a justement mérité le titre de patriarche des persécuteurs. Il osa avancer qu'on n'étoit point obligé de garder la foi qu'on avoit promise aux hérétiques; parce que par le droit divin, tout est aux véritables fideles, & que les hérétiques ne possédent rien légitimement. Ainsi, selon ce bouillant Africain, les contrats que les nazaréens font avec des hommes d'une différente religion, ne doivent durer qu'autant qu'ils n'ont pas la puissance de les violer. Combien la morale de Cicéron est-elle plus pure? La fraude, dit ce philosophe romain, bien loin d'empêcher qu'on ne viole le serment, ne fait que rendre le parjure plus criminel. (1)

[(1) Fraus enim adstringis, non dissolvis perjurium. Cicero de officiis, lib. 3. cap. 32.]

Ce n'est pas dans leurs seules disputes de religion que les peres ou théologiens nazaréens ont renversé les vrais principes moraux. Ils ont abusé quelquefois de certains passages de nos livres saints, pour autoriser leurs opinions erronées. Ambroise, en expliquant le pseaume où David reconnoît qu'il a péché contre Dieu seul (1), se sert de cette occasion, pour établir le principe le plus absurde & le plus contraire à l'humanité. Il dit en termes formels, que David ne pécha point envers Urie, lorsqu'il le fit mourir; parce que les rois étant maîtres de la vie & des biens de leurs sujets, ils peuvent les leur ôter, lorsqu'ils le jugent à propos, sans qu'ils soient coupables auprès des hommes de leurs cruautés & de leurs caprices. (2)

[(1) Tibi soli peccavi, & malum coram te feci, &c. Psalm. 50. v. 6.
(2) Rex utique erat, nullis legibus tenebatur, quia liberi sunt reges à vinculis delictorum. Neque enim ullis ad poenam vocantur legibus, tuti imperii potestate. Homini ergo non peccavit, cui non tenebatur obnoxius. Sed quamvis tutus imperio, devotione tamen ac fide erat Deo subditus. Ambrosii apologia Davidis, cap. 10.]

Accorde si tu peux un pareil principe avec le procédé impérieux & altier que ce même docteur tint envers l'empereur Théodose, & que les Nazaréens ont si démesurément loué depuis, ou bien avec les injures atroces dont il ne fit aucune difficulté d'accabler Magnence. Cela étoit bien éloigné de ce pouvoir excessif, qu'il accorde si libéralement aux Rois.

[Pages f50 & f51]

N'est-il pas affreux, extravagant & digne de punition, de soutenir qu'un prince, qui a enlevé la femme de son sujet, & qui le fait mourir tout innocent qu'il est, ne péche que contre Dieu, & qu'il ne commet pas une véritable injustice envers celui sur qui tombe sa cruauté! Pour sentir tout ce qu'il y a de pernicieux dans une semblable opinion, on n'a qu'à réfléchir aux désordres qu'elle entraîne nécessairement après elle. Il y a un commerce, dit le sage la Bruyere (1), ou un retour des devoirs du Souverain à ses sujets, & de ceux-ci au Souverain. Quels sont les plus assujettissans & les plus pénibles; je ne le déciderai pas. Il s'agit de juger d'un côté, entre les étroits engagemens du respect, des secours, des services, de l'obéissance, de la dépendance, & d'un autre, les obligations indispensables de bonté & de justice, dont le prince est dépositaire. Ajoûter qu'il est maître absolu de tous les biens de ses sujets, sans égard, sans compte, sans discussions, c'est l'opinion d'un favori, qui se dédira à l'agonie.

[(1) Caractères ou moeurs du Siécle, tome 1. pag.. 479.]

Voilà, mon cher Isaac, une morale bien différente de celle d'Ambroise. Il est d'autant plus surprenant qu'elle ne lui ait pas été connue, qu'elle l'a été des payens les plus dévoués au despotisme. Bien loin qu'ils ayent crû que les Rois étoient les maîtres de prendre injustement les biens de leurs sujets, & de leur ôter la vie, Hérodote nous apprend (1), que les Perses, si soumis à leurs souverains, avoient chez eux une loi, par laquelle il n'étoit pas permis aux rois de faire mourir un homme qui n'avoit commis qu'un seul crime.

[(1) Herodot. lib. 1. pag. 67.]

La même loi défendoit à tous les grands seigneurs de traiter rigoureusement leurs esclaves pour une seule faute. Il leur étoit ordonné de considérer si les fautes que leurs domestiques avoient commises, étoient plus grandes que les services qu'ils en avoient reçus; alors il leur étoit permis de contenter leur colère & de punir les coupables.

Quelle différence, mon cher Isaac, n'y a-t-il pas entre des loix aussi sages, & les opinions de certains docteurs Nazaréens! N'est-il pas surprenant que des gens, qui n'étoient éclairés que d'une foible raison, d'une clarté obscurcie par les ténébres du paganisme, ayent eu des idées d'une morale beaucoup plus sage & plus équitable que celle qu'ont enseignée des sçavans & des Prêtres, qui reconnoissoient la spiritualité & l'unité de la Divinité?

[Pages f52 & f53]

Quelques-uns d'entr'eux ont même paru ignorer les bienséances les plus simples, & n'ont point été retenus par les liens les plus sacrés de la société. Ils ont violé les devoirs de l'amitié. Leur passion & leurs emportemens les ont si fort aveuglés, qu'ils ont déchiré par les médisances & les calomnies les plus atroces, des personnes qui leur avoient été très-cheres, & avec lesquelles ils n'avoient eu d'autre sujet de dispute, que la diversité & l'opposition de sentimens sur quelques points de doctrine. Jérôme, génie hardi & auteur véhément, dont le style approche assez de la pureté de celui de Cicéron, écrivit de la maniere la plus vive & la plus forte contre son ami Ruffin, parce qu'il avoit embrassé les opinions d'Origene. L'union qui avoit regné pendant très-long tems entre eux deux, ne put arrêter sa fureur, il fallut qu'il exhalât sa bile par un libelle. Heureux, s'il eût pû profiter des leçon qu'un auteur payen avoit données à l'univers, & qu'il eut pratiqué les sages maximes du traité de l'amitié de Cicéron! Sans doute alors bien loin de songer à décrier Ruffin, il eût tâché de le convaincre par la douceur & par de bonnes manieres.

La véritable tendresse ne goûte de plaisir, de satisfaction & de gloire, qu'autant que les personnes pour qui elle s'intéresse y prennent part (1).

[(1) Nec fas esse ulla me voluptate frui
Decrevi tantisper, dum ille abest meus
Particeps.

Terent. Heaut. Act. 2. Scen. 2]

[Pages f54 & f55]

Ce sentiment délicat est ignoré depuis long-tems des théologiens & sur-tout des controversistes. Il n'est rien qu'ils ne sacrifient à leurs passions: & dès qu'un de leurs amis cesse d'être le partisan de leurs opinions, leur tendresse cesse de même. Leur amitié se change en haine. Ils oublient jusqu'aux moindres régles de la bienséance & de l'équité. Il ne tient pas à eux qu'on extermine par le fer & par le feu ceux qui n'ont fait d'autre crime, que de ne point continuer d'être leurs esclaves. (1)

[(1) Dans tous les tems les Ecclésiastiques ont couvert d'un beau nom les persécutions affreuses qu'ils ont faites à leurs ennemis, ou pour mieux dire, aux gens qu'ils n'aimoient pas. Je passe sous silence, dit un évêque du siécle, persécuté pour le nestorianisme, les chaînes, les confiscations de biens, les notes d'infamie, les massacres dignes de compassion, & dont l'énormité est telle, que ceux-mêmes qui ont le malheur d'en être les témoins, ont peine à les croire véritables. Toutes ces tragédies sont jouées par des Evêques... Parmi eux l'effronterie passe pour une marque de courage; ils appellent zèle leur cruauté, & leur fourberie est honorée du nom de sagesse.]

Triste suite de la foiblesse des principes d'une morale également fausse & pernicieuse, qui colore du nom de vertu les défauts les plus contraires au bien public & à la tranquillité de la société civile.

Si la véritable & saine morale est connue chez les Nazaréens, c'est aux laïques à qui ils en sont redevables. Grotius & Puffendorf ont plus fait de bien au genre humain, que tous les écrits des théologiens anciens & modernes. Ces sages jurisconsultes ont remonté à la source. Ils ont examiné avec soin les mouvemens qu'inspiroit la Loi naturelle. Ils se sont appuyés des autorités des premiers législateurs Nazaréens dont je t'ai déja fait l'éloge. En corrigeant les abus, & détruisant les erreurs qu'avoient introduits ceux qui avoient fait des points de morale de leurs caprices, de leur haine & de leur ambition, ils ont montré aux hommes la vérité toute nue, qu'on leur cachoit avec tant de soin. Cependant quelques efforts qu'ils ayent faits pour être utiles à l'univers, ils n'ont pû faire jusques ici qu'une partie du bien qu'ils s'étoient proposé; plusieurs théologiens, ardens à soutenir leurs erreurs & celles de leurs prédecesseurs, ayant fait ce qu'ils ont pu, & agissant encore de toutes leurs forces pour décrier tous les ouvrages qui enseignent une morale pure, simple, humaine, & qui désapprouve toutes les violences qu'on veut consacrer sous le prétexte de la Religion.

[Pages f56 & f57]

Lorsque l'admirable traité du droit de la guerre & de la paix eut paru, dit Puffendorff (1), les Ecclésiastiques, au lieu d'en remercier l'Auteur, se souleverent contre lui; & il fut, non-seulement mis dans l'indice expurgatoire des Inquisiteurs Catholiques Romains; (je n'en suis pas surpris) mais encore plusieurs théologiens protestans tâcherent de le décrier. La même chose est arrivée au livre du droit de la nature & des gens. Les jésuites de Vienne le firent défendre.

[(1) Traité du Droit des Gens, Préface de Barrebrac, pag. xxij.]

Crois-moi, mon cher Isaac. La haine des théologiens outrés contre ceux qui veulent soutenir les droits de l'humanité, & en faire connoître les devoirs à leurs concitoyens, est l'obstacle le plus fort que trouve la bonne morale. Aussi peut-on dire qu'on doit bien plutôt en étudier les préceptes dans les ouvrages des payens, que dans ceux de certains docteurs qui passent cependant pour les arbitres du sort & de la destinée des hommes. Malheur aux nations chez lesquelles on ne connoît d'autres principes de morale que ceux qu'on trouve dans les livres approuvés par les Inquisiteurs Espagnols, Italiens & Portugais!

Porte-toi bien, mon cher Isaac, & fais des voeux pour qu'il plaise à la Divinité d'éclairer les yeux de tous les hommes. Quoique nous soyons Juifs, nous devons cependant souhaiter que les Nazaréens suivent les principes d'une morale équitable. Si les Espagnols & les Portugais pensoient comme Grotius & Pufendorff, ils n'égorgeroient point nos freres aussi iniquement qu'ils font. Que le dieu de nos peres te comble de prospérités.

De Londres, ce...

***

LETTRE CLVII.

Isaac Onis, caraïte, ancien rabbin de Constantinople, à Aaron Monceca.

Tu auras sans doute été surpris, mon cher Monceca, de mon silence, & tu m'auras accusé de paresse & de négligence; mais tu changeras de pensée, en apprenant que j'ai été faire un voyage de quelques jours à Jérusalem. La proximité de la sainte cité de David, le desir de voir cette illustre capitale du royaume de nos ancêtres, la facilité de satisfaire ma curiosité, m'ont fait profiter de l'occasion d'un vaisseau qui partoit d'Alexandrie pour se rendre à S. Jean d'Acre.

Je ne puis, mon cher Monceca, t'exprimer les mouvemens dont j'ai été agité, en entrant dans la Palestine. La joie, la douleur, la piété, la fureur, le respect, le dépit, toutes ces passions se succédoient dans mon coeur, & sembloient y agir toutes ensemble.

[Pages f58 & f59]

Heureux séjour, disois-je, où le Dieu d'Israël fut autrefois servi par son peuple, avec la splendeur que demande son culte, se peut-il que mes yeux ayent la douceur de te contempler? Mais hélas! dans quel état leur offres-tu les villes & les palais, dont tu étois rempli? Je ne vois que des ruines, restes infortunés, échappés à la cruauté, à la rage, & à la fureur de nos ennemis. Dieu juste! Dieu vengeur! Souviens-toi de ton peuple!

A ces mots, mon cher Monceca, mes yeux se sont remplis de pleurs; & quoique je desapprouve la vengeance que nos freres desirent, une sainte fureur, dont je n'étois point le maître, l'a emporté sur mes réflexions philosophiques. Je me suis prosterné à terre; & me tournant du côté des ruines du temple, dont je n'étois éloigné que de quinze lieues, j'ai fait la priere que nos freres font plusieurs fois l'année dans leurs synagogues. Regarde, Seigneur, les maux que nous ont faits nos ennemis. Rappelle-toi les cruautés de Nabuchodonosor & celles de Titus; mais souviens-toi sur-tout d'Adrien, le plus cruel des destructeurs de notre nation, qui éleva sur ton autel des statues infâmes, qui souilla ta ville par l'idolatrie, qui rasa & saccagea neuf cens quatre-vingt bourgs, & brûla quatre-vingt synagogues. (1)

(1) Il y a dans le rituel des Juifs une hymne pour le neuviéme jour du mois Ab, dans laquelle on lit ces mots: Recordare, Domine, qualis fuerit Adrianus. Crudelitatis consilia amplexus, consuluit Idola se pervertentia, & sustulit combussitque quadraginta & octoginta Synagogas. Tractatus Talmudicus, Giffin dictus, apud Joan. à Lent. de Judaeorum Pseudo-Messiis, pag. 18.]

Ma douleur, mon cher Monceca, a pris de nouvelles forces en arrivant à Jérusalem. J'ai senti mon coeur percé de mille coups mortels, lorsque j'ai examiné les ruines du temple. Les Turcs ont bâti une mosquée dans l'ancien parvis. Il est encore pavé de marbre blanc & noir. Au milieu, & dans le même endroit où se trouvoit autrefois le Saint des Saints, est aujourd'hui le temple mahométan couvert d'un grand dôme soutenu par deux rangs de colonnes de marbre. Au milieu de ce dôme, on voit une grosse pierre, sur laquelle les Turcs assûrent que Mahomet se plaça lorsqu'il monta dans le Ciel.

[Pages f60 & f61]

Juge, mon cher Monceca, du désespoir d'un Israélite à la vûe de cet infâme édifice construit sur les fondemens du temple élevé par Salomon. La douleur, dont j'en ai été pénétré, ne m'a pas permis de faire un long séjour à Jérusalem. Content d'avoir baisé cette terre chérie, & dans laquelle nos descendans purifieront un jour toutes les impiétés & les abominations que nos ennemis y ont commises, je suis retourné au Caire, où j'ai emporté dans une boëte de la précieuse terre sur laquelle le temple avoit été bâti. Ce n'est pas qu'imitant la superstition des Nazaréens, qui ont pour certains lieux de Jérusalem un respect infini, je pense qu'il y ait une vertu plus efficace dans cette terre que dans aucune autre. Mais j'ai été bien-aise d'en avoir avec moi, pour me rappeller plus fortement les maux où nos crimes ont plongé notre patrie, & m'exciter par-là à devenir plus vertueux.

Lorsque je pense, mon cher Monceca, aux maux que nos peres ont soufferts, je suis tenté de croire qu'ils s'étoient rendus coupables de quelques grands crimes, dont la connoissance n'est pas venue jusques à nous: & il faut que je t'avoue que si je n'étois point aussi assûré que je le suis de la vérité de ma religion, quand j'examine les maux qui nous ont accablés depuis la naissance du Nazaréisme, je croirois volontiers que les prophéties ont été accomplies; & que le Dieu d'Israël ayant abandonné son Peuple, en auroit choisi un autre.

Sans m'arrêter à la premiere destruction de Jérusalem par Titus, je parcours avec étonnement & avec frayeur, les malheurs dont les Juifs ont été accablés par Adrien. Après que ce cruel empereur eut fait mourir Barcokebas, pris la ville de Bitter, derniere ressource d'Israël, il ordonna qu'on plaçât un pourceau de marbre sur la porte de Jérusalem, par laquelle on alloit à Bethléhem. Il fit servir à la construction d'un théâtre & de plusieurs temples de ses faux Dieu, les pierres du temple de Salomon: il fit élever la statue de Jupiter dans le lieu où se trouvoit autrefois le sanctuaire. Il défendit, sous peine de la vie, à tous les Juifs, de pouvoir entrer dans Jérusalem. Il ordonna qu'on coupât les oreilles à un grand nombre d'entr'eux qu'il fit transporter en divers pays.

[Pages f62 & f63]

Si les maux que nous avons soufferts en Espagne & en Portugal, ne nous montroient évidemment jusqu'où peut aller la dureté des hommes, ce seroit avec peine que nous ajouterions foi aux cruautés que nos auteurs assûrent avoir été exercées sur nous par Adrien & par ses soldats. Ils disent, qu'après la prise de Bitter, le carnage fut si grand, & que le sang couloit avec tant de force, qu'il entraînoit avec lui des pierres de la pésanteur de quatre livres, & qu'il entra bien avant dans la mer. (1) Ils ajoutent que lorsque les Romains furent maîtres de la ville, ils assemblerent tous les écoliers, & les brûlerent avec leurs livres; parce que ces jeunes gens, dans les commencemens du siége, voulant se rendre utiles à leur Patrie, s'étoient servis de leurs poinçons ou de leurs canifs, pour tuer les ennemis.(2)

[(1) Quinimo, sanguis rapiebat secum petras magnitudinis quadraginta modiorum, donec ad quadraginta milliaria usque in oceanum fluxerit. Lent. pag. 28.
(2) Ista pubes principio hostes impetum facientes graphiis suis confodiebat. Cum vero hi praevalerent, urbemque cepissent, & involverunt puerulos illos cum libris suis, eosque igne sic cremarunt. Joan à Lent, pag. 13.]

On leur fit un crime énorme d'avoir osé se défendre lorsqu'on les attaquoit. La perte de Bitter fut suivie de l'entiere dispersion de notre nation. Les maux que nous avions essuyés sous Titus, n'étoient que de légeres playes, eu égard au coup que nous porta Adrien. Il fit vendre un nombre infini de Juifs, dans les foires, au même prix que les chevaux; & il en fit conduire beaucoup en Egypte qui moururent de faim, de soif & de fatigue.

Est-il possible, mon cher Monceca, que la Divinité expose un peuple à des maux aussi grands, s'il ne les a mérités par des crimes qui demandent des châtimens aussi rudes? Je crois être fondé à soutenir que nos auteurs ne nous ont point dit les véritables causes qui peuvent avoir obligé le Seigneur d'abandonner ainsi son peuple à la cruauté de ses ennemis. Sans doute il falloit que les Juifs eussent commis quelques offenses contre les Romains, dont la Divinité étoit justement irritée. Sous le prétexte de la religion, peut-être avoient-ils fait plusieurs meurtres, & s'étoient-ils souillés du sang des innocens. On doit même penser que les soupçons sont bien fondés, si l'on veut ajouter foi aux écrits d'un ancien docteur Nazaréen, qui vivoit environ deux siécles après Adrien.

[Pages f64 & f65]

Il a laissé par écrit, que le fameux Barcokebas, auteur de la guerre des juifs contre les Romains, étoit un célébre imposteur, qui plongea la nation dans un abîme de maux, dont elle n'a pu sortir. Ce malheureux qui se disoit le Messie, se servoit d'une ruse par laquelle il paroissoit vomir des flammes, & jetter des étincelles de feu par la bouche. (1)

[(1) Ut ille Barcokebas auctor seditionis Judaicae, stipulam in ore succensam anhelitu ventilabat, ut flammas evomere videretur. Hieronymi apologia II. adversus Ruffinum.]

Il excita les Juifs à la révolte; & par un excès d'un fanatisme qui tenoit de la rage & du désespoir, il exigea de tous les Juifs qui entrerent au nombre de ses soldats, & qui se montoient à deux cens mille, qu'ils se coupassent un doigt pour donner une preuve de leur courage. Ce monstre né pour la destruction de ses freres, vint à bout de séduire presque toute la nation. Elle entra dans ses vues: elle secoua pour un tems le joug des Romains, en égorgea plusieurs, & prit pour le sujet de sa révolte, & des meurtres qu'elle commit, le prétexte le plus frivole. Nos auteurs en conviennent: & par les raisons qu'ils apportent de la prise d'armes des Juifs, ils semblent justifier tous les maux que leur firent les Romains.

Si nous croyons ce que raconte le Talmud, la guerre contre Adrien fut occasionné par la mort de plusieurs Romains, qu'on égorgea très-injustement. Ce livre nous dit, (1) que les Juifs avoient la coutume de planter un cédre lorsqu'il leur naissoit un fils, & un pin lorsqu'il leur naissoit une fille. Ils se servoient du bois de ces arbres, pour faire le lit nuptial, lorsqu'ils venoient à établir les enfans à la naissance desquels ils les avoient plantés. La fille de l'empereur Adrien, traversant la Judée, son char vint à se briser. Pour le racommoder, les Romains, qui accompagnoient cette princesse, ignorant l'usage & la destination de ces arbres, en couperent un.

[(1) In more fuit ut cum nasceretur infans, plantarent cedrum, cum infantula, pinum: cumque nati contraherent matrimonium, ex iis conficerent thalamum. Die quadam transiliit filia Caesaris, & confractum est ei crus: carpenti cedrum istiusmodi exciderunt, atque eam attulerunt. Insurrexerunt in eos judaei, atque eos ceciderunt. Relatum est Caesari rebellare judaeos. Profectus ille, in eos iracundus, excidit totum corpus Israelis. Tractatus Talmudico-Babyl. Giffin dictus, folio 17- apud Joli. à Lent. de Judaeorum Pseudo-Messiis, Pag. 7.]

[Pages f66 & f67]

Les Juifs se souleverent dans l'instant, & tuerent ces Romains, qui avoient osé détruire une chose qu'ils regardoient comme sacrée.

Il n'est rien de si ridicule & de si faux que cette Histoire; car il est très-certain que l'empereur Adrien n'eut jamais de fille. Mais en supposant la réalité de ce conte fabuleux, nos Peres ne méritoient-ils pas d'être punis rigoureusement de s'être révoltés pour un pareil sujet? Et n'étoit-ce pas une barbarie affreuse, que d'avoir égorgé les gardes d'une princesse, pour avoir commis une faute dont ils ne connoissoient point les conséquences?

Sans recourir à toutes les chimériques visions du Talmud, convenons, mon cher Monceca, que l'imposteur Barcokebas, & l'esprit remuant de nos peres, toujours prêts à la révolte, leur attirerent les maux dont ils furent accablés. Au lieu de se souvenir de ceux qu'ils avoient essuyés sous Titus, pour éviter d'en essuyer de nouveau de semblables, ils irriterent les Romains par leur désobéissance; & par leurs cruautés & leurs meurtres, ils offenserent griévement la divinité, dans laquelle seule ils devoient avoir leur recours. Il faut avouer de bonne-foi, que s'il n'est point de peuple au monde qui ait été traité aussi durement que nous, il n'en est point non plus, dont l'orgueil, l'obstination & la cruauté aient plus mérité le total abandon de Dieu. Et ce qu'il y a de plus douloureux pour nous, c'est que la plupart des crimes de notre nation ont été occasionnés par des gens qui l'ont abusée sous le prétexte de défendre la religion.

Nos malheurs passés doivent être éternellement présens à nos yeux, & nous empêcher d'être de nouveau la dupe de quelque imposteur. Lorsque le Messie viendra finir notre esclavage, & rompre nos fers, il n'aura pas besoin de nous ordonner de tremper nos mains dans le sang. Sa seule puissance domptera les coeurs les plus rebelles; & pour en venir à bout, il n'aura qu'à le vouloir. Rien ne lui sera impossible. Il n'y a que les faux prophétes & les imposteurs qui veulent fonder la doctrine qu'ils annoncent sur la destruction d'une partie du genre humain. N'y a-t-il pas de la folie & de l'extravagance à soutenir que Dieu ne nous enverra un libérateur que pour nous autoriser à commettre toutes sortes de cruautés?

[Pages f68 & f69]

Ceux qui se forment cette idée du Messie, se figurent apparemment qu'il y aura peu de différence entre lui & un Inquisiteur Espagnol. Rejettons, mon cher Monceca, ces fausses notions; & soyons certains que notre libérateur loin de mettre en feu l'univers, ramenera le calme & la paix dans les quatre parties du monde.

Porte-toi bien, mon cher Monceca, & ne conçois que des espérances aussi sages que salutaires de notre Libérateur à venir.

Du Caire, ce...

***

LETTRE CLVIII.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople.

Les Nazaréens, mon cher Isaac, me paroissent fondés dans les reproches qu'ils font à la plus grande partie des écrivains de notre nation. Ils les accusent d'avoir inventé mille contes odieux, pour flétrir leur Législateur, & d'avoir falsifié l'ancienne histoire avec autant d'ignorance que de malice. On ne sçauroit nier que les Auteurs Juifs n'ayent donné à nos ennemis un juste sujet de se plaindre. Car sans parler des fables grossières qu'on a insérées dans le Talmud, pour rendre ridicule la mémoire de Jesus de Nazareth, dont la morale fut si pure, & qu'un Israélite véritablement Philosophe ne peut s'empêcher d'admirer, quels écrits calomnieux n'ont pas débités les Rabbins, dans tous les tems, depuis la naissance du Nazaréisme? Je ne sçais, mon cher Isaac, si tu connois un livre dont l'auteur vivoit il y a environ quatre ou cinq cens ans, quoiqu'il ait tâché de se déguiser le plus qu'il lui a été possible, dans le dessein que son ouvrage passât pour avoir été composé peu de tems après la mort du Législateur des Nazaréens. Cependant on découvre aisément la supposition de ce prétendu manuscrit; & les Nazaréens, loin d'en craindre les suites, ont pris eux-mêmes le soin de le publier.

[Pages f70 & f71]

Ils l'ont fait imprimer, & ont accompagné le texte de sçavantes notes, qui couvrent de confusion, non-seulement l'auteur de cet écrit fabuleux, mais encore, toute notre nation, avide des faits qui peuvent nuire aux Nazaréens, & incapable de vouloir distinguer le vrai du faux. (1)

[(1) Voici le titre de cet ouvrage traduit en Latin: Historia Jeschuae Nazareni, à Judaeis blaspheme corrupta, ex manuscripto hactenus inedito nunc demum edita, ac versione & notis (quibus Judaeorum nequitiae propius dereguntur, & authoris asserta ineptiae ac impietatis convincuntur, illustrata, à Joh. Jac. Huldrico Tigurino. Lugduni Batavorum, 1705, in-8.]

Ceux qui adoptent sans examen toutes les calomnies qu'on publie contre nos adversaires, ne prennent pas garde qu'ils leur fournissent des armes pour les combattre. Les gens qui font usage de leur raison, & qui ne sont point aveuglés par les préjugés, sont indignés de voir qu'on suppose des faits notoirement faux, & n'ajoutent plus aucune croyance à tous ceux qu'ils trouvent dans les ouvrages d'un écrivain, qui ne rougit point d'avancer un mensonge, dont il connoît lui-même toute la noirceur. Cela fait que la vérité ne peut se faire jour, & qu'elle est entièrement obscurcie & avilie par les faussetés dont elle est accompagnée.

Il n'est rien de si affreux, mon cher Isaac, que les impostures qui sont insérées dans l'ouvrage dont je viens de te parler. Que nos Rabbins soutiennent avec force que le Législateur des Nazaréens ne fut point le Messie, je trouve qu'ils agissent conformément aux principes de leur Religion, mais qu'ils inventent les faussetés les plus atroces, rien ne sçauroit les excuser. Il est de notoriété publique que Jesus de Nazareth nâquit d'une femme, dont les moeurs furent très-pures. Ces sectateurs disent que cette femme conçut Jesus par l'opération de l'esprit de Dieu. Les juifs, qui ne sont point outrés dans leurs écrits, assûrent qu'il nâquit du mariage de Marie & de Joseph. Mais l'auteur du manuscrit débite sur cette naissance la fable la plus absurde.

[Pages f72 & f73]

Selon lui (1), sous le regne d'Hérode, un nommé Papus, fils de Jeh, épousa une femme appellée Miriam, fille de Kalphus, soeur du rabbin Siméon Hakalph. Cette Miriam étoit fort belle, & Papus son mari fort jaloux. Aussi avoit-il soin de la tenir renfermée. Cependant ses précautions furent inutiles. Un jour de fête, où cet époux soupçonneux ne se trouvoit point au logis, un certain Joseph Pandira, nazaréen, passa sous les fenêtres de Miriam, & lui tint ce discours séducteur: Miriam, Miriam, jusques à quand demeurerez-vous enfermée? A ces douces paroles, Miriam se mit à la fenêtre, & répondit: Joseph, Joseph, délivre-moi de ma prison, & je deviendrai ta compagne. Joseph alla chercher une échelle, & Miriam descendit par la fenêtre. Ces deux amans s'en allerent à Béthléhem; & de leur concubinage nâquit au bout d'un an Jesus de Nazareth, & dans la suite plusieurs enfans, tant fils que filles.

[(1) Ecce, tempore regni Herodis proseliti, erat vir quispiam cui nomen Papus F. Jeh. Huic uxor erat nomine Miriam, filia Kalphus, soror R. Simeonis Hakalph. Erat autem illa Miriam (celebris illa) antequam in matrimonium duceretur, comtrix capillorum muliebrium. Nupta illa erat Papo, juxta legem Moisis & lsraelis, formaeque speciositate supra alias eminebat. Oriunda ex tribu Benjamin. Nec maritus ejus Papus ei permittebat ex aedibus egredi in publicum, sed fores eum in finem clausas habebat; suspicabatur enim lescivos homines (formae prestantia illectos) rem forte cum illa habituros. Factum vero est, ut die uno, quo jejunium expiationum agitabatur, fenestras ejus transiret improbus ille Joseph Pandira, Nazarenus, qui formae etiam pulchritudine insignis erat. Is, cum animadverteret virum in aedibus tunc nullum esse, elatâ voce inclamat: Miriam, Miriam, quo usque sedebis seclusa! Prospectat illa de fenestra, eique respondet: Joseph, Joseph, liberam me fac, fodes! It ergo Josephus, adducit secum scalam, Mariam è fenestra descendit, & fugiunt ambo Hierosolymâ Bethlehemam, ipso expiationis die jejunio, ibique degunt diebus multis nemini cogniti. Concubuit autem Josephus cum Miriam ipsa exp. die, feria esuriali. Concepit illa, eique parit anno vertente Jeschuam Nazarenum. Concepit rursus, & peperit filios filiasque. (1)
Hist. Jeschuae, pag. 4. & 5.
(1) [Filios Filiasque.] Secundum litteram Nebulo intelligere petulanter voluit quae in Evangelio memorantur de Christi fratribus & sororibus. Math. XII. 46. XIII. 55. 56. &c. Cum tamen nosse facile potuisset recuritùs, Phrasi Hebr. fratres denotare quosvis propinqua cognatione conjunctos, &c. Huldrici notae in hist. Jeschuae, pag. 10.]

Est-il rien de plus absurde, mon cher Isaac, que ce conte odieux, démenti par la plus grande partie de nos propres auteurs? C'est ce que l'habile écrivain, qui a fait des notes sur ce texte fabuleux, a fait sentir avec beaucoup de force. Il a encore démontré d'une maniere évidente, que l'auteur juif, pour donner un air de vérité aux fables qu'il racontoit, avoit puisé dans les écritures des Nazaréens plusieurs choses qu'il avoit entiérement défigurées. Telle est la fin du passage que je viens de te citer, où il donne à Jesus de Nazareth, plusieurs freres & plusieurs soeurs; prenant au pied de la lettre quelques expressions, qui signifioient plutôt une fraternité d'amitié, qu'une véritable parenté formée par les liens du sang.

[Pages f74 & f75]

La haine de l'écrivain juif n'a point été assouvie en donnant au législateur des nazaréens la naissance la plus infâme. Il a voulu encore le faire passer pour un parricide, afin que ses crimes surpassassent ceux des plus grands criminels; & il a débité une seconde fable encore plus grossiére & plus ridicule que la premiere. (1)

Jesus, dit-il, ayant connu qu'il étoit né d'un adultere, & se voyant méprisé par les sages, s'en alla à Nazareth. Lorsqu'il fut arrivé chez sa mere, il feignit d'être très-incommodé d'un mal aux dents. J'ai appris, lui dit-il, quand je faisois mes études, un reméde certain contre la douleur qui me tourmente; & si vous voulez mettre vos mammelles dans ma bouche, je serai guéri dans peu de tems. Miriam consentit à ce que souhaitoit son fils. Mais celui-ci, lui ayant serré les mammelles, l'assura qu'il ne lâcheroit point prise qu'elle ne lui avouât de qui il étoit fils, & qu'elle ne lui fît un récit de ses aventures. Je vous avouerai tout, répondit Miriam. Papus fut mon légitime mari. Mais, vous & tous mes autres enfans, êtes nés du commerce criminel que j'ai eu avec Joseph. Ces paroles enflammerent Jesus de colere. Il assassina son pere Joseph, & se sauva ensuite en Galilée.

[(1) Accidit autem ut Jeschua, his visis, cognitoque spurium se esse, ad id circa nota (Calvitii) à sapientibus dehonestatum, abierit Nazaretham, conveneritque matrem suam, ibique Odontalgia* se graviter affligi simulans, matri asseruerit sese cùm academicis studiis incumberet, probatum contra dentium dolores remedium audivisse; illudque hoc esse, si mater afflictimammas immittat inter januam cardinesque medias, dentibusque laborans, eas exugat, eum revaliturum. Respondit mater (indulgentissime, malique nihil suspicata). Agedum, filii mi, ponam ego mammas meas inter cardines medias: tu eas exfuge. Mater itaque mammarum alteram interponit; sed Jeschua fores claudens, mammas maternas gravissime affligit, matremque ita alloquitur: Non te prius dimitto, quam mihi dixeris qua ratione in lucem editus ego sim, & quae studia olim tua fuerint. Respondit ergo mater, Spuritus tu es Maritus enim alter etiam mihi est, cui nomen Papus. Progenitor autem tuus Joseph in matrimonium me accepit, non accepto à legitimo marito divortii libello. Omnes itidem liberi mei reliqui spurii sunt. Haec cum percepisset Jeschua excandescit irâ, & abiens patrem Josephum occidit, postea vero in Gallilaeam Judae aufugit.
Hist. Jeschuae, pag. 31 & 33.]

[*(Voir note en tête de la table des matières au sujet de la translittération du texte grec de l'ouvrage original)]

[Pages f76 & f77]

Est-il possible, mon cher Isaac, que nos freres les Juifs n'ayent pas supprimé pour leur honneur, un livre rempli de faussetés aussi évidentes? Et comment n'ont-ils pas compris, qu'elles autorisoient les reproches que nous font les nazaréens de n'avoir respecté, ni les bienséances, ni même la vraisemblance, dès qu'il a été question de pouvoir leur nuire? Lorsqu'un philosophe lit des absurdités pareilles à celles que je viens de te rapporter, & qu'il réfléchit qu'elles sont, non-seulement approuvées des Juifs, mais encore soutenues comme des vérités incontestables; n'est-il pas en droit de conclure qu'il y a apparence que tous les écrivains Juifs, depuis près de seize siécles, ont été des fourbes; & que ceux qui ont ajouté quelque confiance à leurs ouvrages n'avoient pas le sens commun? Peut-on voir un conte plus pitoyable que ce mal aux dents, dont Jesus feint d'être tourmenté, & que l'expédient dont il se sert pour apprendre de qui il est né? Je ne dis rien du prétendu assassinat de son pere Joseph. C'est-là un fait démenti, non-seulement par tous les auteurs nazaréens, mais encore par les écrits de plusieurs rabbins, qui, quoiqu'ils aient publié tout ce qu'ils ont crû de plus propre à rendre odieux le législateur des nazaréens, ne l'ont cependant jamais accusé de ce parricide.

Je ne m'étonne point, mon cher Isaac, de la haine des nazaréens envers tous ceux qui professent le judaïsme. Les excès où se sont portés plusieurs de nos écrivains, semblent la mériter justement: & je ne sçais comment ils ont encore autant d'égards pour nous, vû la maniere indigne dont nous agissons à leur égard. Je croirois volontiers que le mépris qu'ils font des contes odieux que nous débitons, les vengent assez des fades plaisanteries de nos auteurs.

Avant que je finisse ma lettre, permets que je t'apprenne celle que l'auteur de ce mauvais ouvrage a faite sur un miracle que les nazaréens assûrent avoir été fait par leur législateur. (1)

[(1) Venerunt itaque inde in divorsorium. Quaerit ibi Jesus ex hospite: Est ne tibi unde hi edant? Respondit hospes: Non mihi suppetit, nisi anserculus unus assatus. Sumit ergo Jesus anserem, illisque apponit, aiens? Anser hic exiguus nimis est, quam ut à tribus comedi debeat. Dormitum eamus, & ille qui somniarit somnium optimum, comedet anserem solus. Decumbunt igitur. Tempestâ vero nocte surgit Jehuda, & anserem devorat. Mane itaque illis surgentibus, Petrus ait: Somnio mihi visus sui assidere solio filii Dei Schaddai: Jesus ait, Ego sum filius ille Dei Schaddai, & somniavi te prope me sedere. Ecce ergo me prestantius quid somniasse te; quare meum erit anserem comedere. Jehuda tandem aiebat: Ego quidem ipsemet in somnio comedi anserem. Quaerit ergo anserem Jesus, sed frustra; Jehuda enim devorabat illum.
Hist. Jeschuae, pag. 51.]

[Pages f78 & f79]

Jesus, avec deux de ses disciples, dit-il, arriva dans une habitation. Il demanda à son hôte s'il n'avoit rien à lui donner à manger? Il ne me reste, lui répondit cet hôte, qu'un oison. Jesus le prit; & l'ayant mis dans un plat, cet oison, dit-il, est trop petit pour être partagé en trois portions. Allons-nous-en dormir; & celui qui fera le plus beau songe le mangera à son réveil. Les disciples obéirent. Mais pendant la nuit, Jehuda se leva, & mangea lui seul l'oison. Lorsque le jour fut venu, Pierre dit qu'il avoit songé qu'il étoit assis à la droite du fils de Dieu. Jesus répondit: C'est moi qui suis le fils de Dieu, & j'ai aussi songé que tu étois assis à mon côté. Je dois donc manger l'oison; car mon rêve est beaucoup plus beau que le tien. Mais Jehuda leur dit: Moi, j'ai rêvé que je mangeois l'oison. Jesus, entendant cela, le chercha vainement, puisque Jehuda l'avoit réellement mangé.

Une nourrice fait-elle à son enfant des contes aussi pitoyables; & les nazaréens n'ont-ils pas raison d'avoir plus de pitié & de mépris pour les ouvrages que nous écrivons contr'eux, que de colere & de dépit! Prions l'être souverain, mon cher Isaac, qu'il éclaire les Israélites, & qu'il les empêche d'affoiblir leurs bonnes raisons par des fables & des impostures.

Porte-toi bien, mon cher Isaac, & vis content & heureux.

De Londres, ce...

***

LETTRE CLIX.

Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople, à Aaron Monceca.

Je connois parfaitement, mon cher Monceca, le livre dont tu m'as parlé dans ta derniere lettre.

[Pages f80 & f81]

C'est un de ces misérables ouvrages enfantés par les rabbins, & qui deshororent autant le judaïsme, que le ramas de visions que contient le Talmud. En embrassant les sentimens des sages Caraïtes, j'ai acquis le droit de rejetter tous ces écrits imposteurs, dictés par la haine, & que la passion & les préjugés ont consacrés sous le voile de la religion.

Les endroits que tu m'as cités de la prétendue histoire de Jesus de Nazareth, ne sont pas les plus ridicules de ceux qu'on y trouve en grand nombre. En voici un qui me paroît surpasser tout ce qu'on a écrit de plus absurde (1). Jehuda, dit cet auteur, alla trouver le roi, & lui apprit que Jesus étoit arrivé. Ce prince envoya les jeunes prêtres vers lui, & ils dirent à Jesus: Nous ne sommes point des trompeurs ni des méchans. Nous ajoutons foi à vos discours. Nous vous demandons seulement que vous fassiez devant nous quelque miracle. Jesus consentit à leur demande; & par la vertu du nom tout-puissant, il opéra plusieurs prodiges. Or, Jesus, ainsi que ses disciples, n'observerent point les jeûnes établis les jours d'expiation. Ils bûrent du vin dans lequel on avoit mêlé de l'eau d'oubli.

[(1) Jehuda vero clanculum se ad regem confert, eique nunciat Jesum cum suis esse in aedibus Purae. Mittit ergo rex juvenes sacerdotes in aedes Purae, a qui cum illuc venissent, ad Jesum aiunt: Homines nauci non sumus, & in te ac verba tua credimus. Tantum nobis da ut coram facie nostra miracula patres. Patravit itaque Jesus coram iis mira, per nomen immensum. Ederunt autem Jesus & discipuli ejus ipsa die expiationum feria esuriali, nec jejunarunt. Biberunt etiam de vino quod miscuum erat aquis oblivionis, cubitumque postea iverunt. Circa tempestam vero noctem satellites regis ad ejus mandatum aedes Purae corona circumdant. Aperit Pura januam: ingrediuntur satellites conclave Jesu & affectarum ejus, eoasque compedibus constringunt. Jesus itaque intendebat animum in nomen immensum, sed non valebat illud assequi, omnium enim ejus connexiorum oblitus erat. Tunc dixit Jesus: De me dictum est, vinum & mustum, &c. (Hos IV. II.) Satellites autem Jesum & affectas abducunt in carcerem, dictum domus blasphemantis, quia probris & blasphemiis affecit Deum. Mane itaque regi nunciabatur Jesum & sequaces ejus captos esse & carceri inclusos. Praecepit vero rex custodire eos usque ad festum tabernaculorum coram Domino in festo, juxta id quod praeceperat Moses. Jussit ergo rex lapidare Jesu discipulos extra Hyerosolinam, & viderunt omnes Israelitae, & lapidibus obruerunt sequaces Jesu. Universus autem Israel cantica & laudes deferebat Deo Israeli, quod viros hosce Belial in manus eorum tradiderit.
Hist. Jeschuae, pag. 67, 68, & 69.]

[Pages f82 & f83]

Ensuite, ils allerent se coucher. Mais pendant la nuit, des soldats entourerent la maison dans laquelle ils étoient, & les garotterent. Jesus faisoit tout ce qu'il pouvoit pour se ressouvenir du nom tout-puissant, sans que cela lui fut fût possible, parce qu'il l'avoit oublié...... Les soldats le conduisirent donc, lui & tous ses satellites, dans une prison appellée la maison de blasphême, parce qu'il avoit blasphêmé contre Dieu. Cependant le matin on apprit au roi que Jesus & ses disciples avoient été arrêtés. Le roi ordonna de les garder en prison jusqu'à la fête des tabernacles, durant laquelle les peuples accouroient de toutes les parts pour se prosterner devant le Seigneur, ainsi que Moïse l'avoit ordonné. Le roi ordonna donc qu'on conduisît les disciples de Jesus hors de Jérusalem, & qu'on les lapidât; ce qui fut exécuté aux yeux de tous les Israélites, qui chantoient des cantiques, & rendoient grace à Dieu de leur avoir donné le moyen de punir ces méchans hommes.

En ne faisant point attention, mon cher Monceca, aux faussetés & aux mensonges qui sont dans ce récit, & qu'on voit si évidemment démentis & détruits par toutes les histoires les plus autentiques, il s'ensuit une absurdité qui saute aux yeux des lecteurs les plus ignorans. Si tous les disciples de Jesus périrent à la fête des tabernacles, & si Jesus lui-même fut crucifié quelque tems après, & ne sortit plus de sa prison depuis le jour qu'il fut arrêté, comment est-ce que le nazaréïsme a pû s'établir, & devenir si puissant? Qui furent ceux qui allérent le prêcher dans les climats les plus éloignés? Comment, après avoir été éteint dès sa naissance, pût-il renaître de ses cendres? L'historien rabbiniste a prévû une partie de ces difficultés; & il les a sauvées, ou du moins il a tâché de les sauver; mais d'une manière si pitoyable, que ce qu'il dit ensuite est cent fois plus fou & plus insensé, que cette eau d'oubli qu'il fait mêler si à propos avec du vin, pour faire perdre la mémoire à Jesus, & l'empêcher de pouvoir se ressouvenir du nom tout-puissant. N'est-ce pas fonder un fait sur des preuves bien incontestables, que de l'établir sur un conte puisé dans les écrits des poëtes payens, & dans ceux des cabalistes, les plus incurables de tous les foux? Ce sont-là, mon cher Monceca, les sources de cette eau d'oubli qui n'exista jamais davantage que le fleuve Lethé, & de cette puissance surprenante du nom tout-puissant, dont les connexions cachées n'eurent jamais d'autre pouvoir que de déranger le bon-sens, & de renverser la cervelle d'un grand nombre de rabbins.

[Pages f84 & f85]

Celui dont tu méprises si fort l'ouvrage mérite de tenir un rang distingué parmi ces insensés; & je ne pense pas qu'aucun de ses confreres ait jamais rien écrit d'aussi fou que ce qu'il raconte de l'établissement du nazaréïsme, après la mort de Jesus. (1)

[(1) Factum vero est, cum inaudirent Aitae suspensum esse Jeschu ut litem indicerent acerbam Israeli. Quando ergo offenderunt Aitae Israelitam, eum neci dederunt; & occisa ita sunt Israelitarum bina millia virorum. Nec poterant Israelitae adscendere in festum, propter viros Aï: bellum igitur gerebat rex cum Aïtis, sed eosdem subigere non valebat. Nam ipsis etiam hierosolymis increscebat numerus hominum improbissimorum coram rege. Quidam autem illorum hominum propudia Ai ibant, mendaciaque Aïtis referebant, scilicet triduo postquam suspensus fuisset Jeschu, ignem de caelo cecidisse, Jeschu circumcinxisse, indeque illum è vestigio revixisse, posteaque in caelum ascendisse. Fidem vero adhibehant Aitae verbis scelestorum illorum, & jurisjurandi fide interposita conspirabant se crimen ulturos in Israelitis, cujus reatum sibi consciverunt Jeschu suspendendo. Jehuda autem cùm videret horrenda Aitas facinora moliri, ad eos literas in hunc sensum dedit. Non est pax ait Dominus, impiis. Quare conspirant gentes, & nationes meditantur vanitatem? Venite, quaeso, Hierosolymam, & conspicite Pseudo-prophetam vestrum. Ecce enim ille est cadaver protritum, canis mortuus & faetidus, quem deposui ego in reconditorio stercorum. Inutiles ergo illi homines, cum haec perciperent, Hierosolymam pergunt, ibique vident Jesum depositum in loco sordibus & stercoribus inquinatissimo. Recipientes autem se in Aï, divulgant ibi pura mendacia esse, quae transcripserit Jehuda. Nam ecce (aiebant) venimus nos hierosolymam, & plures ibi sunt qui contra regem insurrexerunt, eumque expulerunt, & quod noluerit credere in Jesum: multi quoque sapientium occisi sunt ob ipsam etiam infidelitatem in Jesum. Aïtae itaque credebant verbis mendacibus hominum nauci, bellumque indicebant Israel.
Hist. Jeschuae, pag. 95.96.97.]

«Il arriva, dit-il, que les habitans d'Aï, ayant appris que Jesus avoit été crucifié, eurent une vive dispute avec les Israëlites. Ils tuoient tous ceux qu'ils rencontroient. Ils en massacrerent deux mille; & les Israëlites n'osoient plus venir à Jérusalem les jours de fête. Le roi avoit bien déclaré la guerre aux Aïtains. Mais il lui étoit impossible de les soumettre.»

[Pages f86 & f87]

«Il y avoit d'ailleurs dans la ville plusieurs esprits séditieux, & amateurs de nouveautés. Quelques-uns d'entr'eux alloient trouver les gens d'Aï, & leur racontoient mille fables. Ils disoient que trois jours après la mort de Jesus, il étoit tombé un feu du ciel qui avoit entouré son corps; & qu'il étoit revenu à la vie, & monté ensuite dans les Cieux. Les habitans d'Aï ajoutoient foi à ces discours séducteurs, & formoient toujours davantage la résolution de venger sur les Israëlites la mort de Jesus de Nazareth, qu'ils croyoient avoir été mis à mort injustement. Jehuda ayant connu les crimes que méditoient les Aïtains leur écrivit dans ces termes: La paix du Seigneur n'est point avec les impies. Pourquoi donc les peuples se laissent-ils séduire par les mensonges? Venez à Jérusalem, & vous y verrez votre prétendu prophète. Il est enterré dans les latrines. Je l'ai moi-même inhumé. Il est à demi-pourri, & répand une odeur aussi puante qu'un chien mort. Les habitans d'Aï, ayant reçu cette lettre, envoyerent quelques-uns d'entr'eux à Jérusalem, qui virent Jesus dans les latrines où il étoit enterré. Mais, lorsqu'ils furent de retour chez leurs concitoyens, loin de rendre gloire à la vérité, ils dirent que la lettre de Jehuda étoit remplie de mensonges; & que beaucoup de gens, dans Jérusalem même, avoient pris le parti de Jesus, & s'étoient révoltés contre le Roi. A ces nouvelles, les gens d'Aï égorgerent plusieurs sages personnages, qui s'étoient déclarés contre Jesus, & continuerent à faire la guerre aux Israëlites.»

Voilà, mon cher Monceca, des faits dont aucun historien, soit payen, soit nazaréen, n'a jamais fait aucune mention. Il est surprenant qu'un homme, quelque accoutumé qu'il soit au mensonge, n'ait pas honte de donner un roman odieux comme une histoire véritable. Du moins le rabbin devoit-il donner un air de vraisemblance à ses impostures. Est-il rien de plus contraire, & qui se détruise davantage, que de dire que tous les disciples de Jesus furent lapidés, que le peuple entier applaudit à leur mort; que les Aïtains vinrent être témoins de la corruption du corps de Jesus; & d'assûrer en même-tems, que ces mêmes Aïtains sont les premiers à soutenir les intérêts & la mémoire de ce même Jesus?

[Pages f88 & f89]

Les nazaréens n'ont-ils pas raison de traiter en général tous les rabbins comme des imposteurs, & de décrier le judaïsme, puisqu'il s'autorise de leurs écrits, & qu'il fonde sa défense sur un tissu d'injures & de mensonges?

Si tous les Israëlites suivoient les sages opinions des Caraïtes, ils ne craindroient point ces reproches. Nous n'établissons notre croyance que sur les livres divins. Les oracles qui nous instruisent sont infaillibles; & nous ne sçaurions nous tromper. Pour défendre nos sentimens contre les Nazaréens, nous n'avons point recours à des ruses indignes d'un honnête-homme. Ils nous attaquent par les écritures. C'est par ces mêmes écritures que nous nous défendons. S'ils pouvoient nous montrer qu'elles ont été accomplies, sans hésiter un seul moment, nous nous soumettrions à recevoir leur croyance. Mais, c'est ce qui n'arrivera jamais; puisqu'il est visible que cette lampe promise à Israël, n'a point encore lui. Dès que sa clarté paroîtra, tous les coeurs seront éclairés. C'est vainement qu'on voudroit fermer les yeux. Ses rayons pénétrans perceroient les voiles les plus épais; & puisque le Messie viendra pour rendre parfaitement heureux tous les Juifs, il seroit ridicule de prétendre qu'il les laissera presque tous dans l'aveuglement.

C'est-là, mon cher Monceca, un des grands argumens contre les nazaréens. Ils disent que le Messie est arrivé. Quel bien a-t-il donc fait aux Juifs? Car c'est à eux, & pour eux, qu'il est dit dans l'écriture, qu'il doit venir sur la terre. Cependant, tous les maux semblent vouloir accabler notre nation. Elle est chassée & bannie de Jérusalem. Le temple du Dieu vivant est détruit. Elle ne peut plus offrir des sacrifices. Elle est en proye à l'avarice, à la haine & à la cruauté de tous les peuples. Sont-ce-là les bonheurs qui nous sont promis par la venue du Messie? Est-ce-là cette étoile brillante qui devoit luire sur Israël, & la combler de toutes les prospérités? Nos infortunes, mon cher Monceca, sont des preuves évidentes que notre libérateur n'est point encore arrivé. Lorsqu'il paroîtra, les nazaréens pourront aisément le reconnoître aux biens dont il nous comblera. Il nous tirera de leur esclavage: & notre liberté, notre gloire, notre bonheur, seront des marques auxquelles les plus entêtés de nos ennemis seront forcés de se rendre.

[Pages e90, e91, e92, e93, e94 & e95]

Porte-toi bien, mon cher Monceca: vis content & heureux; & compte que dans ma premiere lettre je te parlerai plus au long de l'impertinent ouvrage du rabbin imposteur.

Du Caire, ce...

***

LETTRE CLX.

Isaac Onis, caraïte, ancien rabbin de Constantinople, à Aaron Monceca.

Je t'ai promis, mon cher Monceca, de te parler encore des absurdités & des mensonges que les rabbins ont insérés dans la vie du législateur des nazaréens. Je commencerai par l'endroit qui suit celui où je me suis arrêté dans ma derniere lettre, & où le prétendu & ridicule historien continue en ces termes. (1)

[(1) Rex ergo & sapientes, perspicientes Aïtas Israelitis superiores evadere & adaugeri etiam agmen hominum impiissimorum [erant hi fratres & cognati Jesu] consilia invicem ineunt, Jehudamque rogant quid optimum facta in re difficili sibi videretur? Respondit Jehuda : Ecce avunculus Jesu est Simeon Hakkalpasi, qui itidem est senex venerabilis admodum. Tradite, sultis, ei nomen immensum, & ablegate illum Aï, ibi ut patret miracula civibusque edicat, omnia illa se facere; Aïtae vero opinabuntur, dicere illum velle, in nomine Jesu; cum explicatio tamen vocularum ambigua sit atque adeo apta nata ad decipiendos illa Aïtas: nam [quod notare etiam potest ex mente Jesu in nomine Jesu] stylo rabbinico est, phrasis quae exprimit actum, quem coactus quis & invitus ob urgentem necessitatem suscipit. Viti vero Aïtae credent verbis Simeonis, avunculus Jesu cum sit. Oportet autem persuadeat Simeon illis in mandatis ei dedisse Jesum edicere iis ne belligerarent cum Israelitis, cum Jesus ipsemet vindictam de illis fumturus esset. Approbabat se hoc consilium regi & sapientibus. Accersunt itaque Simeonem, illique rem totam enarrant. Respondit Simeon: Jurate mihi sancte haeredem me futurum saeculi venturi. Tunc ibo ego lubens, illisque proponam statuta non bona, atque cessare faciam bellum ab Israel. Jurant proinde sapientes & seniores Simeonis, eique committunt nominis immensi arcanum sacratissimum.

Abiit ergo Simeon, & cùm prope jam Aï esset, effinxit nubeculam aliquam minorem, tonitrubusque & fulgetris inde emissis, ipse nubeculae insedit, mugituque tonitru, quo Aïtas percelleret, edito, in haec verba fari caepit: Audite, viri Aïtae. Convenite ad turrim Aïticam, & ibi praescribam vobis statuta Jeschu. Aïtae, voce hac audita, perterrefacti, undique ad turrim istam concurrunt. Et ecce Simeon fertur supra nubem. Descendit vero postea de nube in turrim, & viri Aïtae se coram eo prosternunt. Dicit autem Simeon: Ego sum Simeon Hakkalph, avunculus Jeschu. Jesus vero convenit, me, neque ad vos amandavit, ut edocerem vos statuta ejus; nam Jesus filius Dei est. Ego porro Simeon edocebo vos legem Jesu, statuta nova. Edidit vero Simeon in conspectu eorum signa & portenta magna. Aïtae proin verbis Simeonis fidem adhibuerunt, eique dixerunt: Faciemus, & obsequemur omni quod praecepturus es nobis. Simeon ait; recipite vos in aedes vestras. Omnes ergo Aïtae aedes suas repetunt. Simeon autem in turri Aïtica residebat, & conscribebat statuta illa, prout ei edixerant rex & sapientes. Immutabat etiam alphabetum, aliisque litteras nominibus insigniebat, ad dandum tacite indicium, omnia quae praecepturus erat mendacia fore. Hoc vero alphabetum est quod ille cudit: a; be, ce, de, e, ef, cha, i, ke, el, em, en, o, pe, KU, er, es, te, w, iex, etzet, zet. Et haec est explicatio ejus. Pater meus est Esaü; venator, & lassus ille erat: & ecce filii ejus credunt in Jesum qui vivet ut Deus. Suffocetur anima illorum, quia Deo non est mater, Jesu vero habebat matrem: sed epicureus, seductor. &c.

Conscripsit insuper, in usum illorum libros mendacissimos, eosque vocavit iniquitatem consumptionis. Putaverunt vero illi, eum dicere q. d. pater, & filius, & manifestatus spiritus S. Et conscripsit illis etiam libros nomine discipulorum Jesu, & speciatim Joannis: dixit vero Jesum omnia illa sibi tradidisse. Nec absque intentione singulari concinnavit librum Joannis. Illi proin putabant mysteria ea esse, cum tamen omnia illa non sint nisi vanitas, & figmentum cordis: uti quae [v. g.] scripsit in illo libro Joannis Cap. XIII. Joannem vidisse bestiam aliquam, cui fuerunt septem capita & decem cornua, cum decem etiam coronis; nomenque bestiae est nomen blasphemiae, & numerum nominis bestiae esse 666. Hic verborum sensus est: bestia haec est Jeschu nazarenus: ei sunt septem capita, tot nimirum litterae sunt in binis vocabulis hisce, &c.
Hist. Jeschuae, pag. 100. 115.]

«Le roi & les sages, voyant que les Aïtans devenoient tous les jours plus puissans, & que le nombre des impies & des novateurs augmentoit, parmi lesquels les freres & les parens de Jesus tenoient un rang distingué, délibererent sur le parti qu'ils devoient prendre, & prierent Jéhuda de vouloir leur apprendre comment ils devoient se conduire dans une situation aussi épineuse.» Jéhuda leur répondit: «Voici Siméon Hakkalph, oncle de Jesus. C'est un vieillard respectable. Découvrez-lui les mystères & les décrets du nom tout-puissant. Envoyez-le ensuite chez les Aïtans, afin qu'il fasse plusieurs miracles à leurs yeux, & qu'il dise que c'est par la vertu d'un autre. Les Aïtans croiront sans doute que c'est par celle de Jesus; cette façon de parler étant très obscure & fort propre à les tromper, car ces termes, par la vertu d'un autre, peuvent être facilement attribués à Jesus, & sont une phrase, qui, dans le style rabbinique, signifie qu'on est contraint par la puissance d'un autre, & déterminé par son pouvoir. Les Aïtains croiront donc aux discours de Siméon, oncle de Jesus, & il faut qu'il leur persuade que Jesus leur ordonne de cesser de faire la guerre aux Israëlites, s'étant réservé à lui-même la vengeance. Le roi & les sages, approuverent fort l'avis de Jéhuda. Ils envoyérent chercher Siméon, & lui déclarerent ce qu'ils avoient résolu: Jurez-moi, leur répondit-il, que je ne serai point réprouvé dans tous les siécles à venir; & pour lors je vous obéirai avec plaisir. J'établirai des opinions criminelles parmi vos ennemis, & leur ordonnerai de cesser de vous faire la guerre. Les sages jurerent ainsi que le demandoit Siméon, & ils lui découvrirent les mystères du nom tout-puissant.»

«Il partit ensuite, & lorsqu'il fut près des Aïtains, il fit former une nuée, de laquelle sortoient des éclairs. Il monta dessus, & leur parla de la sorte: Ecoutez-moi, habitans d'Aï; assemblez-vous au pied de la tour, & là je vous apprendrai les ordres de Jesus. Les Aïtains, saisis de frayeur, s'y rendirent en foule. Siméon s'y transporta assis sur son nuage, & descendit ensuite sur la tour. Les Aïtains se prosternerent devant lui, & il leur tint ce discours: Je suis Siméon Hakkalph, oncle de Jesus, qui m'est venu trouver & m'a envoyé vers vous, afin que je vous annonçasse ses ordres; car Jesus est le fils de Dieu: & moi je vous enseignerai sa loi. Alors Simeon fit plusieurs miracles, dont ceux qui l'écoutoient furent les témoins. Aussi crurent-ils à ses discours, & ils lui dirent: Nous obéirons à tout ce que vous nous ordonnerez, & nous suivrons exactement les régles que vous nous prescrirez.

[Pages f96 & f97]

«Simeon leur ordonna de se retirer dans leurs maisons. Quant à lui il resta dans la tour, & il y travailloit à faire des réglemens mauvais & criminels, ainsi qu'il l'avoit promis au roi & aux sages; & il changeoit l'alphabet, & donnoit d'autres noms aux lettres pour servir d'indice secret, que tout ce qu'il prescrivoit n'étoit que des mensonges & des impostures. Voici l'alphabet qu'il inventa: a, be, ce, de, e, ef, cha, i, ke, el, em, en, o, pe, ku, er, es, te, u, iex, etzet, zet, dont telle est l'explication: Mon pere Esaü, chasseur, étoit fort las, & ses enfans croioient en Jesus, qui dit être Dieu. Que leurs ames périssent, par ce que Dieu n'a point de mere, & Jesus en a eu une. C'est un épicurien, un séducteur, un trompeur, &c.

«Siméon composa ensuite plusieurs livres remplis de mensonges, & il les appella le comble de l'iniquité. Mais les Aïtains crurent qu'il vouloit dire, le pere, le fils, & l'esprit saint. Il écrivit aussi plusieurs ouvrages au nom des disciples de Jesus, & particuliérement à celui de Jean. Il assûra que tout cela lui avoit été révélé par Jesus. Et ce ne fut pas sans un dessein formé qu'il fit le livre qu'il publia sous le nom de Jean: car les Aïtains pensoient qu'il contenoit les plus grands mystères, quoiqu'il n'y eût mis que des contes & des visions ridicules, & chimériques. Il dit, par exemple, qu'il vit une bête, qui avoit sept têtes, dix cornes, & dix couronnes; que le nom de la bête étoit un nom de blasphême, & que le nombre de ce nom étoit 666. Voici quel est le sens de ces paroles: La bête est Jesus de Nazareth; y ayant dans ces deux mots hébreux Yeshu natseri (1) sept lettres, dix cornes & dix couronnes.»

[(1) Note: Translittération depuis l'hébreu.]

Penses-tu, mon cher Monceca, qu'il y ait des contes des fées aussi ridicules que celui de Simeon Hakkalph? Peut-on rien dire d'aussi extravagant que cette loi donnée sur le haut d'une tour, par un homme qui s'y transporte dans une nuée? Le serment qu'il exige des sages, qu'en trompant les Aïtains, il ne nuira point à son salut, & l'assurânce que lui en donnent ces mêmes sages, n'est-elle pas la chose du monde la plus contraire à la bonne morale? Quel est, je ne dis pas l'honnête-homme, mais le scélerat, qui osât soutenir qu'il doit être permis, par un principe de religion, d'abuser de la crédulité de tout un peuple & de l'induire dans les plus grands crimes, sous le prétexte de lui révéler les ordres du Ciel?

[Pages f98 & f99]

Le rabbin historien avoit les sentimens tout aussi éloignés de la droiture & de l'équité, que de la vérité. Il falloit qu'il fût aussi fourbe que menteur; car il paroît qu'il approuvoit fort toutes les ruses qui pouvoient être utiles. En voici la preuve dans ses propres termes. (1) «Le rabbin AK. alla à Nazareth, & s'informa de l'endroit où demeuroit Mezaria, épouse de Karchat. Lorsqu'on le lui eût appris, il s'y transporta, & trouva Miriam toute seule, son mari étant sorti. Ma fille, lui dit-il, c'est par une faveur singuliere du Ciel que je vous rencontre ici sans votre mari. Je vous conjure, par le Dieu du ciel, de m'apprendre quelles furent vos amours: & si vous me dites la vérité, je vous promets un bonheur éternel. Miriam répondit: Jurez, je vous prie, par le nom du Seigneur, que ce que vous me promettez est véritable. Le rabbin AK. jura sur le champ: mais la bouche seule prononça son serment, & le coeur n'y eut point de part. Alors la femme qu'il interrogeoit lui dit: Je suis Miriam, soeur de Siméon Hakkalph. Papus fût mon époux. Je le quittai pour suivre Joseph qui m'enleva, & dont j'eus plusieurs enfans à Béthléem. Dans le tems qu'Hérode vouloit nous faire lapider, nous nous enfuîmes en Egypte. La famine y étant, nous fûmes obligés d'en sortir. Nous retournâmes ici, après avoir changé nos noms, dans la crainte d'en être reconnus. Rabbin AK. ayant ouï ce discours, déchira ses habits, &c.»

[(1) R. AK. igicur nazaretham it, exque incolis urbis inquirit ubinam habitet Mezaria, conjugio juncta cum Karchat. Monstrant indigenae rabbino aedes, quas cum adiisset R. AK. non offendit ibi maritum, sed uxorem solam; illam ita affatur: Filia mea, singulari Domini providentia effectum est quod maritus tuus domi non sit. Ego itaque te per Dominum Deum caelorum adjuro ut edicas mihi quae studia tua, & sint, & fuerint olim: tibique [fideliter gesta narranti] spondeo seculum futurum. Respondit ei uxor: Jura, quaeso, mihi per nomen Domini: jusjurandum confestim praestat R. AK. ore suo, sed corde illud nullum facit. Tunc uxor ita ad eum loquitur: Miriam ego sum, soror Simeonis Hakkalph, uxor Papi. Aufugi vero cum Josepho Pandira, & procreavit ille ex me liberos spurios Bethlehemae. Eo autem tempore quo Herodes illuc venit nos lapidaturus, in Aegyptum fugimus. Ibi cum ingravesceret annona, huc revertimur, nominaque nostra immutamus ne noscerent nos homines. Haec cum audisset. R. AK. vestes laceravit eique ita edixit, &c. Hist. Jeschuae, pag. 24. & 25.]

[Pages f100 & f101]

Voilà un homme bien singulier, mon cher Monceca, que ce rabbin AK.! Il ne s'embarrasse pas de faire un faux serment, ni de prendre le nom de Dieu pour garant de ses mensonges; mais il déchire ses habits, & fait plusieurs autres extravagances, au récit d'un adultère: comme si le premier péché étoit moins criminel que le second. Mais un homme aussi peu sensé que cet historien n'examinoit pas de fort près les choses qu'il écrivoit. Et que peut-on attendre de bon & de sage d'un homme aussi fou & aussi ignorant que lui?

Je finirai ma lettre, mon cher Monceca, par l'extravagant & comique récit qu'il fait d'une aventure qu'il dit être arrivée à plusieurs disciples de Jesus. «Siméon Hakkalph, dit-il, alla trouver le roi, & lui demanda qu'il le laissât agir à sa fantaisie, & qu'il détruiroit tous les impies & les sectateurs de Jesus qui se trouvoient dans Jérusalem. Le roi lui répondit: Je consens à votre demande. Allez, que le Seigneur soit avec vous. Alors Siméon se rendit en secret auprès des novateurs, & leur dit: allons à Aï; & là vous verrez les miracles que j'ai opérés au nom de Jesus, & ceux que je dois encore faire. Plusieurs de ces impies prirent donc le chemin d'Aï, & plusieurs autres monterent avec Siméon, sur un nuage. Mais en chemin, les ayant précipités de ce nuage, ils tomberent sur la terre, & moururent de leur chûte. Siméon retourna alors à Jérusalem, raconta cette aventure au roi, à qui elle causa beaucoup de joie: & depuis ce jour-là, Siméon ne quitta plus la cour de ce prince.» (1)

[(1) Tum Simeon Hakkalph adit regem, aitque: Domine, rex concede mihi, & removebo ego nequissimos hos homines ex Hierosolimis. Respondit rex Simeon: Vade, Dominus tecum sit! Simeon ergo clanculum se ad nebulones conferens, iis ait: Surgite, ascendamus Aï, & ibi videbitis prodigia quae ergo edidi in nomine Jesus, quaeque insuper facturus ibi sum. Quidam igitur hominum turpissimorum Aï eunt. Quidam etiam nubi juxta Simeonem impositi, hierosolymam linquunt. In itinere vero contigit ut Simeon nube vectus decerneret in terram illos dejicere, & ceciderunt homines illi nullius frugi de nube, ac moriuntur. Simeon vero Hierosolimam repetens, regi negotium enarrat, rexque de eo gavisus est. Ex ea vero die, & postea non recessit Simeon ex aula regis ad mortem suam.
Hist. Jeschuae, pag. 125.126.]

[Pages f102 & f103]

Je te demande, mon cher Monceca, ai-je eu tort d'embrasser les sages sentimens des Caraïtes, & peut-on rester dans une secte dont les principaux docteurs enseignent des impertinences aussi absurdes? Si l'on vouloit inventer une fable, qui pût rendre ridicule un ouvrage, pourroit-on mieux réussir que ne l'a fait ce rabbin? Je ne crois pas qu'on trouve dans l'Arioste aucune vision aussi comique que celle de faire monter des hommes, dont on veut se débarrasser, sur un nuage, & de les en faire tomber sur la terre. Une personne qui avoit un pouvoir aussi grand, qui sçavoit s'ouvrir des routes nouvelles au travers des airs, avoit-elle besoin d'un expédient aussi extraordinaire pour punir des criminels qui méritoient la mort? Il dépendoit sans doute de lui de les faire périr par une voie ordinaire, puisqu'il avoit le don d'exécuter de si grandes choses. A quoi servoit-il donc de les faire monter sur un nuage, & de risquer d'estropier, en les jettant sur la terre, quelque honnête-homme, qui auroit pu se trouver au-dessous du nuage? En vérité, mon cher Monceca, il n'y a que des rabbins qui soient assez visionnaires pour faire pleuvoir des hommes.

Porte-toi bien: vis content & heureux & que le Ciel te comble de prospérités, te donne une santé parfaite, & te rende vainqueur de tes ennemis.

Du Caire, ce...

***

LETTRE CLXI.

Jacob Brito, à Aaron Monceca.

Je suis arrivé, mon cher Monceca, depuis huit jours en Afrique. Mon passage de Lisbonne à Alger a été très-heureux; & les vents, après m'avoir retenu pendant long-tems en Portugal, ont enfin favorisé mon envie.

Cette ville est bâtie en amphithéâtre sur le bas d'une montagne. La vûe en est agréable, lorsqu'on la regarde étant sur la mer; mais dès qu'on a mis pied-à-terre, on revient bien-tôt de l'idée qu'on en avoit conçue.

[Pages f104 & f105]

On ne trouve guères que des maisons basses & mal construites, non plus que des rues étroites & malpropres. Alger, à sa grandeur-près, ressemble parfaitement à ces mauvais villages qu'on trouve sur la route de Turin à Lyon. Je ne sçais sur quel fondement Moreri a écrit, qu'on voit dans cette ville des palais magnifiques. Les plus belles maisons ont moins d'apparence que les plus médiocres bâtimens en Europe. Pour avoir une idée juste du palais du Dei, il faut se représenter quatre ou cinq grands cabarets à demi-ruinés, dont on auroit fait une seule maison. Le mole est l'unique édifice qui mérite quelque attention. On a bâti au bout une tour magnifique qui sert de phare. Elle est d'une hauteur considérable & bien munie de canons. Les Turcs ont travaillé à perfectionner cet ouvrage depuis le dernier bombardement. Ils se flattent, que, par le moyen de cette tour, ils sont aujourd'hui à couvert d'une pareille insulte; les vaisseaux ne pouvant mouiller assez proche de la ville pour pouvoir la bombarder sans courir le risque d'être coulés à fond par les batteries du mole. Les Européens qui sont ici prétendent que les Algériens comptent sur une vaine sûreté, & que les travaux qu'ils ont faits n'ont servi qu'à rendre l'exécution d'un bombardement un peu plus difficile.

Ce ne sont point les Africains qui commandent dans Alger. Ils sont au contraire très-soumis, & proprement les esclaves des Turcs européens. Les anciens habitans du pays gémissent sous la domination la plus dure & la plus cruelle; & il y a une différence infinie entre les Algériens qu'on nomme les Maures, & ceux qu'on appelle simplement les Turcs. Peut être ne seras-tu pas fâché que je t'apprenne ce qu'on m'a raconté ici sur la cause de cette distinction parmi des gens nés dans le même pays, & professant la même religion.

Lorsque l'Afrique devint entièrement mahométane, ceux qu'on appelle Maures, & qui en étoient pour lors les seuls habitans, en changeant de religion, resterent les maîtres dans leur patrie; & loin d'être soumis à des étrangers, ils firent de vastes conquêtes dans les pays européens, & envahirent même presque toute l'Espagne. Longues années après ces conquêtes, plusieurs Turcs levantins vinrent s'établir sur les côtes de barbarie; & ils y furent d'autant plus gracieusement reçus, que les Maures qui avoient passé en Espagne, ayant excessivement diminué le nombre des soldats, on étoit bien-aise de suppléer à cette perte par l'arrivée de ces habitans.

[Pages f106 & f107]

Peu-à-peu leur nombre s'accrut beaucoup; & lorsqu'ils virent qu'ils étoient assez puissans pour se rendre les maîtres du gouvernement, ils se revolterent, se saisirent de toute l'autorité, firent un Dei ou un roi de leur nation, & ne laisserent aux anciens Africains qu'une ombre de liberté. Ils joignirent le mépris à la dureté, & publierent une loi, par laquelle il est ordonné qu'un Maure qui osera menacer un Turc, aura la main coupée, & sera puni de mort. Les Levantins croiroient se deshonorer s'ils s'allioient avec des Maures; l'on peut dire qu'ils affectent autant d'éloignement pour eux, que les nazaréens en ont pour notre nation.

Lorsque les Africains furent entièrement chassés de l'Espagne, & contraints de se retirer dans leur ancienne patrie, ils demanderent un asyle aux Turcs qui s'en étoient emparés: ils subirent les mêmes conditions que leurs compatriotes, qui avoient été subjugués; & ils s'estimerent heureux de pouvoir trouver une retraite sûre, en se chargeant des fers qu'on leur présentoit. L'autorité des Turcs n'a point diminué depuis ce changement. Ils ont toujours le même pouvoir: ils possédent toutes les principales charges; ils sont les maîtres absolus du gouvernement. Comme le nombre des Maures est beaucoup plus grand que le leur, ils font très-souvent venir des recrues considérables du Levant, pour remplacer les familles turques qui viennent à s'éteindre: & il ne reste aucun espoir aux anciens habitans du pays de pouvoir rentrer dans leurs anciens droits. Il semble même qu'ils en ont perdu la mémoire, & paroissent accoutumés à leur esclavage. Ils sont d'ailleurs si peu courageux qu'ils n'oseroient entreprendre d'employer la force pour recouvrer leur liberté. Cent Turcs battroient deux mille Maures, & ne balanceroient pas un instant à les attaquer; ensorte que la forte prévention où sont les Turcs du peu de courage des Maures, & où sont les Maures de la valeur des Turcs, fait le plus ferme soutien de la puissance de ces derniers.

[Pages f108 & f109]

Quoique tous les habitans du royaume d'Alger soient Turcs ou Maures, ils se disent sujets du grand-seigneur; cependant on doit regarder ce pays comme une république libre, & qui se gouverne elle-même. Les Turcs sont les maîtres d'élire leur Dei; quelque protection que lui accorde le grand-seigneur, elle ne les empêche point de le détrôner, & même de le faire étrangler lorsqu'ils en ont la fantaisie, ou qu'ils pensent en avoir quelque sujet. Ce Dei n'est point entiérement souverain: & dans les choses essentielles qui regardent l'état, il est obligé d'agir conformément aux décisions du divan, qui régle les principales affaires. Ce conseil est composé des principaux habitans de la ville.

Le pouvoir des Deis n'est point borné pour ce qui concerne la personne des particuliers. Ils peuvent sans aucune formalité faire couper le cou aux premiers du royaume: il s'en trouve très-souvent qui usent assez cavalièrement de ce privilège; surtout lorsqu'ils craignent quelque sédition, ou qu'ils veulent s'emparer des richesses de quelqu'un. Malgré ces cruelles exécutions, il est peu de Deis à qui tôt ou tard il n'arrive quelque fâcheuse catastrophe. Le gouvernement des états Africains ressemble à celui de l'ancienne Rome: les soldats y sont aussi insolens & inconstans que les légions; & presque tous les souverains y imitent les Caligulas, les Nérons & les Dioclétiens.

Comme c'est le crime qui met ordinairement les Deis sur le trône, c'est aussi le crime qui les en fait descendre. Un prince ne regne en Afrique que jusqu'à ce qu'il se trouve quelqu'un, qui, au risque de sa vie, veuille entreprendre de le tuer. On a vû souvent trois ou quatre personnes cabaler contre le souverain, l'assassiner au milieu de son armée, sans qu'elle en fût prévenue, ni qu'elle dût s'attendre à cette conspiration. Ce qu'il y a de surprenant, c'est qu'on a vû cette même armée reconnoître un des meurtriers pour son souverain; & ce changement arriver avec autant de tranquillité, que si l'on eût ôté la vie au plus misérable particulier.

Amurath, Bei de Tunis, avoit exercé dans son royaume les cruautés les plus inouïes; & par un sort malheureux pour ses sujets, il avoit toujours été assez fortuné pour découvrir les conspirations qu'on faisoit contre lui. Ces découvertes étoient suivies de sanglantes exécutions, dans lesquelles l'innocent se trouvoit souvent enveloppé avec le coupable. Il sacrifioit à ses soupçons tous ceux qu'il croyoit ne lui être pas entiérement dévoués.

[Pages f110 & f111]

Ibrahim, Aga des Spahis, résolut de mettre fin lui seul à une entreprise qui avoit si souvent échoué, & ne communiqua son dessein à personne. Le bei étant parti de Tunis avec son armée, pour aller combattre les Maures des montagnes, après deux journées de marche, Ibrahim choisit le moment où ce prince étoit renfermé dans son carrosse, & arrêté au passage d'une petite riviere. Il tira sur lui un coup de fusil chargé à plusieurs balles. Mahomet, favori du Bei, qui étoit dans le carrosse, en fut tué, mais lui ne fut blessé qu'à la cuisse. Ayant voulu se jetter précipitamment à terre pour se venger, & sa veste s'étant accrochée à la portière, le fit tomber, & donna moyen à Ibrahim de lui emporter la tête d'un coup de sabre. Pendant cette action, dont la durée fut au moins d'un demi quart-d'heure, la garde du Bei, qui n'étoit point prévenue de ce qui devoit arriver, demeura tranquille spectatrice. Un seul Turc, lorsque tous les autres abandonnoient leur Prince, se mit en devoir de le défendre. Il tira un coup de pistolet à Ibrahim. Mais dès qu'il vit le Bei mort, il prit la fuite, & songea à se garantir du courroux du nouveau Bei, qui ne manque jamais d'accorder sa protection à ceux qui ont tué son prédécesseur, puisque c'est par leur moyen qu'il monte sur le trône.

Il arrive même très-souvent que le meurtrier est celui qui obtient la couronne, ainsi qu'il arriva dans l'occasion dont je viens de parler. Ibrahim fut reconnu Bei, & jouit ainsi du fruit de son crime. Le sort de celui auquel il succédoit, lui fit connoître combien le sien étoit incertain. L'expérience lui apprenoit que le même forfait qui lui donnoit le trône, pouvoit le lui ôter avec autant de facilité. C'est pourquoi il voulut engager les Turcs à prendre des idées différentes, & leur faire connoître que la gloire & la vertu exigent que les sujets s'intéressent à la conservation des jours de leur souverain. On lui amena le Turc qui lui avoit tiré un coup de pistolet, & l'on ne doutoit point qu'il ne le fît punir du supplice le plus cruel.

[Pages f112 & f113]

Mais bien loin d'ordonner qu'on lui donnât la mort, il le reçut avec un visage riant, & lui dit qu'il ne jugeoit pas des choses comme les autres; qu'il l'estimoit infiniment d'avoir défendu son bienfaiteur; qu'il le prioit de vouloir devenir son ami, & qu'il lui donnoit la charge d'Aga du Ques.(1)

[(1) Cette histoire est arrivée peu de jours après que le duc d'Etrées eût été renouveller les traités à Tunis.]

Si nous lisions, mon cher Monceca, use action aussi généreuse chez les auteurs Latins, nous lui donnerions les louanges qu'elle mérite: l'Europe entière en auroit connoissance; on la proposeroit pour modéle dans les livres qu'on écriroit pour l'éducation des princes. Elle est arrivée dans un pays barbare: c'est un roi presque inconnu qui l'a faite; elle demeurera éternellement dans l'oubli, si quelqu'un, vrai sectateur du mérite en quelque endroit qu'il se rencontre, ne la transmet à la postérité. Je conviens, mon cher Monceca, que la grandeur d'ame eût peut-être moins de part au généreux pardon d'Ibrahim, que la politique de s'acquérir le coeur de ses nouveaux sujets, & de préparer une défense contre ceux qui pourroient attenter à ses jours. Mais, quelle que soit la raison qui ait occasionné une action aussi héroïque, on doit toujours avouer qu'il y a en elle quelque chose de grand & d'admirable. Si nous allions fouiller dans les causes secretes des démarches des plus illustres princes, il n'en est presque aucune qu'on ne pût attribuer à la politique. La clémence d'Auguste envers Cinna passe pour le plus beau trait de la vie de cet empereur. L'intérêt personnel ne le conduisit-il pas? Il n'avoit pû mettre ses jours en sûreté par les plus sanglantes proscriptions: il voulut essayer la voie de la douceur; & elle lui réussit heureusement.

Je ne doute pas, mon cher Monceca, que si les princes Africains imitoient les souverains Européens dans la façon de gouverner leurs sujets, ils ne vinssent enfin à bout de leur inspirer des sentimens d'amour & de vénération pour ceux qui les gouvernent. Mais, comment peuvent-ils se flatter d'avoir quelque place dans leurs coeurs, s'ils sont plutôt leurs bourreaux que leurs peres? Le dei d'Alger est l'ennemi de tous les particuliers: il ne cherche qu'à trouver des prétextes pour les dépouiller de leurs biens & pour les faire mourir. Ceux-ci, en revanche, ne lui obéissent que parce qu'ils y sont forcés, & attendent avec impatience le moment où ils seront délivrés de sa tyrannie.

[Pages f114 & f115]

A quels bouleversemens & à quelles tempêtes ne doit-on pas s'attendre dans un état où les sujets sont les ennemis du prince, & le prince le destructeur des sujets. Je regarde les deis d'Alger comme des sangsues, qui se remplissent de sang, jusqu'à ce qu'elles crevent. Le souverain dans ce pays, pille, vole, tue, massacre pendant quelques années. Dès qu'il commence à s'imaginer qu'il va jouir de ses rapines, il subit la peine de son crime, & il en est puni par quelqu'un qui tombe dans les mêmes défauts, & que l'exemple de ses prédécesseurs ne peut rendre plus vertueux, par conséquent plus heureux & plus stable sur le trône.

Porte-toi bien, mon cher Monceca, vis content, heureux & tranquille.

D'Alger, ce...

***

LETTRE CLXIII.

Jacob Brito, à Aaron Monceca.

Les femmes, mon cher Monceca, ont beaucoup plus de liberté dans toute la Barbarie que dans le Levant; celles d'Alger sont encore moins gênées que les autres Africaines. Elles sortent lorsqu'elles veulent, sous le prétexte d'aller au bain. Elles ne sont ordinairement accompagnées que de quelques esclaves chrétiennes, qui leur tiennent lieu de suivantes. Celles dont les maris sont fort riches, se font précéder par un homme qui leur sert de conducteur. Cet homme est toujours un esclave, sur la fidélité duquel le mari compte beaucoup: mais il est souvent trompé par la personne même à qui il accorde sa confiance. Les eunuques étant très-chers dans ce pays, & ne pouvant être employés qu'à la garde des femmes, parce que leur état & leur foiblesse les rendent incapables d'un travail pénible, les Algériens ne s'en chargent point. Ils aiment mieux les esclaves nazaréens, qui leur sont d'une grande utilité, & qu'ils emploient à toutes sortes d'ouvrages. Il est vrai que de la liberté qu'ont les esclaves de voir les femmes, & même de leur parler, il s'ensuit très-souvent des engagements dangereux pour l'honneur & le repos des maris.

[Pages f116 & f117]

Le beau-sexe est encore plus susceptible de galanterie dans ce pays qu'il ne l'est à Constantinople. Le climat inspire la tendresse; & l'air brûlant communique aux coeurs un feu violent que rien ne peut éteindre. Il n'est point de péril qu'une femme Africaine n'affronte, point de risque qu'elle ne coure, pour contenter sa passion: la crainte de la mort ne peut l'intimider. Il y a ici une loi observée à la rigueur, par laquelle il est ordonné qu'une fille, convaincue d'avoir eu commerce avec un nazaréen, doit être noyée dans la mer, la tête liée dans un sac, si son amant ne se fait point mahométan. Il arrive très-souvent des exemples d'une punition aussi rigoureuse. Malgré cela, les femmes & les filles ont un penchant invincible pour les nazaréens; il y a peut-être autant d'intrigues galantes dans Alger, que dans aucune ville nazaréenne. Le peu d'amour qu'elles ont pour leurs maris, & la contrainte qu'on leur impose, les excitent à devenir infideles. L'oisiveté d'ailleurs dans laquelle elles passent leurs jours, étant renfermées dans des maisons où elles ne sont occupées qu'à trouver l'occasion de tromper leurs tyrans; & les longs voyages que la plûpart des Algériens font ordinairement, favorisent beaucoup les intrigues amoureuses. Ils passent quelquefois des huit ou neuf mois sur la mer; & pendant qu'ils sont occupés à voler & à détruire les nazaréens, ceux qui sont esclaves à Alger vengent une partie des maux qu'on fait à leurs compatriotes.

Lorsque ces pirates font leurs courses, ils tiennent ordinairement leurs femmes dans la ville. Dès qu'ils sont revenus, ils les conduisent dans leurs maisons de campagne, où ils vont se délasser des fatigues qu'ils ont essuyées sur la mer. La liberté qu'ils leur accordent de se promener dans les jardins, leur donne le moyen de continuer les intrigues qu'elles ont formées. Si elles ne peuvent parler à leurs amans qu'à la dérobée, elles entendent par l'arrangement de certains pots de fleurs ce qu'ils veulent dire.

L'industrie & l'amour ont inventé un langage dans ce pays inconnu à toutes les autres nations. Un esclave amoureux & aimé de sa patrone, sçait lui expliquer tous les mouvemens de son coeur par l'assemblage de plusieurs fleurs, & par l'ordre qu'il met dans un parterre. Un bouquet fait d'une certaine maniere, contient autant de choses tendres & passionnées qu'on pourroit en mettre dans une lettre de huit pages.

[Pages f118 & f119]

L'amarante auprès de la violette signifie qu'on espère qu'après le départ du mari, on se refera des maux que cause sa présence. La fleur d'orange marque l'espérance. Le souci exprime le désespoir. L'immortelle témoigne la confiance. La tulippe reproche l'infidélité. La rose célébre & loue la beauté.

Des attributs particuliers qu'ont toutes ces fleurs, on en forme un langage parfait. Si je veux, par exemple, apprendre à ma maîtresse que les tourmens que je souffre me jetteroient dans un désespoir mortel, si je n'attendois d'être plus heureux par l'absence de mon rival: je forme un bouquet composé d'un souci, d'une fleur d'orange, d'une amarante & d'une violette. Les esclaves ne sont point embarrassés pour donner ces billets doux à leurs maîtresses. Il y a quelqu'endroit caché dans les jardins où elles sçavent qu'on a soin de les placer. Elles répondent de la même manière: & en ramassant quelques fleurs, elles forment leurs lettres sans qu'on puisse s'appercevoir de cette maniere d'écrire, dont quelquefois la signification des principaux caractères n'est connue que de deux personnes qui ont soin de changer plusieurs choses au langage ordinaire, afin de prévenir toute sorte de surprise.

Avoue, mon cher Monceca, que le seul amour a pû être assez industrieux pour inventer une façon aussi ingénieuse de tromper la prévoyance des jaloux. De quoi ne viennent point à bout deux amans, que la nécessité force à recourir aux stratagêmes? On m'a raconté, il y a quelques jours, une histoire aussi intéressante qu'elle paroît surprenante à ceux qui ne connoissent point à quel excès les femmes Africaines portent leur passion.

La fille unique d'un des plus riches Maures du pays devint sensible pour un esclave Portugais. Elle suivit l'usage établi en Afrique, & fit les premières avances. Les grands biens qu'elle espéroit, ni l'état humiliant & servile de son amant, ne purent la détourner du dessein qu'elle conçut d'en faire son époux: quelques oppositions qu'elle prévît de trouver à l'exécution de ses projets, elle ne perdit point l'espérance de les faire réussir. Le Portugais, vivement touché de sa bonne fortune, offrit à sa maîtresse, dès qu'elle lui eût appris ses sentimens, de l'enlever & de la conduire à Lisbonne. La chose auroit été très-facile; & ce Nazaréen eût aisément pû se sauver par les moyens que lui eut fournis Zulima: c'étoit ainsi qu'on appelloit cette belle Africaine.

[Pages f120 & f121]

Elle sentoit que le parti que lui proposoit son amant, étoit le plus raisonnable & le seul qui pût, pour ainsi dire, la rendre heureuse. Mais comme elle étoit mahométane zélée, & fortement persuadée de sa religion, elle ne voulut point consentir à se retirer dans un pays où elle eût été forcée de l'abandonner. Je vous aime,Sebastiano, dit-elle à son amant, beaucoup plus que moi-même: je mourrai de douleur si je ne suis point votre femme. Cependant je ne puis me résoudre d'acheter mon bonheur par le prix de ma croyance. Sans risquer d'être découverts dans notre fuite, il n'est point impossible que nous puissions devenir heureux dans ce pays. Changez de religion, détruisez, en vous faisant Mahométan, le principal obstacle qui nous sépare: & laissez moi le soin de votre sort. Le nazaréen étoit beaucoup moins ferme dans sa religion que ne l'étoit la musulmane. D'ailleurs la crainte de perdre entiérement sa maîtresse, l'envie d'avoir la liberté, & l'espérance de devenir très-riche, l'ébranlerent entiérement. Il promit de devenir tout ce qu'on voudroit: & sur la parole qu'il donna d'abandonner le nazaréïsme lorsqu'il en seroit requis, la belle Maure lui prodigua ses plus cheres faveurs.

Ces faveurs ne firent qu'augmenter l'amour de Sebastiano; la crainte de perdre sa chere Zulima lui donnoit tous les jours de nouvelles ardeurs; sa belle n'étoit pas dans un état plus tranquille. Elle étoit uniquement occupée de la réussite du dessein qu'elle méditoit: mais elle rencontroit tous les jours de nouvelles difficultés; & son pere lui apprit dans le tems qu'elle s'y attendoit le moins qu'il avoit résolu de la marier à un des premiers du pays. Cette nouvelle fut pour elle un coup de foudre. Elle pensa d'abord se jetter aux pieds de son pere, & lui avouer ce qui se passoit dans son coeur: elle n'osa néanmoins suivre son premier mouvement, dans la crainte d'exposer son cher Sebastiano à la colere d'un patron irrité, & capable de se porter aux plus grandes extrémités.

Dans cet embarras, Zulima résolut d'employer un moyen aussi extraordinaire qu'il étoit infaillible pour faire réussir ce qu'elle méditoit. Elle ordonna à son amant de venir la trouver dans un endroit où elle se rendit sous le prétexte d'aller au bain, & où elle ne fut accompagnée que d'une seule femme.

[Pages f122 & f123]

Sébastiano étant arrivé au rendez-vous, pensa mourir de douleur lorsqu'il apprit que sa maîtresse étoit à la veille de passer au pouvoir d'un époux. Zulima le rassûra, & lui dit qu'elle espéroit que leur fortune changeroit bientôt de face. Elle ordonna ensuite à la femme qui l'avoit suivie, & qui étoit dans sa confidence, d'aller déclarer au Cadis que sa maîtresse étoit dans un tel endroit entre les bras d'un nazaréen. Cette suivante ayant obéi, le juge vint accompagné de ses gardes; & surprit les deux amans au milieu de leurs transports les plus vifs. On les conduisit à l'instant dans la maison où l'on juge les criminels. Le pere de Zulima averti de l'accident arrivé à sa fille, en pensa mourir de désespoir. Il courut à la prison pour la voir: on lui dit qu'il ne pourroit lui parler que lorsque son sort auroit été décidé: qu'on alloit sçavoir si l'esclave nazaréen vouloit se faire mahométan, qu'en ce cas-là, ces deux amans seroient mariés ensemble ainsi que l'ordonnoient les loix; mais que si au contraire il n'acceptoit point cette condition, il seroit empalé, & sa fille noyée dans la mer.

