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Version 1.1, Aout 1999

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<IDENT lettresjuives45>
<IDENT_AUTEURS argens>
<IDENT_COPISTES swaelensg>
<ARCHIVE http://www.abu.org/>
<VERSION 1>
<DROITS 0>
<TITRE  Lettres Juives (Tome 4 et 5)>
<GENRE prose>
<AUTEUR J.B. Marquis d'Argens (1704-1771) Lettres juives (Tome 1)>
<COPISTE G. J. Swaelens (100112.3376@compuserve.com)>
<NOTESPROD>
De ses nombreux voyages et missions diplomatiques, Jean-Baptiste de
Boyer, marquis d'Argens (1704-1771) a tiré la substance de ses
«Lettres juives» sous-titrées «Correspondance Philosophique,
historique & critique, entre un Juif Voyageur en différens Etats de
l'Europe, & ses Correspondans en divers endroits.» L'Eglise a mis par
deux fois les «Lettres Juives» à l'Index, sans doute en raison de
leurs commentaires fortement anticléricaux. L'Encyclopédie Universalis
en décrit l'auteur comme «un parfait représentant du siècle des
Lumières et l'un des premiers écrivains de l'Occident à traiter le
peuple juif avec respect». Les «Lettres Juives» offrent un vaste
panorama sur les conceptions philosophiques, religieuses,
scientifiques et politiques de l'époque. Les volumes dont a été tirée
la présente numérisation ont été confiés au Musée d'art et d'histoire
du Judaïsme, à Paris.(e-mèl:centredoc@mahj.org)

From his many trips and diplomatic missions, Jean-Baptiste de Boyer,
marquis d'Argens (1704-1771) drew his "Lettres Juives", a
"Philosophical, historical & critical correspondence, between a Jew
travelling in different states of Europe, and his Correspondents in
many places". The Roman Catholic Church put the "Lettres Juives" twice
on the Index of banned books, probably because of their strong
anticlerical stance. The French-language Encyclopédie Universalis
describes the marquis d'Argens as "a perfect representative of the
Siècle des Lumières (the Age of Enlightenment, in France) and one of
the first writers in the West to treat the jewish people with
respect." The "Lettres Juives" offer a wide panorama on the
philosophical, religious, political, scientific scene of the time. The
volumes from which this digitalisation has been produced have been
entrusted to the «Musée d'art et d'histoire du Judaïsme», Paris,
France.(e-mail:centredoc@mahj.org)
</NOTESPROD>
----------------------- FIN DE L'EN-TETE --------------------------------

------------------------- DEBUT DU FICHIER lettresjuives451 --------------------------------

Lettres Juives, ou Correspondance Philosophique, Historique & Critique, entre un Juif Voyageur en différents Etats de l'Europe, & ses Correspondans en divers endroits.

NOUVELLE EDITION, augmentée de Nouvelles Lettres & de quantité de remarques.

TOME QUATRIEME (d)

A LA HAYE, CHEZ PIERRE PAUPIE.

M.DCC.LXIV.

***

EPITRE AU PREUX ET ADMIRABLE DOM QUICHOTTE DE LA MANCHE,
INVINCIBLE CHEVALIER DES LIONS, &c. &c. &c.

Illustre héros de Cervantes, incomparable destructeur de moutons & de marionnettes, courageux & intrépide affaisseur de moulins à vent & à foulon, terreur perpétuelle des Alguazils de la sainte Hermandad, &c, &c, agréez que je mette sous votre puissante protection ce IV. volume des Lettres Juives. Un outrécuidé, chevalier pour le moins aussi insensé & aussi extravagant que vous, a résolu leur ruine, & juré leur déconfiture. Vainement le public semble-t-il vouloir les garantir de son courroux: il défie l'univers entier au combat, & se vante de les réduire en poudre, malgré la protection de tous les enchanteurs. Dans ce pressant besoin, permettez que j'aie recours à vous. Venez, ô insensé chevalier, opposer folie à folie: domptez votre rival le téméraire chevalier d'Ibérie; &, après l'avoir terrassé, faites-lui confesser qu'il ne doit nullement jouir du droit d'être aussi extravagant que vous. Depuis si long-tems qu'il semble vouloir vous disputer le sceptre, ou la marotte de Momus, ses impertinences & ses folies devroient avoir enflammé votre zèle: & cependant, vous souffrez qu'il jouisse en paix de sa réputation. Songez que la gloire doit vous exciter au combat, & que votre profession même vous y engage. Vous devez par les loix de la chevalerie errante, redresser les griefs, consoler les affligés, & protéger les opprimés. Vous ne pouvez donc équitablement refuser de donner aux Lettres Juives _le généreux secours que je vous demande instamment pour elles: & dans la juste confiance où je suis d'obtenir de vous cette grace, je demeure avec le plus profond respect, incomparable chevalier,

Votre très-humble & très-obéissant serviteur,

Le traducteur des LETTRES JUIVES._

***

PREFACE

Comme j'achevois ce quatriéme volume, on m'a envoyé d'Amsterdam le XXIII. tome de la Bibliothéque Françoise, dans lequel j'ai trouvé une lettre, où sous prétexte de rapporter quelques faits concernant l'état des sciences en Espagne, on a vivement déclamé contre certain ouvrage qu'on n'a point nommé, mais qu'on a assez désigné pour connoître aisément qu'on veut parler des Lettres Juives.

J'avois d'abord résolu de ne point répondre à cette critique, dont l'auteur est généralement reconnu, soit dans le monde, soit dans la république des lettres, pour une espéce de fou, & pour une parfaite copie du fameux dom Quichotte. En effet, on sçait qu'il a pris une passion aussi romanesque pour la nation Espagnole, que celle du héros de la Manche pour son incomparable dulcinée.

Je ne me croyois donc point obligé de faire attention aux objections d'un pareil personnage; & j'aurois suivi mon premier mouvement, si je n'avois réfléchi dans la suite que cette impertinente lettre se trouvant insérée dans un journal où l'on voit quelquefois des choses assez curieuses & assez utiles, bien des gens pourroient se persuader que cette critique seroit de la main des journalistes. Je dirai donc un mot de quelques-unes des bévues dont ce ridicule écrit est rempli.

Le chevalier d'Ibérie prend d'abord la défense de tous les auteur qui sont critiqués dans les Lettres Juives. On doit lui pardonner d'être sensible à leur affront; car il y a bonne part. Aussi appelle-t-il au public de l'injustice qu'il croit qu'on lui a faite. Il traite d'ignorans, dit-il, des gens de lettres, qui ont mis le public en état de juger de leur érudition. Je réponds à cela, qu'il n'est rien de si faux que ce reproche, & je défie qu'on me nomme un auteur estimable, dont je n'aye pas fait l'éloge. Descartes, Gassendi, Bernier, Mallebranche, Bayle, Locke, s'Gravesande, Vitriarius, Boerhave, de Thou, Daniel, Pascal, Sirmond, Péteau, Lamy : enfin tous les sçavans, de quelque état, & de quelque religion qu'ils soient, catholiques ou protestans, jésuites ou jansénistes, m'ont été égaux. Dès qu'ils ont eu du mérite, je n'ai pas balancé à leur rendre justice. J'ai eu la même équité envers les auteurs qui n'ont écrit que sur des matières concernant la poësie & les romans. J'ai loué Corneille, Racine, Milton, Pope, Pétrarque, le Tasse, le Guarini, dom Lompès de Véga, Cervantes, Crébillon, Voltaire, Rousseau. Il est vrai qu'en accordant du génie à ce dernier, j'ai cru que je pouvois, & que je devois lui refuser ce qu'un arrêt solemnel du premier parlement de France lui avoit ôté.

Ce sont-là tous les bons auteurs dont j'ai parlé; & je continuerai d'avoir toujours pour leurs ouvrages une estime infinie. Quels sont donc ces écrivains que j'ai traités d'ignorans, & qui avoient mis le public en état de juger de leur érudition? Je comprends que le critique a voulu se désigner lui-même. Mais comment a-t-il pû se fourrer dans la cervelle, que, pour avoir copié trois pages du dictionnaire de Moréri, & trois autres de celui de Corneille, & les avoir cousues avec quelques morceaux de plusieurs autres livres, & avec les larcins qu'il a fait à Baudrand, dont il a presque entièrement volé le dictionnaire, il ait mérité le nom & la réputation de sçavant? Je passe aux autres griefs.

Il est étonnant, dit ce critique, qu'un homme qui a de la naissance, de l'éducation, de l'esprit, du bien & des charges honorables, quitte tout cela, & se dégrade jusqu'à la condition d'auteur. Ces louanges qu'on me donne sont des guirlandes dont on orne la victime; & je ne suis élevé si haut que pour en être précipité. Je répondrai, avant de quitter cet article, que quand il seroit vrai, que la fortune m'auroit placé dans un état brillant, je puis, sans honte l'abandonner, pour me livrer entièrement à l'étude de la philosophie; & pour jouir de la douce satisfaction que donnent les sciences à ceux qui les cultivent. A-t-on jamais fait un crime à la Roche-Foucault, à Montagne, à Malherbe, à Racan, à Bussy-Rabutin, de leurs ouvrages? Le fameux cardinal de Richelieu fut aussi porté à passer pour auteur qu'à détruire la monarchie d'Espagne. Sans doute, que le critique méprise ce cardinal, & qu'il doit lui trouver deux défauts bien essentiels. Je poursuis l'examen de ses reproches.

Il me range dans la classe des auteurs libertins qui n'écrivent que pour décrier leur propre religion, la vertu, le sçavoir & le mérite. Quant à ce qui regarde la vertu & la religion, j'ai assez montré dans les préfaces du premier & du second volumes, qu'il n'y avoit qu'un vrai calomniateur qui pût tenir un pareil langage: & pour ce qui concerne le peu de respect qu'il dit que j'ai pour les véritables sçavans, on vient de voit de quelle manière je me suis justifié. J'avoue, que, si le critique est un véritable sçavant, j'ai mal fait de condamner ses ouvrages: mais je laisse au public à décider si je suis coupable ou non.

Comme le censeur n'a point jugé à propos d'entrer dans aucun détail, & qu'il s'est simplement contenté de se répandre en invectives contre moi, & de louer excessivement un nombre de mauvais auteurs, il m'est impossible de lui répondre sur les défauts qu'il peut trouver dans cet ouvrage. J'examinerai donc seulement, avant de finir cette préface, quelques-uns des éloges qu'il a prodigués aux écrivains Espagnols; & je montrerai évidemment qu'il les a cent fois plus ravalés, par la façon dont il a voulu les élever, que n'auroit pû faire la plus outrageante critique. On peut très-bien lui appliquer cet égard ce beau passage de Tacite: Pessimum inimicorum genus laudantes.