Mustapha, c'étoit ainsi qu'on appelloit le pere de Zulima, sçavoit bien quelle devoit être la punition de sa fille, si le Portugais ne se faisoit pas musulman. Aussi étoit-ce pour lui offrir son bien, & l'engager à changer de religion, qu'il demandoit qu'on lui fît voir ces amans. Il n'eut pas besoin de les exhorter à vouloir vivre: car à la premiere demande qu'on fit à Sébastiano, il déclara qu'il voulait bien embrasser la religion de Zulima & l'épouser; son pere s'estima très-heureux de pouvoir par ce moyen conserver sa fille unique.

Il est peu de femmes en Europe, mon cher Monceca, qui voulussent recourir à des expédiens pareils pour avoir la satisfaction d'obtenir leur amant. Elles aiment en général beaucoup moins que les Africaines; mais aussi sont-elles beaucoup plus constantes dans leurs passions. Les feux les plus vifs, chez les Africaines, viennent quelquefois à s'éteindre tout-à-coup. Elles passent successivement d'une inclination à une autre, & sont aussi légères, aussi volages qu'elles sont emportées, tendres & passionnées, dans les momens où leur amour est dans toute sa force.

[Pages f124 & f125]

Il est certain, mon cher Monceca, que les inclinations & les tendresses, qui produisent les démarches les plus extraordinaires, ne sont point ordinairement les plus durables. On voit communément en Europe un grand nombre de jeunes gens faire pour leurs maîtresses des folies étonnantes, deux mois après abandonner ces mêmes maîtresses, & devenir fous & insensés pour quelqu'autre, dont le regne n'est pas d'une plus longue durée: au lieu que les personnes d'un certain âge, qui semblent mettre un frein à leurs passions, & les réduire sous le joug, forment des inclinations dont le cours est quelquefois aussi long que celui de leur vie.

L'esclavage dans lequel gémissent les femmes Africaines est encore une des principales causes de leur inconstance. Elles trouvent dans la violation de la contrainte qu'on leur impose, une satisfaction secrete. A force de vouloir les empêcher d'être infidelles, on leur fait naître l'envie de le devenir, & elles cherchent avec avidité un plaisir qu'on leur interdit sévérement. L'exemple de leurs maris, qui leur donnent des preuves journalières que le changement en amour est un bien dans lequel le coeur trouve toujours de nouvelles satisfactions, excite leurs desirs: il est très-naturel qu'elles pensent que l'inconstance fournit des plaisirs bien vifs & bien charmans.

Porte toi bien, mon cher Monceca; & que le Dieu de nos peres te comble de biens & de prospérités, & te donne une femme fidelle, de laquelle tu puisses voir naître une nombreuse postérité.

D'Alger, ce...

***

LETTRE CLXIII.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople.

Les disputes de religion, mon cher Isaac, sont plus communes dans ce pays que dans aucun autre. La liberté qu'ont les Anglois de pouvoir soutenir leurs opinions publiquement, est la source d'un nombre d'écrits que l'on voit paroître tous les jours. Les Anglicans écrivent contre les papistes, les papistes contre les presbytériens, les presbytériens contre les luthériens, les luthériens contre les sociniens, les sociniens contre les anabaptistes, qui publient aussi des ouvrages de controverse: on est surpris, lorsqu'on examine d'un oeil de philosophe toutes ces différentes disputes, du peu de fondement que l'on doit faire sur les sentimens particuliers de quelques docteurs, qui veulent s'ériger en juges souverains de la croyance des hommes.

[Pages f126 & f127]

Je pense, mon cher Isaac, que si dans toutes les religions, il avoit été défendu de disputer sur les matières qu'on n'entendoit pas, & qu'on eût ordonné que les théologiens ne travailleroient point à éclaircir ce qu'ils ne pouvoient pénétrer, il n'y eût jamais eu cette multitude d'opinions diverses, qui divisent les hommes, qui ont produit un nombre infini de religions différentes, & qui en feront naître a leur tour un grand nombre d'autres: & si l'on ne cesse toutes ces vaines disputes, & sur-tout parmi les nazaréens, il arrivera enfin qu'à force de division & de séparation de communion, chaque personne aura sa croyance particulière.

Considére, mon cher Isaac, combien les écrits des rabbins ont été pernicieux aux juifs. Le Talmud est la principale cause de la différence des rabbinistes & des caraïtes. Les ouvrages de quelques-uns de nos auteurs modernes ont divisé les rabbinistes en deux sectes différentes. Les juifs Portugais regardent les juifs Allemands comme des gens éloignés de l'observation des véritables préceptes de la loi: & les Allemands pensent que les Portugais sont des hérétiques, dont les moeurs & les coutumes se ressentent trop du nazaréïsme.

Les mahométans sont encore plus divisés entre-eux que ne le sont les juifs. Outre les sectes d'Omar & d'Ali, on compte dans la seule ville de Constantinople quatre-vingt-sept différentes croyances, qui se haïssent presque autant que les jésuites & les jansénistes.

Les nazaréens sont si désunis, qu'on voit naître presque tous les jours chez eux quelque nouvelle religion. Dès qu'un théologien acquiert quelque réputation, il s'en éleve plusieurs qui prétendent diminuer sa gloire. Ils attaquent ses opinions, & les déclarent hérétiques. Les partisans du docteur condamné ne manquent guéres de se ranger du parti de leur maître, & de former ainsi une nouvelle communion. Alors les écrits paroissent en foule des deux côtés: on s'injurie, on se calomnie, on s'accuse mutuellement d'ignorance & de mauvaise-foi; l'on donne à ses adversaires aussi-bien qu'à leurs sentimens, les noms les plus insultans & les plus odieux. Dans les disputes de religion, ceux qui ne peuvent point apporter de réponses aux objections qu'on leur fait, pensent qu'il suffit, pour soutenir leurs opinions, de traiter avec beaucoup de mépris ceux qui les combattent.

[Pages f128 & f129]

J'ai lû, il y a quelques jours, l'ouvrage d'un Socinien (1). Il affecte de donner le nom odieux de Trithoisme à la doctrine de ses adversaires, quoiqu'ils nient formellement qu'ils reconnoissent trois Dieux: il faut avouer, mon cher Isaac, qu'on ne peut, sans une mauvaise foi digne de mépris, imputer aux sectes nazaréennes d'admettre plusieurs divinités. Toute leur religion, au contraire, n'est fondée que sur l'unité d'un seul Etre, créateur de l'univers. Aussi je t'avouerai que je n'ai vû qu'avec indignation l'écrit de ce Socinien.

[(1) Letter to à Friend, with remarks on two Pamphlets lately published in defense of the Tritheisme; viz a brief Enquiri by I. T. and the Sociniam Stahin by J. H.]

Il faut de la sincérité & de la candeur dans toutes les actions de la vie, & même dans les différends qu'on peut avoir avec ses plus cruels ennemis. Mais n'est-il pas surprenant qu'on injurie & qu'on accable d'outrages, des gens qu'on proteste de vouloir éclairer & conduire dans le chemin de la vérité? Ne voilà t'il pas un beau moyen pour les prévenir en faveur des sentimens qu'on veut leur persuader? & cette façon de préparer leur esprit à se prêter aux raisons qu'on peut leur donner, n'est-elle pas tout-à-fait particuliere?

J'ai remarqué, mon cher Isaac, que la passion de ceux qui disputent sur des matiéres de religion, est si outrée qu'ils font inconsidérément à leurs adversaires des reproches sanglans, que ceux-ci sont en droit de rétorquer contre eux. Les nazaréens, en général, tombent souvent dans ce défaut, & plusieurs de leurs plus illustres docteurs n'en ont point été exempts. Quelques-uns même de ces peres qui ont écrit contre les payens, ont employé des argumens, qui prêtoient des armes à leurs ennemis. Arnobe a réfuté avec beaucoup de feu la pluralité des divinités du paganisme. (1)

[(1) Quid si populi rursus duo, hostilibus dissidentes armis, sacrificiis paribus superorum locupletaverint aras, alterque ad alterum postulent vires sibique ad auxilium commendari, nonne iterum necesse est credi, si praemiis sollicitantur, ut prosint, eos partes inter utrasque debere haesitare, defigi, nec reperire quid faciant, cum suas intelligunt gratias sacrorum acceptionibus obligatas? Aut enim auxilia hinc inde praestabunt, id quod fieri non potest; pugnabunt enim contra ipsos se ipsis contra suas gratias, voluntatesque nitentur; aut ambobus populis opem subministrare cessabunt, id quod sceleris magni est post impensam acceptamque mercedem. Arnobius contra gentes. Lib. VII. page 219 & seq.]

[Pages f130 & f131]

Il a solidement fait voir le ridicule qu'il y avoit de supposer des Dieux directement opposés les uns aux autres, & qui prenoient le parti de certains peuples persécutés par quelques autres Divinités. Pallas haïssoit les Troyens, pendant qu'Apollon & Venus les favorisoient. (1) Quelque malheureux que fût un homme, pourvû qu'il pût faire un petit présent à un Dieu parmi le grand nombre qu'il y en avoit, il étoit assuré d'obtenir la protection de quelqu'un entr'eux.

[(1) Saepe premente Deo, fert Deus alter opem.
Mulciber in Trojam, pro Troja stabat Apollo.
Aequa Venus Teucris, Pallas iniqua fuit.
Oderat Aeneam proprior Saturnia Turno:
Ille tamen Veneris Numine tutus erat.

Ovidius, Tristium. Lib. I. Eleg, II.]

Il n'est rien de si absurde qu'une pareille religion; mais les payens n'auroient-ils pas été en droit de répondre aux nazaréens: ces mêmes difficultés, que vous nous objectez, se rencontrent dans vos sentimens. Quand un de vous autres choisit saint Antoine pour son protecteur, & que son ennemi prend saint Pacôme pour le sien, quel embarras ne produit point cette diversité de protecteurs? Il faut alors que ces saints combattent entr'eux dans les cieux, pendant que ceux qu'ils favorisent combattent sur la terre, & qu'ils renouvellent les disputes de Vénus & de Junon. S'ils se tiennent neutre, & qu'ils laissent décider les choses au hasard, ne méritent-ils pas le reproche qu'Arnobe fait aux faux dieux, d'abandonner ceux qui les ont honorés & accablés d'offrandes & de présens? N'est-ce pas à une pareille conduite qu'on peut justement appliquer le passage de cet auteur: Opem administrare cessabunt, id quod sceleris magni est post acceptam mercedem? (1)

[(1) Arnob. contra gentes. Lib. VII. page 219.]

N'y-a-t il pas en effet une espèce de ressemblance entre les offrandes que les nazaréens font à leurs saints, & celles que les Grecs & les Romains donnoient à leurs Dieux? Ne leur présentent-ils pas des vases d'or & d'argent? Ne leur bâtissent-ils pas des édifices? Ne comblent-ils pas de biens les prêtres destinés à chanter leurs louanges?

[Pages f132 & f133]

Pourquoi donc ces saints doivent-ils être moins obligés à la reconnoissance que ne l'étoient les divinités Payennes? La seule chapelle dédiée à saint Ignace, dans l'église des Jésuites à Rome, contient presque autant de richesses qu'il y en avoit dans le temple de Delphes. Ne seroit-ce pas une ingratitude infinie à ce saint d'avoir acquis ces trésors, & d'abandonner ceux qui les lui ont donnés? D'un autre côté les jansénistes sacrifient leurs biens & leurs vies pour la mémoire de saint Augustin: ils défendent ses écrits, & ils soutiennent sa gloire. Est-il moins obligé de les protéger? & peut-il les livrer à la fureur de leurs adversaires, sans pécher contre les régles de la saine morale? Quelle n'est donc pas la division de ces deux bienheureux dans le ciel, si l'on en juge par la haine extrême qui regne ici bas entre leurs partisans? Ne doivent-ils pas troubler le céleste séjour par les cabales qu'ils y forment? Je me figure donc, mon cher Isaac, qu'un payen, qui répondroit à Arnobe, auroit beau jeu pour excuser la division des dieux au siége de Troye, qu'il ne manqueroit pas de représenter tous les saints nazaréens aux prises les uns avec les autres, & embrassant selon leur fantaisie le parti des jansénistes, ou celui des molinistes; il peindroit saint Ignace,

Une Bulle à la main, allant au Vatican
Porter la rage au sein du pontife Clément.
(1)

[(1) Aaron Monceca fait allusion à ces vers de Virgile.
Respice ad haec. Adsum dirarum ab sede sororum:
Bella manu letumque gero:............
Sic effata, facem juveni conjecit, & atro
Lumine fumantes fixit sub pectore taedas.
Olli sommum ingens rumpit pavor; ossaque & artus,
Persidit toto proruptus corpore sudor,
Arma mens fremit, arma toro tectisque requirit.

Virgil. Aeneid. Lib. VII.]

Les nazaréens, qui voudront agir de bonne foi, avoueront que les reproches d'Arnobe n'avoient point autant de force qu'il pensoit, & que ses adversaires eussent pû l'attaquer par l'endroit où il prétendoit les insulter. La foiblesse des reproches de ce docteur est donc sensible, dès qu'on admet le culte des saints tel que le pratiquent aujourd'hui plusieurs nazaréens: mais d'un autre côté, sa science, son esprit & son éloquence me feroient croire volontiers que dans le tems qu'il écrivoit, on n'avoit point encore introduit dans le nazaréïsme la coutume d'offrir des voeux aux morts, quelque gloire qu'ils se fussent acquise pendant leur vie, & quelque estime qu'on eût conçue pour eux. Si cela étoit ainsi, comme le prétendent aujourd'hui plusieurs sectes nazaréennes, il est bien certain que l'objection contre les payens avoit un grand poids, & qu'il leur étoit impossible de pouvoir répondre rien de passable au reproche de la division des Dieux, & de leur ingratitude s'ils n'entroient pas dans les querelles de ceux qui les combloient de bienfaits.

[Pages f134 & f135]

Les nazaréens, qui rejettent le culte des morts, appuyent leur sentiment sur les écrits de leurs premiers docteurs, dans lesquels il n'est fait aucune mention des honneurs qu'on doit leur rendre. Il paroît naturel que si ces honneurs avoient été un point fondamental de la religion, ils ne l'eussent point laissé dans un entier oubli; & que ceux, qui leur succéderent dans leurs emplois, & qui travaillerent à l'instruction des peuples, n'eussent point insulté les payens sur une chose qu'ils pratiquoient eux-mêmes. S'ils avoient tenu cette conduite, ils se seroient exposés à être tournés cruellement en ridicule; & ils auroient essuyé le sort de bien des docteurs qui écrivent aujourd'hui, & auxquels on reproche tous les jours les mêmes choses dont ils accusent leurs adversaires. Les molinistes publient sans cesse que les jansénistes font un tyran de la Divinité; qu'ils la rendent cruelle, bizarre, & la font si odieuse, qu'il est impossible qu'elle puisse être chérie des hommes. Ceux ci, à leur tour, accusent leurs adversaires de dispenser la créature de l'amour qu'elle doit avoir pour son créateur, & les combattent avec les mêmes armes dont on croit les blesser.

Ce que je trouve encore, mon cher Isaac, de plus extraordinaire dans les disputes de religion, ce sont les sentimens que les théologiens prêtent à leurs adversaires, & sur lesquels ils les insultent griévement, quoiqu'ils nient formellement de soutenir les opinions dont ils les accusent.

[Pages f136 & f137]

Les Jésuites se plaignent qu'on les calomnie, lorsqu'on leur reproche de soutenir qu'il est permis de ne point aimer la Divinité. Ils condamnent ce dogme dans les termes les plus forts. (1) Cependant leurs ennemis retournent toujours à la charge. Les nazaréens réformés regardent comme des hérétiques exécrables ceux qui font Dieu auteur du péché. Le premier de leurs docteurs s'exprime là-dessus d'une maniere précise. (2)

[(1) Pour en être convaincu, on n'a qu'à lire les Sermons de Bourdalouë.
(2) Temulenti isti adeo fieri omnia perstrepentes, cum enim mali auctorem continuunt. Deinde quasi immutetur mali natura, cum sub hoc nominis Dei velo tegitur, bonum esse affirmant: in quo atrociore & sceleratiore contumelia Deum afficiunt, quam si potestatem aut justitiam ipsius alio transferrent. Cum enim Deo nihil magis proprium sit quam sua bonitas; ipsum à se abnegari oporteret, & in diabolum transmutari, ut malum efficeret quod ei ab istis tribuitur. Ac certe istorum Deus ideolum est, quod nobis execrabilius esse debet omnibus gentium idolis. Calvini institutio, adversus libert. Cap. XIV. pag. 447.
Voici la fin de ce passage en françois, en faveur de ceux qui n'entendent pas le latin. Dieu n'ayant aucune qualité qui lui soit plus essentielle que sa bonté, il faudroit qu'il cessât d'être lui-même, & se transformât en diable, s'il étoit l'auteur du mal, comme le disent les libertins, le Dieu qu'ils croient étant une idole plus exécrable qu'aucune de celles des payens.]

Malgré cela, ses adversaires lui ont cent & cent fois reproché que ses sentimens sont plus pernicieux que ceux des athées. Il est moins criminel de nier l'existence de Dieu que de le faire auteur du péché. Quel est donc le plus condamnable, d'un athée ou d'un calviniste? Ils sont tous les deux criminels: mais l'athée me paroît moins coupable. Voilà une décision terriblement outrée. Aussi est-elle d'une jésuite, dont voici les propres termes. Amplius dico: tolerabilius negare Deum quàm peccati autorem Deum asserere...... Quid ergo suadeo, atheum potiùs quàm calvinistam esse neutrum quidem bonum: hoc tamen deterius apparet.(1)

[(1) Becanus opuscul. théolog. Tom. I. pag. 178.]

En vérité, mon cher Isaac, si la mauvaise foi régne toujours dans les disputes, on peut dire qu'elle est portée au suprême degré par les controversistes. Ne seroit-il pas tems qu'après avoir bouleversé depuis tant d'années le monde entier, les rabbins, les prêtres & les mouftis voulussent enfin ramener la paix & la tranquillité parmi les hommes?

Porte-toi bien, mon cher Isaac, vis content & heureux, & éloigne de toi tout vain desir de disputer.

De Londres, ce...

***

[Pages f138 & f139]

LETTRE CLXIV.

Jacob Brito, à Aaron Monceca.

Les histoires, mon cher Monceca, que les nazaréens racontent sur le sort des esclaves, sont quelquefois très-outrées. Ils assûrent que les Turcs font souffrir aux captifs les tourmens les plus durs. Ils en débitent les choses du monde les plus extraordinaires. Cependant, lorsqu'on vient à les examiner de près, elles paroissent bien différentes.

Il est certain que l'état des captifs en général est dur et pénible: mais les nazaréens ne sont pas traités avec plus de rigueur que les Turcs esclaves des princes Européens. Un Algérien en France est condamné à passer sa vie aux galeres: en Espagne & en Italie il a le même sort. Peut-on lui imposer une peine plus dure? On lui fait souffrir les supplices destinés aux malfaiteurs, qui souvent n'ont évité la mort que par le bonheur d'avoir trouvé un de ces heureux momens où la pitié des juges l'emporte sur l'exactitude de la justice.

Une partie des esclaves nazaréens est destinée aux ouvrages publics. Ceux qui sont de ce nombre travaillent à tirer de la pierre des carrières, & à les transporter où l'on en a besoin. Ils essuyent sans doute par là beaucoup de maux. Ils sont cependant moins malheureux que les forçats des galeres. Ils se retirent le soir dans des bagnes ou cazernes, dans lesquelles on les enferme. Ils ne sont point enchaînés, au lieu que les Turcs ne quittent la chaîne & le banc où ils sont attachés, que lorsqu'ils sont assez heureux pour trouver quelqu'un qui réponde du prix de leur rançon, au cas qu'ils viennent à se sauver.

[Pages f140 & f141]

Les nazaréens qui ne sont pas destinés aux travaux publics & qui appartiennent à des particuliers, sont cent fois moins malheureux que ne le sont les Turcs captifs. On les nourrit assez bien, au lieu que les autres n'ont que les mêmes alimens qu'on donne aux forçats, qui consistent dans une livre de pain excessivement bis, & une demi-livre de fêves. On ajoûte à ces mets délicieux une livre de graisse, à peu près aussi ragoûtante que celle dont on fait les chandelles, & qui sert à faire cuire les fêves de vingt-cinq forçats.

Je ne puis comprendre, mon cher Monceca, sur quel fondement les nazaréens, traitant avec tant de dureté leurs captifs, se récrient si fort sur la maniere dont les Turcs en agissent avec les leurs. Si les Africains avoient des orateurs qui sçussent émouvoir les coeurs par des discours touchans & pathétiques, je suis bien assûré qu'ils feroient sur le sort des esclaves de leur nation, des déclamations aussi pompeuses & aussi touchantes que celles des nazaréens.

Je ne désapprouve cependant pas, mon cher Monceca, que les écrivains, & surtout certains moines, chargés par leur institut du rachat des captifs, empoulent un peu leurs récits, & grossissent les maux qu'on souffre dans l'esclavage. Cela sert à exciter la charité des nazaréens, qui touchés du triste sort de leurs freres, s'empressent à les soulager. Il est peu d'aumône plus louable & plus nécessaire que celle qu'on fait pour délivrer ses freres d'un état douloureux, dans lequel le seul caprice de la fortune les a mis, le crime n'ayant aucune part à leur malheur. L'intérêt public se joint dans cette occasion à la pitié & à la charité. Si l'on ne favorise pas ceux qui s'exposent pour faire fleurir le commerce, si l'on ne les secoure pas dans leurs disgraces, il est à craindre qu'on ne dégoûte les autres qui seroient tentés de les imiter, mais que la crainte d'un même sort retiendra dans l'inaction. J'aime beaucoup mieux, dira un Espagnol, avoir moins de biens que de risquer de perdre la liberté sans espoir de la recouvrer jamais.

L'usage de soulager les captifs est aussi ancien chez les nazaréens que l'établissement de leur religion. Leurs premiers docteurs qui étoient des hommes charitables, & dont les soins étoient toujours employés à soulager les malheureux, établirent les collectes. Elles servoient à l'usage de ceux que les payens persécutoient, exiloient, brûloient & massacroient. Dès que ceux qui étoient chargés de distribuer les aumônes, apprenoient qu'un de leurs freres étoit dans les prisons, aussi-tôt ils songeoient à le secourir: ils croyoient qu'il y alloit de la gloire du nom nazaréen d'être sensible à l'oppression de ceux avec qui ce nom leur étoit commun.

[Pages f142 & f143]

Une coutume aussi louable s'est perpétuée parmi plusieurs peuples européens. Les François, les Italiens, les Espagnols & les Portugais ont des moines qui ramassent les aumônes destinées au rachat des captifs, & qui les employent à cet usage. Il leur est très-difficile de pouvoir distraire beaucoup des sommes qu'on leur confie, parce qu'elles sont contrôlées par des laïques qui ne voudroient point entrer dans aucune friponnerie. Il arrive cependant, quelque précaution qu'on prenne, bien de petites fraudes dont les quêteurs profitent, mais elles ne sont point considérables; & ils en réparent les dommages par le fruit qu'opérent leurs prédications, où ils ne parlent que d'esclaves brûlés, coupés en piéces, &c. Ils en font périr beaucoup plus dans une seule période qu'on n'en a tué & qu'on n'en tuera jusqu'à la fin du monde dans tous les états mahométans. Il échappe pourtant quelquefois à ces prédicateurs des traits où la vérité perce au travers des nuages dont ils l'obscurcissent: ceux qui veulent démêler le vrai du faux, & voir jusqu'où vont les cruautés des Turcs, comprennent alors à quel véritable point ils les portent.

Je t'ai dit, mon cher Monceca, que le sort des nazaréens, qui sont esclaves des particuliers, est beaucoup plus doux que celui des Turcs captifs chez les Espagnols & les François. Un moine qui a fait la relation de son voyage à Tripoli, n'a pu se résoudre à exagérer les souffrances de ces esclaves, & voici la tournure qu'il a donnée à la liberté dont les Turcs les laissent jouir. Pour ceux d'entre les esclaves qu'on emploie dans leurs jardins, ils fatiguent beaucoup moins, & mais aussi ils sont privés de tous les secours spirituels: beaucoup y meurent sans sacremens. C'est-là où ils souffrent une persécution, qui pour ne pas paroître si dure, est beaucoup plus dangereuse; car comme le vice y regne impunément, que tout y conspire à échauffer, à satisfaire les plus infâmes passions, les Turcs, profitant du peu de secours que les Chrétiens y ont, employent les attraits des femmes, qui s'y portent assez d'elles-mêmes, pour les corrompre: & s'ils sont assez malheureux pour se laisser séduire, ils sont contraints, ou d'embrasser l'Alcoran, ou de subir le supplice du feu. Ces barbares les sollicitent souvent aux plus noires brutalités, & font leur possible pour les engager dans une infernale servitude, par le péché abominable qui y est si commun; de sorte qu'un chrétien à Tripoli souffre autant des caresses des infidéles qu'ailleurs de la cruauté des Barbares. (1)

[(1) Etat des royaumes de Barbarie, Tripoli, Tunis & Alger, contenant l'histoire naturelle & politique de ces pays, & la maniere dont les Turcs y traitent les esclaves, comme on les rachete, &c. pag. 76.]

[Pages f144 & f145]

On ne pourroit trouver un prétexte plus spécieux pour rendre odieuse la complaisance des maîtres Turcs, qu'en la supposant directement contraire à la religion nazaréenne: & ceux qui croient les choses sans les approfondir, regarderont le sort des esclaves des particuliers comme plus triste que ne l'est celui de ceux qui appartiennent à la république. Il il n'y a cependant rien de si faux que les prétendus secours que les patrons empruntent des femmes pour faire changer de religion leurs esclaves. Ils sont très-fâchés, au contraire, lorsque cela arrive; parce qu'ils sont forcés de les affranchir après un certain tems: & bien loin que les captifs soient contraints d'embrasser l'alcoran, ou de subir le supplice du feu , quand ils sont surpris avec des mahométannes, ils en sont quittes ordinairement pour quelques centaines de coups de bâtons sur la plante des pieds. Il est vrai qu'il y a une loi générale dans toute la Barbarie, qui ordonne qu'un nazaréen, qui aura eu commerce avec une Turque, sera empalé, & la femme noyée: mais cette loi ne s'exécute jamais à la rigueur qu'envers les personnes libres, quand elles ne sont point assez riches pour racheter leur vie par une somme considérable; & les esclaves y sont rarement soumis. L'intérêt personnel des Turcs a donné occasion à cette distinction. Il en est peu d'entr'eux qui jugent à propos de sacrifier leurs domestiques à la gloire de Mahomet. Quant aux femmes on les punit rigoureusement: ou leurs amans changent de religion, ou elles sont noyées; il n'y a pour elles aucune alternative. Tu vois, mon cher Monceca, combien peu de fonds l'on doit faire sur les rélations écrites par des gens intéressés à déguiser la vérité. Mais, comme je te l'ai déja dit, cela est excusable, dès qu'il en doit arriver un bien considérable.

[Pages f146 & f147]

Il paroît surprenant que les princes européens, qui ont eu tant d'occasions de se plaindre des pirates Algériens, Tunisiens & Tripolitains, qui les ont même punis quelquefois avec rigueur & toujours inutilement, n'ayent pris la résolution de les détruire, & de les anéantir entiérement. La chose leur eût été très facile; ils eussent pû délivrer toute cette côte de la Méditerranée d'une peste fatale à tous les commerçans. Ils doivent d'autant moins compter sur les alliances qu'ils forment avec ces Barbares, que dès qu'ils trouvent leur intérêt à les violer, ils ne balancent pas un moment à le faire. Ils font même nécessités, pour pouvoir subsister, de rompre la paix avec quelque prince, dès qu'ils terminent la guerre avec quelque autre. Vivent-ils bien avec les François & les Anglois, il faut qu'ils pillent les Hollandois & les Espagnols. S'accommodent-ils avec les Hollandois, leur traité avec les François ne peut plus subsister. C'est-là une vérité, dont toute l'Europe est persuadée, & à laquelle tous les princes sont intéressés. Cependant loin de s'unir ensemble contre leurs communs ennemis, il les favorisent, & leur donnent les secours dont ils ont besoin.

La politique des souverains nazaréens est le plus ferme soutien des pirates de la Barbarie: lorsqu'on examine les choses attentivement, on reconnoît qu'il est impossible que l'intérêt des différentes couronnes leur permette jamais de se réunir pour détruire les Algériens, les Tunisiens & les Tripolitains. Les Anglois sont intéressés à ne point souffrir que les Espagnols, les François & les Hollandois s'emparent des ports de la Barbarie. Dès qu'ils auroient la guerre avec eux, ils ne pourroient plus relâcher dans toute la côte d'Afrique, & le tiers des rivages de la mer Méditerranée leur seroit interdit. Les Anglois sont si persuadés qu'il est contre leurs avantages que les Espagnols s'aggrandissent en Barbarie, qu'il n'a pas tenu à eux que les Turcs ne reprissent Oran. La même raison, qui ne sçauroit permettre que les Espagnols ayent les ports de la Barbarie, ne souffre guéres que les autres couronnes favorisent celle qui voudroit s'en emparer.

L'intérêt du commerce empêche encore l'union des princes contre les Algériens. Plus les Espagnols & les Hollandois trouvent d'obstacles dans leur navigation, & plus les vaisseaux Anglois jouissent d'un grand avantage.

[Pages f148 & f149]

Je suppose qu'il y ait dans le port de Cadix trois bâtimens qui doivent partir pour Marseille, le premier Espagnol, le second François & le troisiéme Anglois. Si je suis le maître d'embarquer des marchandises sur lequel de ces trois bâtimens je voudrai, je me garderai bien de les mettre sur l'Espagnol, ayant à craindre les Algériens, les Tunisiens, les Tripolitains, les Turcs du Levant & les Maroquins. Je cours beaucoup moins de risque sur le bâtiment François, n'ayant à appréhender que les Saletins. Cependant je me détermine en faveur de l'Anglois, puisque je n'ai aucun ennemi à redouter.

L'avantage de ne rien craindre des pirates est si considérable, qu'il n'est aucun négociant Espagnol, si cela étoit permis, qui ne fît porter le pavillon François ou Anglois à son bâtiment. Les consuls de France établis dans les ports d'Italie, sçavent assez le profit qu'ils retirent des permissions qu'ils font avoir de l'amiral de France à plusieurs marchands, qui pour prévenir tous les fâcheux accidens, négocient sous le pavillon François. Si ceux de toutes les autres nations jouissoient des mêmes droits, ces priviléges seroient anéantis.

Tel est, mon cher Monceca, le bizarre destin des hommes. Les uns ne peuvent être grands que par l'abaissement des autres. S'ils pensoient tous d'une maniere juste, sans doute alors ils reconnoîtroient que leur premier devoir est de sacrifier un vil intérêt à la tranquillité de leurs freres. Mais la politique des états, fondée uniquement sur des vûes de grandeur & de richesses, s'oppose aux sentimens que dicte l'humanité. Un Anglois ne s'embarrasse guéres qu'on fasse esclaves cent Espagnols, pourvû que son commerce prospere, & que son vaisseau arrive à bon port.

Porte-toi bien, mon cher Monceca: vis content & heureux; & souviens-toi toujours qu'un philosophe ne doit jamais agir par intérêt.

D'Alger, ce...

***

LETTRE CLXV.

Jacob Brito, à Aaron Monceca.

Les sciences, mon cher Monceca, sont entiérement inconnues à Alger. On y ignore tout ce qui a quelque rapport avec la philosophie & les belles-lettres. Il y a seulement dans ce pays quelques misérables astrologues, qui abusent de la crédulité du peuple; & quelques faiseurs de chansons, dont les poësies n'approchent pas de celles que chantent en France les aveugles aux coins des rues.

[Pages f150 & f151]

La même ignorance règne dans toute l'Afrique, si l'on en excepte le royaume de Maroc. Il y a dans la ville capitale de cet empire une académie dont le fameux Averroës fut autrefois professeur. Cette académie est composée de plusieurs sçavans Arabes, attachés fortement aux sentimens d'Aristote, dont ils ont les ouvrages traduits par le même Averroës.

Les Maures sont aussi anciens péripatéticiens que les moines: & à peu près dans le même tems qu'Averroës fit connoître le philosophe Grec aux Arabes, les François commencerent à recevoir ses sentimens. L'historien Rigord rapporte qu'un concile, tenu à Paris l'an 1209, condamna au feu quelques livres d'Aristote, que l'on expliquoit dans les colléges, & qui avoient été apportés de Constantinople depuis peu de tems, & traduits de Grec en Latin. (1)

[(1) Delati de novo à Constantinopoli, & è graeco in latinum translati, Rigordus, in vita Philippi Augusti, apud Launoium de varia Aristotelis Forouna. Cap. 1. pag. 6.]

Le règne du péripatétisme a été plus durable en Afrique qu'en Europe; & cinq cens ans n'y ont point encore ébranlé sa puissance. Heureusement pour sa gloire, il n'est point né à Maroc ni de Descartes, ni de Gassendi. Il y a apparence que si la nature y en produisoit quelques-uns, ils auroient autant de peine à désabuser les Arabes des défauts de l'ancienne philosophie, que ces François en ont eu à faire ouvrir les yeux à leurs compatriotes. Ils essuyeroient pour le moins autant de persécutions: car les docteurs Maroquins sont tout aussi bilieux que les théologiens nazaréens, aussi entêtés des opinions qu'ils ont reçues dès leur tendre jeunesse, & aussi portés à crier à l'hérétique, dès qu'on n'est point de leur avis.

Il en coûta cher à Averroës, pour avoir voulu s'élever au-dessus de ses confrères les docteurs: & ce ne fut qu'après avoir souffert bien d'autres maux que ceux qui obligerent Descartes à se bannir de sa patrie,, qu'il vînt à bout de pouvoir philosopher tranquillement. L'histoire de ses malheurs est si curieuse, & dépeint si bien la jalousie qui règne parmi les sçavans, dans quelque pays qu'ils soient nés, quelle que soit leur religion, que tu ne trouveras pas mauvais que j'en copie ici un abrégé, qui part de la main d'un très-grand maître.

[Pages f152 & f153]

«Plusieurs nobles & plusieurs docteurs de Cordoue, nommément le médecin Ibnu-Zoar, portèrent envie à Averroës, & résolurent de lui intenter un procès de religion. Ils subornerent des jeunes gens, pour le prier de leur faire une leçon de philosophie. Il y donna les mains, & leur découvrit dans cette leçon sa créance de philosophe. Ils en firent dresser un acte par un notaire, & l'y déclarèrent hérétique. Cet acte fut signé par cent témoins, & envoyé à Mansor, roi de Maroc. Ce prince l'ayant vû, se mit en colere contre Averroës, & dit tout haut: Il est clair que cet homme-là n'est point de notre religion. Il fit confisquer tous ses biens, & le condamna à se tenir au quartier des Juifs. Averroës obéit: mais étant allé quelquefois à la mosquée pour y faire ses oraisons, & ayant été chassé à coups de pierres par les enfans, il se retira de Cordoue à Fez, & s'y tint caché. On le reconnut dans peu de jours: on le mit en prison, & l'on demanda à Mansor ce qu'on en feroit? Ce prince assembla plusieurs docteurs en théologie & en jurisprudence, & s'informa d'eux de quelle peine un tel homme étoit digne? La plûpart répondirent qu'en qualité d'hérétique il méritoit la mort. Mais quelques-uns représenterent qu'il ne falloit pas faire mourir un tel personnage, qui étoit principalement connu sous la qualité de légiste, & sous celle de théologien: de sorte, dirent-ils, qu'on ne divulguera point par le monde qu'un hérétique a été condamné, mais qu'un légiste, qu'un théologien a subi cette sentence: d'où il arrivera, 1°. que les infidéles n'embrasseront plus notre foi, & qu'ainsi notre religion sera amoindrie: 2 °. que l'on se plaindra que les docteurs Africains cherchent & trouvent des raisons de s'ôter la vie les uns aux autres. Il y aura donc plus de justice à le faire retracter devant la porte de la grande mosquée, où on lui demandera s'il se repent: nous sommes d'avis que votre majesté lui pardonne, en cas qu'il se repente; car il n'y a aucun homme sur la terre qui soit exempt de tout crime.

[Pages f154 & f155]

«Mansor goûta ce conseil, & donna ses ordres au gouverneur de Fez pour une telle exécution. En conséquence de quoi, un vendredi, sur l'heure de la priere, notre philosophe fut conduit devant la porte de la mosquée, & mis tête nue sur le plus haut degré, & tous ceux qui entrerent dans la mosquée, lui cracherent au visage. La priere étant finie, les docteurs avec des notaires, & le juge avec ses assesseurs vinrent-là, & demanderent à ce misérable s'il se repentoit de son hérésie? Il répondit par un oui, & on le renvoya. Il se tint à Fez, & y fit des leçons de jurisprudence. Mansor lui ayant permis, quelque tems après, de retourner à Cordoue, il y retourna & y vécut misérablement, privé de biens & de livres. Cependant le juge qui lui avoit succédé, s'acquittoit si mal de sa charge, & en général la, justice étoit si mal administrée dans ce pays-là, que les peuples en gémissoient. Mansor voulant remédier à ce désordre, assembla son conseil, & y proposa de rétablir Averroës. La plupart des conseillers en furent d'avis. C'est pourquoi il lui envoya un ordre de revenir incessamment à Maroc, pour y faire les fonctions de sa premiere magistrature. Averroës partit aussi-tôt avec toute sa famille, & passa tout le reste de ses jours à Maroc. Il y fut enterré hors de la porte des corroyeurs, & son tombeau & son épitaphe y ont paru fort long-tems. Il ne faut pas oublier ce qu'il répondit à ceux qui lui demanderent quelle étoit la situation de son ame pendant la persécution. Cet état-là, leur dit-il, me plaisoit & me déplaisoit. J'étois bien-aise d'être déchargé des fonctions pénibles de la magistrature; mais il me fâchoit d'avoir été opprimé par de faux témoins. Je n'ai point souhaité, ajouta-t-il, d'être rétabli dans ma charge; je ne l'ai reprise qu'après que mon innocence a été manifestée.» (1)

[(1) Bayle Dictio. critique, article AVERROES, remarque (M).]

La premiere fois, mon cher Monceca, que je lus cette description des maux dont Averroës fut presque accablé, je songeai à ceux qu'ont soufferts tant de sçavants illustres avec aussi peu de justice que ce fameux Arabe.

[Pages f156 & f157]

Lorsque je refléchissois à la posture humiliante dans laquelle il avoit été placé à la porte de la mosquée, je me figurois Arnauld ou Pascal assis sur les degrés du collége des jésuites, y recevant une insulte de chaque membre de la société. Si elle eût trouvé à Paris autant de facilité à contenter sa vengeance, qu'en eurent les docteurs Cordouans, sans doute tous les solitaires du Port-Royal auroient essuyé quelque cérémonie peut-être encore plus cruelle que la mahométane.

Il n'est point de haine aussi dangereuse que celle qui naît de la division des sçavans, & sur-tout des théologiens: & il n'y a aucun excès auquel les derniers ne se portent, lorsqu'ils ne sont point retenus par un pouvoir supérieur. Ils mettent tout en usage, pour perdre leurs adversaires, & n'hésitent pas un seul instant à employer la calomnie, le mensonge & les impostures les plus noires, pour parvenir à leur but. Si les ennemis du fameux Arnauld n'ont pu avoir le plaisir de lui faire essuyer la cérémonie d'Averroës, ils ont tâché de flétrir sa réputation par des libelles diffamatoires: & quelles absurdités honteuses n'ont-ils point débitées à cet égard: si l'on veut les en croire, cet homme illustre étoit un sorcier très-bien reçu à la cour de Beelzébuth, à qui il faisoit de tems en tems des harangues fort éloquentes. Il est certain, dit un auteur (1), que M. de Maupas évêque d'Evreux, a assûré à plusieurs personnes qu'il avoit appris d'un sorcier converti qu'il avoit vû au sabbat M. Arnauld plusieurs fois avec une princesse du sang, & que M. Arnauld y avoit fait une fort belle harangue au diable. Quelqu'autres ennemis de ce docteur ont publié (2), qu'il s'étoit rendu chef des Vaudois, & qu'il étoit devenu le plus ferme appui de ces peuples.(3)

[(1) Celui du IV. Factum des parens de Jansenius. pag. 2.]
(2) Voyez les questions curieuses, pag. 4.
(3) Nos infra inscripti superiores conventuales Regularium in civitate Leodiensi, certiorati de conventiculis quae habentur apud certum Arnoldum doctrinam suspectam spargentem, censemus D. Vicarium charitative certiorandum, ut similia conventicula dissipare & prohibere non dedignetur, etiam cum dicto Arnoldo conversationes. Datum in conventu minorum, hac 25. augusti, 1690. ad quem effectum commisimus R. P. M. Ludovicum Lamet priorem dominicanorum, ad nomine nostro accedendum D. vicarium & exponendum intentionem nostram. Questions curieuses, pag. 228. Juste Dieu! quelle affreuse latinité!, Elle est digne des ennemis de ce sçavant homme.]

[Pages f158 & f159]

Ils le métamorphosoient de docteur en général d'armée; & cela dans un tems où ils sçavoient que leurs calomnies seroient détruites de fond en comble. Ils ne s'embarrassoient pas qu'on connût leurs impostures, pourvû qu'elles eussent cours pendant quelque tems.

Il ne tint pas à six moines de Liége, que ce célèbre théologien ne fût traité dans cette ville comme Averroës l'avoit été à Maroc. Le gardien des Recollets, le gardien des Cordeliers, le prieur des Augustins, celui des Jacobins, le vicaire des Carmes, ayant à leur tête le recteur des Jésuites, procéderent de la même maniere que les docteurs Cordouans, animés par le médecin Ibnu. Ces moines dresserent une requête, par laquelle ils demandoient qu'un certain Arnauld fût exclus de la société civile, comme soutenant des opinions dangereuses. O tempora! O mores! Est-il permis, mon cher Monceca, que six misérables moines ayent ainsi porté l'audace & l'insolence jusqu'à traiter un des premiers sçavans du monde de la même maniere que s'ils eussent parlé d'un simple aventurier, ou de quelqu'un de leurs semblables? Avec quelle indignation la postérité apprendra-t'elle un jour que cet illustre docteur ait été appellé un certain Arnauld? Si quelque chose peut diminuer sa surprise, ce sera le grand nombre d'hommes illustres, qui ont été égalemens persécutés par des adversaires opiniâtres & ignorans.

Sans parler des malheurs qu'ont essuyés plusieurs sçavans dans ces derniers tems, en remontant plus haut, on trouve sans cesse le mérite attaqué par les envieux: ce n'est pas ordinairement dans les religions étrangères que les hommes de lettres rencontrent leurs plus grands ennemis: c'est dans la leur. M. Claude ne s'avisa jamais, d'attaquer les moeurs de M. Arnauld: ce ne furent que des auteurs molinistes, qui porterent la mauvaise-foi jusqu'à ce point; si l'on excepte néanmoins un ministre protestant, dont les écrits remplis d'impostures furent désavoués par ses confreres mêmes. (1)

[(1) L'esprit de M. Arnauld, composé par Jurieu.]

Mélanchton trouva chez les luthériens, des adversaires encore plus opiniâtres que chez les papistes. Son esprit doux, & amateur de la paix, lui attira la haine de tous les rigoristes: & elle lui devint si à charge, qu'il considéra la mort comme un bien, puisqu'elle l'en délivroit entiérement.

[Pages f160 & f161]

L'auteur de sa vie nous a appris que la jalousie de ses ennemis étoit si grande, & qu'ils se donnoient tant de peine pour lui nuire, qu'il n'avoit jamais été assûré, pendant quarante ans qu'il avoit conservé sa charge de professeur, de ne pas en être privé avant la fin de la semaine. (1)

[(1) Publicè non dubitavit affirmare: Ego jam sum hic, Dei beneficio, quadraginta annos, & numquam potui dicere, aut certus esse me per unam septimanam mansurumesse. Camerarius in vita Melancht. pag. 206.]

Le sort de Mélanchton me rappelle celui d'Abélard, un des plus illustres restaurateurs des sciences, & qui vécut dans le même siécle qu'Averroës. Quelles infortunes n'essuya-t-il point, & quels maux n'eut-il pas à souffrir de la part des théologiens & des moines. Ils le forcerent, sans vouloir écouter ses justes défenses, à brûler lui-même publiquement ses ouvrages: la haine de quelques auteurs n'a point épargné ce grand-homme plusieurs années après sa mort. Ils l'ont accusé d'avoir continué un commerce honteux avec Héloïse, après la funeste aventure qui l'avoit mis hors d'état de s'y prêter; & ils ont soutenu qu'il trouvoit dans l'ombre de la volupté les mêmes plaisirs que dans la volupté même. (1)

[(1) Ex quibus hominibus liquet quam frigida fuerit Petri Abaelardi apologia, cum redargutus de nimia familiaritate cum amica quidem sua Heloïsa & aliis monialibus Paraclitensibus, reposuit eunuchos qualis ipse factus erat, tuto absque omni periculo posse versari cum faeminis. Theophil. Raynauld, de eunuchis. p. 148.]

Considére, mon cher Monceca, quelle est la haine qui naît entre les sçavans puisqu'elle ne respecte pas même les cendres des morts, & qu'elle attaque cruellement des héros que la parque à mis dans l'impossibilité de se défendre. Dans combien de nouveaux libelles ne déchire-t-on pas tous les jours la mémoire des Claudes, des Arnaulds, des Bayles, desMontagnes, des Abarbanels, des Maimonides, des Luthers, des Calvins, des Augustins, des Jérômes, & de tant d'autres personnages illustres nés dans toutes les religions? Eh quoi, ne pourroit-on pas critiquer ce qu'on trouve à redire dans leurs écrits, & rendre cependant à leurs personnes & à leurs ouvrages la justice qu'ils méritent?

[Pages f162 & f163]

Quoique je sois Juif, mon cher Monceca, je me garderai bien de soutenir qu'Augustin fut un petit génie, Arnauld un ignorant, Luther une grosse bête, Calvin un esprit médiocre, & Bourdaloue un empoisonneur, qui ne prêchoit qu'une morale pernicieuse. Je rougirois si la passion m'emportoit jusqu'à ce point. Il est vrai que je ne pense pas de la même maniere qu'un docteur janséniste ou moliniste; mais je rends cependant justice à la maniere éloquente & persuasive dont ils soutiennent leurs sentimens: & bien loin que je veuille les calomnier, j'agis de la même maniere qu'un juge avec un avocat, dont il admire la science & les talens, & dont il condamne cependant la partie.

Porte-toi bien, mon cher Monceca, vis content & heureux, & fais usage d'une parfaite impartialité envers tous les hommes.

D'Alger, ce...

***

LETTRE CLXVI.

Jacob Brito, à Aaron Monceca.

Depuis deux jours, mon cher Monceca, je suis arrivé à Tunis. Cette ville est bâtie à trois lieues des ruines de Carthage. Elle n'est point sur le bord de la mer. C'est ce qui l'a toujours mise à couvert des bombardemens, & l'a garantie des châtimens qu'ont essuyés Alger & Tripoli, de la part des Anglois & des François. Les bâtimens, qui abordent à Tunis, mouillent dans une grande rade, défendue par les forts de la Goulette, qui sont très mal fortifiés, & construits à l'embouchure d'un petit canal, qui forme une communication entre la mer & un lac à cent pas duquel est la ville de Tunis. Sa situation est beaucoup moins gracieuse que celle de Carthage, qui étoit bâtie sur une langue avancée dans la mer, & qui forme un cap qu'on nomme encore aujourd'hui du nom de cette ancienne république. J'en ai été visiter les ruines. Parmi des tas immenses de pierres, on trouve plusieurs souterreins assez grands. Le morceau le plus entier qui reste est un réservoir composé de seize ou dix-sept citernes, qui servoient à recevoir les eaux destinées à 1'usage du public. Ces citernes sont jointes ensemble par une voûte commune, qui couvre aussi deux galeries qui sont aux côtés de ces grandes caves & qui servoient à la commodité du passage de ceux qui alloient puiser de l'eau.

[Pages f164 & f165]

A quelque mille pas des ruines de la ville, on voit encore des aqueducs très-beaux, & d'une longueur considérable, qui aboutissoient autrefois aux cîternes publiques. C'est-là, mon cher Monceca, tout ce qui reste de cette superbe Carthage, la rivale de Rome. Dans quelques années d'ici, à peine pourroit-on découvrir la place où elle étoit, si les géographes modernes n'avoient eu soin de la faire connoître à la postérité.

Nous n'avons presque aucune idée des villes qui ont été les plus célèbres; ce que nous en sçavons est si confus, & mêlé de tant de fables, qu'il est impossible, au milieu de ce cahos & de cette confusion, de pouvoir démêler la vérité. L'ancienne Babylone ne nous est connue que par la rélation de quelques auteurs anciens, qui n'éclaircissent point la moitié de nos doutes; & il ne reste aujourd'hui aucun vestige de cette ville autrefois si fameuse.

Nous ignorons entièrement de quelle façon les premiers hommes bâtissoient, si l'on excepte les Egyptiens. Il faut descendre jusqu'aux Grecs & aux Romains, pour connoître la liaison qu'on donnoit aux matériaux dont on se servoit pour la construction des édifices publics. Les anciens Persans, les Ethiopiens, &c. bâtissoient-ils sans ciment, sans mortier, & uniquement en mettant des pierre parfaitement unies, comme les Romains faisoient, ainsi qu'il paroît dans plusieurs de leurs ouvrages? (1)

[(1) Les arênes de Nîmes sont bâties de cette maniere.]

Nous n'en sçavons rien, & nous ne contenterons jamais notre curiosité à cet égard, puisqu'il ne nous reste sur cela que des rélations fort obscures, & qui ne satisfont guères ceux qui veulent connoître les choses clairement. D'ailleurs, les éclaircissemens que nous pouvons tirer par les ruines que nous trouvons aujourd'hui, sont quelquefois très-trompeurs, le tems ayant pulvérisé certaines portions des pierres; & peut-être prend-on pour un mortier ce sable qui se rencontre entre leurs jointures. Enfin s'il est vrai que certains bâtimens ayent été construits avec des matières faites pour unir les pierres, on ignore totalement aujourd'hui la façon dont on composoit ce ciment, & l'on débite là-dessus mille contes.

Une autre difficulté, qui s'offre dans la découverte qu'on veut faire par les ruines qui restent dans les champs où furent autrefois les anciennes villes illustres; c'est qu'il y a grande apparence que toutes ces ruines sont postérieures à la manière de bâtir qu'on voudroit connoître.

[Pages f166 & f167]

Les principales villes anciennes ont été détruites plusieurs fois, & presque toutes rebâties du tems des Romains. Les ruines qu'on voit aujourd'hui de l'ancienne Troye, ne sont point les restes des palais de Priam & d'Hector. Ces princes n'étoient point assez puissans pour habiter dans des maisons qui contenoient autant de marbres, de chapitaux, de colonnes, qu'on en trouve encore dans les champs de Troye. Pour être persuadé de cette vérité, on n'a qu'à lire l'Iliade d'Homère. Quoiqu'un poëte amplifie & grossisse toujours les objets, dès qu'on vient à jetter les yeux sur les restes immenses des marbres répandus encore aujourd'hui dans les campagnes de Troye, & sur le nombre prodigieux qu'on en a enlevé, on connoît aisément que les ruines du célèbre Ilium ne sont point celles qu'on apperçoit actuellement.

Il est certain que les Romains, qui croyoient, ou du moins qui étoient bien aise qu'on crût qu'ils descendoient des Troyens, rebâtirent la ville de Troye. Auguste y fit faire plusieurs édifices magnifiques sur les débris de l'ancienne. On y éleva un nouvel Ilium, ruiné de nouveau par la longueur des tems: & si l'on y trouve aujourd'hui des restes antiques, on doit bien plutôt les attribuer aux Romains qu'aux anciens Troyens. Peut-être, mon cher Monceca, en est-il de même des ruines de Carthage que de celles de Troye, & les monumens qu'on y voit encore aujourd'hui, peuvent n'avoir été bâtis que par les Romains, après qu'ils se furent rendus maîtres de l'Afrique.

Le triste sort qu'ont eu tant de superbes villes, dont une partie a été détruite par les mahométans, m'a souvent fait réfléchir au préjudice qu'ils avoient porté aux sciences & aux beaux-arts. Combien d'édifices n'ont-ils pas renversés, combien de statues antiques n'ont-ils pas brisées, dans quel état pitoyable n'ont-ils point réduit toute la Grece, qui contenoit plus de choses précieuses que tout le reste de l'univers? Comment les princes nazaréens ont-ils pû se résoudre à laisser ce pays en proie à la cruauté & à la fureur de ces barbares!

[Pages f168 & f169]

Si les Turcs eussent fait leur irruption dans la Grece, lorsque les Gots, les Huns & les Vandales saccagerent Rome, & firent autant de mal en occident que les mahométans en ont fait depuis en orient, je ne serois point étonné que les monarques européens eussent abandonné Constantinople à Mahomet II. Mais que dans le XV siécle, ce barbare ait envahi l'empire d'orient; qu'après s'être rendu le maître de Constantinople, il se soit vû à la veille d'aller à Rome saccager, détruire & renverser les seuls restes échappés aux fureurs de l'ignorance; c'est à quoi je ne pense point, sans déplorer l'aveuglement des nazaréens, qui étant pour lors désunis entr'eux, ne songeoient qu'à se déchirer mutuellement.

Il est certain, mon cher Monceca, que, si au lieu des projets chimériques des croisades, les princes européens se fussent contentés de chasser entièrement les Turcs de l'Europe, ils y eussent réussi facilement. C'étoit-là la seule chose à laquelle ils devoient s'attacher; car de vouloir les poursuivre dans l'Asie, ou fonder un royaume au milieu d'eux eu Afrique, c'est un projet aussi ridicule qu'extravagant, & impossible à exécuter. Toutes ces tentatives n'ont servi, & ne serviront jamais, qu'à faire périr un grand nombre de nazaréens, par la fatigue du voyage, l'intempérance du climat & les maladies contagieuses.

Cet endroit de ma lettre, mon cher Monceca, me conduit naturellement à te parler de l'orage qui s'apprête à tomber sur la tête des mahométans. Si la fameuse ligue dont on parle a lieu, & que l'empereur, les Vénitiens, les Polonois & les Moscovites s'unissent ensemble, les Turcs sont dans le plus grand danger qu'ils ayent encore essuyé: & si la paix règne pendant deux campagnes entre les princes nazaréens, il faut absolument que la Porte-Ottomane reçoive un échec dont il est impossible qu'elle puisse se mettre à couvert. Dans la derniere guerre qu'elle a eue avec l'empire, cette seule couronne lui a enlevé les deux plus fortes places de ses frontières, & l'a réduite à faire une paix ignominieuse. Quel pourra être aujourd'hui son sort, étant obligée de se défendre contre les Moscovites, qui feront une puissante diversion, & contre les Polonois, qui ne sont pas moins à craindre pour elle? On peut assûrer, mon cher Monceca, que si l'empire Ottoman sort de cette guerre sans avoir fait une perte considérable, il est à l'abri de tous les revers. Mais il est presque impossible que cela soit, & je ne doute pas qu'avant la fin de cette année, nous ne voyons quelque événement digne de passer à la postérité la plus reculée.

[Pages f170 & f171]

Je t'avoue, mon cher Monceca, que quoique je doive regarder avec beaucoup d'indifférence de dépendre des nazaréens ou des Turcs, je ne puis m'empêcher cependant de m'intéresser beaucoup en faveur des premiers, à cause des sciences & des arts. Chaque place conquise par les Impériaux, chaque bataille qu'ils gagnent, c'est une victoire remportée sur l'ignorance. Je regarde les Allemands comme les missionnaires de la raison & de la philosophie. Quel triomphe pour les belles-lettres, si dans quelques années, un libraire étaloit dans la place de l'Hippodrome les oeuvres de Leibnits & celles de Newton; & que Descartes & Gassendi parussent dans les lieux où régnoient les écrits de quelques misérables théologiens Turcs! Hélas! mon cher Monceca, un bonheur aussi grand n'est point impossible: il ne dépend que de la tranquillité de quelques états nazaréens. Funeste politique, seras-tu toujours la ruine du genre humain! Je crois, mon cher Monceca, que les mêmes intérêts, qui assûrent certains petits princes de leurs états, empêchent la ruine des mahométans. Les grands monarques ne voient point avec beaucoup de plaisir un conquérant s'agrandir, & prendre de nouvelles forces. La ruine totale de l'empire des Turcs en Europe n'accommoderoit pas bien des puissances intéressées à ne pas la laisser détruire. L'amour de la religion ne peut même balancer les raisons politiques. On a vu des pontifes Romains agir de concert avec ces mêmes Turcs contre lesquels Rome avoit tant prêché de croisades, autres tems, autres soins: c'est la devise de tous les princes. Je reviens à Tunis.

Il y a dans cette ville un Dei, ainsi qu'à Alger: mais il n'a aucune autorité; & c'est le Bei qui est le véritable souverain. Autrefois ce dernier n'étoit qu'un simple chef de la milice; mais pendant les diverses révolutions qui sont arrivées dans ce royaume, les Beis se sont saisis de l'autorité. Ce sont eux aujourd'hui qui nomment à la charge de Dei. Ils sont les maîtres absolus de déposer, lorsqu'ils le jugent à propos, ceux qu'ils y ont élevés.

[Pages f172 & f173]

Les Maures, ou les anciens habitans du pays, sont beaucoup moins malheureux dans ce pays qu'ils ne le sont à Alger. Les Beis les favorisent pour s'assûrer un secours contre l'esprit remuant des Turcs; par ce moyen, ils ont introduit une espèce d'équilibre, qui sert à entretenir la tranquillité dans l'état. Le dernier Bei, mort depuis peu d'années, avoit retiré de grands avantages des ménagemens qu'il avoit pour les Maures. Il eût voulu, s'il eût été possible, les affranchir entièrement du joug des Turcs; mais il n'osoit tenter une entreprise aussi difficile à exécuter, & dont les suites pouvoient être très-dangereuses.

Une chose bien remarquable touchant ce prince, c'est qu'il n'avoit point de fesses, ou du moins qu'il lui en restoit très-peu, depuis qu'on avoit été obligé de les lui couper, pour prévenir les suites dangereuses d'une bastonnade des plus rudes, qu'il avoit reçue sur le derriere, lorsqu'il n'étoit encore que simple officier du Bei. On lui avoit donné deux cens coups de bâton, & ils avoient été si rudement appliqués, qu'on ne pût empêcher la gangrene que par une opération violente qui coûta ses fesses au pauvre patient. Cette justice rigoureuse produisit dans la suite un très-bon effet. Car lorsqu'il fut parvenu à la royauté, il comprit, par le regret qu'il avoit de se voir dans un aussi pitoyable état, combien les fesses étoient utiles & nécessaires aux hommes. Il résolut donc d'abolir un supplice, qui l'avoit si malheureusement privé des siennes: & pendant près de vingt-ans qu'il regna dans Tunis, jamais aucunes fesses n'ont reçu la moindre insulte. Son successeur, insensible à une infirmité qu'il n'avoit point éprouvée, n'a point eu la même attention; & la mode de donner la bastonnade sur le derriere est revenue en usage, quoiqu'il soit pourtant plus ordinaire de la donner sur la plante des pieds. Ne crois point, mon cher Monceca, que ce que je dis-là soit une histoire faite à plaisir. Elle est conforme à la plus exacte vérité; & il n'y a rien d'extraordinaire dans la suppression d'un supplice qui est en horreur au souverain.

Porte-toi bien, mon cher Monceca: vis content & heureux; & prospère dans toutes tes affaires.

De Tunis, ce...

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[Pages f174 & f175]

LETTRE CLXVII.

Jacob Brito, à Aaron Monceca.

En partant de Tunis, mon cher Monceca, pour me rendre à Tripoli, les vents m'ont forcé de relâcher pour quelques jours à l'isle de Gerbe. J'ai vu près du château de cette isle un monument de la cruauté & de la fureur des hommes. C'est une pyramide de trente pieds de hauteur & de plus de cent trente de tour, qui sert de tombeau aux chrétiens qui furent massacrés par les soldats d'Orcan, le chef qui conquit ce pays sur les nazaréens. Cette pyramide est faite de pierres de taille jusqu'à la moitié; le reste n'est que de têtes & d'ossemens d'hommes entassés les uns sur les autres.

Les Turcs regardent avec une satisfaction orgueilleuse ce monument érigé à la haine & à la barbarie. Ils disent que les triomphes qu'ils ont remportés sur les nazaréens, étant des marques évidentes de la bonté de leur religion, que Dieu a favorisée visiblement dans tous les tems, ils doivent tâcher d'en éterniser la mémoire. L'heureux succès des armes est un des plus forts argumens par lesquels les mahométans croyent prouver la vérité & la pureté de leurs dogmes. Puisque Dieu, disent-ils, est l'auteur de tous les bons événemens & qu'il n'arrive rien que par sa volonté, n'est-il pas visible qu'il approuve le zéle que nous avons à porter par-tout notre religion? Et les graces qu'il nous accorde, & les victoires que nous avons remportées par son secours sur tant de peuples nazaréens, ne sont elles pas des marques certaines de la vérité & de l'authenticité de l'alcoran? (1)

[(1) Secundum notivum est victoria eorum continua contra christianos: quod aliquos multum movet; unde victores se nominant, & gloriantur quasi victores totius mundi. Orant etiam pro victoribus specialiter in omnibus congregationibus suis, praesertim in continuis post comestionem gratiarum actionibus. Superbiunt insuper, & christianos faeminas despiciendo nominant, & se viros eorum: & ut ad hoc magis incitentur, antecessorum victorias describunt, decantant, laudant, ac praeconisant. Septem Castrensis de moribus Turcarum. Cap. XI. pag. 40. apud ot. tingenrum, historiae Orientalis, pag. 138.]

[Pages f176 & f177]

Cette fausse prévention dans laquelle sont les Turcs, leur fait regarder les Juifs avec un mépris infini. Ils nous reprochent d'être visiblement abandonnés de Dieu, n'ayant sur la terre aucune demeure fixe & n'étant conduits ni gouvernés par aucun prince de notre nation. Il n'est rien de si ridicule, mon cher Monceca, que cette prétendue preuve de la vérité de l'Alcoran. Si l'étendue d'une religion & les triomphes qu'elle remporte, étoient une preuve de sa bonté, il faudroit donc que les Turcs avouassent que lorsque Jérusalem fut détruite par les Babyloniens, le paganisme étoit regardé favorablement de la Divinité. C'est une absurdité des plus grandes que de soutenir un pareil sentiment: & toute religion qui ne fonde ses progrès que sur le meurtre & la violence, est plutôt un enthousiasme infernal qu'une doctrine céleste.

Les moyens pour instruire les hommes se présentent d'eux-mêmes si naturellement, qu'il faut avoir des opinions bien mauvaises, pour vouloir les leur persuader par la crainte. Il est très facile de ramener les esprits les plus égarés à des vérités sensibles, quand on s'y prend d'une maniere douce & aisée, qu'on n'est conduit par aucune vûe d'intérêt, & qu'on leur fait connoître leurs préjugés d'une maniere qui leur fait appercevoir qu'on agit avec la candeur & la bonne foi d'un philosophe.

Je ne doute pas un seul instant, mon cher Monceca, que si l'avarice & l'envie de dominer n'offusquoient pas les inquisiteurs Espagnols & Portugais, un Juif ne vînt facilement à bout de leur faire avouer qu'il est non-seulement contraire à l'humanité, mais encore directement opposé à la volonté de Dieu, d'emprisonner, de tourmenter & de brûler des infortunés, qui n'ont fait d'autre crime que celui de suivre des sentimens qu'ils croyoient véritables, & qu'ils avoient reçus dès leur plus tendre enfance. N'est-il pas affreux, mon cher Monceca, qu'on punisse de mort un homme qui ne fit jamais aucun mal à ses concitoyens, ni ne porta aucun préjudice à la société? Ne peut-on pas dire que c'est imiter l'exemple des Turcs, & se servir de toutes sortes de moyens pour étendre sa religion?

S'il en faut croire un sçavant nazaréen, les inquisiteurs ont des raisons de politique pour en agir de la même maniere que les mahométans. Comme ils ont corrompu la doctrine nazaréenne par les fables qu'ils y ont mêlées, ils ont besoin d'employer autant de ruses & de violence pour les établir, qu'il en faut pour faire recevoir l'alcoran. Il est certain que la doctrine que certains docteurs nazaréens vont prêcher dans les lieux les plus éloignés, est capable de révolter les esprits les plus simples dès qu'ils connoissent l'unité de la Divinité: & il n'y a guéres que des payens qui puissent s'en accomoder aisément.

[Pages f178 & f179]

Depuis long-tems un nombre considérable de théologiens papistes déclament vivement contre les jésuites qui se sont établis dans la Chine. Ils leur reprochent d'avoir allié le paganisme avec le nazaréisme, & de n'avoir fait connoître aux peuples qu'ils alloient instruire que l'extérieur, &, pour ainsi dire, le superflu de la religion. Les docteurs protestans vont encore plus loin dans leurs invectives. Peut-être sont-elles outrées: car la haine des sectes leur offusque les yeux, & grossit souvent les objets.

Quoiqu'il en soit, voici ce que dit un sçavant illustre, mais grand ennemi des jésuites. (1)

[(1) La Croze, dissertations historiques sur divers sujets, tome 1, pag. 240.]

La tradition, dit-il, telle qu'elle est, ne plaît point aux jésuites: elle détruit leur morale relâchée, elle renverse les dogmes de l'eglise romaine, sur tout ceux que la superstition de ces peres établit avec le plus d'ardeur, & qu'ils vont enseigner jusques aux extrémités de la terre...Voici une idée racourcie de cette dévotion... Elle est tirée de l'histoire d'une dame chrétienne de la Chine, dont le pere Couplet, jésuite, avoit été directeur. S. Ignace, dit-il, saint François Xavier, sainte Candide, dont elle portoit le nom, sainte Monique, sainte Ursule & ses compagnes, étoient les plus tendres objets de sa piété....Elle avoit une foi si vive pour l'efficacité de l'eau bénite, des Agnus Dei & des cendres des rameaux bénits, qu'elle les considéroit comme des remédes universels contre tous les maux. N'est-ce pas là une foi & une piété bien entendue! C'est S. Ignace, Ursule, l'eau bénite & les Agnus Dei qui font passer la mer à tous les jésuites, & qui les portent à faire de si longs voyages pour substituer un nouveau paganisme à l'ancien paganisme des Chinois!

[Pages f180 & f181]

Voilà, mon cher Monceca, des reproches bien violens contre les missionnaires de la Chine. Je ne sçais s'ils sont bien fondés. Mais j'ose dire que s'ils le sont, les hommes ont bien plus d'obligation aux mahométans qu'aux jésuites; puisque ces premiers annonçent du moins une religion, qui n'admet d'autre culte que celui de la Divinité, & que les derniers substituent de nouvelles erreurs payennes à celles des peuples qu'ils vont instruire. Mon sentiment doit paroître d'autant moins extraordinaire aux nazaréens, de quelque secte qu'ils soient, qu'un des plus grands philosophes de ces derniers tems n'a pas fait difficulté de soutenir qu'on étoit redevable aux Turcs d'avoir fait connoître la Divinité à un grand nombre d'idolâtres. Le mahométisme, dit-il (1), est une espèce de déisme joint à la créance de quelques faits, & à l'observation de quelques pratiques, que Mahomet & ses sectateurs ont ajoutées, quelquefois assez mal-à-propos, à la religion naturelle, mais qui n'a point laissé d'être au gré de plusieurs nations. On a l'obligation à cette secte, en beaucoup d'endroits du monde, de la destruction du paganisme: & ce seroit un degré pour mener les peuples à une religion plus sublime, si elle étoit prêchée comme il faut, & si les préventions mal fondées des mahométans n'y mettoient beaucoup d'obstacles.

[(1) Lettre de M. Leibnitz à M. la Croze, la même, pag. 164.]

Je suis assûré que ceux qui examineront sans prévention le sentiment de ce philosophe, conviendront que s'il est vrai que les jésuites prêchent à la Chine la morale & les dogmes qu'on leur impute, il vaudroit mieux, pour aller détruire le paganisme, que vingt dervis partissent de Constantinople, que cent jésuites de Rome & de Paris. Je t'avouerai, mon cher Monceca, que je crois que les adversaires de la société outrent beaucoup les choses; & que dans ce qu'ils ont débité de la religion mi-partie nazaréenne & payenne, qu'ils vouloient établir dans les Indes, ils ont inséré bien des mensonges, quoiqu'il soit impossible qu'il n'y eût pas quelque chose de réel, qui ait occasionné les plaintes que l'on fait tous les jours dans tant d'écrits, qui parlent de la complaisance servile des jésuites pour certains cultes des Chinois.

[Pages f182 & f183]

A propos de tous les reproches que les jésuites ont essuyés, je te dirai, mon cher Monceca, que j'ai vû dans une isle déserte, appellée la Lampedousse, un pauvre hermite qui est venu à bout de ce que n'a pû parachever toute la société. Cette isle a été dépeuplée par Barberousse, qui en fit esclaves tous les habitans qu'il amena à Tripoli: il n'y reste plus aujourd'hui que l'hermite dont je te parle. Il dessert une chapelle nazaréenne, & prend soin d'une petite mosquée dans laquelle est le tombeau d'un chérif. Quoiqu'il soit papiste, il a également soin de l'église nazaréenne & de la mahométane: il réunit ainsi les deux bénéfices. Les Turcs & les chrétiens qui vont faire de l'eau dans cette isle, lui laissent ce dont il a besoin. Personne ne l'oblige à rendre compte à laquelle des deux chapelles il a le plus de dévotion: jusques ici aucun théologien janséniste ne s'est avisé d'écrire contre lui pour prouver qu'il ne doit pas balayer, du même balai, la mosquée du chérif & la chapelle de notre-Dame de bon voyage. N'ai-je donc pas raison de te dire, mon cher Monceca, qu'il est venu a bout de ce que jusques ici n'a pû exécuter la société? Mais c'est assez parler des jésuites.

Je viens à ce que j'ai vû à Tripoli, où je suis arrivé depuis huit jours. Cette ville est beaucoup moins considérable qu'Alger, & n'approche pas de Tunis. Le gouvernement est le même que dans les autres places maritimes d'Afrique. Les Turcs sont les maîtres, & les anciens habitans du pays sont presque leurs esclaves. Les Maures ont ici aussi peu de crédit qu'à Alger: les renégats nazaréens sont ceux qui dans ce pays ont plus d'autorité, & qui sont pourvûs des plus grandes charges. Il y en a un très-grand nombre. J'ai parlé a plusieurs de ces renégats: ils me paroissent aussi mal instruits de la religion qu'ils ont embrassée, qu'ils l'étoient peu de celle qu'ils ont abandonnée. La plûpart de ces gens ont reçu une éducation si mauvaise & si grossière, qu'ils sçavoient à peine certains principes de leur croyance. Aussi excusent-ils par les raisonnemens les plus pitoyables, leur changement de religion.

Au lieu que dans les autres pays, les esclaves embrassent ordinairement le mahométisme par les mauvais traitemens qu'ils reçoivent de leurs patrons; ici c'est par les caresses & par les bonnes manières qu'on les engage à se faire Turcs. De tous les pirates de Barbarie, les Tripolitains sont les moins cruels, mais les plus voleurs. Les filouteries sont tolérées dans leur ville: on n'y punit point un enfant qui vole adroitement dans les rues; & il est seulement permis à celui qu'on veut voler, & qui surprend le jeune larron sur le fait, de lui donner quelques coups pour l'apprendre une autre fois à être plus adroit.

[Pages f184 & f185]

Il est peu de nazaréens étrangers qui, après s'être promenés demi-heure dans les rues de Tripoli, sans être prévenus de cette coutume, retrouvent leurs mouchoirs dans les poches de leurs habits. Cette tolérance aveugle pour le vol trouveroit des partisans chez ceux qui sont esclaves des idées chimériques de quelques législateurs anciens. Si les Tripolitains connoissoient l'histoire de l'ancienne Grèce, je ne doute pas qu'ils ne fussent très-charmés de voir que Lycurgue avoit fait dans Sparte une loi précise de ce qu'ils se contentent de tolérer & dissimuler. En effet, que diroit un pirate, s'il lisoit ces paroles de Plutarque: Parmi les jeunes Spartiates, les plus grands & les plus forts portoient le bois pour faire le souper, & les plus petits & les plus foibles portoient les herbes, qu'ils alloient dérober dans les jardins & dans les salles à manger, où ils se glissoient le plus finement & le plus subtilement qu'ils pouvoient: & s'ils étoient découverts, ils avoient le fouet, pour avoir manqué ou de vigilance ou d'adresse. Ils déroboient aussi toutes les viandes sur lesquelles ils pouvoient mettre la main, très-habiles à profiter de l'occasion, quand on dormoit ou qu'on les gardoit avec négligence: s'ils étoient surpris, on ne se contentoit pas de leur donner le fouet; on les faisoit encore jeûner: on ne leur laissoit même faire qu'un très-léger repas, afin que la nécessité de subvenir eux-mêmes à leurs besoins les rendît plus hardis & plus rusés.(1)

[(1) Vies des hommes illustres de Plutarque, traduites par Dacier, Tom. 1. p. 249.].

Ne voilà-t-il pas une belle école pour la jeunesse? Et si Cartouche avoit établi des loix pour la discipline des jeunes voleurs, n'eussent-elles pas été semblables à celles de Lycurgue? Quelle honte & quelle mortification ne devroit-ce point être pour les hommes, que les erreurs & les folies de ceux à qui souvent ils ont accordé le titre de sages! La plûpart de ceux qui se sont acquis la réputation d'être de grands génies, & qui ont voulu se mêler de prescrire des régles aux hommes, auroient mérité, si justice leur avoit été rendue, d'être enfermés dans les petites-maisons.

[Pages f186 & f187]

Je ne parle pas seulement de ces fous à qui le paganisme accorda une confiance aveugle, mais encore de ceux qui, depuis quelques siécles, ont introduit chez les nazaréens tant de ridicules coutumes, que la superstition a rendues sacrées. N'est-il pas aussi insensé de renfermer dans un nombre de maisons une foule de fainéans inutiles à l'état, de les exercer à baiser la terre, à se fouetter, & à se laisser couvrir par la crasse, que d'élever des jeunes gens à voler subtilement? Le beau parallèle qu'on pourroit faire entre Lycurgue & François d'Assise! Il est pourtant certain que le Grec auroit l'avantage sur l'Italien. Car parmi les régles qu'il a données, il y en a d'excellentes qui contrebalancent les mauvaises, au lieu que le patriarche des Franciscains a travaillé uniquement à montrer jusqu'où pouvoit aller l'extravagance de l'esprit-humain.

Ciceron, mon cher Monceca, disoit autrefois, qu'il ne comprenoit pas comment deux augures pouvoient se rencontrer, & se regarder sans rire. Je t'avoue que je comprends encore moins comment deux cardinaux ou deux pontifes, pensant à ce nombre innombrable de ventres paresseux & désordonnés qui sont sous leurs ordres, peuvent conserver leur gravité. Que l'on demande à un philosophe lequel des deux est le plus ridicule de croire, ou que la Divinité annonce sa volonté par le vol des oiseaux, ou qu'elle veut être honorée par des coups de discipline, par des habillemens extravagans, par la fainéantise, par l'avarice, par l'ignorance & par la débauche? Je suis assuré qu'il dira qu'il est moins absurde de croire aux vaines pratiques des augures, qu'à l'efficacité des cérémonies monacales.

Porte-toi bien, mon cher Monceca, vis content & heureux, & ne sois plus si long-tems sans m'écrire.
De Tripoli, ce...

***

LETTRE CLXVIII.

Aaron Monceca, à Jacob Brito.

Tes lettres, mon cher Brito, m'instruisent autant qu'elles m'amusent; & bien des particularités que tu m'as écrites sur les moeurs des Africains, m'étoient entièrement inconnues. Je souhaite que les choses que je te communique, puissent t'être aussi agréables que me le sont celles que tu m'apprens.

[Pages f188 & f189]

Je n'ai point trouvé extraordinaires les fréquentes révolutions dont tu m'as parlé, & qui causent ordinairement la perte des princes Africains. Elles arrivent dans des états bien plus polis & bien plus civilisés que ne le sont les royaumes d'Alger & de Tunis. De quels orages, depuis plus de deux cens ans, l'Angleterre n'a-t-elle pas été agitée? Quels troubles la France n'a-t'elle pas essuyés depuis le regne de Henri II. jusqu'à celui de Louis XIV? Ne vit-on pas dans ce royaume deux rois assassinés consécutivement: & les François ne se portoient-ils pas aux mêmes crimes que les Algériens? Les Anglois n'alloient-ils pas encore plus loin? Ils joignoient le mépris à l'offense & au parricide. Ils conduisoient leurs rois jusques sur l'échaffaut.

Ces fatales & horribles tragédies étoient occasionnées par des gens nés dans le rang le plus vil & le plus abject. Les seize qui formerent la plus redoutable faction de la ligue, étoient des misérables, qui dans un tems de calme & de paix, n'auroient pas osé lever les yeux sur un simple magistrat: & si Cromwel vivoit aujourd'hui, il s'estimeroit heureux d'être le dernier des membres de la chambre-basse.

Ce sont les occasions & les différentes situations qui décident de la tranquillité des états, & de l'autorité des souverains. Un rien peut quelquefois, pendant les tems les plus calmes, exciter une violente sédition. Dans d'autres momens, les cabales les mieux conduites échouent, & les tentatives contre l'autorité des souverains ne servent qu'à la rendre plus despotique & plus redoutable.

Les guerres civiles & les divisions naissent lorsqu'on s'y attend le moins, & s'éteignent quand on croit leur fin bien éloignée. Si quelqu'un eût prédit, pendant le regne d'Henri II. que la France alloit être déchirée des maux les plus cruels, qu'elle se plongeroit dans des crimes énormes, qu'elle assassineroit ses Rois, que la plus grande partie de sa noblesse conspirant avec les prêtres & les moines voudroit chasser du trône la maison royale, pour donner la couronne à une famille étrangère: si quelqu'un, dis-je, eût prédit toutes ces vérités, on l'eût regardé comme un extravagant, dont l'esprit étoit troublé par quelque noire frénésie.

[Pages f190 & f191]

Mais si peu après l'assassinat de Henri III. lorsque tout sembloit présager la ruine & la destruction fatale de la France, quelque autre personne eût annoncé que bientôt le calme reviendroit, que la maison royale seroit plus stable que jamais sur le trône, & que les Espagnols, qui gouvernoient & conduisoient les Parisiens, trembleroient dans Madrid des apprêts qui les menaceroient; on eût regardé ce second prophéte comme un Sibarite, ivre des idées gracieuses dont son imagination étoit remplie. Il n'eût pas trouvé plus de croyance que le prétendu fanatique qui prédisoit des choses funestes, & si éloignées de la vraisemblance. L'expérience a démontré qu'on auroit eu grand tort de ne point ajoûter foi aux prédictions différentes de ces deux prophétes.

Les événemens subits & inattendus qui sont arrivés dans les siécles passés, doivent servir de preuve de la possibilité de ceux qui pourroient survenir. Il n'est point d'état en Europe, quelque tranquille qu'il soit aujourd'hui, qui ne puisse être, dans l'espace de cinquante ans, agité par des troubles aussi fréquens & aussi funestes, que ceux qui causent tant de révolutions dans les royaumes Africains. Lorsque j'apprends qu'il est arrivé quelque sédition inattendue dans un état, je n'en suis point surpris. Je pense, au contraire, que ceux qui paroissent les plus tranquilles, sont peut-être à la veille d'essuyer le même malheur.

Les hommes ont dans tous les pays la sémence de toutes les passions. Il ne faut que sçavoir adroitement la faire fructifier. On est alors assûré d'obtenir d'eux tout ce qu'on veut. Un François & un Allemand se porteront aux mêmes excès qu'un Algérien si on les excite par des choses qui fassent une forte impression sur leurs esprits. Les Africains se révoltent contre leurs princes, parce qu'ils se figurent qu'ils gouvernent mal, qu'ils agissent contre les loix, qu'ils cherchent à s'enrichir aux dépens des particuliers, &c. Les Européens prennent les armes contre leurs souverains, lorsqu'ils sont vivement persuadés des mêmes choses. C'est-là le prétexte ordinaire, en y ajoûtant celui de la religion, que les rébelles ont pris dans tous les tems. Les ennemis de Henri III. & ceux de Jaques I. & de Jaques II. n'en ont point eu d'autres. Les rébelles, qui, dans les suites, s'éleveront contre leurs princes, prendront aussi les mêmes; ceux-là étant les plus spécieux, & par conséquent les plus capables de faire impression sur l'esprit du peuple.

[Pages f192 & f193]

Les Européens, mon cher Brito, sont un peu plus difficiles à émouvoir que les Algériens; mais quand il se trouve parmi eux des esprits assez séduisans pour les tromper, ils se portent aux mêmes excès que les Africains. Je le répète encore: je suis fortement persuadé que pour faire commettre à leurs peuples les plus grands crimes, il ne faut que les sçavoir abuser plus ou moins habilement, selon le différent degré de leur génie, & profiter des occasions favorables. Car si les situations ne sont pas convenables, toute la subtilité de l'esprit-humain ne sert que bien peu.

Lorsqu'on examine les différentes révolutions qui sont arrivées en Europe, ou voit toujours la fortune & la situation des affaires favoriser la prudence & l'intrépidité de ceux qui les ont causées. Si la ligue se rendit si redoutable aux monarques François, on doit l'attribuer à la disposition dans laquelle se trouvoient pour lors les esprits. Le peuple étoit depuis long-tems dans la crainte de voir éteindre totalement la religion de ses peres. Il se laissa entraîner à la révolte par un motif de conscience. Sous la régence du duc d'Orléans, quelque chef de parti aussi habile & aussi aimé du peuple que le duc de Guise, auroit fait faire aux Parisiens par intérêt ce qu'ils avoient fait autrefois par religion.

Si jamais la France, depuis la minorité de Louis XIV. a dû craindre quelque dangereuse révolution, ce fut dans le tems de l'anéantissement des billets de banque. A quels excès ne sont pas capables de se porter des particuliers qui perdent dans un instant tous les biens qu'eux & leurs peres avoient gagnés légitimement par leurs peines & par leur industrie? La fortune & le génie du duc d'Orléans prévalurent sur les conjonctures & les situations. Il dissipa avec une facilité infinie tous les nuages qui sembloient lui annoncer l'orage le plus terrible. Les Bretons furent punis de leur révolte: le parlement de Paris fut exilé, chose que la postérité aura peine à croire; & tout fléchit sous le joug, parce que tout manquoit de coeur & de génie, & qu'il n'y avoit point alors de duc de Guise, ni de prince de Condé, ni même de cardinal de Retz.

[Pages f194 & f195]

Je conseillerois, mon cher Brito, à tous les souverains, qui voudroient sçavoir s'ils n'ont point à craindre quelque émotion de leur peuple au sujet de quelque coutume, ou de quelque impôt qu'ils veulent établir, d'examiner s'ils n'ont point dans leur royaume quelqu'un qui sçache se servir adroitement du chagrin des peuples. Dès qu'ils verront qu'ils ne doivent point appréhender que quelque habile intrigant profite de la situation des affaires, ils peuvent entreprendre en sûreté tout ce qu'ils voudront, les sujets les plus persécutés, qui ne sont point animés par un chef capable de les conduire, sont faits pour gémir dans leurs chaînes. Les princes d'Orange ont formé la république de Hollande: & les duretés & les vexations de Philippe II. ne lui eussent jamais coûté les sept provinces-unies, si les Hollandois & leurs alliés n'eussent été animés, conduits & soutenus par les princes de la maison de Nassau, & par quelques autres personnages illustres.

Il n'est donc pas surprenant, mon cher Brito, qu'à Alger, & dans les autres royaumes de la Barbarie, où il se trouve plusieurs personnes qui esperent de pouvoir parvenir à la couronne par la perte de celui qui la posséde, il y ait nombre de gens qui s'appliquent à profiter de toutes les occasions qui peuvent nuire au souverain, & que, par conséquent, il arrive dans ses états de fréquentes révolutions. L'espoir de s'élever au premier rang excite tous les ambitieux, & les rend chefs des partis naissans. La façon dure, avare & cruelle, dont les princes Africains gouvernent leurs sujets, dispose leurs esprits à la révolte; il fait naître des conjonctures favorables aux séditions. Si le trône étoit en Europe la récompense du chef des révoltés, on y verroit peut-être des événemens tragiques aussi souvent qu'en Afrique.

Le courier va partir, mon cher Brito, & je suis oblige de finir ma lettre. Continue, je te prie, à me donner de tes nouvelles. J'espère qu'avant d'arriver à Constantinople, tu verras encore quelques peuples, des moeurs & des coutumes desquels tu pourras m'instruire. Je me fais un plaisir infini de songer au détail plus circonstancié que tu me feras de bien des choses, lorsque je serai assez heureux pour te rejoindre à Constantinople. J'y porterai une grande quantité de fort bons livres, que j'ai achetés à Paris, à Londres & à Amsterdam.

[Pages f196 & f197]

Je les joindrai à ceux que tu as ramassés dans les plus grandes villes d'Italie & dans celles des provinces de France que tu as traversées. Tu ne me marques point si tu n'en as pas emporté de Portugal. Quoique les bons soient infiniment rares dans ce pays-là, cependant on en trouve quelques-uns dignes de l'estime des sçavans. Nous passerons, mon cher Brito, des jours heureux & tranquilles dans cette bibliothèque commune.

Porte-toi bien; & vis content & heureux.

De Londres, ce...

***

LETTRE CLXIX.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople.

Il vient de paroître, mon cher Isaac, un livre nouveau(1), qui contient d'excellentes choses.

(1) Intitulé, Dissertation physique sur la force de l'imagination des femmes enceintes sur le foetus, par Jaques Blondel, docteur en médecine, & membre du collége des médecins de Londres, &c.]

L'auteur combat vivement les effets surprenans que l'on attribue à la force de l'imagination des femmes enceintes. Il montre par des raisons fortes & convaincantes, que le foetus dans tous ses divers états, & différentes configurations, ayant en soi une circulation de sang distincte & séparée, faisant de lui-même toutes les fonctions nécessaires à la vie, ne se trouvant uni à la matrice que comme les plantes à la terre, étant enfin un individu distinct, & qui ne fait point partie de la mere, ne peut recevoir aucun dommage par la simple imagination, puisqu'il subsiste hors de la sphère de cette passion. Cet habile physicien a prévû combien la nouveauté de ces sentimens paroîtra étonnante à des gens qui donnent autant de pouvoir aux fantaisies des femmes enceintes qu'à la Divinité même. Il n'est rien de si ridicule que de se figurer que ces fantaisies créent des têtes de cochon, des pieds de veau & des queues de singe, des marques de plusieurs fruits, &c. Si cela étoit, que deviendroient les hommes? Dans l'espace de cinq ou six générations, on ne verroit plus que des figures contrefaites; car il est peu de femmes, qui, pendant leurs grossesses, n'appliquent quelquefois avec attention leur esprit à certains objets.

[Pages f198 & f199]

Malheur aux enfans dont les meres regarderoient des singes, & des ânes, des coqs-d'Inde, &c. Les uns apporteroient en naissant de longs morceaux de chair pendus au bout de leur nez; & les autres auroient des queues de sapajou, ou des oreilles semblables à celles de Midas. L'auteur dont je te parle, fait bien sentir tout le poids de cette objection, en prouvant la nécessité de la stabilité qu'il doit y avoir dans les semences des différentes espéces d'animaux. Il prouve clairement que les corps défigurés, auxquels on donne le nom de monstre, ne sont ainsi mutilés ou contrefaits que par des causes naturelles, qu'on doit attribuer aux loix ordinaires du mouvement, & non point à l'effet de l'imagination. Pour justifier ce sentiment, il examine l'origine & le progrès de la production des animaux, & parcourt les différens systêmes des grands hommes sur cette opération de la nature. Il commence par celui de Harvey. Ce philosophe, dit-il, qui a rendu son nom immortel par la découverte de la circulation du sang, est le premier qui ait observé le propre endroit où se forme le poussin dans le germe de l'oeuf... C'est lui qui a aussi trouvé que tous les animaux sans exception sortent d'un oeuf, & que par conséquent toute génération par la pourriture, ex putri, est une opinion erronée. Reignier de Graaf perfectionna par beaucoup d'expériences le systême de Harvey. Non-seulement il a prouvé que les oeufs sont la premiere & la véritable source de tous les animaux tant ovapares que vivapares; mais aussi qu'ils existent réellement dans les testicules de la femme avant la conception, & qu'ils deviennent féconds dans les trompes de fallope, d'où ils descendent au fond de la matrice. Leeuvenhoeck a expliqué différemment ce mistère de la nature. Il a découvert un grand nombre d'animalcules dans le sperme de l'homme, où il est fort étonnant de voir nombre de vermisseaux qui ressemblent à de petits crapaux, nager de toutes parts. Ils sont si petits, que plusieurs milliers de millions ne sont pas égaux à un grain de sable dont le diametre n'est que la centiéme partie d'un pouce.... Il est évident que ces animalcules sont absolument nécessaires à la formation du foetus, car on a observé qu'un homme, dont la semence est sans ces petits crapaux, n'est point du tout propre à la génération, quoiqu'il semble néanmoins robuste & sans défaut.

[Pages f200 & f201]

Leeuvenhoeck a démontré cette vérité si clairement, qu'elle est à présent incontestable.... Cette découverte paroît d'abord renverser l'hypothèse de Reignier de Graaf... mais on peut les concilier, comme l'a fait le docteur Gardener, affirmant que l'oeuf est proprement le nid dans lequel se loge l'amimalcule, & où il se nourrit pour quelque tems..... Voilà les trois systêmes de la génération les plus raisonnables qu'on ait publiés.... Il conviennent que les parties du foetus existent toutes en quelque endroit avant la conception. Sur quoi je propose ces questions. I. Par quels moyens l'imagination de la mere peut-elle subitement sans sa connoissance ou sans son consentement, & contre son inclination, effacer les linéamens ou traits du foetus, qui préexistoient à la conception.... & produire dans un instant de nouveaux membres avec des nouvelles articulations & des veines, de nouvelles glandes avec les vaisseaux lymphatiques, &c. comme nous voyons souvent à la naissance d'un monstre, dont la forme ou structure du corps est tout-à-fait inconnue à la mere? II. En second lieu, si l'opinion de Leeuvenhoeck ou de Gardener est bien fondée, par quel droit l'imagination de la mere a-t'elle influence sur le foetus, qui dérive du sperme de l'homme, & qui, par conséquent, est un individu distinct ou séparé du sien?(1)

[(1) Dissertation de Blondel, pag. 57. 64.]

Un des principaux motifs qui détermine bien des philosophes à rejetter un systême, sont les changemens qu'on y fait, selon qu'il est besoin de pouvoir obvier aux défauts qu'on y apperçoit. Ces fréquentes corrections sont des preuves du vice interne qui est inhérent au sujet principal. Or, il n'est point d'opinion qui ait plus varié que celle qui accorde un pouvoir immense à l'imagination des femmes enceintes. Le système des imaginationistes, dit l'auteur (2), a de tems à autre varié si considérablement dans des points fort essentiels, qu'il est impossible que la même expérience puisse favoriser des assertions si contradictoires & si opposées les unes aux autres.

[(2) Chap. III, pag. 9.13.

Les principaux changements sont: 1° que les imaginationistes ne conviennent pas de la personne sur laquelle agit l'imagination; 2° qu'ils ne sçauroient dire dans quel tems l'imagination est en force; 3° qu'ils disputent touchant l'étendue de son pouvoir: en un mot, leur opinion ressemble à une hydre qui a une seule queue & plusieurs têtes. J'avoue que dans le siécle où nous sommes, on place le seul & despotique pouvoir de l'imagination dans le cerveau de la mere; & je m'étonne que les femmes ayent la foiblesse d'en convenir, & de s'accuser par-là injustement d'une faute qui ne laisse pas de faire beaucoup de tort à leur sexe. Toutefois, plusieurs célébres auteurs ont prétendu que l'imagination du mâle parmi les animaux en général, contribue aussi bien que celle de la femelle au coloris du foetus. On croit, dit Pline, que la pensée ou l'imagination du mâle & de la femelle passant subitement par l'esprit, en confond la ressemblance.(1)

[(1) Cogitatio, utriusque animum subito transvolans, effingere similitudinem aut miscere existimatur. Plinius, Hist. Nat. Lib. VIII. Cap. XII.]

Quelques-uns ont fait entrer l'enfant dans le complot, & l'ont mis à la tête des conspirateurs; prétendant que les circonstances dans lesquelles le foetus se trouve, sont des causes fortuites de la mere, & comme une régle qui lui apprend ce qui est bon & convenable pour l'embrion... D'autres poussent leur crédulité si loin, qu'ils croient que les hommes peuvent par la force de leur imagination influer sur des personnes fort éloignées d'eux, en les incommodant par des maladies, ou en les en guérissant; en changeant leur tempérament & leur forme; enfin les rendre heureuses ou malheureuses. Ils comparent l'imagination a un aimant très-puissant qui a la sphere de son activité fort étendue, & qui peut par conséquent attirer, remuer & tourner sans-dessus-dessous toutes les choses animées & inanimées qui se trouvent dans le circuit de sa sphere........ Quelque bizarre & ridicule que soit cette opinion, elle a cependant été défendue par Paracelse, Crollius, Pomponace & plusieurs autres... Je ne la crois pas mieux fondée que l'opinion qui soutient le sortilege, & l'astrologie judiciaire.

[Pages f204 & f205]

Les sentimens des imaginationistes ont été aussi fort différens à l'égard du tems que l'imagination travaille. Les anciens l'ont fixé au moment même de la conception. Ils entendaient celui du coït ou receptio feminis. Pline est mon auteur. On croit, dit-il, que tout ce que l'on a vû, entendu, ou dont on s'est souvenu, & à quoi l'on a pensé au tems de la conception, contribue beaucoup à la ressemblance.(1)... Un auteur moderne est d'opinion que l'imagination ne commence à être en force qu'après la vivification du foetus, c'est-à-dire lorsqu'il commence à se faire sentir à la mere par ses mouvemens... (2) Mais enfin, la plûpart des auteurs modernes conviennent que l'imagination peut agir sur le foetus, depuis le moment de la conception jusqu'à celui de l'accouchement sans qu'ils se donnent pour cela la moindre peine de nous apprendre ce que deviennent ces gros morceaux de chair & d'os, que l'imagination arrache du foetus lorsqu'il est dejà parvenu à une grosseur considérable._

(1) Similitudinem quidem in mente reputatio est & in qua creduntur multa fortuita pollere, visus, auditus, memoria haustaeque imagines sub ipso conceptu. Plinius, ibidem.
(2) Dr. Turner's Defence of the XII. Chapter of the I. part of a treatise de morbis cutaneis. pag. 142.]

Cette objection, mon cher Isaac, par laquelle l'auteur finit l'examen du systême des imaginationistes renverse toutes les subtilités de ces philosophes toujours empressés à trouver du mystérieux dans les choses où il n'y a rien que de naturel. Car si l'imagination peut priver un enfant prêt à naître d'un de ses membres, que devient la matiere qui composoit ce membre? Une difficulté encore plus grande que celle-là, c'est lorsque l'imagination fournit & crée subitement quelque corps étranger. Où prend-elle cette matiere dans l'instant? A-t-elle, comme Dieu, le pouvoir de la créer de rien? Les philosophes qui ont soutenu si fortement l'opinion, que de rien on ne pouvoit rien-faire, ex nihilo fit nihil, auront-ils la complaisance d'accorder à l'imagination d'une femme qui a envie de manger d'un jaret de veau de produire sur le champ sur l'estomac d'un enfant formé & parfait un morceau de chair ressemblant à un jaret de veau? C'est là un des miracles fort ordinaires des fantaisies des femmes, si l'on en croit ceux qui leur attribuent ce pouvoir. Ils racontent des faits bien plus surprenans. En voici un dont l'auteur fait une critique très-enjouée. (1)

[Pages f206 & f207]

Philippe Meurs, protonotaire apostolique, avoit une soeur bien formée dans toutes les parties de son corps, mais malheureusement sans tête, au lieu de laquelle elle avoit une coquille de poisson de mer sur son cou, semblable à une moule qui s'ouvroit & se fermoit, & par laquelle on nourrissoit cette fille-moule avec une cuiller. La cause de ce prodige fut que sa mere étant enceinte, eut une grande envie de moules qu'elle vit à la poissonnerie, mais qu'elle ne put avoir dans le moment. La soeur de Philippe Meurs, mademoiselle moule, vécut jusqu'à l'âge d'onze ans dans cette monstrueuse condition; mais un matin ouvrant ses coquilles pour recevoir sa nourriture, elle les referma tout à coup d'une si grande force, qu'elle les brisa contre la cuiller, & mourut d'abord... Qui a jamais oui une pareille chose? Une moule nourrie avec une cuiller! Credat judaeus appella, non ego... Le docteur Turner, afin de convaincre le lecteur de la possibilité de ce conte,... dit qu'il a vû un enfant né avec une excrescence charnue, ou plutôt cartilagineuse sur la tête en forme de bonnet de grenadier.... Ce monstre vint au monde en vie, mais mourut aussi-tôt... Je pourrois, si je voulois, continue-t-il, vous informer de la déposition de la mere; mais je ne juge pas à propos de le faire. Quel étrange & bizarre argument est celui là? Un enfant est né avec un bonnet de grenadier, & la prétendue cause nous est adroitement célée. L'enfant n'eut pas le tems de recevoir la moindre nourriture: il mourut d'abord. Ergo, il n'y a point d'absurdité à dire qu'une moule fut nourrie avec une cuiller pendant onze ans, & que malheureusement cette cuiller tua la vierge-moule, en lui brisant les mâchoires. Mais, sans tenir le lecteur davantage en suspens touchant le prodige de mademoiselle moule,... Fienus qui est le seul qui l'aye publié,... ne reconnoît-il pas positivement que Meurs disoit fort rarement la vérité?(1)

[(1) Dico me non credere, quia enim ipse erat senex, a historia a erat vetusta, ob cujus vetustatem non poterat facilè ab aliquo redargui, adeo tum in illa, tum in aliis quas aliquando commemorabat, saepe erat valde infelix conjiciendo veritatem. Deus sit animae ejus propitius. Fienus, naest. XXII.]

Il en est, mon cher Isaac, d'une partie des histoires qu'on débite touchant les monstres & les créatures imparfaites, ainsi que de celle dont l'auteur se moque avec juste raison. Elles ont le sort de tous les faits qui sont contés par différentes personnes, & deviennent plus merveilleuses à chaque instant; tous ceux qui les répétent en embellissent la narration. Un morceau de chair gros comme une noix, est bientôt métamorphosé en bonnet de grenadier. C'est-là l'équivalent de la fable de l'homme qui feignit de pondre un oeuf.

[Pages f208 & f209]

Avant la fin de la journée, on assuroit au bout de sa rue qu'il en faisoit cent par jour. Ce n'est pas qu'il ne naisse véritablement des enfans difformes & monstrueux: l'expérience ne démontre que trop cette vérité. Mais ils sont très-rares & sont produits par des causes différentes de l'action des femmes, qui ne peut agir directement sur le foetus. Car quelque pouvoir qu'on lui accorde, il faut qu'elle employe une force corporelle pour produire le moindre effet sur la chair d'un enfant. La seule matiere peut agir sur la nature, d'une maniere à y causer des fractures & des dislocations, & à y produire un changement total. Les gens qui sont dans le délire pensent qu'ils ont une tête faite de verre, & craignent de se la voir briser par quelque coup dangereux. Mais cela ne fait aucun changement dans la construction de leur corps. Or n'est-il pas absurde de soutenir qu'une femme qui n'a pas la force de pouvoir, par son imagination, causer le moindre changement sur son corps, puisse produire cet effet sur celui de son enfant?

L'auteur réfute parfaitement bien les objections qu'on oppose à ces raisons. Il détruit tous les faux principes que le P. Mallebranche avoit indiscrétement fondés sur une histoire qui, quoique extraordinaire, pouvoit néanmoins être aisément expliquée par le moyen des causes ordinaires & des loix du mouvement. Je viens, dit-il (1), à l'histoire du P. Mallebranche.... «Il y a sept ou huit ans passés, dit ce Pere (2),_ qu'on vit un jeune homme à l'hôpital des Incurables, né idiot, dont le corps étoit rompu aux mêmes endroits où l'on rompt les criminels. Il a vécu vingt ans dans cet état, & a été vû de plusieurs personnes... La cause d'un malheur si terrible fut que sa mere apprenant qu'on devoit rouer un criminel, voulut en voir l'exécution. Les enfans voyent ce que leurs meres voyent, entendent les mêmes cris: ils reçoivent les mêmes impressions des objets, & sont émus, par les mêmes passions. Les coups qu'on donna au malfaiteur, frapperent violemment l'imagination de la mere, & par contrecoup le tendre cerveau de l'enfant dont les fibres, ne pouvant résister au torrent des esprits, furent rompues. C'est par cette raison qu'il vint au monde idiot.»

[(1) Page 38.
(2) Recherches de la vérité, Liv. II, Cap. VII. cité par Blondel, pag. 38 & 39.]

[Pages f210 & f211]

«Le mouvement impétueux des esprits animaux de la mere dilata avec force son cerveau, & se communiqua aux diverses parties de son corps, qui répondoient à celles du criminel. Mais comme les os de la mere purent résister à l'impétuosité des esprits, ils ne furent point blessés. Peut-être qu'elle n'en sentit pas la moindre douleur: mais ce cours rapide des esprits a été capable d'emporter ou de briser cette tendre partie des os de l'enfant. Et il faut observer que si cette mere eut déterminé le mouvement de ses esprits vers quelque autre partie de son corps, en se châtouillant avec force le derriere, son enfant n'auroit point eu les os rompus.» Voilà un excellent recipé que le bon P. Mallebranche recommande aux femmes grosses, pour préserver leurs enfans des funestes accidens de l'imagination!

A cette réflexion de l'auteur, mon cher Isaac, j'en ajouterai une autre. Si Aristote se fût avisé de conseiller aux femmes de se grater le cul pour arrêter les effets de l'imagination, avec quelle hauteur les philosophes modernes, & sur-tout le P. Mallebranche, n'eussent-ils pas relevé une pareille puérilité: Aristote, auroient-ils dit, qui non seulement veut développer tous les sécrets de la nature, mais encore prescrire des régles pour tous les cas dangéreux qui peuvent arriver, ordonne aux femmes de se châtouiller les fesses pour garantir le foetus des atteintes de l'imagination. Peut-on pousser l'extravagance plus loin que de prescrire un pareil remede: & le philosophe grec ne mérite-t-il pas mieux le titre de prince des patineurs que celui de prince des philosophes? C'est un philosophe moderne qui ordonne un si plaisant recipé; & personne n'en dit mot & n'en montre le ridicule; on se contente d'en nier le pouvoir & l'utilité. Au reste, mon cher Isaac, je suis surpris que le P. Mallebranche ait ainsi donné la préférence à cette partie. S'il eût été jésuite, son choix me paroîtroit beaucoup moins extraordinaire. Plaisanterie à part, mon cher Isaac, l'auteur Anglois n'a-t-il pas raison de dire: Qui a jamais vû une fracture, & particulierement plusieurs, continuer pendant vingt ans sans formation de calus?...

[Pages f212 & f213]

Je ne prétends pas nier qu'on n'ait vû un enfant aux Incurables, qui put avoir assez de singularité & de difformité dans ses membres pour donner lieu à ce rapport...mais il est très-probable que cet enfant vint au jour avec une luxation ou déboitement des os & du carpus & du tarsus; ce qui pouvoit aisément passer parmi les ignorans pour les fractures qu'on fait aux criminels,...& donner occasion à la mere de forger cette impertinente fable pour émouvoir la compassion & la charité des gens.... D'ailleurs, il a été remarqué par des auteurs accrédités, qu'il se trouve de tems en tems des os qui n'ont jamais eu de solidité, ou qu'après l'avoir eue, ils l'ont perdue. (1).

[(1) Dissertation physique de Blondel, pag. 40. &c.]

Après que le physicien Anglois a réfuté vivement, & d'une maniere convaincante l'impossibilité des effets qu'on attribue à l'imagination des femmes, & démontré qu'ils sont contraires à l'anatomie, les nerfs de la mere & ceux de l'enfant n'ayant point de communication, il fait voir que les passions du corps n'étant que des mouvemens du sang & des esprits dont la vitesse est diminuée ou accélérée, la surprise n'est à l'égard de l'esprit qu'une sorte de comparaison subite faite avec ou sans peine entre un objet avec lequel nous sommes familiers, & un autre qui nous est inconnu... Or, dit-il (2), les enfans sont ils capables de faire toutes ces réflexions dans le tems qu'ils ne sont qu'une masse sensitive de chair? Les pensées de la mere sont étendues à la vérité, mais elles ne sont pas à la portée de l'entendement de l'enfant qui n'est point encore formé par la connoissance des objets extérieurs qui touchent ou inquietent la mere qui a peur d'une épée, parce qu'elle craint ou se méfie de la main qui la tient; qui s'inquiéte à la vue d'un chien, parce qu'elle sçait qu'elle peut en être mordue... Ceux qui prétendent avec le P. Mallebranche, que l'enfant voit ce que la mere voit, qu'il entend les mêmes sons, veulent dire, alio modo, que les enfans peuvent voir sans lumiere, & ouïr lorsque leurs oreilles sont bouchées... Et comment est-ce que la mere pourroit communiquer ses pensées à l'enfant dans sa matrice, quand son ame est absolument séparée de celle du foetus?

[(2) Pag. 53 & 54.]

Les raisons physiques que l'auteur donne des marques & des difformités des enfans, sont aussi sensées & aussi naturelles que celles qu'il apporte pour réfuter les effets de l'imagination.

[Pages f214 & f215]

Il attribue la naissance des créatures monstrueuses aux indispositions & aux infirmités des animaux dans la matrice, à l'interruption de l'accroissement de quelques parties du foetus, à quelque violence ou force sur son corps, aux malheureuses indispositions des parens, & au changement de place des oeufs. On ne sçauroit douter, dit-il (1), que les enfans dans le matrice ne soient aussi bien exposés aux maladies que s'ils étoient nés. Ils ne sont pas exempts de la cataracte, de la goute, &c... Ne seroit-il donc pas fort étrange, & même prodigieux qu'un corps tendre & propre à recevoir la moindre impression, comme celui du foetus, vînt toujours au monde sans découvrir les tristes effets de ce grand nombre d'infirmités par quelque marque ou difformité?... Les parties du foetus sont toutes ébauchées dans l'oeuf; mais elles ne croissent pas toutes également. Quelques-unes se font voir en peu de tems, au lieu que d'autres ne paroissent que long-tems après, ou peut-être jamais, si elles rencontrent quelques obstacles qui les empêchent. Car si le foetus est incommodé, les obstructions des vaisseaux peuvent priver quelque partie de leur nourriture, lesquelles restent ensuite dans leur premiere condition sans se perfectionner en aucune maniere, dans le tems que les autres deviennent parfaites.

[(1) Pag. 89 & suiv.]

Dans ce cas ce phénomene paroit si étrange, qu'on ne fait pas difficulté de crier d'abord au monstre, & d'attribuer la qualité monstrueuse de l'enfant à l'imagination de la mere, quoiqu'il n'y ait rien de plus dans ce fait que ce qui est suivant le cours de la nature... Par exemple, le cerveau & le cervelet ressemblent d'abord à deux vessies aqueuses; mais ensuite cette eau très-claire se condense ou se coagule, & se couvre seulement d'une membrane assez mince. (1) C'est pourquoi on a vû naître des enfans sans qu'il parût aucune cervelle. Nous trouvons ce fait dans les journaux de Blegny. Il rapporte qu'une fille étoit née sans cerveau, & vécut néanmoins cinq jours. (2) Sans doute que le cerveau de cette fille demeura dans son premier état à cause de quelques obstructions, & parut par conséquent aqueux....

[(1) In capite circumcrescente membrana, ex aqua limpidissima cerebrum concinnatur.... Cerebrum & cerebellum ex lapidissima aqua in coagulum calosum densantur. Herveus Exercitat. LXIX.
(2) Puella sine cerebro nata in tota cranii capacitate nihil praeter aquam liquidam deprehendere liquit, omnino adimplentem membranam, nullo praesente cerebro, aut substantia solida. Blegny, Zodiacus Medico gallicus, April. 1681. Observat. III.]

[Pages f216 & f217]

Si quelques enfans viennent au monde avec une ressemblance de singe, de grenouille ou de quelque chose de pire, on doit l'attribuer à la même cause, c'est-à-dire que les levres & les joues n'étant pas arrivées à leur perfection, & la bouche étant ouverte jusqu'aux oreilles (1), lesquelles sont alors imperceptibles, les enfans aussi imparfaits paroissent horribles aux spectateurs, & donnent lieu à bien des fables....

[(1) Oris rictus ad utramque aurem protensus cernitur. Hervaeus, Exercitat. LXIX.]

Il n'est pas difficile de découvrir l'origine des marques rouges. Elles procédent fort souvent de ce que la peau n'a pas dans cet endroit l'épaisseur qu'elle devroit avoir: ce qui la fait paraître comme si elle étoit écorchée ou pelée; parce que les veines étant toutes comme la surface de la peau, tombent aisément sous la vue. Quelquefois ce défaut ne vient pas tant de la peau que de l'arrangement des arteres & des veines; les branches capillaires des premiers étant très-nombreuses & plus dilatées qu'à l'ordinaire, & celles des autres vaisseaux en petit nombre & étroites, & déchargeant le sang lentement... Le corps du foetus étant fort tendre,est encore sujet à se meurtrir & à se briser par les fortes convulsions des trompes, & par celles de la matrice, aussi bien que par la violente contraction des muscles de l'abdomen qui pressent sur lui avec force. La méchante configuration de la matrice peut être selon Hippocrate (1) la cause des difformités. L'enfant dans la matrice, dit-il, sera estropié s'il n'a pas assez d'espace pour y demeurer à son aise. Il ressemble en cela à un végétable, lequel trouvant une pierre ou quelqu'autre chose qui le gêne dans son accroissement, croît peu-à-peu tordu & de travers, mince d'un côté, & épais de l'autre._

[(1) De Genit, Art. XI. ]

Est-il possible, mon cher Isaac, que le bon sens instruit & guidé par l'anatomie, offrant autant de moyens naturels à l'esprit pour expliquer la formation imparfaite des animaux, plusieurs philosophes ayent cherché à justifier & à soutenir les préjugés du vulgaire & des ignorans, & qu'ils ayent attribué à l'imagination des femmes les causes de certains effets que la nature leur présentoit avec tant de clarté. Mais, disent les Mallebranchistes, qui ne sauroient voir anéantir le remède de leur instituteur, si l'imagination des femmes ne peut produire aucun effet sur le foetus, d'où vient a-t-on vu des femmes se blesser, à cause des frayeurs qu'elles avaient eues? Le foetus étant insensible à ce qui se passe dans l'imagination de la mere, quelle part peut-il prendre à sa peur?

[Pages f218 & f219]

Je réponds à cela, mon cher Isaac, qu'il ne prend réellement aucune part à la peur; mais qu'il se ressent beaucoup des impressions corporelles que cette peur de sa mere lui occasionne, par les mouvemens du diaphragme, & des muscles de l'abdomen, qui, comprimant avec force les intestins, sont cause que la matrice foule le foetus, & le prive même quelquefois de la vie. Les grandes passions dérangent le corps humain. La surprise, la terreur & la colere font sur la machine humaine le même effet qu'une rude secousse à une pendule. Seroit-on étonné si un homme, en tombant par terre, dérangeoit les ressorts de sa montre? Seroit-il fort nécessaire de chercher dans l'imagination de cet homme, la cause de ce dérangement? Et pour le prévenir, auroit-il dû se chatouiller le derriere en tombant? Si quelques-uns des philosophes anciens revenoient à la vie, il faut avouer qu'ils trouveroient dans les écrits de certains modernes de quoi se venger amplement des plaisanteries qu'on a faites, & quelquefois outrées, sur quelques-unes de leurs opinions.

Porte-toi bien, mon cher Isaac, & vis content & heureux.

De Londres, ce...

***

LETTRE CLXX.

Jacob Brito, à Aaron Monceca.

Je te parlai, mon cher Monceca, dans ma derniere lettre, de la conformité qui se trouve entre les Tripolitains & les anciens Lacédémoniens. Ils ont encore imité quelques usages des Romains. Ils confient pendant la nuit, la garde de leur ville à des dogues, qu'ils renferment pendant le jour dans un bastion du rempart. Ces chiens s'acquittent de leur emploi avec beaucoup d'exactitude. Ils parcourent les rues de la ville: & si par hazard ils rencontrent quelqu'un, ils le déchirent & le mettent en piéces. Dès que l'aurore paroît, ils se rendent eux-mêmes à la porte de leur prison.

[Pages f220 & f221]

Il est vrai qu'ils y sont moins tranquilles que ne l'étoient les chiens destinés à la garde du capitole. Ils aboyent dès qu'ils sentent quelqu'un approcher de leur demeure, & font entendre leurs jappemens dans tout le quartier, au lieu que les autres étoient sous peine de la vie, de garder le silence pendant le jour. Les Tripolitains sont, à cet égard, plus sensés que les Romains: ils ne demandent à des bêtes que des actions animales, & ne sont pas assez fous pour vouloir d'elles un raisonnement suivi.

Je ne sais, mon cher Monceca, si tu as jamais fait attention à l'exacte discipline que les chiens du capitole étoient obligés de garder. Il semble que la superstition des Romains leur persuadât que la Divinité devoit inspirer ces animaux. On les nourrit, dit Ciceron, pour faire du bruit. C'est pourquoi l'on ne trouve point étrange qu'ils aboyent pendant la nuit, qui que ce soit qu'ils entendent venir, fussent même des gens de bien: l'heure indue excuse leur méprise & autorise leur soupçon. Mais si en plein jour ils aboyent de même contre les personnes qui se rendent dans le temple pour offrir leurs voeux aux dieux immortels, on leur casse les jambes._ (1)

[(1) Anseribus cibaria publicè locantur, & canes aluntur in capitolio, ut significent si fures veniant. At fures internoscere non possunt. Significant tamen, si qui noctu in capitolium venerit: & quia id est suspiciosum, tametsi bestiae sunt, tamen in eam partem potius peccant quae est cautior. Quod si luce quoque carnes latrent, quum Deos salutatum aliqui venerint, opinor iis crura suffringantur, quod acres sint etiam tunc quum suspicio nulla sit. Cicero pro Roscio Amerino, cap. XX.]

Ne voilà-t'il pas une belle regle, & où le bon sens a beaucoup de part! N'est-ce pas quelque chose de bien sage que d'exiger qu'un chien oublie d'être chien pendant le jour, & qu'il ne s'en souvienne que durant la nuit sous peine à lui d'être pendu & étranglé jusqu'à ce que mort naturelle s'ensuive? En vérité, mon cher Monceca, lorsqu'on réfléchit aux puérilités absurdes qui étoient fortement établies, & qu'on regardoit comme des loix essentielles chez la plupart des anciens peuples, on est étonné que des hommes qui ont fait des choses aussi éclatantes, & donné tant de preuves de la grandeur de leur génie, ayent pu suivre & approuver des usages dont les nations les plus barbares sentent aujourd'hui le faux & le ridicule.

[Pages f222 & f223]

C'est-là un sujet de mortification pour la vanité humaine. Il semble que les misérables mortels ne puissent jamais parvenir à instituer dans un état un corps de loix également sages & sensées, & qu'ils soient obligés de mêler toujours quelques grains de folie & de superstition aux réflexions les plus raisonnées. Cela me feroit croire volontiers, mon cher Monceca, que tous ces peuples ont quelque ressemblance marquée, dans bien des points, avec ceux qui, du premier coup d'oeil, leur paroissent le plus opposés. Ce que je te dis-là paroît d'abord extraordinaire: & l'on a peine à se figurer que les Italiens, gens doux, souples & voluptueux, haïssant la guerre, aimant les arts & les belles-lettres, ayent aucune conformité avec des Indiens féroces, impolis, ignorans, crasseux & endurcis au travail & à la fatigue. Cependant, quelque différence qu'on croie appercevoir entre la façon de penser des uns & des autres, lorsqu'on approfondit les choses, on y trouve une grande ressemblance, même dans les choses les plus essentielles.

Les Italiens ont pour leur souverain pontife un respect aveugle, qui va jusqu'à l'idolâtrie. Ils l'élevent sur un autel, ils lui offrent de l'encens, ils se prosternent devant lui, ils baisent humblement le bout de ses pieds. Voyons quels sont les honneurs que les Indiens rendent à leurs princes. Ils sont devant eux dans la posture la plus humiliée, & ne leur parlent qu'en des termes qui sont aussi pompeux que les titres fastueux sainteté & de vicaire de Dieu en terre. Lorsque les Chinois paroissent devant leur empereur, ils se prosternent neuf fois. Cela ne vaut-il pas bien l'humble baiser de la sacro-sainte pantoufle?

Dans les Indes, dit un auteur moderne, (1) toutes les pagodes sont renommées par quelques miracles, ou par des guérisons extraordinaires, dont les légendes font l'histoire, pour la consolation & pour l'édification des devots... L'un a de la dévotion pour Jagarnat, l'autre pour Vistnou. Un bramin prend les mouchoirs de ces dévots ou telle autre chose qu'ils lui présentent, frotte ces choses au Dieu dont il est le prêtre, & les rend ensuite aux personnes à qui elles appartiennent.

[(1) Cérémonies & coutumes religieuses des peuples idolâtres, tome II, part. I, pag. 11.]

[Pages f224 & f225]

Ne voilà-t'il pas, mon cher Monceca, une copie parfaite de ce qui se passe en Europe? Ignace de Loyola y tient lieu de Jagarnat & François d'Assise de Vistnou.

Les Jésuites & les Franciscains, valent bien des bramins, pour frotter avec des mouchoirs les châsses de leurs patriarches: & quelque de chose de plus étonnant encore, les religieux de sainte Génevieve frottent de même, à l'étui de la châsse de cette sainte, des linges attachés au bout d'une perche, & qu'il vaudroit autant frotter au bas de son piédestal, ou au seuil de la porte de son église. Les uns & les autres savent aussi adroitement profiter de la superstition des peuples, que les bramins de la foiblesse & de l'ignorance des Indiens. L'auteur qui rapporte cette fourbe de leurs prêtres n'a-t'il pas raison de dire: les choses se passent ici tout comme ailleurs?

Ce n'est pas dans ce seul point que la croyance des Romains est conforme avec celle des habitans de l'Inde orientale. Ces deux peuples font également faire des processions à leurs pagodes. Le premier promene les saints par les rues, & le dernier fait aussi la même chose de ses faux dieux. L'écrivain que je viens de citer, me fournit encore cette seconde circonstance. Dans les processions, dit-il (1), que les Indiens font faire à leurs dieux, ils observent des usages qui sont assez connus en Europe. Tel est, par exemple, celui du brancard sur lequel ils portent le Dieu qu'on promene, l'autel portatif dont ils se servent à ces processions, les fleurs semées sur la route de l'idole, les parfums & les odeurs qu'ils brûlent en son honneur, &c. Nous ne disons rien des cris des dévots, des prieres jaculatoires, des mouvemens qu'excite la présence de ce dieu, de leurs gémissemens & de leurs transports; effets trop ordinaires de la coutume & de l'éducation. Ne diroit-on pas, mon cher Monceca, que c'est-là la description d'une de ces processions nazaréennes où l'on porte la châsse de quelque saint qui doit faire cesser une longue stérilité, ou envoyer une pluye abondante?

[(1) La même.]

Au reste, ce n'est pas aux seules images que les Romains rendent un culte superstitieux. J'ai vu plusieurs fois, lorsque j'étois à Rome, une foule de peuple prosterné dans les rues où le pontife passoit, escorté d'une superbe cavalcade. On entendoit ces gémissemens & ces transports que la vue de leurs dieux inspire aux Indiens. Quel spectacle pour un philosophe, de voir tous les habitans d'une ville tomber aux pieds d'un homme, & s'écrier d'une voix tremblante:Saint pere, absolvez-nous de nos crimes: donnez-nous des indulgences qui nous servent à l'article de la mort!

[Pages f226 & f227]

J'aimerois autant qu'ils disent: expédiez nous un passeport pour n'être point saisis par la maréchaussée d'enfer. Je t'avoue, mon cher Monceca, que je rougissois de la foiblesse humaine, toutes les fois que j'ai été le témoin de pareilles scenes. Qu'auroit dit Socrate, ce sage Athénien, s'il en avoit eu connoissance? Je doute qu'il eût pû se contraindre. Il eût parlé de la folie des Italiens comme il fit de celle des Grecs; & à coup sûr, il eût eu le même sort. Les inquisiteurs n'auroient point été plus raisonnables que les tyrans qui le condamnerent. Dans tous les pays où régne la superstition, il est dangereux de vouloir éclairer l'esprit des hommes, mais sur-tout dans ceux où le sceptre & l'encensoir sont dans les mêmes mains. Une personne qui blesse les bonnes moeurs, qui porte préjudice à la société, obtient aisément à Rome le pardon de sa faute; mais malheur à lui s'il a touché à quelque chose qui tende à diminuer l'autorité ecclésiastique! Il est perdu sans ressource, & condamné aux plus rudes peines.

Je reviens, mon cher Monceca, à la ressemblance des Indiens & des Italiens. Dans le royaume de Décan, les Nairos ont le droit d'exiger les dernieres faveurs des filles & des femmes dont la beauté les a charmés. Les maris se font un honneur d'être cocufiés par des gens d'un rang aussi élevé. A Rome les cardinaux & les prélats, & dans le reste de l'Italie, les moines & les prêtres, n'ont point encore réduit en forme de loi le pouvoir qu'ils ont sur le beau sexe: mais ils jouissent authentiquement des mêmes privilèges que les Nairos; & il n'est point de Romain qui ne s'estime fort heureux qu'une éminence veuille bien l'honorer de quelque visite où l'époux a toujours beaucoup moins de part que l'épouse.

Le grand-bramin, chez les Banians a les mêmes droits & les mêmes prérogatives que le pontife Romain. C'est lui qui donne les dispenses pour les mariages. C'est aussi lui qui fait le divorce. Et tout cela est payé.

Voici encore une autre conformité entre la croyance des Italiens & des Indiens, qui emporte avec elle plusieurs des principaux points de la religion de ces peuples.

[Pages f228 & f229]

Je la trouve dans le même auteur où j'ai puisé les autres. Les Indiens, dit-il, (1) sur le retour de l'âge, font faire des pénitences, & autres semblables oeuvres estimées méritoires, afin qu'au sortir de cette vie, leur ame aille loger dans un corps bien disposé, ou dans celui d'un grand seigneur. C'est à ce motif qu'il faut attribuer toutes leurs oeuvres pies, aumônes, retraites, fondations, &c. Ceux qui ne se sentent point assez de courage pour supporter des austérités, se déterminent à ces dernieres pratiques, font de grandes aumônes aux bramins, & chargent leurs héritiers de faire prier Dieu pour eux. Il en est aussi qui amassent des trésors pendant leur vie, pour pouvoir s'en servir à se racheter après leur mort, lorsque leur ame a le malheur d'entrer dans le corps d'un misérable.

[(1) Page 27.]

La métempsicose produit chez les Indiens les mêmes effets que le purgatoire chez les nazaréens. Je crois voir dans les Banians, qui font des charités extraordinaires, afin qu'au sortir de cette vie leur ame aille loger dans un corps bien disposé, de riches fermiers-généraux ordonner en mourant, qu'on donne à des moines une partie des trésors qu'ils ont volés.

Je trouve encore beaucoup de ressemblance entre les riches dévots Italiens & les Indiens, qui ne se sentant point assez de courage pour supporter des austérités, achetent, moyennant une certaine somme, le droit d'en être exempts. C'est ainsi qu'en use un superstitieux, mais voluptueux Romain. Il obtient, pour dix pistoles, la permission de manger de la viande le carême, & les jours auxquels elle est prohibée par les ordres du pontife. Il se munit aussi d'un bon nombre d'indulgences, qu'il paye fort cherement, & qu'il croit être d'une grande utilité après la mort.

Je pense avec raison, mon cher Monceca, qu'il y a beaucoup de conformité entre les usages & les moeurs des deux peuples dont je viens de parcourir les superstitions, & ce n'est ce pas seulement dans les choses qui regardent les cérémonies & le culte extérieur, que leur maniere d'agir est à-peu-près la même. Ils ont les mêmes idées sur ce qui concerne la dévotion mystique, & les macérations outrées & ridicules que pratiquent quelques moines nazaréens.

[Pages f230 & f231]

Les Indiens ont leurs Capucins, leurs peres de la Trappe, leurs Camaldules & leurs Chartreux, &c. Voici une relation exacte de leur façon de vivre: elle semble être copiée sur quelqu'une qui contiendroit l'histoire extravagante des pénitences monastiques. Sita est l'inventeur des pélerinages, & le patriarche des hermites Indiens connus sous le nom de Faquirs... Quand le sommeil les surprend, il se laissent tomber à terre sur de la cendre de bouze de vaches & des ordures: ils poudrent même quelquefois de ces cendres leurs longs & sales cheveux... Quelques-uns se retirent tour à tour dans une fosse, où ils ne reçoivent de la clarté que par un fort petit trou. Ils y demeurent jusqu'à neuf ou dix jours sans jamais changer de posture, & sans manger ni boire. A ce qu'on assure, d'autres passent des années sans se coucher: lorsqu'ils ne peuvent résister au sommeil, ils s'appuyent sur une corde attachée des deux bouts aux branches d'un arbre... D'autres pénitens se tiennent dix ou douze heures du jour un pied en l'air, les yeux tournés vers le soleil, ayant à la main un réchaud plein feu dans lequel ils jettent de l'encens en l'honneur de quelqu'idole. D'autres sont toujours assis, ou pour mieux dire, accroupis sur le derriere; & dans cette situation ils tiennent sans cesse les mains levées sur leurs têtes en plusieurs façons différentes. (1)

[(1) Cérémonies & coutumes religieuses des Peuples idolâtres. tom. II. part. I. pag. 7.]

Les austérités de ces Faquirs sont bien un juste équivalent des folies de quelques moines nazaréens. Ignace de Loyola, le grand patriarche des Jésuites, voyagea pendant long-tems un pied chaussé & l'autre nud: & il se laissa manger de poux pendant long-tems, s'étant renfermé avec une troupe d'autres gueux dans un hôpital. François d'Assise se vautroit dans la neige comme un cheval de houssard dans la paille. Ses disciples aujourd'hui se piquent le corps avec des pointes de fer, vont à demi-nuds, & sont aussi sales & aussi crasseux que les Faquirs, aussi inutiles à la société, aussi ignorans, aussi fous & aussi révérés du bas peuple. Peut-on trouver de ressemblance plus parfaite? En voici une autre qui l'est autant; elle est entre ces mêmes Faquirs & les mystiques disciples de Molinos.

[Pages f232 & f233]

A tout ce qu'on a écrit de ces hermites Indiens, dit l'auteur que j'ai déja cité plusieurs fois; (1) nous ajouterons qu'on voit des femmes dévotes leur venir baiser les parties du corps les plus cachées, sans que pour cela ils détournent les yeux, sans que leur modestie s'en dérange, & sans la moindre sensibilité de part & d'autre. Ils affectent même, en recevant ces marques d'un respect extravagant, une espece d'extase & une inquiétude d'esprit.

[(1) La même.]

Ai-je tort, mon cher Monceca, de soutenir qu'on retrouve dans les Indes ce quiétisme que Molinos prêcha au milieu de Rome, & que tant de prêtres nazaréens ont adopté? Lorsque je pense à ces béates allant baiser les parties les plus cachées des Faquirs, je crois voir le Jésuite Girard, l'esprit attaché au ciel, coler ses levres sur la playe du tetton de la Cadiere: & peu après cette expédition, être lui-même baisé par la fameuse Baterelle, une autre de ces pénitentes. Combien n'y a-t'il pas en Italie de moines qui changent en reliques, ainsi que les Faquirs, les parties les plus peccantes de leurs corps? Si leurs dévotes pensoient comme Rabelais, il faudroit qu'ils se contentassent d'être baisés au visage & nullement ailleurs. Ce François ne voulut jamais accompagner à l'audience du souverain pontife l'ambassadeur, à la suite duquel il étoit venu à Rome. On lui en demanda la raison. Je crains, dit-il, les mauvaises odeurs: & puisque mon maître, qui représente un grand roi, va baiser les pieds du pape, sans doute que moi, qui ne suis qu'un pauvre médecin, je ne serois admis qu'à lui baiser le derriere.

Le courier va partir: le tems me presse, & je suis forcé de finir ma lettre. Regarde toujours les moeurs & les coutumes de tous les peuples avec un oeil philosophe, & tu t'appercevras aisément que ceux qui paroissent avoir quelquefois les maximes les plus éloignées, ont cependant bien des choses qui leur sont également communes.

Porte-toi bien, mon cher Monceca: vis content & heureux, & cherches toujours ton bonheur dans l'amour des sciences & de la philosophie.

De Tripoli, ce...

***

[Pages f234 & f235]

LETTRE CLXXI.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople.

Il est des difficultés, mon cher Isaac, dans la connoissance de l'ame des bêtes, que le génie humain ne pourra jamais surmonter. Quelque hypothèse que les philosophes inventent pour en développer les secrets, ils ne feront que donner sujet à de nouveaux doutes. Ils montreront le foible des systêmes qu'ils combattront: mais en les détruisant ils n'établiront point le leur, qui n'ayant pas tous les défauts des autres, en aura néanmoins d'aussi considérables. De quelque côté qu'un philosophe, défait de préjugés, tourne les yeux, il apperçoit des barrieres qui arrêtent toutes ses réflexions, qui les rendent inutiles, & qui s'opposent à ses recherches.

Si l'on considere l'ame des bêtes comme une simple modification de la matiere, l'on court risque de conclure sur ce principe, en examinant l'ame des hommes, qu'elle est matérielle, ainsi que celle des brutes. Car si la matiere peut être investie de la force motrice, si elle peut recevoir la faculté de penser, de concevoir, de réfléchir, de quelque maniere grossiere & imparfaite qu'elle ait ces qualités, en la subtilisant davantage, en la faisant agir sur des organes plus déliés, je l'éleverai aisément jusqu'au point de perfection que j'apperçois dans l'ame humaine la plus parfaite & la plus éclairée. Je n'aurai pas même grand'peine à l'y conduire, en la faisant monter par gradation. Je trouverai peu de différence entre un éléphant & un lourdaut paysan Laponnois, dont je n'entendrai point le langage. Je verrai que les deux agissent également en conséquence de ce qui peut leur être utile: qu'ils articulent des sons que je n'entends point, qu'ils sont susceptibles de piété, de colere, de crainte, d'amitié; qu'ils ont de la mémoire, & évitent ce qui leur nuit quelquefois. Dès que je trouve une parfaite ressemblance dans les principes intellectuels de ces deux animaux, j'ai une certitude de la possibilité de la commune matérialité de leur essence.

[Pages f236 & f237]

Alors il m'est aisé de m'élever graduellement de l'ame de l'animal Lapon à celle du philosophe Descartes; la raison me démontrant évidemment que les ames d'une même espèce d'animaux ne peuvent être de plusieurs genres différens. Il n'y auroit rien de si absurde & de si insensé que de prétendre que l'intelligence chez quelques hommes eut un principe spirituel, & chez quelques autres un principe matériel.

Lorsque, pour obvier aux difficultés qui se présentent en foule dans le systême de ceux qui accordent aux bêtes une ame matérielle, on veut recevoir celui de Descartes, la raison se révolte contre une hypothese dont la lumiere naturelle montre évidemment la fausseté, & que les animaux démentent tous les jours d'une maniere convaincante. Comment pouvoir se figurer qu'un chien, en qui l'on voit toutes les marques de la mémoire, de la conception, du raisonnement; qui est sensible, non-seulement aux passions qui agissent directement sur les sens, comme la faim, la soif, la douleur, mais encore à celles dont les principales opérations se font dans l'esprit, au nombre desquelles sont l'amitié, la pitié, la tendresse, la reconnoissance, l'affliction: comment, dis-je, peut-on se figurer que ce chien n'est qu'une machine, qui, selon le pere Mallebranche, crie sans douleur, mange sans plaisir, croît sans le savoir, ne desire rien, & ne craint rien.? (1) En vérité, il faut avoir une foi bien vive pour croire de pareilles choses: & je suis fermement persuadé, mon cher Isaac, que ceux qui les ont soutenues si vivement, en étoient moins persuadés qu'ils ne vouloient le faire accroire à leurs lecteurs.

[(1) Mallebranche, Recherches de la vérité. Liv. IV, Chap. VII., pag. 432.]

Quelques philosophes ont inventé un troisième systême, pour éviter les embarras de ces deux premiers. Ils ont dit que l'ame des bêtes n'étoit ni matérielle, ni spirituelle, mais un être mitoyen entre l'esprit & la matiere. Ce raisonnement est pitoyable; car cette substance mitoyenne est étendue, ou non étendue. Si elle est étendue, elle est par conséquent matérielle, parce que tout ce qui est étendu est matériel. Si elle n'est pas étendue, elle est donc spirituelle, parce que ce qui n'a point d'extension & qui existe, est nécessairement spirituel. Si l'ame des bêtes n'est ni spirituelle, ni matérielle, c'est donc un être chimérique, ainsi que le vuide des Epicuriens une pure négation.

[Pages f238 & f239]

Cela est aussi ridicule que ce que disent les péripatéticiens, lorsqu'ils prétendent prouver que l'ame des bêtes n'est qu'une forme matérielle, parce qu'elle differe infiniment de celle des hommes dans la connoissance du bien honnête, & de plusieurs autres choses. Si la différence de l'essence & du genre des ames venoit du différent degré de perception, il faudroit donc soutenir que celles des enfans ne sont pas de la même espece que celles des hommes qui ont atteint l'âge de raison. Les péripatéticiens & les scolastiques répondent à cela, que l'ame d'un enfant & celle d'un homme ne sont point d'un genre & d'un ordre différens; mais que les organes, qui ne sont point encore perfectionnés, sont la cause du peu de perception que paroît avoir celle de l'enfant.

On détruit cette foible ressource par une objection insurmontable. Puisqu'il n'y a, peut-on dire à ces philosophes, que les organes qui déterminent le degré de l'intelligence & de la conception des ames, qui peut vous assurer que si celle d'un cheval se fût trouvée placée dans le corps d'Aristote ou de Scot, elle n'eût pas acquis les qualités qu'ont eues ces philosophes? De même, si les leurs eussent animé le corps d'un baudet, toutes les marques de raisonnement qu'elles eussent données se fussent bornées à choisir dans un pré les meilleurs chardons. Les organes, selon vous, étant la seule chose à laquelle on doive attribuer la différence étonnante qu'on apperçoit entre les opérations de l'ame des enfans, & les conceptions de celles des hommes, vous ne devez point trouver étonnant que le même être intellectuel, placé dans un corps humain bien organisé, tel que celui d'Aristote, fasse un philosophe, & ne produise que des actions lourdes, simples & uniformes dans le corps d'un âne cent fois peut être moins bien organisé que celui d'un enfant.

Dès que les philosophes qui soutiennent les formes matérielles, ne recourront point à la révélation. il leur sera impossible de pouvoir démontrer qu'il soit nécessaire, pour expliquer le différent degré d'intelligence qui paroît entre l'ame des bêtes & celle des hommes, d'admettre une différence entre leur essence. On sera toujours en droit de leur objecter que cette différence est inutile, puisqu'elle peut être formée par les seuls organes.

[Pages f240 & f241]

Ainsi, loin qu'il soit nécessaire par leur systême, que l'ame des bêtes soit une substance mitoyenne entre la matiere & l'esprit, comme l'ont prétendu certains philosophes, celle des hommes pourra être matérielle, puisqu'elle sera de la même espéce que celle des bêtes, que les péripatéticiens assurent n'être qu'une forme matérielle.

Les difficultés qui se rencontrent dans toutes ces différentes hypothèses sur l'ame des bêtes, ont fait naître dans ces derniers tems une nouvelle opinion assez singuliere, mais qui n'est ni plus vraisemblable, ni moins sujette que les autres à de grands embarras. Elle admet dans les bêtes un principe immatériel & intellectuel. Ce n'est pas d'aujourd'hui que bien des philosophes ont soutenu que les brutes raisonnoient aussi sagement que les hommes. Straton, Parmenide, Empédocle, Démocrite & Anaxagoras, ont enseigné qu'elles étoient douées d'intelligence: Philon & Gallien ont aussi été du même sentiment. Mais aucun de ces philosophes ne s'étoit avisé de vouloir leur accorder une ame spirituelle. Il étoit assez difficile qu'ils le pussent faire, ne concevant celle des hommes que comme une substance matérielle. Dans ces derniers tems quelques savans ont admis dans les brutes un principe spirituel. Pour soutenir cette opinion, un nouvel auteur vient de publier un livre rempli d'observations curieuses, & de réflexions singulières. (1)

[(1) Il est intitulé: Essai Philosophique sur l'Ame des Bêtes, où l'on trouve diverses réflexions sur la nature de la liberté, sur celle de nos sensations, sur l'union de l'ame & du corps, & sur l'immortalité de l'ame, &c.]

L'ame des bêtes, selon lui, est une substance immatérielle & intelligente... un principe actif, qui a des sensations, & qui n'a que cela...L'ame humaine, dit-il, renferme dans elle-même, outre son activité essentielle, deux facultés qui fournissent à cette activité la matiere sur laquelle elle s'exerce & distinctes... L'autre, c'est la faculté de sentir... Qui nous empêcheroit de supposer... un esprit qui n'auroit que la seconde de ces qualités sans avoir la premiere, qui ne seroit capable que d'idées indistinctes, ou de perceptions confuses? cet esprit ayant des bornes beaucoup plus étroites que l'ame humaine, en sera essentiellement ou spécifiquement distinct.

[Pages f242 & f243]

Ce systême, mon cher Isaac, n'est pas moins exposé que les autres à des objections insurmontables. Car, en supposant qu'il se pût faire qu'il y ait un principe spirituel, qui n'ait que la faculté de sentir, on ne résout pas mille difficultés qui se présentent à l'esprit. Comment est-ce qu'une chose spirituelle peut périr & être détruite? N'ayant point de parties, elle n'est point sujette par conséquent à la division. Il est contraire aux notions les plus claires, de supposer qu'un être spirituel ait besoin pour subsister d'être enfermé dans un corps matériel. L'esprit, étant parfaitement distinct de la matiere ne reçoit aucune atteinte par les divers changemens qui arrivent dans cette matiere. L'ame, dit Mallebranche, (1), étant une substance spirituelle, elle doit être immortelle; parce qu'il n'est pas concevable qu'une substance puisse devenir rien. Il faut recourir à une puissance de Dieu toute extraordinaire, pour concevoir que cela soit possible. Je sçais, mon cher Isaac, qu'on peut répondre à Mallebranche, qu'il ne faut pas une plus grande puissance pour créer une substance, que pour l'anéantir; & que si Dieu, en formant l'ame des bêtes spirituelles, a voulu qu'elle fût détruite par la mort, elle le sera. Mais cela ne prouve point qu'il y ait dans les bêtes un principe spirituel. Tout ce qu'on peut en conclure, c'est que s'il y étoit, Dieu pourroit l'anéantir. Cependant, comme il agit toujours par les voies les plus simples, & que le systême qui admet l'ame des bêtes matérielle est beaucoup plus conforme aux idées que nous avons de l'ordre & des substances matérielles & spirituelles que celui qui la suppose incorporelle, on doit croire qu'il l'a créée matérielle. Car, pourquoi supposer un principe spirituel dans les animaux lorsque toutes les fonctions qu'on lui attribue peuvent être faites par un principe matériel? D'ailleurs, on ne peut comprendre qu'une chose soit spirituelle, & qu'elle soit privée de la faculté de former des idées distinctes. Cela répugne aux notions les plus sensées sur l'essence de l'esprit. La pensée est le propre d'une chose spirituelle, comme l'étendue l'est de la matiere. Ainsi, de même qu'il ne peut y avoir d'être matériel qui ne soit étendu, il ne peut y en avoir de spirituel privé de la perception.

[Pages f244 & f245]

Lorsque certains philosophes veulent qu'on suppose une substance incorporelle, qui ne soit capable que d'idées indistinctes, ils demandent qu'on admette une matiere, qui n'auroit que de l'étendue sans avoir de la profondeur. Ces sortes de suppositions autoriseroient les plus grandes erreurs. Après avoir admis un principe spirituel dans les bêtes, qui n'auroit jamais que des notions confuses, qui empêcheroit d'en admettre un d'une autre espece qui n'auroit que des sensations? On multiplieroit les différentes essences de l'esprit à l'infini: & dès qu'il peut y avoir de deux sortes de spiritualité, il peut y en avoir de trente sortes. Ces sentimens repugnent non-seulement à la bonne philosophie, mais encore aux connoissances les plus simples.

Si l'on veut placer un principe spirituel dans les brutes, il faut que ce principe soit le même que celui qui est dans les hommes, qu'il ait la même essence, & que les différences que l'on apperçoit dans les opérations ne procédent que de la diverse structure des organes. Alors, dans quel embaras ne tombe-t'on point? Il faut supposer les ames des bêtes immortelles; ou bien soutenir que celles des hommes ne le sont pas. Si l'on dit qu'elles le sont également, on demandera ce que deviennent celles des bêtes après la destruction de leur corps? Y aura-t'il un paradis, un enfer & un purgatoire pour elles? Personne n'est encore assez fou pour soutenir cette opinion. Passeront-elles dans d'autres modifications de la matiere? il faut admettre alors la métempsycose, & toutes les ridicules absurdités qu'entraîne ce systême. Si pour éviter ces difficultés, on dit qu'elles finiront & seront réduites dans le néant, cet anéantissement suppose celui de l'ame des hommes, puisqu'elle a la même essence que celle des animaux; qu'il n'y a pas deux différentes sortes de spiritualité; & que la supposition d'un être moins spirituel qu'un autre implique autant contradiction que celle d'une matière qui ayant l'étendue, n'auroit point de largeur ni de profondeur. Or, dès qu'on admet la spiritualité de l'ame humaine, non seulement il est contraire au sentiment reçu dans toutes les religions, mais encore à la lumiere naturelle de la priver de l'immortalité. Les raisons qu'on apporte pour prouver la destruction de l'ame, sont prises dans l'essence matérielle qu'on lui suppose; & son anéantissement n'est que le dérangement total des parties qui la composoient. Mais dès qu'elle est spirituelle, le dérangement ne peut plus avoir lieu, ce qui est incorporel n'étant point sujet à la division.

[Pages f246 & f247]

Il est impossible de concevoir qu'une substance spirituelle ne subsiste qu'en conséquence de l'existence d'une substance corporelle. L'essence de ces deux substances étant parfaitement distincte, la destruction de l'une ne doit point entraîner celle de l'autre. Le pere Mallebranche a raison de supposer qu'il faut pour cela un pouvoir extraordinaire de la divinité: au lieu que son argument n'a aucune force contre ceux qui supposent l'ame matérielle; parce que Dieu ayant accordé la pensée à certains corpuscules de matiere, tandis qu'ils feront une modification particuliere, lorsque ces atômes se délient & cessent de former cette modification, ils peuvent perdre naturellement leurs facultés, sans qu'il soit besoin pour cela de recourir qu'à l'ordre général des choses, & à leur premiere création.

Dès que l'on convient que le principe intellectuel des bêtes est spirituel, qu'il est indivisible, qu'il ne peut souffrir aucune atteinte par les impulsions de la matiere, il faut, pour ne pas être forcé d'avouer qu'il est immortel ainsi que l'est celui des hommes, avoir recours à une opinion extraordinaire, & soutenir qu'à chaque instant Dieu crée & anéantit des millions de substances de la seconde classe de la spiritualité. Est ce que Dieu, dira-t'on, ne peut pas le faire, s'il le veut? Je conviens qu'il le peut; mais il est absurde d'établir un systême qui n'a aucune preuve que la seule puissance extraordinaire de la divinité, & d'adopter un sentiment qui répugne à l'idée que nous avons de l'essence de la spiritualité, & admet des principes cent fois plus embarrassans que ceux qu'on veut détruire. Car indépendamment des difficultés qui naissent du fond même du systême, combien n'y en a-t'il pas dans l'opinion qui admet la spiritualité de l'ame humaine? Si la révélation & nos livres sacrés ne nous en assuroient, dans quels doutes ne serions-nous pas quelquefois? Est-il facile de comprendre comment une substance qui n'a point d'étendue, peut agir sur une étendue? Comment une substance étendue peut à son tour agir sur une chose qui n'a point de parties? N'est-il pas aussi aisé de concevoir que Dieu peut accorder l'intelligence à certains corpuscules par sa toute-puissance? Ce sont-là, mon cher Isaac, des matieres à fournir d'éternelles disputes.

[Pages f248 & f249]

Porte-toi bien, & sans t'inquiéter de toutes ces questions, vis content & heureux.

De Londres,ce...

***

LETTRE CLXXII.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, Caraïte autrefois rabbin de Constantinople.

Il y a en Angleterre, mon cher Isaac, deux universités célébres. L'une est à Oxford, & l'autre à Cambrige. La philosophie péripatéticienne en est entierement bannie, & l'on y lit & explique aux jeunes gens les ouvrages du sage Locke & du sçavant Newton. Ces hommes illustres tiennent aujourd'hui la place d'Aristote & de ses plus célébres commentateurs; les Anglois ayant entiérement secoué le joug des philosophes scholastiques & péripatéticiens. Ils ont eu beaucoup moins de peine à se défaire de leurs préjugés, que la plûpart de leurs voisins qui ont voulu pendant un tems soutenir les sentimens d'Aristote, par le secours des magistrats & par l'autorité du prince.

Rien ne marque plus évidemment jusqu'où peut aller la prévention chez les hommes, que les disputes qui sont nées dans le siécle passé en faveur de la philosophie péripatéticienne. Les prêtres nazaréens ont voulu qu'elle fût regardée avec autant de respect que les principaux articles de foi de leur religion. Cependant, ces mêmes ouvrages d'Aristote qu'ils protégent, ont été autrefois condamnés au feu par une assemblée de pontifes nazaréens (1): & le crédit du philosophe Grec a été sujet de tems en tems aux funestes revers de la fortune. Un moine nazaréen (2), dont la passion dominante étoit de passer pour prophête, se déclara hautement dans le douzième siécle contre la métaphysique d'Aristote. Il écrivit des lettres circulaires à plusieurs pontifes, pour les engager à joindre leur zèle au sien: afin de prévenir, disoit-il, le mal que pouvoient causer des opinions très-dangereuses.

[(1) Un Concile, tenu en France sous Philippe-Auguste.
(2)S. Bernard.]

[Pages f250 & f251]

Tous ses soins furent inutiles. Peu-à-peu, la secte péripatéticienne engloutit toutes les autres, & devint la maîtresse souveraine de toutes les écoles. Alors il n'y eut aucune ridiculité, aucune chimere qui ne fût avancée par les commentateurs d'Aristote. Ils forgerent des chaînes qui servirent à lier les esprits & à les retenir sous le dur esclavage des préjugés. Les Mahométans mêmes semblerent vouloit disputer aux Nazaréens la gloire d'en écrire des éloges outrés; & il ne fut plus permis d'examiner, dans quelque religion qu'on fût né, si un homme qui n'avoit ainsi que les autres qu'une ame & un corps, avoit pu se tromper. Les mouftis & les interpretes de l'Alcoran donnerent la torture aux ouvrages de Mahomet pour les faire cadrer avec ceux d'Aristote: & les moines ne travaillerent pas moins pour accorder la doctrine du Licée avec celle des premiers docteurs nazaréens. Je trouve, mon cher Isaac, dans un auteur François (1), qu'Averroës disoit, qu'avant qu'Aristote fût né, la nature n'étoit pas entierement achevée, qu'elle a reçu en lui son dernier accomplissement, & la perfection de son être; qu'elle ne sçauroit plus passer outre; & que c'est l'extrêmité de ses forces, & la borne de l'intelligence humaine.

[(1) Naudé. Apologie pour les grands hommes, faussement accusés de magie.]

Cet éloge, quelqu'extravagant qu'il soit, l'est beaucoup moins qu'une thèse que soutinrent les théologiens de Cologne. Ils prétendirent qu'Aristote avoit été le précurseur du Messie, que les Nazaréens croient être déjà venu, & que nous autres Juifs nous attendons pour notre délivrance. Il faut avouer, mon cher Isaac, qu'une pareille folie donne un beau champ aux plaisanteries des fidéles Israëlites; & puisque nos ennemis trouvent le secret d'appliquer à un philosophe payen les qualités & les prophéties qui regardent les précurseurs du Messie, il leur doit être très aisé de trouver dans les passages de l'écriture tout ce qu'il leur prend fantaisie de justifier par cette même autorité.

[Pages f252 & f253]

Tu croiras peut-être que je plaisante, lorsque je te dis qu'il s'est trouvé des théologiens Nazaréens assez fous pour changer en précurseur de la divinité un philosophe très-suspect d'athéïsme: mais voici ce que dit Agrippa: Les Théologiens de Cologne ont fait un livre pour affirmer la probabilité du salut d'Aristote, & ils n'ont pas craint d'avancer qu'il avoit été le précurseur du Messie dans les mystères de la nature, comme Saint Jean-Baptiste dans les mystères de la grace. (1)

[(1) Dignissimus profecto hodie Latinorum Gymnasiorum Doctor & quem Colonienses mei Theologi etiam Divis adnumerarent; Librumque sub praelo evulgatum ederint, cui titulum facerent de Salute Aristotelis, sed & alium versu & metro de vita & morte Aristotelis, quem theologica insuper glosa illustrarunt, in cujus calce concludunt Aristotelem sic fuisse Christi praecursorem in naturalibus, quemadmodum Joannes-Baptista in gratuitis. Agrippa de vanitate scientar. cap. LIV, pag. 95.]

Doit-on s'étonner après cela, mon cher Isaac, que certains Pontifes ayent regardé ce philosophe Grec comme un des principaux apôtres du Nazaréïsme, dont les ouvrages avoient fourni la matiere de plusieurs articles de foi. En cela ils sont sinceres; & quelque absurde qu'il soit à des hommes d'avoir agi d'une maniere aussi peu sensée, il est évident qu'Aristote a tenu souvent sa place parmi les peres de l'église nazaréenne. Fra-Paolo dit fort plaisamment la même chose, & fait sentir à merveille le ridicule d'une pareille opinion. (1)

[(1) In che haveva una gran parte Aristote coll'aver distinto essatamente tutti generi di cause, à cui se egli non se fosse adoperato, noi mancaremo di molti articoli di fede. Frà-Paolo. Hist. del Concilio Tridentino, lib. 11.]

Si nous en croyons un Jésuite, il y a eu des Nazaréens qui ne se sont point arrêtés à la simple vénération: ils ont rendu à Aristote les honneurs divins, & donné à leurs enfans les cathégories de ce philosophe pour leur servir de catéchisme. Quelque dangereux que dût paroître un exemple aussi fort des préjugés outrés pour la philosophie péripatéticienne, la société ignacienne l'a cependant adoptée; & c'est elle aujourd'hui qui la soutient & qui la protège contre les violentes attaques qu'elle reçoit tous les jours. Il est vrai que les Jésuites n'ont point dans leurs temples les images d'Aristote; mais ils ne seroient pas fâchés de pouvoir l'installer au nombre des peres de l'église, & de lui donner la place d'Augustin, dont les écrits leur sont devenus très à charge depuis longtems.

[Pages f254 & f255]

Il semble même qu'ils ayent travaillé pendant quelque tems à faire réussir ce projet. Ils ont tenté d'abord, pour ne point révolter certains esprits faciles à s'allarmer, & toujours prêts à crier au feu, de rendre douteuse la damnation d'Aristote. Ensuite ils ont été un peu plus loin, & ont approuvé ceux qui croyent qu'il y avoit apparence que ce philosophe étoit au nombre des bienheureux. (1)

[(1) Gretserus de variis coel. Luth. Cap. XIII. Voyez la cinquieme partie, on Lettre des Mémoires de la République des Lettres.]

Tout alloit à merveilles jusques-là: mais malheureusement pour la société, les choses changerent subitement, & le bandeau qui aveugloit les hommes a été arraché en partie par les grands hommes qui ont vécu dans ces derniers tems. Il a donc fallu se désister entierement de la canonisation d'Aristote; & tout ce qu'on a pû faire a été de soutenir la bonté de ses opinions, d'élever la philosophie péripatéticienne jusqu'aux cieux, & d'en laisser l'auteur aux enfers.

Malgré les soins que se donnoient les théologiens pour empêcher les progrès de la nouvelle philosophie, comme sa gloire augmentoit tous les jours, la Sorbonne s'avisa, il y a environ cent ans, d'un plaisant expédient pour en arrêter le cours. Elle s'adressa au parlement de Paris; & sur les remontrances qu'elle lui fit, il intervint un arrêt contre les chymistes, qui portoit, qu'on ne pouvoit attaquer les sentimens d'Aristote sans attaquer la théologie scholastique reçue dans l'église. (1)

[(1) Rapin comparaison de Platon & d'Aristote, pag. 413.]

La belle décision, mon cher Isaac! J'aimerois autant dire, qu'il est défendu à tout François, de quelque rang & de quelque condition qu'il soit, de faire usage de sa raison; n'étant pas juste qu'un particulier soit sage, puisque tous les scholastiques sont fous. Cet arrêt ridicule, dicté par l'ignorance & par les préjugés, n'est pas le plus fort qu'on ait rendu en France contre le bon sens.

[Pages f256 & f257]

Parmi un nombre d'autres, en voici un qui paroîtra toujours singulier à la postérité. L'an mil six cent vingt six, le parlement de Paris bannit de son ressort trois hommes, qui avoient voulu soutenir publiquement des theses contre la doctrine d'Aristote; & défendit à toutes personnes de publier, vendre & débiter les propositions contenues dans ces theses, à peine de punition corporelle, & d'enseigner aucunes maximes contre les anciens auteurs & approuvés, à peine de la vie. (1)

[(1) Mercure François, Tom. X. pag. 504. ]

Après un arrêt semblable, mon cher Isaac, que ne doit-on point attendre des préjugés des hommes? Un célebre poëte de ces tems n'a-t'il pas eu raison de dire, que le moindre éloignement pour les sentimens des anciens est regardé comme un attentat inoui, & souleve contre un moderne inconsideré toute cette région idolâtre, où il ne manque plus au culte qu'on y rend aux anciens, que des prêtres & des victimes. (2)

[(2) Crébillon, préface de sa tragédie d'Electre.]

N'est-il pas plaisant que les conseillers du parlement de Paris s'érigent en inquisiteurs en faveur d'Aristote, & qu'ils rendent à ses opinions le même service que les Dominicains rendent en Espagne à celles de Thomas d'Aquin? Lorsqu'on a vû le premier tribunal d'un grand royaume condamner à la mort quiconque oseroit trouver une erreur dans les auteurs anciens, peut-on trouver étrange que les Turcs employent le sabre & le fusil pour augmenter les participans de l'Alcoran? Le fameux & illustre Bacon, qui osa le premier, dans les ténébres de la philosophie scholastique, chercher à s'éclairer du flambeau de la vérité, étoit persuadé de la conformité entre les Péripatéticiens & les Mahométans. Il croyoit que les uns & les autres avoient également établi leurs opinions par la force & par le préjugé. (1)

[(1) Quod ad Placit. antiquorum philosophorum, qualia fuerunt Pythagorae, Philolai, Xenophanis, Anaxagorae, Parmenidis, Leucipi Democriti, & aliorum (quae homines contemptin percurrere solent,) non abs re fuerit paulo modestius in ea oculos conjicere. Etsi enim Aristoteles, more Ottomannorum, regnare se haud tuto posse, nisi fratres suos omnes contrucidasset, tamen iis, qui non regnum aut magisterium, sed varietatis inquisitionem atque illustrationem sibi proponunt, non potest non videri res utilis, diversas diversorum, circa rerum naturam, opiniones sub uno aspectu intueri. Bacon. de Augmentis Scientiar., lib. III. pag. 88. col. 2. edit. Lips. Johan. Justi Erytropili.]

[Pages f258 & f259]

Tu seras peut-être curieux, mon cher Isaac, de connoître ce qui peut avoir disposé aussi fortement les esprits de la plûpart des théologiens, sur-tout des scholastiques, en faveur d'Aristote: & comme l'entêtement de ses docteurs dure encore aujourd'hui, que la vérité a percé le nuage qui la cachoit, tu ne seras pas fâché que je te découvre une des principales raisons qui donne tant de crédit à la philosophie péripatéticienne, & qui la rend si chere aux jésuites. Les chefs de la religion réformée écrivirent vivement contre l'autorité qu'Aristote s'étoit acquise: ils lui attribuerent une partie des opinions erronées qu'ils combattoient: & ils se plaignirent qu'on se laissât préoccuper par de vaines subtilités qui ne servoient qu'à égarer l'esprit, & qui l'empêchoient d'appercevoir la vérité. Dès-lors, ç'en fut assez pour rendre sacrée la philosophie scholastique à tous leurs adversaires, qui publierent qu'on n'attaquoit Aristote que parce que ses ouvrages fournissoient des argumens invincibles pour convaincre les novateurs, & les réduire au silence. Cette opinion a toujours subsisté depuis: & il y a grande apparence que la haine la perpétuera; puisque dans ces derniers tems, les sçavantes découvertes des Descartes, des Gassendis, des Lockes & des Newtons n'ont pû empêcher que des gens, qui s'étoient acquis la réputation de beaux esprits, n'ayent publié un long ramas d'impertinences. Parmi ces gens-là on peut, & même on doit donner un rang distingué au pere Rapin qui, sous le titre de réflexions sur la philosophie, a donné au public un des plus absurdes ouvrages qu'on ait écrit sur des matières de philosophie. Ce bon homme a bien voulu, dans cette occasion, se surpasser lui-même, & avancer un nombre de pauvretés beaucoup plus considérables que celles qu'il dit dans un autre endroit, où après avoir loué excessivement le plus mauvais des poëtes François, il cite pour un exemple du style sublime un des plus détestables passages de ce même poëte.

Les éloges outrés, mon cher Isaac, qu'on a donnés à la philosophie scholastique & péripatéticienne, la rendent encore plus méprisable aux yeux des grands hommes, qui font usage de leurs lumières, & qui jugent de toutes les choses sans partialité. Car si les théologiens, qui la soutiennent, se contentoient de dire simplement, qu'Aristote fut un grand génie, on leur accorderoit une vérité dont tous les véritables sçavans conviennent. En effet, ce philosophe Grec approfondit certaines questions avec beaucoup de netteté, & en grand maître.

[Pages f260 & f261]

Sa poëtique & sa rhétorique contiennent d'excellentes choses; mais sa philosophie en général a de très-grands défauts; & lorsqu'on veut en adopter toutes les erreurs, & les donner pour des vérités utiles & nécessaires, on fait goûter les invectives qu'on a écrites contr'elle, & l'on ne peut s'empêcher de dire avec un célebre théologien Allemand: doit-on appeller philosophie un ramas de préceptes, qui n'enseignent qu'à discourir vaguement, & sans connoissance des choses dont on parle, qui n'apprennent qu'à prononcer avec beaucoup d'emphase les mots de vuide, de lieu, de tems, de mouvement & d'infini; qui n'ont aucune utilité, & ne servent qu'à faire naître des disputes, après lesquelles on est beaucoup moins éclairci qu'auparavant? (1)

[(1) Non mihi persuadebitis, inquit Lutherus, philosophiam esse garrulitatem illam de materia, motu, infinito, loco, vacuo, tempore, quae fere in Aristotele sola discimus: talia quae nec intellectum, nec affectum, nec communes hominum mores quidquam juvent, tantum contentionibus ferendis seminandisque idonea. Quod si maxime quid valerent, tot tamen opinionibus confusa sunt, ut quo quis certius aliquod sequi proposuerit, hoc incertius feratur, & sero tamen, cum Proteo sibi fuisse negotium, poeniteat. Gretseri inaugurat. doctor. pag. 43.]

On est forcé, mon cher Isaac, de reconnoître la vérité de cette critique. Toutes les plaintes & tous les éloges du pere Rapin ne trouvent guères plus de partisans parmi les gens sensés, que les
mémoires de Trévoux de lecteurs parmi les personnes de goût, & qui chérissent la vérité. C'est en vain que ce jésuite s'écrie, que rien ne fit plus d'honneur à la doctrine d'Aristote, ce grand philosophe, que les invectives atroces de Luther, de Melanchton, de Bucer, &c. (1)

[(1) Rapin, comparaison de Bacon & d'Aristote, pag. 142.]

[Pages f262 & f263]

«Ne vous tuez point, peut-on lui dire, à déclamer contre ces théologiens. Nous vous accorderons, si vous voulez, qu'ils sont mal fondés dans les opinions qui regardent les disputes de controverse, mais comme dans ce qui concerne la philosophie péripatéticienne, le Concile de Trente n'a point décidé qu'Aristote eût été infaillible, vous nous permettrez de condamner les erreurs, & de ne pas les approuver uniquement parce que vos adversaires les condamnent; dussiez-vous nous déclarer hérétiques, &, qui pis est, jansénistes. Le bon sens, la raison, la lumière naturelle, tout concourt à nous faire recevoir avec empressement les nouvelles découvertes que nous devons aux philosophes de ces derniers tems. Vous pouvez, si vous voulez, continuer à vous occuper de toutes les chimeres scholastiques, vous nourrir l'esprit de formes substantielles, d'être de raison, de catégories, & inventer des termes barbares, qui achevent de jetter la confusion & le désordre dans les matieres où l'on apperçoit un reste de clarté; mais nous nous garderons bien de suivre votre exemple. Nous tâcherons, au contraire, de prendre une route toute différente de la vôtre; & nous soutiendrons même que Descartes & Newton ont fait autant de bien aux hommes, que les scholastiques leur ont fait de mal.»

Il seroit à souhaiter, mon cher Isaac, que tous les Nazaréens tinssent un pareil discours à leurs théologiens. Ils les forceroient peut être à revenir de leurs préjugés: & l'on verroit enfin le bon-sens délivré entierement de l'oppression sous laquelle il gémit depuis si long-tems.

Porte-toi bien, mon cher Isaac, & vis content & heureux.

De Londres, ce...

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LETTRE CLXXIII.

Jacob Brito, à Aaron Monceca.

Dans ma derniere lettre, mon cher Monceca, je te parlai de la ressemblance qu'on trouvoit quelquefois parmi les nations dont les moeurs paroissoient d'abord les plus éloignées & les coutumes les plus différentes. Je te communiquerai aujourd'hui une autre opinion que je crois aussi probable que la premiere. Je pense qu'on peut comparer dans bien des choses, les hommes les plus vicieux, non pas aux plus vertueux, mais à ceux qui ont acquis la plus grande réputation. C'est là une preuve évidente que le vrai mérite n'a pas uniquement décidé des louanges qu'on a prodiguées à beaucoup de gens, souvent nés pour le malheur du genre humain, & auxquels on a accordé le nom de héros.

[Pages f264 & f265]

Si l'on veut trouver quelque ressemblance entre Socrate & Néron, c'est envain que l'on travaillera pour en venir à bout. Si au-contraire, on compare ce même Néron aux princes qui ont eu le plus d'éclat dans le monde, & qui sont regardés comme les plus illustres & les plus grands monarques, on trouvera qu'il avoit plusieurs mauvaises qualités, qui ont été communes à ces princes, mais qui n'ont point éclaté, ou contre lesquelles on ne s'est point révolté, parce qu'elles étoient réparées par un grand nombre de vertus.

Auguste, au commencement de son regne, commit autant de meurtres que Néron sur la fin du sien. Jules-Cesar & Sylla ne firent point mourir leurs meres, mais ils percerent le sein à leur patrie. Ils lui ravirent la liberté, ils saccagerent les biens de leurs concitoyens & en massacrerent un grand nombre. La seule bataille de Pharsalle fut bien plus funeste aux Romains, que toutes les cruautés de Néron. Au reste, mon cher Monceca, ce n'est pas seulement chez les princes payens qu'on peut retrouver bien des qualités de Néron. Les héros les plus illustres du Nazaréïsme ont tous eu quelque chose de commun avec les princes les plus vicieux.

Henri IV. l'amour du genre humain, le modèle des souverains, monarque véritablement né pour le bonheur des peuples, avoit une jalousie intérieure contre la gloire qu'acquéroient les généraux qui servoient sous lui. Il étoit même quelquefois très-fâché de leurs succès, & n'étoit pas moins piqué des louanges qu'on leur donnoit, que Tibère étoit outré, de celles qu'obtenoient à son préjudice les gens qui se distinguoient dans l'administration des affaires. La seule différence qu'il y a eu entre la jalousie de ces deux princes, c'est que l'un étoit trop vertueux pour la laisser paroître ouvertement, & que l'autre suivoit sans se gêner les mouvemens cruels qu'elle lui inspiroit. Toutes les grandes qualité de Henri IV. n'empêchoient cependant pas que sa vanité ne rompît de tems en tems la chaîne dont il vouloit la lier. Ce prince souffroit impatiemment que le maréchal de Biron fit sonner trop haut ses victoires.

[Pages f266 & f267]

Il m'a bien servi, disoit-il, mais il ne peut dire que je ne lui aye sauvé la vie trois fois. Je le tirai des mains de l'ennemi à Fontaine-Françoise, si blessé & si étourdi de coups, que comme j'avois fait le soldat pour le sauver, je fis encore le maréchal pour la retraite; car il me dit qu'il n'étoit pas en état d'y penser, & de me servir.

L'auteur, mon cher Monceca, de qui j'emprunte ce passage, raconte un autre fait, qui marque encore plus la jalousie de Henri IV. contre ce maréchal, & qui fait conjecturer que la vanité eut plus de part que la veritable amitié au péril qu'il courut pour lui sauver la vie. «Au combat de Fontaine-Françoise, dit cet écrivain, le roi dégagea le maréchal de Biron du milieu des arquebusades. Un des serviteurs de sa majesté lui dit qu'il y avoit trop de hazard à se jetter aveuglément ainsi au milieu de ses ennemis. Il est vrai, dit le Roi: mais si je ne le fais, & que je ne m'avance, le maréchal de Biron s'en prévaudra toute sa vie.» (1)

[(1) Matthieu, histoire de la paix, liv. IV, pag. 286.]

La véritable grandeur d'ame ne pense point, mon cher Monceca, à ce que diront de nos démarches ceux pour qui nous agissons. Elle ne se consulte qu'elle-même, & ne fait une chose que parce qu'elle croit devoir la faire.

Henri IV. n'est pas le seul héros nazaréen qui ait eu certains défauts parfaitement ressemblans à quelques-uns de ceux de Néron. Louis XIV. ce grand prince que ses ennemis mêmes sont forcés de louer, qui fut toujours avare du sang de ses sujets, & qui, pendant un regne aussi long que le sien, n'a fait mourir qu'un seul criminel de distinction (1), avoit des foiblesses encore plus conformes que celles de Henri IV. aux vices de l'empereur Romain.

[(1) Le chevalier de Rohan.]

Il aimoit à se montrer & figurer comme lui dans les spectacles publics, & souffroit qu'on lui rendît des honneurs divins. La flatterie des Romains n'alla jamais plus loin pour leurs empereurs que celle des François pour lui. L'on ne peut lire, sans une espèce de surprise mêlée d'indignation, les prologues des opéra chantés aux yeux de ce prince même, & si souvent répétés à la face de l'univers entier.

[Pages f268 & f269]

Qu'a pu dire de plus fort l'idolatrie payenne pour flatter les princes qu'elle mettoit au rang des dieux, que ces expressions outrées si communes dans les oeuvres de Quinaut? Il est digne de nos autels............. Son tonnerre inspire l'effroi dans le tems même qu'il repose, &c.

Je sçais, mon cher Monceca, qu'à divers égards Louis XIV. mérita de justes louanges; mais je sçais aussi qu'il ne dut point être égalé à la Divinité, & que la passion qu'il eut d'être applaudi fut poussée à l'extrême. Un seigneur de sa cour (1) osa ne lui point cacher ce qu'il pensoit d'une foiblesse si condamnable.

[(1) Le Duc de Montausier.]

Car ce prince lui ayant un jour demandé comment il trouvoit certain opéra nouveau: Sire, lui répondit ce courtisan, je pense que votre Majesté, mérite les éloges qu'on lui donne; mais je ne puis comprendre comment elle peut souffrir qu'ils soient chantés par une troupe de faquins; & qu'on ne parle à ses peuples de ses vertus, que dans le temple du vice & de la débauche.

Peut-être auras-tu peine à le croire, mon cher Monceca, & cependant rien n'est plus certain: ces misérables prologues, remplis de louanges si outrées & si condamnables, ont été dans la suite de justes sujets de mortification pour Louis XIV. & pour toute la nation françoise. Après la bataille de Hochstet, un prince Allemand ne put s'empêcher de dire malignement à un prisonnier François: Monsieur, fait-on maintenant encore des prologues d'opéra en France?

Puisqu'on trouve chez Henri IV. & chez Louis XIV. des endroits par lesquels ils peuvent être comparés à Tibere & à Néron, dont la politique fut la seule vertu, juge s'il est mal aisé d'appercevoir chez tous les autres souverains, quelque réputation qu'ils ayent acquise, certains défauts qui ont entré dans le caractère mauvais des princes. Il faut donc convenir que les seuls philosophes sont véritablement à l'épreuve de la plus sévere critique. Qu'on parcoure la vie de Socrate: si l'on trouve que ce grand homme a eu quelques défauts, ils seront si légers qu'on ne sçauroit en faire aucune comparaison avec ceux des personnes dont les victoires ont étonné l'univers. Plus j'examine les caractères de Socrate, de Platon, d'Epicure, d'Epictete, &c. & plus je les trouve entiérement opposés, même dans les plus petites choses, à celui de Tibère & de Néron.

[Pages f270 & f271]

Quelle gloire, mon cher Monceca, pour la philosophie! Elle arrache jusqu'aux moindres racines du crime: elle lave & nettoye l'ame, & la rend digne d'elle: elle fait ce que l'amour de la gloire, la vanité, le desir des louanges ne sçauroient produire: elle forme enfin des héros parfaits, au lieu que l'ambition d'être estimé des hommes n'éleve l'esprit que jusqu'à un certain point, & ne détruit pas entiérement les foiblesses de l'humanité. La preuve de cette vérité est sensible; pour en être convaincu, il n'y a qu'à considérer que l'amour d'acquérir une grande réputation a fait les Henris IV. les Louis XIV. les Guillaumes III. les Sixtes V. & que l'étude de la sagesse a produit les Socrates, les Lockes, & les Gassendis.

Si les hommes connoissoient, mon cher Monceca, l'utilité qu'ils retireroient en faisant des réflexions suivies sur leur conduite, on les verroit presque tous attachés à la philosophie: l'amour du bonheur & de la tranquillité, si naturel à tous les humains les détermineroit a prendre ce parti; & dès qu'ils voudroient devenir sages, ils accompliroient aisément leurs desirs: du moins n'auroient-ils aucune peine à distinguer quels sont les défauts qu'ils doivent éviter, & les vertus qu'ils doivent suivre. La nature a donné à tous les peuples, quelque barbares qu'ils soient, la faculté & le moyen de distinguer l'honnête & l'utile du honteux & du nuisible. (1)

[(1) At qui nos legem bonam à mala: nulla alia nisi naturae norma, dividere possumus. Nec solum jus & injuria à natura dijudicatur, sed omnino honesta ac turpia. Nam & communis intelligentiae nobis notas res efficit, easque in animis nostris inchoavit, ut honesta in virtute ponantur, in vitiis turpia. Cicero de legibus, lib. I. fol. 331.]

S'ils ne se servent point de cet avantage, & qu'ils paroissent même n'en avoir aucune idée, c'est que les préjugés & les passions offusquent leur esprit & l'empêchent d'agir librement. On trouve même des traces de ces notions de justice dans les personnes les plus cruelles, & élevées dans les pays les plus barbares. On m'a rapporté plusieurs traits, lorsque j'étois à Tunis, d'un bey qui regnoit il n'y a pas longtems dans cette ville.

[Pages f272 & f273]

Ce prince paroissoit d'abord n'avoir aucune vertu, & ignorer entiérement les qualités essentielles à l'humanité. Cependant on découvroit au travers de ses plus grandes folies, des traces d'amitié, de libéralité, & même de grandeur d'ame. Tu pourras en juger toi-même, par quelques particularités que je vais te rapporter.

Ce bei se nommoit Amurat, & parvint au trône par le meurtre de son oncle. Il étoit excessivement cruel; mais ses débauches surpassoient encore ses cruautés. Il imitoit la conduite de certains nazaréens, qui cherchent sans cesse dans leur esprit quelques nouveaux moyens, pour donner un goût de singularité à leurs crapules. Une nuit, après avoir bû copieusement, il alla dans une des prisons ou bagnes des esclaves nazaréens. Ces pauvres malheureux furent très-surpris de voir leur souverain venir leur rendre visite, & sur-tout à une pareille heure. Comme ils connurent qu'il étoit ivre, ils crurent qu'il vouloit se divertir à couper quelques têtes; mais ils en furent quittes pour la peur. Loin qu'Amurat songeât à faire mourir aucun esclave, il voulut boire & manger dans leur prison. Il leur ordonna de lui préparer un repas, & comme il ne trouvoit pas leur vin assez bon, il envoya deux de ses hôtes en chercher chez le consul de France, qui fournit sa part au festin dont les esclaves régalerent leur prince. Amurat resta à table jusqu'au jour. Alors le vin ayant augmenté sa bonne humeur, il voulut se divertir aux dépens de quelques renegats de sa suite qui avoient fait la débauche avec lui. Vous êtes des coquins, leur dit-il, qui avez renié votre Dieu: j'estime beaucoup plus que vous ces pauvres esclaves, qui lui sont fideles, malgré les tourmens qu'ils souffrent: mais il faut que je vous raccommode avec votre premier maître, & que vous m'ayez cette obligation. Alors il prit une croix, & les obligea tous de la baiser un genou en terre. Son zèle ne s'arrêta pas à cette simple réconciliation: car après avoir fait l'office de pontife, il fit celui de sacrificateur, & en envoya quelques-uns en l'autre monde, en leur coupant la tête. Il fit ensuite le personnage d'aumônier ou de chapelain, ayant ordonné à ces pauvres esclaves de se mettre à genoux devant un autel élevé dans un des coins de leur prison, & d'y faire leurs prières ordinaires. Ils obéirent à ses ordres: un d'entr'eux ne paroissant point à Amurat aussi dévot qu'il le falloit, il lui donna un soufflet, en lui disant; maraut, lorsqu'on est devant un autel, c'est pour y prier Dieu avec respect.

[Pages f274 & f275]

Voilà, mon cher Monceca, beaucoup de folies & d'extravagances; l'on ne s'attend pas qu'après avoir montré si peu de raison, Amurat ait été capable de faire ce qu'il fit en sortant de cette prison. Il n'est pas juste, dit-il, que je me sois diverti aux dépens de ces pauvres esclaves, qui ne sont déjà que trop malheureux, par les rigueurs dont la fortune les accable. Je leur donne cent piastres pour le payement du vin qu'ils m'ont fait boire, & cent autres pour la réparation de la chapelle devant laquelle je les ai fait prier Dieu.

Ai-je tort, mon cher Monceca, & suis-je mal fondé de soutenir que, chez les hommes les plus barbares, on apperçoit toujours quelque lueur de la connoissance que tous les hommes ont naturellement des vertus morales, dès qu'ils ont atteint l'âge de raison. Ces idées ne sont point innées avec eux comme le prétendent certains philosophes; mais elles se présentent comme d'elles-mêmes, & sont fournies par les moindres réflexions que l'esprit fait sur ce qui se passe dans lui-même.

Ce même Amurat dont je viens de te parler, me fournit encore un exemple pour appuyer mon sentiment. Ce prince barbare avoit forcé un jeune Napolitain, le pistolet à la gorge, de renoncer au nazaréïsme: il l'avoit fait ensuite son casnadar, & l'avoit comblé de biens. Tout cela ne fut point capable de gagner le coeur de cet Italien, qui n'avoit changé de religion, que par la crainte de la mort. Aussi se sauva-t-il quelque tems après. Amurat fut au désespoir en apprenant sa fuite: & appréhendant que son favori, qui étoit dépositaire & gardien de tous ses trésors, ne les eût emportés, il courut visiter ses coffres, qu'il trouva tous en bon état. La bonne foi de l'italien le frappa, & la vertu de ce nazaréen excita en lui des mouvemens qui lui étoient inconnus. Il passa de la colere à la douleur; & ne voulant pas se laisser vaincre en générosité & en grandeur d'ame, il renvoya en Europe l'esclave qui servoit son favori fugitif, lui rendit la liberté, à condition qu'il meneroit à son ancien maître deux chevaux magnifiques, qu'il fit prendre dans son écurie, & qu'il lui envoya, pour lui marquer par ce présent son amitié & son estime.

[Pages f276 & f277]

A ces traits généreux & louables, il en joignit bientôt plusieurs autres extravagans & ridicules, & il ne tarda pas à revenir à son premier naturel. Il voulut un jour faire donner la bastonnade à tous les marchands nazaréens, & particuliérement à un orfévre Italien parce qu'un de ses mignons avoit disparu. Il prétendoit que les Francs le lui avoient débauché, & fait embarquer. Il soupçonnoit même le marchand Italien d'avoir des vues plus criminelles; & si heureusement Cidi Hamet ne se fût point retrouvé, le pauvre orfévre étoit condamné à cinq cens coups du bâton, sans être coupable d'autre crime que d'être né en Italie. Ce prince barbare ne pouvoit se figurer qu'on pût être Italien, & voir sans émotion son cher Cidi Hamet. C'étoit par cette raison qu'il vouloit faire punir du même supplice que l'orfévre trois moines napolitains, qui, sous la protection de la France, s'étoient dévoués au service des captifs.

Porte-toi bien, mon cher Monceca, vis content & heureux; & puisses-tu ne dépendre jamais du caprice d'un homme cruel & bizarre.

De Tripoli, ce...

***

LETTRE CLXXIV.

Aaron Monceca à Isaac Onis, caraïte autrefois rabbin de Constantinople.

Le langage que parlent aujourd'hui les Anglois, mon cher Isaac, est très différent de celui dont leurs ancêtres se servoient. Il est arrivé presque autant de changement dans la langue Angloise que dans la Françoise: & les auteurs, qu'on regardoit il y a quelques siécles comme les modeles du beau langage, sont aujourd'hui totalement méprisés pour ce qui concerne la diction. Il est vrai que cette différence entre les écrivains anciens & les modernes est plus sensible parmi les François que parmi les Anglois. Chez les premiers, certains auteurs qui ont vécu sous Louis XIII. sont aujourd'hui regardés comme Gaulois, & leur langage est entiérement condamné.

[Pages f278 & f279]

Il a fallu que les essais de Montagne continssent d'aussi excellentes choses que celles qu'elles renferment, pour qu'on goutât encore sa façon de s'exprimer. Malgré la beauté & la naïveté de son style, les expressions usées, & les termes anciens dont ses écrits sont remplis, auroient rebuté les lecteurs.

Je ne sais, mon cher Isaac, si ces prétendus agrémens, qu'on ajoute continuellement aux langues vivantes, & qu'on dit servir à leur perfection, ne deviennent point nuisibles aux belles-lettres. Il est certain que le changement de langage fait tomber dans l'oubli un nombre d'auteurs excellens, qu'on ne lit plus, ou qu'on ne lit que très-rarement. Supposant qu'il arrivât dans deux cens ans autant de révolution dans la langue françoise, qu'il en est arrivé depuis Henri II, que deviendroient alors les oeuvres de Corneille, de Racine, de Despréaux, de Moliere, de la Fontaine, &c? Elles auroient le même sort qu'ont eu celles de Ronsard, & de divers autres. Quelques savans les liroient, & tâcheroient, au travers de l'obscurité d'un langage qui leur seroit presque inconnu, de découvrir la beauté des pensées de ces illustres écrivains: mais quel préjudice, l'univers entier ne recevroit-il pas de ne pouvoir connoître toutes les beautés des ouvrages les plus parfaits que l'esprit humain ait produits? Quel malheur pour tous les François, qui viveroient alors, de trouver le langage de Mithridate & de Phédre aussi dur & aussi peu harmonieux que ne paroît aujourd'hui celui de Pirame & Thisbé? (1)

[(1) Tragédie du poëte Théophile.]

C'est-là une vérité, mon cher Isaac, que tous les hommes de lettres, qui travaillent pour le bien du public, devroient avoir sans cesse devant les yeux: ils ne pourroient agir plus sensément, que de s'opposer de toutes leurs forces aux nouveautés qu'on veut introduire. Car il est de l'intérêt de la république des lettres qu'ils se tiennent attachés aux écrivains du régne de Louis XIV, comme aux véritables modéles du beau langage françois.

Tu sais, mon cher Isaac, que quelques petits auteurs, ou plutôt quelques misérables barbouilleurs de papier, ne pouvant espérer de s'acquérir quelque réputation, tandis que le public aura entre les mains les excellens ouvrages des Corneilles, des Racines, des Molieres, des la Bruieres, des Patrus, des Despréaux & de divers autres, tâchent d'introduire une nouvelle maniere d'écrire, & substituent aux beautés mâles de ces grands écrivains, de faux brillans & un style guindé, digne de ces précieuses.

Que d'un coup de son art Moliere a diffamées (1)

[(1) Despréaux, satyre X.]

[Pages f280 & f281]

Si les bons écrivains ne s'opposent au mauvais goût, les François retomberont insensiblement dans cette barbarie dont ils ont eu tant de peine à se délivrer. Plusieurs commencent déja à se laisser séduire par des afféteries ridicules: & ce qu'il y a de plus étonnant, c'est que des auteurs, qui d'ailleurs méritent l'estime des connoisseurs, ont eu la foiblesse de donner quelquefois dans cette nouvelle & mauvaise maniere d'écrire. Pour se mettre à la mode, ils ont deshonoré leurs ouvrages, & flétri la juste réputation qu'ils s'étoient acquise. L'exemple qu'ils ont donné a été si pernicieux, que les habiles gens en ont été allarmés, & ont senti combien il pouvoit causer de désordre dans la république des lettres. Un illustre auteur s'est plaint vivement de ces dangereuses innovations. Un de nos meilleurs écrivains (1), dit-il,(2) vient de se briser contre le même écueil, & de nuire considérablement à un de ses ouvrages, en le remplissant de pareilles singularités. Personne n'ignore les railleries qu'il s'est attirées, pour avoir appellé un cadran un griffier solaire, un vendeur d'oiseaux, un marchand de ramage, fruit d'une grosseur extraordinaire, un phénomene potager, un renard qui moralise un Pithagore à longue queue, les dégouts du mariage les béatilles de l'hyménée, &c. Notre siécle s'est soulevé avec raison contre des expressions si étranges, & les a regardées comme un reste de ce jargon infortuné, dont une comédie (3) avoit corrigé la France; & il a cru qu'on vouloit nous remettre au tems où les deux héroïnes de Moliere appelloient des siéges les commodités de la conversation, & un miroir_ le conseiller des grâces.

[(1) Houdart de la Motte, dans ses fables.
(2) Massieux, préface des Oeuvres de Toureil, tom. I. pag. XI.
(3) Les précieuses Ridicules.]

[Pages f282 & f283]

Une si sage & si vive critique, mon cher Isaac, n'a pu arrêter le cours d'un nouveau langage, où le bon goût & la raison n'ont aucune part. Quantité de mauvais auteurs ambitionnent à présent de remplir leurs ouvrages de termes alambiqués, de phrases quintessenciées & guindées, si je puis me servir de ces expressions. On diroit qu'ils ont formé le dessein de bouleverser entiérement le langage. Ils ne se contentent pas d'introduire mille nouveautés puériles qui l'affoiblissent, mille afféteries qui le rendent ridicule; ils osent encore décrier ceux qui veulent suivre l'ancien usage. Selon eux, Corneille est dur & Racine trop simple, Despréaux trop sec, Vaugelas peu correct, Patru & Bourdaloue trop uniformes. A force de répéter ces impertinens reproches, ils viennent à bout de persuader un grand nombre de pauvres esprits qui se laissent misérablement séduire par leurs antitheses affectées, leurs phrases coupées & recherchées, & leurs saillies alambiquées, auprès desquelles les clinquans & les concetti d'Italie pourroient passer pour de véritables beautés. Les femmes & les petits-maîtres, grands amateurs de toute nouveauté, adoptent aisément les expressions peu naturelles & guindées: & malheureusement pour les belles-lettres, selon la moitié des personnes qui lisent, il en est des ouvrages d'esprit comme des robes & des coëffures: les plus nouvelles sont toujours préférées, & celles sur-tout qui ont un air de singularité. Si madame de Villedieu vivoit aujourd'hui, & qu'elle donnât ses Exilés de la cour d'Auguste, livre charmant, dicté par les Muses, je ne sais s'il seroit bien reçu du public. Peut-être le trouveroit-il trop simple; car depuis quelque tems on l'accoutume à ne plus se plaire aux beautés naturelles: il lui faut des pensées fausses, exprimées d'une maniere presque intelligible.