Ce critique commence d'abord par établir la bonté, la beauté & la justesse du génie de la nation Espagnole, sur les oeuvres de sainte Thérèse, de Louis de Grenade, & du révérend pere Rodriguès. Il va ensuite jusqu'à m'insulter sur le doute où il est que ces livres me soient connus. J'ose lui dire qu'ils me le sont autant qu'à lui: a cela près, que j'en fais beaucoup moins de cas; & sur-tout de Rodriguès, dont j'ai lu quelques ouvrages assez mauvais traduits par un fort médiocre auteur, & si généralement méprisés, que Molière n'a pas craint de les tourner en ridicule, dans une de ses pièces. Je m'étonne que le critique ignore ce vers:

Elle lit Rodriguès, fait l'oraison mentale.

Peut-être est-ce en lui un oubli volontaire; car sur les choses qui regardent le théâtre, il doit se trouver en pays de connoissance.

Je viens aux poëtes dramatiques que le censeur a loués d'une manière si ridicule, que s'il avoit voulu les déchirer par une sanglante satyre, il n'auroit pû s'y prendre autrement. Voici les propres termes dont il se sert: Les auteurs dramatiques Espagnols ont long-tems été le magasin où les nôtres alloient se fournir. Scaron, Montfleury en sont des preuves. Peut-on rien dire d'aussi flétrissant pour la gloire des poëtes Espagnols, que de les faire inventeurs des plus misérables farces, & de leur donner pour disciples & pour imitateurs les plus vils & les plus mauvais de nos écrivains? Comment jugeroit-on de certains poëtes, si un homme écrivoit que Pradon avoit formé son goût sur leurs ouvrages? N'auroit-on pas raison de les regarder comme les excrémens de la république des lettres? Il faut avouer que le censeur ne sçait guère choisir ses louanges. Dieu me garde d'un tel panégyriste: j'aime encore mieux sa haine que son amitié. Pour lui faire connoître la différence qu'il y a entre les éloges que j'ai donnés aux bons écrivains Espagnols, & les sottises qu'il en a écrites, je mettrai ici ce que Jacob Brito dit de dom Lopès de Vega dans la CXVIII. lettre.

Cet auteur a fait de si excellentes comédies, que le grand Corneille assuroit qu'il auroit donné les deux meilleures de ses tragédies, pour avoir trouvé le caractère du Menteur. Tu sçais que c'est d'après la pièce de cet Espagnol que le poëte François a composé la sienne. Je laisse présentement à décider, lequel du critique ou de moi, a affecté de faire injure à la nation Espagnole. Mais il me sera encore plus aisé d'obtenir un jugement favorable, lorsqu'on verra le parallèle de ce que nous avons dit tous les deux des historiens Espagnols.

Le critique se contente de parler de l'histoire d'Arragon de Zurita, &c. & de l'histoire générale d'Espagne de Mariana. Par une bizarrerie inexprimable des deux auteurs qu'il cite, il en est un qui doit être en horreur à tous les gens de bien. Ce n'est pas que l'histoire de Mariana ne soit un bon livre. Mais il en a fait un autre (1) que le parlement de Paris a condamné au feu, & que les jésuites eux-mêmes,ont désavoué.

[(1) _De rege & regis institutione.]

Il insinue dans cet ouvrage, qu'il est permis & même louable de tuer un roi hérétique ou tyran. Il loue excessivement le moine exécrable qui tua Henri III. & ne craint point de l'appeller l'honneur & la gloire de la France. Il faut avouer, que, puisque le critique ne vouloit citer que deux auteurs, il pouvoit bien éviter de parler de Mariana, ou du moins imiter mon exemple, & faire en même-tems mention de plusieurs autres. J'en transcrirai ici les noms, selon l'ordre où leurs éloges se trouvent dans la CXVIII. lettre. Antoine de Solis, Sandoval, Antoine de Herrera, dom Barthelemi de las Casas. Je n'ai point, non plus oublié de louer les auteurs des romans, & les poëtes qui méritent l'estime des connoisseurs, & j'ai fait les éloges de Michel de Cervantes, de Matheo Aleman, de dom Alonso de Hercilla, de Juan Rufo, de Christoval de Virvès, &c. On peut juger par le nombre de ces écrivains, si j'ai cherché à diminuer la gloire d'une nation pour augmenter celle d'une autre. Il est vrai que j'ai soutenu, & je le soutiens encore, que les Espagnols n'ont aucun philosophe; & qu'attendu l'inquisition, ils ne sçauroient en avoir. Mais l'univers entier n'est-il pas convaincu de cette vérité? Le censeur, il est vrai, ne veut point l'avouer. En preux & en incomparable chevalier, il soutient son opinion à tort & à travers. Véritable digne copie du héros de Cervantes, on ne peut vivre en paix avec lui, si l'on ne confesse purement & simplement, que les défauts de sa charmante dulcinée sont au-dessus des vertus des plus grandes princesses.

Pour donner plus de poids à son opinion, le critique s'appuye de l'autorité du pere Rapin, qui, dans ses réflexions sur la philosophie, a dit que les Espagnols excelloient en métaphysique. Mais cet auteur a écrit une sottise qui n'excuse nullement celle du censeur. En voici la preuve. Par l'éloge que fait ce jésuite de la physique & de la logique d'Aristote, on verra aisément si son sentiment doit être regardé comme décisif dans les matières de philosophie. Il ne parut rien, dit-il, (1), de réglé & d'établi sur la logique & la bonne physique devant Aristote. Ce génie si plein de raison & d'intelligence, approfondit tellement l'abîme de l'esprit humain, qu'il en pénétra tous les ressorts, par la distinction exacte qu'il fit de ses opérations. On n'avoit point encore sondé ce vaste fond des pensées de l'homme, pour en connoître la profondeur. Aristote fut le premier qui découvrit cette nouvelle voie pour parvenir à la science par l'évidence de la démonstration, & pour aller géométriquement à la démonstration par l'infaillibilité du syllogisme, l'ouvrage le plus accompli, l'effort le plus grand de l'esprit humain.

[(1) Rapin, réflexion sur la logique, num. IV. Pag. 373-374.]

Pour faire connoître l'impertinence & le ridicule de cet éloge, & de quelle espéce sont les livres de philosophie que le pere Rapin regarde comme des chefs-d'oeuvre, je me contenterai de citer ici un passage de Descartes, un autre de Mallebranche & un autre de Loke. Quiconque voudra être plus amplement persuadé de l'inutilité des ouvrages du philosophe Grec, pourra consulter l'illustre Gassendi dans ses exercitationes parradoxicae adversus Aristotelicos.

Je commence par transcrire le sentiment de Mallebranche (1). Aristote...... ne raisonne presque jamais que sur les idées confuses que l'on reçoit par les sens, & sur d'autres idées vagues, générales & indéterminées, qui ne représentent rien de particulier à l'esprit. Car les termes ordinaires de ce philosophe ne peuvent servir qu'à exprimer confusément aux sens & à l'imagination les sentimens confus que l'on a des choses sensibles, ou à faire parler d'une manière si vague & si indéterminée, que l'on n'exprime rien de distinct.

[(1) Mallebranche, recherche de la vérité, liv. 5. chap. 2. pag. 388.]

Voici présentement Descartes,qui va parler. La logique de l'école...... n'est à proprement parler, qu'une dialectique, qui enseigne les moyens de faire entendre à autrui les choses qu'on sçait, ou même aussi de dire sans jugement plusieurs paroles touchant celles qu'on ne sçait pas. Ainsi elle corrompt le bon sens, plutôt qu'elle ne l'augmente. (1)

Je vais finir de réfuter le pere Rapin, par ce passage de M. Locke. Nous raisonnons, dit-il (2), beaucoup mieux, & plus clairement que nous observons seulement la connexion des preuves, sans réduire nos pensées en régle, ou en forme de syllogisme....... Dieu n'a pas été si peu libéral de ses faveurs envers les hommes, que, se contentant d'en faire des créatures à deux jambes, il ait laissé à Aristote le soin de les rendre des créatures raisonnables.

[(1) Descartes, principe de la philosophie. Préface.
(2) Essai sur l'entendement humain, liv. 4, chap. 17. pag. 868.]

On peut voir maintenant quel fond l'on peut faire sur l'autorité du pere Rapin dans ce qui concerne les philosophes; & puisqu'il a prodigué des louanges à Aristote, il n'est pas fort surprenant qu'il ait loué les métaphysiciens Espagnols. C'étoit une suite nécessaire de sa façon de penser, tous ces métaphysiciens étant zélés sectateurs d'Aristote. Mais pour montrer l'ignorance ou la mauvaise foi du critique, s'il y a tant d'excellens philosophes & métaphysiciens en Espagne, d'où vient n'en nomme-t-il pas quelques-uns? C'est qu'il lui auroit été impossible de pouvoir le faire, ou qu'il eût augmenté le ridicule qu'il s'est déja si justement acquis.

Pour achever enfin la réponse que j'ai daigné faire à ses objections, je vais réfuter celle où il m'accuse d'affecter de décrier la nation Espagnole. Il est vrai que j'ai dit, & je le dis encore, qu'elle est fière, orgueilleuse, fainéante, superstitieuse, & soumise aux moines à l'excès. Mais en exposant ainsi ses défauts, ainsi que ceux des autres peuples dont j'ai parlé, j'ai rendu justice à ses vertus. Et sans rappeller tout ce que j'en ai écrit, je me contenterai de citer ici ce morceau de la CVI. lettre. Depuis le regne de Philippe V. le ministre d'Espagne a eu de très-habiles gens: mais les orages auxquels toutes les cours sont sujettes, les ont ôtés de leurs places. On vante sur-tout le cardinal Alberoni. Non-seulement les étrangers qui sont en grand nombre dans ce pays, mais même plusieurs Espagnols, rendent justice à cet habile ministre...... Depuis l'avenement de Philippe V. à la couronne, l'Espagne a réparé la moitié des maux dont elle avoit été accablée par des personnes qui avoient été chargées de la conduite des affaires sous les regnes de Philippe IV. & de Charles II. Ses troupes sont nombreuses, bonnes & bien disciplinées. Elle s'est repeuplée d'un quart plus qu'elle n'étoit, par le grand nombre de François & de Flamands qui s'y sont établis: & cette couronne, qui depuis un tems n'avoit plus rien de redoutable, tient actuellement le rang respectable qu'elle occupoit autrefois.

En voilà assez, je crois, pour faire connoître la folie, l'ignorance & la mauvaise foi du prétendu chevalier d'Ibérie, car je ne répondrai point aux invectives & aux injures grossières qu'il me dit à la fin de sa lettre. A Dieu ne plaise que j'autorise jamais l'indigne coutume d'introduire sur le Parnasse le langage des halles. L'esprit seul est membre de la république des lettres, & le corps n'y a aucune part. Sans cela, dans quel embarras ne tomberoit-on pas quelquefois sur le rang qu'on y donneroit à certains personnages? Où placeroit-on, par exemple, un homme, qui après avoir été danseur de corde, baladin & comédien pendant sa jeunesse, auroit dans sa vieillesse épousé consécutivement deux chambrières de comédiennes, & une gardeuse de dindons devenue servante de cabarets, & qui pis est, la sienne? Je suis certain que le critique m'avouera, que si l'individu personnel étoit membre de la république des lettres, il seroit bien difficile de sçavoir où placer cet original.