Si ce goût bizarre continue à jetter de profondes racines, quel pitoyable langage les François ne transmettront-ils point à leurs neveux? & quels auteurs ne leur donneront-ils point pour des modeles de perfection? Au lieu de Racine, ils n'auront qu'un Mouhy; & à la place de Corneille, ils ne liront qu'un Marivaux. Si cela est, que je plains leur sort, & que je déplore celui des belles-lettres! Je t'ai déja fait un léger portrait de ce Marivaux, mon cher Isaac. (1)

(1) [(1) Ci-dessus Lettre XIII. Tom. 1]

[Pages f284 & f285]

C'est un des chefs des novateurs. Il ne manque pas d'esprit, & paroît même penser; mais ses bonnes qualités sont absolument éteintes par la maniere dont il s'exprime. Il ne sçauroit se résoudre à dire simplement les choses les plus simples. En effet, si dans un de ses ouvrages, une personne souhaite le bonjour à une autre, elle employera quelque phrase recherchée, & affectera de mettre de l'esprit & du plus fin dans ce compliment ordinaire. Pour peindre une fausse dévote, cet auteur employe trois on quatre pages; & après qu'on les a lues, en est tout étonné de n'avoir rien appris, si ne n'est qu'elle cherchoit à cacher par sa maniere de s'habiller le nombre de ses années. Parmi la grande quantité de phrases où cette pensée est tournée & retournée de cent façons différentes, en voici quelques-unes, par lesquelles tu pourras juger de tout son style. Cette femme se mettoit toujours d'une maniere modeste, d'une maniere pourtant qui n'ôtoit rien à ce qui lui restoit d'agrémens naturels. Une femme auroit pû se mettre comme cela pour plaire sans être accusée de songer à plaire. Je dis une femme intérieurement coquette; car il falloit l'être pour tirer parti de cette parure-là. Il y avoit de petits ressorts cachés à y faire jouer pour la rendre aussi gracieuse que décente, & peut-être plus piquante que l'ajustement le plus déclaré. C'étoient des belles mains & des beaux bras sous du linge uni: on les en remarquoit mieux là-dessous; cela les rend plus sensibles, &c. (1)

[(1) Marivaux, Paysan parvenu.]

Ce style affecté, mon cher Isaac, & ces phrases recherchées ne sont point de véritables beautés. L'esprit s'explique d'une façon plus aisée & plus naturelle lorsqu'il est conduit par le bon-goût. Ce n'est pourtant pas là ce qu'il y a de plus guindé dans ce portrait; & voici un endroit qui l'est encore beaucoup plus. «Venons à la physionomie. Au premier coup d'oeil, on eût dit de la personne qui la portoit: voilà une personne bien grave & bien posée: au second coup d'oeil, voilà une personne qui a acquis cet air de sagesse & de probité; elle ne l'avoit pas: au troisiéme coup d'oeil, on la soupçonnoit d'avoir beaucoup d'esprit, & l'on ne se trompoit pas.» Est-il rien, mon cher Isaac, de si comique que ces premiers, seconds & troisiémes coups d'oeil, qui deviennent chacun quelque chose; & que ces voilà aussi industrieusement qu'inutilement répétés? Ne diroit-on pas qu'un pareil style est formé d'après celui d'un poëte si bien tourné en ridicule dans le Misantrope de Moliere? Et n'est-ce pas là l'équivalent de ces vers si connus des femmes sçavantes de cet auteur?

«Lorsque tu vois ce beau carrosse
Où tant d'or est relevé en bosse.
...............
Ne dis point qu'il est d'Amarante:
Dis plutôt qu'il est de ma rente._»

[Pages f286 & f287]

Quelque condamnable que soit le passage que je viens de critiquer, il a cependant, mon cher Isaac, trouvé de zélés approbateurs. Certains journalistes l'ont choisi par préférence pour le citer comme un morceau des plus parfaits. Il faut, disent-ils, une grande connoissance du monde, pour avoir approfondi un caractère aussi impénétrable; & beaucoup d'art pour l'avoir développé & peint si agréablement. (1)

[(1) Journal littéraire, Tome XXII, pag. 443.]

Que penses-tu, mon cher Isaac, du goût & de la connoissance de pareils critiques, qui, voulant faire l'éloge d'un livre, vont s'attacher à l'endroit le plus foible; & qui, s'érigeant en juges souverains des ouvrages d'esprit, approuvent ridiculement les choses les plus opposées au bon-sens & les plus capables de le corrompre? Si l'on punissoit dans la république des lettres les personnes qui rendent des décisions injustes, quelle peine ne mériteroient point ces journalistes? (1) Elle seroit d'autant plus rigoureuse qu'ils sont fort sujets à faire des jugemens aussi faux & aussi risibles que celui-là. Ils louent volontiers tout ce qui vise au galimathias.

[(1) Ce Journal littéraire, dont on imprime encore de tems en tems quelques parties, fut fait dans son institution par plusieurs personnes en qui la science égaloit la probité. Mais en Juin 1732, le droit de copie de cet ouvrage ayant été cédé à un nouveau libraire, les personnes qui y avoient travaillé jusqu'alors, ne voulurent plus le continuer pour lui; & ce libraire employa à leur place deux ou trois misérables barbouilleurs de papier. Les deux moines défroqués, qui ont publié l'odieuse continuation de l'excellente histoire de Rapin Thoyras, étoient les principaux écrivains de ce journal. Actuellement l'ex-jésuite est le seul qui en fasse les principaux extraits. Il a conservé l'esprit & le caractere de ses anciens confreres, aussi peut-on dire que l'impudence, le mensonge & la mauvaise foi ne sont pas moins le partage de ce journal littéraire_ que de celui de Trévoux. Le public a été indigné contre un ouvrage aussi méprisable. Il est tombé entierement, & le libraire passe des années entieres sans en imprimer aucune partie.]

[Pages f288 & f289]

En voici un second exemple. Dans l'extrait qu'ils ont donné des entretiens physiques du jésuite Regnault, ils ont élevé jusqu'aux nues ce livre, des absurdités duquel je t'instruirai quelque jour. (1) Ils ne se sont pas contentés de dire que cet auteur étoit un génie de la premiere classe, qui possédoit à fond la physique ancienne & moderne: ils ont même vanté son style, auprès duquel celui de Marivaux est simple & naturel. Ils ont plus fait: pour que leur éloge fût mieux assorti à l'ouvrage dont ils parloient, ils se sont servis de termes recherchés, & d'expressions à la nouvelle mode. Il n'est rien de plus mignon, disent-ils, & de plus ajusté que la premiere lettre. (2) Ces mots de mignon & d'ajusté ne conviennent-ils pas bien à un livre, & sur-tout à un livre de philosophie? On avoit crû jusqu'ici qu'on disoit une perruque bien ajustée & un petit chien mignon; mais on se trompoit lourdement: on doit dire une perruque remplie d'excellentes choses, un chien écrit d'un style léger, & un volume mignon & bien ajusté.

[(1) Voyez la VIII lettre, ou partie des Mémoires Secrets de la République des Lettres.
(2) Journal Littéraire, Tome XXIII. pag. 222.]

Mais voici le passage du jésuite Regnault, qui a fait dire de si jolies choses à ces journalistes. Tu ne seras pas fâché de le voir. Si quelque nuage, dit-il, dérobe la nuit à nos yeux, un ciel d'azur & semé d'étoiles, c'est pour varier nos plaisirs. Alors l'athmosphere étale ses phénomenes. Quelquefois vous croiriez que l'aurore s'empresse à paroître dès le soir. Quelquefois c'est un tonnerre qui gronde. Mais comme le tonnerre n'est à craindre qu'un instant, & que les physiciens sçavent discerner cet instant redoutable, ce bruit qui répand la terreur par-tout, leur cause peu d'allarme. Que dis-je? les bizarreries même de la foudre ont de quoi réjouir l'esprit qui les observe. Voilà le passage du jésuite, & voici la sage réflexion des journalistes. Rohaul, Pascal, Kirker, Descartes, Diogene, Laërce & Aristote, s'exprimerent-ils jamais avec tant d'agrément? Non. Jamais Descartes, mon cher Isaac, ne donna dans un pareil galimatias. Il avoit trop de bon-sens pour remplir des pages entieres d'une quantité de mots qui ne signifient rien, ou du moins qui sont absolument inutiles.

[Pages f290 & f291]

Ces lieux d'azur & semé d'étoiles, images usées & rebattues depuis mille ans; & ces exclamations déplacées, que dis-je! lui auroient paru des afféteries & des puérilités indignes d'un bon écrivain, & sur-tout d'un philosophe. Ne faut-il pas avoir perdu le jugement, & même toute honte, pour oser comparer un style aussi vicieux que celui-là à celui de Pascal? Et que ne doit-on pas attendre de gens dont le goût est aussi bizarre & corrompu?

Un judicieux auteur de ces derniers tems n'a-t-il pas eu raison de dire: à quel excès ne se porte-t-on pas de nos jours? Non seulement on veut arracher de nos mains les grands modèles que l'antiquité nous a laissés, mais on tâche encore de nous détourner des routes sûres que d'excellens modèles nous ont tracées depuis cinquante ans. On commence à trouver que leurs ouvrages sont trop négligés: on abandonne les beautés naturelles qui faisoient tout l'objet de leurs soins, & l'on ne court qu'après des ornemens recherchés. On s'éloigne de leur style périodique & nombreux, pour se jetter dans un style coupé & dépourvu d'harmonie. Aux irrégularités heureuses qu'ils laissoient à dessein dans leurs écrits, & qui en effet contribuoient beaucoup à donner de l'énergie & de la vivacité au discours, on substitue une triste exactitude, qui ne fait qu'énerver la diction, & que la rendre moins rapide...... On ne veut plus rien dire qu'avec esprit. Autant de mots, autant de traits. Une ode n'est aujourd'hui qu'une suite d'épigrammes rangées méthodiquement bout à bout. Une préface n'est qu'un amas de réflexions alambiquées. (1)

[(1) Massieux, préface des Oeuvres de Tourreil, Tome I, pag. xl.]

Voilà, mon cher Isaac, un passage que tous les écrivains François devroient avoir sans cesse sous les yeux. Il seroit à souhaiter qu'ils l'apprissent par coeur, & plus encore, qu'ils en observassent les leçons. On verroit bientôt tomber ce style guindé & ridicule, que certains auteurs ont tâché depuis quelques années de mettre à la mode. Les Anglois me paroissent fort éloignés de donner jamais dans un pareil défaut, & ils se garderoient bien de comparer le style mâle & majestueux de Locke à celui de quelqu'écrivain semblable au jésuite Regnault. S'il y avoit chez eux quelque journaliste, assez ignorant ou assez bizarre, pour donner dans ce ridicule, & l'auteur loué & le panégyriste seroient également sifflés.

Porte-toi bien mon cher Isaac: vis content & heureux & n'applaudis jamais à des sottises.

De Londres, ce....

***

[Pages f292 & f293]

LETTRE CLXXV.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople.

Je réfléchis quelquefois, mon cher Isaac, sur l'injustice des hommes qui n'accordent qu'avec peine aux personnes illustres qui vivent encore des louanges qu'ils prodiguent à ceux qui sont morts depuis quelques siecles. L'envie est une maladie ou plutôt une peste, qui se communique dans tous les coeurs, & qui passe aisément du peuple chez les grands, & des grands chez les peuples. Quoiqu'il semble ne devoir se trouver aucune jalousie entre des gens éloignés les uns des autres par la naissance, par l'état, par la condition, par les emplois, par le caractere, & même par la différence des nations; cependant l'amour propre, gravé dans tous les coeurs, suscite aux hommes illustres des envieux dans tous les états & chez tous les peuples. On souffre à regret qu'un homme encore vivant veuille exiger par ses vertus, par ses talens & par son mérite, une espéce de vénération qui, en l'élevant, abaisse ceux qui sont forcés de l'honorer. La gloire d'un héros vivant blesse les yeux de ceux qui en sont les témoins. Ce héros est-il mort, on ne refuse plus de lui rendre justice: le jour de son trépas est celui où l'on commence à le louer volontiers. Peut-être même, l'envie a-t'elle encore beaucoup de part aux louanges qu'on lui donne, & qu'on ne vante souvent ses actions & ses grandes qualités que pour avoir le plaisir malin de rabaisser celles de quelqu'autre héros qui jouit encore de la vie.

[Pages f294 & f295]

Combien de gens n'y a-t'il pas eu qui n'ont fait l'éloge de Louis XII & de Henri IV, rois de France, que pour l'opposer à celui de Louis XIV? Le chevalier de Maisin m'a assuré, lorsque j'étois en France, qu'il avoit connu un vieux officier, qui dans toutes les occasions affectoit de louer le vicomte de Turenne, d'une maniere outrée, devant le maréchal de Villars, & qui s'arrêtoit principalement sur la libéralité & le désintéressement de ce vicomte. Ces louanges étoient plutôt dictées par l'envie & par la jalousie que par le desir de rendre justice au mérite de ce grand général. Cependant le maréchal de Villars, quoique moins généreux que quelques autres généraux, a pourtant égalé la gloire des plus grands & des plus heureux. Il est vrai que ses vertus ont été quelquefois obscurcies par son amour pour les richesses; & que, quoiqu'il connût bien lui même combien cette passion étoit condamnable, il s'y laissoit facilement entraîner par son penchant, qu'il regardoit comme indomptable. Il étoit même quelquefois le premier à badiner de ce défaut: voici un trait assez singulier à cet égard. Lorsqu'il fut se faire recevoir gouverneur en Provence, les députés de la province lui présenterent, selon la coutume, vingt mille francs dans une bourse: comme il les accepta de très-grand coeur, un vieux gentilhomme lui dit avec beaucoup de franchise; Monseigneur, M. de Vendôme, votre prédécesseur, se contenta de recevoir la bourse. Le maréchal lui répondit avec beaucoup de sang froid: ce M. de Vendôme étoit un homme inimitable.

Je reviens, mon cher Isaac, à l'injustice de ceux qui ne veulent point rendre justice aux habiles gens vivans de leur tems, & qui ne s'attachent qu'à ce qui peut leur fournir le moyen de soulager leur jalousie, ou de contenter leur humeur médisante & envieuse. Si les hommes illustres, morts depuis plusieurs années, & qu'ils préferent & mettent si fort au-dessus des vivans, voyoient encore le jour, ils les abaisseroient autant qu'ils les élevent. Lorsqu'on veut examiner les choses sans passion, on apperçoit aisément que dans presque tous les siécles, il y a toujours quelques héros qui peuvent aller de pair avec tous ceux dont les auteurs anciens nous ont transmis les actions. Je trouve dans ces derniers tems un nombre de grands hommes, qu'on peut justement opposer à ceux qu'a produits Rome dans sa plus grande gloire.

Scipion l'Africain n'est point au-dessus de Henri IV. Il fallut bien autant de force, de génie, de grandeur d'ame & d'intrépidité de courage, pour venir à bout de ce que fit le dernier, que pour exécuter ce qu'acheva le premier. Scipion, appuyé de bonnes troupes, chassa Annibal d'Italie, rassura les Romains épouvantés par la perte de la bataille de Cannes, porta chez les Carthaginois les fureurs d'une guerre cruelle dont ils avoient peu auparavant embrasé l'Italie, domptant enfin Numance & Carthage, délivra Rome de cette orgueilleuse & dangereuse rivale.

[Pages f296 & f297]

Henri IV, à la tête de quelques soldats à demi-nuds & sans argent, sans autre secours que son courage & son bon droit, entreprend de recouvrer la couronne. Il fait la conquête de son royaume usurpé par les ligueurs, par les Espagnols, par les moines, & par la cour de Rome. Il vient à bout de ses desseins: & après s'être établi sur le trône de ses peres, il fait trembler ces mêmes Espagnols qui, quelques années auparavant, joignant le mépris à la présomption, ne l'appelloient que le Bearnois. Les affaires de Henri IV étoient bien plus délabrées, après la mort de son prédécesseur, que celles des Romains après la bataille de Cannes. Ils avoient au moins de l'argent, & des moyens de rétablir leur armée. Loin que le héros François eut alors les mêmes secours, dans un tems où il étoit déjà le maître des trois quarts de son royaume, il écrivoit à un de ses généraux que ses finances étoient dans un si pitoyable état, que depuis huit jours il étoit obligé d'aller manger chez les officiers de son armée: sa marmite étant renversée, & ses pourvoyeurs n'ayant pas un sol. Sa garderobe n'étoit pas en meilleur état que sa cuisine; car dans la même lettre, il se plaint que ses chemises commencent à se trouer par le coude, & qu'il n'a pas un seul harnois de cheval complet, quoiqu'il soit à la veille d'en venir aux mains avec les ennemis. Il faut donc avouer que la situation de Scipion & celle de Henri IV étoient bien différentes; & que cependant l'un a exécuté d'aussi grandes choses que l'autre.

On peut comparer Guillaume III à Jules-César avec autant de justice & d'équité que Henri IV à Scipion. Ce n'est pas à l'étendue des conquêtes qu'il faut mesurer les héros. C'est à la grandeur d'ame, à l'intrépidité qu'il a fallu pour faire ces conquêtes. César soumit les Gaules après dix ans de guerre. Est-ce une chose bien extraordinaire qu'un général qui commande d'excellentes troupes, qui a les moyens de les recruter aisément, qui reçoit en abondance tous les secours dont il a besoin, vienne à bout de conquérir six ou sept provinces?

[Pages f298 & f299]

Si les François entroient en Italie & que tout le reste de l'Europe restât tranquille, s'étonneroit-on beaucoup qu'ils fissent la conquête du Piémont, du Milanès, du Bolonois & du royaume de Naples, après dix ans de guerre? On seroit surpris, au contraire, qu'ils eussent employé tant de tems. Voilà à-peu-près comme on doit regarder la guerre de César dans les Gaules. Je conviens que les peuples contre lesquels il combattoit, étoient beaucoup plus valeureux que des Milanois & des Napolitains. Mais aussi la puissance de la république Romaine n'étoit-elle pas infiniment plus considérable que ne l'est aujourd'hui celle des François? Un consul Romain voyoit autant de rois dans son antichambre, qu'un ministre d'état François voit de ducs & pairs dans la sienne.

César fut sans doute plus grand dans les guerres civiles que dans celle des Gaules. Lorsqu'il eut Pompée pour adversaire, & la plus grande partie de la république contre lui, il eut besoin de toute sa prudence & de toute sa valeur pour dompter ses ennemis. Je conviens qu'alors l'avantage fut égal des deux côtés, & qu'il ne dût ses victoires qu'à lui-même. Mais, quelque célébre que soit la bataille de Pharsale, il est moins difficile de se rendre maître de l'univers, quand on est secouru & appuyé par la moitié de cet univers, que de s'emparer d'un royaume aux yeux de l'Europe entière; & cela sans autre secours que ceux d'une république, dont l'état entier n'est pas aussi grand qu'une seule des provinces d'un monarque puissant & victorieux, intéressé à s'opposer à cette conquête. Qu'on examine les choses sans partialité.

Qu'on regarde Guillaume III, abordant en Angleterre, & s'y faisant reconnoître souverain de trois royaumes; qu'on l'accompagne ensuite en Irlande, domptant la foudre à la main les révoltés; qu'on le considere, conservant, malgré ses ennemis, les états dont il s'étoit rendu maître, & mourant enfin, sur le trône où sa valeur l'avoit conduit, aimé de ses bons sujets, redouté de ses ennemis, & admiré de la plûpart des souverains: l'on avouera que ce prince ne fut point inférieur au vainqueur des Gaules & de Pompée.

Ce n'est pas seulement, mon cher Isaac, chez les généraux & chez les princes qu'on trouve cette égalité que je crois être parmi les grands-hommes anciens & modernes.

[Pages f300 & f301]

On découvre dans tous les siécles des héros de toutes les espéces; & les Romains n'ont eu aucun illustre personnage dans quelque état qu'il ait vécu, auquel on ne puisse en comparer quelqu'un mort dans ces derniers siécles. Les historiens Latins parlent de la clémence, de la probité, de la bonne foi de quelques généraux qui, aux vertus guerrieres joignoient celles qui font l'essence du sage & du véritable philosophe. Bayard, illustre chevalier François, qui vécut sous Louis XII & sous François I, égala la probité des Cantons, la valeur des Coriolans, l'intrépidité des Coclès, la grandeur d'ame des Scévolas, & la retenue des Scipions.

Je ne te parle point ici, mon cher Isaac, d'aucun des faits guerriers de ce héros. Tu les auras sans doute lus dans les histoires des rois qu'il a suivis. Je me contenterai donc de rapporter un seul trait qui regarde ses vertus morales. En revenant de l'armée d'Italie, il s'arrêta quelque-tems à Grenoble chez un de ses parens; & voulant se voulait se délasser des fatigues de la guerre, il ordonna à son valet-de-chambre de lui chercher quelque fille complaisante, avec laquelle il pût passer une nuit. Ce domestique, pour s'acquitter des ordres de son maître, s'adressa à une femme de condition, mais pauvre, qui, forcée par la misère, consentit de livrer sa fille, âgée de seize ou dix-sept ans, moyennant une certaine somme qu'on lui donneroit. Ce ne fut qu'avec une peine infinie que cette mere vint à bout de résoudre sa fille à consentir au marché qu'elle avoit conclu. Enfin soit par crainte, soit par nécessité, cette jeune victime se rendit à l'entrée de la nuit dans le logis du chevalier Bayard, qui fut bien surpris de voir une jeune personne, belle comme l'amour, se jetter à ses pieds & les arroser de ses larmes. Quel chagrin avez vous, Mademoiselle? lui dit-il; je comptois de vous trouver plus disposée à rire qu'à pleurer. Hélas! Monsieur, répondit la jeune fille, je n'ignore point pourquoi ma mere m'envoye ici. La misere la force à faire une action indigne d'elle; & je suis obligée de lui obéir. Mais le ciel m'est témoin que je souhaite la mort, & que je m'estimerois heureuse, si depuis longtems elle avoit fini mes jours.

[Pages f302 & f303]

Bayard, touché des pleurs de cette jeune personne, l'assura qu'elle n'avoit rien à craindre, & qu'elle auroit lieu de se louer de sa façon d'agir. A Dieu ne plaise, lui dit-il, que j'ôte l'honneur à une personne à qui il est aussi cher. Je veux même travailler à le mettre pour toujours à l'abri des attaques de la misére. Alors il envoya chercher la mere de cette fille, & la lui présentant: Voilà, lui dit-il, quatre cens écus pour marier votre fille, & cent que je vous donne encore pour lui acheter des habits. Le ciel m'est témoin que je voudrois faire davantage pour elle si je le pouvois. Songez donc à la marier au plutôt; & tâchez par son établissement de réparer le tort que vous vouliez lui faire aujourd'hui.

Qu'on parcoure, mon cher Isaac, les actions les plus belles & les plus généreuses qu'on loue si fort chez les anciens, je doute fort qu'on en trouve beaucoup de plus belles. Combien y a-t'il de faits dignes de l'estime de la postérité, qui sont arrivés dans notre siécle, & qui resteront inconnus, parce qu'ils n'auront point été insérés dans quelques livres? Si nos neveux admirent plus les autres siécles que le nôtre, ce ne sera pas la faute d'un nombre de gens sages & vertueux, qui vivent aujourd'hui, mais celle des historiens & de tous les différens auteurs en général, qui aiment mieux farcir leurs ouvrages de cent rapsodies inutiles, que de quelques histoires instructives.

Je finirai ma lettre, mon cher Isaac, par une pareille avanture, arrivée de nos jours à un illustre cardinal Allemand, mort depuis peu d'années. Il demeuroit ordinairement à Rome, & les pauvres le regardoient comme leur pere; la plus grande partie de ses revenus étant employée pour leur soulagement. Une vieille femme éprouva particuliérement jusqu'où alloit la générosité de ce respectable pontife. Elle étoit persécutée par un bourgeois Romain, auquel elle devoit quinze écus qu'elle ne pouvoit payer. Ce créancier la menaçoit souvent de la faire mettre en prison: elle demandoit toujours quelque nouveau délai; & lorsque le tems étoit échu, elle se trouvoit encore dans l'impuissance de s'acquiter. Un jour qu'elle alloit chez ce bourgeois tâcher d'obtenir encore une semaine, sa fille jeune & belle l'accompagnoit. Aussitôt le vicieux Italien jetta les yeux sur ce tendron, se sentit émû, & proposa à la mere de la tenir quitte de la dette si elle vouloit qu'il couchât avec sa fille.

[Pages f304 & f305]

La pauvre indigente consentit à conclure ce marché, au cas qu'au bout de huit jours elle n'apportât point l'argent. Pendant ce tems, elle pleura & gémit; mais cela ne fit point venir les quinze écus. Enfin il ne restoit plus qu'un jour, & il falloit, ou aller en prison, ou livrer sa fille. Dans cette extrémité, elle se résolut d'avoir recours au cardinal, de la générosité duquel elle entendoit tant de pauvres se louer. Elle alla se jetter à ses pieds, & lui avoua la triste situation dans laquelle elle se trouvoit. Le cardinal lui donna un ordre par écrit, pour prendre soixante écus chez son trésorier. La bonne femme ignoroit ce qu'il y avoit dans le billet qu'elle portoit. Elle ne sçavoit point lire, & fut fort surprise, lorsqu'on lui compta soixante écus. Elle ne voulut jamais les accepter, disant qu'il falloit que son éminence se fût trompée, & qu'elle n'avoit demandé que quinze écus. Le trésorier qui payoit tous les jours un nombre de pareils billets donnés à des pauvres, ne voulut point recevoir le billet que la femme ne prit la somme entiere: mais il fut impossible de l'y obliger. Elle retourna chez le cardinal, & lui rendant son ordre, Monseigneur, lui dit-elle, votre éminence s'est trompée: elle a écrit soixante écus, au lieu de quinze. Votre trésorier ne veut recevoir le billet qu'à condition que je prendrai cet argent. Il n'a jamais voulu me donner simplement ce que je vous avois demandé. Le cardinal admirant la probité de cette pauvre femme la récompensa libéralement. Vous avez raison, lui dit-il, je me suis trompé; au lieu de soixante, je voulois mettre cinq cens. Allez ma bonne femme, ne vous donnez plus la peine de revenir, & employez cet argent à marier votre fille.

Je ne sçais, mon cher Isaac, laquelle des deux actions est la plus belle, ou celle du cardinal, ou celle de la femme. Si cette avanture étoit arrivée chez les anciens Romains, Tite-Live, Florus, Tacite, Suétone, Valere-Maxime l'auroient insérée dans leurs ouvrages, & peut-être qu'aucun historien moderne n'en dira jamais un seul mot.

Porte-toi bien, mon cher Isaac, vis content & heureux: & rends toujours justice aux actions généreuses que tu découvriras.

De Londres, ce...

***

[Pages f306 & f307]

LETTRE CLXXVI.

Aaron Monceca, à Jacob Brito.

Les catastrophes étonnantes, mon cher Brito, qu'on voit si souvent arriver en Afrique, & les fins tragiques des princes Algériens dont tu m'as parlé dans tes dernieres lettres, m'ont fait réfléchir au sort funeste de plusieurs souverains Européens, qui sembloient par toutes sortes de raisons, devoir être à l'abri de ces cruels revers de la fortune. Leurs malheurs ont été d'autant plus grands qu'il étoit impossible qu'ils eussent jamais songé à se préparer dans leur constance un secours contre le destin fatal qui les accabloit tout-à-coup, & en cela ils étoient beaucoup plus malheureux que les princes Africains.

Lorsqu'un roi d'Alger est couronné, ordinairement la mort de son prédécesseur lui apprend par avance quelle sera la sienne; ou du moins, lui fournit-elle une vaste matiere à réfléchir sur l'instabilité des grandeurs humaines. Mais un monarque François, un souverain Allemand, ne voyent, en montant sur le trône, que la gloire qui l'environne: ils pensent même que la foudre ne sçauroit les en faire descendre. Cependant, malgré la présomption de ces rois enivrés d'orgueil & de vanité, combien ne s'en trouve-t'il pas parmi eux qui du faîte du bonheur & de la gloire, sont enfin tombés dans un abîme d'infortunes? Quelques-uns d'entr'eux ont été traités avec autant d'ignominie que les plus grands scélérats; & le souvenir des maux qu'ils ont soufferts, épouvante encore aujourd'hui ceux qui parcourent les histoires funestes de la chute & de la fin tragique de quantité de souverains.

Sans rappeller les malheurs de tant de princes & de grands hommes, que l'histoire ancienne a conservés jusqu'à nous; en laissant-là les Marius, les Catons, les Régulus, & une infinité d'autres; si l'en s'arrête seulement à la déplorable fin de Pompée, quel vaste champ de réflexions n'y trouve-t'on point sur sur l'incertitude du sort des plus grands hommes, quelque pouvoir & quelque autorité qu'ils ayent?

[Pages f308 & f309]

Pour apprendre à ne se point enorgueillir de son état, un souverain n'a qu'à considérer Pompée quelque tems avant la bataille de Pharsale. Il le voit le maître des maîtres du monde, plus absolu dans le sénat qu'un roi ne l'est au milieu de son conseil privé, commandant une armée nombreuse, & ayant sous ses ordres une foule de rois. La gloire d'un homme ne sçauroit être plus brillante. Mais de quel funeste revers n'est-elle pas suivie; & quelle n'est pas la triste situation de cet illustre Romain, en fuyant des champs de Pharsale? Il est proscrit, il est abandonné de tous ses alliés, il ne peut trouver un asyle dans les lieux mêmes où peu de jours auparavant il commandoit, & il est enfin massacré par de lâches esclaves, par d'infâmes Egyptiens, qui n'eussent pas osé insulter le dernier des soldats Romains. Dans le tems qu'on lui donne la mort, les amis qui lui restent au lieu de songer à le secourir, ne sont occupés que de leur crainte, ne pensent pas même à le plaindre, & ne songent qu'à se sauver. (1)

[(1) Constabat eos qui occidentem vulneribus Cn. Pompeium vidissent, a cum in illo ipso accerbissimo miserrimoque spectaculo sibi timerent, quod se classe hostium circumsusos viderent, nihil tum aliud egisse nisi ut remiges hortarentur, & ut salutem adipiscerentur fuga, posteaquam Tyrum venissent, tum adflictari lamentarique caepisse. Cicero, orat. ad Brutum. cap. VII.]

Quelle funeste fin, mon cher Brito! Quel terrible exemple des caprices de la fortune! Quel est le mortel qui eût pu croire, lorsque Pompée montoit au Capitole en triomphe, qu'un jour ce héros, l'admiration de l'univers, seroit condamné à la mort par quelques misérables Egyptiens? un homme, qui auroit prédit une pareille chose, n'eût-il il pas passé pour un insensé?

Ce n'est pas seulement chez les anciens, mon cher Brito, qu'on trouve de pareilles catastrophes. Ces derniers tems n'en fournissent que trop: les histoires modernes en sont remplies; elles ont même quelque chose de plus affreux. Dans la mort de Pompée, il n'y a rien d'infamant: on peut la regarder comme une suite des malheurs de la guerre. Mais depuis quelques siécles il n'est aucun royaume en Europe, même les plus policés, qui ne fournissent quelque funeste tragédie, accompagnée même de circonstances qui étonnent ceux qui sont les plus accoutumés à méditer sur l'inconstance de la fortune.

[Pages f310 & f311]

Avant de venir aux nations les plus civilisées, arrêtons-nous, mon cher Brito, pour quelque tems à Constantinople. Regardons le malheureux Osman, promené dans toutes les rues, attaché sur un âne, & essuyant les injures les plus atroces d'une populace effrénée, & d'une milice insolente. Ces mêmes janissaires, qui crachoient au visage d'Osman, ne lui parloient deux jours auparavant que prosternés à ses pieds, & n'osoient lever les yeux vers lui. Qui eût pu se figurer qu'un empereur, né du sang Ottoman, si respectable aux Turcs, si cher à leurs soldats, souffriroit des affronts auxquels un nazaréen, condamné à la mort pour des crimes énormes, ne fut jamais exposé? Je suis certain, mon cher Brito, que ceux qui outragerent si indignement le sultan Osman, loin de penser un mois avant leur révolte que cela pût jamais arriver, auroient tué quiconque leur auroit proposé de se porter à ces excès. Que les janissaires détrônent un empereur, qu'ils sacrifient sa vie à son successeur, la chose est ordinaire & ne doit pas surprendre. Mais que ces mêmes janissaires insultent le sang & le nom Ottoman; qu'ils ne rendent pas toutes sortes d'honneurs au corps du Prince qu'ils viennent de priver de la vie; qu'ils l'exposent à la risée du peuple, avant de le livrer aux muets armés du fatal cordon: c'est-là une des choses les plus extraordinaires, & qui prouve jusqu'à quel point peuvent aller les caprices de la fortune.

Le sort de Bajazet, quelque cruel qu'il ait été, n'a rien d'aussi frappant que celui d'Osman. Ce premier subit le sort que lui impose un ennemi superbe & vainqueur. Quoiqu'il ne dût point s'attendre à être traité aussi indignement qu'il le fut, rien ne le rassuroit contre la vengeance de Tamerlan. L'autre au contraire avoit pour lui la coutume, les préjugés, la superstition, la raison & l'équité; tout cela ne put le garantir.

Il seroit à souhaiter,mon cher Brito, que les infortunes qui sont arrivées à plusieurs princes, eussent produit autant d'effet sur les esprits de leurs successeurs, que celles de Bajazet en ont fait sur ceux des princes Ottomans. Combien d'abus n'y auroit-il pas de moins en Europe?

[Pages f312 & f313]

Au lieu que les empereurs Turcs, par une honte fausse & ridicule, ont cessé de se marier, afin d'éviter que le sang Ottoman pût jamais recevoir l'affront qu'essuia ce prince, lorsqu'étant enfermé dans une cage de fer, Tamerlan se faisoit servir en sa présence par ses femmes toutes nues: au lieu, dis-je, de vouloir prévenir des choses qui n'arrivent jamais qu'une seule fois, & d'empêcher un mal imaginaire par un réel, les souverains Européens auroient fait des loix, qui défendroient à leurs successeurs d'empiéter sur les droits de leurs sujets, qui leur ordonneroient de regarder leur peuple comme un pere de famille regarde ses enfans. Les fins tragiques de plusieurs monarques nazaréens leur auroient assez fourni de raisons pour établir ces régles, également utiles à la sureté des souverains & à la tranquillité des sujets.

Lorsque j'examine, mon cher Brito, la mort déplorable de plusieurs princes nazaréens, & de quelques princesses de la même religion, j'en suis encore plus étonné que des sorts de Bajazet & d'Osman. Les actions cruelles & barbares peuvent aisément arriver chez des peuples sujets à de perpétuelles révolutions, qui ne suivent que leurs premiers caprices & leurs mouvemens. Mais que parmi des nations polies, qui font profession de suivre les régles de la raison, on ait vû tant de souverains périr d'une maniere ignominieuse, c'est ce que j'ai peine à comprendre, & ce qui doit fournir une ample matiere de réflexions à quiconque étudie la conduite des hommes.

La premiere mort funeste qui s'offre dans ce moment à mon esprit, est celle de Brunehaud, reine de France. Je ne déciderai point si cette princesse fut véritablement coupable de tous les crimes énormes qu'on lui impute. De grands écrivains ont voulu la justifier dans le siécle passé: & ce qui semble les autoriser dans leur opinion, ce sont les éloges qu'un célébre pontife Romain (1) a donnés à cette reine, dont il élevé la piété jusqu'au ciel.

[(1) Grégoire le Grand.]

Quoiqu'il en soit, quelque condamnable qu'eût été sa conduite, on devoit, dans la punition qu'on lui fit souffrir, respecter son rang, sa naissance & considérer dans sa personne celle des autres souverains. La bienséance, la raison, la dignité du trône, exigent qu'on mette une différence infinie entre la punition d'une reine & celle d'un assassin ou d'un voleur de grand chemin.

[Pages f314 & f315]

Cependant on n'a pas traité si cruellement Cartouche & le jésuite Guignard, que l'infortunée Brunehaud. «Elle fut condamnée, dit un historien célebre (1) d'être tourmentée trois jours de suite à huis clos, puis conduite sur un chameau par tout le camp, non tant afin que son armée fût spectatrice de sa misere, que pour lui servir en sa misere d'opprobre, moquerie & illusion. Et finalement elle fut attachée par les bras & les cheveux à la queue d'un cheval fougueux, & traînée par les voiries jusqu'à la fin de sa vie. Ainsi jugé, & aussitôt en tout & partout exécuté; & cette princesse ainsi liée, au premier coup d'éperon donné au cheval, elle eut la tête écervellée; de-là, sans conduite de frein, traînée par haliers, hayes, buissons, broussailles & rochers, son corps déchiré & mis en piéces, de telle sorte qu'à peine en resta-t'il la carcasse.» Quel sort, mon cher Brito, pour une reine de France! Quel exemple terrible de la justice du ciel! Et quelle leçon pour les grands, que le supplice ignominieux de cette princesse!

[(1) Pasquier, Recherches de la France, livre X, chap XIX, pag. 957.]

Le destin de Jeanne, reine de Naples, fut aussi funeste que celui de cette princesse. Ayant été assiégée dans le fort de Chateau-neuf par Charles Durazzo, cousin du roi de Hongrie, elle se rendit sa prisonniere, ne doutant pas qu'il n'eut pour elle les égards qu'on devoit à son rang & à sa naissance. Mais elle fut bien trompée; car ce général, par ordre du roi Louis, la fit pendre & étrangler dans le même endroit où elle avoit fait étrangler le roi André, un des quatre maris qu'elle avoit épousés. On employa pour cette cruelle exécution un cordon de soie, comme elle avoit ordonné qu'on s'en servît pour donner la mort à son époux. Le supplice de cette reine fut une juste punition de ses désordres & de sa cruauté, & doit servir d'exemple aux Princes, qui, enivrés de leur grandeur & de leur pouvoir, s'imaginent que le trône peut les garantir de la vengeance céleste.

Les deux princesses, mon cher Brito, dont je viens de te rappeller les malheurs, trouvent aujourd'hui peu de gens qui les plaignent de la rigueur dont on usa envers elles.

[Pages f316 & f317]

Comme on les accuse de s'être souillées de plusieurs forfaits, la honte de leurs actions diminue de beaucoup l'horreur que l'on a pour ceux qui ont flétri la majesté de tous les souverains, & manqué aux bienséances les plus essentielles. Mais que doit-on penser de gens qui ont fait périr sur un échaffaut des princes & des princesses, dont la vertu, la bonté & la probité étoient reconnues de toute l'Europe? Avec quelle surprise un philosophe, un sage ne considére-t'il point la sage & infortunée Jeanne Gray, perdant la tête sur un échafaud sans être coupable d'autre crime que de la révolte & de l'ambition de ses orgueilleux parens?

Charles I, roi d'Angleterre, fut aussi malheureux sans être aussi innocent. Ce prince, si adoré pendant quelque tems des Anglois qui firent couper le nez & les oreilles à un théologien insolent, qui avoit écrit quelque chose contre le respect qu'on devoit à sa personne, périt sur un échafaud à la vue de ce même peuple qui l'adoroit peu de tems auparavant. Il fut conduit sur cet échafaud par un homme d'une condition médiocre, qui s'étant élevé insensiblement aux plus grandes charges, osa prendre enfin l'auguste nom de protecteur de la nation Angloise; titre, selon moi, cent fois plus grand, plus expressif & plus magnifique que celui de roi & d'empereur.

Quel exemple, mon cher Brito, des décrets de la providence! Et combien les rois ne devroient-ils point en être touchés! Au lieu des fables & des histoires galantes que les princes font ordinairement peindre dans leurs galeries, je voudrois qu'ils y fissent représenter l'histoire des malheurs de Charles I. & que sous ce tableau, pour leur instruction & celle de leurs successeurs, ils fissent mettre cette utile inscription: ROIS DE LA TERRE, APPRENEZ PAR CET EXEMPLE TERRIBLE, QUE VOTRE RANG ET VOTRE GRANDEUR NE VOUS METTENT POINT A L'ABRI DES PLUS CRUELS REVERS. CELUI QUI VOUS DONNA LE SCEPTRE, PEUT VOUS L'OTER DANS UN INSTANT. SANS LUI QUE POUVEZ-VOUS? VOUS N'ETES QUE DES VERS DE TERRE, A QUI ON A ACCORDÉ QUELQUE POUVOIR SUR D'AUTRES SEMBLABLES VERS. PRIEZ DONC CELUI, PAR LA PUISSANCE DE QUI VOUS EXISTEZ, QU'IL VEUILLE BIEN VOUS DONNER LES MOYENS DE SUIVRE TOUJOURS LES REGLES DE LA JUSTICE, AFIN DE GARANTIR VOS PEUPLES DE L'ESPRIT DE VERTIGE, DE REVOLTE, ET DE PERVERSION.

[Pages f318 & f319]

Je crois, mon cher Brito, qu'une pareille inscription seroit encore plus utile que celle qu'on voit en France dans tous les tribunaux de justice: DISCITE JUSTITIAM MONITI, ET NON TEMNERE DIVOS. (1)

[(1) Virgil. Aeneid, Lib. VI.]

Ce n'est pas, mon cher Brito, qu'en désapprouvant la cruauté des peuples sur leurs souverains, je prétende autoriser l'injustice & la tyrannie des souverains sur leurs peuples. Dieu me préserve d'un tel excès. Je voudrois seulement qu'ils se rendissent mutuellement justice, & qu'on ne confondît point dans les rois les vertus avec les vices. Quand je lis les grandes actions d'Alexandre, je le loue comme le mérite un illustre conquérant. Mais quand je jette les yeux sur le meurtre de Clitus, je me sens saisi de cette indignation qu'inspirent les assassins. Je ne vois plus Alexandre: je n'apperçois qu'un furieux. Les grandes actions des héros & des héroïnes ne doivent point faire adopter leurs défauts & leurs crimes comme des vertus & de bonnes qualités.

Porte-toi bien, mon cher Brito: vis content & heureux; & détestant ceux qui fomentent les meurtres & les révoltes, crains toujours très respectueusement le Dieu d'Israël.

De Londres, ce...

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[Pages f320 & f321]

LETTRE CLXXVII.

Aaron Monceca,à Isaac Onis, Caraïte, autrefois Rabbin de Constantinople.

Toujours attentif, mon cher Isaac, à m'instruire le plus qu'il m'est possible des moeurs & de la façon de parler des Anglois, j'examine avec soin leurs moindres actions, & j'écoute attentivement tous leurs discours, quelque indifférens qu'ils paroissent. J'ai fait connoissance avec deux Anglois qui viennent de faire un voyage en France & en Italie: & comme ils sont d'un caractère bien différent, je compare avec plaisir les relations différentes de leurs avantures, & des choses qui les ont le plus vivement frappés. Le premier est un homme sage & discret, regardant tous les peuples comme freres & nés dans la même patrie, plaignant ceux qui sont en proie à la superstition sans les mépriser, & accusant de leurs erreurs la force des préjugés & le malheur des situations, plutôt que la foiblesse de leur génie. Le second au contraire est un véritable Anglois, n'approuvant que ce qu'il voit à Londres, haïssant toutes les nations étrangères, & ne se contentant pas des louanges qui sont dues aux grands-hommes & aux illustres écrivains que l'Angleterre a produits; mais croyant que hors de sa patrie, il ne peut y avoir ni bons généraux ni savans auteurs: comme si la valeur & l'esprit étoient uniquement le partage des Anglois, & que Dieu ne créât les hommes dans les autres pays seulement qu'avec trois sens de nature.

Je demandois l'autre jour à ce voyageur si prévenu en faveur de sa patrie, quelles étoient les raisons qui l'avoient porté à parcourir les pays étrangers. «Qu'êtes-vous allé faire, lui dis-je, en Italie & en France? Pourquoi vous être donné la peine de traverser tant de pays inutilement pour ne rien voir qui pût vous être utile? Si vous n'aviez envie que de considérer des maisons, des forêts, des montagnes & des rivieres, vous pouviez trouver tout cela en Angleterre, sans courir si loin.

[Pages f322 & f323]

«J'ai été en Italie, me répondit-il, pour voir l'opéra à Venise, & la publication du jubilé à Rome.
Comment, repliquai-je, vous avez fait plus de cinq cens lieues pour entendre chanter une femmelette, & pour être le témoin de quelques cérémonies puériles, que vous tournez le premier en ridicule, & vous n'avez pas daigné vous informer si dans tant de villes que vous avez traversées, il n'y avoit pas quelque philosophe, quelqu'homme sensé qui méritât votre visite, & des sages entretiens duquel vous eussiez pû profiter? Combien n'y a-t'il pas dans cette Italie, où vous n'avez vû que des prêtres habillés grotesquement grimacer devant des autels de marbre, où vous n'avez entendu que des femmes & des demi-hommes chanter sur un théâtre; combien n'y a-t'il pas d'habiles mathématiciens, d'illustres géometres & de grands physiciens, en un mot d'excellens philosophes, qui auroient pû vous tenir des discours bien plus flatteurs pour l'ame & pour l'esprit, que les sons attrayans, mais passagers, de la voix de la Faustine & de la Cossoni? Je ne m'étonnerois point qu'un homme qui cherche à s'instruire, qu'un Anglois passionné de cultiver son génie, partît de Londres pour aller à la Chine étudier la philosophie de Confucius. Mais qu'on parcoure comme un fou pendant deux ou trois ans une partie de l'Europe pour voir des portiques, des colonnes, pour ouir des Musiciens, & qu'on ignore entiérement les habiles gens qui se trouvent dans les pays où l'on voyage; que de retour chez soi, l'on méprise des hommes illustres qu'on n'a point connus; qu'on juge de la science d'Algaroli par les chants d'une actrice d'opéra, du mérite du marquis Mafféï par la façade du palais de S. Marc, des vastes connoissances de quelques antiquaires Romains par les bénédictions du souverain pontife, & par l'avarice & la luxure des prélats de sa suite: c'est-là une chose qui me paroît toujours plus extraordinaire, sur-tout dans un Anglois qui se pique de réfléchir.

«Je vous prie, poursuivis-je, dites-moi ce qui vous a conduit en France. Les motifs qui ont déterminé votre voyage dans ce pays-là, sont-ils aussi frivoles que ceux qui vous ont fait aller en Italie?

[Pages f324 & f325]

«J'ai été, me répondit l'Anglois, voir la France parce que tous les gens d'une certaine distinction font ce voyage. Il faut bien suivre la mode. Au reste, quoi que je me sois amusé à Paris, je n'y ai rien vû qui m'ait fait concevoir une grande opinion du génie des François. Tous ceux à qui j'entendois dans le monde accorder de l'esprit, étoient des petits-maîtres superficiels, qui disoient quelques plaisanteries, ou plutôt quelques polissonneries, assaisonnées de quelques saillies vives. Ce n'est pas là ce que nous appellons esprit en Angleterre: il faut que la vivacité soit soutenue par la raison & par de sages réflexions.

«Voilà donc, repliquai-je, votre jugement sur la nation Françoise? Et vous le fondez sur les connoissances que vous ont données ceux que vous avez fréquentés à Paris? Dites-moi, poursuivis-je, connoissez-vous Fontenelle, le président de Montesquiou, Voltaire? Avez-vous vû quelquefois Cassini, Maupertuis? Ces derniers passent pour avoir quelque chose de plus que de l'esprit? Non, reprit l'Anglois, vous me parlez là de gens qui me sont entièrement inconnus. Il faut qu'ils n'aillent point à l'opéra: du moins ne les y ai-je jamais entendu nommer dans l'amphithéâtre, & encore moins dans les chaufoirs: je n'en ai oui faire aucune mention à l'hôtel de Gêvres, ni chez la marquise de ***, ni chez la comtesse du * * *, ni aux promenades publiques. Où vouliez-vous donc que je pusse les connoître? Partout ailleurs, répondis-je, que dans les endroits que vous me nommez. Vous les auriez rencontrés aisément dans les assemblées de gens de lettres, dans les académies, chez les sçavans illustres, dans les maisons religieuses où l'on cultive les sciences, &c. Que penseriez-vous de moi, si lorsque je serai retourné à Constantinople, je jugeois du mérite de la nation Angloise par les gens que j'ai vus dans les caffés, par quelques auteurs du dernier ordre, & par quelques politiques impertinens qui fondent les projets ridicules qu'ils inventent sur la bonne opinion qu'ils ont d'eux-mêmes & de leurs compatriotes? Ne croiriez-vous pas que je suis, ou fou ou stupide, si vous me rencontriez dans la place de l'Atmeidan (1), & que vous m'entendissiez parler ainsi à quelque Turc?

[(1) C'est l'ancien Hippodrome.]

[Pages f326 & f327]

«Londres, où j'ai resté six mois, est une ville remplie de glorieux insensés, dont la principale manie est de se figurer qu'il n'y a qu'eux qui soient de véritables hommes. L'occupation de ces gens, attaqués d'une aussi bizarre maladie que celle-là, est de cabaler contre le ministere. Ils parlent sans cesse des gouvernemens de l'ancienne Grece: & tel d'entr'eux qui ne connoît pas ce qui se passe chez lui, dispute incessamment sur les loix de Solon & de Lycurgue, & cite à tort & à travers les coutumes d'Athènes & de Lacédémone. Tel autre qui n'entend pas un seul mot de françois, condamne tous les auteurs qui ont écrit dans cette langue & traite insolemment Moliere de sot, Racine de rimailleur & Bourdaloue de vrai bavard. Quelques uns qui croient peut-être la lune dix fois plus grande que les étoiles fixes donnent à Descartes le titre de rêveur: & il en est même plusieurs qui agitent si un François peut penser sensément. Cependant ces gens si vains & si présomptueux, n'ont eux-mêmes aucun bon auteur.

«Je suis certain, continuai-je, que si vous m'entendiez tenir un pareil discours, vous ne pourriez vous vous empêcher de me demander sur quel fondement je fais de la nation Angloise un portrait si faux & si ridicule? Seriez-vous fort content lorsque je vous répondrois: je juge des Anglois par les discours que j'ai entendu faire dans les caffés, dans les cabarets, & dans les lieux publics. Hé quoi! Monsieur, repliqueriez-vous, vous n'avez pas pris de meilleurs mémoires dans vos voyages? J'ose vous dire que vous avez perdu vos peines, & vos soins: autant vaudroit-il que vous eussiez resté chez vous. Lorsque vous étiez en Angleterre, Locke & Newton vivoient-ils encore? Les avez-vous connus? Avez-vous parlé à tant d'illustres savans qui demeurent dans Londres? Connoissez-vous Tindal, Pope, Gordon, &c. C'est par des gens de cette sorte, qu'il faut juger du mérite d'une nation, & non pas par un tas de grimauds, dont tous les pays sont également surchargés.»

[Pages f328 & f329]

Mes discours, mon cher Isaac, n'ont pû faire changer d'opinion à cet Anglois entêté: ses préjugés outrés en faveur de sa patrie, opposoient une barriere insurmontable, que les raisons les plus évidentes ne purent renverser; & tout ce qu'on put obtenir de lui, ce fut d'accorder quelque mérite aux nations étrangeres. mais si foible en comparaison de celui dont l'Angloise est abondamment pourvue, qu'en vérité il y a toujours, selon lui, plus de différence en ce monde entre un François, un Italien, ou un Allemand & un Anglois, que les jansénistes n'en mettent dans l'autre entre saint Augustin & le patriarche des Jésuites.

J'ai parlé plusieurs fois avec le voyageur sensé de la prévention de son compatriote. Comme il est sage & prudent, il déplore son aveuglément, & parle en homme désinteressé des défauts & des vertus des nations qu'il a connues. «L'Italie, m'a-t'il dit, est un pays qui n'offre d'abord aux yeux que le luxe, la débauche & la superstition. Il semble qu'un philosophe ne puisse y rien trouver digne de son estime & de son attention. Cependant lorsqu'il agit d'une maniere prudente & retenue, qu'il cherche à faire connoissance avec les gens de lettres, il en trouve un nombre d'habiles dont les noms ne sont point aussi connus que ceux de bien d'autres sçavans; parce qu'ils sont contraints de garder le silence, & qu'il ne leur est permis de sçavoir que pour eux. Si l'on abolissoit aujourd'hui l'inquisition en Italie, demain l'on verroit paroître un nombre infini d'ouvrages excellens, & qui ne seroient point inférieurs à ceux qu'ont produits les autres nations. Je regarde un homme de lettres comme un oranger; si l'on plante cet arbre dans une caisse, il sera contraint, & ne produira que des fruits d'une médiocre grosseur. S'il est au contraire en pleine terre, il en portera d'infiniment plus beaux. Il y auroit en Italie dix historiens tels que Fra-Paolo, si l'on eût écrit à Rome, à Naples & à Florence, aussi librement qu'à Venise. Un voyageur qui veut s'instruire, doit chercher à déterrer les savants qui sont obligés de cacher une partie de leur mérite, & juger de ce qu'ils pourroient être par ce qu'il leur est permis de paroître.

[Pages f330 & f331]

«Quant à la débauche outrée qu'on reproche aux Italiens, je conviens qu'il est difficile de n'en être pas indigné. On voit toujours avec une surprise nouvelle des lieux infâmes, protégés par le magistrat dans une ville qui porte le nom deSainte; & c'est-là un préjugé bien grand contre la vertu & la pudeur de ces mêmes magistrats. Le peuple, a dit un sage payen, se conduit toujours d'une maniere modeste dans les républiques où ceux qui gouvernent craignent l'infâmie. (1) On punit à Rome un homme qui dit que la pantoufle du pape n'est pas bénite; & on y souffre qu'une femme se prostitue publiquement, & qu'elle paye un tribut qui lui acquiert le droit de mettre ses débauches à couvert de l'autorité du prince.»

[(1) Malis(t)a s(ô)phroneï o dêmos, epou ton logon mallon, eï politeuomenoi dedoïkasi (lacune) ê ton nomon.*

[*(Voir note en tête de la table des matières au sujet de la translittération du texte grec de l'ouvrage original)]

Ibi demum populus modestè se gerit, ubi qui Rempublicam gubernant, infamiam potius quam leges verentur. Septem sapientum, & eorum qui iis connu connumerantur, Apophteg. & Praecepta, P. 8.

La façon sage & désintéressée dont me parloit cet Anglois sur les Italiens, me fit naître, mon cher Isaac, la curiosité de lui demander ce qu'il pensoit des François. «Ils ont, me répondit-il, de grandes qualités, mais ils ont aussi de grands défauts. On les accuse généralement en Angleterre de penser superficiellement, & d'avoir plus d'esprit que de science. Ce reproche a quelque chose de réel. Il est certain que parmi le grand nombre d'auteurs dont la France fourmille, la plupart n'écrivent que des bagatelles & des contes, des romans & des poësies galantes; & qu'on donne trop libéralement à Paris le nom de sçavant à un homme qui ne fait que des comédies. Il y a cependant des génies de la premiere volée & qui ne doivent nullement être confondus dans cette classe. L'académie des sciences, infiniment supérieure aux autres académies littéraires du royaume, est généralement composée d'un nombre d'habiles gens, dont les ouvrages sont des preuves convaincantes qu'il se trouve en France, ainsi qu'en Angleterre, des personnes d'une vaste pénétration. Il est vrai que dans certains ouvrages on apperçoit que le génie Anglois atteint où le François ne pense pas seulement à aller. Il s'éleve jusqu'aux cieux, rompt la chaîne des préjugés, & dévoile la vérité malgré les cris de la superstition & les ruses du mensonge.

[Pages f332 & f333]

«Les François jouiroient sans doute du même avantage, s'ils étoient les maîtres de donner l'essor à leur génie; mais malheureusement pour eux, ils sont obligés de le tenir captif. Ce n'est pas le moyen de réfléchir qui leur manque, mais la liberté de le pouvoir faire. Cette gêne les accoutume, pour la plûpart, à s'occuper de bagatelles: & ce qu'il y a de pis, c'est qu'ils se font peu-à-peu une habitude de les régarder comme des choses sérieuses, importantes & nécessaires. Ce défaut leur a acquis chez les étrangers la réputation d'être superficiels: les asservit despotiquement aux modes nouvelles qu'ils regardent comme des affaires bien essentielles; leur donne un caractère d'inconstance & de légereté fort remarquable; & les remplit d'une bonne opinion d'eux-mêmes, qui ne peut rendre que ridicules ceux qui ne font point difficulté de s'y livrer.»

Je ne sais, mon cher Isaac, comment tu trouveras les sentimens de cet Anglois. Mais ils m'ont paru aussi raisonnables que ceux de son compatriote m'ont semblé ridicules.

Porte-toi bien, mon cher Isaac, vis content & heureux; & garantis toi toujours soigneusement des préjugés & de la prévention.

De Londres, ce...

***

LETTRE CLXXVIII.

Aaron Monceca, à Isaac Onis,Caraïte, autrefois rabbin de Constantinople.]

Les pontifes Anglicans, mon cher Isaac, ne sont point engagés au célibat ainsi que les Italiens & les François. Depuis qu'ils se sont séparés de la communion romaine, ils ont contracté des mariages comme les séculiers; & en conservant toutes les prérogatives de leur rang, ils ont adouci les rigueurs & les austérités qui les accompagnent. Cette conduite adroite, politique & intéressée de ne rien changer à l'ancienne hiérarchie de l'église, a causé un préjudice très-considérable à la cour de Rome,

Il est certain que si, lorsqu'on établit la réforme en Angleterre, on eût proposé aux pontifes Anglois de devenir de simples curés, & d'établir les usages de l'église réformée de Genève, il n'y eût eu aucun d'eux qui ne se fût révolté contre une innovation qui leur eût été si désavantageuse. Ils se seroient tous fortement opposés aux nouveaux dogmes qu'on vouloit introduire: ils eussent excité le peuple sur l'esprit duquel leur caractère leur donne beaucoup de crédit, à se révolter; & s'ils n'avoient pu entiérement empêcher l'établissement des nouveaux dogmes, du moins en eussent-ils considérablement arrêté les progrès.

[Pages f334 & f335]

Les princes, qui secouerent le joug du pontife Romain, se servirent d'un excellent expédient pour mettre les ecclésiastiques dans leurs intérêts. Ils les laisserent maîtres des biens dont ils jouissoient: ils ne toucherent point à leurs priviléges: ils leur permirent d'avoir desfemmes lestes & fringantes, pour leur aider à manger gracieusement les revenus de leurs bénéfices. Si l'on eût agi en France de la même maniere, & qu'au lieu de s'amuser à écrire des invectives contre les pontifes, on leur eût dit: Nous consentons que vous jouissiez de cinquante mille livres de rente, nous nous soumettons à vous appeller Messeigneurs,_vous ne perdrez aucun de vos droits sur votre clergé: consentez à secouer le joug sur lequel vous gémissez, ainsi que le reste de la nation; & pour prix de votre complaisance, il vous sera permis de travailler à la procréation des petits évêques futurs,

Et vous pourrez faire une amie,
Fringante_ & de belle grandeur,
En son esprit non endormie,
En son tétin bonne rondeur,
Douceur,
En coeur,
Langage
Bien sage,
Dansant, chantant par bons accords,
Et ferme de coeur et de corps. (1)

[(1) Oeuvres de Marot,chanson XXV.]

Si, dis-je, on s'y fût pris ainsi à l'égard des prélats françois,je suis assuré qu'il n'y en avoit aucun d'entr'eux qui n'eût galamment accepté une pareille proposition.Hé bien, auroient-ils dit, puisqu'il faut que le nombre des élus soit accompli, autant vaut-il que des évêques travaillent à le remplir que de simples particuliers. Mais, à moins que d'avoir perdu le bon sens, pouvoit-on se figurer de ne pas révolter tout le haut clergé, en voulant le réduire au simple état de prestolets, ou de chetifs curés de village?

[Pages f336 & f337]

Beze ne l'éprouva que trop au colloque de Poissi. Interrogé par quelques prélats désabusés sur ce que deviendroient leurs bénéfices s'ils se déclaroient ouvertement pour sa doctrine, & leur ayant franchement répondu, qu'il falloit en faire un sacrifice au pied de la croix de Christ, ces prélats intéressés lui tournerent brusquement le dos; & faute d'avoir été aussi politique que les réformateurs Anglois, il perdit une si belle occasion de réformer toute l'église gallicane.

Je ne doute pas que dans les commencemens de la réforme, il n'y ait eû beaucoup de prélats, que la tentation d'avoir femme & enfans a fait pencher dans le fond du coeur pour le protestantisme: & s'il n'avoit point fallu se réduire à l'état de simple ministre en prenant une épouse, il eût été aussi facile de faire changer de sentimens les évêques en France, qu'il l'a été en Angleterre. Je suppose, par exemple, que le cardinal de Lorraine eut envie de se marier. La crainte de perdre les biens immenses dont il jouissoit, ne pouvoit que l'en détourner: & pour satisfaire en même tems son ambition & sa volupté, il se fût bien plutôt déterminé à user de la femme de son prochain, qu'à en prendre une qui n'eût servi qu'à l'appauvrir. Aussi le faisoit-il bien sans cela: car on sait de lui-même qu'il aimoit extrêmement le déduit, & qu'il avoit couché avec les plus jolies femmes de la cour; & il en étoit si peu scrupuleux, qu'il ne fit aucune difficulté de s'en vanter un jour publiquement à la duchesse de Savoye, dans une de ces occasions où la vivacité des mouvemens ne laisse aucun lieu de douter de la vérité de ce qu'on avance. C'est Brantôme qui nous apprend cela avec son enjoûment ordinaire. «Le cardinal de Lorraine, dit-il, passant une fois par le Piémont, allant à Rome pour le service du roi son maître, visita le duc & la duchesse. Après avoir assez entretenu monsieur le duc, il s'en alla trouver madame la duchesse en sa chambre pour la saluer; & s'approchant d'elle, elle qui étoit la même arrogance du monde, lui présenta la main pour la baiser: monsieur le cardinal, impatient de cet affront, s'approcha pour la baiser à la bouche, & elle de se reculer.

[Pages f338 & f339]

«Lui perdant patience, & s'approchant de plus près encore d'elle, la baisa deux ou trois fois; & quoi qu'elle en fît les cris & exclamations à la Portugaise & Espagnole, il fallut qu'elle passât par-là.» Comment, dit-il, est-ce à moi à qui il faut user de cette mine & façon? Je baise bien la reine ma maîtresse, qui est la plus grande reine du monde; & vous je ne vous baiserai pas, vous qui n'êtes qu'une petite duchesse crotée! Et je veux que vous sachiez que j'ai couché avec des dames aussi belles & d'aussi grande maison que vous. (1)

[(1) Brantôme, Dames Galantes, Tome II, pag. 364.]

Après cela, mon cher Isaac, il est difficile aux plus zélés nazaréens de soutenir que le cardinal de Lorraine ne se fût point marié, s'il avoit pû le faire sans s'appauvrir. Il faut ou qu'ils avouent que ce pontife, qu'ils considérent comme un des plus fermes soutiens de leur religion, fût un homme qui regardoit l'adultere comme une badinerie, & qui ne croyoit pas devoir chercher des moyens pour l'éviter? ou qu'ils conviennent que s'il eût pû trouver quelqu'expédient, sans se ruiner totalement, il en eût sans doute profité: car son tempérament étoit si violent à cet égard, qu'il falloit absolument qu'il optât entre le concubinage & le mariage. On sait qu'il étoit agité d'une espèce de fureur amoureuse; & l'on eût dit que Vénus avoit fait couler dans ses veines ce funeste poison qui perdit les filles de Minos. «J'ai oui conter, dit le même auteur que je viens de citer, que quand il arrivoit à la cour quelque fille ou dame nouvelle qui fût belle, il la venoit aussi-tôt accoster; & l'arraisonnant, il lui disoit qu'il la voulait dresser de sa main. Quel dresseur! Je crois que la peine n'y étoit pas si grande comme à dresser quelque poulain sauvage. Aussi pour lors, disoit-on, qu'il n'y avoit gueres, ou filles résidentes à la cour, ou fraîchement venues, qui ne fussent débauchées ou attrapées par la largesse dudit monsieur le cardinal; & peu ou nulles, sont-elles sorties de cette cour femmes ou filles de bien. Aussi voyoit-on pour lors leurs robes & grandes garderobes plus pleines de robes, de cottes d'or, d'argent & de soie, que ne sont aujourd'hui celles de nos reines & de nos princesses. J'en ai fait l'expérience, pour l'avoir vu deux on trois fois, en plusieurs qui avoient gagné tout cela;... car leurs peres, meres & maris, ne leur eussent pû donner en si grande quantité.» (1)

[(1) Brantôme, Dames Galantes, Tome II, pag. 362.]

[Pages f340 & f341]

Il est étonnant, mon cher lsaac, qu'un homme tel que le cardinal de Lorraine, qui sentoit si bien par lui-même la nécessité du mariage des ecclésiastiques, & qui étoit un des plus illustres membres de l'assemblée que les pontifes nazaréens tinrent à Trente au sujet des opinions de Luther & de Calvin, n'ait pas opiné fortement à mettre un frein à la débauche des prêtres, en leur permettant de prendre une femme. Comment est-ce qu'un prélat, à qui la cour de France pouvoit à peine fournir assez de concubines, croyoit qu'un curé retiré dans son village, avoit assez de force pour ne pas coucher avec sa servante?

On ne peut douter qu'il n'y eût dans l'assemblée de Trente un nombre de pontifes qui connoissoient par eux-mêmes la nécessité de laisser marier les ecclésiastiques. Cependant, par une fausse délicatesse & par un entêtement inexcusable, ils donnerent de nouvelles forces à une coutume qui a depuis occasionné un nombre infini de crimes, & rendu les prêtres nazaréens méprisables aux yeux de l'univers.

Les partisans des nouvelles opinions eurent un beau prétexte pour se récrier contre les ordonnances qui défendoient le mariage aux ecclésiastiques. Le cardinal del Monté, qui depuis fut fait pape sous le nom de Jules III, & qui présidoit comme légat au concile de Trente, avoit encore plus de raison pour prendre une femme légitime, que le cardinal de Lorraine. Car quoiqu'il soutint que le mariage devoit être très-rigoureusement prohibé aux prêtres & aux évêques, non-content de s'amuser parfois avec les dames, il usoit du privilége accordé par les payens aux divinités anciennes, & il avoit un petit Ganimede, à la vérité beaucoup moins charmant que celui de Jupiter, mais dont il étoit cependant extrêmement amoureux. Il l'avoit mené avec lui au concile, car il ne pouvoit se résoudre à s'en séparer. Il y fut pourtant une fois forcé, ayant été obligé de l'envoyer faire un voyage de quelques jours pour le rétablissement de sa santé. Lorsque ce bien-aimé revint, le légat conduisit au-devant de lui la plûpart des peres du concile, qui furent les témoins de ses transports amoureux, sans que les feux violens & lascifs de leur président pussent leur faire sentir combien le mariage étoit utile & nécessaire aux ecclésiastiques.

[Pages f342 & f343]

C'est un célébre historien nazaréen papiste, qui nous apprend ces affreuses particularités. «Lorsque Jules, dit-il, (1), n'étoit qu'archevêque de Siponte, & qu'il gouvernoit la ville de Boulogne, il reçut dans sa maison un jeune enfant natif de Plaisance, dont la naissance n'est jamais venue à la connoissance du monde. Il le prit en affection, comme si ç'eût été le sien propre, & le mena à Trente, où il faillit de le perdre par une grande maladie. Mais l'ayant envoyé, par l'avis des médecins, à Vérone pour changer d'air, Innocent (c'étoit le nom de ce mignon) y recouvra la santé, & quelque tems après retourna à Trente. Le jour qu'il devoit y arriver, le légat sortit de la ville par forme de promenade, accompagné de quantité de prélats, & l'ayant rencontré, le reçut avec des témoignages excessifs de joie & de tendresse; ce qui donna bien à parler, soit que ce fût une rencontre fortuite, ou une chose faite à dessein pour le prendre en chemin.» (2)

[(1) Frà-Paolo, de la traduction d'Amelot. liv. III à l'ann. 1550. pag. 281.
(2)C'est ici un de ces traits qui font crier les bigots contre lesLettres Juives; mais je leur demande si j'ai inventé le fait dont il s'agit. Frà-Paolo est mon garant; pourquoi ne puis-je pas rapporter ce qu'il a dit, & ce que tous les historiens, qui n'ont point été vendus à la cour de Rome, ont transmis à la postérité, soit qu'ils ayent été catholiques ou protestans?]

Considéres, mon cher Isaac, jusqu'où va la bizarrerie des hommes. Des gens qui vont en foule à la suite de leur chef recevoir un infâme Giton, s'opiniâtrent à ne point consentir que de fort honnêtes gens puissent contracter des mariages légitimes. Pouvoient-ils souhaiter quelque chose de plus fort pour leur démontrer la mal que cause le célibat des prêtres, que l'aventure qui leur arrivoit?

Ce cardinal del Monté avoit des obligations très-grandes à un autre pontife nommé Jules II, qui étoit encore plus âpre à la curée. Il étoit dangereux de son tems aux jeunes seigneurs de faire le voyage de Rome: ils ne s'en retournoient point comme ils y étoient allés. Si l'on en croit plusieurs historiens nazaréens, ce pontife violoit la droit d'hospitalité d'une étrange maniere.

[Pages f344 & f345]

Il se lit, disent quelques auteurs, en un écrit des théologiens de Paris, de deux jeunes gentilshommes par lui forcés, que la reine Anne, femme du roi Louis XII, avoit recommandés au cardinal de Nantes, pour les amener en Italie. (1) Si le reproche qu'on fait à ce pontife est véritable, il eût mieux valu aller chez les Tartares que chez les Romains. On ne risquoit chez les uns que la vie, & l'on perdoit l'honneur chez les autres.

[(1) Legitur in commentario magistrorum Parisiensum de Julio secundo Papâ, quod duobus nobilissimi generis adolescentibus, quas Anna regina Galliarum regina Nannentisi cardinali informandos commiserat, & aliis multis, diabolica rabie (proh facinus!) stuprum intulerit. Wolfus, Lection. memorabil. Tome II, pag. 21. Duplessis, Mystere d'Iniquité. pag. 58. Voilà un fait, de la vérité duquel je ne suis point garant. Aaron Monceca a pensé de même: il s'est contenté de citer les deux auteurs qui en parlent, & n'a point voulu décider.]

On ne court aucun risque semblable à Londres, mon cher Isaac. Les pontifes Anglois y ont assez d'affaires dans leur domestique, & ne songent point à s'égayer ailleurs. Une église à conduire & une femme à contenter, en voilà plus qu'il n'en faut pour éloigner tous les desirs libertins. Je ne voudrois pourtant pas jurer que jamais archevêque de Cantorberi n'ait eu de bâtard: mais cela est inconnu: & la facilité que les ecclésiastiques ont en ce pays d'avoir des enfans légitimes les empêche d'en souhaiter d'autres. Il paroît qu'ils ont toujours assez été dans ce goût-là: car lorsque les pontifes nazaréens consentirent à vivre dans le célibat, plusieurs de ceux qui étoient en Angleterre ne voulurent pas se soumettre à cette loi. Un certain Geraldus qui a vécu dans le XII. & XIII. siécles, assure que les pontifes étoient encore alors mariés dans le pays de Galles. (1) Un auteur plus illustre dit la même chose des ecclésiastiques de la Bretagne Armorique. (2)

[(1)Voyez le traité de illaudabilibus Walliae, inséré dans l'Anglia Sacra, Tome II, pag. 450.
(2) Hildebert, évêque du Mans, auteur du XII. Siécle, cité par Geraldus Cambrensis, epist. LXV, pag. 151 du Tome XXI. de la bibliotheque des Peres.]

[Pages f346 & f347]

Une chose dont les nazaréens ne sauroient douter, & qui est attestée par un de leurs principaux docteurs, c'est qu'en Irlande huit pontifes qui s'étoient succédés les uns aux autres, avoient été mariés tous les huit, dans le temps qu'ils exerçoient leur pontificat. (1)

[(1)Jam octo extiterunt ante celsum viri uxorati, & absque ordinibus, litterati tamen. Bernardus, in vit. mal.]

Ce ne fut donc qu'à la derniere extrémité que les prélats Anglois & Irlandois consentirent de se passer de femmes; & dès qu'ils purent trouver l'occasion d'en avoir une à eux, ils cesserent de se servir de celles de leur prochain. Lorsque Henri VIII. se brouilla avec la cour de Rome, en secouant le joug des Italiens, il voulut réformer les abus qu'il crut y avoir dans son royaume: & s'étant fait déclarer chef de la religion, il rétablit l'ancienne coutume.

Si ce prince avoit toujours agi aussi sensément, il mériteroit de grandes louanges. Il n'est rien de si sage & de si judicieux que de détruire toutes les loix pernicieuses, qui ne sont autorisées que par des préjugés ridicules. Puisque le mariage a été si souvent recommandé par les écritures, que l'homme est naturellement porté au vice, & qu'il trouve un remede contre lui dans une épouse légitime, par quelle raison les nazaréens, qui croient ainsi que nous les mêmes écritures, ont-ils établi un usage qui entraîne autant de crimes? Leurs prêtres se sont mariés jusqu'au XII. siécle. D'où vient vouloir abolir une coutume fondée sur le bon sens? Ou bien lorsque cette coutume a été abolie, pourquoi, quand on en reconnoît l'utilité, ne pas la rétablir & avouer qu'on a fait une faute, au lieu de faire brûler ceux qui soutiennent la nécessité du mariage des ecclésiastiques, comme s'ils avançoient quelque thèse contre l'existence de la Divinité? La folie des nazaréens, mon cher Isaac, fait notre gloire. Ainsi laissons-les dans leur aveuglement.

Porte-toi bien, mon cher Isaac, vis content & heureux.

De Londres, ce...

***

[Pages f348 & f349]

LETTRE CLXXIX.

Isaac Onis,caraïte, ancien rabbin de Constantinople, à Aaron Monceca.

J'ai lu avec plaisir, mon cher Monceca, ta derniere lettre. Je suis persuadé comme toi de la nécessité de permettre le mariage aux prêtres, dans quelque religion que ce soit. C'est-là le seul moyen pour arrêter les vices énormes qui s'introduisent dans les sociétés de gens qui voulant s'élever au dessus de l'humanité, après avoir combattu quelque tems contre les passions, donnent ensuite dans les plus grands excès, & portent la débauche d'autant plus loin qu'ils n'ont aucun secours pour s'en garantir. L'exemple des moines nazaréens & les histoires scandaleuses qu'on écrit tous les jours de leurs actions lubriques, sont des preuves évidentes & incontestables de la nécessité de ne point imposer aux hommes des regles qui sont entiérement contraires à la raison, & directement opposés à la nature.

Je loue beaucoup les pontifes Anglois d'avoir secoué un joug aussi dur & aussi pernicieux que celui du célibat: mais je ne crois point que l'envie d'avoir une femme légitime ait été le principal motif de la séparation des prélats Anglicans d'avec les pontifes romains. L'empire que ces derniers avoient pris depuis longtems sur les premiers, & la façon hautaine avec laquelle ils les traitoient, disposerent les esprits, las d'une domination pesante, à s'affranchir de l'esclavage: & dès que les Anglois trouverent un prétexte, ils s'en servirent avec plaisir pour briser leurs chaînes.

Je ne sçais, mon cher Aaron, si tu as jamais réfléchi attentivement au pouvoir immense que les pontifes Romains s'étoit acquis dans les siécles passés, non seulement sur les ecclésiastiques, mais encore sur les rois & les empereurs. Il étoit si grand, & parvenu à un si haut point, qu'il étoit impossible qu'il ne fût ébranlé par sa hauteur énorme, & qu'il ne croulât enfin sous son propre poids.

[Pages f350 & f351]

Je compare la puissance des souverains pontifes à celle des anciens Romains, & j'y trouve une ressemblance parfaite. Les papes ne furent d'abord que de simples prélats, égaux aux chefs des autres églises nazaréennes. Les Romains, sous leurs rois, n'étoient ni plus riches, ni plus puissans que les autres peuples de l'Italie. Dans le tems de la république, ils soumirent peu-à-peu, non-seulement leurs voisins, mais la moitié du monde entier. Enfin cette grandeur s'éclipsa peu-à-peu sous les empereurs, & depuis Constantin elle alla presque toujours en diminuant.

La même chose est arrivée aux pontifes Romains. Lorsque les empereurs eurent entiérement abandonné la ville de Rome, ils commencerent, par cette absence des souverains, à s'acquérir dans l'Italie un crédit considérable & qui n'augmenta cependant que peu-à-peu; car pendant très long-tems, l'élection des papes fut faite ou confirmée par les empereurs de Constantinople. Mais quand les Alains, les Bourguignons, les François les Pictes, les Saxons, les Vandales & les Visigots se rendirent maîtres, les uns des Gaules, les autres de la grande-Bretagne, les autres de l'Espagne: les monarques Grecs regardant les provinces d'Occident comme abandonnées au pillage, n'eurent plus gueres d'attention que pour ce qui concernoit l'Orient: & quoiqu'ils conservassent encore une grande partie de l'Italie, les papes par toutes ces révolutions y avoient déja acquis beaucoup d'autorité. Elle étoit cependant balancée par celle de plusieurs petits tyrans, qui sous une apparence d'obéissance & de redevance aux empereurs de Constantinople, jouissoient effectivement de la souveraineté.

Les Lombards ayant détruit entièrement les restes de la domination des monarques Grecs, l'élection des Papes ne fut plus faite que par le peuple. Quelque tems même avant que l'exarchat de Ravenne eut pris fin, Constantin III. voyant qu'il n'avoit plus qu'une ombre d'autorité dans la ville de Rome, consentit que les Romains pussent choisir un pontife sans attendre son consentement; & c'est ce tems, mon cher Monceca, qu'on doit regarder comme la premiere époque de la grandeur des papes. Peu-à-peu ils surent profiter des troubles qui arriverent. Ils eurent même une fortune aussi heureuse que les consuls de la république romaine: ils détrônerent les rois, ils donnerent les empires, ils changerent souvent la face de l'Europe; après avoir porté leurs armes aussi loin qu'Alexandre, ils voulurent être adorés ainsi que lui.

[Pages f352 & f353]

Les plus grands souverains tomberent humblement à leurs pieds. Cette humilité ne paroissant point encore assez grande à quelques-uns de ces orgueilleux pontifes, ils joignirent le mépris à la fierté & pousserent l'orgueil plus loin envers les princes nazaréens, que les généraux Romains à l'égard des captifs qui ornoient leurs triomphes.

Un pape mit insolemment le pied sur la tête d'un empereur qui lui baisoit la pantoufle, & lui renversa sa couronne de dessus la tête, pour marquer qu'il étoit le maître de la lui ôter lorsqu'il le jugeroit à propos. Un autre ne prouva que trop, par les maux dont il accabla un empereur, que les pontifes avoient assez de pouvoir pour détrôner les plus puissans monarques. Ce pape, nommé Grégoire VII, ayant eu avec cet empereur appellé Henri IV quelques démêlés touchant l'élection des évêques, il l'excommunia, le priva de sa dignité impériale, délia tous ses sujets du serment de fidélité, & déclara que ses terres appartenoient à quiconque pourroit s'en saisir. (1)

[(1) C'est avec beaucoup de raison que l'illustre François Bacon, chancelier d'Angleterre, a sagement remarqué que l'hérésie n'a pas été la cause ordinaire des excommunications que les papes ont prononcées contre les souverains. Des intérêts temporels en ont été souvent la cause. La religion a servi de prétexte à couvrir l'ambition des pontifes Romains. Que ne ramene-t'on point aux intérêts de l'église, lorsque celui qui est chargé de les protéger, peut les étendre autant qu'il veut? Evolvantur historiae & videatur quae fuerint causae principum excommunicatorum; & quidem istius tumoris, quo reges fuerunt exauthorati seu depositi. Non solum id factum est proper haeresin & schisma, verum etiam propter vocationem & investituram episcoporum aliarumque personarum ecclesiasticarum......... Nam quid est quod aliqua ratione ad spirituale referri nequeat? prasertim quando qui fert ad sententiam, casum pro arbitrio formare permittitur. Baconi orationes in parlamento, camera stellata, Banco regio, & cancellaria, habitae, pag. 1544, col. 2. edit. Leips.]

Si pareille chose arrivoit aujourd'hui les bulles du pontife ne produiroient pas le moindre effet: elles ne serviroient qu'à montrer plus clairement l'ambition de la cour de Rome; & les juges séculiers feroient flétrir une ordonnance qui attaqueroit ainsi leur souverain. Le bandeau est en partie ôté de dessus les yeux des peuples: il est peu de nazaréens qui ne soient revenus des préjugés aveugles qu'on avoit autrefois pour les excommunications. Ils étoient si forts, que le malheureux Henri succomba sous leurs coups, & qu'il fut poursuivi par la haine ecclésiastique jusques dans le tombeau.

[Pages f354 & f355]

On ne peut lire les malheurs de ce prince, même dans les historiens de la communion romaine, qu'on ne soit ému de colere, de dépit & d'indignation, de voir jusqu'où les hommes ont poussé leur superstition & leur bassesse, & jusqu'à quel point ils ont ravallé la majesté de leurs souverains. «Les censures de sa bulle, dit un auteur papiste (1), se trouverent de telle vertu, que non pas un étranger, ains son propre fils, s'empara de l'état sur son pere. Piteux spectacle véritablement; mais par lequel vous pouvez recueillir combien lors étoit grande la puissance des papes. Il y avoit assez de sujet pour contenter, l'opinion de Grégoire. Toutefois, non assouvi, il fait dégrader ce pauvre prince de ses ornemens impériaux par les évêques de Mayence, Cologne & Vormes; & depuis, l'ayant réduit en une étroite prison, où il mourut, les Liégeois l'ayant fait inhumer en terre-sainte, sont excommuniés par le pape, pour lever laquelle sentence d'interdiction ils le déterrent, & sur son corps porté à Spire, & mis en un cercueil de pierre hors l'église, comme étant mort excommunié.»

[(1) Pasquier, Recherches de la France, liv. III, chap. XIV, pag. 209.]

Si ce fait, mon cher Monceca, n'étoit pas attesté par tous les historiens, de quelque communion qu'ils soient, auroit-il dû trouver croyance chez la postérité? Comment peut-on se persuader qu'un empereur qui régna cinquante ans, & qui se trouva dans un grand nombre de batailles, qui dompta la plûpart de ses ennemis, qui s'acquit enfin une très-grande gloire, ait été traité aussi indignement par ses sujets, à la persuasion d'un prêtre dont la haine implacable ne pouvoit être éteinte par la mort de son adversaire?

[Pages f356 & f357]

Lorsque je parcours, mon cher Monceca, l'histoire des pontifes romains, ce n'est point leur orgueil, leur ambition, en un mot toute leur conduite criminelle qui m'étonnent. Comme la faveur, la cabale, & l'argent ont toujours eu plus de part à leur choix que la probité & le mérite, il est naturel qu'il y en ait eu beaucoup moins de bons que de mauvais. Mais je ne puis revenir de ma surprise, lorsque je vois un nombre de nations entieres ne faire aucun usage de la raison, & suivre aveuglément les impressions les plus opposées à la lumiere naturelle. Qu'un pontife soit assez ambitieux pour vouloir détrôner un roi: c'est un homme qui abuse de son état, pour couvrir ses crimes; la chose est assez ordinaire. Mais que des peuples entiers consentent à violer tous leurs devoirs, la vertu, l'honneur, la religion, & cela sans aucun motif d'intérêt particulier, c'est à quoi je ne pense jamais sans frémir d'horreur, voyant quels maux peut causer la superstition.

Pendant que le pouvoir des pontifes étoit à ce point excessif, l'Angleterre, mon cher Monceca, étoit un des royaumes sur lesquels ils avoient le plus d'autorité: ils le tenoient comme en esclavage: & cet infortuné pays payoit des tributs immenses à la cour de Rome. Le retour des sciences fit ouvrir peu-à-peu les yeux aux mortels aveuglés: ils apperçurent enfin les sottises de leurs peres; & ils reconnurent combien étoit dur le joug qu'on leur avoit imposé. Ils n'oserent d'abord le secouer avec vigueur; parce qu'un reste de superstition, la puissance des anciens préjugés, & le manque d'occasions favorables, les empêchoient d'agir. Mais d'heureuses circonstances s'étant enfin présentées, on vit tout-à-coup la face de l'Europe changée: les esprits qui n'attendoient qu'un moment convenable, ne manquerent point de se saisir de celui qui se présenta. Un simple moine (1) le fit naître; & dans l'espace de quinze à vingt ans, il frappa un si terrible coup sur le papisme, qu'il l'ébranla jusques dans les fondemens, & lui enleva une grande partie de ses domaines. La Suède, le Dannemarck, la Prusse, la Saxe, une bonne partie de l'Allemagne adopterent ses sentimens, & briserent enfin l'idole qu'ils avoient si long-tems adorée.

[(1) Martin Luther, religieux augustin, à Wittemberg.]

[Pages f358 & f359]

D'un autre côté, Jean Calvin, habile ecclésiastique François, moins entreprenant que Luther, mais aussi capable que lui d'exécuter de grands desseins, acheva ce qu'il n'avoit que commencé, & introduisit la réformation de la doctrine & des moeurs, non-seulement en France, mais même en Suisse, dans les Pays-Bas, en Ecosse & en divers autres endroits. Parmi tant de révolutions, l'Angleterre ne demeura point tranquille. L'amour & le dépit acheverent ce que les livres de Luther & de Calvin n'avoient qu'ébauché. Henri VIII, épris des charmes d'Anne de Boulen, & ne pouvant obtenir de Rome la dissolution de son mariage, rompit ouvertement avec les papes, & détruisit ainsi le papisme en Angleterre.

Les nouvelles opinions que tant de peuples différens avoient embrassées, occasionnerent de vives disputes entre les sçavans; & les sciences gagnerent infiniment à ces combats littéraires. Chacun vouloit être instruit: tout le monde étudia; ce fut alors que l'on vit disparoître le langage & le génie scholastique. Il fallut que les papistes opposassent de bons livres à ceux de leurs adversaires ou qu'ils se résolussent à les voir triompher de toutes les manieres. Afin d'y réussir, les théologiens furent obligés de se rendre intelligibles; ils se virent réduits à abandonner leur ancienne maniere. Cela acheva d'éclairer les esprits; car alors chaque particulier put juger clairement de ce qu'il ne voyoit auparavant que par les yeux des moines & des prêtres; cette clarté nouvelle porta de nouveaux préjudices à l'autorité des pontifes. Peu s'en fallut qu'ils ne perdissent totalement la France: ce ne fut qu'après avoir travaillé bien du tems qu'ils vinrent à bout d'y conserver leur ancienne autorité; quoique de tous les royaumes qui la reconnoissent, ce soit celui où leur pouvoir soit le moins établi.

Les François craignent fort la politique & les ruses de la cour de Rome. Dans tous les tems, & même dans ceux où l'Europe entiere trembloit sous les pontifes, ils ont toujours été attachés à leurs rois, & n'ont point souffert qu'on empiétât sur leurs priviléges.

[Pages f360 & f361]

Il est vrai que depuis que la secte des jésuites s'est établie chez eux, elle a corrompu quantité de particuliers, parmi lesquels on trouve beaucoup d'ecclésiastiques, qui ont oublié qu'ils étoient François, & qui sont prêts dans toutes les occasions de vendre leur patrie aux pontifes romains. Mais les parlemens, les ministres d'état, la noblesse, le peuple même n'ont point changé de sentiment; & si la cour de Rome vouloit exiger quelque chose qui déplût au monarque François, toutes ses menaces & toutes ses fulminations seroient fort peu redoutables. On en a toujours fait assez peu de cas en France. Quelquefois même on a été jusqu'à y punir sévérement les fautes que faisoient les pontifes. Louis XIV, quelque peu porté qu'il fût pour les opinions contraires au papisme, fit élever au milieu de Rome même un monument qui devoit servir à la honte éternelle des Romains. Cependant, après l'avoir laissé subsister quelque-tems, il voulut bien, par un excès de clémence, permettre qu'on l'abbatît. Il n'est pas surprenant que ce roi ait agi d'une maniere aussi forte dans un tems où l'autorité des pontifes, pour ce qui regarde le temporel, est regardée comme une chimere absurde. Mais, le démêlé qu'eut le roi Philippe le Bel avec Boniface VIII, dans un tems où les pontifes faisoient trembler tant de souverains, prouve évidemment le peu d'autorité que les papes ont eu de tout tems sur les monarques François. Ce prince, brouillé avec ce pape au sujet de la nomination à quelques bénéfices, en reçut le billet suivant:

Boniface, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à Philippe roi des François. Crains Dieu, & observe ses commandemens. Nous voulons que tu saches que dans les choses spirituelles & temporelles, tu nous es soumis. La collation des bénéfices ne te regarde point, &c. & si tu en as conféré quelques uns, nous en la révoquons la donation, & la déclarons nulle; ajoutant, que ceux qui pensent autrement sont des fats & des insensés. Donné, &c. (1).

[(1) BONIFACIUS, episcopus, servus servorum Dei, Philippo Francorum regi. Deum time, & mandata ejus observa. Scire te volumus quod in spiritualibus & temporalibus nobis fubes. Beneficiorum & praebendarum ad te collatio nulla spectat: & si aliquorum vacantium custodiam habeas, usum-fructum earum successoribus reserves; & si qua contulisti, collationem haberi irritam decrevimus, & quatenus processerit rcvocamus. Aliud credentes fatuos reputamus. Datum Laterani, quarto nonas decembris, pontificatûs nostri anno sexto.]

[Pages f362 & f363]

A ce billet doux voici la réponse de Philippe le Bel.

Philippe, par la grace de Dieu, roi de France, au nommé Boniface, qui se fait appeller souverain pontife, salut fort modique, & même aucun. Sache ta grandissime fatuité, que pour le pouvoir temporel, nous ne reconnoissons personne. Nous conférerons les prébendes & les bénéfices auxquels nous avons droit de nommer; & nous en assurerons les revenus à ceux que nous en aurons pourvûs: croyant qu'il n'y a que des fats & des insensés qui puissent nous disputer ce pouvoir. (1)

[(1) PHILIPPUS, Dei gratiâ Francorum rex, Bonifacio se gerenti pro summo pontifice, salutem modicam, sive nullam. Sciat tua maxima fatuitas, in temporalibus nos aliqui non subesse; aliquarum ecclesiarum & praebendarum vacantem collationem ad nos jure regio pertinmere, & percipere fructus earum contra omnes possessores utiliter nos tueri. Secus autem credentes fatuos reputamus atque dementes. Datum, &c.]

A coup sûr, un prince qui écrivoit de cette maniere, ne craignoit nullement le sort de l'empereur Henri IV.

Porte-toi bien, mon cher Monceca, & vis content & heureux.

Du Caire, ce...

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LETTRE CLXXX.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, Caraïte, autrefois rabbin à Constantinople.

Je ne t'ai point encore parlé, mon cher Isaac, du parlement d'Angleterre. C'est à cette auguste assemblée que la nation est redevable de son bonheur & de sa liberté. Sans elle, depuis long-tems le pouvoir despotique se fût introduit dans ce royaume; & les souverains ne trouvant rien qui s'opposât à leurs volontés, auroient sans doute usurpé une autorité absolue. Lorsque je considere les différens gouvernements qui sont établis en Europe, je n'en trouve aucun qui me paroisse aussi parfait que celui d'Angleterre. En effet, il réunit toutes les qualités qu'il faut pour rendre le peuple heureux, & le souverain puissant tandis qu'il est juste.

[Pages f364 & f365]

Tous les législateurs qui ont voulu fonder une république bien ordonnée, & lui donner des loix qui assurassent la liberté, ont senti qu'il étoit nécessaire que l'autorité du prince fût tempérée & arrêtée par les remontrances, & même par le crédit des principaux de la nation, qui servoient de médiateur entre le prince & le peuple, & qui conservoit les droits de l'un & protégeoient la liberté de l'autre. C'est-là, mon cher Isaac, le principal devoir du parlement d'Angleterre. Tandis que le roi n'empiéte point sur les priviléges de la nation, il est le maître absolu: mais dès qu'il veut les détruire, il trouve ce même parlement toujours opposé à ses volontés.

Il paroît d'abord qu'un roi n'est point aussi absolu à Londres qu'à Paris ou à Madrid. Mais l'on apperçoit, quand on examine les choses plus attentivement que dès qu'il est équitable, il est aussi absolu qu'un sultan. Quel est l'emploi des rois? C'est celui de faire observer les loix, de récompenser les gens vertueux, de punir les méchans, & de travailler à la gloire de son peuple aussi bien qu'à la sienne. Il n'est point de monarque dans le monde, qui, pour exécuter toutes ces choses, ait plus de pouvoir qu'un roi d'Angleterre.

Les princes n'étant absolus ici qu'autant qu'ils sont justes & vertueux, leur autorité dépend des biens qu'ils répendent sur leurs sujets. Peut-on rien voir de plus sage & de plus sensé qu'un pareil usage? Les souverains Anglois ont le même pouvoir que la divinité. Puisque les rois la représentent sur la terre, on a crû qu'ils devoient, ainsi qu'elle, n'être jamais des auteurs du mal. Pour leur donner des secours efficaces contre la foiblesse humaine, on a institué un parlement, qui leur représente avec force, mais toujours avec un profond respect, les erreurs dans lesquelles ils peuvent tomber.

Les plus sages législateurs ont connu la nécessité de ne point déïfier les caprices des souverains. Ils savoient qu'il étoit injuste de faire dépendre de la fantaisie d'un seul homme le bonheur de plusieurs milliers d'autres.