Avant de finir cette préface, je dirai un mot des traductions qu'on a faites des Lettres Juives. Deux différentes personnes les ont trouvées assez bonnes pour vouloir les insérer dans deux ouvrages périodiques qui paroissent à Londres. Le premier est intitulé: Gentelman's Magazine, & l'autre Fog's Weekly Journal. Je ne sçaurois que me louer de ces traductions: elles sont fort bonnes; & font honneur à l'original. Mais je ne puis m'empêcher d'avouer, que j'ai vû avec quelque peine qu'un de ces deux traducteurs (1), affectoit quelquefois de changer le titre de certaines lettres, & de substituer la qualification de monsieur au nom de Jacob Brito, ou d'Aaron Monceca, ensorte qu'il devenoit incertain si ces lettres étoient originales ou traduites: & je remarquerai en passant, que ce n'est pas aux plus mauvaises qu'il a fait une semblable soustraction.

[(1)L'auteur du Fog's Weekly Journal.]

La LXXIV. est dans le cas de celles dont je parle. Elle commence par ces mots: La première lettre que je t'ai écrite d'Egypte, doit t'avoir donné une idée des ruines d'Alexandrie, &c. c'est-à-dire en Anglois, The last letter I wrote from Egypt gave an idea of the ruins of Alexandria, &c. (1).

[(1) Voyez le num. 417 du Fog's Weekly Journal.]

Comme une pareille conduite est condamnable par toutes les loix établies dans la république des lettres, je signifie dès aujourd'hui à ce traducteur, que s'il continue à faire de pareilles soustractions Normandes & ambiguës, je me pourvoirai pardevant le tribunal de nosseigneurs les journalistes, afin que par eux justice soit rendue; & qu'il soit expressément enjoint audit traducteur de rendre à chacun ce qui lui appartient. Mais j'espère qu'il ne m'obligera point à avoir aucun procès avec lui & qu'il imitera dorénavant la bonne foi de son confrère, qui n'use point de ces suppressions de titres, lesquels, en matiere de belles-lettres, sont des demi-larcins.

Au reste, je le remercie de la façon élégante & précise avec laquelle il a traduit mes lettres. Je lui dois même un compliment particulier pour la lettre qui commence ainsi: J'ai couru, mon cher Brito, un des plus grands dangers que j'essuierai de ma vie. (1).

[(1) En Anglois, I have undergone, dear Brito, an of the great dangers, &c. Fog's Weekly Journal, July 31, 1737.]

Il a eu la bonté de ne point changer le titre de celle-là, & de ne point substituer la qualité de monsieur au nom de Brito. Lorsque je songe que j'ai déja été injurié par quelques auteurs, & pillé par quelques autres, peu s'en faut que je ne croie être devenu un personnage important dans la république des lettres.

Je passe à une autre traduction, qui va, dit-on, bientôt paroître. Elle est en Hollandois, & le manuscrit en est actuellement entre les mains d'un libraire. (2) Je ne l'ai point vûe, & quand j'aurois été à même de la voir, je n'en aurois pû juger, n'entendant point cette langue. Mais une personne qui en connoît tous les avantages, m'a assuré que je ne devois point me plaindre de la façon dont mes lettres étoient rendues, n'ayant rien perdu entre les mains du traducteur. C'est tout ce que je sçais de cet ouvrage, dont l'auteur ne m'est nullement connu.

[(2) Elle a paru depuis cette Préface, & a été imprimée à la Haye, chez Isaac van der Kloot. L'auteur de cette traduction m'a fait l'honneur de me la dédier sous ce titre Aan den zeer geleerden schranderen en wakkeren Schryver der LETTRES JUIVES. Je suis charmé de trouver ici l'occasion de lui témoigner publiquement ma reconnoissance, & de le remercier d'avoir jugé à propos de faire connoître mes lettres à une nation que j'estime infiniment.]

On m'a aussi écrit d'Allemagne, qu'on y avoit déja traduit en Allemand les deux premiers volumes des Lettres Juives. Mais il me seroit aussi impossible de juger d'une traduction Allemande que d'une Hollandoise.

Enfin, quelque chose d'incomparablement plus singulier que tout cela, c'est qu'on m'a mandé, qu'elles avoient été réimprimées à Avignon, & qu'on y en avoit déja vû deux volumes, mais misérablement tronqués & défigurés, conformément au sort ordinaire de toute édition contrefaite en terre papale.

[page d29]

Lettres Juives, ou Correspondance Philosophique, Historique & Critique, entre un Juif Voyageur en différents Etats de l'Europe, & ses Correspondans en divers endroits.

LETTRE XCV.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople.

Anvers, où je suis arrivé depuis deux jours, est la plus considérable ville du Brabant. Londres & Anvers étoient autrefois deux rivales pour le commerce: elles étoient cependant unies par rapport à leurs intérêts.

[Pages d30 & d31]

Ces deux villes tenoient un rang distingué dans la ligue ou hanse Teutonique, mais aujourd'hui le port d'Anvers est dénué de vaisseaux. Amsterdam a fait tomber entièrement le commerce de cette ville, & il ne lui reste plus que le souvenir de sa grandeur passée. Elle est bien bâtie: & quoique les maisons n'aient rien de magnifiques, elles sont assez régulières & gracieuses à la vûe. La citadelle est belle et bien fortifiée. (1). J'ai lû dans un auteur nazaréen (2) une chose assez plaisante sur cette citadelle, & qui marque la naïveté des Brabançons, soit dans leur manière d'agir, soit dans leur façon de s'expliquer.

[(1) Elle a des bastions, nommés Ferdinand, Tolede, duc d'Albe, Paciotto. Ce dernier est le nom de l'ingénieur.
(2) Chappuys.]

Lorsque ce fort fut remis par les Espagnols entre les mains du duc d'Arscot l'an 1577, ce duc mettant la main entre celles de celui qui recevoit son serment, prononça ces paroles: Je jure par le nom de Dieu & de sainte Marie, que je garderai fidélement cette citadelle. A quoi il fut répondu en cérémonie: si vous faites ainsi, Dieu vous soit en aide; sinon que le diable vous emporte en corps & en ame. & tout le reste de l'assemblée répondit avec beaucoup de dévotion, amen, ainsi soit-il. Il faut être Brabançon, pour inventer une pareille formule de serment de fidélité. Je ne crois pas que les Suisses eussent jamais pû s'en aviser. Elle est aussi grossière que grotesque.

Le peuple d'Anvers est superstitieux, ainsi que celui de Bruxelles, & il est aussi naïf. Les moeurs de ces deux villes se ressemblent tout-à-fait, Il est vrai que les nobles d'Anvers ne font point remonter jusqu'à Adam leur généalogie, ainsi que ceux de Bruxelles; & qu'ils avouent bonnement, qu'ils descendent de quelques riches marchands: à cela près, ils sont aussi infatués de leur nouvelle noblesse, que les autres le sont de leur ancienne.

On voit fort peu d'excellences à Anvers; les gens de condition s'appellant simplement monsieur: j'ignore si, lorsqu'ils vont à Bruxelles, pour se mettre à la mode & trancher du grand, ils ne se font point donner de l'excellence par leurs domestiques; car la plûpart des seigneurs Flamands n'ont encore pû obtenir ce titre, que des gens qui leurs sont dévoués.

[Pages d32 & d33]

Le menu peuple leur accorde aussi ce nom fastueux: mais ils ont conservé assez de bon sens, pour ne pas pousser le ridicule jusqu'au point de se donner de l'excellence dans la conversation. Je crois pourtant qu'ils en viendront jusqu'à ce ridicule: si cela est, ce mot deviendra aussi commun & aussi fréquent dans leurs assemblées, que celui de monsieur.

Quoique l'esprit & la vivacité de génie ne soient pas dans le partage des habitans d'Anvers, cette ville a produit cependant de très-grands peintres. Rubens, Vandyck, Otho Venius, ont fait diverses écoles célèbres. Ils ont approché des Raphaëls & des Titiens. Vandyck, sur-tout, s'est distingué des autres Flamands; & l'on peut lui donner le nom de Rubens épuré. En effet, il a joint à la beauté du coloris de ce peintre une correction de dessein beaucoup plus précise. Vandyck a été le seul dessinateur Flamand, dont les ouvrages ne se soient point ressentis du génie de sa nation & de l'air du climat. Rubens, Otho Venius, & tous leurs élèves, ont dessiné très-souvent d'une manière lourde & pesante. Malgré mille beautés, dont leurs tableaux étincellent, on y voit toujours un certain goût Flamand, lourd, matériel, & éloigné de la façon légère des Italiens, fidéles imitateurs des beautés de l'antique. Les femmes peintes par Raphaël, Corrège, Carlo Maratti, ont quelque chose de divin. Les simples nymphes dans leurs ouvrages, ressemblent à des déesses; mais souvent dans ceux des Flamands, les déesses ressemblent à de grosses chambrières.

J'ai vû dans le palais du Luxembourg à Paris, la célèbre galerie peinte par Rubens. Le sang coule dans les figures, tracées sur la toile par cet habile peintre. La nature n'a point un coloris plus parfait; mais elle a quelque chose de plus délicat dans les contours; & l'on peut dire que Rubens auroit été le premier de son art, s'il fût né en Italie. Quoiqu'il y eût resté très-long-tems, il ne put jamais quitter entièrement les premières idées qu'il avoit prises dans sa patrie: & dans ses plus beaux tableaux, il peignit toujours quelque figure Flamande. Il est vrai qu'il répara ce défaut par tant d'autres beautés, qu'on auroit tort de ne lui point pardonner.

[Pages d34 & d35]

Ce grand homme forma plusieurs élèves; & pendant assez de tems, la Flandre eut plusieurs habiles peintres: mais actuellement il ne reste plus des fameuses écoles de Vandyck & de Rubens, que quelques tableaux dans les églises & dans les cabinets des curieux. Les peintres, aujourd'hui répandus dans la Flandre, sont de véritables barbouilleurs, eu égard à leurs anciens maîtres. Ils conservent quelque chose de leurs coloris: mais ils pêchent si fort dans les autres parties de la peinture, leur dessein est si peu correct, & leur composition si fade, que l'école Flamande n'existe plus que dans les ouvrages des morts.

Il semble que le nombre des peintres & des sculpteurs devoit s'accroître avec le tems, & que les beaux-arts, loin de diminuer, devoient aller en augmentant: mais loin que les élèves ayent surpassé les maîtres, ils sont allés toujours en diminuant. Il est arrivé aux Flamands, à l'égard de Rubens & de Vandyck, ce qui est arrivé aux Italiens à l'égard de Raphaël, du Titien, des deux Carraches, du Corrège, de Jules-Romain, &c. Trente ou quarante ans après la mort de ces grands-hommes, qui vécurent à-peu-près dans le même-tems, à peine dans chaque siécle, l'Italie compta-t-elle un ou deux peintres qui méritassent l'estime de tous les connoisseurs. Elle a eu depuis cent ans, le Guide & Carlo Maritti, dont les noms iront à la postérité. Le Trevisani & Solimane, sont aujourd'hui les seuls, qui dans leur art, aient atteint ce dégré de perfection qui assure l'immortalité. Le Trevisani est gracieux, il dessine correctement; mais il a quelque chose de fade & de gris dans son coloris: défaut ordinaire de l'école Romaine. Il semble, mon cher Isaac, qu'il y ait des talens attribués à certains pays; ensorte que ceux qui naissent dans un autre ne peuvent jamais les acquérir que médiocrement.

Dans les tems florissans de la peinture, il y avoit trois écoles renommées; la Flamande, qui excelloit dans le coloris; la Romaine, dans le dessein; & la Vénitienne, qui sembloit vouloir réunir la science des deux autres. Le Titien & le Tintoret ont beaucoup mieux dessiné que les Flamands, & coloré que les Romains: cependant s'ils réunissoient les talens des deux autres écoles, ils ne les surpassoient ou ne les égaloient, que dans les parties où elles excelloient le moins. Un tableau du Titien, bien coloré & bien dessiné, est moins bien dessiné qu'un autre de Raphaël, & est d'un coloris inférieur à celui de Rubens.

[Pages d36 & d37]

Je crois donc que j'ai raison d'assurer, mon cher Isaac, que certains talens sont le partage de certains pays; & que les premieres impressions que l'esprit reçoit lorsqu'il commence à s'appliquer aux sciences & aux beaux-arts, ne peuvent être entièrement effacées, quelques soins qu'on prenne d'en arracher le mauvais, & de les perfectionner. Il en est des premiers pas qu'on fait dans l'étude, comme des premiers préjugés que l'on reçoit dans l'enfance sur la religion. On ne vient jamais à bout de s'en dépouiller entièrement; & je suis assuré que, lorsqu'un nazaréen se fait musulman, & un juif nazaréen, il leur revient très-souvent dans l'esprit mille réflexions, qu'ils ne sont point les maîtres d'éloigner.

Les plus grands-hommes conservent toujours quelque chose de leur premier goût, & de celui de leur patrie, ou de l'école dans laquelle ils ont été élevés. C'est-là ce que les peintres appellent maniere, que l'étude & les voyages dans les pays étrangers, ne sçauroient détruire chez eux. Rubens a été pendant long-tems en Italie, bien d'autres Flamands ont travaillé à Rome. Ils ont véritablement épuré leur manière, purifié leur goût: mais ils se ressentent toujours des premieres impressions; & les soins les plus redoublés ne sçauroient rendre un peintre Flamand aussi bon dessinateur qu'un Italien. L'amour même, qui, quelquefois a fait des sçavans de bien des ignorans, ne sçauroit opérer ce miracle, quoique d'un serrurier, il puisse faire un excellent peintre. J'en ai vû un exemple particulier à Anvers. A trente pas de l'église cathédrale, on m'a fait voir un puits, dont les branches de fer, où pend la poulie, sont ornées de divers feuillages. C'est l'ouvrage d'un serrurier nommé Quintin Mathys. Il devint amoureux de la fille d'un peintre: & quoiqu'il fût homme d'esprit, & fort adroit dans son métier, il ne put obtenir sa maîtresse; son pere ne voulant point d'un gendre forgeron. L'amour fit quitter à Quintin l'enclume & le marteau, pour le pinceau & la palette: l'envie de plaire conduisant sa main, il devint bientôt habile, & se distingua si fort dans son nouvel art, qu'il surpassa tous les peintres d'Anvers, & eut le bonheur d'épouser sa maîtresse. J'ai vû contre les murailles de la grande église, au-dessus de la tombe, où fut mis ce forgeron-peintre après sa mort, cette espèce d'épitaphe:

Connubialis amor de mulcibre fecit appellem.

C'est-à-dire:

Le pouvoir tout-puissant de l'amour conjugal,
Fit un peintre excellent d'un simple maréchal.


[Pages d38 & d39]

Voilà, mon cher Isaac, ce que j'ai pû remarquer de plus considérable dans cette ville. Quoique très-voisine de la Hollande, la seule religion Romaine y est tolérée, & nos frères ne peuvent s'y établir: nous n'y sommes soufferts qu'en passant. Quoiqu'il n'y ait point d'inquisition en Brabant & en Flandre, les peuples n'y sont guère moins dévoués aux moines, qu'en Espagne & en Italie. Les nobles sont aussi soumis que les autres; & ils croiroient illustrer leur ancienne noblesse, en persécutant quiconque ne pense pas comme eux. Je me souviens, à ce sujet, du duc de Montpensier, qui faisoit pendre tous les nazaréens réformés qu'il prenoit, & violer les belles femmes de la religion qui tomboient entre ses mains. (1)

[(1) Brantôme, mémoires, tome III.]

Il faisoit tout cela pour la plus grande gloire de Dieu: & il ne s'étoit entêté d'un sentiment aussi diabolique que parce qu'il descendoit d'un roi que les nazaréens regardent comme un saint. Ce bon monarque alla persécuter les mahométans jusques dans le fond de l'Afrique; & il y mourut, après avoir très-fort dérangé les affaires de son royaume par ce zéle aussi outré que mal entendu.

C'est une chose bien ridicule, mon cher Isaac, que l'aveuglement de ceux qui croient mériter l'estime du genre humain, en détruisant des hommes qui n'ont fait aucun crime, & dont ils n'ont aucun sujet de se plaindre! De toutes les folies, ou plutôt de toutes les fureurs, la plus pernicieuse est celle dont certains seigneurs s'entêtent, & qui leur persuade que des gens de leur rang doivent soutenir & augmenter par toutes sortes de voies une religion que leurs peres ont professée.

Porte-toi bien, mon cher Isaac, & vis content & heureux.

D'Anvers, ce...

***

[Pages d40 & d41]

LETTRE XCVI.

Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople, à Aaron Monceca.

Je ne t'ai point encore parlé, mon cher Monceca, des fameuses pyramides d'Egypte, bâties par les anciens rois de ce pays, qui les avoient élevées pour leur servir de tombeaux. Quelques ignorans, & quelques sçavans prévenus, ont regardé ces superbes monumens comme des masses de pierres entassées les unes sur les autres sans beaucoup d'art. Mais lorsqu'on examine, que la passion favorite des anciens Egyptiens étoit de faire construire, pendant leur vie de superbes tombeaux, où leurs corps pussent être à couvert contre la corruption à laquelle tous les morts sont sujets, & contre la curiosité & l'avarice des hommes, on ne s'étonnera point que des rois, aussi puissans que l'étoient ceux d'Egypte, ayent fait bâtir ces monumens éternels pour se procurer le repos dont ils vouloient jouir après leur mort.

On ignore le nom des monarques qui se sont fait construire d'aussi magnifiques tombeaux. 0n met dans leur nombre un certain Psammeticus, sans appuyer cette opinion par aucune raison qui puisse la rendre probable. Quelques-uns ont prétendu que Mercure fit bâtir les trois grandes pyramides. D'autres soutiennent, que la plus considérable fut bâtie par ce Pharaon, persécuteur de notre nation, qui fut noyé dans la mer Rouge. Ils croient prouver leur sentiment par l'ouverture de cette pyramide, qu'ils disent n'avoir jamais été fermée. En cela, ils se trompent grossiérement. Car, pour peu qu'on l'examine avec attention, on voit qu'elle a été ouverte, même avec beaucoup de peine & de travail.

Quelques auteurs anciens rapportent, qu'un de ces principaux monumens a été construit par une fameuse courtisane appellée Doricha, à qui d'autres donnent le nom de Rhodope. Hérodote prétend que la femme qui bâtit cette pyramide des faveurs de ses amans, étoit la fille d'un roi d'Egypte, nommé Cheopès, lequel s'étoit entiérement ruiné à faire élever les autres. Cependant cela paroît absolument fabuleux: & je ne sçaurois y donner la moindre croyance, quoique cet auteur assure avoir appris ce fait des Egyptiens mêmes.

[Pages d42 & d43]

Voici ce qu'il en dit. Les prodigieuses dépenses qu'il fallut faire pour cet édifice, furent cause que Cheopès, qui manquoit d'argent, se laissa aller jusqu'à cette ignominie, que de prostituer sa fille dans une certaine maison, pour en tirer le gain qu'il pourroit. Cette fille exécuta non-seulement le commandement de son pere, mais elle songea encore au moyen de laisser quelque monument qui la rendît célèbre aux siécles suivans. C'est pourquoi elle pria chacun de ceux qui la venoient voir de lui donner une pierre pour faire un bâtiment qu'elle désignoit. On me dit que l'on avoit bâti de ces pierres la pyramide qui est au milieu des trois vis-à-vis de la grande,, & qui a de chaque côté cent cinquante pieds de face.(1)

[(1) Hérodote, hist. liv. I, pag. 152.]

Je ne comprends pas, mon cher Monceca, comment Hérodote a pû se résoudre à rapporter aussi sérieusement une fable aussi peu vraisemblable: quoiqu'il ne fasse qu'écrire ce qu'on lui avoit dit, il devoit donner ce fait comme un conte vulgaire, & le réfuter après l'avoir cité. Quelle apparence y a-t-il, qu'une beauté assez vulgaire, pût pouvoir amasser la quantité de pierres qu'il falloit pour les fondemens & pour le haut de la pyramide, & restât toujours assez précieuse pour trouver des amans assez empressés pour fournir aux frais que coûtoit ce superbe bâtiment? Il semble d'abord qu'une pierre n'étoit pas grand chose, & qu'on ne pouvoit obtenir à meilleur marché les faveurs d'une belle personne. Mais si l'on considére que cette pierre devoit être de marbre granite, & que la carrière, d'où on la faisoit venir, étoit à près de deux cent lieues, on avouera que ceux qui fournirent ses dernières pierres, acheterent très-chèrement les faveurs d'une beauté bien commune. Peut-être les anciens Egyptiens n'étoient-ils pas délicats en amour: mais on ne sçauroit leur refuser d'être généreux à l'excès.

Ces pyramides étoient autrefois revêtues de marbre, selon toutes les apparences, mais elles ne le sont plus actuellement; & les souverains qui ont eu besoin de marbre, ont mieux aimé dépouiller ces monumens, que d'être obligés de le faire venir de bien loin.