[Pages f366 & f367]

«De tous les nouveaux établissemens de Lycurgue, qui étoient en fort grand nombre, dit Plutarque, le plus grand & le plus considérable fut celui du sénat, lequel, comme dit Platon, étant mêlé avec la puissance trop absolue des rois, & ayant une égale autorité, fut la principale cause de la modération & du salut de cet état, qui étoit toujours chancelant, & qui penchoit tantôt du côté des rois vers la tyrannie, & tantôt vers la démocratie du côté des sujets. Car ce sénat fut au milieu, comme une sorte de leste, & comme un contre poids qui le maintint dans l'équilibre, & qui lui donna une assiette ferme & assurée; les vingt-huit sénateurs qui le composoient, se rangeant du côté des rois quand le peuple vouloit se rendre trop puissant; & fortifiant au contraire le parti du peuple quand les rois tendoient à la tyrannie. (1)

[(1) Plutarque, Vies des Hommes illustres de la traduction de Dacier, Tome I, pag. 224.]

Lycurgue n'a pas été le seul sage qui ait senti la nécessité de cet équilibre. Socrate croyoit, qu'un état ne pouvoit être heureux qu'autant que les magistrats étoient aussi soumis aux lois que les simples particuliers aux magistrats. (2) Selon lui, les usages établis devoient tenir l'équilibre entre le peuple & le prince.

[(2) Interrogatus quam demum rempublicam optima institutam censeret?Eam inquit, in qua cives magistratui, magistratus autem legibus obtemperant. Solon,inter septem sapientum & eorum qui iis connumerantur, Apophtegmata, Consilia & praecepta, &c. pag.13.]

Ce sage ne voyoit pas que les hommes font souvent le contraire de ce qu'ils doivent faire, & qu'il est absolument nécessaire qu'il y ait une force supérieure qui les contraigne à ne point s'éloigner de ces loix qui forment la liaison qui doit être entre le souverain & le sujet. On assure ainsi leur commun bonheur. Si le peuple est sûr de ne perdre jamais sa liberté, le roi est assûré d'une parfaite tranquillité, à moins qu'il n'oublie les devoirs auxquels il s'est engagé. Alors il ne doit se plaindre que de lui-même dans toutes les infortunes qui peuvent lui arriver, puisqu'il les a occasionnées par son esprit inquiet et remuant.

Un sage monarque, quand bien même rien ne s'opposeroit à ses volontés, doit toujours éviter de vouloir augmenter ses droits par la force, par la violence & par l'injustice. Quiconque veut jouir d'un regne heureux, doit soumettre les coeurs beaucoup plus par ses vertus que par ses armes. Il n'est rien de si rare, disoit un sage de la Grece, que de voir un tyran vieillir sur le trône. (1) En effet, mon cher Isaac, si nous parcourons les histoires anciennes & modernes, nous trouverons très-peu de mauvais princes à qui il ne soit arrivé quelques infortunes marquées.

[(1) Interrogatus quid visum esset rarissimum: Senex, inquit, tyrannus. Thales ibidem pag. 23.]

[Pages f368 & f369]

Sans nous arrêter aux Nérons, aux Caligulas & aux Domitiens, en examinant ces derniers tems, quel sort n'ont pas eu Henri III, roi de France, & Philippe II, roi d'Espagne? Le premier, avant d'être assassiné par un moine, vit la moitié de son royaume révoltée contre lui: & le second perdit par ses cruautés toutes les provinces qui forment aujourd'hui la république d'Hollande.

Les loix qui donnent des bornes au pouvoir des souverains, assûrent sa puissance. Rarement voit-on qu'il se passe un siécle, sans qu'il arrive quelque révolution étonnante dans les pays où regne le despotisme. Lorsqu'on croit que l'autorité arbitraire est assurée par les précautions, par la politique, & par un esclavage auquel les peuples semblent être accoûtumés, on est surpris tout-à-coup des troubles soudains qui s'élevent. Le pouvoir absolu est comme une mer vaste & tranquille qui n'a pas été agitée depuis long-tems: le calme semble y annoncer un violent orage; & plus les vents ont retenu leur haleine, plus on doit craindre le retour de leur souffle impétueux. Les séditions, les troubles & les révoltes naissent du centre de la paix, & s'élevent avec la même force & la même impétuosité que les Aquilons sortent de la caverne d'Eole. (1) Lorsque Henri II fit la paix, & maria sa fille avec Philippe II, quel est le mortel qui eût pû se figurer les malheurs dont la France fut comme accablée tout aussi-tôt, & pendant plus de trente ans de suite? Si les loix eussent empêché les violences de François II, de Charles IX & de Henri III, qu'une assemblée de gens sages & zélés pour le bien public eût également réprimé les royalistes outrés, les protestans & les ligueurs, & que ces trois partis opposés eussent été abbaissés par une autorité forte & décisive, qui eût protégé le plus raisonnable: ces princes n'eussent point injustement traité les Bourbons, les Colignis, ni leurs partisans; & ceux-ci de leur côté, n'eussent jamais osé manquer à leurs souverains.

[(1)............ Ac venti agmine facto,
Qua data porta, ruunt, & terras turbine perstant.
Incubuere mari, totumque à sedibus imis.
Una Eutusque Notusque ruunt, creberque procellis
Africus, & vastos volvunt ad littora fluctus.

Virgil, Aeneid., Lib. I]

[Pages f370 & f371]

Les uns & les autres auroient été forcés de suivre les loix: & celui d'entr'eux qui n'eût pas voulu s'y soumettre, eût été légitimement puni par le pouvoir des protecteurs de la nation, qui eussent embrassé la querelle la plus juste & la plus raisonnable. Mais tout au contraire, rien n'étoit capable d'arrêter la fougue des différens partis. Les états-généraux s'étoient vendus au duc de Guise: & Henri III, abandonné de ceux qui devoient le soutenir, ne trouva de ressource que dans l'assassinat de ses ennemis. S'il y eût eu une puissance médiatrice entre lui & ses sujets, il n'eût jamais été obligé d'en venir à une pareille extrêmité.

On pourroit objecter que les états de Blois, représentant le parlement d'Angleterre, auroient dû produire le même effet. Aussi cela fut-il arrivé, si ceux qui composoient ces états n'eussent point oublié non-seulement leur devoir, mais même leurs propres intérêts; & s'ils eussent songé à profiter de leur autorité pour pacifier les troubles au lieu de les augmenter.

Il semble que le ciel, pour punir les François du mauvais usage qu'ils faisoient de leurs états-généraux, ait permis, qu'ils ayent été entiérement supprimés. De la maniere dont on les avoit corrompus, loin qu'ils continuassent à être de quelque utilité pour le bien de la patrie, ils ne produisoient plus que des divisions & des troubles. Au lieu d'y travailler sincérement à la gloire du souverain, & au bonheur des peuples, on n'y pensoit qu'à cabaler pour obtenir des charges & des emplois au préjudice de ses adversaires, ou bien à faire établir quelque réglement qui leur fût très-préjudiciable. Tout au contraire, le parlement de la grande-Bretagne s'attache à suivre exactement les loix de son institution; agissant attentivement pour le bien général de la nation, il n'a que très-peu d'égard aux vûes intéressées des particuliers. Il est animé de cet esprit que Lycurgue vouloit donner au sénat de Sparte. Par-là, il n'a rien à redouter, ni de la politique des monarques, ni de la légéreté des peuples: & il n'est ainsi, ni la dupe des premiers, ni le jouet des derniers.

[Pages f372 & f373]

Il est vrai néanmoins qu'il se forme assez souvent différens partis dans le parlement d'Angleterre. Mais quoique ses membres ayent des sentimens très-opposés sur bien des sujets, ils se réunissent presque toujours en ce qui concerne l'avantage & la gloire de la nation. Jamais aucun membre de cette illustre assemblée ne proposa de mettre en délibération, si sa patrie se soumettroit ou non à quelque roi étranger. Quelqu'opposés que fussent les Toris aux Wighs, & quelque bien disposés qu'on les ait vûs pour les François, ils ne furent pourtant point assez lâches pour solliciter Louis XIV à s'emparer de leur royaume. Mais les ligueurs firent tout ce qu'ils purent pour livrer le leur à l'Espagne, & rendre les François esclaves de Philippe II.

Les Anglois, mon cher Isaac, méritent la liberté dont ils jouissent: & ils en sont d'autant plus dignes, qu'ils la doivent aux soins qu'ils prennent de la conserver. Ils sont tous extrêmement zélés pour elle; & mêmes les particuliers cessent de penser à leur intérêt propre, dès qu'ils croyent appercevoir que ce qui les favorise peut diminuer les priviléges de leur patrie. Après cela doit-on s'étonner qu'un peuple qui pense si noblement & si généreusement, ait une forme de gouvernement beaucoup plus parfaite que celle des autres nations? les loix se ressentent non-seulement de l'étendue du génie des législateurs qui les ont faites, mais encore du courage & de la grandeur d'ame de ceux qui les font observer.

Si l'on instituoit un parlement en Italie, à qui l'on accordât le même droit qu'à celui d'Angleterre, les membres qui le composeroient agiteroient peut-être très-souvent, dans quel tems de l'année on devroit faire les processions, & à quelle heure de la journée on chanteroit matines ou vêpres. S'il se formoit plusieurs partis dans cette assemblée, ils naîtroient sans doute des démêlés particuliers: l'on ne verroit pas à coup sûr ce parlement Italien divisé sur le dessein glorieux de rendre sa patrie l'arbitre des puissances de l'Europe, ou sur le but utile & nécessaire du maintien & de l'aggrandissement du commerce.

Depuis trois ans entiers tout le sénat de Gênes n'est occupé que d'un assassinat, & il ne peut en venir à bout. Il a beau mettre à prix la tête du baron de Newhoff, ce prétendu roi vit toujours, & brave injurieusement leur infructueux courroux. (1)

[(1)Vivit, imo vero vivit.........non ad deponendam, sed ad confirmandam audaciam. Cicero, oratio prima in Catilinam.]

[Pages f374 & f375]

Quelle différence,mon cher Isaac, entre ces Italiens & ceux de l'ancien tems! Les Romains vouloient vaincre leurs ennemis encore plus par grandeur d'ame que par force. Quant aux Génois, de quelque façon qu'ils viennent à bout de leur dessein, tout leur est égal: (1) & même les moyens dont se servoit autrefois le vieil de la Montagne, ne leur paroissoient point odieux.

[(1)Dolus, an virtus, quis in hoste requirat. Virgil. Aeneid, lib.III.]

Je t'avouerai, mon cher Isaac, que je trouve affreuse la coutume de mettre à prix ainsi la tête d'un homme qu'on peut attaquer les armes à la main. Si cet abus doit être toléré dans quelques occasions, c'est lorsqu'un sujet rebelle souleve tout un peuple contre son prince, & le réduit à la triste nécessité d'en venir-là. Henri III, par exemple, fut absolument forcé de traiter ainsi les Guises tout prêts à lui ravir son sceptre & à s'emparer de sa couronne. Mais quand on en use de même envers un homme qui n'est lié par aucun serment ni par aucune obligation, c'est une infâmie que toutes les subtilités de la politique ne sauroient jamais excuser. Je demande par quel droit il n'est pas permis au baron de Newhoff de se déclarer l'ennemi des Génois? A-t'il avec eux quelqu'engagement qui le force à subir leurs volontés? Est-il attaché par quelque pacte, par quelque convention? Point du tout: c'est un étranger qui leur déclare la guerre. Qu'ils le fassent repentir de sa témérité, qu'ils le poursuivent le fer & la flamme à la main, la chose est dans l'ordre. Mais qu'ils veulent le faire assassiner, qu'ils ayent recours à un moyen aussi honteux: un pareil procédé ne peut trouver des approbateurs que parmi ceux qui pensent que le crime n'est plus crime dès qu'il est fait par des raisons de politique. Soutenir un pareil sentiment, c'est dégrader les souverains: c'est en faire des gens chez qui les forfaits ou les actions louables sont également les suites de leur intérêt: c'est bannir & anéantir totalement le courage, la grandeur d'ame & la véritable vertu. Ta morale est trop pure, mon cher Isaac, pour ne pas condamner une opinion si pernicieuse & si détestable; & tu penses sans doute, que quiconque commet un crime, dans quelqu'état qu'il puisse être, manque toujours au ciel, aux hommes & à soi-même.

[Page f376]

Porte-toi bien, mon cher Isaac, & vis content & heureux.

De Londres, ce...

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Fin du sixieme volume (f)

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LETTRES JUIVES ou Correspondance Philosophique, historique et critique entre un Juif Voyageur en différens Etats de l'Europe, & ses Correspondans en divers endroits.

NOUVELLE EDITION, augmentée de nouvelles Lettres & de quantité de remarques.

TOME SEPTIEME (g)

A LA HAYE

Chez PIERRE PAUPIE.

M. DCC. LXIV.

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LETTRES JUIVES ou Correspondance Philosophique, historique et critique entre un Juif Voyageur en différens Etats de l'Europe, & ses Correspondans en divers endroits.

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LETTRE CENT QUATRE-VINGT-UNE.

Jacob Brito, à Aaron Monceca.

La curiosité, mon cher Monceca, m'a fait faire un voyage, pendant lequel j'ai eu très-souvent l'occasion de réfléchir sur la misere humaine. Je partis il y a quelque tems de Tripoli pour aller visiter les ruines de Cyrene. Plusieurs Arabes, dont la principale nourriture consiste dans le laitage de leurs bestiaux, & dans un peu de farine d'orge, se sont campés dans ces ruines.

[Pages g2 & g3]

Leurs moeurs sont aussi pures que leurs mets sont simples & modiques. Ils méprisent les richesses, exerçent avec soin l'hospitalité, & n'ont aucune autre occupation que celle de garder leurs troupeaux. S'ils étoient moins paresseux, on pourroit les regarder comme de véritables philosophes, qui, connoissant l'inutilité des trésors que les hommes cherchent avec tant d'avidité, savent borner leurs desirs, & ne souhaitent que ce qui leur est nécessaire. Mais leur nonchalance est si grande, qu'ils ne sement jamais que ce qu'ils peuvent manger dans une année; d'où il arrive quelquefois que la récolte n'étant point aussi abondante qu'ils croyoient, ils se trouvent dans l'embarras & le besoin, & sont obligés de se défaire d'une partie de leur bétail, pour avoir le grain qui leur est nécessaire.

La religion de ces Arabes est la Mahométane. Ils ont cependant plusieurs usages qui approchent des nôtres; & beaucoup de leurs coutumes sont probablement tirées de celles des Juifs. Le vendredi ils allument dans leurs tentes des lampes, semblables à celles qui nous éclairent dans nos maisons le jour du sabat. Ils ne mangent jamais d'aucun mets apprêté par des gens d'une religion différente de la leur; au lieu que les Turcs Levantins & les Africains ne s'en font aucun scrupule. Quelques-uns même de ces derniers ne rejettent point les viandes & les boissons qui leur sont défendus par la Loi. Ils regardent ce précepte comme un conseil, & non pas comme un ordre. Je croirois volontiers, mon cher Monceca, que les usages de ces Bédouins tirent leur origine de ceux des anciens Juifs qui furent répandus dans l'Egypte & sur les côtes de l'Afrique, après la destruction de Jérusalem & de Bitter. La ruine de cette derniere ville dispersa encore plus notre infortunée nation, que celle de la capitale de la Judée.

On trouve, à quelques lieues de Cyrene des forêts d'une grande étendue, dans lesquelles vivent plusieurs peuples qui n'ont aucune religion, & qui, semblables aux bêtes des champs, suivent aveuglément les mouvemens de leurs passions. On assure qu'ils sont réduits au seul instinct.

[Pages g4 & g5]

Parmi eux, dit-on, les enfans jouissent de leurs meres, les peres de leurs filles, & les freres de leurs soeurs. Ils ne connoissent ni prince ni magistrat, ni supérieur; le plus fort est le plus craint & le plus redouté. Ils vont presque nuds, & n'ont d'autres habillemens pour se garantir des injures de l'air, que les peaux de chevres qu'ils tuent, dont ils se font une espéce de manteau, sans autre préparation que de les sécher au soleil.

Lorsque l'on considere attentivement, mon cher Monceca, la maniere de vivre de ces peuples barbares, quel jugement peut-on faire de l'opinion de ces philosophes qui ont voulu soutenir, avec tant de confiance, leur sentiment sur les idées innées? Je leur demanderois volontiers à quoi servent tous leurs beaux discours métaphysiques, qui sont évidemment démentis par l'expérience.

N'est-il pas surprenant qu'un homme prétende s'inscrire en faux contre une chose réelle, uniquement fondé sur ce que sa réalité ne quadre point avec le systême qu'il a forgé dans son imagination? Les philosophes ne devroient-ils pas convenir de bonne foi, que dès que l'expérience démontre quelque chose, il est absurde de vouloir chercher de vaines raisons pour la combattre? Les plus grands génies donnent quelquefois dans ce travers. Il n'est aucun Cartésien, aucun Mallebranchiste, qui ne soit fermement persuadé, ou du moins qui n'assure de l'être, que l'ame a des idées innées, par le moyen desquelles elle peut aisément distinguer le bien du mal, & la vertu du vice. Lorsqu'on représente à ce philosophe entêté, que ce qui est regardé comme vicieux dans un pays, est reçu comme vertueux & louable dans un autre; ou il se contente de nier la vérité de ce fait évident, ou bien il a recours à un subterfuge pitoyable, & pense répondre d'une maniere invincible, en disant que les hommes étouffent, par leur mauvaise éducation, ces notions innées, & en empêchent les effets.

Sans m'arrêter à démontrer l'inutilité de ces idées, dont l'ame ne fait jamais aucun usage, je soutiens, mon cher Monceca, qu'il est absolument impossible qu'il y ait aucune connoissance innée dans l'entendement humain qui puisse lui faire distinguer le bien & le mal, ou la vertu & le vice. La divinité s'est contentée d'accorder aux hommes la raison, par le moyen de laquelle ils peuvent s'élever aisément au degré de perfection que demande leur état.

[Pages g6 & g7]

La lumiere naturelle suffit pour leur faire connoître l'utile & l'honnête; & lorsqu'ils ne font point cette sage distinction, c'est qu'ils ne réfléchissent point, ou qu'ils sont emportés par la force de leurs préjugés.

S'il y avoit quelque régle certaine pour distinguer le bien & le mal, qui fût innée avec l'ame, il seroit impossible, malgré les préjugés, que des peuples entiers pussent la violer sans crainte, sans trouble, & de sang-froid. Il seroit encore plus étonnant que l'entendement ne s'apperçut point quelquefois de ces idées qu'il auroit en lui-même. N'est-il pas absurde de soutenir que l'esprit a une parfaite connoissance d'une chose à laquelle il ne réfléchit jamais, & qui ne se présente point à lui?

L'on ne peut nier, à moins qu'on ne veuille se refuser aux choses les plus évidentes, que toutes les loix qu'on regarde comme sacrées dans certains pays, ne soient rejettées, dans d'autres, & considérées comme des coutumes vicieuses, quelquefois même horribles & abominables. Si l'ame apporte en naissant des idées innées, je demande, mon cher Monceca, lesquelles de ces idées on doit regarder comme telles; ou celles qu'apportent les Caraïbes, qui rôtissent & mangent un homme comme un poulet, ou celles des inquisiteurs Espagnols & Portugais, qui font brûler un Juif pour honorer la divinité, ou celles des Anglois & des Hollandois, qui laissent à chacun la liberté de suivre les mouvemens de sa conscience, & qui ne punissent que les crimes qui troublent la société civile? Je suis assuré qu'un Cartésien me répondra d'abord qu'il ne faut qu'avoir le sens commun pour sentir le monstrueux des coutumes Espagnoles & Caraïbes. Mais je le prie de me dire à quoi servent les idées innées, puisqu'il faut recourir à la raison pour examiner leur réalité, & pour juger de leur validité. La lumiere naturelle suffit donc pour éclairer l'esprit des hommes. Si l'on répond que la lumiere naturelle n'agit qu'en conséquence de ces idées innées, il n'y aura rien de si aisé que de détruire cette objection; car les peuples les plus polis, les plus civils, & les plus spirituels, ont eu les idées les plus fausses, & mêmes les plus horribles, sur plusieurs pratiques fondamentales de la morale.

[Pages g8 & g9]

«S'il y a quelque régle, dit un illustre philosophe (1) qu'on puisse regarder comme innée, il n'y en a point, ce me semble, à qui ce privilége doive mieux convenir qu'à celle-ci: peres & meres, aimez & conservez vos enfans. Si l'on dit que cette régle est innée, on doit entendre par-là l'une de ces deux choses, ou que c'est un principe constamment observé de tous les hommes, ou du moins que c'est une même vérité gravée dans l'ame de tous les hommes, qui leur est par conséquent connue à tous, & qu'ils reçoivent tous d'un consentement commun. Or cette régle n'est innée en aucun de ces deux sens. Car, premierement, ce n'est pas un principe que tous les hommes prennent pour régle de leurs actions, comme il paroît par les exemples que nous venons de citer; & sans aller chercher en Mingrelie & dans le Pérou des preuves du peu de soin que des peuples entiers ont de leurs enfans, jusqu'à les faire mourir de leurs propres mains; sans recourir à la cruauté de quelques-autres nations barbares, qui surpasse celle des bêtes mêmes; qui ne sait que c'étoit une coutume ordinaire & autorisée parmi les Grecs & les Romains d'exposer impitoyablement, & sans remords de conscience, leurs propres enfans, lorsqu'ils ne vouloient pas les élever?... En second lieu il est faux que ce soit une vérité innée & connue de tous les hommes... Car ces idées qui doivent être nécessairement innées, s'il en est aucune qui le soit, sont si éloignées d'être naturellement gravées dans l'esprit de tous les hommes, qu'elles ne paroissent pas même fort claires & fort distinctes dans l'esprit de plusieurs personnes d'étude, qui font profession d'examiner les choses avec quelque exactitude, tant s'en faut qu'elles soient connues de toute créature humaine.»

[(1) LOCKE, Essai philosophique, concernant l'Entendement Humain, Liv.I. Chap. II. p. 31.]

Les partisans des idées innées ne font pas attention, mon cher Monceca, que non-seulement les principes qu'ils regardent comme les plus évidens, sont rejettés par des nations entieres, mais encore par des savans qui vivent avec eux, & qui sont dans la même société. Tous les Européens considerent comme une chose honteuse & infâme de connoître une femme à la vûe du public. Un philosophe de mes amis rejettoit cette idée comme fausse & ridicule. Soutiendra-t-on qu'elle étoit innée dans son ame?

[Pages g10 & g11]

«Les hommes, disoit-il, choisissent les lieux les plus déserts & les plus solitaires pour multiplier leur espéce. Ils cherchent la nuit lorsqu'ils font leurs semblables; & ils choisissent les jours les plus sereins, & les plaines les plus découvertes pour les détruire. Un mari n'ose approcher de sa femme devant ses amis, & un soldat tue un fort honnête homme, dont il n'a jamais reçu aucune offense, à la vûe de cent mille hommes, qui approuvent & louent son meurtre, auquel ils donnent des noms glorieux.»

Quelque surprenante que paroisse l'opinion, qu'il n'y a point d'indécence à jouir des femmes en public, on a vû des nations entieres, qui avoient cependant de grandes idées de la vraie gloire, & qui honoroient & chérissoient la vertu, suivre aveuglément les mouvemens de la nature, & n'user d'aucune réserve dans les actions matrimoniales. «Les Nasamones, grande & populeuse nation de la Lybie, dit Hérodote (1), ont ordinairement plusieurs femmes, & en ont connoissance devant le monde, presque de la même façon que les Massagetes, après avoir auparavant fiché devant eux un bâton dans la terre. Leur coutume est quand ils se marient, que la premiere nuit des noces la mariée va trouver tous ceux du festin pour coucher avec eux; & que quand chacun l'a vûe, il lui donne le présent qu'il a apporté avec lui de sa maison. Ils jurent par les hommes qui ont été estimés chez eux les plus justes & les plus gens de bien, en mettant la main sur leur tombeau.»

[(1) Histoire d'Hérodote, de la version de Duryer, Lib. IV. pag. 310.]

Pour connoître évidemment la fausseté des idées innées, on n'a qu'à réfléchir, sans prévention, sur ce seul passage. On y voit des nations entieres avoir un respect si grand pour la vertu, qu'elles déïfient ceux qui l'ont le plus chérie; & cependant,malgré des idées si pures, quelles absurdités ne suivent-elles pas dans les coutumes de leurs mariages? Où sont donc ces notions innées qui servent à tous les hommes pour distinguer l'honnête du honteux?' Qu'on cite tant qu'on voudra l'autorité de Cicéron, pour prouver que l'honnêteté & la vertu sont naturellement connues aux hommes. (1) Ne sera-t-on pas en droit d'expliquer le sentiment de ce philosophe Romain, en accordant qu'ils ont le moyen de connoître le bien & le mal par la réflexion, mais non point par un principe inné avec eux?

[(1) Atqui nos legem bonam à malâ, nulla alia nisi Naturae norma dividere possumus. Nec solum jus & injuria à Naturâ dijudicatur, sed omnino omnia honesta & turpia. Nam & communis intelligentia nobis notas res efficit, easque in animis nostris inchoavit, ut honesta in virtute ponantur, in vitiis, turpia. Cicero de Legibus, Lib. I. fol. 332.]

[Pages g12 & g13]

Si l'on dit que les Nasamones, ayant le moyen de réfléchir comme les autres hommes, ne sortoient point de leur aveuglement; & que par conséquent la réflexion que je mets pour la régle qui discerne le bien & le mal, est aussi inutile que les idées innées; je répondrai à cela que l'ame peut bien ne pas s'appercevoir de certaines choses, lorsqu'elle n'en a aucune connoissance; mais qu'il est impossible qu'elle n'ait une notion parfaite & innée, & qu'elle n'y fasse jamais attention. Lorsqu'un peuple, prévenu par les préjugés, ne fait dans certaines choses aucun usage de sa raison, il est naturel que l'esprit ne puisse réfléchir sur un sujet dont il n'a encore aucune connoissance, & qu'il ne peut approfondir que peu-à-peu. Mais l'intelligence qu'on doit acquérir par les idées innées, est bien différente. Elle doit agir avec force, puisqu'elle est gravée par des caracteres ineffaçables dans l'entendement; & tous les préjugés les plus forts ne peuvent & ne doivent point l'offusquer entierement. Il faut nécessairement qu'elle jette de tems en tems quelques étincelles, & qu'elle éclaire l'ame au travers des ténébres des coutumes les plus barbares. Or il n'est rien de si certain que l'esprit n'apperçoit aucune de ces lueurs. Les Nasamones étoient aussi persuadés que c'étoit une action sage & pieuse de faire coucher une nouvelle mariée avec tous ceux qui assistoient à ces nôces, qu'un Espagnol est convaincu qu'il est louable de faire brûler un homme qui refuse de baiser la pantoufle du pontife Romain. Dans ces deux différentes coutumes, que sont les idées innées? D'où vient qu'elles n'agissent pas? Si elles existent, à quoi servent-elles? On ne sauroit demander d'où vient que la réflexion n'agit pas aussi à son tour; & si l'on faisoit cette demande, on répondroit qu'elle n'agit point, parce qu'elle n'existe pas encore, & qu'on ne l'a pas mise en usage. Il n'en est pas de même des idées innées. Elles sont dans l'ame, & néanmoins elles ne se présentent point dans le moment où elles devroient paroître avec le plus d'éclat.

[Pages g14 & g15]

En vérité, mon cher Monceca, je ne comprens point comment une opinion aussi chimérique a pû trouver autant de partisans; & je suis encore plus étonné comment parmi ses partisans il y a eu des philosophes de la premiere classe. Je croirois volontiers,que la singularité de ce sentiment les a les a portés à le soutenir. Il faut avouer qu'il a un certain brillant qui plaît d'abord. Mais lorsqu'on vient à l'examiner avec attention, on est obligé de reconnoître que toutes ces idées innées ne sont que des visions métaphysiques, & que la Divinité n'a accordé d'autre moyen aux hommes pour distinguer le bien & le mal, que la liberté de réfléchir & de faire usage de leur raison. Vainement prétendroit-on que la lumiere naturelle leur est aussi inutile que les idées innées, puisque malgré ce don précieux, des nations entieres semblent être réduites au seul instinct. Il en est de la raison, chez les hommes, ainsi que de leur libre arbitre. Ils peuvent en faire usage s'ils veulent, sans être nécessités de s'en servir absolument. C'est de cette liberté que naît le différent degré de sagesse, de prudence & de vertu qui se trouve entre les hommes.

Quelque difficulté que nous appercevions à accorder l'état de certains peuples avec l'idée que nous avons de la souveraine sagesse, nous devons nous soumettre & penser qu'il est des secrets dans lesquels il ne nous est pas permis de pénétrer. Si les Caraïbes sont assez aveuglés pour manger leurs prisonniers, si les insulaires de Zocotora donnent la mort à leurs peres lorsqu'ils sont dangereusement malades, ou qu'ils sont fort âgés, nous devons croire qu'il n'a tenu qu'à eux de connoître, par la réflexion, combien leurs maximes étoient éloignées de la véritable équité. «Nous n'aurons jamais sujet, dit un fameux Auteur (1), de nous plaindre de nos connoissances, si nous appliquons notre esprit à ce qui peut nous être utile; car en ce cas il peut nous rendre de grands services.»

[(1) LOCKE.]

C'est à eux-mêmes, mon cher Monceca, que les hommes plongés dans les plus grands désordres doivent se plaindre de leur aveuglément. L'on ne sauroit presque douter qu'il n'y ait certains usages, dont les peuples les plus barbares connoissent les défauts. Je suis assuré que tous les hommes, dès qu'ils ont atteint l'âge de raison, sentent qu'il est mal de faire à autrui ce qu'ils ne voudroient pas qu'on leur fît. Cependant entraînés par leurs passions, ou par la force de leurs préjugés, ils ne s'arrêtent point à leurs premieres réflexions, & agissent conformément aux coutumes introduites dans les sociétés où ils vivent.

[Pages g16 & g17]

Les Nazaréens regardent le meurtre comme un crime; & cependant ne s'égorgent-ils pas tous les jours comme des bêtes féroces? Jusqu'où n'avoient-ils pas porté la fureur des duels? La querelle de deux hommes causoit souvent la mort de vingt autres, qui n'avoient jamais eu le moindre démêlé. Le même aveuglément porte les Sauvages à manger leurs ennemis. La plus grande cruauté ne consiste pas à servir dans un festin les membres divisés d'un homme mort. Je trouve que celle de le tuer est tout autrement forte. Cependant presque tous les peuples lui ont donné les noms abusifs de valeur, de courage & d'intrépidité. Ceux qui sont les plus civilisés, sont tombés comme les autres dans cette erreur. Dira-t-on qu'ils n'avaient pas les moyens de réfléchir?

Porte toi bien, mon cher Monceca, & vis content & heureux.

De Tripoli, ce...

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LETTRE CLXXXII.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople.

Il est défendu, mon cher Isaac, sous peine de la vie, aux Jésuites de rester en Angleterre. Ils en sont proscrits entierement. Le gouvernement a redouté leur politique & leur dangereuse affabilité, & n'a rien oublié pour se mettre à couvert de leurs traits. (1)

[(1)......... Aut ulla putatis
Dona carere dolis Danaum? Sed notus Ulysses.
.................................
Quidquid id est, timeo Danaos, & dona ferentes.

Virg. Aeneid. Lib. II.]

La haine & l'appréhension qu'on a des Ignaciens, leur fait autant d'honneur que celle que les Nazaréens eurent pour Mahomet II, en fit à ce conquérant. Ils se réjouirent de sa mort, avec des excès qui valoient des panégyriques. Les précautions que les Anglois apportent pour éloigner les Jésuites, sont des éloges perpétuels de leur génie & de leur vaste connoissance dans les affaires les plus épineuses.

[Pages g18 & g19]

On est étonné, mon cher Isaac, lorsqu'on considere les progrès considérables qu'ils ont faits dans très-peu de tems; & l'on a peine comprendre comment, dans l'espace de cinquante à soixante ans, ils furent assez puissans pour bouleverser une partie de l'Europe. En effet, qui ne seroit pas surpris de voir un ignorant, & même un fanatique, aidé de quatre ou cinq autres gueux tels que lui, fonder la plus puissante république qui ait été établie dans ces derniers tems. Quelques éloges que les Jésuites ayent donnés à leur fondateur, & quelques efforts qu'ils ayent faits pour le placer parmi les génies de la première classe, on n'est point la dupe de leurs contes fabuleux, & l'étonnement n'est nullement détruit par leurs amplifications chimériques. Il est si certain que leur législateur fut toujours un homme très-ignorant, que dans un tems où Rome étoit à la veille de le mettre au nombre des bienheureux Nazaréens, on ne se contentoit pas de le regarder à Paris comme un visionnaire, mais on déclamoit encore contre lui en plein Sénat. Le Parlement de Paris, assemblé, ne trouvoit pas mauvais que l'Avocat, qui portoit la parole au nom de tous les docteurs François, fit un portrait fort odieux de ce fondateur. «Ignace, dit Pasquier, plaidant pour l'Université de Paris contre les Jésuites (1), fut un Espagnol du tems de nos peres, qui tout le tems de sa vie avoit été un guerrier. Il advint qu'il fût navré dans la ville de Pampelune, lorsque nous y mîmes le siége. Pendant que l'on le pansoit, il s'amusa à lire la vie des Peres; car pour l'ignorance qui étoit en lui, à plus haut sujet ne pouvoit-il dresser son esprit.».

Voilà, mon cher Isaac, un certificat authentique de l'ignorance d'Ignace, & les Jésuites en conviennent eux-mêmes. Ils prétendent seulement, qu'après avoir quitté le monde, s'étant appliqué aux sciences, il fit des grands progrès, & ne devint pas moins éclairé qu'il étoit pieux. En leur accordant ce qu'ils disent, il s'ensuivra toujours que leur fondateur fut extrêmement ignorant: & c'est de qui fut prouvé par le corps de l'Université de Paris, devant les premiers Magistrats du Royaume.

«Ignace, dit encore Pasquier (2), s'accosta de quelques-uns. Ils firent quelques voyages à Rome & à Jérusalem, & finalement sonnerent quelque peu de tems après leur retraite dedans Venise, ville, qui pour être exposée à tous les vents & flots de la mer, est par quelques auteurs Italiens, reconnue pour receptable de plusieurs indignités & choses perverses.

[(1) Pasquier, Recherches de la France, Livre III. Chap. XLIII. Pag. 319.
(2) La même.]

[Pages g20 & g21]

«Là, ils hypocrisent pendant un tems quelque austérité superficielle de vie; & voyant que leur superstition commençoit à être suivie,...... ils prirent la hardiesse de se transporter à Rome, où ils commencerent de publier leur secte. Et quoique la plûpart d'entr'eux ne sçussent pas, non-seulement la théologie, mais même les premiers élémens de la grammaire, ils commencerent de promettre, à pleine bouche, deux choses; l'une, de prêcher aux mécréans l'Evangile, pour les convertir à la foi; l'autre, d'enseigner les bonnes lettres à tous, sans prendre rien.»

S'il étoit vrai qu'Ignace eût été aussi pieux que le disent ses disciples, je ne puis comprendre comment le Parlement auroit toléré qu'on lui eut donné les noms de superstitieux & d'hypocrite, ni comment enfin l'Université en corps eut pû adopter & appuyer les discours de son Avocat. Ne seroit'il pas bien étonnant que de sages Magistrats eussent souffert que l'on avançât, sans preuve, des faits aussi forts & aussi infamans? Car il n'y a point de milieu à choisir entre ces deux partis; ou Ignace fut tel que disent les Jésuites, ou il fut hypocrite & faux dévot. S'il fut vertueux, on devoit empêcher que sa mémoire ne fût flétrie par un plaidoyer calomnieux. Si au contraire il mérite les invectives de Pasquier, le silence du Parlement a dû nécessairement s'en suivre. Or ce silence, qui vaut une approbation, existe; donc Ignace fut un hypocrite.

La raison confirme cette opinion; les régles & institutions des Jésuites en sont encore des preuves bien fortes. En supposant que le fondateur de la société fût un homme simple, doux, pieux, attentif à fuir les pompes du monde, on ne peut comprendre comment ses disciples ont pu, en observant ses ordres, devenir si grands & si redoutables. Mais dès que l'on convient de bonne foi qu'il fut un fourbe habile, un hypocrite rusé, on n'est plus étonné du grand crédit des Jésuites. Car quoiqu'Ignace ait été très-ignorant dans les sciences, il peut très-bien avoir excellé dans la politique: en voilà autant qu'il en faut pour prouver les fondemens du pouvoir subit & immense que sa société acquit dès qu'elle se fut établie.

[Pages g22 & g23]

Je ne sais si je me trompe, mon cher Isaac, mais je crois appercevoir beaucoup de ressemblance entre Mahomet & Ignace de Loyola. Ils ont eu tous les deux de grands défauts. Ils ont également affecté des inspirations fanatiques; & ils ont tous deux été habiles, rusés, hardis & audacieux à les faire valoir. Ils furent tous les deux très-ignorans, & sçurent également par leur hypocrisie suppléer à leur défaut de connoissance. Ils étoient l'un & l'autre gens de très-petit état; & tous deux ils ont établi des empires, qui se sont extrêmement aggrandis par la chute d'un nombre de Princes, qui en ont été les tristes victimes.

L'on ne peut donc refuser, sans injustice, à ces deux législateurs les éloges qu'ils méritent. Toutes les déclamations recherchées, & des Nazaréens contre Mahomet, & des Jansénistes contre Ignace, n'empêcheront jamais un homme sincere & impartial d'avouer que ce furent deux illustres fourbes, qui se servirent très-adroitement du fanatisme & de l'hypocrisie, pour parvenir à leurs fins; & plus on leur reprochera leur ignorance, plus on augmentera leur gloire. Il falloit une vaste & profonde politique pour réparer un pareil défaut.

Lorsqu'on est convenu de bonne foi, mon cher Isaac, de la ressemblance réelle qu'il y a entre le chef des Jésuites & celui des Mahométans, on n'est plus surpris des progrès subits & prodigieux de la société, on en trouve les raisons chez les Turcs; & en parcourant leur histoire, on voit comment une religion, ridiculement fondée sur la superstition & sur le fanatisme, mais habilement soutenue par la ruse & par la politique, peut s'étendre dans peu de tems.

Si l'on examine attentivement la conduite des Jésuites, on s'appercevra qu'elle approche beaucoup de celle des Musulmans. Ils employent les mêmes moyens que ces derniers pour étendre leur secte, & tâchent, comme eux, de séduire les hommes, en flattant leurs passions, ou en les effrayant par la crainte. Si l'appât séduisant de la pluralité des femmes, & la violence inévitable des armes Ottomanes, ont rendu l'Asie Mahométane, la morale relâchée des Jésuites & les persécutions criantes qu'ils ont fait souffrir à ceux qui combattoient leurs opinions, leur ont enfin soumis la plûpart de ceux qui refusoient d'abord de subir les loix d'Ignace.

[Pages g24 & g25]

Il est très-aisé d'ébranler les hommes, quand on les prend par leurs plus foibles endroits. On convient tous les jours qu'il n'est pas étonnant que les opinions relâchées & séduisantes de Mahomet ayent trouvé tant de partisans. Pourquoi donc sera-t'on surpris que celles d'Ignace, prêchées & soutenues de la même maniere, ayent fait de pareils progrès? En admettant le parallele de la politique Turque & de la Jésuitique, l'esprit développe aisément un mystere qu'il ne sauroit jamais pénétrer, en supposant la prétendue piété d'Ignace. S'il eût été aussi humble que ses disciples veulent le faire accroire, étant aussi ignorant qu'il l'étoit, il eût tout au plus fondé un ordre tel que celui des Capucins. François d'Assise fut simplement un vrai fanatique: aussi n'a-t'il eu que des disciples aussi imbécilles & aussi insensés que lui.

Le crédit que la société a acquis sur bien des particuliers, étant fondée sur les motifs dont je viens de parler, lorsqu'on les a enfin découverts, on revient aussi-tôt de l'étonnement que la rapidité de leurs progrès cause à ceux qui n'approfondissent point les choses. Mais j'avoue de bonne foi que je ne comprends point ce qui a pû attirer aux jésuites la protection des rois, dont ils sont & ont toujours été les plus cruels ennemis. Si l'on dit que la souplesse, la complaisance, l'adresse, la ruse, la fourbe & la politique leur ouvrent le chemin qui conduit à la faveur des princes; je répondrai que toutes ces qualités ne devroient pas naturellement les mettre à couvert de l'indignation que doivent leur attirer les sentimens de leurs principaux auteurs, qui sont aussi ceux de la société, & qui sappent l'autorité des souverains, & les rendent les esclaves du pontife Romain. Un certain Charles Scribani, recteur de leur couvent d'Anvers, a soutenu hautement, dans son Amphitheatrum Honoris (1), que le pape pouvoit priver les princes de leurs états lorsqu'il le jugeoit à propos. C'est l'opinion favorite de la société, quelque contraire qu'elle soit à la tranquillité des peuples & à celle des souverains.

[(1) Où il étoit caché sous le nom supposé de Clarus Bonarscius. Anagramme de son nom latin Carolus Scribanius. ]

[Pages g26 & g27]

Elle l'est cependant encore moins qu'une autre, soutenue par un nombre infini de théologiens Jésuites, qui permettent aux sujets de se révolter contre leurs rois, & de violer le serment de fidélité qu'ils leur ont prêté, toutes les fois qu'ils pensent avoir quelque raison légitime de s'en plaindre. (1)

[(1) Tirannicè gubernans lata sententia potest deponi à populo, etiam qui juravit ei perpetuam obedientiam, si monitus non vult corrigi. Emmanuelis Sa summa. de summo pontif. Cap. LVIII. Rex. si non facit officium suum, cùm est aliqua justa causa,, eligi potest alius à majori parte populi. Eman. sa ibidem.]

N'est-il pas extraordinaire, mon cher Isaac, que des gens qui soutiennent des maximes si pernicieuses aux princes, trouvent néanmoins un accès si facile auprès d'eux, & soient leurs ministres, leurs directeurs, leurs amis, & leurs confidens? Ce sont-là de ces choses qu'on ne peut croire, que lorsque l'expérience nous en a rendus certains. Car vainement objecteroit-on que les livres dans lesquels se trouvent ces opinions dangereuses, sont les ouvrages de quelques particuliers, qui ne peuvent influer sur le corps. Les sentimens qu'un Jésuite insère dans les écrits qu'il publie, doivent être regardés comme ceux de toute la société. Ils sont approuvés d'un nombre de docteurs choisis par le général de l'ordre, qui, en son nom, & en celui de toute la compagnie, adopte & approuve tout ce que contient le livre. Il n'est aucun ouvrage sorti de la plume d'un Ignacien quelque monstrueux qu'il puisse être, qui ne soit muni d'un certificat authentique, donné au nom des supérieurs. L'exécrable traité de Mariana n'est point privé de cet avantage: & voici, l'attestation qu'on voit à sa tête. Moi, ETIENNE HOJEDA, visiteur de la société de Jesus, en la Province de Tolede, par le pouvoir spécial que j'ai reçu de notre pere général, CLAUDE AQUAVIVA, je permets de faire imprimer les trois livres que JEAN MARIANA, pere de la même société, a composés, & qui sont intitulés, du Roi & de son institution: cet ouvrage ayant déja été approuvé par un grand nombre de gens doctes, & d'un mérite distingué de notre même société. En témoignage de quoi j'ai donné ces lettres, soussignées de mon nom, & scellées de mon sceau. De notre collège de Madrid, le 5 Décembre 1598. Signé, ETIENNE HOJEDA, visiteur. (1).

[(1) STEPHANUS HOJEDA, visitator societatis Jesu in provinciâ Toletanâ, potestate speciali factâ à nostro patre generali CLAUDIO AQUAVIVA, do facultatem ut imprimantur libri tres quos de rege & regis institutione _composuit P. JOANNES MARIANA ejusdem societatis; quippe approbatos priùs à viris doctis & gravibus ex eodem nostro ordine. In cujus rei fidem has litteras dedi meo nomine subscriptas, & officii sigillo munitas. Madriti, in collegio nostro, quarto nonas Decembris, 1598.]

[Pages g28 & g29]

La morale de Mariana étant celle du général des Jésuites, & de tous ceux qu'il charge d'examiner les ouvrages de sa société, n'est-ce pas une des choses les plus surprenantes, que le crédit que cette société a acquis auprès de tant de souverains? On pourroit se figurer que les princes qui reçoivent les Ignaciens dans leurs cours, agissent plutôt par crainte que par inclination, & qu'ils flattent des ennemis qu'ils voudroient pouvoir étouffer. Mais n'a-t'on pas vû des rois les aimer avec une tendresse infinie, & les regarder comme les appuis de leur trône, & les soutiens de leur état? Que les adversaires des jésuites publient contr'eux tout ce qu'ils voudront, qu'ils les accusent des entreprises les plus criminelles; s'ils veulent parler sincérement, ils avoueront qu'il faut avoir un esprit supérieur pour venir à bout d'exécuter les desseins qu'ils forment. C'est pousser la politique bien loin, que de se faire aimer de ceux qu'on outrage, & de savoir si bien porter les coups dont on les perce, qu'ils ne s'en apperçoivent point. Qu'on examine tout ce qu'ont fait de plus difficile les plus grands machiavélistes; qu'on parcoure toutes les histoires des négociations les plus épineuses, trouvera-t'on rien de si incompatible à concilier que le voeu que font les jésuites, par lequel ils s'engagent d'obéir aveuglément à tout ce que leur ordonne le pontife romain, qu'ils disent avoir la puissance de détrôner les rois, & le crédit qu'ils ont auprès de ces mêmes rois qu'ils soumettent à la jurisdiction d'un prêtre? Qu'on examine quel effort de génie il faut pour accorder des choses si opposées, ou du moins pour empêcher qu'elles ne se portent réciproquement préjudice; & l'on connoîtra alors quel doit être le génie de la société. Il n'est rien de si difficile dont elle ne vienne tôt ou tard à bout; & dès qu'elle forme une entreprise, quelqu'obstacle qu'elle trouve, elle est assurée de la conduire à sa fin. Il est vrai que lorsque la politique seule ne suffit point, elle employe la force & la violence; mais enfin, de quelque maniere que ce soit, elle exécute toujours ses desseins.

[Pages g30 & g31]

A peine les jésuites furent-ils établis en France, qu'ils jurerent la ruine des protestans, & ils sont enfin parvenus à leur but. Quelles traverses n'ont-ils pas essuyés auparavant? Combien de vastes machines n'ont-ils pas mises en usage? Lorsqu'ils virent Henri III raccommodé avec le roi de Navarre, par leurs prédications séditieuses ils armerent un moine, qui poignarda ce roi infortuné. Ayant voulu traiter de la même maniere son successeur, il leur arriva un malheur, qui eût déconcerté les génies les plus intrépides. Ils surmonterent cet obstacle; & la postérité verra toujours, avec une nouvelle surprise, un roi puissant rappeller ses plus mortels ennemis dans son royaume, les accabler de bienfaits, & choisir un d'entr'eux pour le directeur de sa conscience. Il n'y a que les jésuites, dont la vaste politique puisse montrer aux hommes des événemens aussi extraordinaires. Leur retour en France précipita la perte de leurs adversaires. Ils leur porterent les premiers coups mortels sous Louis XIII, & les accablerent enfin sous Louis XIV. Ils traiteront tôt ou tard de la même maniere les jansénistes. Ils ont déja attaché la coignée à l'arbre: il faut absolument qu'il tombe & qu'il soit coupé.

Plus je considere, mon cher Isaac, l'histoire des jésuites, leurs maximes, les régles que leur a prescrit leur législateur, & plus je loue la sage prudence des Anglois & des Hollandois, de leur avoir défendu l'entrée de leur pays. A des ennemis aussi dangereux, il est bon d'opposer une forte barriere; il faut même éviter leur proximité le plus qu'il est possible. Je regarde les disciples d'Ignace de Loyola, comme des soldats qui portent sur leurs boucliers un talisman qui les assure, dès qu'ils ont l'avantage de combattre de près leurs ennemis, de les vaincre tôt ou tard. Chaque jésuite est un habile négromant, muni de trois fléches empoisonnées: la politique, l'hypocrisie, & la violence. Dans quelque situation qu'on le place, il trouve toujours le secret de se servir de quelques-unes de ses armes. Malheur à ceux qui en sont frappés: leurs blessures sont aussi incurables que l'étoit celle de Philoctete: il faut un secours divin pour en guérir. Les Anglois sont si persuadés de cette vérité, qu'ils ont fait une loi, par laquelle tous les jésuites qu'on découvre dans leur pays, doivent être condamnés à la mort; & l'Angleterre est pour les Ignaciens ce qu'étoit pour les anciens Grecs l'isle de Calypso.

[Pages g32 & g33]

Porte-toi bien, mon cher Isaac, vis content & heureux. Gardes-toi surtout d'avoir jamais rien à démêler avec les jésuites: & souviens-toi toujours que s'ils sont d'habiles criminels, leur science ne doit servir qu'à les rendre d'autant plus redoutables.

De Londres, ce...

***

LETTRE CLXXXIII.

Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople, à Aaron Monceca.

Tu te plaindras avec raison, mon cher Monceca, de mon silence; mais tu dois m'excuser en faveur des occupations qui m'ont empêché de t'écrire plutôt. J'ai lû, avec beaucoup de plaisir, une partie des livres nouveaux que tu m'as envoyés. Ceux de philosophie m'ont jetté dans une douce rêverie; & je me suis livré pendant plusieurs jours à mille réflexions, qui ne me donnoient pas le loisir de me reconnoître moi-même. J'étois uniquement occupé de certaines idées, dont je cherchois à trouver la connexion. J'ai travaillé avec soin pour en venir à bout. Cependant il y en a plusieurs qu'il m'a été impossible d'accorder avec diverses autres.

Nos rabbins, mon cher Monceca, assurent que nous ressusciterons un jour, & que chacun reprendra le même corps qu'il a eu lorsqu'il étoit dans ce monde. Les Mahométans croyent la même chose; & les Nazaréens soutiennent aussi cette opinion. Ainsi l'on peut dire que toutes les Religions, qui adorent une seule Divinité, adoptent ce sentiment. Elles en prouvent la possibilité, par la même raison, & citent la puissance de Dieu, qui ayant créé le monde de rien, ne sera pas embarrassé de redonner à un morceau de matiere la même forme qu'il a eue autrefois. Tout ce que disent les plus savans & les plus éloquens docteurs Nazaréens sur ce sujet, n'est ni plus fort, ni plus expressif que ce que l'on lit dans l'Alcoran.

[Pages g34 & g35]

Malgré les absurdités qui se trouvent dans ce livre, il donne, dans bien des endroits, une grande idée de la Majesté divine: & celui où il fait mention de la résurrection des morts, est de ce nombre. «Pourquoi, fait dire Mahomet à l'Etre suprême, pourquoi les hommes ne ressusciteroient-ils point? Ne voyent-ils pas le ciel au-dessus d'eux, comme nous l'avons bâti, comme nous l'avons ordonné, & comme il n'y a point de défaut? Nous avons étendu la terre, élevé les montagnes, & fait produire toutes sortes de fruits, pour signe de notre Toute-Puissance. Nous avons envoyé la pluie du ciel, & nous avons fait naître des jardins, des grains agréables aux moissonneurs; des palmiers, les uns élevés plus que les autres, pour enrichir les créatures. Nous avons donné la vie à la terre morte, séche & aride. Ainsi les morts sortiront des tombeaux.» (1)

[(1) Alcoran, Chapitre de la chose jugée, pag. 303.]

C'est-là ce qu'on peut dire de plus fort en faveur de la résurrection. Les théologiens François, Anglois, Allemands, &c. n'en sauroient apporter des raisons plus convaincantes. Pourroit-on donner de meilleures preuves de la possibilité de l'exécution d'une chose, que de montrer clairement que celui qu'on dit devoir l'exécuter, en a achevé & perfectionné un nombre d'autres aussi difficiles?

Quelque fortes que paroissent ces raisons, lorsqu'on les examine avec attention, on apperçoit qu'elles ont plus de brillant que de solide. Il est certain que le pouvoir de la Divinité est immense, qu'elle peut détruire & anéantir la matiere, ainsi qu'elle l'a créée, & qu'il ne tient qu'à elle de tirer du néant un nouvel univers. Mais il est des choses qu'elle ne sauroit exécuter, parce qu'elles sont contraires à sa sagesse & à sa grandeur. Elle ne peut produire un être, qui soit aussi parfait qu'elle: elle ne sauroit être l'auteur du mal: elle n'est point susceptible de passion, de jalousie, de haine & de fureur. Les plus sages philosophes conviennent de bonne foi qu'elle ne sauroit changer l'essence des choses: faire, par exemple, qu'un bâton soit un bâton sans avoir deux bouts; parce que dès qu'une chose n'aura plus deux bouts, ce ne sera plus un bâton. Par la meme raison, Dieu ne pourroit faire qu'une chose matérielle ne fût point étendue, tout ce qui est matériel ayant nécessairement une extension. En convenant de ce principe évident, il est aisé de trouver des raisons très-fortes contre l'opinion, qui veut qu'à la résurrection générale tous les hommes reprennent les mêmes corps qu'ils ont eus pendant leur vie.

[Pages g36 & g37]

Il faut d'abord considérer, que dès le commencement du monde, Dieu créa une certaine quantité de matiere, qui a suffi dans la suite à la formation de tous les différens ouvrages qu'il a produits; en sorte que ce qui fait aujourd'hui les arbres, les champs, les montagnes, les hommes, &c. de la Mésopotamie, faisoit, il y a quatre mille ans, les arbres, les champs, les montagnes, les hommes, &c. de ce même royaume. Pour être convaincu de cette vérité, on n'a qu'à jetter les yeux sur ce qui se passe dans tous les pays. On y voit croître le bled & les autres plantes, qui grossissent de la terre qui les nourrit. Elles augmentent ensuite l'étendue du corps des hommes qui les mangent. Ces mêmes hommes meurent enfin, & se changent en terre, qui sert une seconde fois à produire des fruits. Ainsi il y a dans la nature une transmutation perpétuelle, qui fait qu'une certaine quantité de matiere suffit à la production de tout ce qui se forme de nouveau tous les jours. Cela étant, je soutiens qu'il est physiquement impossible que les hommes reprennent un jour le même corps qu'ils ont eu. Car ce qui a servi à faire les membres d'un homme, a de même été employé à la construction de ceux de deux mille autres.

Pour comprendre cela clairement, il faut considérer ce qui arrive dans une plaine, où après un combat sanglant il reste vingt ou trente mille morts sur le champ de bataille. On les enterre dans cette plaine, qui en est parfaitement fumée & engraissée. L'année d'après les laboureurs y semant leurs grains, il se trouve dans chaque épi de bled plusieurs parties de la même matière qui avoit servi à la composition du corps de ces soldats enterrés: & ces parties, changées & transmuées en froment, vont grossir & augmenter les membres d'un grand nombre de gens. Je suppose que parmi eux il se trouve quelque jeune Limousin, grand mangeur de pain, qui prenant pour sa part une grande quantité de cette matiere, laquelle peu auparavant appartenoit aux soldats, s'en substante pendant tout le cours d'une année, & grandit de deux pouces.

[Pages g38 & g39]

Je demande à qui appartiendra cette matiere à la résurrection générale? Sera-ce au militaire? L'étui de l'ame du Limousin sera donc trop court de deux pouces. Si c'est le Limousin qui la garde, le soldat se trouvera dans le même embarras. Je vais encore plus loin, & je pousse d'un second degré la transmutation de la matiere. Si par hazard quelque cochon a mangé le superflu de la nourriture du Limousin, & s'en est engraissé pendant le cours d'un hyver, plusieurs parties des soldats se trouvent encore dans cet animal immonde. Un avide Nazaréen le tue: il en mange après en grande quantité; & s'approchant ensuite de sa femme ou de sa maîtresse, les particules les plus subtiles de ce cochon, parmi lesquelles il s'en trouve un grand nombre de celles des guerriers, servent à la formation d'un nouvel homme. A qui donc appartiendra cette matiere, lors de la résurrection?

On peut aussi former la même question touchant les corps de la plûpart des hommes, vû que par la grande transmutation qui sera arrivée dans la matiere qui les formoit, une infinité d'entr'eux seroient nécessairement mutilés. Il se pourroit que Jules-César vît ses oreilles à quelque monsignor, & son nez à quelque courtisane. Il auroit beau dire, je suis le vainqueur des Gaules & de Pompée, & j'ai soumis l'univers. Quoi! Faut-il qu'un héros tel que moi paroisse sans nez, sans oreilles, tandis que ce petit pontife in partibus & cette femme de débauche se parent de ce qui m'appartient? Il me semble ouir le prélat Romain répondre avec hauteur. Il convient bien à un payen de vouloir disputer quelque chose à un pontife Nazaréen. Allez, allez, idolâtre, profane, vos oreilles ne sont que trop honorées d'être sur ma tête. Elles ont eu l'avantage d'être canonisées cent ans après ma mort. Pendant plus de deux mille ans on les a encensées, & on leur a chanté des hymnes. Auroient-elles eu ce sort, si elles ne m'avoient servi? Si l'empereur Romain s'adresse à la courtisane, il n'en obtiendra rien de plus que du pontife. Votre servante très-humble, lui répondra-t'elle: Je vous considere fort, seigneur Jules-César. J'ai vû souvent de vos statues dans la vigne de Médicis & dans les autres maisons de campagne où j'allois me promener avec mes galans. Je leur ai bien entendu dire que vous étiez un fort grand homme; Mais je n'irai point, pour vous faire plaisir, paroître sans nez aux yeux de tout l'univers. Voyez, si parmi tant de monde qu'il y a ici, quelque personne n'en auroit point un de reste._ Voilà donc le pauvre Jules-César obligé de se montrer comme un déserteur. Heureux encore d'en être quitte à si bon marché, & de ne pas avoir l'affront de voir sa tête entiere servir à la construction du derriere d'un suisse de quelque cardinal!

[Pages g40 & g41]

Je cherche inutilement un moyen, mon cher Monceca, pour pouvoir terminer l'embarras & les soins des ames dont les membres seront ainsi mutilés. La philosophie ne m'en fournit aucun. Si l'on dit que Dieu, qui de rien a créé le monde, ne sera point embarrassé de donner des corps à ces ames, j'accorderai, sans balancer, cette vérité. Mais alors je serai en droit de conclure que ces nouveaux corps ne seront point les mêmes que ceux que l'on avoit en mourant; & qu'ainsi l'opinion qui assure que nous ressusciterons avec nos mêmes corps, est fausse. Si l'on soutient que Dieu étendra la matiere, & que d'un seul atôme de la terre, qui formoit un corps, il en fera ce qu'il faut pour le construire en entier, je nierai encore que ce soient-là les mêmes corps, parce que leur essence sera changée; cette nouvelle matiere n'étant point l'ancienne, & Dieu ne pouvant pas faire qu'une chose qui n'a pas servi, ait servi, n'ayant pas le pouvoir de changer l'essence des choses.

Pour expliquer mon idée clairement, je suppose qu'il n'y ait dans le monde que le corps d'un seul homme. Dans l'espace de dix mille ans, Dieu y fait passer successivement trois cens ames, & ordonne enfin que toutes ces ames reprendront le corps qu'elles ont animé. Alors, ou il faudra qu'il se trouve trois cens ames dans un seul corps, ou que Dieu en crée deux cens quatre-vingt-dix-neuf de nouveaux. C'est-là une vérité évidente, contre laquelle toutes les vaines subtilités scholastiques ne peuvent rien: & quelques raisons qu'on objecte, on ne sauroit obscurcir une chose qui se présente si clairement d'elle-même à l'esprit.

Je ne doute point, mon cher Monceca, de la résurrection des corps. Je suis certain qu'elle arrivera. Mais je pense qu'on est mal-fondé à vouloir déterminer précisément de quelle maniere elle se fera. Pourquoi assurer que nous reprendrons nos mêmes corps? Quelle nécessité y-a-t'il de vouloir expliquer un mystere que nous n'entendons point? Les Nazaréens, surtout les papistes, soutiennent avec opiniâtreté cette opinion; je les plains de leur entêtement. Leurs livres saints leur apprennent que les corps ressusciteront: ils ont raison de recevoir ce sentiment. Mais d'où vient veulent-ils expliquer précisément de quelle maniere cela arrivera? Pourquoi, non contens de savoir que l'ame reprendra un jour un corps, vont-ils fixer la façon dont la Divinité doit alors agir?

[Pages g42 & g43]

Dans toutes les religions, mon cher Monceca, la source de toutes les erreurs, c'est la passion ridicule qu'ont les hommes de vouloir pénétrer dans les mysteres du Tout-Puissant. Dès qu'une chose leur est révélée, seulement en partie, ils veulent connoître de quelles voies la Divinité se servira pour y parvenir: ils prêtent leurs foiblesses à l'Etre suprême; & ils pensent qu'il doit employer les moyens qui leur paroissent les meilleurs & les plus naturels. Il arrive de-là qu'ils deshonorent la Divinité, & qu'ils lui imputent les actions les plus absurdes & les plus incompatible à son essence. Sous prétexte de donner une grande idée de son pouvoir immense, ils veulent qu'elle fasse des choses directement contraires à l'ordre immuable qu'elle a établi elle-même, comme est celle de la résurrection des mêmes corps. Ils vont même quelquefois jusqu'au point de vouloir excuser, par la puissance de Dieu, les superstitions les plus folles, & les friponneries les plus visibles.

Un jésuite d'Anneci, nommé Jean Ferrand, n'a-t'il pas osé soutenir dans un fort gros livre, touchant le culte des reliques, que lorsqu'il se trouve plusieurs corps du même saint dans différentes églises, c'est la Divinité qui les a produits miraculeusement pour entretenir la dévotion des fidéles? (1)

[(1) Unum mihi sat erit in praesentia dicere, supremun numen suam rocul dubio explicuisse potentiam in iis nominatim reliquiis multiplicandis, seu replicandis, quae revera non nisi unae secundum unitatem, & naturâ suâ singulares existere poterant, ut sunt, verbi gratiâ, praeputium, sanguis, aliaque id genus, quae cum ad corporis Christi perfectionem faciant, vel quae cum ipso, vel ab ipso, traxerint originem, mec diu illibatae seu integrae servari poterant, nisi divina vis mirabilem in mudum accessisset. ldem in aliis permultis singulari, bus Christi Divorumque reliquiis videre est. Joan. Ferrand disquisitio reliquiaria, pag.7.]

[Pages g44 & g45]

Pour prouver cette absurdité, il apporte des raisons qui doivent paroître affreuses à tous les bons Nazaréens: & moi même, qui suis Juif, je t'avoue que j'ai été indigné de voir jusqu'où ce moine portoit l'impudence, & ravaloit les mysteres les plus sacrés de sa religion. Il fait un parrallele odieux, qui blesse & qui outrage la Divinité; & cela, uniquement pour montrer la possibilité de la multiplication des corps de ces prétendus bienheureux. Ce mystere, à coup sûr, n'étoit pourtant pas aussi difficile à développer que celui de la résurrection. Il n'avoit qu'à dire naturellement que l'avidité des moines étoit la cause efficiente de la multiplicité de ces reliques. Il en est d'elles, comme d'un vin accrédité: chaque cabaretier veut en avoir dans sa cave pour achalander sa taverne; & lorsqu'il n'en a point, il en fabrique lui-même. Ne sait-on pas que la moitié des cabaretiers de Paris font leur vin de Bourgogne à Surenne? (1) La plus grande partie des reliques sont prises au hazard; & les os d'un danseur de corde ou d'un comédien passent souvent pour ceux de saint Pacôme ou de saint Mathurin. Déplorons, mon cher chef Monceca, l'aveuglement des pauvres mortels, qui sont la dupe d'une infinité de fourbes & d'impostures, & tâchons de nous élever toujours au dessus des préjugés du vulgaire.

[(1) Petit village auprès de Paris.]

Porte-toi bien, mon cher Monceca, & vis content & heureux.

Du Caire, ce...

***

LETTRE CLXXXIV.

Aaron Monceca, à Jacob Brito.

Je vais bien-tôt quitter l'Angleterre, mon cher Brito, & j'irai passer quelques jours en Ecosse. Je m'embarquerai ensuite pour retourner en France; & je goûterai, j'espere, un plaisir infini en arrivant à Paris, de pouvoir y faire un juste parallele des moeurs, des coutumes, & de la façon de penser des François avec celle des Anglois, dont j'aurai des idées encore toutes récentes. Je suis certain que cela me fournira mille réflexions utiles, que j'aurai soin de te communiquer. Rien ne forme plus le génie & ne cultive mieux l'entendement, que les comparaisons qu'on fait de deux différens peuples: vû qu'on développe, par ce moyen, les replis les plus cachés du coeur humain.

[Pages g46 & g47]

On apperçoit des foiblesses chez quelques hommes, qu'on reconnoît pour telles, parce qu'elles ne sont point masquées, & qu'on prend chez plusieurs autres pour des vertus, à cause des voiles imposteurs dont elles sont couvertes. Lorsqu'on voit un François chercher avec empressement tout ce qui peut plaire à ceux avec lesquels il vit, les accabler de politesse & de marques de tendresse, on croit d'abord que la véritable & solide amitié est le partage de sa nation. On revient de cette erreur quand on a fréquenté les Anglois: on sent que leurs manieres froides, que leurs airs secs & hautains n'empêchent point qu'ils ne soient d'excellens amis, s'ils se donnent pour tels: & l'on apperçoit que ce que l'on regardoit chez les François comme un véritable attachement, n'est qu'un cérémonial, un usage ordinaire, & si j'ose me servir d'un proverbe usé, une selle à tous chevaux.

D'un autre côté, un homme qui n'est jamais sorti d'Angleterre, se figure que c'est le seul pays où l'on trouve de l'intrépidité. Il pense qu'il n'est personne dans les autres royaumes qui brave les approches de la mort, parce qu'il n'entend point dire qu'il y ait des gens à Paris, à Vienne, à Amsterdam, qui, lassés de la vie, sachent finir avec une corde ou un rasoir toutes leurs inquiétudes. Mais si cet homme prévenu en faveur de la patrie, voyage quelques années dans les différens états de l'Europe, il change bien de sentiment: il reconnoît enfin que partout il se trouve des personnes remplies de valeur; & qu'il a donné le nom d'intrépidité à une frénésie pernicieuse, non-seulement à ceux qui en sont atteints, mais encore à la société civile.

[Pages g48 & g49]

C'est donc par un juste parallele des coutumes & des moeurs des peuples, qu'on peut justement apprécier leur véritable mérite. Celui qui ne connoît qu'une nation approuve cinquante ridiculités, qu'il condamne dès qu'il a quelque notion des autres pays. Il n'est pas surprenant qu'un Espagnol, nourri dans le fond de la Galice, rende un culte superstitieux à saint Jacques. Toutes les personnes qui l'environnent en font autant: il voit ses parens, ses amis, ses compatriotes, se dévouer à ce prétendu saint, dont ils attendent les plus grands recours; & il ignore s'il y a d'autres hommes dans l'univers qui pensent d'une maniere différente. Pour vaincre des préjugés aussi forts que les siens, il faut un génie supérieur: & encore est-il bien difficile qu'il vienne à bout de connoître son égarement. Combien n'y a-t'il pas eu de gens qui auroient été de grands hommes, s'il fussent nés à Londres ou à Paris, & qui n'ont été que des personnages médiocres, parce qu'ils n'avoient reçu aucun secours étranger, & que placés au milieu de Lisbonne ou de Madrid, ils étoient éternellement renfermés dans le ténébreux labyrinthe de l'ignorance & de la superstition.

Les savans du premier ordre ont dû une grande partie de leurs connoissances à celle qu'ils avoient des moeurs & des coutumes des pays étrangers. Lorsque les philosophes de ces derniers tems ont entrepris de découvrir la vérité, ils ont travaillé beaucoup sur les mémoires que leur avoient fournis les habiles voyageurs. Locke & Bayle s'en sont très-utilement servis; le premier, pour ruiner de fond en comble le spirituel, mais chimérique systême des idées innées; & le second, pour arracher le bandeau fatal des préjugés, & pour détruire la folle & dangereuse superstition. Descartes, Gassendi, Newton même, en un mot tous les habiles physiciens ont profité de la connoissance des moeurs des peuples; & elle leur a été utile plus d'une fois, soit dans les expériences qu'ils ont voulu faire, soit dans l'examen des différens tempéramens & des causes cachées des passions des hommes.

Si l'on examine toutes les sciences en particulier, on verra qu'il n'en est aucune, où l'intelligence des maximes & de la façon de penser des différentes nations ne serve beaucoup; mais la morale & la politique sont les deux qui semblent l'exiger le plus. Comment pourra-t-on connoître jusqu'où la probité, la vertu & la bienséance étendent leurs droits, si l'on n'a aucune notion des nations étrangeres? Quelque estimés qu'on voie ses Concitoyens, il est certain qu'ils ne possédent point toutes les vertus morales. Chaque pays a des qualités qui semblent lui être affectées, & qu'il y faut chercher. Dans les autres endroits elles ne se trouvent jamais à ce degré de perfection.

[Pages g50 & g51]

Si l'on veut savoir jusqu'où peut aller la politique, & qu'on reste à Constantinople, on n'apprendra pas dans cent ans ce qu'on saura dans six mois à Paris. Pour avoir la franchise & la sincérité dans tout leur jour, ne seroit-on pas fou de voyager en Italie? C'est en Suisse qu'il faut aller. Pour s'accoutumer à penser d'une maniere libre & hardie, mais cependant sensée, & qui apprenne à rendre aux Magistrats & aux Ecclésiastiques ce qu'on leur doit, sans souffrir que les premiers s'érigent en tyrans, & les seconds en inquisiteurs, est-ce en Portugal qu'il faut vivre? Non, mais en Angleterre. Pour connoître enfin, jusqu'où peut aller la douceur, la simplicité, la candeur, l'humilité, la charité, & les autres vertus humaines, est-ce à Rome, ou même en Europe qu'on doit chercher son séjour? Non, mon cher Brito. Pour voir ces vertus dans leur plus haut degré, il faut passer les mers, & les aller chercher dans la Pensilvanie, l'heureuse colonie des Kouacres, où elles ne se conserveront peut-être pas toujours. Qui peut savoir les révolutions qui doivent arriver dans le coeur des hommes? Il s'en fait tous les jours de si étonnantes, on y apperçoit des changemens si surprenans, qu'on n'ose assurer que les sociétés les mieux réglées & les plus vertueuses resteront long-tems dans le même état. Il en est presque des royaumes comme des simples particuliers. Tel homme pendant trente ans a été sage, prudent & vertueux, qui perd dans un instant le fruit de tant de probité. De quelle tranquillité les cantons Suisses n'avoient-ils pas joui pendant longtems? Tout-à-coup ils se livrent à l'esprit de vertige; & on les vit avec surprise s'armer les uns contre les autres, & chercher avec avidité leur perte mutuelle.

Si la connoissance des moeurs des peuples, mon cher Brito, est nécessaire à ceux qui s'appliquent à l'étude de la morale; elle l'est encore plus à ceux qui sont obligés de pénétrer dans les mysteres cachés de la politique. Un prince ne peut jamais entreprendre,rien de grand, il ne peut même être tranquille dans ses états, s'il ignore quels sont le caractere, les maximes & les coutumes des peuples qui l'environnent. Dès qu'il en est instruit, il sait quelle est la conduite qu'il doit tenir à leur égard.

[Pages g52 & g53]

Je n'ai rien à craindre, dira-t-il, d'une telle nation (1); elle aime beaucoup plus la paix que la guerre, Elle est livrée aux prêtres, & divisée en plusieurs états, qui ont des intérêts particuliers. L'autre (2) m'est attachée par la nécessité où elle est de rechercher mon alliance. Elle est dépourvue d'argent, ses provinces sont dépeuplées, leurs habitans haïssent la guerre, ou du moins sont trop fainéans pour aimer à prendre le parti des armes. Je n'ai donc rien à appréhender de cette nation, qui ne peut entreprendre quelque chose de considérable, qu'autant que je daignerai l'assister. Il reste encore trois autres peuples avec lesquels je puis avoir des démêlés. Le premier (3) est nombreux: ses troupes sont aguerries; mais il est pauvre. On ne fait point la guerre sans argent. Dès la seconde campagne, s'il n'est point assisté, il est obligé, ou de faire la paix, ou d'essuyer des pertes considérables.

[(1) L'Italienne.
(2) L'Espagnole.
(3) Les Allemands.]

_Le second (4) est riche & maître de la mer. Une haine invétérée l'a rendu dans tous les tems l'ennemi de mon état. Il est valeureux, intrépide; & je devrois le craindre, s'il étoit aussi puissant en soldats qu'il l'est en matelots. Comme sa plus grande force consiste dans le nombre de ses navires, qu'on ne prend point des places & qu'on ne pénètre point dans un pays monté sur des vaisseaux, je ne dois point l'appréhender. Tandis qu'il sera seul, c'est un de mes moindres ennemis; mais il peut me causer des dommages infinis dès qu'il s'unira avec d'autres: il deviendra alors le plus redoutable.

[(4)Les Anglois.]

Le troisiéme peuple (1), sans avoir autant d'éclat & de grandeur que le second, pourroit cependant me nuire davantage. Il a de grandes richesses. Il est lui seul en état de fournir aux frais d'une longue guerre, & de payer l'armée de tous ses Alliés. Il a des places voisines des miennes, & peut en commençant la guerre se camper sur mes frontieres. Mon intérêt demande donc que je sois en paix avec lui; & je trouverai pour cela de grandes facilités. Comme il est uniquement occupé de son commerce, qu'il ne cherche point à faire d'inutiles conquêtes; & que content de conserver ce qui lui appartient, il n'envie pas d'augmenter ses provinces, il se prêtera toujours à tout ce qui pourra éloigner la guerre, pourvu que j'agisse de maniere à ne point exciter sa crainte, & que je n'empiete point sur ses droits.

[(1) Les Hollandois.]

[Pages g54 & g55]

C'est ainsi, mon cher Brito, qu'un prince versé dans la connoissance des sentimens, des maximes & des intérêts des nations étrangeres, en tire habilement des conséquences pour sa gloire & pour la tranquillité de ses états. Un ministre n'est pas moins obligé d'exceller dans cette science qu'un souverain: les mêmes raisons l'exigent. Un Général d'armée doit aussi en faire son étude. Comment pourra-t-il prendre certaines mesures, qui sont quelquefois si nécessaires à la réussite d'un projet militaire, s'il ne connoît point le génie des peuples qu'il a à combattre. Je suppose que le Maréchal de Villars, sortant de commander en Flandre une armée de vingt mille hommes contre Malborough, qui auroit eu sous ses ordres un pareil nombre d'Anglois, allât sur les frontieres de Portugal commander douze mille François, qui auroient à combattre trente mille Portugais. S'il n'avoit aucune connoissance de ces peuples, & qu'il en jugeât par l'idée qu'il auroit des Anglois, son premier soin seroit sans doute de chercher quelque lieu fort avantageux pour y poster son camp: il l'entourroit de bonnes lignes, & il apporteroit enfin toutes les précautions possibles pour réparer le défaut du petit nombre de ses troupes. J'ai trouvé, diroit-il, des ennemis redoutables en Flandres, contre lesquels, à force égale, il m'a fallu employer tous mes soins & toute ma prudence. Que ne dois-je donc pas faire aujourd'hui? Penses-tu, mon cher Brito, qu'il raisonnât de même s'il connoissoit les Portugais? Il me semble au contraire lui entendre dire: Allons, François, quittons ces lignes inutiles. Fussions-nous la moitié moins, nos ennemis n'oseroient nous attendre. Ce sont des peuples plus accoutumés à porter des chapelets que des fusils. Dans ce moment où nous pensons à l'honneur que nous allons acquérir, ils songent à se recommander aux prieres de leurs Aumôniers. Nous ne sommes occupés que du soin de serrer nos rangs, & de marcher en bon ordre, & ils font chanter des antiennes à Saint Antoine de Pade. Non, non, François, ce ne sont point des Anglois, mais des moines déguisés que vous avez à combattre. Je ne doute pas, mon cher Brito, qu'une prompte victoire ne suivit une pareille harangue: elle n'auroit été faite que sur la connoissance que le Général auroit eue des moeurs de la nation qu'il attaquoit.

[Pages g56 & g57]

Si ceux qui commandent les armées, ou qui sont à la tête des affaires, sont obligés, quand ils veulent entreprendre quelque chose de considérable, de connoître le génie des différens peuples, les historiens qui travaillent à immortaliser les actions des héros, doivent exceller dans cette science. Comment pourront-ils développer les intrigues des cours, les mouvemens, les démarches, enfin toutes les actions des peuples, s'ils ignorent les causes qui en ont fait agir les différens ressorts? Quelle pitoyable histoire ne composeroit pas un homme qui écriroit ce qui s'est passé en France sous Henri III & Henri IV, & qui ne connoîtroit point le génie & les moeurs de la nation Espagnole? Les Tacites, les Salustes, les Tites-Lives ne nous ont donné des morceaux si achevés, que parce qu'ils possédoient à fond les matieres dont ils parloient. Ils s'étoient fait une étude d'approfondir le génie des personnes & des peuples dont ils traçoient les faits. Quelle connoissance Jules-César n'avoit-il pas des coutumes, des inclinations, & des moeurs des Gaulois? Pour être convaincu de cette vérité, il ne faut que lire ses commentaires. Aussi cette connoissance lui fut-elle également utile, comme général, comme historien, & comme simple particulier.

Porte-toi bien, mon cher Brito. Tâche toujours de profiter de tes voyages: vis content & heureux; & que le Dieu de nos peres te comble de prospérités.

De Londres, ce...

***

LETTRE CLXXXV.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople.

Je parlois l'autre jour, mon cher Isaac, avec un de mes amis, du sort malheureux dont plusieurs grands hommes ont été accablés, quoique la faveur dans laquelle ils étoient auprès de leur souverain semblât devoir les assurer d'une éternelle tranquillité. A ces premieres réflexions j'en joignis quelques autres; & je fis remarquer à cet ami que la plûpart des héros que la fortune avoit ainsi accablés de ses rigueurs, après les avoir élevés au plus haut rang, s'étoient signalés par d'importans services qu'ils avoient rendus à leurs souverains.

[Pages g58 & g59]

Sans aller chercher des exemples de cette vérité dans l'antiquité la plus éloignée, je ne remonterai que jusqu'au sixiéme siécle. Là, mon cher Isaac, je trouve que Justinien dût sa gloire & sa grandeur à Bélisaire. Ce général réunit à l'Empire l'Afrique, qui en avoit été séparée pendant plus de cent ans, détruisit la monarchie des Vandales, batit plusieurs fois les Perses, fit la conquête de l'Italie, & enfin préféra son devoir & la fidélité qu'il devoit à son souverain, à l'avantage d'être déclaré roi des Gots à la place de Vitigès, qu'il avoit fait prisonnier. Quels furent le prix & la récompense de tant de vertus? Elles ne purent garantir l'infortuné Bélisaire du sort le plus cruel. Il fut accusé faussement d'avoir trempé dans une conjuration contre Justinien: & ce prince oubliant tous les services qu'il avoit reçus de ce grand homme, le dépouille de tous ses biens, lui ôta toutes ses charges; & après lui avoir inhumainement fait crever les yeux, ordonna qu'il fût enfermé dans une tour, qui porte encore aujourd'hui le nom de ce héros, & qui est bâtie sur le bord de la mer, entre le château des sept tours & le grand serrail. Tu as vû toi-même plusieurs fois cette prison avant ton départ de Constantinople.

Quelques auteurs ont écrit que Bélisaire ayant dans la suite obtenu la liberté, s'étoit vu réduit dans une si grande indigence, que pour avoir de quoi vivre, il étoit obligé de demander l'aumône dans les rues. Ce fait ne s'accorde point avec une ancienne tradition qui a subsisté très-longtems dans toute la Grece, & qui même n'est point encore éteinte. Tu dois avoir oui raconter à plusieurs habitans de Constantinople, que Bélisaire mourut dans la tour où il fut enfermé; & que suspendant à sa fenêtre un petit sac, comme font ordinairement les prisonniers, il crioit au passant: une obole au pauvre Bélisaire, à qui l'envie a crevé les yeux, & non pas le crime. Cette tradition grecque est confirmée par quelques auteurs; & voici les expressions latines d'un d'entr'eux telles que ma mémoire me les rappelle: Date obolum Belisario, quem fortuna, non virtus, dereliquit. Sans m'arrêter, mon cher Isaac, à examiner lequel de ces deux différens sentimens on doit recevoir, il suffit pour être étonné des malheurs qui ont accablé les plus grands héros, de considérer Bélisaire, ou mendiant dans les rues de Constantinople, ou barbarement renfermé dans sa cruelle prison. Ne voilâ-t-il pas une belle récompense des services qu'il avoit rendus à son souverain? Le triste sort de ce grand général ne doit-il point servir de preuve, qu'il n'est rien de si fragile & de si inconstant que la faveur des Princes?

[Pages g60 & g61]

Quelle vaste matiere à réflexions pour un philosophe, que de voir des hommes sacrifier leur repos, leur tranquillité, leur vie, leurs biens, & souvent même leur honneur pour des maîtres ingrats, qui s'imaginent insensément que le bonheur de les servir est une assez digne récompense des plus grands services. Si les courtisans faisoient, pour acquérir la vertu, le quart de ce qu'ils font pour obtenir un seul coup d'oeil de leur souverain, combien de sages ne verroit-on point dans toutes les cours? Je suis assuré, mon cher Isaac, qu'il couta moins de peine à Socrate, pour s'élever au-dessus de l'humanité, qu'il ne coûte de soins & de travaux à un courtisan, pour être mis au nombre de ceux qui plaisent au prince. Combien de bassesses ne-faut-il pas qu'il fasse auparavant? Combien de couleuvres n'avale-t'il point? Combien de fois enfin ne craint-il pas de perdre subitement toutes ses peines? Que de gens n'y a-t-il pas qui ont souffert & rampé toute leur vie, sans avoir pû seulement obtenir l'avantage de pouvoir être regardés; & qui après avoir passé les trois quarts de leurs jours dans une anti-chambre, ont employé leurs derniers momens à regretter l'usage qu'ils avoient fait d'un tems aussi mal employé? Ainsi leur vie s'est écoulée dans une perpétuelle agitation; & ils ont toujours gémi, ou sous le poids de l'ambition, ou sous celui des regrets & du repentir.

De toutes les folies, mon cher Isaac, celle que je regarde comme la plus dangereuse & la plus incurable, c'est la passion de la Cour. Rarement voit-on des courtisans assez sages pour reconnoître leurs erreurs, quand ils peuvent encore mettre à profit cette connoissance. Ils ne cessent de souhaiter les grandeurs que lorsqu'ils ont perdu toute espérance de les obtenir.

[Pages g62 & g63]

Une chose que je trouve fort étonnante, c'est que la chute fréquente des favoris ne dégoute point ceux qui recherchent ce poste avec tant d'empressement. N'est il pas surprenant que les funestes catastrophes de la plûpart de ceux dont on envie le rang, ne fasse point diminuer le nombre de leurs compétiteurs? On trouve dans tous les siécles des traits de la fortune aussi frappans que celui qui accabla Bélisaire. La disgrace de l'amiral de Bonivet, la fin tragique du duc & du cardinal de Guise, celles du comte d'Essex, du maréchal de Biron & du marquis d'Ancre; la prison de Fouquet & celle de le Blanc; l'exil de Ripperda, & celui de Chauvelin; le triste sort enfin de tant d'autres courtisans, qui furent les victimes de leur ambition, n'auroient-ils pas dû diminuer le nombre des idolâtres de la cour?

Je sçais, mon cher Isaac, que quelques-uns des favoris & des ministres que je viens de nommer, ont excusé, par leurs fautes, les caprices de la fortune. On peut dire que le maréchal de Biron eût toujours été heureux s'il eût toujours été fidele; & que le duc de Guise & le comte d'Essex obligerent leurs souverains à les faire punir. Mais en avouant la réalité des crimes de ces favoris, je ne suis pas moins fondé à soutenir qu'ils avoient rendu à leurs patrie & à leurs princes des services si considérables, qu'ils sembloient mériter qu'on eût pour eux quelque indulgence. Je veux bien excepter néanmoins le duc de Guise, parce que sa mort étoit absolument nécessaire à la conservation de Henri III. Quant au maréchal de Biron & au comte d'Essex, si leurs souverains avoient été susceptibles d'une amitié aussi tendre & aussi reconnoissante que l'est celle des simples particuliers, je ne doute pas qu'ils n'eussent obtenu leur grace, l'un de Henri IV & l'autre d'Elisabeth. Ils avoient tous deux rendu des services si considérables, qu'il semble qu'on eût dû épargner leurs jours, & les punir seulement par l'exil ou par la prison. Mais il n'est point de retour chez les princes, ou du moins ce retour est accompagné de si dures conditions, qu'il est aussi cruel que la haine.

[Pages g64 & g65]

On vante beaucoup la clémence d'Elisabeth envers le comte d'Essex. Mais quelle étoit donc cette clémence? Pour la mériter, il falloit qu'un héros se ravalât, qu'il s'avouât coupable, dans le tems qu'il étoit peut-être innocent, & qu'il mendiât par d'indignes prieres, la continuation d'une vie qu'il auroit flétrie & déshonorée. Et si Elisabeth avoit été susceptible d'une véritable amitié pour son favori, contente de sa justification, puisqu'elle suffisoit à ce qu'exigeoit la majesté du trône, elle n'eût point demandé un aveu dont elle connoissoit toute la dureté. Mais elle pensoit en souveraine, & elle ignoroit entierement ces tendres retours, & ces accommodemens aisés & faciles que l'amitié fait naître dans le coeur des simples particuliers. Il n'y avoit dans le sien que quelques sentimens de pitié, étouffés par l'orgueil, la vanité & la présomption, passions inséparables du trône.

Henri IV eut beaucoup plus de sujet de consentir à la mort du maréchal de Biron, qu'Elisabeth à celle du comte d'Essex. Si jamais un monarque put être susceptible d'une véritable amitié, ce fut cet illustre roi. Cependant, si l'on examine la chose à la rigueur, on conviendra qu'après les services que le maréchal de Biron lui avoit rendus, il eût suffi, pour sa punition, de l'enfermer le reste de ses jours dans la Bastille, sans conduire jusques sur l'échaffaud un général & un ami, à qui l'on étoit en partie redevable des avantages que l'on avoit remportés.

Je ne comprens pas, mon cher Isaac, comment un homme, quelque piqué qu'il soit contre un autre, peut se résoudre à le livrer entre les mains d'un bourreau, lorsqu'il a vécu avec lui pendant toute sa vie dans une étroite liaison, qu'il l'a assuré cent fois qu'il l'aimoit véritablement, & qu'il lui a ouvert les secrets les plus cachés de son coeur. Est-ce que, dans les plus grands accès de sa colere, ses entrailles ne se soulevent point? L'amitié, chez les simples particuliers, forme des liens aussi forts que ceux du sang. Je me figure que si tu m'avois offensé mortellement, mon cher Isaac, & que je fusse le maître de te condamner à la mort, je me dirois à moi-même: Pourras-tu bien priver de la vie un homme que tu aimas si tendrement? Il est vrai, Isaac Onis t'a offensé; il a démenti dans un instant tout ce qu'il a fait pendant le cours de sa vie? Mais enfin c'est ce même Isaac Onis qui t'a rendu des services considérables. C'est à lui que tu dois une partie des connoissances que tu possédes. C'est lui que tu te faisois un plaisir d'entretenir, dont la conversation avoit pour toi des charmes si grands, dont les lettres te causoient tant de plaisir. Oubliras-tu tout cela, suivras-tu les mouvemens de ta colere, verras-tu périr par ton ordre ce que tu eusses voulu conserver si précieusement autrefois. Non, tu ne consentiras point à la perte d'Isaac. S'il t'a offensé, il t'a chéri autrefois. La générosité, ce que je dois à l'amitié, à moi-même; tout veut qu'en faveur des bienfaits passés, j'oublie les fautes présentes. Qu'il vive, qu'il reconnoisse, s'il est possible, combien il est peu digne d'avoir eu un ami tel que moi. Je dois cependant me mettre en état de n'avoir rien à craindre de ses pernicieux desseins. J'ignore s'il reviendra jamais de bonne foi à son devoir, & s'il reconnoîtra véritablement son erreur. Jusqu'à ce que j'en aie des preuves convaincantes, je lui ordonnerai donc de s'éloigner de moi, & de fuir les lieux que j'habiterai.

[Pages g66 & g67]

Voilà, mon cher Isaac, la maniere dont l'amitié & la reconnoissance doivent faire agir tous ceux qui ne se conduisent que par les mouvemens qu'inspirent ces passions vertueuses. Mais elles ne produisent pas chez les princes des effets aussi touchans. Leur inclination & leur tendresse ne vont pas jusqu'à leur faire oublier une offense, uniquement pour goûter le plaisir & la satisfaction de pardonner.

Lorsqu'on veut chercher la véritable amitié, c'est loin du trône & de la cour qu'il faut porter ses pas. Laissons aux aveugles courtisans la folie de fonder leurs espérances sur la tranquillité de la mer la plus orageuse. Rions, mon cher Isaac, de leurs vains projets, de leurs desirs, de leurs tourmens; & plaignons la fin tragique & souvent funeste de tant de soins mal employés. Rien n'est si amusant pour un philosophe, que de considérer la vie tumultueuse de la cour; mais rien aussi n'est plus touchant pour un homme qui pense, que de voir jusqu'où l'humanité est ravalée chez les idolâtres de la fortune.

Si l'on m'offroit, mon cher Isaac, de vivre dans les forêts les plus écartées, ou de passer mes jours auprès des souverains, j'aimerois mieux avoir des animaux pour compagnons que des courtisans. Je pourrois du moins vivre au milieu des bois sans contrainte. Je ne craindrois point qu'un ours, pour obtenir le commandement de ma cahute, m'accusât auprès d'un lion d'avoir eu peu de respect pour lui. Un cerf, après avoir brouté les herbes de mon jardin, & s'être ainsi repû de mon bien, n'iroit pas lâchement décrier ma conduite, critiquer mes démarches, & répandre sur mes actions les plus innocentes un funeste venin. Combien n'y a-t-il pas de gens à la Cour qui mangent tous les jours chez des personnes qu'ils vont décrier en sortant de leurs tables; & cela, dans la vûe de plaire à quelqu'autre, dont ils médisent de même à la premiere occasion? La calomnie est à la cour ce que l'étendue est à la matiere, elle en fait l'essence. Qui dit courtisan, dit un homme toujours prêt à décrier tous ceux qui visent aux bonnes graces du prince. Ses louanges sont même des injures; & s'il fait par hasard l'éloge de quelqu'un, cet éloge est à coup sûr la satyre de quelqu'autre.

[Pages g68 & g69]

Le plus grand avantage, mon cher Isaac, que je trouverois en préférant les forêts à la cour, seroit celui de n'être point obligé de rougir à chaque instant, en approuvant des sottises, des folies, des injustices, des vexations & des cruautés, que je condamnerois dans le fond du coeur. Quel est l'homme à qui la vérité soit tant soit peu chere, qui puisse s'accommoder à de pareilles bassesses? Cependant c'est par elles que les courtisans parviennent à leur but. Un philosophe ne devient sage & savant qu'à force de méditer & d'étudier. Un homme attaché à la cour ne parvient aux grandeurs qu'à force de dissimulation, de flaterie, de mensonges, de perfidie & de noirceur d'ame. Quelles qualités, quelles occupations pour ceux qui font encore quelque usage de leur raison & de leur équité! De quels remords ne doivent-ils pas être déchirés!

Porte toi bien, mon cher Isaac, vis content & heureux; & que le desir de t'approcher des cours ne te prenne jamais.

De Londres, ce...

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LETTRE CLXXXVI.

Isaac Onis, caraïte, ancien rabbin de Constantinople , à Aaron Monceca.

Les docteurs & les philosophes, mon cher Monceca, soit parmi les Juifs, soit chez les Nazaréens & chez les Mahométans, sont très-divisés sur l'incorporalité des anges.

[Pages g70 & g71]

Un grand nombre de rabbins veulent qu'ils aient des corps composés d'un feu subtil. Ils appuyent leur sentiment par un passage du prophete-roi, qui dit, en parlant des anges, que les serviteurs de Dieu sont un feu ardent. (1) Quelques autres savans Israëlites, par lesquels Philon tient un rang distingué, soutiennent que les anges sont des esprits incorporels, qui ne participent point, comme les hommes, d'une nature moitié raisonnable & moitié irraisonnable; & qu'ils sont des intelligences & des formes séparées de toute matiere, & semblables à l'Université. (2)

Les théologiens Nazaréens sont aussi peu d'accord que les Juifs. Origene (3), Ambroise (4), Basile (5), Justin, (6), Psellus (7) Lactance (8), & autres, prétendent que les anges ont un corps composé d'une matiere extrêmement fluide & légere. Augustin, ce génie si vaste & si respecté, non-seulement des Nazaréens, mais encore des philosophes, penche extrêmement vers cette opinion.