[Pages d44 & d45]

Les auteurs Arabes donnent une plaisante origine aux pyramides. Ils assurent qu'elles ont été bâties long-tems auparavant le déluge, par une nation de géans. Chacun transportoit en venant des carrières, à l'endroit où sont les pyramides, une pierre de vingt-cinq pieds de longueur, comme on porte un livre sous son bras.(1)

[(1) Relation de l'Egypte, par M. Mallet, part. I, pag. 104]

Il falloit ainsi moins de peine pour bâtir une pyramide, qu'il n'en faut à un enfant pour élever un château de cartes. Il arriva, pourtant à un de ces géans une fâcheuse aventure. Je t'ai parlé dans mes lettres précédentes de cette fameuse colonne de Pompée, la plus grosse & la plus haute de l'univers. Le géant qui la transportoit sous son bras, & qui pour se délasser, la passoit d'un côté à l'autre, se rompit une côte, en faisant cet exercice, pour n'avoir pas bien pris ses mesures. Cela ne l'empêcha point d'achever son voyage: il arriva avec son paquet sous le bras, & se fit raccommoder sa côte par un habile chirurgien.

Conte pour conte, mon cher Monceca, j'aime encore mieux celui d'Hérodote, que celui des Arabes. Je voudrois que les hommes se respectassent un peu davantage, & que les historiens ne méprisassent point assez le genre humain, pour le croire capable d'ajoûter foi à de pareilles ridiculités. La plupart des écrivains semblent abuser du droit qu'ils ont de traduire certains faits à la postérité. Ils les déguisent, ils les accommodent à leur fantaisie; & ils laissent plutôt aux races futures un ramas chimérique de leurs idées, qu'une véritable exposition de ce qui s'est passé.

Toutes les nations ont un grand nombre d'historiens, insupportables compilateurs de fables. Les Turcs ont les docteurs de leurs loix; les juifs, plusieurs de leurs rabbins, & les nazaréens, leurs moines. Quiconque veut étudier l'histoire, ne sçauroit être trop attentif à bien choisir les auteurs qu'il prend pour guide. Les premiers préjugés dans les matières historiques sont aussi difficiles à détruire, que dans les questions qui regardent la philosophie. On se prévient pour un historien, tout comme pour un philosophe: & c'est un excès aussi vicieux de donner une croyance aveugle à Hérodote, que d'adopter aveuglement tous les sentimens d'Aristote. Il faut du jugement & du discernement, pour profiter de la lecture des meilleurs livres.

[Pages d46 & d47]

Il n'en est point qui ne se ressente dans quelques endroits de la foiblesse humaine. On doit tâcher de les découvrir, & d'y suppléer par le sentiment de ceux qui leur sont opposés dans cette occasion.

Je lis actuellement les volumes que tu m'as envoyés de Paris, & j'use le plus qu'il m'est possible de ces sages précautions. Le marchand de Marseille, par la voie duquel j'ai reçu tes lettres, m'a fait part dans la sienne d'une aventure arrivée depuis quelque tems dans son pays, & qui m'a paru tout-à-fait plaisante. La voici dans les mêmes termes qu'il me l'a écrite.

LETTRE

Vous ne serez peut-être pas fâché, monsieur, que je vous apprenne un événement des plus comiques, occasionné par une procession célèbre, qu'on fit ici ces jours passés. Des moines voulurent construire un autel dans la rue, pour reposer les châsses qu'on portoit. Ils bâtirent une espéce de dôme, soutenu par des piliers de bois couverts de branches d'arbres. Par-dessous ce dôme, on avoit pratiqué une grotte faite de feuillages, & l'on vouloit y placer la figure de sainte Marie-Magdelaine. Pour qu'elle fût plus ressemblante à l'original, on déshabilla une jeune fille de quinze ans, & on la mit dans la posture qu'on jugea la plus propre à représenter la sainte expirante. Elle étoit couchée sur un lit de gazon, couverte uniquement par des cheveux, qu'on avoit accommodé si artistement, qu'il n'y avoit que peu d'endroits nuds & exposés à la vûe. 0n avoit ainsi déshabillé cette fille, parce qu'on prétend en Provence, que sainte Marie-Magdelaine n'avoit d'autres vêtemens que ses cheveux dans la sainte beaume: & l'on ordonna à cette statue animée de remuer le moins qu'elle pourroit. La procession défila devant l'autel; & lorsque l'évêque voulut en passant y reposer pour quelques instans les reliques de cette sainte, la statue oubliant son rôle, & touchée de dévotion, se mit à genoux dans sa grotte. Les paquets de cheveux dont elle étoit environnée, tomberent, & la belle restant dans le pur état de nature, offrit aux yeux des spectateurs des beautés animées, & qui n'étoient nullement celles d'une mourante. L'évêque, prélat véritablement pieux, fut très-scandalisé de l'impertinence & de la folie des moines, &, pour les punir d'avoir exécuté un projet si insensé, il les a interdits. Selon toutes les apparences, il est si vivement piqué, qu'il ne leur rendra de long-tems les pouvoirs d'administrer qu'il leur a ôtés.

[Pages d48 & d49]

Je ne sçais, mon cher Monceca, comment tu trouveras cette aventure, qui m'a paru très-réjouissante. Je reconnois aisément la folie des moines dans une action si ridicule. Les prêtres Coptes, dans ce pays, font quelque chose de semblable toutes les années à l'honneur d'un de leurs patriarches, qu'ils regardent comme un saint. Un homme tout nud paroît sur un tombeau, & tient quelques discours en mémoire de ceux qui furent faits par ce patriarche, lorsqu'il ressuscita. Tous les successeurs de ce premier Pontife Copte ont pour lui une grande vénération. Ils disent, qu'il eut des moeurs aussi pures que celles des anges. Ce qu'il y a de certain, c'est que les patriarches qu'on élit aujourd'hui ne ressemblent guère à ce saint. Ils abusent de la religion dont ils sont les dépositaires, vendent toutes les permissions qu'ils accordent, & n'en refusent aucune pour de l'argent: en sorte qu'il n'est rien qu'un Copte ne puisse autoriser du secours de sa croyance. Aussi la répudiation est-elle très-commune chez les Coptes. Dès qu'un homme n'est point content de sa femme, ou qu'une femme fait entendre qu'elle ne s'accommode point de son mari, le patriarche les sépare, sans approfondir ce dont il s'agit, & sans tâcher auparavant de ramener l'union entre eux. Il craindroit de perdre les droits que ces sortes de séparations lui apportent: une partie des revenus de ce pontife étant fondée sur la mésintelligence des femmes & des maris.

Les prêtres Européens seroient encore plus riches qu'ils ne sont, s'ils jouissoient d'un pareil droit. Que de trésors couleroient dans leurs coffres, & que de mariages rompus, si les nazaréens en avoient le pouvoir! Je crois que si les souverains pontifes vouloient encore faire de ces anciennes croisades, ils n'auroient qu'à accorder aux croisés la permission de se démarier, pour assembler des armées plus nombreuses que celles que Xerxès conduisit contre les Grecs. Je pense que c'est-là le seul moyen qui reste encore pour pouvoir entreprendre des guerres aussi inutiles & aussi ruineuses que l'étoient celles que les princes nazaréens porterent dans ces climats. Cependant dans ce tems de croisades, les Européens accouroient en foule & abandonnoient leur patrie, pour venir se faire échiner dans un pays qu'il étoit impossible qu'ils pussent long-tems conserver.

[Pages d50 & d51]

La fureur de ces voyages étoit si grande, que les femmes mêmes se croisoient, & vouloient avoir part aux fatigues de la guerre. Il y eut à Gênes un nombre de dames de la première volée, qui endosserent le harnois, & résolurent de partir pour l'Egypte, ayant à leur tête un moine qui avoit fait une si charmante recrue. Le pontife Romain leur écrivit à ce sujet une fort longue lettre, qui commençoit en ces termes Aux nobles & chères filles en Jesus-Christ, les nobles femmes Carmendini, Ghisulfi, Grimaldi, &c. Nous avons appris par vos lettres, & par celles que nous écrit notre cher fils Philippe de Savone, lecteur de l'ordre des freres mineurs, que vous & beaucoup d'autres femmes Génoises, animées de l'esprit de Dieu; aviez résolu de passer dans la terre sainte, &c. Que penses-tu, mon cher Monceca, d'un escadron tel que celui qu'auroient composé ces femmes Génoises? Leur action n'étoit-elle pas bien édifiante?

Porte-toi bien, mon cher Monceca, & vis content & heureux.

Du Caire, ce...

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LETTRE XCVII.

Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople, à Aaron Monceca.

De toutes les anciennes doctrines philosophiques, mon cher Monceca, celle qu'on a le plus méprisée en Europe dans ces derniers tems, a été la plus suivie chez les anciens, & l'est encore aujourd'hui chez les Indiens. Le dogme de la métempsycose qu'enseigna Pythagore, fut adopté & reçu par plusieurs grands génies. Platon le soutint. Ovide (1) & Virgile (2), dans bien des endroits de leurs ouvrages, se déclarent en sa faveur.

[(1) Monte Deos adiit, & quae natura negabat
Visibus humanis, oculis ea pectoris hausit.

Ovide, metamorph. lib. XV.
A cet éloge de Pythagore, on doit joindre celui de son systême.
O! genus attonitum gelidae formidine mortis,
Quid styga, quid tenebras, & nomina vana timeris,
Materiem vatum, falsique piacula mundi?
Corpora, sive rogus flamma, seu tabe vetustas,
Abstulerit, mala posse pati non nulla putetis.

Ovide, méthamorph. lib. XV.
(2) 0 pater: anne aliquas ad caelum hinc ire putandum est,
Sublimes animas? Iterumque ad tarda reverti
Corpora? Quae lucis miseris tam dira cupido?
Dicam equidem; nec te suspensum, nate, tenebo
Suscipit Anchises, atque ordine singula pandit.
Principio caelum, ac terras, camposque liquentes,
Lucentemque globum lunae, titaniaque astra,
Spiritus intus alit; totamque infusa per artus
Mens agitat molem, & magno se corpore miscet.
Inde hominum pecudumque genus, vitae que volantum,
Et quae marmoreo fert monstra sub aequore pontus.
Igneus est ollis vigor & caelestis origo
Seminibus: quantum non noxia corpora tardant
Terrenique hebetant artus, moribundaque membra.
Hinc metuunt cupiuntque, dolent gaudentque, neque auras,
Despiciunt clausae tenebris & carcere caeco
Quin & supremo cum lumine vita reliquit:
Non tamen omne malum miseris, nec funditus omnes,
Corporeae excedunt pestes..............................................
Donec longa dies perfecto temporis orbe,
Concretam exemit labem, purumque reliquit
Aethereum sensum, auraï simplicis ignem
Has omnes ubi mille rotam volvere per annos,
Lethaeum ad fluvium Deus evocat agmine magno:
Scilicet immemores supera ut convexa revisant,
Rursus & incipiant in corpora velle reverti.

Virgil. Aeneid. lib. VI.]

[Pages d52 & d53]

Les philosophes Siamois, les Brachmanes en sont convaincus.