[(1)Pseaume CIII.
(2)Philo Jud. de Mundo, pag. 101.
(3)Origen. Lib. de Princ.
(4)Ambros. de Arcâ Noë, Cap. IV.
(5)Basi. de Spir. Sancto. Cap. XVI.
(6)Justin, Mart. in Apol. I.
(7)Psellus de Daemon. pag. 173.
(8)Lactant. de Divin. Institut. Lib. Il.]

Je n'oserois, écrit ce savant homme, décider si les esprits sont revêtus d'un corps construit d'un air subtil. (1) Dans un autre endroit il est encore plus favorable à ce sentiment. Les démons, dit-il, ont des corps composés d'air épais, grossier & humide, ainsi que les gens doctes l'ont soutenu. Il y a aussi des auteurs célébres, qui prétendent que les anges sont des êtres uniquement spirituels. Denys l'Aréopagite, Athanase (2), Chrysostôme (3), Albert le Grand, Thomas d'Aquin (4), & presque tous les théologiens Nazaréens qui écrivent aujourd'hui sont de cette opinion.

[(1) August. de Civit. Dei. Lib. XI. Cap. XXIII.
(2) Athan de comm. Essent. Patris, Filii, & Spiritus Sancti.
(3) Chrisost. Homil. II. in Genes.
(4) Thom. Aquin. Summae. I. II. Dist. XII. Je ne rapporte point tous les différens passages de ces auteurs, parce que je les ai amplement cités dans les Lettres Cabalistiques, qui sont une suite nécessaire des Lettres Juives. J'y renvoie donc ceux qui seroient bien aises de voir ce qu'ont dit les peres de l'Eglise sur la nature des anges. Ils y trouveront les propres termes dont ils se sont servis, & verront que je ne prête à ces anciens docteurs aucun sentiment qu'ils n'aient réellement eu. Voyez le mot ANGES dans la Table des Matieres des Lettres Cabalistiques.]

[Pages g72 & g73]

Les Mahométans ne s'accordent pas mieux sur cette matiere que les Juifs & les Nazaréens. Plusieurs de leurs Mouftis s'appuyent de l'autorité de l'Alcoran, pour prouver la matérialité du corps des anges. Ils citent la tache que fit à la lune l'ange Raphaël, en la touchant d'une de ses ailes. Mais quelques docteurs, dont le nombre à la vérité n'est pas si nombreux, expliquent ce passage d'une maniere allégorique, & ne veulent pas qu'on le prenne dans le sens ordinaire. Amurath ben Choucala, dans son commentaire sur la Sunnab (1), dit que les anges ayant été créés par un souffle divin, ainsi que l'ame des hommes, il ne doit y avoir rien de matériel en eux, comme il n'y a rien qui le soit dans l'essence de l'ame des hommes.

[(1) C'est un livre qui contient les traditions des Mahométans, & pour lequel ils ont un très-grand respect.]

Quelques écrivains Nazaréens ont voulu trouver un milieu, où l'on pût rapporter ces opinions opposées qui partagent les théologiens des différentes communions. Grégoire (1) & Jean Damascene (2) ont écrit que les anges sembloient corporels eu égard à Dieu, & incorporels en les comparant aux hommes. Ce sentiment est ridicule: car il ne peut se trouver de dissemblance entre l'esprit & l'esprit, comme il ne se peut faire non plus qu'une chose matérielle, quelque déliée qu'elle soit, puisse jamais passer pour spirituelle & n'ait aucune extension. Aussi le systême de ces bons docteurs n'a-t'il pas eu grand cours; & je ne vois pas que beaucoup de gens se soient embarrassés de le réfuter ni de le défendre. C'est pourquoi je me contenterai d'examiner les raisons des deux opinions précédentes, dont l'une fait les anges corporels & l'autre uniquement spirituels.

Ceux qui donnent des corps matériels aux intelligences célestes, mettent une différence entre ceux des bons anges & ceux des mauvais. Ils disent que ces derniers avant leur chûte, avoient des corps composés d'un air simple & impassible, qui depuis leur péché s'est épaissi & condensé par le voisinage contagieux des choses terrestres; ensorte qu'il s'est rendu grossier, épais & capable d'être tourmenté par le feu, qui auparavant n'auroit pu agir sur lui à cause de sa subtilité.

[(1) Gregor. Magnus. Moral. Lib. II. page 203.
(2)Joann. Damascen. Lib. II. page 189.]

[Pages g74 & g75]

Par le moyen de ce systême on explique facilement comment les flammes d'un feu matériel peuvent faire impression sur des êtres célestes, & qui avoient été créés impassibles. Mais l'on tombe dans un autre inconvénient insurmontable. Car s'il a fallu, pour que le feu agisse sur les mauvais anges, que la matiére subtile dont leurs corps étoient composés, vint à s'épaissir par les vapeurs de la terre, comment est-ce que l'ame des hommes, uniquement spirituelle, pourra souffrir les peines de ce feu matériel: Il faut pour cela, ou qu'elle soit faite, ainsi que le corps des Anges, d'un air léger qui viendra à s'épaissir & à se grossir par des vapeurs de la terre, ou qu'elle soit d'une matière terrestre. Mais dans ces deux partis l'ame des hommes se trouve nécessairement matérielle; & cette opinion est généralement condamnée, non-seulement par tous les Nazaréens; mais même par un grand nombre de philosophes de différentes religions.

La plus grande partie des docteurs, qui ont soutenu la matérialité des anges, n'étoient gueres persuadés de la spiritualité de l'ame des hommes. Car si l'ame peut subsister, peut goûter de la joie, du plaisir, de la douleur, du bien & du mal sans le secours de la matière, quelle nécessité y a-t'il de donner des corps aux anges? On répondra peut être que Dieu ayant donné un corps à toutes les créatures n'a pas voulu en priver les anges. Mais cette raison est très-foible. La Divinité a accordé un corps matériel à toutes les créatures, parce qu'excepté les anges, il n'en étoit aucune qui ne dût vivre & exister dans la matiere. Or il falloit nécessairement qu'elles fussent toutes revêtues de cette même matière. Mais les anges n'ont d'autre séjour que celui de la Divinité: ils entourent son trône; ils sont les témoins perpétuels de sa gloire, de sa grandeur, de son pouvoir & de son immensité. Ils n'ont besoin d'aucune nourriture; & ils ne goûtent de bonheur que dans la contemplation des merveilles de leur Créateur. De quelle utilité peut donc leur être un corps matériel? D'aucune, & l'ame seule fait toutes ses fonctions. Dieu ne faisant jamais rien d'inutile, n'est-il pas visible qu'il n'a point donné des corps matériels à des substances célestes, qui ne devoient en faire aucun usage.

[Pages g76 & g77]

Voilà, mon cher Monceca, des raisons bien fortes contre l'opinion de ceux qui n'admettent pas la totale spiritualité des anges. Mais ils se défendent par des objections qui sont d'un très-grand poids. Vous fondez, disent-ils, l'immatérialité des anges sur celle de l'ame des hommes. Nous nous nions qu'elle soit spirituelle, & nous croyons qu'il n'y a absolument que Dieu qui soit immatériel. Quelle impossibilité trouvez-vous que Dieu accorde à un certain nombre de particules déliées & matérielles la faculté de penser, & de penser pendant tous les siécles à venir? Auparavant de nous prouver la nécessité de la spiritualité des anges, prouvez-nous celle de l'ame. Montrez-nous que Dieu n'a pû faire que la matière pût être investie de la force motrice de la connoissance. Jusques à ce que vous nous ayez prouvé cela, nous sommes en droit de vous nier, s'il nous plaît, non-seulement que les anges n'ayent point de corps, mais même que leur ame ne soit pas matérielle.

Tu sais, mon cher Monceca, combien la question, si Dieu a pû accorder la pensée à la matière, est épineuse. Les plus grands philosophes ont été partagés sur ce sentiment. Beaucoup des Rabbins croyent encore l'ame immortelle, & cependant matérielle. Les docteurs Nazaréens rejettent aujourd'hui unanimement cette opinion; mais ils ont eu autrefois des écrivains & des théologiens celébres qui l'ont soutenue vivement. (1)

[(1) Animam nihil esse, si corpus non sit. Tertulide Anima. Cap. VII.]

Il n'est donc pas aussi aisé, qu'il le paroît d'abord, de prouver l'inutilité du corps matériel des anges, puisqu'il faut démontrer auparavant d'une manière invincible qu'il y a d'autres êtres que Dieu, qui sont spirituels, & qui même ne sauroient être matériels, par le pouvoir de la Divinité. Car tous les philosophes raisonnables conviennent que l'ame peut être immatérielle si Dieu l'a voulu, puisqu'il ne faut pas plus de puissance à un être spirituel, pour en créer un autre spirituel, que pour en former un matériel de rien, après l'avoir formé, pour lui communiquer la sensation & la perception; mais ils soutiennent que Dieu peut investir la matiere de l'intelligence, s'il le juge à propos, & qu'il n'est pas besoin d'une plus grande puissance pour accorder la pensée à un être matériel que pour faire agir une substance spirituelle sur une matérielle. Avant donc de prouver que les anges ne pourroient absolument avoir des corps & même des ames matérielles, si Dieu l'avoit voulu, il faut démontrer clairement quelles sont les causes qui bornent son pouvoir.

[Pages g78 & g79]

Ce n'est pas dans les seuls raisonnemens philosophiques, que ceux qui soutiennent la matérialité des intelligences célestes trouvent un appui. Les docteurs Juifs & Nazaréens qui suivent cette opinion, ont dans leurs livres sacrés de quoi l'autoriser. Les Rabbins rapportent pour favoriser leur sentiment plusieurs apparitions corporelles des anges, comme celles qu'eurent Abraham, Loth & Tobie; & ils citent l'exemple de Jacob avec lequel un Ange lutta toute une nuit. Outre ces autorités communes aux Juifs & aux Nazaréens, ces derniers en ont plusieurs autres qu'ils puisent dans les livres qui leur sont particuliers. Je crois qu'elles sont moins convaincantes qu'ils ne pensent; parce que leurs adversaires nient que les corps dont ces anges étoient revêtus dans le tems de leur apparition, fussent les véritables corps des intelligences célestes. Ils disent qu'elles les avoient empruntés pour accomplir les ordres de la Divinité. Une raison très-forte favorise ce sentiment. Si les anges avoient toujours un corps également fort, épais & aussi pesant que celui des hommes, comment pouvoient-ils disparoître dans un instant? A mesure qu'ils s'élevoient dans la moyenne région de l'air, ils devoient peu à peu se perdre aux yeux de ceux qui les avoient vûs, à moins qu'ils ne s'enveloppassent d'un nuage, auquel cas il reste encore bien des difficultés. Mais dès qu'on admet qu'ils n'avoient qu'un corps d'air ramassé, il leur étoit facile de dilater dans un instant cette matiere fluide.

Si j'ose, mon cher Monceca, dire mon sentiment sur une matiere aussi impénétrable, je t'avouerai que je crois que des intelligences célestes uniquement spirituelles n'ont jamais pris un corps réel. L'exemple de Jacob ne détruit point mon opinion; car, de même que l'ame qui n'est qu'un pur esprit agit sur le corps par la puissance de Dieu, de même aussi un ange spirituel peut avoir agi pendant toute une nuit sur le corps de Jacob. Quant à la substance matérielle qui paroissoient aux yeux de ce patriarche, elle n'existoit que dans son imagination par le pouvoir de la Divinité, qui dans l'ordre général qu'elle a établi, n'ayant pas jugé à propos que l'ame pût avoit aucune idée claire & précise d'un esprit, tant qu'elle est retenue dans les liens du corps, le lui présente toujours sous l'image d'une créature dont elle a des notions distinctes.

[Pages g80 & g81]

En rejettant, mon cher Aaron, les formes matérielles dont on veut que les Anges se soient souvent revêtus, on détruit de fond en comble un grand nombre de chimeres monstrueuses qu'on a consacrées sous le nom de religion, non-seulement chez les Juifs, mais même chez les Nazaréens. On ruine entiérement le ridicule systême des Incubes & des Succubes, soutenu par tant de différens écrivains. On prouve évidemment que les démons étant des esprits purs & simples, il est impossible qu'ils puissent engendrer des créatures matérielles, ou avoir aucun commerce criminel avec les hommes & les femmes: & l'on fait voir la fausseté de toutes les fables qu'on a écrites sur les Faunes, les Sylvains, les Satyres, les Nymphes, les Lamies, les Némures, les Manes, les Larres & les Pénates, qu'on prétend avoir été des démons qui prenoient les corps différens de ces fausses divinités.

Dès qu'on nie totalement la possibilité de l'union de la matiere avec l'essence spirituelle des anges, il ne reste plus pour excuser les contes honteux & chimériques des hommes engendrés par des démons, qu'une seule objection aussi fausse qu'impie: mais elle est si ridicule & si absurde, que je ne daigne point m'y arrêter. Je me contenterai seulement d'observer que Dieu n'ayant point accordé au démon le pouvoir de renverser ainsi les loix les plus constantes de la nature, a par cela empêché les désordres affreux qui s'en seroient ensuivis. En effet, quelle confusion n'y auroit-il pas dans l'univers, si les diables pour se réjouir, engrossoient tous les jours trois ou quatre mille filles en Europe? Si la ridicule opinion qui leur accorde ce pouvoir venoit une fois à être reçue & approuvée par le plus grand nombre des savans, les filles galantes seroient charmées d'avoir toujours une excuse prête pour couvrir leur libertinage, & tous les fils de l'amour passeroient ainsi pour les enfans du diable.

[Pages g82 & g83]

Je finirai ma lettre, mon cher Aaron, par un passage que me fournit l'auteur du Comte de Gabalis, qui réfute d'une maniere enjouée, mais néanmoins solide, ce ridicule sentiment. Nos théologiens, lui dis-je, (1) n'ont garde de dire que le diable soit pere de tous ces hommes qui naissent sans qu'on sache qui les met au monde. Ils reconnoissent que le diable est un esprit, & qu'ainsi il ne peut engendrer.

[(1) Le Comte de Gabalis. VI. Entretien sur la fin.

Gregoire de Nysse, reprit le comte, ne dit pas cela; car il tient que les démons multiplient entr'eux comme les hommes. Nous ne sommes pas de son avis, repliquai-je; mais il arrive, disent nos docteurs, que,... Ah!ne dites pas, interrompit le comte, ne dites pas ce qu'ils disent, ou vous diriez comme eux une sottise très sale & très-mal honnête. Quelle abominable défaite ont-ils trouvée là! Il est étonnant comme ils ont tous unanimement embrassé cette ordure, & comme ils ont pris plaisir de poser des farfadets aux embuches, pour profiter de l'oisive brutalité des solitaires, & mettre promptement au monde des hommes miraculeux, dont ils noircissent l'illustre mémoire par une si vilaine origine. Appellent-ils cela philosopher? Est-il digne de Dieu de dire qu'il ait cette complaisance pour le démon, de favoriser ces abominations; de leur accorder la grace de la fécondité qu'il a refusée à de grands saints, & de récompenser ces saletés, en créant pour ces embrions d'iniquité, des ames plus héroïques que pour ceux qui ont été formés dans la chasteté d'un mariage légitime? Est-il digne de la religion de dire, comme font vos docteurs, que le démon peut par ce détestable artifice, rendre enceinte une vierge pendant le sommeil, sans préjudice de sa virginité? Cela est aussi absurde que l'histoire que Thomas d'Aquin...conte dans son sixième Quodlibet, d'une fille couchée avec son pere, à qui il fait arriver même aventure, que quelques Rabbins hérétiques disent qu'il avint à la fille de Jérémie, à laquelle ils font concevoir le grand cabaliste Ben-Syrach, en entrant dans le bain après le prophete.... Si j'osois, Monsieur, interrompre votre déclamation, lui dis-je, il seroit à souhaiter que nos docteurs eussent imaginé quelque solution dont les oreilles pures s'offensassent moins; ou bien qu'ils devoient nier tout à fait les faits sur quoi la question est fondée.

[Pages g84 & g85]

Je n'ajouterai rien, mon cher Monceca, à ce passage. Il fait sentir l'absurdité des prétendus accouplemens des Incubes & des Succubes avec les créatures humaines, & montre évidemment combien il est utile à la pudeur & à toutes les religions, d'en nier totalement la possibilité.

Porte-toi bien, mon cher Monceca; vis content & heureux, & que le Dieu de nos peres te comble de prospérités.

Du Caire, ce...

***

LETTRE CLXXXVII.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, Caraïte, autrefois Rabbin de Constantinople.

Les Anglois, mon cher Isaac, se récrient avec beaucoup de raison contre une foule de mauvais auteurs étrangers, qui se mêlent d'écrire l'histoire d'Angleterre, & d'y décider impertinemment des loix, des coûtumes de cet état. Un Whig de mes amis me parloit l'autre jour avec beaucoup d'indignation de ces misérables compilateurs qui osent se donner pour historiens d'une nation qui leur est entierement inconnue, & qui ne travaillant que dans la vûe d'un sordide interêt deshonorent tout à la fois la majesté de l'histoire & la gloire des grands hommes dont ils entreprennent de parler. «Considérez, me disoit-il, la maniere indigne dont Guillaume III. George I. Milord Marlborough, & diverses autres personnes illustres, sont ravalés dans la misérable continuation de Rapin-Thoyras. Est-il rien de si affreux, rien de plus propre à révolter les honnêtes gens, que de voir des héros de la premiere classe en proie à la plume vénale d'un aventurier affamé & grand dissipateur, & de quelques prestolets vagabonds & désordonnés qui seroient morts de faim dans leur patrie, & qui cherchent à vivre ailleurs des impertinentes rapsodies qu'ils y font imprimer. Si tous ceux qui les lisent, avoient assez de connoissance des affaires de l'Europe, pour sentir le ridicule & l'absurdité de ces misérables ouvrages, les Anglois seroient moins fâchés contre de si méprisables libelles, auxquels on ose prostituer le nom d'histoires. Mais combien n'y a-t'il pas de gens en France, en Allemagne, en Italie & ailleurs, qui ne jugent du mérite des héros Anglois que par les écrits imposteurs de ces rapsodistes insolens? Car quelque méprisables qu'ils soient, ils ne laissent pas de trouver des personnes assez prévenues pour les adopter comme des écrits exacts & judicieux. Si l'on demande à un superstitieux Italien ce qu'il pense de Guillaume III, je suis assuré qu'il aimera mieux s'en tenir aux différens portraits qu'en ont faits les continuateurs de Rapin, quelque odieux qu'ils soient, qu'à ce qu'ont dit de ce prince, Rapin lui-même, & plusieurs autres historiens sages & désintéressés.

[Pages g86 & g87]

«Ce qui nous irrite le plus contre ces odieux libelles, c'est qu'ils sont non-seulement imprimés chez nos meilleurs & nos plus fideles alliés, mais même autorisés des priviléges de leur part; & que cette apparence d'approbation leur donne beaucoup de poids auprès des étrangers, qui ne savent point que ces priviléges ne s'accordent uniquement que pour la fabrique, & nullement pour le sujet ou la matiere du livre. Nous savons parfaitement bien qu'il ne faut point opprimer la liberté de la presse; & nous sommes les premiers à la protéger. Mais nous ne croyons pas qu'on en doive ainsi tolérer les excès; & il nous paroît que c'est outrer la douceur du gouvernement. Aussi en abuse-t'on sans aucun ménagement tous les jours: témoins, les pièces de l'affaire du comte de Bonneval avec le marquis de Prié, si expressément défendues autrefois par les états de Hollande, & réimprimées tout récemment à la Haye même, sous le titre imposteur de Mémoire du Comte de Bonneval, à la faveur d'une tête & d'une queue nouvellement ajoutées pour leur servir de passe-port; c'est ainsi que les écrits les moins tolérables se répandent impunément de tous côtés.

«Les gens de lettres sensés critiquent d'ordinaire avec force & mépris les fades suites duDom Quichotte, du Roman comique , &c. Ne vaudroit-il pas beaucoup mieux qu'ils montrassent le mal que causent ces histoires monstrueuses & satyriques, & qu'ils vengeassent ainsi la mémoire d'un nombre de héros infiniment plus dignes d'apologistes que Cervantes & que Scarron?

[Pages g88 & g89]

«Je suis outré de dépit contre les savans de France, lorsque je pense qu'ils font pour l'auteur d'un roman ce qu'ils refusent de faire pour un général célébre, & pour un monarque illustre. Si quelqu'un s'avisoit de faire imprimer à Paris un ouvrage qui attaquât les oeuvres de Virgile ou d'Homere, aussitôt trente écrivains zélés s'éleveroient contre lui, & vengeroient la réputation outragée de ces illustres poëtes: mais on y vend publiquement tous les jours cinquante impertinens ouvrages où tous les grands-hommes de ces derniers tems sont insolemment traités; & personne ne s'en plaint, & ne dit un seul mot. Bien loin de-là, beaucoup de gens achetent & lisent ces livres; il s'en trouve même d'assez déraisonnables pour les approuver, fondant leur opinion sur le silence des bons écrivains.»

Si ces écrits, disent-ils, que vous condamnez si hautement étoient aussi mauvais que vous le prétendez, quelqu'un en auroit fait une sanglante critique; mais puisqu'il ne paroît rien contr'eux, les plus habiles gens les approuvent sans doute: & nous n'avons aucune raison pour les rejetter. «Tel est le raisonnement ordinaire de ceux qui ne jugent des choses que superficiellement, & selon les idées des autres: raisonnement faux & mal-fondé, que les véritables savans seroient obligés de vivement réfuter. Lorsqu'ils négligent de le faire, on ne sauroit trop blâmer leur conduite: car souffrir que des opinions fausses & dangereuses ayent un grand cours, & cela lorsqu'on peut les arrêter, c'est négliger le bien public, c'est être mauvais citoyen, c'est enfin oublier ce que l'on se doit à soi-même & à ses semblables.»

Je ne sais, mon cher Isaac, ce que tu penseras des plaintes de cet Anglois: mais je n'ai pu refuser de me rendre à ses raisons. L'histoire étant le sacré dépôt des actions des hommes illustres, c'est un crime impardonnable que de violer ce dépôt, en y mêlant le mensonge avec la vérité: aucun prétexte ne sauroit excuser une action aussi coupable. Quoiqu'un écrivain soit d'une nation ennemie de celle dont il écrit l'histoire, il ne lui en est pas moins défendu d'altérer les faits qu'il raconte. Les grands hommes appartiennent également à tous les peuples; ils sont citoyens de l'univers entier, parce qu'ils font honneur à l'humanité. Un Allemand a droit d'être indigné contre un François qui ravalle la gloire de Marlbourough? & un Espagnol contre un Anglois qui refuse au maréchal de Villars les éloges qu'il mérite.

[Pages g90 & g91]

Il seroit à souhaiter pour la bonté de l'histoire, & pour l'utilité de ceux qui s'y appliquent que les écrivains qui s'y consacrent, se regardassent uniquement comme membres de la république des lettres; qu'ils oubliassent, en cette qualité, leur patrie & qu'ils n'eussent d'autre idée en travaillant que celle d'instruire les honnêtes-gens, d'immortaliser les actions louables, & de rendre le crime odieux & détestable. Mais il est bien peu d'auteurs qui se proposent un but si noble & si digne de louanges, presque tous n'écrivant que par des vûes d'intérêt. L'un vend sa plume à l'avide avarice d'un libraire, qui veut qu'on ne mette dans un livre que ce qui peut plaire à une nation chez laquelle il doit le débiter. L'autre adopte la haine d'un parti dont il attend quelque récompense: il n'écrit que des déclamations remplies d'invectives. Aussi voit-on qu'en général les livres de controverse sont des factums trompeurs & illusoires, plutôt que des narrations pures & simples de certains faits. Jamais aucun historien Jésuite n'a pû rendre entiérement justice au mérite de plusieurs héros Protestans: & ceux mêmes qui se sont piqués de paroître les plus désintéressés, n'ont pu s'empêcher de glisser parmi leurs louanges quelques restrictions odieuses. Les écrivains Jansénistes, je parle même des plus célébres, n'ont pû se résoudre à louer certains Molinistes dignes de l'estime de l'univers entier. Les réformés enfin n'ont parmi eux que trop d'auteurs toujours prêts à condamner sans examen la conduite de tous les partisans du papisme.

Il semble que le talent d'écrire l'histoire soit une espece de controverse, qu'on apprend dans l'étude d'un procureur hargneux & vieilli dans les rubriques de la chicane.

Quelques écrivains, vils adulateurs d'un prince dont ils sont nés les sujets, composent des romans qu'ils lui dédient comme le recueil de ses faits glorieux: & l'orgueilleux souverain ne manque gueres de donner dans le piege qu'on lui tend. Sa vanité lui persuade qu'il a réellement les vertus qu'on lui prodigue, & qu'il a exécuté toutes les entreprises qu'on lui attribue, quoiqu'il n'y ait pas eu la moindre part. Il paye gaiement & libéralement ces fausses louanges: & cette extravagante libéralité fait naître vingt historiens, qui ne prennent la plume que pour profiter de la vanité d'un homme qui paye si chérement les mensonges dont on le berce.

[Pages g92 & g93]

On ne doit point s'étonner, mon cher Isaac, si l'on trouve dans ces derniers tems peu de bons historiens. Outre les rares qualités qu'il faut pour en former d'excellens, il est presqu'impossible que la vérité puisse paroître impunément. Cette pauvre vérité dont tout le monde parle, & que chacun proteste de rechercher, est cruellement persécutée. Dès qu'un écrivain veut développer les choses & les transmettre à la postérité telles qu'elles sont, il est assuré de se faire un grand nombre d'ennemis redoutables. Il faut qu'il se résolve à déguiser certains faits s'il veut vivre tranquille: & encore a-t'il bien de la peine à pouvoir ménager les différens esprits: chaque parti examinant avec des yeux critiques s'il penche du côté de ses adversaires. Il arrive quelquefois que pour avoir voulu flatter tout le monde, il est généralement mésestimé & haï. Combien n'y a t'il pas d'auteurs dans ce cas, & qui sont justement punis, non seulement de n'avoir osé dire ce qu'ils sçavoient, mais même d'avoir dit précisément tout le contraire?

La division des différentes sectes qui regnent en Europe, n'est pas le plus grand obstacle que trouvent les historiens qui veulent écrire sincérement. Les princes qui croient devoir prendre la défense de leurs ancêtres, & qui pensent qu'on les outrage eux-mêmes en attaquant la mémoire de leurs ayeux, sont les fléaux les plus redoutables de l'histoire. Un écrivain François n'ose parler qu'en tremblant de certaines choses. Un mot équivoque, une expression trop forte, une syllabe déplacée le font mettre à la Bastille pour le reste de ses jours. Au lieu qu'un historien devroit avoir dans le cabinet où il travaille les portraits de Tacite & de Suétone, pour l'exciter à découvrir, ainsi qu'ont fait ces généreux Romains, les ressorts les plus cachés de la politique des regnes dont il écrit l'histoire, il y place les plans des châteaux destinés à servir de demeure aux prisonniers d'état, afin de rappeller sans cesse dans son esprit la nécessité de ménager ses discours.

[Pages g94 & g95]

Un auteur Allemand est à cet égard dans le même cas qu'un François,; les princes d'au-delà du Rhin n'étant pas moins jaloux de leur autorité que ceux d'en deçà. En Italie, en Portugal, en Espagne, outre les souverains on craint encore l'inquisition. En Angleterre où il semble qu'il est moins dangereux de dire ce qu'on pense, on risque cependant beaucoup, & rarement y offense-t'on impunément un des partis. Si l'on n'y hasarde ni la liberté, ni la vie, pour avoir écrit ce que l'on pense, on perd du moins sa tranquillité, & l'on se fait un grand nombre d'ennemis qui saisissent avidement toutes les occasions qu'ils trouvent de vous inquiéter, de vous diffamer, & de vous accabler enfin s'ils le peuvent. En Hollande, la faim, la soif & la misère opérent sur les étrangers qui y écrivent, ce que la crainte fait sur les auteurs des autres pays. D'un côté, un moine défroqué, qui se trouve à la Haye ou à Amsterdam, pour exciter la charité de ses nouveaux freres, & pour avoir trente sols de plus par semaine de son consistoire, écrit cent faussetés contre les papistes, & adopte aveuglément les mensonges les plus grossiers qui se débitent contre eux. Tout est bon pour lui, pourvu que cela grossisse son ouvrage, & puisse faire croire qu'il hait mortellement la religion qu'il a abandonnée. D'autre part, quelque jésuite ou quelque prêtre moliniste, après s'être glissé dans ces provinces sous un habit de cavalier, y sert d'espion à ses confreres, y publie leurs ouvrages violens & calomnieux contre les réformés, ou bien les déchire impitoyablement lui-même dans quelque rapsodie de pareille espèce. Il est payé pour cela, & il ne peut avoir de quoi vivre qu'autant qu'il sait débiter ses mensonges. Un misérable laquais y publie impudemment les Mémoires de la régence sous la minorité de Louis XV(1): & un cancre de médecin les produit sous le titre de Vie du duc d'Orleans, afin d'aider un libraire avide à en faire acheter une seconde & troisiéme fois les figures au public.

[(1) Voyez le Journal Littéraire, Tome XIII. pag. 451.]

Attendre donc, mon cher Isaac, qu'il se forme jamais parmi de pareils auteurs quelque bon historien, ce seroit espérer que le Messie naîtra parmi les Japonois: l'un est tout aussi apparent que l'autre. Loin donc qu'on doive se flatter d'un pareil miracle, on ne sçauroit trop craindre que les ouvrages pernicieux de ces gens-là n'achevent de perdre & de déshonorer totalement la majesté de l'histoire.

[Pages g96 & g97]

Ces mauvais écrivains semblent avoir perdu toute honte. Comme ils n'écrivent uniquement que par esprit d'intérêt, il n'est rien qu'ils n'ayent l'effronterie d'avancer dès qu'ils pensent qu'ils en retireront quelque profit. S'ils se figurent qu'ils puissent attraper quelque modique pension d'un souverain, aussi-tôt ils prennent la plume, louent à tort & à travers les choses les plus ridicules, approuvent lâchement les choses les plus folles & les plus absurdes, & condamnent témérairement les plus louables. Si cela ne suffit point, après avoir vainement loué le prince, ils flatteront bassement ses officiers & ses ministres: & si, par malheur pour la république des lettres, tant de bassesses ne les conduisent point à leur but, ils n'auront point de honte de dédier leurs ouvrages à quelques commis de financier, ou à quelque valet-de-chambre. L'impudent orgueil de quelques-uns de ces mauvais écrivains est encore plus révoltant que leur infâme avidité; car il s'en trouve qui, oubliant entièrement le mépris dont le public les accable, osent porter leur hardiesse jusqu'au point de critiquer les auteurs les plus illustres. Avec quelle insolence vingt misérables barbouilleurs de papier n'ont-ils pas parlé de Bayle, qu'à peine étoient-ils capables de comprendre?

A propos d'écrivains subalternes qui ont osé s'attaquer aux grands hommes, & qui ont voulu tenter de flétrir leur mémoire, je te communiquerai une impertinence que j'ai remarquée il y a quelques jours dans Moréri. Tu sçais que ce prêtre, pourvu de quelque légere connoissance de l'histoire, en a fait une assez mauvaise compilation alphabétique, que quelques habiles gens ont vainement tenté de perfectionner après lui. Voici comment il parle de l'illustre M. de Thou, le Tite-Live, le Tacite de ces derniers siécles, & l'historien le plus sage & le plus impartial que la France ait jamais eu. De Thou, dit-il (1), à qui ceux du parti de Calvin ne déplaisoient point, &c.

[(1) Dans l'article de CALVIN.]

Est-il rien de plus révoltant que de voir un si grand personnage si odieusement calomnié? car, quoiqu'en insinue Moréri, personne n'ignore que de Thou vécut toujours & mourut papiste. Dans les expressions de Moréri, on voit qu'il veut insinuer, qu'au fond du coeur ce sage historien étoit protestant, & qu'il n'a écrit certaines choses, que parce qu'il penchoit vers le parti des réformés.

[Pages g98 & g99]

Que le sort des hommes illustres & des historiens célèbres est triste, mon cher Isaac! Ils ne sçauroient dire la vérité, qu'on n'invente des impostures atroces pour diminuer l'autorité des faits qu'ils rapportent. Des gens qui ne devroient parler d'eux qu'avec un respect extrême, osent expliquer leurs intentions & deviner les raisons qui les ont fait agir. Quelle confusion n'y a-t-il point dans la république des lettres! Moréri ose critiquer & calomnier de Thou? O tems! O moeurs! Doit-on s'étonner après cela que toute l'école Jésuitique se soit déchaînée & se déchaîne tous les jours encore contre ce grand homme: que Jurieu ait publié un livre odieux contre le célébre Arnauld: & que ce même Arnauld en ait écrit un plus criminel encore contre le prince & la princesse d'Orange devenus rois d'Angleterre? Le destin des grands hommes est d'être attaqués par les mauvais auteurs. Il semble même que ce soit une chose essentielle à leur gloire: & je ne pense pas qu'aucun d'eux ait jamais été exempt de payer ce tribut à l'envie & à la méchanceté,

Porte-toi bien, mon cher Isaac, vis content & heureux; & ne te laisse jamais surprendre aux impostures des calomniateurs.

De Londres, ce...

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LETTRE CLXXXVIII.

Aaron Monceca, à Jacob Brito.

Edimbourg, mon cher Brito, où je suis arrivé depuis quelques jours, est une ville spacieuse & assez bien bâtie. Elle a le sort de toutes les capitales où le souverain n'habite point. Au lieu d'augmenter, elle a bien de la peine à ne pas déchoir de sa premiere grandeur. L'Ecosse entiere se ressent fort de son union à l'Angleterre. Elle s'apperçoit très-souvent combien il est différent pour un état d'être gouverné par ses propres souverains, ou d'être réduit au rang des provinces. Ce n'est qu'après des peines infinies & des travaux redoublés que les Anglois sont enfin venus à bout d'assujettir entiérement les Ecossois.

[Pages g100 & g101]

Car ce peuple, fier, vaillant, belliqueux & jaloux de ses droits, ne souffroit qu'à regret une domination étrangere, & étoit toujours prêt à secouer le joug sous lequel il croyoit qu'on vouloit le soumettre.

Il est peu arrivé de révolutions en Angleterre où l'Ecosse n'ait eu beaucoup de part. Elle suivoit ordinairement le parti contraire à celui qu'embrassoient les Anglois, ou si elle le favorisoit, ce n'étoit jamais du consentement de toute la nation. Il restoit toujours un nombre considérable de mécontens prêts à tout entreprendre contre le gouvernement Anglois: & on peut mettre dans ce rang presque tous ceux qu'on appelle Montagnards.

Les Ecossois sont divisés en deux peuples différens, dont les moeurs, les coutumes & même le langage n'ont que très peu de ressemblance. Les gentilshommes, les habitans des villes & des provinces basses, parlent Anglois. Ils sont honnêtes, mais fiers. Ils ont du génie, cultivent les sciences & aiment les arts. Ils ne possédent peut-être pas toutes les vertus des Anglois; mais aussi n'en ont-ils pas tous les défauts. Les Ecossois qui habitent dans les montagnes, parlent une langue appellée Gachtlet, qui leur est commune avec les Irlandois. Plusieurs d'entr'eux portent des chemises teintes de jaune, & vivent d'une maniere qui tient assez du sauvage. Ils étoient autrefois extrêmement séditieux. Sans doute qu'aujourd'hui leur tempérament n'est point changé; mais il leur est beaucoup plus difficile de se révolter. Guillaume III trouva le moyen de faire construire plusieurs forts au milieu de leurs montagnes. Il fut le premier souverain qui les mit sous le joug; & ce n'est pas une des plus faciles entreprises dont ce prince illustre soit venu à bout. Ces citadelles que les Anglois ont bâties dans les montagnes, n'ont point tant affermi leur pouvoir en Ecosse, que l'union du parlement de cette nation à celui d'Angleterre. Tu ne seras peut-être pas fâché, mon cher Brito, que je te dise quelques-unes des principales circonstances de cette union.

[Pages g102 & g103]

Il y avoit autrefois dans ce royaume des états-généraux semblables à ceux qui s'assemblent à Londres, & qui prennent le titre de parlement. Ces états décidoient des affaires de l'Ecosse, & avoient pour ce qui concernoit leur pays la même autorité, que ceux d'Angleterre pour le leur. Sous le regne de la reine Anne, les Anglois formerent le dessein d'unir entierement l'Ecosse à l'Angleterre, & de n'en faire ainsi qu'un état gouverné par un seul & même parlement. Ce projet étoit difficile à exécuter. Cependant ils en vinrent à bout. Ils representerent aux Ecossois que l'union étoit avantageuse aux deux royaumes; & qu'une liaison arrêtée & fixée entr'eux par des liens éternels, leur donneroit plus de force pour résister à leurs ennemis communs: & en effet, il étoit assez vraisemblable que l'intérêt commun de l'Angleterre & de l'Ecosse demandoit cette union. Malgré les fortes oppositions de quantité d'habiles Ecossois qui n'en jugeoient point ainsi, & à l'aide de beaucoup plus d'autres qui se laisserent gagner, soit par persuasion, soit par intérêt, les Anglois sçurent profiter du tems & de l'occasion, & unirent enfin solennellement le parlement d'Edimbourg, à celui de Londres.

Par cette union ils n'admirent dans le nouveau parlement, ainsi uni, qu'un nombre assez médiocre des députés d'Ecosse, y compris seize pairs de la même nation; tandis que tous ceux d'Angleterre y furent reçus & conservés. Cette différence considérable dans la quantité d'Ecossois & d'Anglois assure toujours à ces derniers une pluralité de suffrages qui les rend les maîtres absolus de toutes les délibérations. Aussi ne fut-ce qu'après bien des difficultés que cette union fut entierement conclue & terminée. Il se forma d'abord plusieurs partis parmi les Ecossois. Les uns, sous le prétexte d'un véritable zèle pour leur patrie, vouloient qu'on rejettât entiérement les propositions des Anglois. Les autres consentoient bien à les recevoir, mais ils demandoient que le nombre des députés d'Ecosse ne fût point limité; & que tous ceux qui avoient droit de séance au parlement d'Ecosse, eussent aussi droit d'entrer dans le nouveau qu'on devoit établir en Angleterre. Mais les Anglois surent habilement se servir de ces divisions: ils en profiterent à propos pour parvenir à leur but; & après plusieurs disputes & quelques légeres émotions, l'union des deux royaumes fut enfin résolue & cimentée pour toujours.

Si les Ecossois, mon cher Brito, ont souffert quelques incommodités de la perte de leurs priviléges, ils ont regagné d'autre côté bien des choses dont ils n'auroient jamais eu l'avantage de jouir, s'ils eussent toujours formé une nation séparée, & pour ainsi dire étrangere à l'Angleterre.

[Pages g104 & g105]

Combien de fois n'auroient-ils pas été en proye aux fureurs des guerres, soit étrangeres, soit intestines! Pour ne parler que de celles-ci, la division entre deux peuples soumis au même souverain, n'entraîne-t elle pas nécessairement après elle les plus funestes suites?

Les auteurs de la continuation de l'histoire de Rapin-Thoyras ont assez bien développé les différens mouvemens dont l'Ecosse fut agitée au sujet de cette union. Mais, à leur ordinaire, ils se livrent sans mesure à leur enthousiasme de controversistes; & il n'est rien de si séditieux ni de si insultant que leurs réflexions. Pour procurer cette paix & cette augmentation de puissance, disent-ils (1), il n'étoit pas nécessaire que l'Ecosse devînt de pire condition que l'Irlande, qui a conservé son parlement, quoiqu'elle ait été conquise.

[(1) Histoire d'Angleterre, par M. de Rapin Thoyras, continuée jusqu'à l'avénement de George I. à la couronne, Tom.XII. pag. 106.]

Il suffisoit que ce royaume s'engageât par un acte authentique & irrévocable à ne jamais reconnoître d'autre roi que celui qui regneroit en Angleterre. Tout ce qu'on a ajoûté à cette clause essentielle étoit au-delà de ce but, que les Ecossois devoient avoir uniquement en vue, & n'a servi qu'à dégrader l'Ecosse & à la rendre à proportion du gouvernement, aussi dépendante de l'Angleterre que la Bretagne l'est de la France. Ce petit nombre de députés d'Ecosse, qui joint au grand nombre de députés d'Angleterre. devoient un jour former le parlement de la Grande-Bretagne, où tout se décideroit à la pluralité des voix, n'assuroit-il pas aux Anglois le succès de toutes leurs entreprises. Cette clause répétée presque à chaque article, à moins que le parlement de la Grande-Bretagne ne trouve à propos d'y faire quelque changement, ne livroit-elle pas les droits, les coutumes & les priviléges des Ecossois à la discrétion des Anglois? Cette restriction odieuse à seize pairs Ecossois qui entroient dans le parlement de la Grande-Bretagne, tandis qu'aucun pair d'Angleterre n'en étoit exclus; cet assujettissement de l'amirauté d'Ecosse au grand-amiral d'Angleterre; ce changement de poids & de mesure; cet assujettissement à la maniere de lever les impôts & aux mêmes espèces d'impôts, servoient-ils à assurer la paix & l'augmentation de puissance, ou à marquer en caractères distincts la supériorité & la souveraineté de l'Angleterre? Après tout il étoit juste que ceux qui avoient vendu leur roi, se punissent un jour eux-mêmes, en vendant leur souveraineté & leur indépendance. On proteste qu'on n'a aucune mauvaise intention en proposant ces réflexions, qui sont du ressort d'un historien. On est même persuadé, & on souhaite sincérement persuader à ceux qui peuvent se croire lézés, qu'il est plus avantageux pour eux, que ce qui est fait reste comme il est, que d'entreprendre de le changer, quand même ils seroient assurés du succès.

[Pages g106 & g107]

Est-ce là, mon cher Brito, écrire avec la dignité & l'impartialité que demande l'histoire; & l'auteur d'un libelle diffamatoire s'expliqueroit-il dans d'autres termes? Peut-on rien dire d'aussi injurieux d'une nation, que l'est ce passage; après tout, il étoit juste que ceux qui avoient vendu leur roi, se punissent un jour eux-mêmes, en vendant leur souveraineté & leur indépendance? Il faut avouer que le gouvernement Anglois est bien indulgent, ou, pour mieux dire, bien philosophe pour souffrir impunément de pareilles insolences! A Paris, on condamne tous les jours au feu des livres qui ne contiennent que quelques opinions un peu libres, ou qui peignent, par des traits un peu vifs, les suites & les effets de la superstition. A Londres, on dédaigne de faire attention à des libelles diffamatoires contre l'état; & l'on n'en punit les auteurs que par le mépris & l'oubli. C'est peut-être pousser l'indulgence à l'excès, & encourager mal-à-propos des calomniateurs.

Il n'est rien de si plaisant & de si impertinent en même-tems, que la protestation que font ceux-ci, de n'avoir aucune mauvaise intention, en proposant leurs réflexions, & de souhaiter sincérement que ceux qui se croyent lézés, ne songent pas à recouvrer leurs droits. En vérité, c'est une excellente maxime pour disposer & pour entretenir l'esprit des peuples dans l'amour de la paix & de la tranquillité, que de leur reprocher d'une maniere vive & injurieuse leur soumission aux loix! Et cette exhortation séditieuse à l'obéissance n'est-elle pas bien capable de les y porter? Pour connoître quel est le désintéressement & l'impartialité de ces prétendus historiens, & pour voir toute la sincérité de leurs souhaits, il ne faut que lire cet autre passage.

[Pages g108 & g109]

«Si jamais un peuple a droit de prendre les armes, les Ecossois l'avoient en cette occasion, où il s'agissoit pour eux de continuer ou de cesser d'être un peuple particulier; c'est-à-dire, où il s'agissoit de l'abandon de leur souveraineté, de leurs loix, de leurs droits, de leurs honneurs & de leur religion: abandon à quoi ne pouvoit les obliger l'obéissance qu'ils devoient à leurs souverains, & bien moins encore celle qu'ils devoient à un parlement visiblement & notoirement suspect de peu de zèle pour sa patrie, & d'intelligence avec ceux qui vouloient s'illustrer en la dégradant, & en l'affoiblissant. On connoissoit son droit, ses forces & les circonstances qui les rendoient encore plus formidables qu'elles ne l'étoient en elles-mêmes. On se contenta de se plaindre & de prouver en forme, qu'on se plaignoit avec raison. Ceux qui sont accoutumés au pouvoir arbitraire, diront peut-être que les Anglois qui se conduisent par d'autres principes, ne peuvent, sans se condamner eux-mêmes, s'empêcher d'avouer que ce peuple fit plus que son devoir, & qu'en pareilles circonstances ils n'auroient pas été si dociles.»

Je ne pense pas, mon cher Brito, qu'on puisse dire en termes plus clairs, que les Ecossois firent mal de ne se point révolter contre leur souverain; & qu'en suivant les maximes des Anglois, ils devroient prendre encore aujourd'hui les armes. Si quelque jésuite Italien, payé par le prétendant, avoit écrit à Rome la continuation de l'histoire de Rapin-Thoyras, eût-il pu tenir un autre langage? Quel malheur n'est-ce point pour ceux qui n'ont pas assez de connoissance par eux-mêmes, pour pouvoir distinguer un libelle séditieux d'avec une histoire où la vérité & la candeur doivent régner, de s'occuper à lire des ouvrages pareils à cette continuation diffamatoire? Elle ne peut que remplir de fausses idées l'esprit de beaucoup de personnes, qui adopteront aveuglément tous les mensonges qu'elle contient, & qui se laisseront séduire par les pitoyables réflexions de ces misérables déclamateurs.

Je t'ai souvent parlé, mon cher Brito, aussi bien qu'à Isaac Onis, de cette continuation de l'histoire d'Angleterre ; parce que chaque fois que je l'ai consultée, j'y ai découvert de nouvelles erreurs. Il y en a d'une ignorance si grossiere & si étrange qu'on a peine à se les persuader, même après les avoir lues: & pour t'en donner une seule preuve, je me contenterai de t'indiquer l'endroit où ces excellens Géographes disent qu'un vaisseau ne sauroit passer le détroit de Gibraltar, sans être exposé au canon de cette place.

[Pages g110 & g111]

Il faut être bien ignorant pour ne savoir pas la largeur de ce détroit: & bien novice en fait d'artillerie, pour s'imaginer que des boulets en puissent traverser l'étendue. Mais le plus grand de ses défauts & celui qui la rend absolument méprisable, est son indigne partialité: & en y faisant la moindre attention, on ne peut s'empêcher de considérer combien il est dangereux de confier le soin d'écrire l'histoire à toute sorte de gens. Ce livre ne fera pourtant que très-peu de mal en Angleterre: parce que, outre que les honnêtes-gens connoissent la vérité des faits, & que peu de gens parmi le peuple entendent le François, Tindal, traducteur Anglois de Rapin-Thoyras, s'est bien gardé de traduire d'aussi mauvais écrivains que ses continuateurs.

Je reviens aux Ecossois, mon cher Brito, le presbytérianisme, c'est-à-dire le nazaréïsme tel à-peu-près qu'il est exercé parmi les Genevois & les Hollandois, est la religion dominante en Ecosse. L'Anglicane ne s'étend qu'en Angleterre & en Irlande: ainsi il n'y a point de pontifes dans ce pays. Les églises y sont simplement desservies par des ministres. En l'année 1604, Jacques I. obligea les Ecossois à recevoir les cérémonies Anglicanes. Il leur donna même des évêques, malgré l'opposition des ministres Presbytériens, qui n'aiment guéres plus les pontifes Anglicans, que les Jésuites les pontifes Gallicans qui n'ont point accepté la constitution. Cette nouveauté causa dans la suite plusieurs malheurs qui accablerent consécutivement les royaumes d'Angleterre, d'Ecosse & d'Irlande. Pendant ces troubles & ces divisions, le presbytérianisme reprit entiérement le dessus en Ecosse, les pontifes y furent opprimés; & les choses se remirent sur l'ancien pied, où elles ont toujours subsisté depuis.

Les sçavans Ecossois sont confondus dans la république des lettres avec les Anglois. Comme ils n'écrivent que dans la même langue, on ne fait aucune différence entre un auteur qui travaille à Edimbourg, & un qui écrit à Londres. Il en est de même que de deux François, dont l'un travaille à Paris, & l'autre à Lyon. Depuis l'union des deux royaumes, les Ecossois sont en droit de participer à la gloire de Newton, de Locke, de Clarke; de même qu'un Languedocien prend part à la réputation de Boileau, de Mallebranche & de tous les autres Parisiens.

[Pages g112 & g113]

Ils ont eu cependant plusieurs grands hommes qui leur appartiennent en propre: & outre le célébre Gilbert Burnet, que son mérite & ses ouvrages, & entr'autres sa belle histoire de la réformation de l'église d'Angleterre, éleverent sur le siége épiscopal de Salisbury, & duquel je t'ai déja autrefois parlé à l'occasion de son histoire de son tems (1), je me contenterai de t'indiquer ici le fameux George Buchanan, précepteur de Jacques VI. roi d'Ecosse, fin & délié politique, grand historien, & excellent poëte.

[(1) Voyez ci-dessus la Lettre CLX.]

En cette derniere qualité nous lui sommes redevables, aussi bien que toutes les sociétés chrétiennes, d'avoir mis en beaux vers latins tous les pseaumes de David; & cet ouvrage rend sa mémoire extrêmement chere à tout le monde: excepté aux moines qui se trouvent un peu trop naturellement dépeints dans ses autres poësies latines, mais qui lui en avoient fourni de très-bonnes raisons par leurs persécutions violentes. Son histoire d'Ecosse, écrite en très-belle prose latine, est un très-bon ouvrage, n'en déplaise aux Jacobites, qui ne sçauroient lui pardonner d'y avoir très-naïvement décrit les déportemens égrillards de leur bienheureuse Marie Stuart. Et son dialogue touchant le droit de souveraineté en Ecosse n'a déplu qu'aux esclaves nés du pouvoir arbitraire, & qu'aux défenseurs outrés de l'obéissance passive.

Porte-toi bien, mon cher Brito: vis content & heureux; & donne-moi de tes nouvelles. Je vais retourner au premier jour à Paris, & je ne t'écrirai que lorsque j'y serai arrivé.

D'Edimbourg, ce...

***

LETTRE CLXXXIX.

Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople, à Aaron Monceca.

L'Egypte, mon cher Monceca, a presque été dans tous les tems le centre de la superstition: & les anciens Egyptiens ont été de tous les payens ceux qui ont poussé le plus loin les folies & les extravagances de l'idolâtrie.

[Pages g114 & g115]

Lorsque le nazaréïsme eut détruit en ce pays le culte honteux des idoles, il y resta encore bien des coutumes contraires à la raison. Cette religion ne put abolir l'amour de l'astrologie judiciaire, la croyance aveugle aux prédictions chimériques des charlatans, & la crainte de certains effets de la nature, que le peuple regarde comme des prodiges. Bien loin de-là, elle adopta elle-même ces superstitions ridicules & criminelles; & elles n'y sont encore aujourd'hui que trop en vogue.

Le Mahométisme qui a succédé au Nazaréïsme, a donné de nouvelles forces à ces erreurs. Les Turcs naturellement assez superstitieux, sont sur-tout fort entêtés de devins & de divinations, & il n'est point de ville dans le monde où il y ait autant de gens qui se mêlent de prédire l'avenir, qu'il y en a au Caire. Les uns prétendent connoître les secrets les plus cachés par le moyen des astres. Les autres parmi lesquels il ne se trouve malheureusement que trop de nos freres, s'imaginent avoir dans la cabale des moyens assurés de pénétrer les choses les plus obscures. Quantité d'autres se mêlent d'expliquer les songes; prétendant être aussi intelligens dans cette vaine science que les anciens Chaldéens. Et plusieurs autres enfin se vantent de posséder l'art funeste de commander aux diables, de sçavoir & prédire par leur moyen tout ce que bon leur semble.

Tous ces prétendus prophétes, mon cher Monceca, sont autant de fourbes & d'imposteurs, qui tâchent de duper le public à la faveur de quelques mots dont ils n'entendent point eux-mêmes la signification, & de quelques grimaces grotesques, capables de faire impression sur l'esprit des sots & des imbécilles. Pour montrer évidemment la fausseté de leurs prédictions, un véritable philosophe n'a besoin que de ce seul argument. Dieu s'étant réservé à lui seul la connoissance des choses futures, & n'y ayant même que lui qui puisse les sçavoir, il est contre l'essence de toutes les créatures, de quelque espéce qu'elles soient, de pouvoir les connoître à moins d'une révélation immédiate de la Divinité, & en voici la preuve. Toutes les choses qui doivent arriver aux hommes, dépendent de la liberté que Dieu leur a accordée: & il n'y a que lui seul qui puisse prévoir de quelle maniere ils en useront. Si l'usage qu'ils en doivent faire étoit écrit dans les astres ou connu des démons, un homme seroit déterminé à suivre malgré lui le cours des choses arrêtées. Or je demande, s'il est personne dans le monde assez fou pour soutenir, que les hommes dès le moment de leur naissance, soient si étroitement liés, & si nécessairement déterminés à certaines actions, qu'il leur soit absolument impossible de pouvoir en faire d'autres?

[Pages g116 & g117]

Je ne pense pas qu'il se trouve même chez les plus outrés Jansénistes, des gens assez prévenus pour vouloir anéantir jusqu'à ce point le libre-arbitre. Pour peu de liberté qu'on accorde à l'homme, on détruit le prétendu regître des Astres, & la connoissance des démons: car il suffit qu'il ait le pouvoir de se déterminer, pour qu'on soit en droit de conclure qu'il n'y a que Dieu seul qui puisse connoître quel parti il embrassera. Je réduis donc mon argument, mon cher Monceca, & je dis; si le sort des hommes est écrit dans les planetes, ils n'ont plus aucune liberté, ni physique, ni morale: il faut qu'ils agissent conséquemment à ce qui est écrit dans ces planetes. Si au contraire, ils ont la liberté de se déterminer au bien ou au mal, la science des astres est incertaine; puisqu'elle dépend de l'usage que les hommes feront de cette liberté. Il faut donc être bien aveugle, pour ne pas voir l'incertitude des prédictions des astrologues. Si les raisons évidentes par lesquelles les philosophes en démontrent l'absurdité n'ont pu guérir l'esprit du peuple, du moins leur fausseté, dont on découvre tous les jours de nouvelles preuves, auroient-elles dû produire quelque effet.

En me déclarant ouvertement contre l'astrologie judiciaire, & la négromancie, je ne puis me résoudre à mettre au même rang l'explication des songes. Je conviens de bonne foi, que la plûpart de ceux qui se mêlent de les interprêter, sont des fourbes qui s'attribuent une connoissance qu'ils n'ont point. Mais je crois qu'il y a souvent dans les rêves que nous avons, quelque chose de surnaturel, & dont nous ne sçaurions comprendre la cause. Tu seras peut-être étonné, mon cher Monceca, de m'entendre soutenir cette opinion, qui paroît d'abord indigne d'un philosophe. Pardonne-moi ma foiblesse. J'ai fait pour vaincre mes préjugés, tout ce que j'ai pu: j'ai cherché dans les meilleurs auteurs de quoi me démontrer mon erreur; mais mon étude & mes soins n'ont servi qu'à me fortifier davantage dans mes sentimens. Je vais t'apprendre quelles sont les raisons sur lesquelles je les fonde. Tu m'écriras de ton côté ce que tu en penses, & je te serai obligé de m'aider à connoître si elles sont trompeuses, & n'ont que l'apparence de la vérité.

[Pages g118 & g119]

Les auteurs anciens et modernes se sont accordés dans la distinction qu'ils ont faite des songes. Ils les ont rangés sous deux classes différentes, dont la premiere contient les divins, & la seconde les naturels. Les philosophes payens & les docteurs Juifs, aussi bien que les Nazaréens, ont également suivi cette division. Il falloit donc qu'ils crussent qu'il y avoit des songes divins qui nous étoient envoyés du ciel, puisqu'ils en ont fait une classe particuliere. C'est-là le premier préjugé favorable aux révélations nocturnes; préjugé d'autant plus fort, qu'il a été adopté par de grands-hommes de différentes nations, dont la religion des uns étoit entiérement opposée à la religion des autres.

On peut dire que les songes ont été regardés comme surnaturels chez tous les hommes. Les Juifs ne sçauroient douter qu'il n'y en ait eu plusieurs de ce genre. Nos livres sacrés nous apprennent que Dieu révéla en songe à Abimelech, roi de Gerar, que Sara étoit femme d'Abraham (1); et qu'il annonça par la même voie à Pharaon, roi d'Egypte, les sept années fertiles qui devoient être suivies de sept autres années stériles.(1)

[(1) Mais Dieu vint à Abimelech par songe de nuit, & lui dit: Voici, tu es mort à cause de la femme que tu as prise:car elle est mariée à un mari.
Or Abimelech ne s'étoit point approché d'elle. Il répondit donc: Seigneur, tueras-tu aussi la nation juste?
Ne m'a-t-il pas dit: C'est ma soeur? Et elle-même a dit aussi: C'est mon frere. J'ai fait ceci en intégrité de mon coeur, & en pureté de mes mains.
Et Dieu lui dit par songe: Je sçais aussi que tu as fait ceci en intégrité de ton coeur, dont aussi je t'ai engardé que tu ne péchasse contre moi. Pourtant je ne t'ai point permis de la toucher.
Maintenant donc rend la femme à cet homme; car il est prophète, & il fera requête pour toi, afin que tu vives. Mais si tu ne la rends, sçache que tu mourras de mort & tout ce qui est à toi. Genese, chap. XX, v.3.4.5.6.7.

(1) Mais il advint qu'au bout de deux ans entiers Pharaon songea, & lui sembloit qu'il étoit près du fleuve.
Et voici sept jeunes vaches belles à voir, grasses & en bon point, montoient hors du fleuve, & paissoient ès marais.
Et voici sept autres jeunes vaches laides à voir, & minces de chair, montoient hors du fleuve après les autres, & étoient auprès des autres jeunes vaches à la rive du fleuve. Genese, chap. XLI. v. 1.3.]

[Pages g120 & g121]

Ce fut ainsi qu'il fit connoître à Nabuchodonosor, roi de Babylone, l'état futur des empires par la vision d'une statue, dont la tête étoit d'or, les bras & la poitrine d'argent. le ventre & les cuisses d'airain, les jambes de fer & les pieds partie de fer & partie de terre. (1) Dieu se servit encore d'un songe pour empêcher qu'Alexandre ne détruisit un jour la ville de Jérusalem. Joseph (2), historien de notre nation, nous apprend que l'image de Jaddus apparut à ce monarque, & lui promit la conquête de l'Orient.

[(1) Toi roi, tu contemplois, & voici une grande statue: & cette grande statue dont la splendeur étoit debout devant toi, & son regard étoit terrible.
La tête de cette statue étoit d'or très-fin: la poitrine & ses bras d'argent, son ventre & ses hanches d'airain, ses jambes de fer, & ses pieds en partie de fer & de terre. Daniel, chap. II. v. 31. 33.

(2) Alexander enim ut vidit è longinquo candidatum populum & sacerdotes ante agmen in amictu byssino, pontificemque in stola hyacinthina auro distincta tiaram in capite gestantem cum praefixa aurea lamina insculpta Dei nomine: solus ad eum accedens nomen illud adoravit, & salutavit pontificem. Judaeis autem omnibus uno ore Alexandrum consalutantibus, & in orbem cingentibus, Syriae reges & reliqui obstupuerunt, vix credentes regem mentis compotem: solus Parmenio propius accedens. Rogavit familiariter, quid ita, cum ipse adoraretur ab omnibus, nunc adoraret Judaeorum pontificem. At ille non hunc se adorasse respondit, sed Deo, cujus pontifex esset honorem eum exhibuisse. Hunc enim, inquit, vidi & antea hoc ipso habitu, cum adhuc essem in dio Macedoniae, qui me deliberantem, quomodo Asiam possem subigere, hortatus est forti esse animo, & sine mora exercitum trajicere, nam suo ductu potiturum me Persarum imperio. Quapropter quia nunc primum talem habitum vidi, agnoscens hunc, & visionis memor quae me ad hanc expeditionem impulit, puto me non sine numine in Darium exercitum ducere, & brevi fore victoria compotem, & sublato Persarum imperio, cessura mihi omnia ex sententia. Flav. Joseph.antiq. Judaic. Lib. XI. Cap. VIII. page 368. Edit. Colog.]

Quelque temps après cette vision, Alexandre, mécontent des juifs, marcha vers eux dans le dessein de les punir sévèrement. Mais Jaddus, revêtu de ses habits pontificaux étant venu à sa rencontre par le commandement qu'il en avoit reçu de Dieu en songe la nuit précédente; & ce monarque s'étant souvenu que ce pontife étoit le même homme qui lui avoit apparu en Macédoine pendant son sommeil, non-seulement changea de résolution, mais même sacrifia dans le temple à la maniere des Juifs, & leur accorda les priviléges qu'ils lui demanderent.

[Pages g122 & g123]

Après des témoignages aussi autenthiques de la vérité des songes divins, comment est-il possible de soutenir que le ciel n'annonce jamais sa volonté aux hommes par des révélations qu'il leur communique durant leur sommeil? Je sais, mon cher Monceca, que les Juifs & les Nazaréens, qui rejettent les songes célestes, disent que ce que Dieu a fait quelquefois par des moyens extraordinaires, ne doit point servir à fonder un systême général; qu'il seroit absurde d'établir qu'il y a souvent quelque chose de surnaturel dans la pluie & dans le son des cornets-à-bouquin, parce que Dieu a envoyé quelquefois des inondations extraordinaires, & que le son des trompettes renversa les murs de Jérico; que ce sont-là des miracles particuliers qui n'influent point sur le cours ordinaire des choses: que lorsqu'ils arrivent, Dieu veut bien déranger par une voie surnaturelle l'ordre qu'il a établi, & que cela arrive si rarement, qu'il est extraordinaire qu'on en veuille faire une regle qui autorise une distinction chimérique; n'y ayant aucune preuve qui puisse montrer que tous les songes que les hommes ont faits depuis Adam, excepté trois ou quatre, viennent par une autre voie que par celle qui produit les naturels.

Quelques esprits forts, & plusieurs philosophes qui ne sont ni de la croyance juive ni de la nazaréenne, tranchent encore plus court cette difficulté. Ils nient totalement la vérité des songes dont il est parlé dans nos livres divins. Selon eux, les songes ne sont occasionnés que par différentes images qui sont gravées dans l'imagination, ou qui lui sont présentées pendant le jour. Chacun a des visions selon son état & sa profession, & les hommes en sont eux-mêmes les ouvriers & les fabricateurs. (1)

[(1) Somnia quae mentes ludunt volutantibus umbris,
Nec delubra Deum, nec ab aethere numina mittunt,
Sed sibi quisque facit: nam cum prostrata sopore
Urget membra quies, & mens sine pondere ludit,
Quidquid luce facit, tenebris agit.

Petron Satir., Pag. 178.]

Un amoureux a des songes qui ont rapport à ses amours, un avare à ses trésors, un ambitieux à ses vains honneurs, un guerrier aux combats, un avocat au barreau, un procureur à la chicane, un fermier-général au vol & à la rapine, un janséniste au fanatisme & à l'imposture, & un jésuite à la fraude & à la tyrannie. Il en est de même des femmes. La coquette croit tromper un amant, la volage former de nouveaux noeuds, la prude débiter ses ennuyeuses maximes, la dévote caresser son directeur, ou déchirer ses voisines, & la débauchée nager au milieu des voluptés dont elle n'a pu se rassasier pendant le jour. Ceux qui soutiennent ce sentiment, se prévalent de l'autorité de l'histoire. Ils citent l'exemple de Thésée, qui voulant imiter Hercule, avoit toujours pendant la nuit ce héros présent à l'imagination. Ils font mention de Thémistocle, si jaloux des trophées de Miltiade, qu'il en étoit même tourmenté pendant son sommeil. Ils n'oublient point Marcellus, qui songeoit très-souvent qu'il se battoit en duel avec Annibal.

[Pages g124 & g125]

Mais les rêves naturels de ces grands hommes ne doivent point détruire la croyance qu'on donne à ceux qui ont eu quelque chose de surnaturel. Parce qu'une chose arrive quelquefois d'une certaine maniere, cela ne fait pas qu'elle ne puisse arriver quelquefois d'une autre. Ainsi en accordant que les songes de Thésée, de Miltiade & de Marcellus prouvent que les grands hommes font des rêves qui n'ont rien de surnaturel, on est toujours en droit de soutenir qu'ils en font aussi qui leur annoncent par le pouvoir divin des événemens futurs. L'histoire a conservé un nombre infini de faits rapportés par les plus grands écrivains, & quelquefois par les plus célébres philosophes, qui autorisent la réalité des songes célestes. Ce ne sont point des génies médiocres, des moines superstitieux, ni des auteurs de romans qui nous racontent ces admirables rêves. Ce sont des gens, dont la science & la capacité sont reconnues de tous les savans.

Joseph nous apprend qu'Archelaüs, gouverneur de la Judée, crut voir en dormant des boeufs qui mangeoient dix épis de bled: & qu'un juif Esssénien, qui expliqua ce songe, prédit à ce prince les malheurs dont il fut accablé bien-tôt après. (1)

[(1) Sed priusquam Romam evocatus est, amicis tale narravit somnium. Visus est sibi videre decem spicas maturas tritico plenas à bobus absumi: experrectusque non contemnendam visionem ratus, conjectores divinos super ea consuluit, quibus dissentientibus cum variaret interpretatio, Simon vir Essaeus praefatus veniam, ait hanc visionem Archelao significare mutationem in deterius; boves enim significare miseriam, quod in perpetuis laboribus degat hoc animal: praeterea rerum mutationem, quia terra horum opera versata nec locum eumdem retineat, nec faciem. Caeterum decem illas spicas totidem annorum praefinire numerum, eas enim redire annuis vicibus, jamque instare Archelao dominationis torminum. Sic ille hoc somnium interpretatus est: post cujus visionem quintâ die venit in Judaeum procurator Archelaus ad evocandum illum, missus à Caesare. Flav. Joseph. Antiq. Judaic. Lib. XVII. Chap. XV. page 614. edit. Colog.]

[Pages g126 & g127]

Nous lisons dans Hérodote que la fille de Policrate, tyran de Samos, ayant songé qu'elle voyoit son pere élevé dans les airs, où Jupiter l'arrosoit, & le soleil l'oignoit, les suites funestes ne justifierent que trop la vérité de ce rêve; Oretes, lieutenant de Cambise, ayant ordonné quelque temps après qu'on pendît Policrate sur le haut d'une montagne, où Jupiter arrosoit & lavoit de pluye le corps de ce tyran & le soleil l'oignoit de sa propre graisse. (1)

Plutarque qui fait mention de plusieurs révélations nocturnes, rapporte que les amis de Ptolomée, surnommé le Foudre, songerent que Séleucus l'appelloit en justice devant des loups & des vautours, & qu'après la sentence de ces juges carnaciers, il avoit distribué une grande quantité de viande à ses ennemis. (2) Ce présage fut bientôt suivi de sa mort, & de l'entiere défaite de son armée.

[(1) Herodot. Hist. Lib. III, pag. 180.
(2) Plut. in Op. Quare Deus malef. paenam diff. pag. 110.]

Cicéron, ce génie supérieur, dont les ouvrages font depuis tant de siécles l'admiration des sçavans, raconte une histoire si surprenante, qu'il est impossible en la lisant de ne pas sentir qu'il y a souvent dans les songes quelque chose qui nous annonce la volonté de la Divinité, & les choses qui doivent nous arriver.

[Pages g128 & g129]

Deux amis Arcadiens, dit cet illustre Romain, étant arrivés à Mégare, furent obligés de se séparer: l'un alla loger au cabaret, & l'autre chez une personne de sa connoissance, son hôte ordinaire. Celui qui logeoit chez son mari, vit pendant la nuit en songe son compagnon qui le pressoit de venir le secourir contre le maître du cabaret qui vouloit lui donner la mort. Cette vision funeste l'ayant éveillé, il se leve tout effrayé, sort de la maison, & prend le chemin du logis où se trouvoit son ami. Après avoir fait quelques pas dans la rue, il crut qu'il ne devoit faire aucune attention à des songes, & retourna se coucher. Peu de temps après qu'il se fut rendormi, il revit son ami couvert de sang, & percé de plusieurs coups, qui le prioit puisqu'il n'avoit pas daigné le secourir pendant qu'il étoit en vie, d'aller à la porte de la ville pour arrêter son corps, que le cabaretier son assassin faisoit emporter sur un charriot chargé de fumier. L'Arcadien frappé encore plus de cette seconde vision que de la premiere, courut à la porte de la ville, & vit venir, peu de tems après y être arrivé, ce charriot qu'il fit arrêter, & où l'on trouva le cadavre. Alors on saisit le meurtrier qui fut puni de mort. (1)

[(1) Cum duo quidam Arcades familiares iter una facerent & Megaram venissent, alterum ad cauponem divertisse; ad hospitem alterum, qui ut caenati quiescerent, concubia nocte visum esse in somnis ei, qui erat in hospitio, illum alterum orare ut subveniret, quod sibi à caupone interitus pararetur: eum primo perterritum somnio surrexisse: deinde cùm se collegisset,, idque visum pro nihil habendum esse duxisset, recubuisse: tum ei dormienti eumdem illum visum esse rogare: ut quoniam si vivo non subvenisset, mortem suam ne inultam esse pateretur: se intersectum in plaustrum à caupone esse conjectum, & supra stercus conjectum: petere, ut mane ad portam adesset priusquam plaustrum ex oppido exiret: hoc vero somnio eum commotum, mane bubulco praesto ad portam fuisse: quaesisse ex eoquid esset in plaustro: illum perterritum fugisse, mortuum erutum esse, cauponem, re patefactâq, paenas dedisse. Quid hoc somnio dici divinius potest? CICE. DE DIVINAT. Lib. I. Cap. XXVII.]

Cette histoire est aussi rapportée par Valere Maxime (1): & puisque plusieurs auteurs illustres ont jugé à propos de la transmettre à la postérité, je ne sais point par quelle raison on croit être en droit de la rejetter comme fausse. Si les faits certifiés par les écrivains les plus renommés peuvent être regardés comme des impostures & des mensonges, dans quel pirrhonisme ne tombera-t'on point? Il n'y aura plus rien qu'on ne puisse révoquer en doute.

[(1) Proximum somnium etsi paulo & longius, propter nimiam tamen evidentiam ne omittatur im petrat. Duo familiares Arcades iter unâ facientes, Megaram venerunt: quorum alter ad hospitem se contulit, alter in tabernam meritoriam divertit. Is qui in hospitio erat, vidit in somnis comitem suum orantem, ut sibi cauponis infidiis circumvento subveniret; posse enim celeri ejus accursu se imminenti periculo subtrahi: quo viso excitatus prosiluit, tabernamque, in qua is diversabatur, petere conatus est: pestifero deinde fato ejus humanissimum propositum tanquam supervacuum damnavit, & lectum ac somnum repetiit: tum idem ei saucius oblatus obsecravit, ut qui vitae suae auxilium ferre neglexisset, neci saltem ultionem non negaret. Corpus enim suum à caupone trucidatum, tum maximè plaustro ferri ad portam stercore coopertum: tam constantibus familiaris precibus compulsus, protinus ad portam cucurrit, plaustrum, quod in quiete demonstratum erat, comprehendit, cauponemque ad capitale supplicium produxit. Valer. Max. Lib.I. Cap. VII. sub. fin.]

[Pages g130 & g131]

Je ne vois aucune bonne raison qui doive nous faire croire que Cicéron ait voulu en imposer à ses lecteurs, & leur persuader une histoire à laquelle lui-même n'ajoutoit aucune foi. Qu'on traite d'absurdes les contes miraculeux qu'on trouve dans les ouvrages d'un moine, quoiqu'on n'en puisse entiérement démontrer la fausseté, on a des excuses très-légitimes pour appuyer son incrédulité. L'intérêt qu'ont les moines à favoriser la superstition, peut leur faire inventer des fables auxquelles ils tâchent de donner un air de vérité. Mais un consul Romain, un philosophe, un homme tel enfin que Ciceron, est-il susceptible de pareille foiblesse? A-t'il quelque raison pour vouloir tromper les hommes? Espere-t'il quelque fruit de leur crédulité?

Au songe que rapporte ce grand homme, je joindrai celui qu'eut Mahomet II, la veille de la prise de Constantinople, & dont on trouve le récit dans tous les auteurs qui ont écrit la vie de cet empereur. Il crut voir un vieillard d'une taille gigantesque descendu du ciel, & qui lui mettoit sept fois un anneau dans chaque doigt. S'étant réveillé, il se fit interpréter son songe; & on l'assura qu'il auroit l'empire de la Grece. Sur le champ il fit donner l'assaut à Constantinople, & se rendit maître de cette ville impériale, qui a depuis été celle où tous ses successeurs ont établi leur demeure.

Il y a encore un nombre de faits pareils à ceux que j'ai rapportés, qui montrent que les songes sont souvent des révélations divines. Un illustre philosophe Napolitain en rapporte plusieurs, & assûre avoir été lui-même le témoin d'une chose fort extraordinaire. Il dit qu'un berger dormant dans une terre assez éloignée de son troupeau, songea qu'un loup lui ravissoit une brebis qu'il désigna à son fils qu'il fit lever. Celui-ci ayant obéi aux ordres de son pere, trouva en effet que le loup déchiroit la même brebis qu'il lui avoit marquée. (1)

[(1) Alexander ab Alexandro, Genial. Dierum. Lib. I. Cap. XVI. ]

[Pages g132 & g133]

Il me paroit étonnant, mon cher Monceca, qu'on veuille rejetter la réalité des songes divins, après tant de preuves manifestes de leur vérité. Que peut-on demander de plus pour constater une chose que des faits assurés par de grands hommes qui ont vécu dans tous les temps? Les anciens & les modernes se réunissent à nous attester l'autenticité de plusieurs révélations nocturnes. Il faut en convenir, ou n'avoir plus aucun égard à l'histoire. Il reste encore une foible ressource à ceux qui veulent soutenir opiniâtrement leur opinion; c'est de dire que les songes auxquels on a attribué une cause divine, étoient produits par des effets naturels, & que le hazard les a rendus véritables. Cette objection est très-foible; car que ne sera-t'on pas en droit de nier lorsqu'on voudra tout imputer au hazard? Les actions les plus visibles de la Providence passeront alors pour des caprices de la fortune. Verra-t'on le vice puni, on dira c'est le hazard. La vertu sera-t'elle récompensée, c'est encore le hazard. Dieu fera-t'il un miracle pour montrer sa puissance, on l'attribuera au hazard. Rien n'est plus dangereux qu'un systême qui donne trop d'étendue au concours des causes secondes; & les libertins employent volontiers les termes de hazard & de fortune.

Porte-toi bien, mon cher Monceca; vis content & heureux; & réponds-moi incessamment sur ce sujet.

Du Caire, ce...

***

LETTRE CXC.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, Caraïte, autrefois rabbin de Constantinople.

Je réponds, mon cher Isaac, à la lettre que tu m'as écrite sur la réalité des songes divins. Je suis étonné qu'un philosophe tel que toi, qui connois si bien les ressorts les plus cachés de la superstition, puisse adopter une croyance aussi mal fondée que l'est celle qui accorde aux songes quelque chose de surnaturel. Pour tâcher de te guérir de ton erreur, je répondrai séparément à toutes tes objections, & je suivrai le même ordre que tu as observé.

Tu fondes d'abord ton sentiment sur nos livres saints. Il est vrai qu'ils font mention de quelques songes surnaturels. Mais ils n'en parlent que comme d'une chose miraculeuse, sur laquelle on ne doit point établir une opinion générale. Ils nous conseillent même en plusieurs endroits de n'ajouter aucune foi aux songes. (1)

[(1) Ecclesiast. V. 23. & 34 passim.]

[Pages g134 & g135]

Ils nous avertissent que les illusions nocturnes ont fait errer beaucoup de personnes. Ils vont encore plus loin: ils nous défendent d'y ajouter foi. Vous n'aurez point d'augures, nous disent-ils, ni aucun égard aux songes, & n'userez point de l'art de deviner à la façon des payens. Voilà un commandement bien clair & bien précis, & qui, je pense, nous autorise à rejetter tout ce qu'on peut dire en faveur du mystérieux qu'on assûre entrer dans certains rêves.

Ce que tu dis, mon cher Isaac, des sçavans qui ont soutenu ton opinion est fort aisé à détruire. Loin que tous les grands hommes se soient accordés, comme tu le prétends, à recevoir la réalité des songes divins, je trouve au contraire dans tous les temps des génies de la premiere classe qui l'ont vivement combattue. Aristote ne distingue point les rêves, & il les attribue tous à des causes naturelles. Il dit que les gens de bien font ordinairement des songes plus agréables que les méchans, parce qu'ils ont l'esprit tranquille, & qu'ils ne sont déchirés d'aucun remords. (1)

[(1) Aristotel. Eth. ad Nicom. _Lib. 1. Cap. XIII. page. 189.]

Cicéron dont tu m'as cité l'autorité, est de tous les philosophes le plus contraire aux révélations nocturnes.Il est vrai qu'il apporte plusieurs raisons pour les autoriser. Mais il les combat ensuite vivement & les anéantit. Il ne se propose à lui-même des objections que pour mieux établir son systême, en montrant la fausseté de celles qu'on pourroit lui faire. D'ailleurs la maniere de disputer des académiciens étoit de pousser également les deux opinions, & de ne se déterminer qu'après les avoir long-tems examinées. Il n'est donc pas surprenant que Cicéron, qui étoit du nombre de ces philosophes, ait rapporté tout ce qui pouvoit servir à prouver la réalité des songes divins. Il savoit bien qu'il en montreroit l'impossibilité quand il voudroit. Pour être convaincu de cette vérité, il n'est besoin que de faire quelqu'attention à ses argumens.

[Pages g136 & g137]

«Rien n'est si aisé, dit-il, que de voir que les Dieux n'ont aucune part aux rêves des mortels. S'ils en étoient les dispensateurs, sans doute ils voudroient que nous puissions profiter de leurs dons pour prévoir les choses futures. Or, quel est celui qui retire quelqu'utilité de ses songes? Qui en comprend le sens mystérieux? Combien ne s'en trouve-t'il pas qui les regardent comme des illusions & des chimeres, & qui méprisent comme des gens foibles & superstitieux, ceux qui cherchent à les expliquer? Il faut avouer que le soin des dieux est bien inutile. Ils donnent des avis aux hommes pendant leur sommeil, dont non-seulement ils ne font aucun cas, mais dont ils ne conservent pas même la moindre idée. Puisque les divinités n'ignorent point les pensées les plus secrettes des mortels, ni ce qui convient qu'ils fassent pour se rendre dignes d'elles, il ne se peut faire qu'elles employent pour leur annoncer leur volonté, des songes qu'elles savent bien qu'ils ne comprendront point, ou dont ils ne feront aucun usage. Cette conduite est entiérement contraire au caractère & à la sagesse des Dieux.» (1)

[(1) Atque illud quidem perspicuum est nulla visa somniorum proficisci à numine Deorum. Nostrâ enim causâ Dii id facerent, ut providere futura possemus. Quotus igitur est quisque qui somniis pareat, qui intelligat, qui meminerit! Quam multi vero qui contemnant, eamque superstitionem imbecillis animi atque anilis spectent! Quid est igitur cur his hominibus consulens Deus, somniis moneat eos qui illa, non modo curâ, sed ne memoriâ quidem, & digna ducant? Nec enim ignorare Deus potest quâ mente quisque sit: nec frustra ac sine caussâ quid facere dignum Deo est: quod abhorret etiam ab hominis constantiâ. Ita, si pleraque somnia aut ignorantur, aut negliguntur, aut nescit hoc Deus, aut frustrà somniorum significatione utitur. Cicero de Divinat. Lib. II. Cap. XX, page 405.]

Après que ce sage philosophe a montré par plusieurs autres raisons décisives, l'impossibilité des songes divins, il prouve enfin par une seule la folie de ceux qui y ajoutent foi, & l'ignorance de ceux qui se mêlent de les expliquer. «Quand même, dit-il, j'accorderois, (ce que je ne ferai jamais) la réalité des inspirations nocturnes, ces inspirations seroient toujours inutiles: car il n'est personne assez savant pour pouvoir les expliquer clairement. A quoi penseroient donc les dieux de nous communiquer des avis que nous ne pouvons comprendre nous-mêmes, & dont nous ne pouvons être éclaircis par les autres? Ils tiendroient une conduite aussi ridicule que le seroit celle d'ambassadeurs Carthaginois ou Espagnols, qui harangueroient en leur langue le sénat de Rome, & qui n'auroient avec eux aucun interprête.» (1)

[(1) Vide igitur ne etiam si divinationem tibi esse concessero [quod nunquam faciam ] neminem tamen divinum reperire possimus. Qualis autem ista mens est Deorum, sineque ea nobis significant in somnis, quae ipsi per nos intelligamus: neque ea quorum interpres habere possumus? Similes enim sunt Dii, si ea nobis objiciunt quorum nec scientiam nec explanatorem habemus, tanquam si Paeni, aut Hispani, in senatu nostro loquerentur sine interprete. Cicero de Divinat. Lib. II Cap. LXIV. page 402]

[Pages g138 & g139]

C'est ici, mon cher Isaac, qu'il faut rapporter les deux axiomes certains de Mallebranche: La Divinité ne fait jamais rien en vain: elle agit toujours par les voyes les plus simples. Qu'y a-t'il de plus inutile que des avis donnés par des songes, & que peut-on trouver de moins simple & de plus embrouillé?

Je poursuis, mon cher Isaac, l'examen de tes objections, & je viens aux historiens qui ont transmis à la postérité un grand nombre de songes dont on a attribué les causes à la divinité. L'autorité de ces écrivains sur des matieres de philosophie n'est comptée que pour fort peu de chose. Un historien doit rapporter les prodiges qui ont un certain cours: mais c'est au physicien à examiner s'ils procedent de l'endroit d'où le bruit commun les fait venir. Est-il quelqu'un assez crédule pour ajouter foi à tous les miracles qu'on voit dans Tite-Live? On les regarde comme les effets de la superstition. On ne peut cependant blâmer Tite-Live de les rapporter, Il écrivoit l'histoire d'un pays où ces faux miracles passoient pour des vérités constantes. Il étoit obligé de se conformer au génie de ses concitoyens. Son état n'exigeoit point qu'il entrât dans un détail philosophique. C'étoit assez qu'il racontât les choses de maniere à mettre ses lecteurs en état de juger de leur vérité. Un historien qui rapporte un prodige dont on connoît la fausseté, & qui l'autorise par des raisons recherchées, manque à son devoir. Mais s'il se contente de réciter simplement ce qu'en ont dit les hommes en général, on ne peut le blâmer. Il remplit son emploi. C'est au lecteur à juger si les hommes se sont trompés. On doit regarder l'historien comme le rapporteur d'un procès, & le philosophe comme le juge.

[Pages g140 & g141]

Quant aux savans, mon cher Isaac, que tu cites comme partisans des songes divins, & au nombre desquels tu mets Alexander ab Alexandro, je conviens qu'il s'en est trouvé quelques-uns qui se sont laissés préoccuper par les préjugés de l'enfance, & qui, loin de chercher à s'éclairer, n'ont travaillé pendant toute leur vie qu'à découvrir des raisons pour s'affermir dans leurs erreurs. Ton Alexander est dans ce cas. Il fut eleve de Julianus Majus, Napolitain. Il nous apprend que dès sa tendre enfance, il voyoit venir tous les jours chez son maître qui faisoit profession d'expliquer les songes, une foule de gens de tous les différens états, à qui il interprêtoit leurs rêves d'une maniere si claire & si précise, que plusieurs, par ses conseils,avoient conservé leurs vies & évité de grands malheurs. (1)

[(1) Ad eum memini, cum puer adhuc essem, & ad capiendum ingenii cultum frequens apud eum ventitarem, quotidie somniantium turbam, hominesque celebri famâ & multi nominis, de somniis consultum venisse. Declarabat definiebatque ille non breviter aut subobscurè... Multi quoque, illius monitu, vitae interitum, nonnunquam animi aegritudines, vitarunt. Alexander ab Alexandro, Genial. dierum. Lib. I. Cap. XI, pag.82.]

Je te demande à toi-même, mon cher Isaac, si l'autorité de cet Alexander, prévenu comme il l'étoit dès sa jeunesse en faveur d'une opinion qu'il n'examina jamais dans la suite, doit être d'un grand poids? Pour être entiérement convaincu du peu de crédit qu'elle doit trouver dans l'esprit d'un philosophe, tu n'as qu'à faire attention que ce Julianus Majus, dont son éleve vante si fort les vastes connoissances, a été traité de fourbe & d'imposteur par d'autres savans moins prévenus. (1)

[(1) Avorum quoque memoriâ, hanc in Italia, vanissime profitebatur artem Junianus Majus. Mart. del Rio disquisit. magicar. _Lib. 4. Cap. 3. Quaest. 2; pag. 218.]

Si tu réfléchis, mon cher Isaac, sur les impertinences qu'ont écrites quelques savans qui ont adopté le sentiment des songes divins, tu ne pourras t'empêcher de plaindre leur aveuglement, ou de blâmer leur impudence. Car ils ont écrit des choses si absurdes qu'on croiroit volontiers qu'ils ont plutôt voulu abuser de la foiblesse des hommes, que leur apprendre ce qu'ils pensoient véritablement. Caelius Rhodiginus assûre fort gravement (2), que ceux qui dorment dans des peaux de brebis ou de moutons, voyent des songes véritables. Il fait sur ce sujet une très-longue dissertation, dans laquelle il explique la croyance des payens touchant les peaux de certains animaux.

[(2) Cael. Rhodig. Lect. Antiquar. Lib. 27. Cap. 14. pag. 607.]

[Pages g142 & g143]

Ne voilà-t'il pas des remarques bien dignes d'un philosophe? Il faut avouer que si elles sont véritables, la divinité aime à se communiquer particuliérement aux bouchers & aux bergers: & que les princes & tous les gens d'un certain rang sont privés de ses révélations. Il est vrai que Pline a pourvû à cet inconvénient. Il nous apprend que la pierre appellée des Grecs eumèces, qui ressemble à un caillou, mise sous la tête pendant le sommeil, engendre des visions véritables. (1)

[(1) Plin. Hist. Natur. Lib. 37. Cap. 10.]

Cette façon de se procurer des inspirations est beaucoup moins désagréable & puante que la première; & les personnes d'un rang distingué peuvent s'en servir sans répugnance. Il reste cependant encore quelque chose de disgracieux: car on risque fort de se faire quelque bosse au front, en se heurtant contre un chevet aussi dur que l'est la pierre eumèces. En effet, il y a grande apparence qu'il n'est pas permis de la mettre au-dessous d'un coussin: les parties de la divinité, qui s'exhalent du caillou, étant arrêtées par un corps étranger, ne pourroient point pénétrer dans la tête, & ce seroit tout au plus le coussin qui recevroit les avis célestes. Je ris de bon coeur, mon cher Isaac, en considérant de pareilles extravagances.

Cardan a trouvé le moyen de suppléer à la pierre miraculeuse. Il prétend que les livres sacrés mis sous le chevet, produisent des songes véritables. Lorsqu'on ne peut avoir les écritures, il dit qu'on peut se servir au besoin des livres de ces docteurs que les nazaréens appellent Peres de l'Eglise. (1)

[(1) Cardan de Rer. Variet. Lib. 8. Cap, 3. pag. 103.]

Quant à la plûpart de ces derniers ouvrages, je leur accorderois facilement une vertu dormitive & soporifique: mais pour que le remède opérât bien, je crois qu'il faudroit que celui qui y auroit recours lût avant de se coucher une demi-page des écrits de Bernard, de Grégoire, d'Anselme, du bon Idiota ou de quelques autres de pareil caractère. Je ne m'étonne pas, mon cher Isaac, que Cardan ait pû accorder à quelques livres le droit de procurer des songes. Il communiquoit ce pouvoir à toute sa famille; & même il suffisoit d'être de sa parenté pour avoir le bonheur d'être inspiré toutes les nuits.

[Pages g144 & g145]

Ne lui eût-on été allié que comme Dom Japhet d'Arménie l'étoit à Charles-Quint, au deux mille-huitantiéme degré (1), on étoit sûr de rêver divinement, & rêver tout son saoul. C'est lui qui nous assure un fait si singulier. (2) Après cela peut-on douter de son authenticité; & ne seroit on pas bien incrédule de la rejetter comme une imposture fabriquée à plaisir, indigne du caractere d'un homme de lettres, & capable de faire soupçonner de mauvaise foi tous ceux qui ont écrit pour soutenir la réalité des songes divins?

[(1) Voyez Dom Japhet d'Arménie, Comédie de Scaron.
(2) Cardan de Rer. Variet. _Lib. 8, Cap. 3. page 107.]

Je crois qu'on peut fort bien ranger le rêve qu'eut Mahomet II, la veille de la prise de Constantinople, au même rang que ceux des alliés de Cardan, ayant tout l'air de n'être guéres mieux fondé. Cet empereur étoit un fourbe adroit, un homme sans religion, & qui employoit sans aucun scrupule tout ce qu'il pensoit pouvoir servir à l'exécution de ses projets. Il connoissoit sans doute jusqu'où la superstition peut porter les hommes: avant de faire donner un assaut général à Constantinople, il fut bien aise de persuader à ses soldats que le ciel lui promettoit l'empire de la Grece. Le caractere de ce conquérant, à qui tous les historiens ont reproché de nier l'existence de la divinité, ne méritoit certainement pas qu'elle le favorisât d'une révélation. Si, par hasard Mahomet ne se fût pas rendu maître de Constantinople, on n'auroit fait aucune attention à son songe. C'est la fortune seule qui l'a rendu divin; & c'est elle aussi qui a donné la vogue à tous ceux qu'on ne cesse de débiter.

Les prétendues explications qu'on fait des rêves sont si incertaines, que ceux qui se mêlent de les donner, démentent mutuellement les interprétations les uns des autres. Un homme ayant résolu de courir dans les jeux olympiques, songea qu'il étoit légerement porté sur un charriot, tiré par quatre chevaux. Il consulta un devin qui l'assura qu'il remporteroit le prix de la course qui lui étoit promis par la vitesse des coursiers. Pour être plus assuré des événemens, ce même homme consulta un autre devin qui lui donna une réponse toute contraire à la premiere prédiction? Ne voyez-vous pas, lui dit-il, que vous serez précédé par quatre concurrens, puisque quatre chevaux couroient devant vous?

[Pages g146 & g147]

Un fourbe qui se mêloit d'interpréter les songes, & qui avoit choisi son séjour à Paris dans le fauxbourg saint Germain, prédit à un jeune homme qui le consultoit sur un rêve dans lequel il avoit vû sa maîtresse lui mettant une bague au bout du doigt, qu'il l'épouseroit bientôt. Un autre imposteur qui demeuroit dans la rue saint-Honoré, l'assura que puisqu'elle ne lui mettoit la bague qu'au bout du doigt, il seroit à la veille de l'épouser, mais que son mariage n'auroit jamais lieu. En traversant le Pont-neuf, les révélations de la divinité changeoient entiérement de face. Ne voilà-t'il pas un homme bien éclairci!

Il seroit à souhaiter, mon cher Isaac, qui depuis longtems on eût séverément puni tous les faux prophétes qui ne servent qu'à augmenter la superstition & à troubler les esprits foibles. Je voudrois cependant qu'on eût fait grace à certain curé de village, qui se mêloit de ce métier; & cela en faveur d'un tour d'adresse qui lui servit utilement. Il étoit amoureux d'une jeune paysanne, & ne savoit comment la ranger au nombre de ses ouailles cheries. Margoton, c'étoit ainsi qu'on appelloit cette jeune paysanne, étoit mariée depuis peu de jours à un certain Gillot, qui pendant une année entiere lui avoit fait la cour: & les dégoûts de l'hymen n'avoient point encore diminué les empressemens de l'amour. Cela embarrassoit le curé, qui ne voyoit aucun jour à pouvoir contenter ses desirs. La fortune travailla pour lui lorsqu'il s'y attendoit le moins. Margoton ayant fait un rêve, mais un rêve des plus épouvantables, dans lequel il lui avoit semblé qu'elle voyoit un noir & hideux fantôme qui perçoit le sein de son cher époux, dès qu'elle fut éveillée, elle courut fort allarmée chez le curé: Monsieur, lui dit-elle, j'ai recours à vous. Je vous prie de me dire ce que je dois appréhender pour mon mari. Le curé ayant gravement écouté son songe, & lui ayant pris la main d'une façon qui tenoit beaucoup moins du magicien que du paillard: Je ne puis, dit-il, Margoton, vous dissimuler la vérité. Un grand péril menace Gillot. Je ne connois qu'un seul secret pour garantir ses jours. Hé quel est-il, monsieur le curé? répond la jeune paysanne. Apprenez-le moi, je vous donnerai tout ce que vous voudrez. Je ne veux pour salaire, repliqua le pasteur, que votre coeur & votre amitié._

[Pages g148 & g149]

S'expliquant ensuite plus clairement, Margoton résista d'abord à ses demandes: mais enfin la crainte des dangers qui menaçoient Gillot la fit consentir à la proposition du pronostiqueur, un peu plus agréablement qu'Alceste à celle de la résurrection d'Admette. Présentement, lui dit alors le curé, je vais vous expliquer votre songe. Ce fantôme que vous avez vû, c'est l'esprit de contrariété, si commun aux femmes, & qui trouble ordinairement la tranquillité des maris. Pour empêcher que Gillot n'en soit tourmenté, soyez lui toujours soumise & fidelle. Alors vous n'aurez rien à craindre pour sa santé. L'exhortation, mon cher Isaac, étoit exemplaire & pastorale. Aussi produisit-elle un très-bon effet dans l'ame de Margoton. Grand merci, monsieur le curé, de vos bons avis, lui dit-elle. Dès que j'aurai de mauvais songes, je ne manquerai point de venir vous revoir; quitte à vous en payer l'explication en même monnoye & d'aussi bon coeur.