Il paroît d'abord surprenant, qu'un systême aussi faux ait eu autant de cours, & ait trouvé des partisans pendant tant de siécles: les autres opinions erronées des philosophes anciens étant tombées ou dans l'oubli ou dans le mépris. Mais lorsqu'on examine avec soin les sentimens de Pythagore, & qu'on les dépouille de toutes les absurdités que leur imputent ceux qui les ont réfutés, on n'est plus aussi étonné de leur durée. L'on plaint l'erreur des personnes qui les ont suivis; mais on excuse leur faute, causée par des illusions trompeuses, capables de séduire les esprits les plus formés.

Les raisons qui ont déterminé certains philosophes à croire la métempsycose, si difficile à réfuter, que les docteurs nazaréens, qui ont voulu les détruire, n'ont fait que leur donner de nouvelles forces. Il faut être bon & même excellent métaphysicien, pour renverser entiérement le systême de Pythagore. Cet ouvrage, réservé aux Descartes, aux Lockes & aux Bayles, est au-dessus des connoissances scholastiques. Un jésuite nous a appris les argumens, dont lui & ses confrères se servent pour faire connoître aux Indiens la fausseté de la métempsycose.

[Pages d54 & d55]

Ils sont si foibles & si aisés à réfuter, qu'il faut que ces peuples soient bien imbécilles, ou bien ignorans des principes du nazaréïsme, s'ils ne les détruisent pas de fond en comble. Sans rapporter ici un précis du systême de Pythagore, je me contenterai de t'exposer, mon cher Monceca, celui des Indiens. Je répondrai ensuite aux objections des jésuites: & j'espère de te prouver que j'ai eu raison de dire, qu'elles sont très-peu convaincantes.

Les Brachmanes posent pour premier principe, que toutes les bonnes actions doivent être récompensées par la divinité, & que toutes les mauvaises doivent en être punies. La sagesse de Dieu, disent-ils, exige cet ordre. Sa justice demande absolument qu'il punisse le crime, qu'il récompense la vertu. Par conséquent nul innocent ne peut être puni, nul coupable ne peut être récompensé. Or d'où vient donc arrive-t-il tous les jours, qu'un homme, sans l'avoir mérité, est accablé de plusieurs maux dès le moment de sa naissance jusqu'à celui de sa mort? Pourquoi voit-on des gens jouir d'un bonheur sans interruption? Il faut bien que, par des actions antérieures à la naissance, ceux qui sont malheureux, ayent mérité leurs malheurs; & ceux qui sont heureux, les biens dont ils sont comblés. Voilà donc la nécessité de la métempsycose évidemment prouvée.

J'ajoûterai, mon cher Monceca, quelque chose au raisonnement du philosophe Indien. Le mal ne peut venir de la divinité, il est directement opposé à l'essence d'un être souverainement bon & souverainement parfait. Dieu ne sçauroit être la source de celui qui accable un enfant, qui ne s'est encore souillé d'aucun crime. Il faut donc que vous admettiez deux premiers principes: un bon qui dispense les biens, & l'autre mauvais, qui répand son venin sur les créatures, ou que vous avouiez la métempsycose.

Le jésuite, pour répondre à cet argument ne sçauroit avoir recours à la faute d'Adam. Car l'Indien est en droit de lui dire: Votre raisonnement n'est qu'une pétition de principe. Vous fondez vos preuves sur d'autres que je ne reçois point. Je vous nie qu'il y ait eu un Adam formé par la divinité. (1) La circulation des ames a été de tous tems; elle est éternelle: elle a toujours été & sera toujours.

[(1) Quelques sçavans Indiens prétendent qu'il y a trois choses qui sont éternelles: sçavoir, le Dieu suprême, les ames et les générations; ce qu'ils expriment par ces trois mots padi, pachou, pajum; & qu'en remontant du fils au pere, du pere à l'aïeul, de l'aïeul au bisaieul, & ainsi du reste, on ne trouvera jamais de principe. Voyez une lettre du pere Boucher, sur la métempsycose, insérée dans les cérémonies & coutumes religieuses des peuples idolâtres, tom. II. pag. 182.]

[Pages d56 & d57]

Il faut, mon cher Monceca, pour que la faute du premier homme puisse servir de raison au bien & au mal des hommes, que ceux contre lesquels on dispute, admettent l'authenticité de nos livres saints. Or dès qu'un Indien convient, que ce qui est écrit dans la genèse a été révélé par la divinité, il est persuadé de la fausseté de la métempsycose. Mais quand il nie l'autorité de ce livre, il seroit ridicule de vouloir s'en servir à lui prouver les causes du bien & du mal moral.

Il est excessivement difficile, mon cher Monceca, de convaincre un sçavant Indien, par des argumens qui lui montrent les véritables causes des infortunes humaines, qu'il attribue aux fautes que les hommes ont commises pendant le cours d'une vie antérieure. Ceux dont se servent les missionnaires nazaréens, sont pitoyables. Je le demande aux idolâtres, dit un jésuite (1): Tous les êtres qui sont dans le monde, doivent-ils être semblables? Ne doit-il y avoir que des soleils & des astres? Le bien de l'univers n'exige-t-il pas, que toutes les parties qui le composent soient subordonnées les unes aux autres, & que tous les êtres soient placés différemment? Ils en tombent d'accord. Avouez donc, leur dis-je, qu'il en est de même du monde moral: que tous ne peuvent pas être rois, & que le bon ordre demande qu'il y ait de la subordination. «Je vous accorde, peut répondre un Indien à ces raisons générales, que le bon ordre demande qu'il y ait de la subordination dans les différens états du monde, quoique je pusse vous le nier avec juste cause, si je ne voulois abréger la dispute. Car Dieu étant le maître de faire tous les hommes également heureux, s'il l'avoit voulu, le bon ordre eût pu subsister, quand ils auroient été égaux entre eux. Il n'étoit besoin pour cela que de les créer tous vertueux. Alors les loix & les princes, les magistrats & les juges devenoient inutiles, & par conséquent, la subordination n'étoit plus d'aucun usage. Mais ce n'est pas contre elle que je me récrie: c'est contre un mal plus réel.

[(1) Ibid. pag. 180. sur la fin.]

[Pages d58 & d59]

«Votre comparaison du soleil & des astres, avec des hommes heureux & malheureux, n'est point juste. Quoique la lune soit plus petite que le soleil, elle n'est pas cependant infortunée: elle ne ressent pas les douleurs de là goutte, de la gravelle; elle n'est point tourmentée par la faim, par la soif; elle ne craint point de perdre la vûe ou l'ouie; elle est insensible: toute la splendeur du soleil ne lui cause pas la moindre peine, la moindre sensation de douleur. Il n'en est pas de même des hommes. Leurs infortunes sont réelles. Le faste & la cruauté d'un souverain, la mauvaise foi des juges, les maladies, les contagions, les accablent. S'ils n'avoient pas mérité ces maux dans une vie antérieure, l'ordre que la divinité a établi dans le mal moral, seroit aussi mauvais que celui qu'elle a mis dans les astres est digne d'admiration. Il est moins contraire à la raison, & moins impie de soutenir que Dieu n'a pas la force d'empêcher le mal, que de l'en croire l'auteur.» (1)

[(1) Muria gar ên epieïkes(t)eron astheneïa kaï adunamia tou Dios ekbiadzomena ta merê, t(a)lla dran atopa para tên ekeïnou phusin kaï boulêsin ê mête akrasian ês ou(k) eson o Zeus aïtios.* Tolerabilius enim erat infinitas partes dicere Jovi ob ejus imbecillitatem vi facta agere multa improbe contra ipsius naturam & voluntatem, quam nullam esse libidinem, nullum scelus, quod non Jovi autori imputandum esset. Plut. adversus Stoïcos, pag. 1076.]

[*(Voir note en tête de la table des matières au sujet de la translittération du texte grec de l'ouvrage original)].

Je poursuis, mon cher Monceca, l'examen des argumens des Jésuites. La doctrine des Indiens, dit-il (1), nous fournit une démonstration à laquelle ils n'ont point de replique. La principale raison, qui leur fait admettre la métempsycose, est la nécessité d'expier les péchés de la vie passée. Or, suivant leur systême, rien de plus aisé que l'expiation des péchés. Tous leurs livres sont remplis des faveurs singulières, qui se retirent de la prononciation de ces trois mots, Chiva, Rama, Harigara. Des la première fois qu'on les prononce, tous les péchés sont effacés: & si l'on vient à les prononcer jusqu'à trois fois, les dieux, qu'on honore par-là, sont en peine de trouver une récompense qui puisse en égaler le mérite.

[(1) Lettre du pere Boucher, &c.]

[Pages d60 & d61]

Alors les ames, regorgeant, pour ainsi dire, de mérites, ne sont plus obligées d'animer de nouveaux corps, mais elles vont droit au palais de la gloire de Devendirem. Or il n'y a presque point d'Indien, quelque peu dévot qu'il soit, qui ne prononce ces noms plus de trente fois par jour? Quelques-uns les prononcent jusqu'à mille fois: & contraignent ainsi les dieux d'avouer qu'ils sont insolvables. De plus, les péchés s'effacent avec la même facilité, en prenant le bain dans certaines rivières, & dans quelques étangs & en donnant l'aumône aux Brames, en faisant des pélerinages, en lisant le ramagenam, en célébrant des fêtes en l'honneur des dieux, &c. Cela étant ainsi, il n'y a aucun Indien qui ne sorte de cette vie chargé de mérites, & sans la moindre tache de péché. Or, dès-là qu'il n'y a plus de péchés à expier, à quoi peut servir la métempsycose?

Si les Indiens, mon cher Monceca, sont embarrassés de répondre aux objections des jésuites, ils doivent n'avoir pas le sens commun, ou bien ne connoître point du tout les dogmes de la croyance nazaréenne. Je me mets pour un instant à la place d'un Brame, & je dis au missionnaire. Mon cher Européen, je vois que les gens de votre pays soufflent également le froid & le chaud, & qu'ils adoptent & qu'ils rejettent alternativement certains usages selon qu'ils sont favorables aux opinions qu'ils veulent prouver. Vous condamnez la coutume que nous avons de prononcer les noms, Chiva, Rama, Harigara. Vous prétendez que, puisqu'ils remettent les péchés, toutes les ames doivent aller au ciel, & ne plus retourner sur la terre. Mais, dites-moi, à quoi sert le purgatoire que vous croyez, ou du moins que vous dites croire? Vos souverains pontifes ont trouvé cent mille expédiens sous le nom d'indulgences, pour en exempter les nazaréens. De combien de différentes sortes n'y-en a-t-il pas? Les unes servent pour trois mille ans, les autres pour dix mille: il en est qui tiennent quitte de tout; & elles sont aussi faciles à gagner que celles qu'on obtient en prononçant Chiva, Rama, Harigara. Les pontifes ont même accordé des indulgences à la façon de souhaiter le bonjour. (1)

[(1) Pour que les étrangers & les voyageurs puissent avoir part à ces indulgences, il n'est presque point de cabarets en Italie, où, sur quelque porte, la bulle par laquelle elles sont accordées, ne soit affichée. On a eu soin de la traduire en Italien, & de l'imprimer dans cette langue.]