Porte-toi bien, mon cher Isaac, vis content & heureux; & guéris-toi de ton opinion touchant les songes. Je pars demain pour Paris, & je ne t'écrirai que de là.

D'Edimbourg, ce...

***
LETTRE CXCI.

Isaac Onis, caraïte, ancien rabbin de Constantinople, à Aaron Monceca.

Ta lettre, mon cher Monceca, sur l'aventure du Chinois amené en France par le jésuite Fouquet, (1) m'a fait un plaisir infini.

[(1) Voyez la lettre CXLVII.]

J'ai reconnu dans cette histoire plaisante, mais cruelle pour ce misérable étranger, la politique de la société; & je ne doute pas que les jésuites ne voulussent traiter de la même maniere tous ceux qui osent s'opposer à leurs desseins. S'il dépendoit de ces révérends peres de faire enfermer les jansénistes à Bicêtres, & de les y faire fouetter pour la plus grande gloire de Dieu, le Chinois auroit un grand nombre de camarades. Dans le fonds il n'y auroit pas grand'mal qu'on fît essuyer un pareil traitement à tous les convulsionnaires, & je tiendrois ce remede beaucoup plus efficace pour les guérir de leur folie, que la dissertation la plus belle & la plus raisonnée. Il est vrai qu'après avoir fessé les sectateurs de l'abbé Paris, afin de terminer par là leurs extravagances, il seroit assez à propos de châtier de même les jésuites, pour les punir de leurs méchancetés.

[Pages g150 & g151]

En vérité, mon cher Monceca, il est honteux que dans un état aussi bien policé que la France, on souffre que quelques fanatiques & quelques théologiens hargneux & ambitieux troublent sans cesse le repos & la tranquillité publique. Je suis certain que si le Chinois du jésuite Fouquet avoit été instruit des disputes des jansénistes & des molinistes, il eût emporté dans son pays encore une plus mauvaise idée des François. Hé quoi! auroit-il dit, ce peuple qui sçait si bien fouetter les étrangers, n'a pas le sens de châtier ses bonzes? S'il imitoit les Chinois, il changeroit bien de maniere. Au lieu de maltraiter ceux qui viennent chez lui, il rendroit les prêtres, non-seulement responsables des sottises qu'ils font faire aux particuliers, mais encore de celles que font les idoles qu'ils desservent. Saint Paris fait extravaguer plusieurs Parisiens. Allons M. le curé de saint Médard, vous payerez pour votre saint: vous serez fessé sans miséricorde. Saint Ignace cause des troubles dans le royaume. Culotte à bas, mes révérends peres, vous serez fouettés d'importance. Si l'on s'en prenoit de cette sorte aux directeurs des comédies spirituelles, on les verroit enfin cesser. Tu sais, mon cher Monceca, que c'est ainsi qu'en usent les Chinois. Les bonzes répondent du bien & du mal que font les idoles qu'ils desservent, & puisqu'ils reçoivent le profit des offrandes qu'on leur fait, il est bien juste qu'en revanche ils fournissent le payement des dommages qu'elles causent. Il arrive très-souvent qu'un homme qui aura brûlé inutilement son encens devant une statue à laquelle il aura fait plusieurs sacrifices, fâché d'avoir inutilement dépensé son argent, attaque les bonzes en justice, & demande que le prêtre réponde du peu d'égard & de l'inattention de l'idole: & l'affaire est ordinairement décidée en faveur de celui qui se plaint.

[Pages g152 & g153]

Souffre que je te rappelle ici ce que tu écrivis autrefois toi-même à Jacob Brito comme tiré d'un voyage écrit par un jésuite. (1)

[(1) Voyez la Lettre LV.]

«Un Chinois qui avoit une idole des plus têtues & des plus bizarres, piqué de la dépense inutile qu'il avoit faite pendant longtems pour elle, & ne voulant point être la dupe d'un dieu aussi malin, l'attaqua en justice devant le conseil souverain de Pekin. Après plusieurs séances, où les bonzes défendirent l'idole le mieux qu'il leur fut possible, l'idolâtre gagna enfin son procès.» La cour ayant égard à la requête du Chinois, & sur ce faisant justice, condamna l'idole, comme inutile dans le royaume, à un exil perpétuel, son temple fut rasé, & les bonzes qui desservoient sa personne, furent rigoureusement châtiés; sauf à eux de se pourvoir pardevant les autres esprits de la province, pour se faire dédommager du châtiment qu'ils avoient reçu pour l'amour de celui-ci.

Quelques arrêts du parlement de Paris semblables à celui du souverain conseil de Pekin, rameneroient bientôt la tranquillité dans le diocèse. Car il est peu de jansénistes qui voulussent se consacrer au service de l'abbé Paris, s'ils étoient obligés d'être fessés toutes les fois que quelqu'un auroit de justes plaintes à porter contre lui. A peine les derrieres des peres de l'Oratoire, des bénédictins & des autres partisans de ce prétendu saint, suffiroient-ils pour recevoir la quantité de coups de fouet que feroient libéralement distribuer les convulsionnaires, qui revenus de leur folie, se plaindroient d'avoir inutilement siflé, chanté, dansé, cabriolé, crié, clabaudé & heurlé pendant des années entières, Combien de verges & de courroies ne feroient point user ceux qui, après avoir fait plusieurs neuvaines, brûlé maintes belles chandelles & marmotté grand nombre d'antiennes & d'oraisons pour être guéris de leurs maladies, n'ont pourtant rien pû obtenir du bienheureux Paris, aussi sourd & aussi entêté que l'idole chinoise?

Si les jansénistes, mon cher Monceca, couroient risque d'être maltraités par rapport à leur saint, je crois que les jésuites de leur côté n'auroient pas un meilleur sort, & qu'ils seroient souvent punis avec beaucoup de sévérité. Combien de plaintes les peuples ne feroient-ils pas contre leur saint Ignace? Ils l'accuseroient d'avoir fondé une société souverainement ambitieuse, qui n'est propre qu'à troubler tous les états. Non-seulement les ecclésiastiques condamneroient hautement la morale de ses disciples, mais même une infinité de particuliers se plaindroient de ce qu'après avoir été dix ans de suite de sa congrégation, & avoir soigneusement dit ses litanies aussi bien que celles de saint François-Xavier, de saint François de Borgia & des bienheureux Louis de Gonzague & Stanislas Kostka, leurs affaires domestiques n'en ont pourtant pas pris un meilleur train, & leur santé n'en a pas été mieux rétablie.

[Pages g154 & g155]

Sur des griefs aussi graves, il interviendroit arrêt du parlement de Paris, qui faisant justice aux plaintes intentées contre les jésuites, ordonneroit qu'ils fussent saisis, tant au college de Louis le Grand qu'au noviciat & à la maison professe, pour être ensuite conduits dans la cour de la Sorbonne, & là en présence de tous les docteurs, fustigés pour les fautes de saint Ignace, & des autres saints & bienheureux de la société, dont les temples seroient rasés, les idoles brisées, & les prêtres chassés du royaume; sauf auxdits jésuites de se pourvoir pardevant la cour de Rome, pour se faire dédommager du châtiment qu'ils auroient reçû pour l'amour de trois ou quatre saints témérairement & mal-à-propos canonisés.

Je crois, mon cher Monceca, qu'un pareil arrêt feroit un grand bien à la France. Il seroit bien plus utile que ceux qu'on fait tous les jours pour supprimer les mandemens de quelques évêques jansénistes & molinistes, qui à l'envi les uns des autres, semblent fomenter les troubles & la division. Je ne doute pas non plus que si l'on punissoit sévérement les fautes & les entêtemens des saints nazaréens qui, après avoir été bien éclairés, encensés, dorés & régalés de fêtes galantes & d'excellens concerts, ne font souvent aucun compte de ceux qui leur ont rendu de si grands services, on ne vît peu-à-peu leur crédit tomber entierement. Tous les nazaréens, dans moins d'une année, n'adresseroient plus leurs voeux & leurs prieres qu'à la divinité seule. Quoi! diroit un capucin, j'irai risquer de me faire donner deux cens coups d'étriviere par rapport à monsieur saint François, qui peut-être, après avoir été traité à gogo, se moquera & du prêtre & du suppliant? Nenni ma foi, je n'en ferai rien. Je prierai Dieu seul, & je mettrai mes épaules à l'abri de tout événement. Les jésuites tiendroient bientôt le même langage, & tous leurs partisans ne tarderoient gueres à les imiter. Les jansénistes même, quelque entêtés qu'ils soient, ne seroient point assez fous pour vouloir se faire châtier; & si par hazard il s'en trouvoit quelques-uns qui poussassent jusques-là le fanatisme, leur exil hors de la France, porté par la teneur de l'arrêt, rendroit bientôt le calme à ce royaume, feroit cesser toutes les fraudes pieuses des moines, & les empêcheroit d'en inventer tous les jours de nouvelles.

[Pages g156 & g157]

Lorsque j'étois en Allemagne, un François avec qui je logeois, m'a raconté quelque chose d'assez comique à ce sujet. «Il y avoit, me dit-il, dans une église d'une petite ville de Languedoc, une statue qu'on disoit avoir fait autrefois beaucoup de miracles: depuis environ cent ans, soit que sa vertu interne se fût évaporée, soit que l'esprit du saint qui y habitoit autrefois se fût lassé de cet étui & eût été se loger dans quelque autre, elle ne produisoit plus aucune merveille & son culte étoit extrêmement diminué. A peine dans le cours d'une année, brûloit-on cinq ou six petits cierges en son honneur; & les choses avoient même été poussées si loin, que plus d'une dévote passoit irrévéremment devant elle sans faire la moindre génuflexion. Un moine se mit en tête de rétablir la réputation de cette image. Pour cela il falloit quelque aventure miraculeuse qui annonçât avec éclat dans le public, qu'elle n'avoit rien perdu de son ancien pouvoir; & il rêva long-tems de quelle sorte de maladie il feroit guérir la statue. Si je publie, disoit judicieusement ce maître moine, que le saint guérit les maux des yeux, je me mettrai à dos les partisans & les prêtres de sainte Luce; & ils ne manqueront point de s'opposer à la réputation de mon image, qui iroit à rabbaisser celle de la leur. Si je suppose quelque autre maladie, je tombe dans le même inconvénient. Il n'est aucune incommodité humaine qui n'ait son médecin dans la cour céleste. Je ne puis donc mieux faire que d'attribuer à mon image le pouvoir de faire cesser les tentations de la chair. Il est vrai qu'il reste encore une difficulté; c'est que ceux qui viendront prier le saint, puissent dans le commencement se figurer de recevoir quelque secours. Je me fonde peut-être un peu trop sur l'imagination frappée des gens qui offriront leurs voeux: elle pourroit bien ne produire pas les effets dont je me flatte; & le crédit de mon saint seroit bientôt détruit.

«Dans le tems que le moine étoit ainsi dans l'embarras, il se ressouvint qu'il avoit oui dire à un médecin de ses amis, que le camphre porté dessus la chair, ou bû en poudre dans une liqueur, amortissoit les passions amoureuses.

[Pages g158 & g159]

«Bon, s'écria-t'il, voilà mon affaire. Je remplirai mes agnus de camphre. J'avertirai qu'on ne sera guéri qu'autant qu'en suivant l'intention du saint on les portera toujours sur l'estomac; & lorsque cela ne suffira point, & que le tempérament résistera à la relique, j'ordonnerai de boire une liqueur camphrée que je nommerai l'huile de mon saint. Dès qu'il eut fabriqué une assez grande quantité de ses prétendus remèdes, il monta en chaire, & il éleva dans son sermon le crédit de saint Turpin infiniment au-dessus de celui des saints ordinaires. Ils se bornent, s'écrioit-il, à guérir les maladies du corps; mais saint Turpin énerve & détruit les tentations de l'ame.

«Comme personne n'avoit entendu parler depuis longtems de monsieur saint Turpin, on fut fort surpris de ce que disoit le prédicateur qui, pour donner plus de force à son discours, assuroit ses auditeurs qu'il avoit fait lui-même l'épreuve de ce qu'il avançoit. Sa prétendue guérison passa pour un miracle chez les incrédules mêmes, étonnés que le révérend pere Anselme, un des plus lestes & des plus fringans cordeliers du royaume, assurât être aussi tranquille auprès des plus belles femmes, que le jésuite Girard auprès de la Cadiere. Aussi-tôt accoururent de toutes parts maintes dévotes, pour obtenir la cessation de leurs tentations. L'une demandoit que l'image de son directeur ne la suivît plus en tout lieu, & qu'elle ne fût plus obsedée dans les momens de sa priere. L'autre souhaitoit pouvoir résister au penchant qui l'entraînoit vers le pere prieur. Une troisieme requéroit la force de résister à un jeune Abbé, qui s'étoit déjà rendu tellement maître des dehors de la place, que si le saint ne faisoit pas un miracle dans vingt-quatre heures, elle étoit obligée de capituler.

«Les dévots ne venoient pas moins implorer le secours de saint Turpin. Un vieux chanoine demandoit la grace de ne pas céder aux charmes de sa servante, un juge à ceux d'une jeune solliciteuse, un bourgeois aux agaceries de la femme de son compere, un campagnard décrépit aux avances impudentes d'une petite chambriere aussi infidelle que lubrique.

[Pages g160 & g161]

«Le moine distribuoit à toutes ces personnes beaucoup d'agnus qui avoient touché le chef du saint; & lorsque ses agnus ne suffisoient pas, il leur ordonnoit de boire tous les matins trois cuillerées de sa liqueur camphrée. Ce remede ne manqua pas d'opérer chez quelques-uns, & ç'en fut assez pour donner une vogue étonnante aux reliquaires & à l'huile du bienheureux saint Turpin, qu'on venoit chercher de dix lieues à la ronde. Parmi ceux qui accoururent, il se trouva une jeune fille de seize à dix sept ans, belle, bien faite & ayant l'air doux & modeste, mais le coeur excessivement tendre. Depuis plus de six mois, certain jeune homme, nommé Pierrot, avoit eu le secret d'en obtenir les dernieres faveurs. Il étoit aussi amoureux qu'il étoit aimé. Cependant, un reste de pudeur ou plutôt de crainte, combattoit encore contre lui dans le coeur de sa maîtresse. Elle formoit quelquefois le dessein de rompre un engagement qui lui faisoit appréhender les peines de l'enfer; & prenoit ordinairement cette résolution lorsqu'elle assistoit au prône de son curé. Mais dès qu'elle étoit de retour chez elle, la vûe de Pierrot & ses discours tendres & empressés faisoient évanouir ses projets. Ayant entendu parler des grands miracles qu'opéroit saint Turpin, elle eut recours à lui, & alla chercher des agnus. Le moine, en les lui donnant, se sentit frappé d'un trait mortel; au milieu de ses antidotes, il avala à longs traits le funeste poison de l'amour. Il souhaita que les reliquaires n'opérassent point; & il eut bientôt lieu d'être satisfait; car l'agnus n'ayant de rien servi, la jeune beauté vint chercher la petite phiole d'huile sainte. Le moine se garda bien de la lui donner. Au contraire, il avoit préparé une liqueur propre à échauffer, espérant de profiter de ses fréquens voyages. En effet, elle en fit plusieurs: & par leur moyen, ayant peu-à-peu fait connoissance avec elle: Vous venez, lui dit-il un jour, implorer si souvent le secours du saint, qu'il faut que le démon de concupiscence dont vous êtes agitée, soit bien tenace & bien revêche. Je veux vous soulager, s'il est possible. Venez ce soir à la porte du couvent, à l'heure du pardon. Je vous donnerai une bouteille dans laquelle il y aura double dose, & j'y joindrai même quelqu'autre remede. Je vous serai obligée, répondit la jeune malade; car l'huile du saint m'est plus nuisible que salutaire. Avant d'en prendre, j'attendois que Pierrot vînt me trouver; mais à présent, je vais le chercher moi-même. Au diable le saint & son huile! s'écria le moine. Je ne croyois pas travailler pour Pierrot. Allez, allez, ma chere enfant, pour guérir vos tentations, vous n'avez plus besoin ni d'agnus ni de bouteille.»

[Pages g162 & g163]

Je ne sais, mon cher Monceca, si l'on seroit en droit de punir ce cordelier, au cas qu'on exerçât en France la justice à la maniere des Chinois. Il me paroît qu'il avoit une excuse assez légitime. Vous venez, pouvoit-il dire, prier le saint de vous conserver la chasteté, lorsque vous l'avez entierement perdue. S. Turpin a bien le pouvoir de garder les pucelages, mais non pas de les raccommoder. Un distingo scolastique eût été là très-bien en place. Mon saint fait cesser les tentations commencées, concedo, mais d'arrêter le cours de celles où l'on a déjà succombé, nego.

Porte-toi bien, mon cher Monceca: vis content & heureux; & garde-toi de tomber entre les mains des fouetteurs.

Du Caire, ce...

***

LETTRE CXCII.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, Caraïte, autrefois rabbin de Constantinople.

Depuis huit jours, mon cher Isaac, je suis arrivé à Paris, & depuis huit jours j'examine la différence qu'il y a entre le caractere des François & celui des Anglois. Si je restois dix ans de suite dans cette ville, ce tems, quelque long qu'il soit, n'épuiseroit pas les réflexions que cette matiere me fournit.

La premiere chose qui m'a frappé en rentrant dans la France, ç'a été le pouvoir des ecclésiastiques. J'avois vû à Londres des prêtres dont le crédit ne s'étendoit pas au-delà de la porte de l'Eglise qu'ils desservent; des évêques dont toute la puissance consistoit à régler & à gouverner leur clergé: & j'ai trouvé en France des ecclésiastiques extrêmement ambitieux, attentifs à empiéter sur les droits des séculiers, formant au milieu de l'état un état distinct & séparé: des tyrans en rochet & en camail, auxquels on donne le nom de prélats, presque tous également ennemis de leur rang, qui, par une vieille superstition, leur assure l'impunité de leurs fautes; ramenant aux droits de l'église les choses qui en sont les plus éloignées; perdant sans scrupule ceux qu'ils haïssent en les accusant de jansénisme; travaillant sans cesse à détruire l'autorité des parlemens, & à décréditer dans l'esprit du prince ces compagnies toujours attentives à soutenir, autant qu'il dépend d'elles, les droits de la nation contre les invasions du pontife Romain, le chef & le maître, l'ame & l'esprit des évêques de France.

[Pages g164 & g165]

Les seigneurs & les nobles François en général ne me paroissent pas moins différens des gentilshommes Anglois, que les ecclésiastiques de Paris le sont de ceux de Londres. J'ai vu dans cette derniere ville les gens de distinction attentifs à s'instruire des intérêts de leur pays, soigneux de conserver leurs priviléges, étudiant les moeurs & les maximes des royaumes étrangers, regardant l'ignorance comme un défaut honteux qui dégrade l'homme & l'égale aux bêtes, cultivant non-seulement les sciences, mais encore les arts, protegeant & récompensant les savans, méprisant les nations qui pensent & agissent d'une autre maniere. A Paris j'ai trouvé des gens uniquement occupés du soin de leur perruque ou de la forme de leurs noeuds de rubans; qui ne connoissent pas davantage les droits, les priviléges & les loix fondamentales de leur pays, que les convulsionnaires la raison, & les jésuites la bonne-foi; qui rougissent presque de savoir lire; qui pensent que philosophie & pédanterie sont deux mots synonimes; qui se figurent que Descartes, dont ils ont entendu prononcer le nom par hazard, étoit pédant dans quelque college; qui méprisent souverainement tout homme qui pense qu'il est quelque plaisir plus parfait que ceux de boire toute la nuit, de dormir les trois quarts du jour, & d'étaler le soir une figure de poupée sur quelque théâtre, dans le chauffoir duquel on débite tout à son aise nombre de fades polissoneries.

Ce portrait, mon cher Isaac, ne convient point à tous les nobles François. On trouve à la ville, & surtout parmi les magistrats, que leurs emplois forcent à l'étude plusieurs personnes qui pensent d'une façon bien opposée à celle de la noblesse en général. Mais un certain nombre de particuliers ne décide point du goût de la nation. Pour un gentilhomme qui s'applique en France à l'étude, & qui cultive son esprit en l'ornant de connoissances utiles, combien n'y en a-t'il point qui passent toute leur vie sans réfléchir un seul instant sur quelque chose d'avantageux à leur patrie ou à l'avancement des arts?

[Pages g166 & g167]

Ceux qui ont vécu quelque tems à Paris peuvent par eux-mêmes s'être convaincus, qu'il est peu de pays où les jeunes gens d'un certain rang s'occupent moins à quelque chose d'utile & d'essentiel. Leur vie est un enchaînement de parties de débauche, dans lesquelles, à coup sûr, ni le bien public, ni le leur propre, n'ont pas beaucoup de part. Les nobles qui vivent dans leurs campagnes lisent volontiers quelques vieux romans. C'est-là l'occupation de ceux qui veulent se distinguer. Les autres passent leurs jours à chasser, à battre des paysans, à engrossir les filles de leurs fermiers, à plaider avec les curés de leurs villages pour quelques droits honorifiques, & à s'enyvrer les dimanches avec leurs baillis.

Je trouve, mon cher Isaac, entre le peuple Anglois & le peuple François une différence aussi grande dans la façon de penser, que dans les moeurs & dans les inclinations des ecclésiastiques & des nobles de ces deux nations. Celui de Paris est naturellement bon, affable, peu enclin à la révolte, aimant les étrangers. Celui de Londres, au contraire, est brutal, insolent à l'excès, idolâtre de la nouveauté, toujours prêt à se soulever, haïssant toutes les nations, ayant enfin tous les défauts des nobles Anglois, sans en avoir les vertus & les bonnes qualités. Je crois, mon cher Isaac, que pour former un état qui approchât de la perfection, il faudroit le composer du peuple François & des nobles Anglois. Quand je parle des nobles, j'entends de tous les gens qui sont au-dessus de l'artisan. Car il est tel marchand à Londres qui fait le droit, la philosophie, la politique, &c. beaucoup mieux que bien des gens qui en France sont obligés de posséder les sciences par le poste qu'ils occupent. Il est naturel que chez une nation où l'ignorance passe pour un vice parmi les seigneurs, tous ceux qui sont dans un certain état tâchent de s'instruire pour se soumettre à la mode & s'attirer l'estime & la considération du public. Il a été un tems en France, où il étoit honteux d'être ignorant. Chacun cultivoit les sciences, ou du moins vouloit paroître les cultiver. Il semble que Louis XIV ait emporté avec lui dans le tombeau l'amour des belles-lettres. A présent il est presque honteux à Paris d'entendre une autre langue que la françoise; & si cela augmente, peut-être en viendra-t'on jusqu'au point de n'oser apprendre à lire & à écrire.

[Pages g168 & g169]

Je ne doute pas, mon cher Isaac, que les manieres méprisantes qu'on a à Paris & à la cour pour les véritables savans n'avilissent leur esprit. Lorsque les honneurs & les louanges n'élevent point le coeur, le desir de se distinguer languit & n'excite plus ces nobles entreprises qui ne sont jamais formées que par de grands courages. A quoi servent, dit un homme de lettres méprisé, les soins que je me donne? Je travaille sans cesse, j'épuise ma santé, je passe ma vie à procurer l'utilité du public; & ce même public fait plus de cas d'un misérable maltotier, d'un fermier général engraissé du sang de la veuve & de l'orphelin, que tous les savans de Paris ensemble.

Ces plaintes, mon cher Isaac, ne sont que trop bien fondées. Si Reaumur ou Cassini s'avisent de se présenter chez quelque Seigneur, ils attendront des heures entieres dans son anti-chambre, leur mérite étant la chose du monde la plus inutile à un courtisan. Mais si un homme d'affaires, jouissant de cent mille livres de rente, paroît, aussi-tôt il est introduit. Par un abus déplorable les richesses font honorer un faquin, & le mérite ne sçauroit rendre le même service à un honnête homme. Il est vrai, mon cher Isaac, qu'il y a encore des princes & des seigneurs chez qui la science & la vertu donnent seules l'entrée; mais comme je te l'ai déjà dit, un certain nombre de gens choisis ne doit point être regardé comme une nation en général.

On ne doit donc pas être surpris que ces tems ne produisent plus des Descartes, des Gassendis, des Bayles, des Racines, des Despréaux, des Corneilles & des la Bruyeres. Lorsque les Fontenelles, les Voltaires & les Montesquious seront morts; si le génie qui domine aujourd'hui à Paris est toujours le même, on ne verra plus que des auteurs tels que Mouhi & les journalistes de Trévoux. La misere ou l'envie de médire seront les seuls motifs qui conduiront les écrivains; la gloire, la louable ambition n'entreront pour rien dans leurs livres. Il y aura tout au plus quelques demi savans qui, portant le vain titre d'académiciens, cultiveront avec soin le puérile talent d'arranger des mots, & chercheront à faire des ouvrages qui paroîtront plutôt des livres de musique que des écrits faits pour orner & pour instruire l'esprit. On y sentira de la cadence & de l'harmonie, mais ce sera tout; & l'on sera fort étonné de ne trouver que du son où l'on devoit s'attendre à trouver des choses.

[Pages g170 & g171]

La contrainte & la gêne où l'on réduit les gens de lettres, autoriseront beaucoup ce goût dépravé. Outre le mepris qu'on a actuellement pour eux, on ne veut point souffrir qu'ils écrivent avec cette liberté si nécessaire dans la république des lettres. En travaillant, un auteur est obligé de se dire à chaque instant: «Il faut que j'efface cette phrase; elle choqueroit le révérend pere recteur de la maison professe. Cette autre me feroit soupçonner de jansénisme. Il est vrai qu'elle offre une vérité brillante à l'esprit; mais la satisfaction de dire une vérité ne doit pas me faire risquer d'aller à la Bastille. Voici un portrait que je serai forcé de supprimer. Il dépeint à merveille un caractere général. Cependant l'on pourroit en faire une application particuliere à monsieur l'évêque de ***; & je serois perdu sans ressource. Ce trait qui dépeint si bien l'orgueil des grands, me nuiroit: je le condamne donc à rester dans l'oubli. Monsieur le duc ou monsieur le marquis tel croiroient peut-être que j'ai voulu parler d'eux. Cette expression est trop hardie: elle blesseroit le bâtard de l'apothicaire d'un de nos secrétaires d'état; & celle-ci pourroit déplaire à la catin de son valet-de-chambre. Ce chapitre entier sera encore supprimé: il m'empêcheroit d'avoir la permission d'imprimer mon ouvrage, & me feroit peut-être regarder comme un athée: j'y examine des questions philosophiques, dont on peut tirer des conséquences pour décréditer la pantoufle de saint Pantaléon, l'os pubis de saint Ignace, le baudrier de Charlemagne, & qui pis est, la sainte ampoule.»

Une contrainte aussi ridicule, jointe au peu de cas qu'on fait des véritables savans, ruinera peu-à-peu les belles-lettres, si elle dure. Les François qui vivront dans le siécle suivant, seront presque dans le cas où sont les Espagnols aujourd'hui. Ils n'auront à lire que les rapsodies dévotes des moines, & les romans de quelques compositeurs d'histoires galantes.

[Pages g172 & g173]

On commence déjà à Paris à s'appercevoir de cette triste vérité. On ne voit plus paroître que des ouvrages qui n'ont rien d'intéressant que le titre. Tels sont, par exemple, les entretiens sur la physique du pere Regnault & les harangues du pere Porée; harangues écrites d'un style tout propre à gâter celui de tous les jeunes gens, & remplies d'antitheses ridicules & puériles. C'est quelque chose de bien surprenant qu'elles ayent pû plaire à ceux qui les ont entendu prononcer. Aussi sont-ils revenus de leurs erreurs, dès qu'ils les ont pû lire. Qu'y a-t'il de plus méprisable, de plus bas, de plus quintessencié, de plus ressemblant au sonnet du poëte du Misantrope, de plus éloigné enfin de la pureté du langage de Ciceron, que l'endroit où ce jésuite parle du séjour de Charles-Quint à Paris? Lorsqu'un Roi, dit-il, jaloux de la gloire d'un empereur, reçut comme son allié un empereur jaloux de la gloire d'un roi, l'embrassa comme son ami, l'accompagna comme son camarade, le congédia comme son compagnon, mit sa main fidelle dans sa main infidelle, & aima mieux paroître crédule que parjure, l'Europe vit une preuve de la bonne-foi des François. (1)

[(1) Quo tempore ingens fidei documentum Europae datum est, cum rex aemulus imperatorem aemulum excepit ut hospitem, amplexus est ut amicum, comitatus est ut sodalem, dimisit ut socium, datâ in dexteram fallacem constanti dexterâ, maluitque videri malè credulus quàm malè fidelis. Caroli Porée orationes. Il y a un ridicule inexprimable en François dans ces dernieres paroles: maluitque videri malè credulus quàm malè fidelis. Ceux qui entendent le latin sentiront aisément tout le puérile de l'antithèse de malè credulus & malè fidelis._ Un pareil jeu de mots ne seroit pas pardonnable à un écolier.]

Depuis les Pétaus, les Sirmonds, les Bourdaloues & les Daniels, les jésuites n'ont plus produit que des auteurs médiocres ou de la derniere classe. Ils le connoissent bien eux-mêmes. C'est ce qui les excite à décrier les véritables savans. Leur jalousie seroit moins forte s'ils avoient encore de grands hommes à leur opposer. Il peut fort bien arriver qu'un jour ils en ayent plusieurs qui se formeront dans la suite. Alors ils changeront de maximes, & revenant à leur ancien sentiment, ils condamneront le goût & le style de leur pere Porée, & désavoueront presque tous les ouvrages d'un nombre de barbouilleurs qu'ils adoptent aujourd'hui, & qu'ils prônent comme des merveilles. Cependant ils auront causé un très-grand mal dans la république des lettres, & leur envie d'y dominer aura presque autant nui à la raison, au bon goût & au style, que les écrits fades & puériles de plusieurs académiciens d'aujourd'hui.

[Pages g174 & g175]

J'eus une assez plaisante conversation l'autre jour avec un de ces Messieurs. «Vous venez, me dit-il, depuis peu d'Angleterre. Oserois je vous demander en quel état y sont les sciences. Elles y sont, répondis-je, portées à un très-haut point. On a entierement banni des universités de Cambridge & d'Oxford les visions & les chimeres des scolastiques, & l'on y explique les ouvrages de Locke & de Newton. Il y a à Londres d'excellens poëtes qui écrivent sur des matieres utiles aux hommes. Aux charmes de la poësie l'illustre Pope joint les instructions de la plus sage philosophie. On rencontre chez lui Homere & Platon réunis ensemble. Tant pis pour la poësie Angloise, reprit notre académicien. Comment, tant pis! lui répondis-je. Et pourquoi, s'il vous plaît? C'est, poursuivit-il, qu'on ne peut jamais parler bien purement, lorsqu'on traite de matieres philosophiques. Du moins en est-il ainsi dans la langue Françoise. Tous ces or, tous ces car, qui précédent les conclusions des argumens, & mille autres mots de cette espece, écorchent les oreilles. Un académicien doit se fixer à écrire des aventures galantes, des lettres amoureuses, des vers passionnés. Lorsqu'il n'a pas le coeur tendre, il peut s'occuper à l'histoire, pourvû néanmoins que ses ouvrages ne contiennent pas plus de deux volumes in-12. Il est impossible d'épurer ses écrits, quand on va jusqu'au troisieme. J'ai mis au jour, il y a six mois, un livre de cinq cens pages que j'ai poli & corrigé pendant neuf ans. Aussi ai-je lieu d'être content. Il n'y a que trois &, deux mais & un si dans tout mon ouvrage. J'espere à la seconde édition de faire en sorte de supprimer un mais & deux &. Il me faudra pour cela refaire une quinzaine de pages. Je n'aurai point de regret à ma peine, si je puis exécuter mon dessein. Quel est donc, demandai-je à l'académicien, ce livre dont vous avez si fort épuré le style? C'est, me dit-il, un recueil des harangues & des complimens de félicitation que j'ai prononcés dans l'académie, lors de la réception de plusieurs membres. Il y a douze discours. L'on trouve dans tout l'éloge du chancelier Seguier, celui du cardinal de Richelieu & celui de Louis XIV. Je vous félicite, répondis-je à cet académicien puriste, d'avoir passé neuf ans à supprimer tous les & & tous les mais de ces douze différens éloges. Voilà un tems bien employé, un travail fort utile à la société civile, & à l'avancement des sciences. Il est pourtant à souhaiter pour la république des lettres que le style de ceux qu'un mais & un & épouvantent, ne l'emporte pas sur celui des Despréaux, des Sarrasins, des Pelissons & des Patrus

[Pages g176 & g177]

Je laissai ensuite mon académicien qui me parut très-scandalisé, & de mon sentiment, & de ma franchise à le lui dire.

Porte-toi bien, mon cher Isaac: vis content & heureux, & compte de me revoir bientôt.

De Paris, ce...

***
LETTRE CXCIII.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, Caraïte, autrefois rabbin de Constantinople.

Je fus hier, mon cher Isaac, visiter un jésuite que j'ai vu quelquefois chez le chevalier de Maisin. Il est poli, aimable, doux, enjoué dans la conversation; & j'ai cru que je ne pouvois me dispenser de lui donner des marques de mon estime, & de lui offrir mes services auprès de ses confreres établis à Constantinople. La charge qu'il occupe est une des plus considérables de l'ordre. Il est principal du college de Louis le Grand, c'est-à-dire, premier directeur de tous les jeunes gens qui y sont renfermés & des régens qui les instruisent. Je t'avouerai qu'outre la politesse, la curiosité eut beaucoup de part à ma visite; & que je fus charmé d'avoir un prétexte d'examiner la maniere dont les François les plus distingués sont élevés pendant leur jeunesse.

En entrant dans le college, j'apperçus un grand nombre d'écoliers fort-empressés à faire construire un théatre au milieu d'une cour. A quel usage, mon révérend pere, demandai-je au jésuite, destine-t'on cet édifice? «C'est, me dit-il, pour la tragédie que doivent bientôt représenter nos pensionnaires. Il faudra que vous assistiez à ce spectacle. C'est un des plus beaux de Paris.»

[Pages g178 & g179]

Hé quoi, repliquai-je, est-ce que vous êtes chargé du soin de former des sujets propres à remplacer ceux qui viennent à mourir à la comédie françoise? J'avois cru que vous n'enseigniez que des sciences utiles. Je vois à présent qu'il n'est aucun art & aucun métier pour lequel vous n'ayez des maîtres. Puisque vous élevez des comédiens, vous avez sans doute aussi des écoliers qui dansent sur la corde?

Cette demande fit beaucoup rire le jésuite. «Il est aisé de s'appercevoir, me dit-il, que vous ne connoissez point encore les usages de ce pays. Nous faisons déclamer en public les jeunes gens, pour les accoutumer de bonne-heure à prononcer un discours avec grace. Ce ne sont pas des comédiens que nous formons, mais des orateurs, des avocats & des prédicateurs.» Il me paroît, repris-je, que si c'est-là votre but, vous prenez une très-mauvaise route pour y parvenir. Au lieu de faire déclamer deux scènes d'une tragédie à un jeune homme que vous élevez pour le barreau, faites-lui réciter un plaidoyer de Patru; & faites apprendre les sermons de Bourdaloue & les oraisons funébres de M. de Meaux aux écoliers que vous destinez à la chaire. Qu'a de commun le désespoir d'Hermione avec la science du droit; & quelle affinité y-a-t'il entre les fureurs d'Oreste & les livres saints? D'ailleurs, la maniere de déclamer des vers est entierement opposée au son modeste & édifiant que doit avoir le prédicateur, & à la prononciation simple, mais mâle & nerveuse que le barreau demande. Croyez-vous, mon pere, que si du Frêne (1) montoit en chaire, il eût l'air bien grave, & bien persuasif? Il me semble que je le vois, tournant les yeux méthodiquement, lorgnant amoureusement le portrait de la sainte dont il fait le panégyrique, & débite l'éloge de sainte Genevieve comme celui de Zaïre. Je ne pense pas non plus qu'on fît de la Gaussin (2) un meilleur avocat, que de du Frêne un prédicateur.

[(1)Célebre comédien de Paris.
(2) Célebre comédienne, qui a remplacé la le Couvreur.]

[Pages g180 & g181]

Supposons pour un instant que cette fameuse actrice, revêtue d'une robe de palais, & portant en ses mains un sac de papiers plaide devant le parlement. Ses yeux chercheront à gagner le coeur de ses juges; & son coeur s'attendrira sur le sort de sa patrie qu'elle plaindra dans le même goût qu'Andromaque pleure la perte de son fils. Mais à quoi tout cela servira-t'il? à rien, ou tout au plus à faire dire aux juges: Voilà un petit bon-homme qui ressemble assez à Colombine, avocat pour & contre, tant par l'air du visage que par la façon de plaider. On en auroit pû faire un joli comédien. Je crois, mon pere, qu'il en est de même des orateurs que vous formez. Ils se ressentent toujours du théatre de college.

«Ce que vous dites, répondit le jésuite, n'est point sans fondement. Mais si nous faisions prononcer des plaidoyers & des prédications à nos écoliers, qui est-ce qui viendroit les entendre? Nous perdrions l'agrément & le fruit de voir les soins que nous prenons de leur instruction, applaudis par tout Paris. Tout le monde ne pense point aussi solidement que vous. Il est plus utile pour la gloire & pour l'intérêt de notre société, de ne former que des prédicateurs & des avocats comédiens, que de faire d'excellens orateurs qui n'accréditeroient point notre college dans l'esprit du peuple. Quand un homme plaide, les juges ne vont point demander, a t'il été élevé aux jésuites? S'il parle bien, nous n'en avons point la gloire. Il en est de même d'un prédicateur suivi & applaudi. Ses auditeurs ne s'embarrassent guères de l'endroit où il a étudié.» Selon cette maxime, repliquai-je, il me paroît, mon révérend Pere que vous devez accommoder toutes les instructions que vous donnez à vos écoliers aux intérêts de la société, & que c'est lui qui doit entierement en décider. «Comme cet intérêt, reprit le jésuite, se trouve joint à celui de la religion, nous ne faisons aucune difficulté d'y rapporter toutes les études de nos éleves. C'est une vérité reconnue par tout bon catholique, c'est-à-dire, par tout homme attaché au saint Siége, qu'il faut bannir, ou du moins décrier toutes les sciences qui, accoutumant l'esprit à raisonner avec trop de hardiesse & à approfondir les choses, le conduisent insensiblement à rejetter certains points de doctrine qui paroissent contraires à la raison & à la lumiere naturelle, mais qui n'en sont pas moins des articles essentiels à la foi. Tels sont ceux de la croyance de l'infaillibilité du pape, de la nécessité d'exterminer par le fer & par le feu tous les hérétiques, & de tenir pour tels tous ceux qui ne sont pas les partisans de la société, qui est le plus ferme soutien de l'église.

[Pages g182 & g183]

Ces maximes, répondis-je, mon révérend pere, sont si opposées aux notions & aux connoissances qu'on n'acquiert que par la philosophie, que je ne pense pas que vos éleves s'y appliquent beaucoup.

«Nous avons, repartit le jésuite, entierement banni de nos colleges tous les écrits des philosophes modernes. Nous insinuons à nos écoliers que les Descartes, les Lockes & les Gassendis n'ont été que des génies médiocres, & qui ne doivent leur réputation qu'à l'amour de la nouveauté. Nous traitons même ces auteurs comme des gens ou suspects ou convaincus d'hérésie; & il n'est aucun de nos régens de philosophie qui, dans ses cahiers, ne répande contr'eux plusieurs invectives. Ainsi, à la faveur de ces préjugés, nous leur ôtons tout crédit dans l'esprit des jeunes gens. Mais, demandai-je au Jésuite, quelle est donc la science que vous enseignez sous le nom de philosophie? Nous expliquons, reprit-il, les dogmes des péripatéticiens & des scholastiques. Quoi! dis-je, mon pere, vous remplissez l'esprit de vos écoliers d'un nombre infini de puérilités absurdes, inintelligibles & impertinentes? Pendant des années entieres, vous occupez des jeunes gens à l'étude des formes substantielles, des à parte mentis & rei, des secondes intentions, des argumens in baroco, in barbara, in baralipton? Je ne m'étonne plus si dès qu'ils sont entrés dans le grand monde, ils ont un mépris infini pour tout ce qu'on appelle philosophie, & s'ils regardent comme des pédans tous ceux qui s'y appliquent. Il est impossible qu'ils agissent autrement; & ils ne peuvent juger d'une chose que par les connoissances qu'ils en ont. Et quelle pitoyable connoissance leur en donnez-vous? Dorénavant, lorsque j'entendrai un François mépriser l'étude de la philosophie, je le regarderai comme un homme à qui l'on n'auroit jamais fait boire que du vin gâté, & qui croyant tous les différens vins également mauvais, traiteroit de fous & de visionnaires ceux qui loueroient les vins de Bourgogne & de Champagne.

[Pages g184 & g185]

«C'est ce dégoût, répliqua le jésuite, que vous condamnez si fort, que nous tâchons de donner à tous nos écoliers. On assure par-là leur salut & la gloire de la société. Depuis longtems nous nous sommes apperçus que les sciences ne servent qu'à rendre vains & orgueilleux ceux qui les possédent. Elles ont fait un mal infini aux jésuites & à la cour de Rome. Les laïques, sur-tout, qui se sont distingués par leurs talens, se sont presque tous signalés par quelque coup qu'ils ont porté à la société. Le président de Thou l'a flétrie cruellement dans bien des endroits de son histoire. Dans ses recherches, Pasquier a poussé les choses encore plus loin. Quel mal n'ont pas fait aux jésuites les Pascals, les Sacis & tous les solitaires de Port-Royal, &c. Ce sont-là les suites pernicieuses de la science des laïques. Si tous ces gens-là avoient été aussi ignorans que le sont ceux qui sont élevés dans nos colleges, ils ne se fussent jamais avisés d'écrire contre nous, ni d'attaquer le christianisme en offensant la société. La religion & notre intérêt demandant donc qu'on avilisse les sciences, pouvez-vous trouver étrange que nous décrions si fort tout ce qu'on appelle philosophie moderne? D'ailleurs, c'est celle qu'enseignent nos ennemis capitaux. Les régens oratoriens expliquent dans leurs colleges les écrits de Descartes, & Mallebranche a été un des plus zélés disciples de ce Philosophe. Nous ne voulons avoir aucune ressemblance avec des gens dont nous cherchons à noircir toutes les actions. Nous avons contre Descartes de très-justes sujets de haine: tous les solitaires de Port-Royal ont été ses sectateurs: & pendant un tems, cartésiens, jansénistes, anti-jésuites, ont presque été des mots synonimes. (1)

[(1) On n'attribue rien ici aux jésuites qu'ils ne pensent véritablement; & la haine qu'ils ont montrée & qu'ils montrent encore tous les jours pour le cartésianisme ne vient que de ce que les jansénistes ont presque tous été cartésiens. C'est la raison qui a déterminé tant de jésuites à écrire contre Descartes, & qui a porté le pere Daniel à faire son voyage du monde de Descartes. Le fameux pere Hardouin, auquel les jésuites donnent tant de louanges, a dit en termes exprès, que l'enfer voulant détruire la religion, avoit produit le cartésianisme, & l'avoit associé avec le jansénisme, & que ce n'étoit qu'une même doctrine que celle des cartésiens & des jansénistes qui s'étoient ligués ensemble pour établir l'athéisme. Ceux qui entendent le latin verront que je ne prête rien au pere Hardouin, qu'il n'ait dit en termes formels. Ne quid intentatum infernus relinqueret, quod non ad ecclesiae fidem, si fieri posset, convellendum adhiberet, novae theologiae, hoc est, jansenianae coaevae adjecit & adjutricem, eorumdemque consiliorum sociam ac participem, novam philosophiam, cartesianam ab auctore Renato Cartesio appellatam, quae innumeros habet hoc aevo sequaces & affectas. Miseros sane, si se non intelligunt adéotêta* descendere, miseriores, si intelligunt. Sic enim est non aliud principium philosophiae cartesianae est, quam esse id pro Deo, quod ad signatam vidimus, ab his quos hactenus appellavimus. Ens praecisè to on*, ens illimitatum, ens propterea infinitum, cujus nullum est nomen determinatum: unde & innomabiliss à nonnullis appellatur: id fere quod Galli dicunt, CHOSE. Itaque philosophia haec athaeorum à peritioribus inter catholicos jure nuncupatur. Quod ne temerè quispiam à nobis dictum existimet, proferenda sunt in medium tum argumenta Cartesii, quibus existere Deum probat tum placita ejusdem de Dei essentiâ & attributis quibusdam; simul etiam duorum in primis [praeter Malebranchium] ex ea sectâ philosophorum Antonii le Grand & Silvani Regis, consetientes cum suo patriarchâ de iisdem capitibus sententiae proponendae.]

[*(Voir note en tête de la table des matières au sujet de la translittération du texte grec de l'ouvrage original)]

[Pages g186 & g187]

«Nicole étant un des auteurs de l'art de penser, voudriez-vous que nous avouassions que la logique d'Aristote n'est point parfaite? Ce seroit louer un de nos dangereux ennemis; ce seroit avouer que Port-Royal a pu produire un bon ouvrage; & nous soutenons publiquement un sentiment contraire. Il n'a pas tenu à notre pere Bouhours, de prouver que tous les écrivains de Port-Royal ignoroient la langue françoise. Il a fait tout ce qu'il a pû pour cela; mais le public obstiné n'a point voulu revenir de sa prévention.»

Je crois mon pere, dis-je alors au jésuite, que le dessein du pere Bouhours étoit aussi chimérique que celui de prouver que les Allemands ne pouvoient avoir de l'esprit. Cela me feroit soupçonner que les livres que quelques savans de cette nation ont écrits contre les jésuites, sont presque aussi bons que ceux de MM. de Port-Royal, puisqu'on les traitoit approchant de la même maniere. Mais à propos de livres de littérature, je vous prie de m'apprendre, poursuivis-je, de quelle façon vous instruisez vos écoliers dans les belles-lettres. «Comme cette étude, répondit le jésuite, n'est point aussi dangereuse que celle de la philosophie, nous leur expliquons les ouvrages des auteurs Grecs & Romains. Nous tâchons cependant de leur donner beaucoup plus de goût pour les poëtes que pour les historiens & pour les orateurs.»

[Pages g188 & g189]

Eh! par quelle raison, repris-je, mon révérend pere, tenez-vous cette conduite? «Cela est encore utile, répliqua-t'il, à la société & au christianisme. Un homme qui, au sortir du college, s'occupoit pendant le reste de sa vie à lire les ouvrages d'Horace, de Virgile, de Catulle, d'Ovide, de Juvenal, &c. ne court aucun risque de devenir hérétique, ni de passer de la lecture amusante de ces auteurs agréables à celle de quelques écrivains dangereux & séducteurs. Si après avoir lû les poëtes latins, il parcourt les françois, Corneille, Racine, la Fontaine, Moliere, & cent autres, ils ne le rendront ennemi, ni de la société, ni de la cour de Rome. Mais s'il prend du goût pour les historiens, après Thucidide,Xenophon, Tite Live, Salluste, &c. il ne manquera pas de lire de Thou, d'Aubigné, Mezerai, Pufendorff, Bayle, Rapin-Thoyras, &c. & quel risque ne court-il pas? Quelles impressions ne peuvent point lui donner des livres aussi dangereux? La seule histoire du président de Thou est capable de donner de l'horreur pour les jésuites, & de détruire dans l'esprit le plus prévenu les préjugés de dix ans de college. Il est vrai que pour obvier à cet inconvénient autant qu'il est possible, nos peres ont eu soin de composer quantité de livres où la vérité est mise dans tout son jour. Mais les jansénistes d'un côté & les protestans de l'autre, & même, qui pis est, beaucoup de molinistes qui se disent bons royalistes, ont si fort crié contre ces écrits qu'ils les ont entierement décrédités, excepté chez les ames dévotes que nous dirigeons, & à qui nous en ordonnons la lecture comme un préservatif contre les médisances de nos ennemis. Car les choses sont actuellement poussées si loin à cet égard que parmi bien des gens, Maimbourg & imposteur, Jouvenci & menteur sont des termes synonimes. Je vous avouerai, mon pere, dis-je au jésuite, que j'ai trouvé bien des personnes qui pensoient de même. Mais n'avoient-elles pas raison? Et Maimbourg... Maimbourg, reprit le jésuite, est fort exact, & l'on revient peu-à-peu de la fausse opinion où l'on étoit. C'est une vérité certaine que la mauvaise foi qu'on a si hautement imputée à cet écrivain, étoit le partage de ses adversaires. Dans deux cens ans d'ici, son autorité sera sans-doute de très-grand poids, & l'on verra de quelle maniere nos peres sauront alors se servir de ses ouvrages.»

[Pages g190 & g191]

Comme je vis, mon cher Isaac, que le jésuite prenoit feu, & défendoit avec chaleur tous les historiens de la société, je ne jugeai pas à propos d'insister plus longtems sur le peu de croyance qu'on devoit leur accorder. Je me contentai de lui demander quelle étoit la raison qui leur faisoit donner peu de goût à leurs écoliers pour les ouvrages de Cicéron & des autres orateurs? «Nous nous sommes apperçus, me répondit-il, que généralement tout ce qu'on appelle gens de robe, présidens, conseillers & avocats, &c. sont peu portés pour la société. L'étude de l'éloquence conduit ordinairement au barreau; & dès qu'un homme a embrassé ce parti, il se fourre dans la cervelle mille idées chimériques auxquelles il donne le nom odieux de priviléges du clergé, de libertés de l'église gallicane; il se dévoue totalement à la gloire des parlemens, les ennemis mortels de la société & de la cour de Rome. Ainsi nous ne mettons les ouvrages de Ciceron entre les mains de nos écoliers, que parce que nous ne pouvons pas nous en dispenser. Pour en diminuer le prix autant que nous le pouvons, nous louons beaucoup certains discours oratoires de quelques-uns de nos peres qui, n'ayant rien de commun avec l'éloquence du barreau, approchent fort des heureuses saillies des poëtes italiens.» Vous en revenez toujours à la poësie, répondis-je au jésuite; & je ne m'étonne plus que vos pensionnaires soient si fort attachés au théatre sur lequel ils doivent représenter votre tragédie. Je conçois même que vous avez très grande raison de les occuper ainsi. Car il est bien certain que tandis qu'ils feront les comédiens, ils ne songeront jamais à composer des livres nuisibles à la société.

Que penses-tu, mon cher Isaac, d'un peuple chez lequel les gens qu'on destine aux premiers emplois de l'état, après avoir passé dix ans dans un college, n'y ont acquis que le maigre talent de savoir déclamer quelque scène de tragédie? Oh! la sage nation que celle où le magistrat reçoit la même éducation que le farceur & le baladin; où le grand seigneur ne connoît des priviléges de sa nation, que ce qu'il en apprend dans Corneille; où le gentilhomme & le bon bourgeois ne savent de l'histoire que ce qu'on veut bien leur en faire lire dans quelques mauvaises compilations prises dans Mariana & dans les autres historiens jésuites; où l'homme d'étude compose sa bibliothéque des oraisons du jésuite Porée, des poësies du pere du Cerceau, & qui pis est, des journaux de Trévoux!

[Pages g192 & g193]

Quelle gloire une pareille nation ne doit-elle pas espérer d'acquérir en peu de tems à l'aide de semblables discours? Plaisanterie à part, mon cher Isaac, je plaindrois beaucoup les François, si les maux que leur causent les colleges des jésuites, n'étoient réparés par la bonne éducation que reçoivent quantité de jeunes gens dans d'autres colleges dirigés par de très-habiles maîtres.

Porte-toi bien, mon cher Isaac, vis content & heureux; & attends-moi dans peu de tems.

De Paris. ce...

***

LETTRE CXCIV.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, Caraïte, autrefois rabbin de Constantinople.

J'ai passé un jour entier, mon cher Isaac, sans en employer un seul instant à quelque chose d'utile; j'aurai presque envie de dire que j'ai passé un jour sans penser & sans m'appercevoir que j'avois une ame capable de réfléchir.

Le chevalier de Maisin me proposa la semaine passée d'aller dîner avec lui chez un seigneur de ses amis. «C'est un fort bon enfant, me dit-il, il aime la joie & la bonne chere. Il est vrai que sa façon de penser ne s'accorde guères avec la vôtre. Mais on ne peut pas trouver toujours des sages & des philosophes. Il faut s'accommoder à tous les différens caractères, en tirer le meilleur parti que l'on peut. Faites comme moi, je tâche de mettre à profit le commerce de tous les hommes. Il n'en est point chez lequel on ne rencontre quelque chose d'utile. Un petit maître a quelquefois des vertus inconnues à plusieurs savans.»

[Pages g194 & g195]

Séduit par ce discours imposant, je me laissai conduire chez ce jeune seigneur. Il étoit une heure après midi lorsque nous y arrivâmes. Est-il jour chez le comte? demanda le chevalier de Maisin. Oui, monsieur, répondit un valet-de-chambre qui nous fit entrer dans l'appartement de son maître. Nous le trouvâmes dans son lit: & le jour qu'il y avoit chez lui consistoit dans une foible clarté qui venoit d'une fenêtre tant soit peu entr'ouverte. Surpris de l'air triste & lugubre qui régnoit dans cette chambre, je crus que celui qui s'y tenoit couché à une pareille heure devoit être malade. Je me préparois donc à me retirer, lorsque j'entendis une voix languissante & efféminée qui, pouvant à peine percer les rideaux de son lit, disoit: «Est-ce vous, mon cher chevalier? Je me suis couché à cinq heures, & nous avons bû excessivement. Si cela continue de même, je doute que je puisse y résister longtems. Vous êtes un débauché, répondit le chevalier, vous ruinez votre santé, & vous regretterez un jour de l'avoir prodiguée. Que veux-tu, mon pauvre chevalier, reprit le comte, je ne suis point philosophe ainsi que toi: j'use de la vie, il en arrivera ce qu'il pourra. Nous avions à souper cette nouvelle actrice qui joue le rôle d'Eglé. Ma foi c'est une aimable enfant qui fesse à merveille son vin de Champagne. Nous avons sans doute joué un mauvais tour au public: car je suis bien trompé si elle a ce soir la voix fort claire. Il faut pourtant que nous allions à l'opera pour l'applaudir. Je serois fâché que nos soupés lui portassent préjudice.»

Pendant tous ces discours, les rideaux du lit restoient toujours fermés. Le chevalier ne m'avoit point encore annoncé à son ami; & voyant qu'il ne songeoit point à se lever, «je vous amené, lui dit-il, un homme que j'estime & que j'aime infiniment, & avec lequel je veux que vous fassiez connoissance. Hé quelle est, s'écria d'abord le comte, cette personne adorable, pour qui je sens déjà une véritable tendresse? Où est-elle, que je l'embrasse.» A ces mots, le pétulant petit maître ouvrit brusquement ses rideaux, & le corps à demi-nud se jetta presque de son lit à terre. «Approchez de grâce, mon cher monsieur, me dit-il, que je vous assure que personne au monde n'est plus votre serviteur que je le suis.»

[Pages g196 & g197]

En finissant ces mots, il sembla être agité de quelque vapeur violente. Il appella ses gens. Deux valets-de-chambre se présenterent, l'un tenant une robe-de-chambre & l'autre des pantoufles. Dès qu'il les eut prises, il courut à moi les bras ouverts, m'embrassa cinq ou six fois, & me donna à peine le tems de respirer. «Je sais un gré infini au chevalier, dit-il, de m'avoir procuré le plaisir de vous connoître. Y a-t'il longtems que vous êtes à Paris? Je suis arrivé, répondis-je, depuis peu d'Angleterre. Ah, ah.! vous êtes Anglois, reprit le petit maître. Peste! vous êtes d'un pays où les gens pensent profondément. On dit qu'il y a là un nombre considérable de grands génies. Mais les vins de Champagne & de Bourgogne y sont excessivement chers. Je crois même qu'ils perdent de leur force en passant la mer. Les guinguettes d'autour de Londres sont-elles aussi riantes que celles d'auprès de Paris? Je ne suis point Anglois, répliquai-je, je suis né à Constantinople. A Constantinople! s'écria le petit maître, à Constantinople! Vous êtes d'un pays charmant. On assure que les femmes y sont d'une beauté parfaite. Il y a là de belles Circassiennes qui valent mieux que nos filles d'opéra. Combien le grand seigneur a-t'il bien de femmes dans son serrail? C'est-là, répondis-je, une chose que personne ne peut savoir, que les principaux eunuques noirs. Ah! à propos d'eunuques, reprit le comte, ces misérables tiennent-là les pauvres femmes dans un esclavage perpétuel. Pardi! ce grand seigneur doit être un rude sire! Il ne manque pas d'amusement. Je pense pourtant que malgré toutes ses favorites, il doit souvent s'ennuyer. Il n'a aucune connoissance de ce que nous appellons en France parties fines, soupés aimables & sociétés gracieuses. Il est toujours renfermé dans son serrail avec ses femmes comme un coq avec ses poules. Quand il soupe avec quelqu'une de ses favorites, dit-on à table la petite chanson? Point du tout: on est là triste comme des bonnets de nuit. Le bon empereur Ottoman mange avec sa sultane comme le simple bourgeois de la rue saint-Denis avec sa femme.»

On ne peut guères savoir, repartis-je, ce qui se passe dans le serrail. Les actions les plus indifférentes y sont cachées sous le secret & sous la discrétion. Il est même dangereux de vouloir s'informer des intrigues qui s'y ménagent. Cette curiosité est souvent punie très-rigoureusement.

[Pages g198 & g199]

«En France, dit le comte, il n'en est pas de même. L'on peut sans courir aucun risque, s'instruire des affaires & des galanteries de la cour. Si vous voulez, je vous donnerai une liste de toutes celles qui sont commencées depuis le premier jour de l'année. Vous porterez ce catalogue à Constantinople: il contiendra des nouvelles assez intéressantes.» Y pensez-vous, mon cher comte, interrompit en riant le chevalier Maisin. Avant que monsieur soit arrivé dans sa patrie, votre liste ne seroit plus qu'un vieux almanach, & vous auriez pu en faire dix autres nouvelles. «Parbleu, vous avez raison, dit le petit maître. Pour qu'une pareille liste fût de quelque utilité, il faudroit la renouveller comme les gazettes, deux ou trois fois par semaine.»

Pendant qu'on tenoit tous ces discours frivoles, deux valets-de-chambre habilloient le comte: l'un lui chaussoit un bas, l'autre lui boucloit un soulier; & j'admirois qu'un homme, à qui la nature avoit accordé l'usage de tous ses membres, souffrît qu'on le vêtit comme une poupée. Je croyois voir un mannequin, sur lequel un peintre ajustoit un habillement à la Françoise. Si ce petit maitre, disois-je, étoit paralytique, il s'estimeroit très-malheureux, il gémiroit sans cesse de n'avoir point l'usage de ses bras; & il agit de même que s'il en étoit privé. Il faut avouer que la grandeur, qui consiste à ne pas se servir de ses mains, est aussi ridicule que celle qui veut qu'on méprise les sciences. Pour avoir les manieres d'un grand seigneur, il faut ne se servir qu'à moitié de ses membres & de son génie.

Mon étonnement fut bientôt interrompu par les ordres que donna le comte de servir à dîner. Il fut exactement obéi, & un moment après nous nous mîmes à table. La chere étoit délicate, & tous les plats apprêtés avec soin. Cependant il n'en étoit aucun qu'il approuvât; l'un avoit un goût fade, & l'autre étoit trop poivré. J'étois sans cesse consulté pour donner ma décision. J'approuvois tout; mais l'on attribuoit mon approbation à la politesse. Enfin parmi tant de différens ragoûts, il s'en rencontra un qui plut au comte. Il étoit réellement fort bon; mais il étoit composé de cinquante sortes de différentes viandes, & c'étoit un poison mortel, dont le goût étoit délicieux.

[Pages g200 & g201]

Est-il possible, disois-je en moi-même, qu'un homme paye si chérement des mets qui lui sont si nuisibles, & qu'il méprise toutes les viandes qui sont apprêtées d'une maniere à ne pas nuire à sa santé? Il ne tint pas au comte que je ne mangeasse de ce pernicieux ragoût autant que lui. Prenez de cela, me disoit-il à chaque instant. C'est le seul plat passable qu'on nous ait servi. Je vois bien, continua-t'il, que vous ne dinez point ordinairement. Vous vous réservez pour le souper. C'est agir sensément. La clarté du jour importune à table. Ce n'est qu'à celle des bougies qu'on peut goûter cette joie délicieuse qui fait l'ame des repas. Vous boirez cependant deux coups de vin de Champagne, après quoi nous irons à la comédie. Delà, je vous prie à souper chez la nouvelle actrice. J'ai ordonné qu'on portât chez elle, au sortir de l'opéra, de quoi nous récompenser de la mauvaise chere du dîné._

J'aurois bien voulu, mon cher Isaac, éluder la demande que me faisoit le comte; mais je fus la victime de la politesse Françoise. Il fallut, malgré moi, risquer ma santé, & suivre pendant toute la journée une façon de vivre extrêmement éloignée de la mienne. J'arrivai à la comédie avec mon petit maître & le chevalier de Maisin. Je voulus me placer dans une loge; mais ce premier, me saisissant par la main, me demanda avec étonnement ou je prétendois aller? Je vais, lui répondis-je, chercher quelque endroit où je puisse entendre la piéce à mon aise, & sans être interrompu. Vous n'y pensez pas, reprit le comte, on joue Mithridate: c'est une vieille tragédie, mise au théâtre depuis cinquante ans. Fi donc! cela sent les piéces du tems d'Henri IV. Venez dans le chaufoir: nous nous amuserons avec ces femmes. J'obéis encore, mon cher Isaac, malgré moi, & je suivis mon petit maître. En entrant dans ce chaufoir, il aborda l'actrice qui devoit jouer le rôle de Monime. Elle étoit déjà habillée, & selon l'usage, venoit quêter quelques complimens, & distribuer quelques coups d'oeil. Eh bien, belle Gaussin, lui dit-il, nous aurons le plaisir de vous entendre aujourd'hui. En vérité le public auroit grand tort de regretter la pauvre le Couvreur. Vous valez cent fois mieux qu'elle. Je le soutiens publiquement tous les jours, & j'ai le plaisir de voir que les gens de goût sont de mon sentiment.

[Pages g202 & g203]

L'actrice flatée par ce discours, remercia le comte & le paya de ses douceurs par deux ou trois regards flatteurs, dont il comprit toute la force. Il haussa une épaule, sourit, prit du tabac, tourna la tête & baisa la main de la comédienne, cabriola, ramagea deux ou trois mots; & tout cela dans si peu de tems, qu'il n'y a qu'un petit maître qui soit capable d'en venir à bout. Cependant l'actrice fut obligée d'aller jouer son rôle. A peine fut-elle sortie du chaufoir que le comte s'approchant de moi, me dit d'un air fort pénétré & d'un ton tout-à-fait charitable: il faut encourager les gens. Cette pauvre enfant ne vaut pas grand'chose, & n'approchera jamais de la le Couvreur. La comédie a fait une perte irréparable. Aussi, depuis ce tems-là, j'ai opté pour l'opéra, & je ne viens ici que très peu. Mais à propos de l'opéra, il est tems que nous y allions. Je veux voir chanter le duo du cinquieme acte: allons, partons, volons. En chantant ces derniers mots, le petit maître sortit précipitamment, & j'eus bien de la peine à le suivre. Lorsque nous fûmes arrivés dans la rue, il chantoit encore. Je crus qu'il discontinueroit en entrant dans le carosse: mais il poursuivit; & nous étions arrivés à l'opéra qu'il n'avoit point encore cessé. A quel acte est-on? demande-t'il à la porte. Au troisiéme, monsieur, lui répondit-on. «Comment morbleu au troisieme, repliqua-t'il. Nous avons encore bien du tems à attendre avant qu'on chante le duo. Allons, allons au chauffoir.» Alors pour m'inviter à le suivre, il se mit à chanter tout en marchant, ou plutôt en dansant.

«Cherchons la paix dans cet asyle,
«Les jeux suivront toujours nos pas.
«Quand on le veut, il est facile
«De s'assurer un repos plein d'appas.

«Oui, mon cher Constantinopolitain,» me dit-il, en me prenant la main,

«C'est ici le séjour
«De la félicité parfaite;
«C'est ici le séjour
«Des jeux & des amours.

«Sans être le grand seigneur, on peut pour dix pistoles y choisir la beauté à qui l'on veut donner le mouchoir. Vous ne sauriez croire combien l'opéra est utile pour quiconque cherche les plaisirs vifs & faciles.» En achevant cette utile instruction, il se trouva presque sans le savoir, au milieu de dix ou douze actrices. Tout-à-coup une nouvelle gayeté se répandit sur son visage. Il ne prit point cet air tendre qu'il avoit affecté à la comédie. Tout ressentoit en lui l'enjoué, le folâtre, l'étourdi & le débauché.

[Pages g204 & g205]

Bon jour ma chere enfant, dit-il à l'une de ces filles. Y a t'il longtems que tu n'as vû le marquis? Je pense que c'est un volage. Veux-tu venir souper ce soir avec nous? Je te répons qu'il n'en sera point jaloux. D'ailleurs les choses se passeront modestement. Il n'y aura que du vin de Champagne de répandu. Rien de plus, par ma foi. Je deviens sage tous les jours, & je crois même un peu dévot. A peine eut-il fini ce discours qu'il n'attendit pas qu'on lui fît aucune réponse. Il s'adressa à une autre actrice. Vous voilà donc, belle Saint-Germain? s'écria-t'il d'un air surpris. L'on m'avoit assuré que vous étiez allé faire quelque caravanne en Angleterre. Voyez, je vous prie, jusqu'où va la calomnie, & comment la vertu est quelquefois décriée. Aussi étois-je surpris que la sage Saint-Germain, que la prudente Saint-Germain eût été assez folle pour suivre à Londres un étourdi, qui peut-être ne l'y eût pas conduite, & l'eût laissée à mi-chemin. D'ailleurs la charité s'opposoit à cela. Passe de s'approprier les guinées des Anglois quand ils sont à Paris, mais du moins doivent-ils trouver un asyle dans leur pays.

Le petit maître étoit en train de plaisanter, & il n'eût pas sitôt cessé, si l'actrice chez laquelle il devoit souper, ne fût entrée dans le chauffoir. Il courut aussi-tôt vers elle. Eh bien, charmante Eglé, lui dit-il, je viens vous applaudir. Vous ravissez tous les coeurs. Votre voix les enchante, & vos yeux les enflamment...... J'ai ordonné que nous eussions du vin de Champagne en abondance. Je vous ramenerai dans mon équipage à la fin de l'opéra. L'actrice accepta avec plaisir l'offre du comte; & dès qu'elle eut achevé de chanter son rôle, le comte, elle, le chevalier de Maisin & moi, partîmes tous quatre pour aller souper. Les premiers discours qu'on tint à table roulerent sur l'opéra & la musique. Mais d'autres d'une espéce bien différente leur succéderent bientôt,; & l'on ne parla plus que des intrigues des actrices. On raconta l'histoire de dix amans ruinés, de trente trompés & trahis, de quarante assez imbécilles pour croire être véritablement aimés & de cinquante indignement rebutés, parce qu'ils n'étoient point assez riches.

[Pages g206 & g207]

Après qu'on eut terminé la chronique scandaleuse des amours de l'opéra, on proposa de chanter. Cela me fit plaisir, & je me flattai d'ouir quelques-unes de ces chansons admirables que Bachus & les muses ont dictées à d'excellens poëtes. Mais ma joie fut de courte durée; car au lieu d'entendre des vers dans le goût de ceux d'Anacréon, de Sapho, de Voiture, de madame des Houlieres & de Coulange, je fus ennuyé d'un nombre accablant de mauvaises chansons dans le goût de celles du Pont-neuf. «Voilà des vaudevilles charmans pour la table, me dit le comte. On est revenu de tous les grands airs. Cela sent le vieux tems. A la fin d'un repas, on ne savoit autrefois chanter que l'Amour, Bachus, Iris, Philis. Aujourd'hui on a réformé tout cela. On ne veut plus que du gai.»

«Eh, ouvre-moi ta porte,
«Petite Javotte:
«Il est minuit sonné;
«Je veux te rafistolé.
«Oh çà, que l'on apporte
«Du boeuf à la mode,
«La tranche de jambon,
«Pour trouver le vin bon.» (1)

[(1) Tous les petits maîtres ont chanté, & chantent encore cette ridicule & impertinente chanson.].

Juge, mon cher Isaac, de l'étonnement où j'étois. Quoi! disois-je, est-ce là ce qu'on appelle soupés galans? Comment est-ce donc que les cordonniers & les soldats-aux-gardes se divertissent, puisque les gens de condition ont pris leurs manieres? Si les aimables débauchés, les Saints-Evremons & les Chapelles revenoient aujourd'hui, je crois qu'ils aimeroient mieux se faire dévots que de se mettre à la mode. Nos festins, diroient-ils, étoient une école pour polir l'esprit; & ceux d'aujourd'hui le plongent dans la crapule.

Porte-toi bien, mon cher Isaac: vis content & heureux; & conçois bien le néant de la vie d'un petit maître.

De Paris, ce...

***

[Pages g208 & g209]

LETTRE CXCV.

Jacob Brito, à Aaron Monceca.

Je suis arrivé, mon cher Monceca, depuis cinq ou six jours à Malte; & je compte d'en partir au premier jour pour me rendre à Constantinople le plutôt qu'il me sera possible. Le capitaine du vaisseau sur lequel je m'embarque n'attend que le bon vent pour mettre à la voile. J'emploie le tems que je reste dans cette ville à m'informer des moeurs & des coutumes des chevaliers.

Ils haïssent mortellement les gens de notre nation. Un homme de race juive ne peut jamais être reçu parmi eux. Ils poussent leur aversion encore plus loin. Si un gentilhomme, dont les ancêtres ont été autrefois dans l'ordre, épouse une femme alliée, ou simplement descendante d'une famille juive, fut-elle aussi bonne nazaréenne que sainte Ursule & sainte Aldegonde, ses enfans ne peuvent jamais entrer à Malte. Leurs noms sont écrits dans un livre appellé le livre d'or. De plus, dès qu'une famille devient juive par alliance, ou qu'une qui l'est par elle-même obtient des lettres de noblesse & des titres qui, dans la suite, pourroient lui donner le droit d'être reçue à Malte, on l'écrit dans le registre de rejection pour prévenir les inconvéniens qui naîtroient d'un oubli causé par une longue suite d'années. En langage du pays, on appelle les familles qui sont juives par leurs ancêtres, juives du tronc; & celles qui le sont par alliances, juives de la ventresque. (1)

[(1) Mot provençal, qui signifie juives du ventre.]

Il y a beaucoup d'anciennes maisons dans plusieurs provinces de France, dans l'Espagne & dans le Portugal, qui, quoique nazaréennes depuis plusieurs siécles, ne pourront jamais entrer dans l'ordre de Malte, parce qu'elles se trouvent écrites dans le livre d'or.

La haine que les chevaliers ont contre ceux de notre religion, est fondée sur la trahison d'un juif, qui fut la cause de la prise de l'isle de Rhodes. Ils étoient, comme tu le sais, souverains de cette isle. Ils la perdirent sous le regne de Soliman, qui s'en rendit le maître. Ils furent moins heureux contre cet empereur qu'ils ne l'avoient été autrefois contre Mahomet II. Ce conquérant si terrible, aux armes duquel rien ne pouvoit résister, échoua cependant devant Rhodes. En 1480, il fit attaquer cette isle par une armée formidable, commandée par le pacha Paléologue. La flotte destinée à son transport étoit de cent soixante voiles, sans compter les bâtimens de charge. Pierre d'Aubusson, grand-maître ou chef des chevaliers, rendit inutiles tous ces apprêts, & défendit Rhodes avec tant de prudence & de valeur, qu'après la perte de la plus considérable partie de son armée, le pacha Paléologue fut obligé de faire rembarquer ses troupes & de se retirer. Le malheur qu'avoit eu Mahomet II ne rebuta point Soliman, qui fit assiéger cette même ville en 1521.

[Pages g210 & g211]

Les chevaliers se ressouvenant de la belle défense qu'avoient faite leurs prédécesseurs, & animés par le grand maître Philippe Villiers de l'Isle-Adam, résisterent avec beaucoup de courage aux fréquentes attaques des ennemis. Mais leur valeur devint inutile par la trahison d'André d'Amarat, Portugais de nation, chancelier de l'ordre. Il haïssoit mortellement le grand-maître, parce qu'il pensoit qu'il avoit été élevé à la premiere dignité de l'ordre à son préjudice. Pour se venger de son ennemi particulier & de tous les chevaliers qui le lui avoient préféré, il instruisoit les Turcs par le moyen d'un médecin Juif, de l'état de la place & des délibérations du conseil, où sa charge lui donnoit le droit d'entrer. Cette trahison ayant été découverte, les coupables furent punis; mais les avis qu'ils avoient donnés n'en devinrent pas moins fatals aux chevaliers, qui furent obligés de rendre la ville après une des plus belles défenses dont l'histoire ait conservé la mémoire.

Telle est, mon cher Monceca, la cause de l'horreur que les chevaliers de Malte ont pour la nation juive, & du sanglant décret qu'ils rendirent pour l'exclusion éternelle de tous ceux qui pourroient avoir avec elle la moindre affinité. Il est étonnant que pour la faute d'un simple particulier, on ait voulu flétrir un grand nombre de maisons nobles & anciennes, à qui cette exclusion a imprimé une tache considérable. Ce ne sont pas les juifs, qu'on a punis par-là; ce sont les nazaréens, ou plutôt ceux qui abandonnent le judaïsme. Si l'on avoit voulu trouver en Europe un moyen pour retenir au judaïsme toutes les familles riches qui auroient pû être ébranlées par l'ambition, on n'en pouvoit choisir de plus certain, que celui d'attacher une pareille flétrissure aux nazaréens descendans d'Israélites.

[Pages g212 & g213]

C'étoit après la prise de Jérusalem par les Ottomans, que les chevaliers, alors nommés de S. Jean de Jérusalem, s'étoient rendus les maîtres de l'isle de Rhodes, dont ils avoient alors pris le nom. Lorsqu'ils furent obligés d'en sortir, Charles-Quint leur accorda Malte pour y établir leur demeure. Ils s'y fortifierent dans peu de tems, & se mirent en état de s'y maintenir contre les attaques de leurs ennemis. Ils eurent besoin d'user de ces précautions; car Soliman, enhardi par la prise de Rhodes, forma le dessein d'assiéger Malte. L'an 1566, Mustapha, pacha de Bude, y aborda; mais après avoir employé quatre mois de tems, & perdu plus de vingt mille hommes, il rembarqua ses troupes & se retira. Depuis ce tems-là, les grands seigneurs n'ont plus songé à attaquer Malte; & il est moralement impossible qu'ils puissent jamais s'en rendre les maîtres.

L'ordre de Malte, aujourd'hui si florissant & si renommé chez tous les nazaréens, a été peu connu dans les commencemens. Sa gloire ressemble assez à celle des anciens Romains; car elle s'est accrue tout-à-coup après être née dans l'obscurité & dans l'abaissement. Le fondateur de Rome fut un jeune homme, élevé parmi des bergers, qui ramassa quelques bandits & quelques vagabons, dont il se fit le chef: & l'instituteur des chevaliers de Malte fut un pauvre bourgeois d'une petite ville de province (1), appellé Jean-Baptiste Gerard.

[() Les Martegues.]

Il étoit directeur d'un hôpital que les nazaréens avoient établi à Jérusalem avant que Godefroi de Bouillon s'en fût rendu le maître, & y eût été couronné. Lorsque les Turcs en eurent été chassés, ce prince ayant appris la charité de Gérard, & les soins que ceux qui étoient sous ses ordres avoient eus des pélerins nazaréens pendant que les califes d'Egypte étoient souverains de la Judée, crut qu'il étoit de sa gloire & de sa piété de favoriser ceux qui s'employoient à de si bonnes-oeuvres. Il leur fit plusieurs libéralités, leur donna le nom d'hospitaliers, & leur ordonna de porter des habits noirs, sur lesquels il y avoit une croix blanche à huit pointes, telle que celle dont se servent encore aujourd'hui les chevaliers de Malte. Ces hospitaliers firent ensuite les trois voeux communs à tous les religieux, & s'engagerent par un quatrième, de recevoir, de nourrir & de défendre les pèlerins nazaréens qui viendroient à Jérusalem. Dès-lors ils commencerent à devenir militaires, & furent obligés de combattre très-souvent pour la sûreté des passages & pour celle des pieux voyageurs.

[Pages g214 & g215]

Beaucoup de gens de distinction crurent pouvoir entrer dans l'ordre de ces hospitaliers, dont la profession n'avoit rien que d'honorable; & peu-à-peu ils se trouverent métamorphosés en chevaliers. Après que les nazaréens eurent été chassés de Jérusalem par les Turcs, ils furent d'abord à Acre; & ensuite ils se retirerent dans le royaume de Chypre, Gui de Lusignan, qui pour lors en étoit roi, leur y ayant accordé un asyle. Mais comme ils se trouvoient assez puissans pour tenter quelque action d'éclat, & qu'ils cherchoient à s'établir dans quelque endroit dont ils fussent les maîtres absolus, ils attaquèrent les Sarrasins dans l'isle de Rhodes, les en chasserent, & y resterent dans un état florissant jusques à ce qu'ils furent obligés de la céder à Mahomet II, & de se retirer à Malte.

Depuis longtems ceux qui veulent être reçus dans l'ordre doivent faire les preuves de noblesse requises par les statuts. Ces preuves consistent dans les seize quartiers, & sont les mêmes que celles que les rois ont instituées en France pour le cordon bleu. Lorsque le présenté, c'est-à-dire celui qui demande à être aggregé au nombre des chevaliers, a quelque mésalliance dans les preuves des femmes, il peut, s'il a de la protection dans l'ordre, obtenir un bref du souverain pontife ou du chapitre général. Il arrive assez souvent que du côté maternel, on accorde quelque grace; mais pour ce qui regarde la ligne masculine & directe, il faut qu'il n'y ait rien à redire. Sans cela le présenté seroit rejetté: cela est même arrivé plusieurs fois; & voici ce que disent les historiens touchant la maniere dont les chevaliers sont reçus. «Les preuves de leur noblesse le sont par titres & par contrats, par témoins, par épitaphes & par autres monumens. Les commissaires font aussi une enquête pour être informés si les parens du présenté n'ont point dérogé à leur noblesse par marchandise, trafic ou banque; sur quoi il y a un privilége pour les villes de Gênes, de Florence, de Sienne & de Luques qui ne dérogent point en exerçant la marchandise en gros. Après que les preuves sont faites, les commissaires qui y ont travaillé les rapportent au chapitre assemblé; & si elles sont trouvées bonnes & valables, elles sont envoyées à Malte, sous le sceau du grand-prieur. Le présenté étant arrivé dans l'isle, ses preuves sont examinées dans l'assemblée de la langue de laquelle est le grand-prieur où il est présenté; & si elles sont approuvées, il est reçu chevalier, & son ancienneté court de ce jour, pourvû qu'il paye le passage qui est de deux cens cinquante écus d'or. Les preuves sont quelquefois rejettées à Malte. En ce cas, on rendoit autrefois la somme qui avoit été payée. Depuis peu il a été ordonné, par de nouveaux décrets, qu'elle demeureroit acquise au trésor.» (1)

[(1) Moreri, au mot Malte.]

[Pages g216 & g217]

Ce dernier règlement, mon cher Monceca, me paroît injuste. Quand on refuse de recevoir un homme, on devroit ne point accepter son argent. Peut-être que les chevaliers n'en agissent ainsi que pour rendre plus circonspects ceux qui se présentent, & pour opposer une barriere aux entreprises des chapitres particuliers des provinces où l'on fait d'abord les premieres preuves. Mais enfin, quand il seroit vrai que tous les statuts des Maltois ne seroient pas également parfaits, il faut avouer néanmoins qu'il est peu de gens qui soient plus utiles au bien de toute l'Europe. Sans eux la mer Méditerranée seroit remplie de forbans & de pirates; & l'on ne peut nier qu'ils n'assurent la tranquillité du commerce de toutes les nations. Quoique juif, mon cher Monceca, par conséquent haï & méprisé souverainement des chevaliers de Malte, je ne puis m'empêcher de rendre justice à leur valeur, & de reconnoître qu'elle est utile à tous les commerçans nazaréens, de quelque secte qu'ils soient. Les Anglois toujours prêts à condamner ce où ils n'ont aucune part, semblent faire peu de cas des Maltois. Mais il est aisé de voir que l'orgueil & la vanité, vices innés avec eux, décident de leur jugement. Je leur demanderois volontiers s'ils pensent être toujours en paix avec les Salétins, les Algériens, les Tunisiens & les Tripolitains. S'ils disent que non, il faudra qu'ils confessent qu'il est heureux pour eux d'avoir un nombre de galeres & de vaisseaux de guerre qui ne leur coûtent rien, & qui assurent le passage aux navires qui vont à Constantinople & dans tout le Levant. S'ils soutiennent au contraire que les Turcs Africains n'oseront jamais rompre la paix avec eux, je les assurerai que la meilleure raison qu'ils ayent pour prouver leur opinion consiste dans les forces maritimes qu'ils ont aujourd'hui. Mais ces forces ne peuvent-elles pas être employées quelque jour dans plusieurs endroits? Il n'y a que très-peu de tems qu'elles étoient à la veille d'être nécessaires contre celles de la France & de l'Espagne. Si alors les Algériens eussent rompu la paix, les Anglois auroient-ils eu le moyen, le loisir & l'occasion d'envoyer une flotte devant Alger?

[Pages g218 & g219]

Les Hollandois, rivaux des Anglois pour l'empire de la mer, mais plus francs & plus sinceres qu'eux, avouent de bonne foi l'utilité des chevaliers de Malte, & la reconnoissent aujourd'hui par leur propre expérience. Combien de fois les Algériens ne leur ont-ils pas manqué de parole? Actuellement ne sont-ils pas en guerre avec les Saletins? Leurs vaisseaux marchands qui vont en Egypte & dans tout l'Archipel, ont dans Malte un port assuré pour relâcher, & pour se mettre à couvert des corsaires à qui les escadres Maltoises donnent la chasse. Prétendre, mon cher Monceca, que les chevaliers ne sont point utiles à tous les commerçans Européens, c'est soutenir que dans les bois les plus fréquentés par les voleurs de grand chemin, il est inutile de placer des maréchaussées attentives à leur donner l'épouvante, & d'assurer ainsi le repos des voyageurs.

Si les négocians sont redevables aux Maltois, tous ceux qui, dans l'univers entier, aiment les beaux-arts, ne leur ont pas moins d'obligation, leur isle étant un boulevard qui met l'Italie à couvert des entreprises des Turcs. Le dessein de Charles-Quint, en donnant Malte aux chevaliers, fut d'en assurer la tranquillité, aussi bien que de ses royaumes de Naples & de Sicile. Les Anglois, naturellement amateurs des beaux-arts, & chez qui l'amour des sciences est à un si haut point, quelqu'éloignés qu'ils soient de l'Italie, doivent s'intéresser à sa conservation, & se ressouvenir qu'elle été la mere des arts, qu'elle les a répandus de son sein dans toute l'Europe, & qu'elle possede encore un nombre infini de beautés & de merveilles qui doivent être défendues, protégées & conservées par tous ceux qui font gloire de penser d'une façon opposée à celle du vulgaire. Tout juif que je suis, & nourri dans la haine du nazaréïsme, je défendrois, si je pouvois, le temple de saint Pierre contre les attaques des Turcs!

[Pages g220 & g221]

Comment, dirois-je, ce que les hommes ont construit de plus beau, ce qui renferme les ouvrages des plus grands hommes, va être détruit & anéanti par la fureur d'un peuple barbare! Quoique la divinité me défende de prendre part aux querelles des infidelles, elle ne m'ordonne pourtant pas d'approuver le renversement des plus beaux monumens, & qui font le plus d'honneur à l'humanité. Ce n'est pas l'ouvrage de Raphaël nazaréen que je défens: c'est l'ouvrage de Raphaël homme, & homme au-dessus de tous les autres en son art. Si les sciences & les arts sont de tous les pays & de toutes les religions, ceux qui les cultivent, qui les aiment & qui les honorent,sont tous freres.

Porte-toi bien, mon cher Monceca; vis content & heureux, & que les préjugés de parti & de religion ne t'empêchent point de louer ce qui est véritablement louable.

De Malte, ce...

***

LETTRE CXCVI.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, Caraïte,. autrefois rabbin de Constantinople.

Les François ont un mot dans leur langue, mon cher Isaac, qui autorise les plus grandes sottises, qui donne le droit de condamner les choses les plus approuvées, & qui met à la mode les gens qui s'en servent. Tu jugeras d'abord que ce mot doit être beaucoup en usage chez les petits maîtres. Aussi l'emploient-ils dans toutes les occasions; & le goût (car c'est-là ce terme qui a tant de pouvoir) se trouve presque toujours placé dans les conversations, quelque ridicules qu'elles soient. Un homme ennuye-t'il tous ceux qui l'écoutent du récit de ses aventures & de ses bonnes fortunes? C'est pour imiter les gens de goût. Un autre parle-t'il d'une maniere entrecoupée & sans suite, lorsqu'on lui répond? Rêve-t'il, sifle-t'il ou chante-t'il? C'est encore le goût qui demande que l'on agisse de cette sorte. Un seigneur remplit-il son cabinet d'un nombre de tableaux, dont les figures n'ont ni noblesse de composition, ni correction de dessein, & les préfere-t'il aux ouvrages des Raphaëls & des Titiens? C'est le goût qui le veut ainsi.

[Pages g222 & g223]

Autrefois les gens grossiers estimoient la peinture sans la connoître. Aujourd'hui il n'en est pas de même: le bon goût veut qu'on préfère les colifichets des Vatteaux & des Lancrets aux nobles compositions de Carraches & des Tintorets. Un petit maître méprise-t'il les sciences & ceux qui les cultivent; condamne-t'il, sans les avoir jamais lûs, tous les auteurs Grecs & Romains? C'est le goût qui lui fait porter un jugement aussi sensé: c'est lui qui fait connoître sans étude & sans soin, que tous les hommes, pendant deux mille ans, n'ont été que des sots, d'avoir estimé des pédans ou des diseurs de rien.

Le goûtfait consister le véritable esprit dans un certain arrangement des paroles, qui souvent n'offrent que des sons. Mais ces sons sont si doux, ces paroles sont ajustées les unes aux autres d'une maniere si singuliere & si extraordinaire, qu'il faut un talent tout particulier pour exceller dans cet art. Ceux qui en ont atteint la perfection, & méprisent les grands orateurs Grecs & Romains, & ne les regardent que comme des gens d'un génie lourd & pédant, qui disoient à la vérité d'assez bonnes raisons pour convaincre leurs auditeurs, mais qui s'exprimoient si grossiérement qu'il eût été impossible à des personnes de goût, s'il y en avoit eu de leur tems, de pouvoir les entendre.

Les petits maîtres ne sont pas les seuls qui pensent & qui s'expriment si sensément. Beaucoup d'écrivains sont aussi de cette opinion: & il vient de paroître un livre en ce pays où l'on soutient que Cicéron est rempli d'enflures & de mauvaises plaisanteries; qu'il n'offre très-souvent à ses lecteurs que des images basses & puériles; & que s'il se fût trouvé des gens de goût dans le sénat, il n'eût eu que très-peu d'approbateurs. Ses auditeurs en avoient encore moins que lui. Caton étoit un pédant, & Hortensius un colifichet. Ces derniers mots, mon cher Isaac, sont ceux dont se sert cet écrivain, qui est sans doute un de ceux qui possédent au plus haut point ce goût, auquel on est redevable de la connoissance & du sentiment de tant de choses excellentes. Dès le titre de son livre, il apprend à ses lecteurs l'utilité qu'ils doivent retirer de son ouvrage; & il l'a intitulé: Essai historique & philosophique sur le goût (1) c'est-à-dire dans le langage moderne, dissertation où l'on prouve par l'histoire & par la philosophie que les anciens ont été des ignorans, que les nations étrangeres ont à peine le sens commun, & que le véritable esprit est renfermé dans Paris où le seul bon goût se trouve.

[(1) Imprimé à Paris, chez Prault, 1736, in-12.]

[Pages g224 & g225]

Tu croiras peut-être, mon cher Isaac, qu'en interprétant ainsi le titre de ce livre, je prête à l'auteur des idées qu'il n'eut jamais. Point du tout. Je ne fais que réduire en abrégé ce qu'il a dit fort au long. La France n'est-elle pas bienheureuse de produire dans son sein des enfans aussi zélés pour sa gloire? Oh! fortunée nation, chez qui la nature fait naître des génies heureux dont les instructions sont si utiles & si salutaires? A quoi servent les Lockes & les Léibniz? Ce ne sont que des gens sans goût, qui ne peuvent entretenir leur patrie que dans des notions grossieres, aussi inutiles à l'Angleterre & à l'Allemagne que celles de Ciceron à l'ancienne Rome. Mais un homme tel que l'abbé Cartaud de la Villate est un héros dans la république des lettres né pour perfectionner le goût de tous les gens à qui la nature n'a pas dédaigné d'en accorder.

Plaisanterie à part, mon cher Isaac, tu ne saurois croire jusqu'où quelques auteurs François portent leur folie & leur extravagance. Ils semblent qu'ils ayent résolu, non-seulement de perdre & de détruire totalement les sciences dans leur patrie, mais encore de rendre leurs concitoyens méprisables dans toute l'Europe, par l'idée qu'on prend nécessairement de ceux qui sont assez aveugles & assez ignorans pour approuver les pitoyables ouvrages qu'on imprime tous les jours à Paris. Les véritables savans se contentent de les mépriser, sans se donner la peine d'en exposer le ridicule au grand jour. Mais ils ont grand tort; car il arrive de-là que beaucoup de personnes prennent leur silence pour un acquiescement aux maximes insérées dans ces mauvais livres; & que les génies foibles, les gens qui se piquent de vouloir être à la mode & ceux qui aiment les opinions singulieres, adoptent les sentimens de ces misérables écrivains, & font un tort infini, non-seulement à la république des lettres, mais même à tous les François qu'on regarde comme prêts à retomber dans la barbarie des Gots & des Vandales.

[Pages g226 & g227]

En effet, que peut-on penser dans les pays étrangers, lorsqu'on voit la plûpart des ouvrages qui paroissent aujourd'hui? Ce ne sont que des histoires galantes, dont les meilleures ne sont tout au plus utiles que pour amuser quelques petits maîtres & quelque femmelettes. Lorsque ces romans sont bien écrits & d'un style simple & naturel, & tel enfin que la narration de ces sortes d'ouvrages le demande, on doit ne point se récrier contre leur grand nombre; puisque, s'ils ne font pas grand bien, ils ne font pas grand mal. Mais que n'est-on pas en droit de dire contre ceux qui semblent n'être faits que pour renverser le langage, pour accoutumer à penser d'une maniere quintessenciée, pour apprendre à se rendre inintelligible à ses lecteurs, & enfin pour enseigner à n'offrir à l'esprit qu'un vain amas de mots dont la liaison étonne, & dont on est obligé de chercher le sens avec autant de peine qu'en a un commentateur à expliquer quelques passages difficiles d'un auteur de deux ou trois mille ans? C'est pour excuser, & même pour louer des ouvrages aussi pernicieux que ceux-là, qu'on voit tous les jours paroître quelques nouveaux écrits tels que celui de l'abbé Cartaud, qui pour donner plus de vogue au galimatias inintelligible & aux pensées fausses de ces prétendus gens de goût, décrient & condamnent impudemment tous les auteurs anciens & tous ceux qui se sont formés sur leur modele. Peut-être n'eût-on jamais blâmé Cicéron, Virgile, Homère, Démosthene, &c. dans ces derniers tems, si l'on n'eût voulu accréditer les Desmarets, les Perrauts, les la Motte, &c. Ce n'est pas que ces auteurs n'ayent eu du génie & même du mérite, & ne fussent dignes de louanges à bien des égards. Mais en leur rendant justice d'un côté, il falloit s'opposer de l'autre au mal qu'ils vouloient introduire dans la république des lettres. On eût évité par-là cette foule de mauvais écrivains qui, ne prenant que le singulier du style & de la façon de penser des Fontenelles & des la Mottes, & n'ayant pas le génie d'en imiter le bon & le louable, perdent entierement les belles-lettres.

[Pages g228 & g229]

Peut-on, par exemple, se porter à cet égard à un excès plus ridicule que celui de l'abbé Cartaud de la Villatte? Cet auteur qui se donne pour un des directeurs du bon goût, qui trouve que la narration d'Hérodote ressemble à celle d'un homme yvre, que Thucidide a plusieurs défauts essentiels, que les odes d'Horace n'ont point certaine rondeur qui doit regner dans un dessein bien suivi, compare le génie des Italiens aux cabriolles d'une fille de l'opéra: & les termes dont il se sert, sont véritablement dignes de cette comparaison. Les voici, mon cher Isaac. Ils te donneront une idée du style des adversaires des anciens. La nature se monte sur tous les tons, quand on sait la plier dès son enfance. Cependant elle prévient quelquefois l'éducation. Elle a fait le génie des Italiens pour les saillies & les cascades, comme elle a fait mademoiselle Camargo pour les danses hautes. Ils voyent éclore une pensée brillante au milieu des horreurs du désespoir, comme on voit pendant les ombres de la nuit des feux follets sur une mer qui se dispute à de grandes tempêtes. (1)

[(1) Essai sur le goût, pag. 248]

Avoue, mon cher Isaac, qu'un homme qui écrit si finement, a raison de traiter Cicéron de grossier & de mauvais plaisant. Ce Romain auroit-il eu l'esprit de comparer la nature a un clavecin? Auroit-il dit qu'elle se monte sur tous les tons? Auroit-il trouvé le secret de rapprocher les saillies des Italiens des danses hautes de la Camargo? Auroit-il imaginé une expression aussi riante & aussi mignarde que celle de cascade! Peut-on rien dire où il y ait plus de goût que dans les cascades de l'esprit? Quelles images cela n'offre-t'il point à l'imagination? Il me semble voir le bon sens de tous les pauvres Italiens se précipiter comme les eaux d'un torrent à travers des rochers escarpés; & je sens au moment que je t'écris, mon cher Isaac, que la force de cette expression est si grande, que peu s'en faut qu'elle ne m'éleve au-dessus de moi-même, & qu'elle ne fasse naître dans mon esprit quelques pensées dignes du galimatias & du phébus des directeurs du goût. Qui pourroit lire, sans en être émû, la derniere phrase que je t'ai citée: ils voyent éclore une pensée brillante au milieu des horreurs du désespoir, comme on voit, pendant les ombres de la nuit, des feux follets sur une mer qui se dispose à de grandes tempêtes?

[Pages g230 & g231]

On ne saurait s'expliquer plus énergiquement. Les horreurs du désespoir. Voilà du grand, de l'horrible, de l'épouvantable; & par un de ces coups réservés au bon goût, ce grand, cet horrible, cet épouvantable sont placés à côté du galant & du badin, Ils voyent éclore une pensée brillante: voilà de l'enjoué; au milieu des horreurs du désespoir: voilà du terrible. Un auteur de ces derniers tems n'a-t'il pas eu raison de dire qu'il arrive très-souvent dans les ouvrages des écrivains d'aujourd'hui, que deux mots sont étrangement surpris de se rencontrer ensemble? Depuis qu'ils avoient été inventés, cela ne leur étoit point arrivé; & ils ne comptoient pas de se retrouver jamais l'un auprès de l'autre.

Un autre mauvais endroit de ce passage c'est que son auteur y est tombé dans un défaut que les directeurs du goût ont vivement reproché à Homere. Comme tu sais, Perraut s'est plusieurs fois récrié sur les comparaisons de ce poëte qu'il appelle des comparaisons à longue queue, & celle du génie des Italiens avec les feux follets qu'on voit pendant les ombres de la nuit sur une mer qui se dispose à de grandes tempêtes, me paroît être en robe de cour, pour me servir des termes de l'art. Il est vrai qu'Homere, comme poëte, n'est point excusable d'avoir cherché à remplir son ouvrage d'images riantes & qui l'ornassent; mais cela convient parfaitement à des gens qui écrivent sur des matieres d'histoire & de philosophie. L'abbé Cartaud, par les regles du goût, a dû mettre dans son essai historique & philosophique des fleurs qu'Homere n'a pû employer dans un poëme. Il a même été en droit de rejetter les comparaisons les plus sensées des anciens, & d'employer les plus extraordinaires, témoin celle dont je vais te copier les termes originaux: les vers de Livius Andronicus ressemblent à des statues ébauchées dans un roc brut & couvert de mousse. Thucidide & Xenophon n'avoient pas assez d'esprit pour offrir à leurs lecteurs des idées aussi nouvelles. Il n'y a que le goût qui puisse faire trouver de la ressemblance entre des vers & des statues ébauchées dans un roc brut & couvert de mousse.

Ceux qui pensent d'une façon si délicate & si naturelle, ne sont-ils pas en droit de trouver le panégyrique de Pline dans le goût des concetti Italiens, & de décider du mérite de Virgile & de celui de Lucain? On doit tâcher de travailler quelques années pour deviner ce qu'a voulu dire de ces poëtes le simple & le galant abbé Cartaud; & quand on y employeroit dix ans, ce ne seroit point un tems perdu, si l'on pouvoit prendre quelque chose de ce goût dont il est le dépositaire.

[Pages g232 & g233]

Lucain, dit-il, a quelque chose de plus étonnant que Virgile...... L'entousiasme de Virgile semble avoir été excité par les fumées de l'encens, au milieu des grimaces du temple; & celui de Lucain semble avoir été allumé d'un coup de foudre. Ceux qui aiment à deviner des énigmes, & qui en cherchent avec avidité dans le Mercure galant, pourront s'exercer pendant quelque tems à deviner ce qu'a voulu dire cet auteur. Pour moi j'avoue de bonne foi, qu'après y avoir rêvé durant plusieurs jours, je n'ai pû comprendre ce que ce pouvoit être qu'un entousiasme excité par les fumées de l'encens au milieu des grimaces d'un temple, ni quel étoit celui que la foudre allumoit. Comme c'est-là, apparemment, un nouveau genre de rhétorique inventé par les directeurs du goût, je n'ai pas crû que n'ayant d'autres principes de l'éloquence que ceux que j'ai puisés dans Quintilien, qui n'est qu'un misérable ancien, je dusse songer à pénétrer des secrets réservés aux seuls gens de goût. Si tu peux pénétrer ce que je ne puis comprendre, je te prie, mon cher Isaac, de vouloir bien m'en éclaircir. Mais non: tu n'es, non plus que moi, qu'un grossier étranger, né dans l'erreur & privé pour jamais du bon goût. Ainsi je te conseille de ne point chercher à connoître ce qui est au-dessus de tes forces. Songe seulement, pour te consoler d'avoir reçu un génie si borné & si éloigné de celui des directeurs du goût, que tu as pour compagnons d'infortune les Clarkes & les Dittons. Ce sont des gens, selon Cartaud, qui ne débitent que des conjectures qui n'apprennent rien de nouveau à leurs lecteurs. Les Lockes, les Newtons & les Marshams méritent à la vérité quelques éloges, mais qu'on doit accompagner de plusieurs restrictions. Il y a même chez les auteurs François des gens qui n'ont pas plus de goût que toi. Despréaux, par exemple, étoit un homme d'un caractere mélancolique, sujet aux vapeurs, qui avoit usurpé la dictature du parnasse. Un des défauts de sa médisance fut de manquer de finesse & de vérité. Sa composition étoit correcte, mais dure & sans saillies. Puisque ceux qui se sont emparés de tout le goût nous mettent au nombre des Lockes & des Despréaux_, ne nous plaignons plus, mon cher Isaac, des infortunes du sort.

Mais c'est assez plaisanter. Je finis ma lettre, & je plains sincérement les belles-lettres de l'état où elles sont à la veille de tomber en France, dans le tems qu'elles semblent prendre une nouvelle force en Angleterre.

Porte-toi bien, mon cher Isaac, vis content & heureux; & de même que moi, ris du prétendu bon goût.

De Paris, ce...

***

[Pages g234 & g235]

LETTRE CXCVII.

Isaac Onis, caraïte & ancien rabbin de Constantinople, à Aaron Monceca.

Je t'écrivis dans ma derniere lettre, mon cher Isaac, combien ce qu'on appelle le goût (1) influoit en France sur les sciences.

[ (1) L'auteur entend l'amour de la bagatelle & le mauvais goût. Voyez la lettre précédente.]

Il a le même pouvoir sur les beaux arts; & la peinture court autant de risque que les belles-lettres. En effet, les tableaux du Poussin, de le Brun & de le Sueur, sont médiocrement recherchés aujourd'hui; & les peintres qui travaillent dans le caractere de ces grands hommes, & qui tâchent de donner à leurs ouvrages la noblesse & l'harmonie qui font l'ame du dessein, sont beaucoup moins suivis que ceux qui peignent des tableaux qu'on n'eût osé mettre autrefois dans une anti-chambre. Vateau a été le Mariveau, & Lancret le la Motte de la peinture. Ces deux hommes n'ayant point assez de génie pour égaler les grands modeles, & ne voulant point être de simples imitateurs, tacherent d'inventer un nouveau goût, & choisirent celui qu'ils crurent devoir plaire à leur nation déjà dégénérée, & ne donnant presque plus que dans la bagatelle. Ils peignirent des arlequins, des mezetins, des scaramouches & cinquante autres grotesques de même espéce; à la honte du sens commun & du bon goût, on reçut & on approuva ces productions bâtardes & ridicules; qui pis est, on les préfera follement aux ouvrages des plus grands génies & des plus excellens peintres. Ce mauvais goût passa bientôt des grands aux simples particuliers: & aujourd'hui tous les appartemens ne sont plus remplis que de colifichets qui ressemblent beaucoup moins à de vrais tableaux qu'à de simples éventails.

[Pages g236 & g237]

Afin de pouvoir vendre leurs ouvrages la plûpart des peintres ont été obligés de suivre le torrent, de quitter en partie leur première maniere & d'adopter la nouvelle; & le Moine qui, dans un autre tems, eut peut-être égalé le Sueur, ne peint le plus souvent que de ces sortes de niaiseries. Vanlo & Caze, plus courageux, sont aujourd'hui les seuls qui ayent tenu ferme contre la corruption générale, & qui n'ayent point voulu déshonorer leur nom, ni flétrir leur réputation. Ils se sont tenus fermement attachés au bon goût; & dans aucun de leurs ouvrages, ils n'ont point voulu substituer des sacs & des paniers à des draperies pittoresques, ni des minois affectés & grimaciers à des airs de têtes nobles & gracieux. Cette fermeté & cet amour de la gloire leur ont coûté cher; car ils font beaucoup moins de gain que les autres peintres; leur mérite n'est récompensé que par les louanges des véritables connoisseurs.

Les étrangers qui viennent à Paris sont extrêmement surpris des progrès qu'a faits le mauvais goût depuis la mort de Louis XIV. Ils ont peine à comprendre comment, tout-à-coup, après les le Bruns, les Poussins, les Bourdons, les Jouvenets , les Boulognes, &c. on a chéri avec tant de passion les Vateaux, les Lancrets, les Paters & tous les autres faiseurs de marionettes; & ils ne reviennent un peu de leur étonnement que lorsqu'ils reconnoissent le penchant que les François, & sur-tout les Parisiens, ont pour les nouveautés & pour la bagatelle.

Ce n'est pas le défaut de bons peintres qui a donné la vogue à ce nouveau goût. On n'a point été obligé de le recevoir, parce qu'il ne se trouvoit plus personne qui possédât l'ancien. Il y a encore aujourd'hui à Paris des peintres excellens. Caze, les deux Vanlo & quelques autres, peuvent être regardés comme de fort habiles gens. On dira peut-être qu'ils n'égalent point le Poussin & le Sueur. J'en conviens; mais quoiqu'un poëte n'égale point Homere, il ne laisse pas de tenir un rang distingué dans la république des lettres. Jules Romain, & les autres éleves de Raphaël, n'eurent point les talens de leur maître. On ne laissa pourtant pas de rendre justice en Italie à leur mérite; & parce qu'ils n'égalerent point le premier dessinateur de l'univers, on ne donna point dans un nouveau goût, mille fois plus éloigné de la perfection que les ouvrages de ces peintres.

[Pages g238 & g239]

Un Anglois avec qui j'étois l'autre jour chez un marchand de tableaux, me dit quelque chose de bien mortifiant pour les François. Après avoir examiné un grand nombre de tableaux représentant des scenes de la comédie Italienne, des danses & des guinguettes: Que pensez-vous, me demanda-t'il, de tous ces morceaux de décoration? Je suis frappé, lui répondis-je, de la vogue qu'ils ont. Cela me fait craindre que la peinture ne tombe absolument dans ce pays. Votre crainte, repliqua-t'il, est très-bien fondée. Un grand nombre de gens prétendent que, dans vingt ans d'ici, on troquera en France deux tableaux de Raphaël contre un éventail de Vateau.

Quelque extraordinaire que paroisse cet échange, on a fait en Angleterre plusieurs gageures sur ce sujet. Ceux qui se fondent sur l'impossibilité du troc, disent qu'il est absurde de croire que des hommes qui ne sont point entierement privés de la raison & de la lumiere naturelle, poussent l'extravagance jusqu'à ce point. Mais ceux qui soutiennent qu'il aura lieu, apportent un exemple qui semble les assûrer du gain de la gageure. Si quelqu'un, disent-ils, avoit prétendu il y a cinquante ans, que les François feroient des livres où il n'y auroit que des mots bizarrement approchés les uns des autres; qu'ils soutiendroient que la perfection se trouve dans ces ouvrages; & que les écrits de Virgile, de Cicéron, d'Ovide, de Tite-Live, de Tacite,&c. sont des rapsodies pitoyables, on eût traité de folie un pareil sentiment. La chose est cependant arrivée. Raphaël, par conséquent, peut avoir le sort de Virgile, & Vateau celui de Terrasson & de Cartaud de la Villate. Lorsqu'un François, ajoutoit cet Anglois, veut me prouver que les ouvrages de la Motte sont au-dessus de ceux des anciens, je crois rencontrer Roland le furieux, traînant après soi son cheval mort, m'en faisant un éloge pompeux, me forçant à le troquer contre un vivant, & m'apprenant en confidence que ce cheval n'a d'autre défaut que celui d'être mort. Il me semble que l'approbateur de la Motte me dit dans le langage recherché de son héros: Mes odes, si vous en exceptez une quinzaine, n'ont point ce feu & cette harmonie qui doivent caracteriser ces sortes d'ouvrages; mais en revanche elles ont une rondeur périodique & soporative fort utile pour ceux dont les insomnies troublent le repos. Mes fables sont écrites dans un langage qui, jusqu'à moi, avoit été inconnu. On y apprend à donner les noms les plus quintessenciés aux choses les plus ordinaires. Un chou n'est plus un chou: c'est un phénomene potager; & un cadran s'appelle un greffier solaire. Ces expressions ne valent-elles pas cent fois mieux que toutes les antiques & grossieres beautés d'Homere? Pensez-vous, continua mon Anglois, que des gens qui préferent de pareilles impertinences aux beautés réelles des Grecs & des Romains, ne puissent pas mettre quelque jour Lancret & Vateau au-dessus de Raphaël & du Correge? Pour moi je ne trouve rien d'extraordinaire dans le pari dont je vous ai parlé; & je suis si frappé des progrès que le mauvais goût a faits en France, qu'il n'est aucun point où je ne croie qu'on le puisse porter.

[Pages g240 & g241]

Il seroit à souhaiter, mon cher Isaac, que les réflexions de cet Anglois fussent connues des François, & qu'ils pussent en profiter. Tous ceux qui aiment les arts & les sciences, sont intéressés à leur conservation. Quelque grand génie, tel que fut autrefois Despréaux, devroit tenter d'arrêter le cours du mauvais goût & de s'opposer aux désordre qu'il cause.

Je reviens aux peintres, mon cher Isaac. Ceux qui excellent dans les portraits n'ont point dégénéré de la gloire des Titiens & des Vandycks; & comme l'on ne s'est point encore imaginé à Paris de se faire peindre en Arlequin & en Colombine, le goût de Vateau n'a point encore gâté les Largilliers, les Rigauds & les de Troyes. Les ouvrages de ces habiles peintres sont au-dessus de tous ceux de cette espece qui se font actuellement en Europe; & les plus fameux peintres de portraits, soit en Italie, en Allemagne ou en Hollande, & sur-tout en Angleterre, ne sont que des hommes ordinaires & médiocres, eu égard à ceux dont je viens de te parler. Il n'est pas certain que la France jouisse longtems de cet avantage. Quelque femme de la cour & quelque petit maître du grand air n'ont qu'à s'aviser de se faire peindre en Mezetin & en Marinette; voilà toute la France enchantée d'une si noble imagination, & ridiculement métamorphosée en théâtre Italien. Le bon goût dans les portraits ne tient donc qu'à bien peu de chose, & commence même à recevoir déjà quelque atteinte. En effet, quelle marotte à Fontenelle & à Steele de se faire représenter sans perruque & en bonnets!

[Pages g242 & g243]

Ces airs de familiarité ne sont nullement au gré du public, devant lequel on ne sauroit jamais paroître trop décemment. Autrefois les cavaliers & les dames avoient la fureur d'être peints en moines & en religieuses; & l'on ne voyoit par-tout que marquis en capuchon & en froc, & que duchesses en voile & en guimpe. Heureusement, cette bizarre mode ne dura pas longtems; mais peut-être en naîtra-t'il demain quelqu'une plus ridicule.

La sculpture se soutient encore assez bien dans ce pays. S'il n'y a pas des sculpteurs qui égalent les Pugets & les Girardons, ceux qui se distinguent dans cet art tâchent au moins d'imiter les grands maîtres; & leurs ouvrages, sans être parfaits, ont de grandes beautés. Il y a apparence que la sculpture étant moins dépendante de la mode que la peinture, elle s'éloignera moins aisément du bon goût. Ce n'est pas qu'il soit impossible de ne recevoir un jour en France, dans tous les jardins, que les statues de Pantalons & de Polichinels. Plus d'une fois on a tenté de faire succéder Colombine à la Venus de Médicis, & Scaramouche à l'Hercule Farnese. A la vérité, cette ridicule manie n'a pas eu de suite; mais ce qui n'a pas été reçu dans un tems peut très-bien l'étre dans un autre. Alors au lieu des justes proportions que les sculpteurs cherchent dans leurs figures, ils ne seront plus occupés qu'à les faire grimacer le plus extravagamment. Ils perdront la connoissance de la belle nature; & aux statues grotesques des figures monstrueuses, telles que sont celles que produisit autrefois l'ignorance gotique. Quand une fois les arts ont commencé à péricliter, il semble qu'il y ait une certaine force secrete qui les entraîne & qui les détruit totalement. Cicéron a judicieusement remarqué que les sciences étant toutes attachées les unes aux autres, dès que le mauvais goût en attaquoit quelques-unes, les autres s'en ressentoient bientôt. Il en est de même des arts.

La musique, mon cher Isaac, a presqu'autant perdu que la peinture en France. On a voulu allier le goût Italien avec le François; & l'on n'a fait ni bonne musique Italienne ni bonne musique Françoise. Les opéra nouveaux qui paroissent tous les jours sont infiniment au dessous de ceux de Lulli & de Campra. Malgré l'amour dominant de la nouveauté, les François sont obligés d'en revenir aux anciens. Phaëton, Thesée, Armide, &c. charment toujours le public, & réunissent tous les suffrages. Pyrame & Tysbé, les Elemens, Jephté , le ballet des muses, ont pour eux les seuls amateurs de la nouveauté, qui conviennent cependant de la supériorité de Lulli sur tous les musiciens d'aujourd'hui.

[Pages g244 & g245]

La musique instrumentale est beaucoup plus parfaite à Paris que la vocale. Mais on ne doit point la regarder comme un art qui doive son élévation aux François. Ils n'ont fait qu'imiter les Italiens: & pour approcher davantage de leur modele, ils ont même abandonné le goût François. Les sonates de le Clerc sont beaucoup plus éloignées du chant de Lulli qu'elles ne le sont de celui de Corelli. Si les auteurs qui ont composé des piéces pour le violon, avoient voulu imiter ceux qui ont fait des opéra nouveaux, & allier par-tout le goût François avec l'Italien, ils eussent produit de fort mauvais ouvrages; au lieu que, tandis qu'ils continueront à suivre exactement le plan qu'ils se sont prescrit, ils approcheront des grands maîtres, & peut-être les égaleront-ils. Il est cependant à craindre qu'ils ne soient forcés de changer leur goût, beaucoup de gens commençant à critiquer leurs ouvrages, uniquement parce qu'ils sont trop dans le goût Italien, c'est-à-dire, parce qu'ils sont trop bons.

Les François soutiennent que la danse est portée chez eux au plus haut point. Les étrangers, au contraire, prétendent qu'on ne danse plus à l'opéra de Paris, mais qu'on y cabriole. Quelques personnes de ce pays sont aussi de ce sentiment. Ils disent que la Prevôt dansoit, que la Camargo saute, & que la Mariette grimace. Il faut, selon eux, que dans toutes les choses, pour qu'elles puissent plaire aux gens qui pensent sensément, il y ait un air de bienséance & de modestie. Une femme qui danse comme un sauteur, comme un baladin, quelques pas surprenans qu'elle fasse, sort de son caractère, & cause plus de surprise que de satisfaction. On voyait danser la Prevôt avec plaisir: on voyait sauter la Camargo avec étonnement, mais cet étonnement ne donne point à l'esprit cette douce attention, & ne laisse point dans le coeur ce secret contentement que faisoient naître les graces de la Prevôt.

[Pages g246 & g247]

Voilà, mon cher Isaac, dans quel état sont les beaux arts en France. Tu peux juger combien ils ont perdu depuis vingt ans & quel danger il y a qu'ils n'aillent toujours en diminuant. Ce qui doit consoler ceux qui les aiment, c'est qu'en baissant à Paris ils s'élevent dans quelqu'autre pays. Les sciences & les arts ressemblent à la nature, dont les pertes apparentes forment de nouvelles productions. Les Anglois, les Allemands, &c. profitent des infortunes des François, comme ceux-ci profiterent de celles des Italiens. Lorsque Pétrarque, Boccace, l'Arioste, le Tasse, Raphaël, Michel-Ange, le Correge & le Titien vivoient, les parisiens n'avoient parmi leurs citoyens que des gens bien inférieurs à ces habiles gens. Quelque tems après les Italiens n'eurent plus que des génies médiocres, pendant qu'on vit en France les Corneilles, les Racines, les Despréaux, les Molieres, les Mallebranches, &c. Pendant ce tems-là les Anglois n'avoient point encore eu les Lockes, les Newtons, les Adissons, les Popes, &c. Ils les ont eus: & les François commencent à n'avoir plus que des Partauds, des Beauchamps, des Carfaits & des Mouhis. Cette circulation des sciences & des beaux arts doit être un véritable sujet de satisfaction à ceux qui se regardent comme de tout pays, & qui suivent le beau & le bon par-tout où ils le rencontrent. Un François qui pense de cette sorte, jouit au milieu de Paris de tous les avantages qu'on a dans le pays où les sciences sont portées à leur perfection. Mais il en est peu à qui la prévention permette de faire un usage aussi sensé de leurs connoissances.

Porte-toi bien, mon cher Isaac: vis content & heureux, & ne t'attache qu'aux écrits véritablement sensés.

De Paris, ce...

***

[Pages g248 & g249]

LETTRE CXCVIII.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, Caraïte,autrefois rabbin de Constantinople.

Après bien des peines & des soins, je viens enfin de terminer, mon cher Isaac, toutes les affaires que j'avois à Paris. Je pars demain pour Marseille, où je compte de trouver un bâtiment prêt à mettre à la voile pour la ville impériale. Je ne pourrai donc te donner de mes nouvelles que lorsque je serai arrivé à Constantinople, où j'espere de trouver Jacob Brito déja de retour. Par les dernieres lettres qu'il m'a écrites, il m'apprenoit qu'il étoit à la veille de s'y rendre.

Après un voyage pénible, mais instructif, nous allons goûter tous les deux dans notre patrie la satisfaction d'être parmi nos parens, nos amis & nos compatriotes. Nous tâcherons de profiter des réflexions que nous avons faites sur les moeurs, les coutumes & les caracteres des peuples. Elles nous fourniront une ample matiere, & ne serviront pas médiocrement à perfectionner nos connoissances philosophiques. Nous savons à présent par nous-mêmes jusqu'à quel point s'étendent les préjugés de l'esprit des hommes; & nous en avons vû les tristes effets chez les nations les plus savantes & les plus civilisées.

Avant mon départ de Paris, il semble que le ciel ait voulu me donner une derniere instruction plus frappante encore que toutes les autres, & qui met dans tout son jour la fourbe, la mauvaise foi, la superstition, le fanatisme, l'imbécillité, la politique, la fureur & la vengeance. Toutes ces différentes passions, quelque opposées qu'elles paroissent, s'y trouvent réunies: & si je n'avois été dans toute ma vie qu'une journée à Paris, & que j'y eusse été témoin de l'aventure qui vient d'arriver il y a quelques jours, j'aurois assez de sujet pour moraliser le reste de ma vie sur l'aveuglement du peuple & sur la mauvaise foi de ceux qui le conduisent.

Je t'ai souvent parlé des molinistes, des jansénistes & du saint Paris de ces derniers. C'est ce prétendu saint dont il s'agit dans cette aventure; & pour te la bien faire entendre, il est bon de te rappeller les démarches opposées de ces turbulens partis à son sujet.

[Pages g250 & g251]

Les jansénistes accablés par l'autorité tant civile qu'ecclésiastiques, & cherchant à relever leur faction par quelque trait éclatant, s'aviserent d'avoir recours aux miracles, afin d'entretenir ainsi l'imbécillité de leurs dévots & de s'acquérir de nouveaux partisans. Ils réussirent d'abord assez mal avec leur hémoroïsse la Fosse; mais ils furent plus heureux avec leur abbé Paris. C'étoit un de leurs diacres qui avoit vécu & étoit mort d'une maniere assez édifiante, & qui leur parut par cette raison fort propre à favoriser leur dessein. Ils le placerent donc dans le ciel de leur autorité privée; & de leur pleine puissance, non-seulement ils lui accorderent le don des miracles, mais même ils lui en firent faire en abondance. Le peuple toujours sot & dupe, ne manqua pas de donner tout du long dans cette nouveauté, de courir aussi-tôt en affluence après le nouveau saint, & d'en implorer continuellement le secours.

Les molinistes craignant les suites fâcheuses d'un pareil abus, ne manquerent pas de s'y opposer de toutes leurs forces. Si nous souffrons, disoient-ils, que nos ennemis acquierent ainsi le droit de s'introduire dans le ciel, & d'opérer des miracles, nous n'aurons plus celui de les déclarer hérétiques. Il est donc absolument nécessaire pour les intérêts de tout le molinisme, & sur tout pour ceux des jésuites, que l'abbé Paris soit réputé sujet de Belzebut & regardé comme vrai gibier d'enfer; & pour cela, il faut soutenir hardiment que toutes ses vertus n'ont été que des vraies grimaces & de pures forfanteries. Ils le décrierent donc de toutes parts.

Mais les jansénistes n'en assuroient pas moins qu'il faisoit tous les jours des miracles surprenans, qu'il guérissoit des maladies, qu'il rendoit la vûe aux aveugles, l'ouie aux sourds, la parole aux muets, &c. & qu'il opéroit toutes ces merveilles en faisant danser, sauter & cabrioler les malades de la même maniere que les musiciens font cesser les frénésies causées par la morsure des tarantules.

[Pages g252 & g253]

Les molinistes se sont fortement récriés sur cette maniere grotesque de rendre la santé. Ils ont vivement soutenu qu'il falloit que ces prétendus miracles n'eussent aucune réalité, ou qu'ils fussent faits par l'opération du diable; l'abbé Paris rendant les gens fous, insensés & furieux avant de leur procurer la santé; & cette façon de guérir en sautant & en heurlant étoit fort ressemblante aux convulsions que souffrent les possédés.

Malgré ces objections, les jansénistes ne se sont point désistés de leur premier dessein. Ils ont toujours fortement soutenu que la divinité étoit la maîtresse d'agir comme elle le jugeoit à propos, que ce n'étoit point à de foibles mortels à vouloir entrer dans ses vûes, & que saint Paris connoissant le goût de sa nation pour la danse & pour le spectacle, opéroit ses merveilles d'une maniere propre à exciter la curiosité du peuple & à faire impression sur son esprit. Les miracles anciens étant à la vieille mode, disoient-ils, avoient peu de cours à présent, & c'est quelque chose de bien extraordinaire que les molinistes qui croient que saint Ignace se servoit des vers de Virgile pour guérir les démoniaques (1), trouvent mauvais que saint Paris employe quelques pas forcés de la Camargo (2), & quelques contorsions violentes d'Allard. (1)

[(1) Voyez ci-dessus la lettre LVIII.
(2) Danseuse de l'opéra.
(1) Fameux sauteur & danseur de corde.]

Ou il faut avouer que les miracles faits par des saints molinistes sont opérés par le secours de l'enfer, ou il faut convenir que les bienheureux jansénistes n'ont point besoin de ce secours, puisque les saints des deux partis se servent également de moyens extraordinaires pour rendre la santé.

Ces raisons n'ont point touché les molinistes qui ont continué à déclamer hautement contre l'abbé Paris. De leur côté les jansénistes n'ont point cessé de publier de nouveaux miracles. Et le peuple imbécille, fait pour être perpétuellement la dupe de quiconque veut prendre la peine de le tromper, a suivi aveuglément les idées que lui ont données les directeurs des convulsions. On voyoit donc tous les jours, autour du tombeau de Paris, une foule de monde étonnante. Les uns crioient & heurloient; les autres dansoient & cabrioloient. Quelques-uns se contentoient d'être les témoins de ces extravagances. Et les indignes chefs de toute cette farce, après avoir ainsi troublé la raison & bouleversé l'esprit de ces misérables victimes de la superstition, goûtoient à longs traits le doux plaisir de voir triompher leurs impostures aux yeux mêmes de leurs ennemis désolés.

[Pages g254 & g255]

Ceux-ci ne s'oublioient pourtant point. Ils espéroient que les folies des convulsionnaires ruineroient entierement le crédit de l'abbé Paris chez tous les gens qui feroient encore quelque usage de la lumiere naturelle. Mais ils furent trompés dans leur espérance: la superstition & le fanatisme passerent du menu peuple chez les grands; & l'on en vit plusieurs aller sur le tombeau de l'abbé Paris demander des graces au ciel par son intercession. Le saint janséniste en agit avec eux à peu près de la même façon que les astrologues qui, dans le grand nombre de mensonges qu'ils débitent, ne laissent pas de rencontrer quelquefois par hazard certaines vérités. Ainsi parmi une infinité de malades qui ne reçurent aucun soulagement, il s'en trouva quelques-uns que le tems, le hazard & peut-être même l'imagination forte & prévenue des malades, guérirent de leurs maux.

C'en fut assez pour donner une réputation extraordinaire au patron des cabrioleurs, & dès-lors on lui attribua les cures les plus surprenantes, quoiqu'il manquât le plus souvent son coup. Quand on en railloit ses partisans, & qu'on leur demandoit d'où vient que leur abbé Paris ne guérissoit pas également tout le monde, ils répondoient ce qu'on répond dans toutes les religions où la croyance des miracles s'est établie: c'est que la foi ne se trouve point chez ceux qui ne reçoivent aucun soulagement. Mais d'où vient, leur repliquoit-on, y-a-t'il des gens qui sont agités depuis longtems, & qui cependant ne guérissent point? Cette difficulté étoit encore mise sur le peu de foi. Par ce moyen, il n'y avoit aucune objection à laquelle ils ne pussent répondre, & par-là, il n'y a aucune absurdité qu'on ne puisse aisément persuader au peuple.

Le jansénisme s'accréditoit ainsi par ces miracles: & les molinistes en étoient au désespoir. Ils craignoient que si la réputation de l'abbé Paris augmentoit, il ne leur devînt impossible de faire recevoir comme articles de foi deux opinions qui leur tiennent extrêmement à coeur: la premiere, que le souverain pontife raisonne sensément, lors même qu'il extravague: la seconde, que sa pantoufle est sacrée, & doit être baisée humblement, même par les plus grands rois de l'univers. Car depuis les prétendus miracles de Paris, les pantoufles de cet abbé étoient devenues les rivales de celles du pontife.

[Pages g256 & g257]

Les jansénistes soutenoient que de l'eau, dans laquelle on les avoit trempées, guérissoit de toutes sortes de maladies, & le crédit de la pantoufle parisienne entraînoit insensiblement la ruine de la pontificale. Or dans le conflit de jurisdiction de ces deux pantoufles, comme les jansénistes avoient adroitement pris les devans, & prévenu l'esprit des peuples, leur intérêt paroissoit être celui du ciel.

Les molinistes, reconnoissant donc la faute qu'ils avoient faite, résolurent enfin d'employer la force pour arrêter le cours des prétendus miracles des jansénistes. Pour cet effet ils eurent recours aux pontifes subalternes, auprès desquels ils sont très-puissans. Ceux-ci représenterent à la cour qu'il étoit contraire à la religion qu'on souffrît qu'au milieu de Paris, & sous les yeux du monarque, la fourbe & l'imposture triomphassent ainsi; que l'intérêt de l'état, & même celui du christianisme, demandoient qu'on punît sévérement ceux qui fomentoient des erreurs si dangereuses qui conduisoient droit au fanatisme. Sur ces remontrances, le ministre ordonna qu'on mureroit la porte du cimetière où se trouvoit le tombeau de l'abbé Paris, & qu'on empêchât ainsi la populace de s'y assembler.

Cela s'est exécuté pendant quelque tems. Mais le nombre des convulsionnaires n'en a pas diminué; les vieux haillons du saint janséniste, l'eau du puits de la maison qu'il habitoit, les portions de terre enlevées de son tombeau, & diverses autres béatilles dévotes de cette espéce n'ayant que trop servi à entretenir la folie & la superstition. Cependant les extravagances des partisans du prétendu saint ont été poussées si loin, que plusieurs personnes d'un certain rang sont revenues de leur erreur; & à mesure que cet abbé, depuis la clôture de son tombeau, augmentoit en crédit auprès du bas peuple, il perdoit beaucoup auprès des personnes moins prévenues. Quelques livres que les jansénistes ont publiés, & qui contiennent la vie du bienheureux Paris avec l'histoire & les miracles ridicules des principaux convulsionnaires, ont achevé d'ouvrir les yeux à tous ceux qui n'avoient point encore perdu le jugement, & les jésuites n'ont pas manqué de profiter de cette occasion pour porter un coup mortel à leurs ennemis, & achever de les rendre méprisables aux gens sensés.

[Pages g258 & g259]

Afin de les rendre en même tems odieux à la cour, ils firent répandre adroitement par leurs émissaires, que le corps de l'abbé Paris devoit être enlevé, soit miraculeusement, soit par ses ennemis. Là-dessus, voilà tous les convulsionnaires en campagne, redoublant leurs sauts & leurs clameurs. Le peuple excité par ces impressions fanatiques s'émut, accourut en foule à la clôture du tombeau du diacre, & fit un vacarme épouvantable.

Pendant cette espéce de sédition, plus causée par la fourbe des jésuites que par le fanatisme des jansénistes, les molinistes goûtoient un plaisir inexprimable. Ils comprenoient combien les folies de leurs ennemis leur étoient avantageuses, & quelle facilité ils auroient désormais à les perdre sans ressource: & ils sont trop bons politiques pour n'en pas tirer tout le profit qu'ils pourront. Les jansénistes eux-mêmes semblent les seconder dans leurs vûes: rien n'y étant plus propre que le miracle vindicatif des vitres brisées, vrai tour de page ou d'écolier; & que la pitoyable démarche de ce bon conseiller au parlement qui vient de présenter au roi sa prétendue vérité démontrée (1), & qui pour récompense a été mis à la Bastille. Ainsi il est à croire que dans peu de tems les ennemis de saint Paris seront au comble de leurs voeux, & ses partisans généralement méprisés.

[(1) La verite des miracles operes par l'intercession de M. de Paris, démontrée contre M. l'archevêque de Sens, par M. CARRE DE MONTGERON, conseiller au parlement de Paris, gros in-4°. d'environ cent feuilles; tout rempli de miracles aussi ridicules que chimériques; de preuves justificatives qui ne prouvent que le fanatisme des convulsionnaires, & de figures assez bien gravées pour prouver que ces gens-là n'épargnent rien pour satisfaire leur vanité, leur superstition, & probablement leur imposture.]

Quelle vaste matiere à réflexions que l'imbécillité du peuple & que la mauvaise foi de ceux qui l'abusent! Qu'est-ce que les hommes, mon cher Isaac? Des créatures faites, ou pour se tromper, ou pour être trompées. A peine s'en trouve-t'il quelques-unes qui reconnoissent les erreurs où leurs semblables sont plongés. Pour un vrai philosophe, pour un seul homme sage, combien d'imbécilles, combien de fourbes, combien d'imposteurs n'y a-t'il pas?

[Pages g260 & g261]

Tous les pays ont l'équivalent des molinistes & des jansénistes. Il y a en Angleterre des anglicans & des papistes, en Espagne des prêtres & moines, en Italie des ecclésiastiques, & en Turquie des dervis. Tous ces gens-là font servir la religion à leurs fins, & n'abusent que trop indignement du nom sacré de la divinité, pour tromper le peuple crédule & pour autoriser les choses les plus contraires à la loi naturelle. Oh! mon cher Isaac, pourquoi le ciel n'a-t'il pas donné aux foibles mortels quelque moyen sûr, pour connoître les imposteurs malgré leur déguisement, comme il a accordé aux orfévres la pierre-de-touche, pour distinguer l'or du cuivre, malgré la ressemblance de leur couleur?

Porte-toi bien, mon cher Isaac: vis content & heureux; & n'attend plus de mes lettres.

De Paris, ce...

***

LETTRE CXCIX.

Aaron Monceca, à Jacob Brito.

La justice est exercée en France avec assez de prudence & de sagesse. Il est vrai que les étrangers trouvent qu'on l'administre avec un peu trop de lenteur, & que les formalités & les procédures qu'on observe font quelquefois languir les parties, & retardent l'expédition de leurs affaires. Mais cette lenteur qu'on reproche aux juges François, seroit peut-être très-utile & très-nécessaire dans bien des tribunaux, où la promptitude à décider des questions les plus épineuses cause bien souvent des erreurs involontaires, & qui n'en sont pas moins pernicieuses. Tous les hommes ne sauroient trop se défier de leur peu de lumieres. Les magistrats doivent encore plus craindre de donner dans des travers d'autant plus dangereux, qu'ils sont couverts du voile de la droiture & de l'équité.

Je ne puis que louer un juge qui, tardif à se déterminer, examine une affaire de tous ses côtés, l'envisage dans les différens points de vûe; & craignant les passions & ses préjugés, cherche, par une mûre délibération & par une forme de procédure qui paroît lente, mais qui est prudente & sage, à se mettre à l'abri des fautes qui suivent ordinairement la précipitation.

[Pages g262 & g263]

Si l'on pouvoit terminer les différends dès le moment qu'ils surviennent, je conviens qu'il seroit excellent de le faire. Mais, tel est le partage de la foiblesse humaine, qu'il n'est presque point de procès qui n'ait deux faces, & qui ne les offre toutes les deux à la vûe; & lorsqu'on ne les examine pas attentivement, on court risque de s'abuser & de prendre le faux pour le vrai.

Il est cependant un excès dans lequel un magistrat doit éviter de tomber. Entre la nonchalance & la prudente lenteur, il y a une grande différence. Lorsque je veux qu'un juge prenne certaines précautions avant de se déterminer, je n'entens point qu'il prolonge pendant dix ans les procès, & qu'il en éloigne ou par avarice ou par de vaines formalités, le jugement définitif. On peut éviter la décision prompte & prématurée d'un cadis Turc, sans imiter la maniere avare & tardive d'un magistrat Normand, qui souvent par le nombre des formalités inutiles qu'il observe, prête des armes aux parties, & leur donne le moyen d'embrouiller les affaires les plus claires. Les juges sont quelquefois plus contraires au bien de la justice qu'ils ne lui sont utiles. Ils deviennent les instrumens dont se sert la chicane pour éluder le bon droit. L'ordre qu'ils observent dans leurs jugemens est plus nuisible que la confusion & le dérangement. Ce n'est pas qu'ils ne connoissent évidemment qu'une pareille conduite est contraire à la raison & même à l'équité. Ils en sont persuadés; & on leur apprend dès leur plus tendre jeunesse qu'il arrive souvent qu'en suivant exactement les regles prescrites par les coutumes, on commet une injustice criante. Cependant, un amour superstitieux pour des formalités déplacées, mais qui sont utiles aux revenus de leurs charges, leur sert d'excuse & autorise leurs fautes.

Si l'on veut trouver un juste milieu entre la trop grande précipitation & la servitude pour des formalités sans fin, il faut une sagesse & une connoissance mûre & sensée. C'est là une des principales qualités qui forme l'habile & l'équitable magistrat. Elle lui est aussi nécessaire que celle de savoir jusqu'à quel point doit s'étendre là rigueur de la loi, & dans quelle occasion on peut & l'on doit même s'exempter de suivre exactement ce qu'elle prescrit.

[Pages g264 & g265]

Cette derniere connoissance est très-essentielle & difficile à acquérir; car ce n'est qu'avec une précaution extrême qu'il faut s'éloigner des ordonnances & des loix qui servent de fondement à la décision générale des affaires. Elles doivent être bien plus sacrées que les formalités; car les unes n'influent point autant que les autres au maintien du bon ordre dans la société civile. Lorsqu'on ne consulte que la simple équité & qu'on abandonne les loix écrites, on court risque de s'égarer, sans le savoir & sans pouvoir le connoître. Cette équité qu'on croit suivre, & dont nous pensons ouir la voix au fond de nos coeurs, ne parle souvent qu'un langage obscur, que nos passions nous empêchent d'entendre distinctement. Quiconque lit dans le code ou dans le digeste, y trouve précisément la volonté du législateur. Mais l'on ne voit souvent qu'à travers le voile des préjugés ce que la droiture semble nous découvrir.

D'ailleurs, il est difficile de n'être pas la dupe des sollicitations & des prieres des personnes que nous aimons. Nous devons nous en défier pour le moins autant que de nos préjugés. Rien n'est plus dangereux pour un juge que l'amour ou l'amitié. S'il veut être en garde contre ces deux passions, il faut qu'il ait un guide certain qui le garantisse de leurs attaques, & qui lui montre sans cesse quel est l'arrêt qu'il doit prononcer. Or, il trouve toujours cet arrêt d'une maniere précise dans le recueil des loix écrites. S'il ose en suivre d'arbitraires, il est impossible qu'il ne s'égare du bon chemin. Trop de choses conspirent à le tromper. Il doit se défendre contre lui-même & contre les autres.

Les pauvres n'ont d'autres solliciteurs & d'autres avocats que le code & le digeste. Ces livres parlent pour eux & pour leur bon droit. Dès qu'on n'y fait pas attention, que deviennent ces infortunés? Quelle ressource leur reste-t'il pour éviter de succomber sous les sollicitations, sous les chicanes des procureurs, & sous les raisonnemens captieux des avocats? Cependant le premier soin d'un juge doit être celui de protéger le foible contre ceux qui veulent l'opprimer.

[Pages g266 & g267]

«Le plus essentiel de voir, dit un auteur très-estimé (1), & la plus sérieuse occupation d'un magistrat, c'est d'empêcher, autant qu'il le peut que les pauvres ne soient opprimés par les riches, & de tenir toujours la balance droite entre les forts & les foibles. A quoi pensent la plûpart de ceux qui achettent des charges de judicature? A bien administrer la justice? Point du tout. Ils n'ont en vûe que l'autorité qui y est attachée, sans considérer que cette autorité ne leur est pas donnée pour favoriser les grands ni pour s'en faire des amis; mais au contraire, pour s'opposer à leur violence, pour protéger contre eux les personnes, dont ils veulent avoir les biens, pour soustraire à leur fureur tant de victimes innocentes qu'ils sacrifient, les unes à leur ambition & les autres à leur vengeance. Voilà ce qu'il faut envisager quand on veut devenir juge; & si l'on ne se sent pas assez de courage ni assez de probité pour l'être à ce prix-là, & par conséquent pour être comme ce Cassius Romain, l'écueil des coupables quels qu'ils soient, il ne faut jamais endosser la robe: Erudimini, qui judicatis terram, ne quando irascatur Dominus, &c.»

[(1) Amelot de la Houssaye, remarques politiques & historiques sur les annales de Tacite, liv. III, tome V, pag. 192.]

Si l'on examinoit d'un oeil philosophique bien des décisions, qui d'abord paroissent fort justes, on découvriroit avec étonnement qu'une belle solliciteuse, qu'un directeur, qu'un ami, qu'un parent ont souvent plus d'autorité que Cujas, Bartole & Dumoulin. On peint ordinairement un bandeau sur les yeux de Thémis. Cette déesse ne devroit donc point distinguer un juif d'un payen, ni un janséniste d'un moliniste. Il seroit heureux que cela fût ainsi; mais malheureusement, cette divinité levant quelque peu son bandeau, lorgne quelquefois du coin de l'oeil, & semble être devenue une coquette qui triche à colin-maillard.

Porte-toi bien, mon cher Brito, & n'attend plus de mes nouvelles.

De Paris, ce...

***

[Pages g268 & g269]

LETTRE CC.

Isaac Onis, caraïte, ancien rabbin de Constantinople, à Aaron Monceca.

J'espere, mon cher Monceca, que ma lettre te trouvera encore à Marseille. Si tu séjournes quelque tems dans cette ville, tu pourras y voir plusieurs choses dignes de la curiosité des voyageurs, & auxquelles tu n'eus pas le tems de t'arrêter lorsque tu vins en France.

La Provence a produit plusieurs grands hommes, soit dans les arts, soit dans les sciences. Quelques-uns ont eu le bonheur d'avoir été connus de l'Europe entiere. Les autres avec un mérite distingué ne l'ont été que de leurs concitoyens.

Un marchand Provençal, homme d'esprit, qui demeure au Caire depuis dix ans & que je vois très-souvent, m'a parlé plusieurs fois de plusieurs savans illustres qui, pour n'avoir jamais publié aucun ouvrage, sont presqu'ignorés dans la république des lettres.

Il mettoit à la tête de ces savans feu M. de Masauge, ami du célebre M. de Peiresc, dont Gassendi a écrit la vie.

Il faisoit aussi un cas infini de Bovet d'Aiguilles, habile magistrat, qui fut député par le parlement de Provence, pour demander la cassation du premier président (1); ce qu'il obtint, malgré les obstacles qu'il eut à surmonter. Tournefort a fait l'éloge de ce savant homme au commencement de son voyage; & dans les antiquités de la bibliothéque de sainte Genevieve, on a rendu justice à ses eminentes qualités.

[(1) M. Marin.]

Il avoit donné à cette bibliothéque un tombeau antique qu'on a gravé avec les autres raretés qui s'y trouvent. Ce magistrat réunissoit en lui toutes les sciences & tous les beaux arts. Il possédoit tout ce qui peut appartenir à l'esprit. Il avoit fait un cabinet de fort beaux tableaux, qui ont été gravés sous ses yeux, & qui ont paru en cent grandes planches. Il avoit lui-même dessiné les frontispices des volumes.

[Pages g270 & g271]

Ce marchand Provençal m'a parlé encore de deux personnes qui vivent aujourd'hui. Le premier est un oratorien appellé Bougaret. Il travaille à l'histoire des hommes illustres de son pays, parmi lesquels son livre parfaitement écrit va lui acquérir une place distinguée. Le second, qu'on nomme Chalamont de Visclede, a donné quelques piéces de poësies, qui ont été fort bien reçues du public. Le caractere du coeur chez lui est aussi estimable que celui de l'esprit. Doux, affable, humble, modeste, il a plusieurs grandes qualités, qui sont presque inconnues aux gens de lettres. Si tu séjournes quelque tems à Marseille, je te conseille de faire connoissance avec une personne aussi estimable. Sans doute qu'il te procurera celle de tous les gens qui mériteront ton attention.

Il y a eu en Provence, mon cher Monceca, plusieurs personnes très-habiles dans les arts, qui ont eu le même sort que ceux des deux savans magistrats dont je t'ai parlé. Tu sais sans doute que Puget, ce célebre sculpteur, étoit Marseillois. Mais tu ignores qu'il y ait eu au monde un Verier. Ce Verier fut un éleve de Puget, & fit d'aussi excellentes choses que son maître; mais il ne sortit jamais de sa province. Il ne parut pas sur le grand théâtre: il ne travailla point pour la cour; & son mérite ne fut connu que de quelques-uns de ses concitoyens.

Fauchier fut un aussi grand peintre que Rigaud, & peut-être ne mentirai-je point, si je disois que le Vandyk. J'ai vû ici chez un marchand deux portraits qui sont dignes d'être placés avec distinction dans les plus rares cabinets. Ce grand peintre n'a eu aucune réputation, ou du moins ne s'est-elle étendue que dans sa province, dont il n'étoit jamais sorti.

Ce n'est pas toujours au mérite, mon cher Monceca, qu'on doit attribuer le bruit qu'un homme a fait dans le monde. Le hazard y a souvent beaucoup de part. Combien de génies illustres, de sçavans, d'habiles peintres, de grands sculpteurs, d'excellens architectes, ont été ignorés, faute d'avoir trouvé quelqu'occasion favorable pour montrer à l'Europe entiere leurs connoissances & leurs talens? Il est tel homme dont on ne parlera jamais, parce qu'il est né à Senès ou Castelane, dont on feroit tous les jours des éloges pompeux, s'il eût eu le bonheur de naître à Londres, à Paris, ou à Amsterdam, & qu'il eût pu se faire connoître.

[Pages g272 & g273]

Je regarde tous les hommes comme des comédiens. Ceux qui habitent dans les villes éloignées des cours, sont des acteurs engagés dans des troupes de campagne. On ignore s'ils sont au monde. On ne peut le sçavoir que lorsque le hazard les amene sur le théâtre de Paris.

Sans doute tu t'es apperçû, mon cher Monceca, dans tes voyages, que dans tous les pays, il y a un nombre de gens très estimables; & qu'un sçavant, pour être moins connu qu'un autre dans le monde, n'en est pas moins respectable. Tâche donc, si les vents te contraignent à rester quelques jours à Marseille, d'y connoître, toutes les personnes qui méritent de l'être: & dès que tu seras arrivé à Constantinople, donne moi de tes cheres nouvelles, & de celles de Jacob Brito.

Porte-toi bien, mon cher Monceca, & que le Dieu de nos Peres te comble de biens & de prospérités.

Du Caire, ce...

***

LETTRE CCI. *

Aaron Monceca, à Isaac Onis, Caraïte, autrefois Rabbin de Constantinople.

Tu me demandes, cher Isaac, des nouvelles; tu as appris par nos amis les missionnaires les changemens qui sont arrivés en Europe; mais tu veux que je t'en fasse un précis, & que je te développe l'origine de tant de choses qui paroissent extraordinaires, & qui semblent par leur singularité dignes d'être placées plutôt dans des romans que dans des livres d'histoire. Cependant, mon cher Isaac, ces faits sont véritables: & lorsqu'on connoît parfaitement le génie, le caractere & les moeurs des Européens; lorsqu'on sait pénétrer dans le détail de leurs opérations de politiques & de brigues, rien ne paroît surprenant.

Le premier empereur de la maison d'Autriche étant mort, la France crut avoir trouvé l'occasion & l'instant de renverser de fond en comble une puissance, dont depuis 250 ans elle étoit l'ennemie mortelle. Ce projet, à le considérer politiquement, étoit sage: cependant avant la mort de l'empereur Charles VI. la France, moyennant la cession d'une province considérable, avoit garanti à la fille aînée de ce prince l'entiere & paisible possession de ses états.

[Pages g274 & g275]

Les princes & leurs ministres se picquent peu d'être philosophes: & selon toutes les apparences, un roi qui voudroit renoncer en Europe aux maximes de la politique, eu égard ce que penseroient & projetteroient ses voisins, seroit bientôt la dupe de ses sentimens philosophiques. On ne trouva pas extraordinaire en France, que la cour songeât à profiter d'un événement qui rendoit à jamais ce royaume l'arbitre de tous ses voisins, & redoutable à ses ennemis.

Il étoit naturel que les François, ayant conçû un aussi grand projet, d'autant plus admirable que l'exécution en étoit plus facile par la situation des affaires, l'exécutassent de la maniere la plus prompte & la plus facile. Ils firent tout le contraire; au lieu de faire passer le Rhin à cent mille hommes comme ils le pouvoient aisément; au lieu d'accabler tout-à-coup leurs ennemis déjà attaqués dans la Silésie par le roi de Prusse, qui faisoit une forte diversion, ils n'envoyerent que de petits corps en Allemagne qui ne purent exécuter assez rapidement une entreprise, qui ne pouvoit avoir une heureuse issue que par la plus grande célérité.

Ces petits corps s'affoiblirent si fort dans les suites, soit par les pertes qu'ils essuyerent, soit par l'étendue du terrein qu'ils étoient obligés de garder, qu'ils furent réduits à rien, & incapables de soutenir les efforts d'un ennemi supérieur en nombre, & d'autant plus fort qu'il soutenoit son terrein.

Ainsi les François, qui auroient été très aisément & sans nulle difficulté à Vienne, s'ils eussent d'abord fait passer le Rhin à quatre-vingt ou cent mille hommes, étant obligés de garder la Bohême & l'Autriche presqu'entiere, furent battus à Lintz, & obligés d'abandonner une partie de leurs conquêtes. Bientôt après ils essuierent de plus grandes disgraces: le roi de Prusse leur allié, qui avoit gagné deux batailles & conquis toute la Silésie, province de plus de cent lieues d'étendue, fit tout d'un coup sa paix avec la reine de Hongrie, & garda par un traité de paix toutes ses conquêtes, qui lui furent garanties par les Anglois & les Hollandois: garantie bien foible, & qui ne lui eût été d'aucune utilité s'il eût eu besoin d'y avoir recours. Les Anglois & les Hollandois, il est vrai, cherchant à nuire à la France, promettoient tout au roi de Prusse: mais ils ne lui auroient rien tenu dans l'occasion, étant infiniment intéressés à empêcher ce prince d'être aussi puissant qu'il est.

[Pages g276 & g277]

On a beaucoup parlé en Europe des raisons qui obligerent le roi de Prusse à faire la paix; tous les sentimens ont été différens.

Ses partisans ont dit qu'il avoit été forcé de prévenir les François, qui cherchoient à conclure la leur, & qui songeoient peu à ses intérêts. Il est certain que le C. de F., qui avoit toujours éloigné le moment de la guerre, tant qu'il avoit été en son pouvoir, agissoit avec beaucoup de mollesse & de lenteur, faute irréparable, dont il n'a pas vû les suites, mais qui a coûté bien du sang. Il ne voyoit pas que le plus sûr moyen pour avoir bientôt la paix étoit de pousser la guerre avec vigueur, & de ne pas laisser aux ennemis le temps de se reconnoître & de parer les coups; les François connurent cette vérité deux ou trois années après, & la mirent à profit.

D'un autre côté, les ennemis du roi de Prusse ont publié, qu'ayant trouvé dans la paix le moyen de conserver les belles prises qu'il avoit faites, il s'étoit peu soucié de garder l'alliance qu'il avoit avec la France, espérant & prévoyant que les Autrichiens & les François se battroient assez longtemps pour s'affoiblir des deux côtés, & lui laisseroient le loisir de fortifier ses places conquises, d'accroître ses finances & d'augmenter ses troupes.

Je suis assez volontiers porté à croire que ce prince dans cette occasion ne s'est pas conduit par ce motif. Et comment, ayant autant de génie qu'il en a & que ses ennemis sont forcés de lui en accorder, n'auroit-il pas senti le danger qu'il couroit de perdre ses conquêtes, si la France venoit à faire une paix désavantageuse? Cet abbaissement égal des François & des Autrichiens pouvoit fort bien n'avoir pas lieu. De plus, si les derniers avoient été assez forts pour imposer la loi à leurs ennemis, le lendemain ils auroient tourné leurs armes contre le roi de Prusse, & lui auroient enlevé la Silesie. Cette province étant la barrière de la Bohême & de la Moravie, leur tenoit plus à coeur que la conservation de tous les pays bas: cette reflexion étoit assez juste pour s'y attacher, & ne rien risquer. Regarde, mon cher Isaac, la position de la Silésie sur une carte de quelqu'un de nos amis les missionnaires; tu te convaincras par toi-même de ce que je te dis.

[Pages g278 & g279]

Quant à moi, je croirois assez volontiers que deux raisons engagerent le roi de Prusse à faire sa paix particuliere.

La premiere & la principale, c'est qu'il craignoit que les François faisant la leur, il ne fût obligé de rendre ses conquêtes, qu'il n'avoit pas eu le tems d'affermir. Or on ne peut douter qu'il ne fut assuré que le C. de F. finiroit la guerre dès qu'il le pourroit. Non-seulement la France, mais toute l'Europe en étoit convaincue ainsi que lui.

Cette envie trop marquée de faire la paix avoit même fait croire aux Autrichiens, aux Anglois & aux Hollandois, que la France étoit aux abois & n'avoit plus aucune ressource. Les Autrichiens, quelque proposition qu'on leur fit, voulurent continuer la guerre: la hardiesse de ceux-ci donna aux Anglois & aux Hollandois celle de se déclarer ouvertement. Ils furent trompés les uns & les autres par les suites dans leurs conjectures avantageuses, que la foiblesse & la timidité du Cardinal leur avoient fait regarder comme des vérités constantes.

La seconde raison du roi de Prusse, c'étoit la forte conviction qu'il avoit qu'à la durée de cette guerre, il étoit impossible que la France ne prît le dessus sur ses ennemis. Au reste, si elle avoit de fâcheux événemens, la ressource étoit de se déclarer une seconde fois; ce qu'il fit lorsque les Autrichiens ayant passé le Rhin deux années après, il rompit sa paix de Breslau, & entra en Bohême.

Il faut encore convenir que la cour de France avoit donné occasion à cette diversion du roi de Prusse; & je crois que le sujet de la façon brusque dont il termina les différends avec les Autrichiens, étoit les mécontentemens qu'il prétendoit avoir du maréchal de Broglio, général de l'armée françoise en Bohême.

[Pages g280 & g281]

N'est-il pas imprudent à une cour d'envoyer pour commander conjointement avec un roi, un homme que ce roi n'aimoit point, & qui n'aimoit point ce roi? car depuis l'aventure de Strasbourg, le roi de Prusse avoit montré publiquement le peu de cas qu'il faisoit des lumieres du maréchal; le maréchal de son côté avoit fait paroître qu'il n'étoit rien moins qu'attaché aux intérêts du roi de Prusse.

Enfin, quelque raison qui l'ait déterminé à faire cette paix, il est certain qu'il falloit qu'il eût parfaitement combiné ce qui pourroit en arriver. Les suites ont prouvé la justesse de ses réflexions; & dans une guerre de huit années, où les princes de l'Europe se sont épuisé d'hommes & de richesses, il est le seul qui en ait profité.

Je crois donc, mon cher Isaac, que la paix de Breslau est le chef-d'oeuvre de la plus fine politique: je n'y trouve qu'une seule chose que je n'y puis approuver; c'est l'abandon total de l'armée françoise affoiblie par les maladies, par les combats & par les marches forcées, laissée au centre de la Bohême au milieu de ses ennemis, & n'ayant pour n'être pas réduite à se rendre prisonniere, d'autre ressource que sa valeur. Il pouvoit aisément éviter ce reproche; il pouvoit sauver la vie à vingt mille braves hommes qui périrent ensuite par le froid, par la maladie, dans le fameux siége de Prague, & dans la retraite que fit le reste de cette armée; retraite beaucoup plus courte, mais bien plus belle & plus difficile que celle des dix mille Grecs dont Xénophon nous a donné l'histoire.

Il parut alors dans la conduite du roi de Prusse une animosité trop forte, & peu conforme au caractere d'un philosophe tel que lui. Dans sa paix, il pouvoit demander pour les François les mêmes conditions qu'il exigea pour les Saxons; il étoit le maître de stipuler dans son traité, qu'ils pourroient, s'ils vouloient, sortir de la Bohême & se retirer, sans qu'on pût les en empêcher. Alors les François auroient été arbitres de leur sort; ils auroient eu la liberté de faire ce qu'ils auroient jugé à propos. S'ils avoient persisté à rester en Bohême, ils n'auroient aucun sujet d'accuser, comme ils ont fait, le roi de Prusse de les avoir livrés à leurs ennemis.

[Pages g282 & g283]

La conduite du monarque Prussien, dans cette conjoncture, étoit même contraire à la bonne politique. Car si la valeur des François ne les eût pas sauvés du triste sort qui sembloit leur être inévitable, leur patrie auroit reçu une blessure si considérable, qu'elle auroit été obligée de s'accommoder à des conditions fâcheuses: & la paix à peine signée, les Autrichiens seroient rentrés sans aucune difficulté dans la Silésie.

Tu me diras peut-être, mon cher Isaac, que ce prince eut été secouru alors par les Anglois & les Hollandois, qui avoient garanti ses conquêtes. Je suis persuadé du contraire: les princes agissent toujours, sur-tout en Europe, par des vues de politique: l'intérêt des Anglois & des Hollandois étoit de contribuer en tout ce qu'ils pourroient au maintien & même à l'aggrandissement de la maison d'Autriche: ainsi ils auroient favorisé en tout ce qu'ils auroient pû les Autrichiens; & feignant de vouloir être les médiateurs en vertu du traité de garantie, non-seulement ils auroient trouvé prétexte pour ne point donner du secours au roi de Prusse; mais ils en auroient encore fourni en argent à la Reine de Hongrie.

C'est ainsi que les Hollandois, au commencement de la guerre, en assurant qu'ils vouloient garder une exacte neutralité entre la cour de France & celle de Vienne, donnoient cependant de considérables subsides à la derniere. Toutes les fois qu'ils ont trouvé des occasions de violer leur parole avantageusement, ils n'ont pas manqué de raisons illusoires pour excuser leur mauvaise foi: & soit pour exemple la raison dont ils se servirent pour autoriser l'envoi des six mille hommes en Ecosse, qui, prisonniers des François, s'étoient engagés à ne point servir de deux ans.

Il est donc certain que les princes ne doivent compter sur les garanties de leurs Alliés, qu'autant qu'elles sont avantageuses à ceux qui les ont promises: & par cette raison, dont l'expérience établit & prouve la vérité, la seule garantie de la Silésie, sur laquelle le roi de Prusse puisse & doive compter, est celle de la France, intéressée à tout ce qui peut abbaisser & détruire la maison d'Autriche.

[Pages g284 & g285]

Tu me demanderas, mon cher Isaac, comment les choses que je te dis étant évidentes, un prince d'un génie aussi supérieur & d'un fond de politique aussi impénétrable, ne les a pas senties. Je ne doute pas un moment qu'il n'en ait été frappé: mais les plus grands-hommes ne font pas également bien! Quelquefois même ils croyent devoir donner certaines choses au hasard. C'est des heros, ainsi que des autres hommes, qu'on peut justement dire (1): Video meliora proboque; deteriora sequor.

[(1) Ovid., métamorph., lib. VII, v. 104.]

Une marque évidente que le roi de Prusse a compris dans les suites combien il auroit été fâcheux pour lui que les François eussent été abbaissés, c'est l'attention qu'il eut dans son traité de Dresde, lorsqu'il fit la paix pour la seconde fois, de la rendre utile aux François, sous le spécieux prétexte d'assurer la tranquillité en Allemagne. Ainsi faisant cesser la guerre dans ce pays entre les Autrichiens & les François, guerre qui n'a jamais été avantageuses à ces derniers, il leur donna le moyen de porter toujours leurs forces en Flandres & en Italie.

Porte-toi bien, mon cher Isaac, & ai toujours pour la vérité le respect qu'elle mérite.

De Marseille, ce...

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LETTRE CCII. *

Aaron Monceca, à Isaac Onis, caraïte, autrefois Rabbin de Constantinople.

Le roi de Prusse, mon cher Isaac, ayant fait sa paix, la France se vit seule chargée du soutien de l'empereur: elle avoit fait élire par ses brigues, & plus encore par la crainte de ses armes, l'électeur de Baviere. Ce prince qui avoit été couronné roi de Bohême à Prague où il avoit avancé, lorsque le roi de Prusse, étoit son allié, se trouva non-seulement privé de la Bohême, où les François étoient entourés de leurs ennemis dans la capitale, mais même dépouillé de ses propres états, dont peu de tems après les Autrichiens s'emparerent, ne lui laissant pour demeure que la ville impériale de Francfort.

[Pages g286 & g287]

Le sort de ce prince qui s'étoit vû à la veille d'être un des plus grands monarques de l'Europe, étoit déplorable.

Il sembloit que la fortune ne lui eût donné la couronne de l'Empire, que pour rendre sa situation plus fâcheuse. Il étoit né Electeur de Baviere, & il avoit la douleur de voir les Autrichiens posséder les états héréditaires, & les tyranniser en y exerçant les plus grandes cruautés. Il avoit été couronné roi de Bohême, & il n'avoit plus rien dans ce royaume que les infortunés débris de l'armée de ses alliés, dans l'attente de l'instant cruel où elle seroit contrainte à se rendre prisonniere. Il étoit empereur; & il n'avoit aucune autorité dans l'Empire; les électeurs qui l'avoient élû, non-seulement l'abandonnoient, mais plusieurs même étoient ses ennemis; les Saxons avoient renoncé avec les Autrichiens, les Hanovriens s'étoient déclarés ouvertement contre lui: les autres princes que les succès des premieres armes françoises avoient forcé de rester dans son parti, ou de demeurer dans le silence, murmurerent tout haut au premier revers qu'elles essuyerent, & mepriserent ouvertement un empereur, qui n'avoit plus aucun moyen pour se faire respecter, & qui devenoit odieux à toute l'Allemagne, parce que c'étoit la France qui l'avoit fait élire.

Ces princes, outre les intérêts politiques qui les guidoient, avoient encore une raison pour être animés & aigris contre les François. La plûpart prétendoient avoir été traités avec un mépris outrageant; plusieurs d'entr'eux se plaignoient d'avoir été obligés d'attendre dans l'antichambre des ministres de France pendant des heures entieres, confondus avec leurs domestiques & leurs cliens. De tous tems les princes Allemands sont naturellement fiers: c'étoit les offenser par l'endroit le plus sensible. Il y en a tel parmi eux qui pardonneroit plutôt à un général le ravage de son pays, que l'oubli de l'appeller Altesse Sérénissime.

Sitôt qu'ils eurent trouvé l'occasion de faire hardiment parade de leur haine pour les François, ils la saisirent avec avidité; ils embrasserent avec la plus grande chaleur les intérêts de la maison d'Autriche: quand l'empereur s'adressoit à la diette de l'Empire pour en obtenir les choses les plus justes, il trouvoit tous ces petits princes réunis contre lui: les villes impériales n'étoient pas plus portées pour cet empereur infortuné, que les autres membres de l'empire.

[Pages g288 & g289]

Une raison très-naturelle les avoit indisposés contre lui, & elle avoit entraîné les sentimens des petits princes. Les Autrichiens avoient publié le dessein qu'avoit eu l'empereur de joindre à ses états héréditaires plusieurs villes impériales, de s'en approprier la souveraineté successive, & d'en céder quelques autres à quelques princes, pour les engager à favoriser son parti. Selon ce plan, Ausbourg devoit être joint à l'électorat de Baviere: Cologne avoit été offerte à l'électeur de ce nom (qui y a fort peu d'autorité) à condition qu'il se déclareroit pour l'empereur: mais bientôt gagné par les Anglois, il refusa cette offre, quoiqu'il fût frere de celui qui la lui faisoit. Presque toutes les autres villes impériales n'auroient pas eu un meilleur sort, & les armes de l'empereur eussent prévalu. C'est ce que les Autrichiens publioient: & cela étoit assez vraisemblable, vû là nécessité d'étendre les états de l'empereur qui étoient trop petits pour sa dignité, & de lui gagner des créatures, sans qu'il lui en coûtât rien.

Ces petites républiques, effrayées des projets qu'elles croyoient formés sur leur liberté, se rappellant aussi la tranquillité avec laquelle elles avoient joui de leurs priviléges sous la maison d'Autriche, comprirent que leur bonheur étoit attaché à la puissance de ceux de cette maison, & firent tout ce qui étoit de leur pouvoir pour la favoriser. D'un autre côté les petits princes voyant le sort qu'on avoit destiné aux villes impériales, craignant qu'après qu'elles auroient été réduites & privées de leurs priviléges, ils ne fussent rangés au rang des simples gentilshommes, se lierent ensemble, firent cause commune avec la maison d'Autriche, & s'attacherent à ses intérêts plus fortement que jamais.

Voilà donc, mon cher Isaac, la triste situation où se trouvoit l'empereur; lorsque les François ayant eu le bonheur de sortir de Prague & de regagner le Rhin, réunirent tous leurs efforts pour maintenir l'empereur & le ramener en Baviere. Mais la fortune se joue des projets des foibles mortels! Elle voulut, lorsqu'il sembloit que les François touchoient au moment de réparer toutes leurs pertes, qu'ils fussent battus par les Anglois & par les Autrichiens à Ettinghen. Leurs affaires alors & celles de l'empereur paroissoient entiérement ruinées en Allemagne: les Autrichiens parloient hautement de l'invalidité de l'élection de Charles VII; ils songeoient sérieusement à lui faire ôter la couronne impériale.

[Pages g290 & g291]

Dans cet instant, le roi de Prusse, qui voyoit la nécessité d'arrêter les progrès de la cour de Vienne, se réunit à celle du France, & engagea dans son alliance l'électeur Palatin & le Landgrave de Hesse. L'espérance de voir ériger son landgraviat en Electorat mit celui-ci dans les intérêts de l'empereur.

Les François avoient besoin d'un aussi puissant secours: les Autrichiens les avoient non-seulement forcés de vuider l'Allemagne; ils étoient même entrés dans l'Alsace. Le prince Charles, à la tête de plus de soixante-dix mille hommes, avoit passé le Rhin. J'aime la vérité, mon cher Isaac, & je me croirois l'homme du monde le plus méprisable, si je cherchois à diminuer la gloire de ce prince, dont le mérite & la valeur sont connus dans toute l'Europe. Mais je ne puis m'empêcher de dire qu'il eût trouvé de bien plus grandes difficultés à passer le Rhin, peut-être même d'insurmontables, si la trahison secrete du général Bavarois, & dont on n'a eu par les suites des preuves que trop authentiques, ne lui en avoit fourni les moyens. Ce général dont je te parle s'appelle Seckendorff: il est également le mépris des Autrichiens, des Prussiens & des François.

D'abord cet homme avoit servi la cour de Vienne & commandé ses armées. On prétend qu'il étoit brave & consommé dans le métier de la guerre; son ame intéressée & son caractere faux ternissoient ces rares qualités. Lorsqu'il commandoit les Autrichiens, par son avidité & sa basse avarice, il contribua aux immenses progrès du Turc dans la Hongrie, & laissa prendre Belgrade. Il fut arrêté, & son procès fut instruit à Vienne. Ses amis publioient hautement qu'on le haïssoit & qu'on le persécutoit parce qu'il étoit Luthérien. Ses partisans donnoient là un raisonnement bien ridicule & qui tomboit à l'examen de lui-même.

[Pages g292 & g293]

La religion pour laquelle on le haïssoit avoit-elle empêché qu'il ne parvînt à commander les armées? Pourquoi ne s'étoit-on pas avisé de s'opposer à son élévation? Etoit-il moins Luthérien avant d'être général, que lorsqu'il le fut? D'ailleurs la justice integre de l'empereur Charles VI. étoit reconnue de toute la terre: il n'eut pas sûrement fait faire le procès au général de son armée sans de grandes raisons: & il étoit trop prudent pour choisir cet instant qui intéressoit toute l'Allemagne, pour discuter avec un grand homme, nécessaire par sa capacité, sur des articles de dogme.

L'empereur étant mort, Seckendorff, pour se venger de la cour de Vienne, la croyant au moment de sa ruine, espérant d'ailleurs de trouver à piller dans les troubles qu'il causeroit, s'attacha au nouvel empereur de Baviere. Il parut d'abord un des plus zélés pour sa cause; mais lorsqu'il crut ses affaires désesperées, il songea à se raccommoder avec la maison d'Autriche; il la favorisa dans tout ce qu'il put; & le traité de paix désavantageux qu'il fit conclure à l'électeur de Bavière d'aujourd'hui, dès que son pere fut mort, met en évidence toute la fourberie & la mauvaise foi de la manoeuvre qu'il fit sur le Rhin. Par ce funeste traité il détacha ce prince de ses alliés, & le priva de l'empire, que les armées des François & des Prussiens, supérieurs par la suite, lui auroient incontestablement acquis.

Revenons, mon cher Isaac, au roi de Prusse. Ce prince habile & fait pour regner, avoit employé en héros le tems de la paix. Il avoit fortifié quatre places en Silésie, arrangé & accrû ses finances, augmenté ses troupes & rempli ses magasins. Plus formidable à ses ennemis par ces prudentes opérations, impénétrable dans ses secrets, il faisoit mouvoir, sans qu'on pût pénétrer ses desseins, tout ce qu'il faut pour le service d'une armée de cent mille combattans: les Autrichiens ne furent instruits de ses projets, que dans le moment même qu'il entra en Bohême: le jour que son manifeste parut à Vienne, il avoit déja enlevé deux postes.

L'entrée inopinée du roi de Prusse en Bohême, força le prince Charles d'abandonner l'Alsace, & de repasser le Rhin. Ce roi rendit alors un service bien considérable à la France, allarmée non-seulement par les Autrichiens au milieu de l'Alsace, par les Hollandois & les Anglois qui préparoient le siége de Lille en Flandres, mais plus encore par la maladie de Louis XV.

[Pages g294 & g295]

Ce prince, généralement aimé de ses sujets avoit quitté l'armée de Flandres, pour courir s'opposer au prince Charles. Il tomba malade à Metz & y fut à l'extrêmité. La douleur que ses sujets ressentirent de l'état où il étoit, est inexprimable: tout le royaume se crût perdu, en perdant un souverain qu'il regardoit comme le pere de la patrie; le ciel enfin le rendit à son peuple. Pendant sa convalescence le prince Charles repassa le Rhin.

Les François firent alors deux manoeuvres bien mauvaises; la premiere fut de ne pas attaquer l'arriere-garde du prince Charles. Quelle facilité n'avoient-ils pas de la défaire entiérement? Ils resterent dans l'inaction, contens de voir les Autrichiens rentrer en Allemagne. La seconde fut de ne pas passer le Rhin, suivre le prince Charles, & l'enfermer entr'eux & le roi de Prusse: ils auroient entièrement détruit l'armée Autrichienne. Ils s'amuserent à faire le siége de Fribourg, chose peu nécessaire, & donnerent par-là le tems aux Autrichiens de marcher tranquillement & sans embarras contre le roi de Prusse.

Ce prince n'avoit pas pensé que les François tiendroient une conduite aussi singuliere & aussi contraire à la prudence; & avoit étendu ses quartiers dans la Bohême. Il fut obligé de se replier tout-à-coup; il ne put le faire assz-tôt, pour ne pas perdre plusieurs détachemens considérables. La garnison de Prague, forte de douze mille hommes, se vit au point d'être obligée de se rendre prisonniere de guerre; & un moment plus tard décidoit de son sort. Le roi de Prusse perdit dans cette campagne, par la faute de ses alliés, plus de vingt mille hommes, & fut obligé d'abandonner entiérement la Bohême, & de prendre des quartiers d'hyver dans la Silésie & dans les autres provinces qui lui appartenoient. On peut dire, mon cher Isaac, que dans cette occasion le roi de Prusse eut presqu'autant de sujet de se plaindre des François, qu'ils en avoient eu de se plaindre de lui, dans le tems du traité de Breslau.

[Pages g296 & g297]

Les François prirent Fribourg & entrerent en Allemagne: ils passerent en Baviere. Par cette opération, le roi de Prusse se vit moins pressé par les Autrichiens, & répara bien-tôt les pertes qu'il avoit essuyées.

Tout paroissoit disposé à favoriser le parti de l'empereur: ce prince qui quatre mois auparavant s'étoit vu seul, environné de tous ses ennemis, recouvroit non-seulement une partie de ses états, mais voyoit encore la France, la Prusse, le Palatinat & la Hesse armés en sa faveur par un traité conclu à Francfort. Il concevoit déjà les plus hautes espérances; il avoit tout lieu de les croire bien fondées, lorsqu'attaqué d'une violente maladie, il mourut en trois ou quatre jours.

Cet événement étonna ses alliés, & renversa les projets qu'ils avoient formés; leurs intérêts devenant différens, leur union ne subsista plus. Les Hessois firent leur paix, & voulant gagner la cour de Vienne, ils donnerent aux alliés les mêmes troupes qu'ils fournissoient peu de tems auparavant contr'eux. Les Palatins se retirerent tranquillement chez eux. L'électeur de Baviere conseillé par Seckendorff & pressé par ses peuples qui demandoient la paix; non-seulement ne songea point à être élû empereur; mais ayant fait son traité particulier avec les Autrichiens, il fournit des troupes contre la France. On vit avec étonnement dans les Pays-Bas ces mêmes Bavarois, qui sous l'empereur défunt avoient toujours été ennemis mortels des Autrichiens, combattre contre les François dans une guerre que ceux-ci n'avoient entreprise qu'à leur considération.

Lorsqu'on réfléchit, mon cher Isaac, sur les événemens singuliers qui se succédent les uns aux autres dans ce monde, on est étonné de voir combien la fortune se joue des projets & du sort des mortels infortunés. L'électeur de Baviere ruine ses états, cause des dépenses affreuses à ses alliés pour lui faire obtenir le trône impérial & l'y maintenir. Son fils, non-seulement ne veut point de cette couronne, mais se joint encore aux ennemis de ceux qui vouloient la lui donner. A peine at'il pris ce parti, que les anciens alliés, toujours malheureux tant qu'ils avoient été avec lui, deviennent heureux: ils voyent tous leurs desseins tourner à leur avantage, & battent leurs adversaires dans toutes les occasions. O foibles mortels, que vos vues sont courtes, & que les accidents qui vous arrivent devroient vous rendre sages!

[Page g298]

Porte-toi bien, mon cher Isaac, vis content & heureux.

De Marseille, ce...

Fin du septième volume.(g)

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Lettres Juives, ou Correspondance Philosophique, historique & critique, entre un Juif Voyageur en différents Etats de l'Europe, & ses Correspondants en divers endroits.

NOUVELLE EDITION, augmentée de Nouvelles Lettres & de quantité de remarques.

TOME HUITIEME (h)

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A LA HAYE, CHEZ PIERRE PAUPIE.

M.DCC.LXIV.

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LETTRE DEUX CENT TROISIEME.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, Caraïte, autrefois rabbin de Constantinople.

L'Empereur étant mort, mon cher Isaac, la France & la Prusse restoient unies. Ces deux états avoient toujours les mêmes intérêts, & les raisons qui leur avoient fait entreprendre la guerre, duroient encore; il s'agissoit d'affoiblir la maison d'Autriche; le seul moyen étoit de lui ôter la couronne Impériale, ou du moins de ne la lui laisser qu'à certaines conditions.

La campagne commença en Flandres par le siége de Tournay; les alliés vinrent attaquer les François pour délivrer cette ville; ils furent battus & obligés de se retirer avec une perte considérable. Cet événement, à jamais fameux, sera éternellement la gloire du regne de Louis XV. Ce grand prince étoit lui-même à la tête de son armée; il y donna toutes les marques de bravoure & de prudence qu'on pouvoit attendre d'un héros; son fils étoit auprès de lui; ce prince de la plus grande espérance partageoit les dangers. Le maréchal de Saxe, général égalant les Condés & les Turennes, peut-être encore plus loué des ennemis de la France que des François même, commandoit en chef sous son roi, qu'il rendit victorieux de ses plus fiers ennemis. Un officier général, qui est un des premiers mandarins de la cour, & qu'on nomme Richelieu, se distingua infiniment dans cette bataille.

Peu de jours après, le roi de Prusse en gagna une aussi considérable dans la Silésie. Il commandoit lui-même ses troupes, & leur inspirant son courage, il leur fit faire des prodiges de valeur. Pendant toute l'action il demeura dans les postes les plus dangereux, & où il croyoit sa présence plus nécessaire, conservant un sang froid étonnant au milieu du carnage, plaignant les officiers qu'il voyoit blesser auprès de lui, & donnant des ordres pour les secourir, malgré les soins dont il étoit occupé. Enfin on vit en lui, pendant cinq heures que dura le combat, l'intrépidité d'un héros & l'humanité d'un philosophe. Après la bataille qu'il gagna de la façon la plus complette, les Autrichiens ayant eu six mille hommes de tués, & plus de huit mille prisonniers, tous ses soins se tournerent vers les blessés; & il secourut avec la même bonté les Autrichiens & ses soldats.

Ces deux batailles accablèrent les armées des alliés; un troisiéme échec à Mêle en Flandres acheva de les écraser; on leur prit Gand & plusieurs autres villes. La cour de Vienne cependant ne perdoit point de vue 1'élection d'un empereur; pour elle, c'étoit le point capital; & si les ennemis eussent raisonné & agi conséquemment, ils en auroient fait aussi le leur: mais ils commirent plusieurs fautes à ce sujet. Ils offrirent la couronne impériale à l'électeur de Saxe, qui avoit contracté déjà des liaisons secrettes avec la cour de Vienne. Loin d'avoir aucune vue sur cette dignité, sa prudence lui avoit fait envisager combien elle lui seroit nuisible, & lui deviendroit à charge vu l'étendue médiocre de ses états; les conquêtes qu'on lui promettoit étoient fort incertaines: les avantages que lui faisoit la cour de Vienne, étoient réels.

Ce prince usant de politique, crut qu'il devoit amuser les François, pour empêcher qu'on ne jettât les yeux sur quelqu'autre pour la couronne Impériale, & donner ainsi du tems à la maison d'Autriche: il agit comme s'il eût été tenté d'accepter leur offre; les Autrichiens eurent le tems de prendre leurs mesures. Quand il fut question de faire 1'élection de l'empereur à Francfort, l'électeur de Saxe déclara authentiquement le refus qu'il faisoit de ce titre, & favorisa de tout son pouvoir le grand duc de Toscane, époux de la reine de Hongrie.

Les François avoient encore un moyen pour réparer la faute qu'ils avoient commise, en se laissant amuser par l'électeur de Saxe. C'étoit de renforcer l'armée du prince de Conty qui étoit à Francfort, & de le rendre si supérieur aux Autrichiens, que ceux-ci ne pussent faire faire aucune élection: c'étoit le point capital de la guerre qu'on avoit entreprise. Cependant on affoiblit son armée de vingt mille hommes; cette diminution le mit hors d'état de tenir contre les Autrichiens: il fallut se retirer, & le grand duc fut élu empereur. La valeur & la bonne conduite du général François, ne purent balancer le nombre considérablement supérieur des ennemis. Ce prince fit une très-belle retraite, & digne d'un officier consommé dans la guerre: mais enfin cette retraite, nécessaire en elle-même, fut la cause de l'élection de l'empereur.

Les Autrichiens, ayant recouvré la couronne Impériale, s'estimèrent heureux, & méprisèrent les pertes qu'ils avoient faites, sentant qu'ils les avoient réparées avec usure. Ils regardoient les conquêtes rapides des François en Flandres, comme une chose qui les intéressoit très-peu, les Anglois & les Hollandois y étant pour plus qu'eux. Ils étoient assurés que ces deux nations ne feroient jamais la paix qu'elles ne fussent rendues; l'Angleterre, trop intéressée à conserver Ostende & les autres ports de la Flandres, auroit tout fait pour les obliger de les abandonner: les Hollandois devoient tout risquer, & l'auroient fait effectivement, pour avoir une barriere qui pût faire leur sûreté: le Cap-Breton d'ailleurs que les Anglois avoient pris étoit un ôtage de garantie de la restitution des Pays-bas à la paix.

La cour de Vienne, mon cher Isaac, étant convaincue de ce que je te dis, songea à faire un dernier effort contre le roi de Prusse. Le prince Charles l'attaqua à Sohore sur les frontières de la Bohême & de la Silésie: ce monarque avoit déjà renvoyé une partie de son armée, comptant la campagne finie. A peine avoit-il vingt mille hommes: le prince Charles en conduisoit soixante & dix mille au combat: cependant malgré cet immense disproportion, les Autrichiens furent battus: ils perdirent trente piéces de canon, soixante drapeaux, outre un grand nombre de prisonniers qu'on fit sur eux. Pendant la bataille les Hussards Autrichiens pillerent le camp Prussien, où, à cause du petit nombre des combattans, il n'avoit pû laisser qu'une garde très-légère, montrant dans cette occasion, comme dans les autres, combien il sçait prendre le parti le plus sage.

Après le gain de cette bataille, il parut que la campagne étoit finie & qu'on ne continueroit les grandes opérations de guerre que le printems suivant. Le roi de Prusse revint à Berlin comblé de gloire; il fut reçu de ses sujets comme un pere & un libérateur. Les fêtes commencèrent; on fit les répétitions d'un nouvel opéra, qui devoit être joué au commencement de Janvier. Le roi, qui réunit en lui tous les talens de l'esprit, & qui est un des plus grands musiciens de l'Europe, assistoit souvent aux répétitions. Ces délassemens dignes d'un prince, protecteur & amateur de tous les arts, finirent bien-tôt. Il s'éleva contre ce monarque un orage plus fort que tous ceux qu'il avoit essuyés: il fallut son grand génie, son courage & son activité pour le surmonter, sur-tout aussi promptement qu'il le fit.

Les Autrichiens, après avoir été battus à Sohore, formerent un projet dont la réussite auroit réparé toutes leurs pertes. Ils devoient attaquer ce roi dans ses états de Brandebourg, & leur jonction avec les Saxons rendoit ce projet de facile exécution: de plus, les Russiens promettoient de faire une diversion du côté de la Prusse. Enfin tout sembloit devoir l'accabler: il n'y avoit en Allemagne aucune troupe Françoise qui pût faire une autre diversion de son côté. Le roi prit son parti en grand homme, prévint ses ennemis, entra en Saxe dans le tems que les Russiens, les Saxons & les Autrichiens prenoient leurs arrangemens pour l'attaquer. Il battit les Saxons, obligea les Autrichiens à rentrer dans les montagnes de Bohême, déconcerta les lentes mesures des Russiens, & les contraignit à n'oser se déclarer.

L'électeur de Saxe n'eut d'autres ressources que de se sauver à Prague & d'aller chercher sa sûreté chez les Autrichiens. Le roi de Prusse devint maître de tout l'électorat de Saxe en quinze jours, entra dans Dresde, s'y fit reconnoître pour souverain, & tout fut aussi tranquille dans cette ville que si le roi de Pologne y fut entré. Le jour même que le roi fut maître de Dresde, il fît jouer l'opera, & donna une fête aux Dames. Les ennemis de ce grand prince, réduits aux abois, prirent des sentimens plus pacifiques: le roi en profita, & leur donna la paix dans Dresde. Il le fit de maniere qu'elle devint cependant avantageuse aux François ses alliés, quoiqu'il semblât les abandonner: non-seulement il établit l'Allemagne, en stipulant dans son traité qu'il n'y auroit point d'hostilité sur le Rhin, mais il donna encore le moyen aux François de porter toutes leurs forces en Flandres.

Le roi de Prusse ayant fait sa paix, & reconnu la validité de l'élection de 1'empereur, la guerre continua toujours entre la France, les Autrichiens, les Anglois & les Hollandois: mais chaque campagne que les François firent fut signalée par une bataille & la prise de plusieurs villes. Les alliés, pressés de tous côtés, n'eurent plus d'autre expédient que d'avoir recours aux Russiens, & pour soutenir leur puissance, il leur fallut aller chercher du secours dans les pays où la nature expire.

Cependant quelques avantages que les François eussent remportés, quelque progrès qu'ils eussent fait dans le pays ennemi, des raisons essentielles leur imposoient la loi indispensable de finir cette guerre. Leur marine avoit été négligée pendant la paix par la faute du C. de. F. plus occupé à persécuter les jansénistes qu'à songer à faire construire des vaisseaux: les restes de cette marine avoient été détruits entierement par les Anglois: leurs colonies étoient menacées d'être totalement ravagées, au moment que les ennemis le voudroient: le bled dans la plûpart des provinces étoit devenu fort rare. Toutes ces raisons obligerent la France à donner la paix à l'Europe, elle fut faite à Aix-la-Chapelle.

Bien des gens trouverent que les François avoient été trop généreux: ils auroient pû, disoit-on, garder quelques places en Flandres. Peut être cette réflexion n'est pas sans fondement: mais enfin, mon cher Isaac si c'est-là une faute, elle est bien petite, sur-tout si l'on considére que les fortifications des quatre ou cinq villes que le roi de France auroit pû obtenir sont presqu'entiérement ruinées; il peut lorsqu'il voudra, retourner dans huit jours dans le sein des Pays-bas. D'ailleurs à différentes reprises ce monarque avoit déclaré qu'il ne vouloit rien pour lui, qu'il ne faisoit la guerre que pour ses alliés. Qui pourra nier qu'il ne soit glorieux à un Prince de tenir aussi exactement sa parole, sur-tout lorsque l'exécution est contraire à ses interêts?

Je ne te parle point, mon cher Isaac, des événemens qui se sont passés en Italie pendant cette guerre: en deux mots, les François & les Espagnols y ont commis de si grandes fautes, que chacune de leurs démarches donnoit un avantage certain sur eux à leurs ennemis. Il faut attribuer à deux choses les fréquentes disgraces des armées Espagnoles & Françoises dans ce pays. Premierement, à la haine qui regnoit entr'elles, secondement, aux projets trop vastes de la cour de Madrid, qui non-seulement avec une armée insuffisante vouloit qu'on occupât trop de pays, mais même craignant l'aggrandissement du roi de Sardaigne, n'avoit pas assez offert à ce Prince pour le détacher des Autrichiens. Il falloit pourtant gagner cette puissance par tous les moyens possibles: ce prince étant une fois uni aux Espagnols & aux François, l'Italie eût été perdue dans un mois pour les Autrichiens.

Quand je condamne tout ce qui a été fait en Italie, je ne prétends point parler des Génois, dont le courage & l'héroïque fermeté ont rendu de grands services aux François. Ces généreux républicains, abandonnés à la rapacité & à la rage des Autrichiens, en recouvrant leur liberté, rendirent inutiles tous les projets que les Impériaux avoient formés contre la Provence, & qu'ils avoient déjà commencé de mettre en exécution.

Voilà, mon cher Isaac, les faits principaux arrivés depuis dix ans en Europe, les causes qui les ont produites, & le portrait des gens qui les ont exécutés. Je les ai exposés à tes yeux dans la plus exacte vérité, sans passion, sans préjugé, sans emphase. Je n'ai point cherché à nuire à personne par sentiment d'animosité, encore moins à louer par aucune vûe d'intérêt ou de reconnoissance. J'ai dit ce que je savois, parce que je voulois t'instruire de ce que tu me demandois. La louange est un bien qui est dû aux héros lorsqu'on parle d'eux: quiconque leur refuse cet avantage que leurs actions leur ont fait mériter, est un homme ennemi de la vertu: il n'en connoît pas le prix, puisqu'il ne lui rend pas le principal hommage qui lui est dû. Excuser les fautes des méchans, c'est autoriser le crime, c'est manquer à la société. Louer les bons, c'est payer à ces bons ce que cette même société leur doit par les services qu'elle en a reçus.

Un juif tel que moi tient pour l'amour du bien à toutes les sociétés européennes: je croirois donc avoir manqué à mon honneur, si j'avois cherché à avilir les Autrichiens pour élever les Prussiens, & les Anglois pour plaire aux François. Je t'ai dit naturellement les avantages qu'ils ont eus les uns sur les autres: & si en parlant de la bataille d'Ettinghen, gagnée sur les François, je ne t'ai point dit que ce fut le Roi d'Angleterre qui commandoit lui-même, que le Duc de Cumberland son fils s'y distingua, non-seulement pendant la bataille par la valeur, mais encore après le combat par la bonté qu'il eut de faire prendre soin des prisonniers, c'est que je croyois avoir lieu d'en parler dans la suite.

Porte-toi bien, mon cher Isaac, vis content & heureux.

De Marseille, ce...

Fin du huitieme tome (h)

Fin des Lettres Juives.

[Note du copiste: La table des matières des Lettres Juives qui terminait ce Tome Huitième a été reportée en début de la présente transcription.]



------------------------- FIN DU FICHIER lettresjuives6781 --------------------------------