[Pages d62 & d63]

Tout homme qui dit en Italie à la première personne qu'il rencontre le matin: Sia lodata Maria, gagne mille ans d'indulgence; & celui qui répond amen en gagne cinq cent. Il n'y a point d'Italien, quelque peu dévot qu'il soit, qui ne donne dans la matinée une quarantaine de bonjours. En style d'indulgence, voilà quarante mille années de pardons, sans compter une vingtaine de mille qu'il gagne à répondre amen, à ceux qui le préviennent, & qui disent avant lui cet heureux lodata. De plus, les péchés des nazaréens s'effacent en faisant passer le bras des prêtres & des moines sur la tête, en leur donnant des présens, en allant en pélerinage à Lorette, en lisant les vies de S. Ignace, de sainte Thèrèse & de S. Dominique, en célébrant des fêtes en l'honneur des saints. Cela étant, il n'y a aucun d'eux qui ne sorte de cette vie chargé de mérites, & sans la moindre tache de péché. Or, dès qu'il n'y a plus péchés à expier, à quoi peut servir le purgatoire? Explique-moi, mon cher Européen, son utilité. Lorsque vous l'aurez démontrée, j'en tirerai des preuves convaincantes pour appuyer la nécessité de la métempsycose. Sans doute, vous me direz, que les indulgences n'opèrent qu'autant qu'elles sont gagnées par des gens qui sont en état de grace, ou qui ont un véritable repentir de leurs fautes; & que cinq cent mille lodata, &c, ne sauveront pas un instant de peine à ceux qui n'auront point mérité l'effet de l'indulgence. Il en est de même des noms Chiva, Rama, Harigara. Ils ne servent qu'autant qu'ils sont prononcés par des gens qui sont véritablement touchés de leurs fautes. Or, comme il y en a peu qui le soient, la métempsycose est absolument nécessaire. Vous demanderez peut-être à quoi sont utiles ces noms, puisqu'ils n'ont aucun pouvoir lorsqu'ils ne sont pas proférés par des personnes touchées d'un véritable repentir de leurs fautes, & que ce repentir efface lui seul tous les crimes? J'avouerai, que je ne comprends guère quelle peut être leur utilité, non plus que celle des indulgences. Mais nos prêtres nous assurent de leur puissance: & pourquoi ne serons-nous pas en droit de croire nos conducteurs célestes, comme vous pensez devoir ajouter foi aux vôtres? La préférence qu'on doit donner à lodata, &c, sur Chiva, Rama, Harigara, se réduit à sçavoir s'il y a une plus grande vertu secrette dans l'arrangement des lettres de ces premiers mots, que dans celui des autres.

[Pages d64 & d65]

Je crois que sur cette difficulté vous n'avez aucune raison à me donner plus évidente, que sur la cause du malheur des hommes. Ainsi, puisque je suis persuadé que la divinité ne sçauroit se plaire à former des créatures malheureuses; & que la lumière naturelle me montre que cela est contraire à son essence; vous me permettrez, mon cher Européen, d'être persuadé que les hommes sont punis dans cette vie des fautes qu'ils ont commises dans une antérieure. Vous aurez aussi la bonté de me passer le Chiva, Rama, Harigara, & le lavement des péchés dans les rivieres, en faveur de la gesticulation purgative & du bonjour indulgentiaire, dont je consens de mon côté de vous laisser dans la paisible & tranquille possession.

Je ne sçais point, mon cher Monceca, ce que peut répondre un jésuite à un Indien qui lui fait ces objections. Il ne lui reste alors que le seul expédient d'avoir recours à la bonne philosophie; de se servir de tout ce que les grands-hommes de ces derniers tems ont découvert sur la nature de l'ame des hommes & de celles des bêtes: & de prouver par d'excellentes raisons physiques, que la métempsycose répugne à l'essence des choses, qu'elle ne peut par conséquent avoir lieu, qu'il n'y a qu'une certaine quantité d'ames, qu'ainsi il arriveroit quelquefois, ou qu'il y auroit des corps qui en manqueroient, ou des ames qui ne trouveroient point de corps: parce qu'il est contre l'essence & contre l'ordre établi dans les choses, de vouloir fixer le nombre des enfans qui doivent naître, ce nombre dépendant à son tour du libre arbitre donné aux hommes. C'est-là le lieu, mon cher Monceca, de faire valoir l'axiome de Mallebranche: Dieu agit toujours par les voies les plus simples. Mais un jésuite craindroit de devoir quelque chose à un philosophe Cartésien, & sur-tout à un Cartésien oratorien. Il aime mieux raisonner pitoyablement. Si Descartes ou Locke eussent été membres de la société, on expliqueroit aujourd'hui leurs écrits dans le collége de Louis le Grand: & si Bourdaloue eût été bénédictin, jusqu'aux frères-lais des jésuites critiqueroient hardiment & impunément ses sermons.

Porte-toi bien, mon cher Monceca: vis content & heureux; & que le Dieu de nos peres te comble de biens & de prospérités.

Du Caire, ce...

***

[Pages d66 & d67]

LETTRE XCVIII.

Isaac Onis, caraïte, ancien rabbin de Constantinople, à Aaron Monceca.

Un voyage, mon cher Monceca, fait le long du Nil, m'a empêché de répondre plutôt à tes lettres. En rentrant au Caire, j'en ai trouvé plusieurs. Elles m'ont toutes fait un sensible plaisir. Je les ai relues plusieurs fois, & je les ai toujours trouvées plus amusantes & plus instructives. Un Arabe, avec qui j'ai fait connoissance dans ce pays, & qui m'a accompagné dans mon voyage, a conçu une véritable estime pour toi, sur celles que je lui ai montrées. Il convient qu'on ne peut acquérir cette sagesse que les philosophes ont cherché avec tant de soin que par l'étude profonde du coeur humain: & l'on n'en sçauroit connoître les replis qu'en l'examinant sous des formes différentes.

Il y a une différence infinie des sentimens d'un Egyptien à ceux d'un Parisien. Tous les deux sont bien agités des principales passions communes à tous les hommes; mais elles prennent dans leurs coeurs tant de formes diverses, elles produisent des effets si différens, que ce n'est pas connoître les hommes, que de n'avoir l'idée des moeurs que d'une seule nation. Un Sicilien, qui n'a jamais sorti de Messine, ou un mahométan de Constantinople, se figurent l'adultère comme une chose horrible, & à laquelle l'esprit humain ne sçauroit jamais se prêter volontairement. Ils ignorent ainsi jusqu'où va le caprice & la bizarrerie des hommes. S'ils avoient été dans bien des pays, ils connoîtroient que, par les loix de plusieurs peuples, les femmes sont communes.

Ce n'est pas seulement de nos jours qu'on a trouvé des nations entières vivant à la manière des bêtes, & se mêlant sans distinction les unes aux autres. (1) Les Auses, dit Hérodote (2), n'ont point de femmes particulières; mais ils les voient toutes indifféremment, à la manière des bêtes. Les hommes s'assemblent tous les trois mois: & quand les enfans sont devenus assez forts auprès de leurs mères, pour marcher tous seuls, on les mène dans cette assemblée; & à ceux à qui ils s'adressent les premiers, sont réputés leurs peres.

[(1) Pietro della Valle, tome I, pag. 140.
(2) Histoire d'Hérodote, liv. 4, pag. 313.]

[Pages d68 & d69]

Ne voilà-t-il pas une belle preuve de légitimité? Il est vrai que j'aime mieux cette coutume ridicule, que la barbare loi que pratiquent les nazaréens, & qui proscrit des hommes dès le moment de leur naissance, & les condamne sous le nom de bâtards à une éternelle infamie. Est-il rien de si contraire à la nature, que l'usage qui a introduit une différence entre le fils légitime & le fils illégitime, comme s'ils n'avoient pas tous les deux également un pere, & s'ils ne pouvoient pas avoir tous les deux les mêmes vertus, & être utiles également à la société?

Je trouve les loix des mahométans bien plus sensées que celles des nazaréens. Ils ne forcent point un pere à ne pouvoir rendre heureux son enfant; & le fils né d'une Circassienne, est aussi avantagé que celui dont la mere est Turque ou Egyptienne.

Les loix ne sont belles & justes qu'autant qu'elles sont conformes à la loi naturelle, d'où elles doivent toutes découler comme de leur premier principe. Il n'est point de plus habile jurisconsulte, que ce sentiment intérieur que nous avons en nous-mêmes, & que la divinité a gravé dans nos coeurs avec des caractères ineffaçables. (1)

[(1) Conscientia, dit Tertullien, potest obumbrari, quia non est Deus; extingui non potest, quia à Deo est.

Quelque sçavant que soit un législateur, dès qu'il introduit des coutumes & des régles contraires aux maximes du droit naturel, je n'en fais aucun cas. Je les regarde comme les argumens d'un subtil sophiste, qui tendent à offusquer la vérité, & à étouffer la raison.

En examinant sur ce principe toutes les loix qu'on a faites pour proscrire dès leur naissance certaines créatures innocentes, on les trouvera non-seulement absurdes, mais même contraires à l'humanité. Eh quoi! Un pere a un enfant, il le reconnoît pour être à lui, il convient de lui avoir donné la naissance: & parce que sa mere n'aura point assisté à certaines cérémonies auxquelles il a plû aux hommes de donner le nom de mariage, un homme sera regardé comme déshonoré, on lui fera un crime capital de l'amour de ses parens, il ne pourra participer aux honneurs de la vie civile!

[Pages d70 & d71]

Quoiqu'on ait cherché à réparer une partie de cette injustice par la légitimation, ceux-mêmes, dont on voudra diminuer les infortunes seront pourtant regardés au-dessous du général des hommes. C'est-là un des plus grands égaremens de l'esprit humain. J'aime encore mieux la coutume des Auses. Ils reconnoissent d'abord leurs enfans pour être en général à la république: & ensuite, ils laissoient à l'instinct à décider des peres particuliers qu'ils se choisissoient.

Si nous remontons dans les premiers siécles, nous verrons que les patriarches n'ont fait aucune différence des enfans nés de leurs femmes ou de leurs concubines. Jacob, après avoir épousé les deux soeurs, eut des enfans de deux concubines, qu'elles-mêmes lui fournirent: cependant on ne voit pas que ce patriarche ait fait aucune différence entre ses fils. Ils furent tous également chefs d'une tribu. Descendans de ces tribus, nous avons conservé la sage coutume de ne point noter d'infâmie les enfans que nous avons de nos maîtresses; mais la grande habitude que nous avons contractée dans certains pays avec les nazaréens, a presque communiqué une partie de leurs préjugés à plusieurs de nos freres.

Quelque différente que soit l'opinion de certains peuples sur l'état des enfans nés de concubines, on trouveroit encore des sentimens chez les hommes beaucoup plus opposés sur plusieurs autres coutumes. Comment est-ce qu'un jaloux Italien se seroit accommodé des cérémonies qu'on pratiquoit dans les mariages des Nasamones, peuple de la Lybie? La première nuit de leurs nôces, dit Hérodote, la mariée va trouver tous ceux du festin pour coucher avec elle; & quand chacun l'a vûe, il lui donne le présent qu'il a apporté de sa maison. (1)

[(1) Histoire d'Hérodote, liv. 4, pag. 310.]

Je ne crois pas qu'un jaloux Sicilien se fût aisément conformé à cette cérémonie, & qu'il eût voulu amasser une dot bien considérable à ce prix: cependant cet usage, qui nous paroît si extraordinaire, est encore pratiqué, du moins en partie, parmi des peuples sauvages de l'Amérique (2); & ces peuples qui paroissent avoir des sentimens si extraordinaires, ont pourtant plusieurs autres coutumes qui sont dignes des républiques les plus policées & les mieux disciplinées.

[(2) Voyages de Pietro della Valle, tom. 1, page 101.]

[Pages d72 & d73]

Les anciens Nasamones, dont je viens de te parler, avoient une si grande estime pour la vertu, qu'ils ne juroient qu'en mettant la main sur le tombeau des hommes qu'on avoit estimés chez eux les plus justes & les plus gens de bien. (1)

[(1) Histoire d'Hérodote, liv. 4, pag. 310.]

Accorde, mon cher Monceca, une bigarrure aussi dissemblable. Concilie, si tu le peux, des idées aussi sages avec l'extravagance de faire coucher une nouvelle mariée avec tous ceux qui assistent à ses nôces. Je suis certain, mon cher Monceca, qu'après avoir bien réfléchi sur une conduite aussi extraordinaire, tu avoueras qu'il est impossible de pouvoir fixer le point jusqu'où les hommes peuvent porter leurs erreurs & leurs préjugés; & qu'il faut, pour avoir une idée juste de leur caractère & de la bizarrerie de leur génie, voyager chez les peuples les plus éloignés, & étudier l'homme dans les usages & les coutumes des nations les plus différentes. C'est ainsi qu'on apprend à connoître ce que toutes les réflexions ne peuvent apprendre à une personne qui n'est jamais sortie de sa patrie. Il est vrai qu'un sçavant enfermé dans son cabinet, & soigneux de s'instruire, a le secours des livres qu'ont écrit les voyageurs; mais il ne peut cependant profiter par la lecture autant que celui qui voit lui-même les pays dont il donne la description. Je regarde un sçavant, qui a connu par ses voyages les moeurs des peuples, comme un habile peintre qui copie toujours d'après nature, au lieu que celui qui n'est instruit que par les livres, fait tous ses tableaux d'après des estampes, qui souvent ne sont point correctes.

Lorsqu'on a employé quelques années à parcourir les différentes nations, pour retirer un fruit considérable des choses que l'on a vûes, il faut faire des réflexions sur certaines particularités qui nous ont souvent moins frappés que les autres, parce que nous en étions prévenus avant de faire nos voyages; mais qui cependant caractérisent les moeurs & la façon de penser de certaines nations. Ainsi lorsqu'un François va à Constantinople, il s'arrête peu ordinairement à considérer l'usage de la pluralité des femmes. Il sçavoit déja en France que les Turcs avoient des serrails. Il sera plus curieux de sçavoir certaines particularités qui regardent l'intérieur de ces serrails, & qui ne servent guère à son instruction, que de s'attacher a la source, de réfléchir sur ce qui peut avoir porté les mahométans à prendre plusieurs femmes, & de comparer leurs raisons à celles des nazaréens qui ne peuvent avoir qu'une seule épouse.

[Pages d74 & d75]

Il est certain qu'un philosophe qui examine sans prévention les usages des Turcs, & ceux des nazaréens, trouvera ceux des premiers beaucoup plus conformes à la raison, en ce qui regarde la multiplicité des femmes & la répudiation de celles dont on a quelque sujet de se plaindre. Les mahométans ont fait du mariage une cérémonie qui sert à rendre les hommes heureux de trois différentes manières. Ils peuvent, selon leur loi, épouser trois femmes. La premiere peut servir à leur faire des alliances: & comme le bien accompagne rarement les femmes qu'on prend pour avoir de la protection, ils trouvent dans la seconde les richesses que n'a pas la première. Enfin, ils peuvent dans la troisiéme contenter uniquement leur goût; & après avoir songé aux biens & à la protection, suivre le penchant de leur coeur.

Si le mariage n'est qu'un lien entre deux personnes de différent sexe pour vivre heureux, & se rendre utile à la société, les trois quarts des mariages des nazaréens sont des unions aussi pernicieuses au bien public, qu'elles sont à charge à ceux qui les ont formées. Lorsqu'une femme se trouve stérile, elle & son mari deviennent en quelque manière inutiles à l'état. Par une loi absurde & contraire au bon sens, un mari est puni, sans l'avoir mérité des défauts de son épouse. Il ne doit point se flatter de pouvoir jouir du doux nom de pere, tandis qu'elle vivra. Après cela, doit-on s'étonner des mauvais ménages qu'on voit chez les nazaréens; & des excès criminels où quelques-uns d'eux se sont portés?

S'il étoit permis en France, en Angleterre, en Allemagne, &c, d'épouser une seconde femme lorsque la première ne devient point mere, ou qu'on fût le maître de la répudier, lorsque son humeur ne peut sympatiser avec celle de son mari, que de débauches outrées, que de crimes affreux n'éviteroit-on pas? On permettroit à deux personnes, qui se souhaitent mutuellement la mort, & qui ne peuvent se supporter, d'en chercher d'autres avec qui elles pussent vivre plus cordialement.

[Pages d76 & d77]

Les nazaréens condamnent non-seulement la répudiation, mais même la pluralité des femmes, comme un grand crime. Je ne sçais sur quoi ils appuyent la coutume de n'avoir qu'une épouse, & comment ils croient que la divinité est offensée par la multiplicité des femmes. C'est une coutume qu'ils ont prise des payens (1), & ils nous ont forcé de nous soumettre dans les pays de leur obéissance: car chez les Israëlites, nos anciens peres, la pluralité des femmes a toujours été permise, comme utile non-seulement au bien des particuliers, mais encore à la république.

[(1) Des anciens Romains.]

Les nazaréens croient à nos livres saints: pourquoi s'opposent-ils donc à des coutumes qu'on y trouve autorisées par les plus grands hommes? Jacob ne prit-il pas les deux soeurs en mariage dans le même tems; & n'avoit-il pas outre cela deux concubines? David, le roi prophête, dont les hymnes sacrées sont chantées à haute voix dans tous les temples nazaréens, soit réformés, soit papistes, fit choix d'une jeune femme dans les derniers jours de sa vie, destinés à la pénitence; & le nombre de concubines qu'eut son fils Salomon, égala celui de ses trésors. Il fut le plus riche prince de son tems en or & en argent. Il fut aussi celui dont le palais renferma le plus de femmes. Je sçais, mon cher Monceca, que nous ne donnons point dans la superstition des nazaréens; & que chez nous, fidéles observateurs de la loi de Moïse, il n'est que l'adultère dans les plaisirs amoureux qui nous soit défendu; mais cependant nous sommes forcés de nous contraindre, & nous avons presque adopté l'usage des nazaréens.

Porte-toi bien, mon cher Monceca; vis content & heureux, & que le Dieu de nos peres te comble de prospérités

Du Caire,ce...

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LETTRE XCIX.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople.

Avant de passer en Hollande, j'ai voulu aller voir Liége & Aix-la-Chapelle, deux villes voisines du Brabant, & qu'on m'avoit assuré mériter l'attention d'un voyageur. Je n'ai point été fâché d'avoir employé dix ou douze jours à contenter ma curiosité.

[Pages d78 & d79]

Liege est une ville assez grande & bien peuplée, ornée de quelques beaux bâtimens; mais qui sont en petit nombre. Le pontife en est le souverain, & son clergé partage avec lui une partie de l'autorité. Autrefois ce chapitre étoit composé des premiers seigneurs de l'Europe: il n'y avoit aucun chanoine, (c'est ainsi que les nazaréens appellent certains prêtres) qui ne fût d'une naissance distinguée. Lorsqu'un souverain pontife Romain, appellé Innocent II, couronna l'empereur Lothaire, tous les chanoines qui se trouverent à cette cérémonie, étoient pour la plûpart d'une naissance royale. Il y avoit parmi eux neuf fils de rois, quatorze fils de ducs, princes souverains, vingt-neuf comtes du Saint-Empire, & huit barons. Tous ces seigneurs & princes sont aujourd'hui métamorphosés en petits bourgeois; & dès qu'un homme est docteur licencié à l'université de Louvain, il peut être chanoine de Liége, & membre du conseil souverain de l'état. Il est vrai qu'il n'a que le droit de commander au peuple le plus mauvais qu'il y ait dans l'univers, la populace Napolitaine étant fort réservée & fort réglée, eu égard à celle de Liége. Elles meriteroient toutes les deux le voisinage du mont-Vésuve; & quelques tremblemens de terre seroient aussi utiles aux Liégeois qu'aux Napolitains. Quelque méchans que soient ces premiers ils ne laissent pas, à ce qu'ils disent, d'avoir nombre de protecteurs auprès de la divinité, qui, moyennant tant de livres d'encens & de cire par année, leur font obtenir aisément le pardon de leurs crimes. Ces protecteurs viennent même quelquefois les visiter, & leur découvrir des mines de charbon de terre. Un des saints, chargé des affaires des Liégeois auprès de la cour céleste, entra un jour dans la ville habillé en pélerin; après avoir dit à un bourgeois de le suivre, & lui avoir montré la mine, il disparut. Il fit là une chose fort profitable aux Liégeois; car depuis la découverte de ces mines, quantité d'armuriers se sont établis dans le pays, & font un commerce très-considérable.Le charbon qu'on tire de ces mines est appellé houille, à cause d'un certain maréchal nommé Prudhomme le Houilloux, qui fut celui à qui le saint protecteur des Liégeois s'adressa. Au reste, les bourgeois & les nobles sont ici aussi estimables, polis & serviables, que le bas-peuple est méprisable. Ils n'ont rien de commun avec lui, & leurs moeurs sont entiérement différentes. Ainsi, lorsque je te parle des Liégeois, j'entends le peuple en général.

[Pages d80 & d81]

Celui d'Aix-la-Chapelle, d'où je t'écris présentement, est beaucoup plus doux & plus honnête. Cette ville est grande & encore assez belle. Elle a perdu une partie de son lustre par les différens incendies qui l'ont presque entiérement détruite deux ou trois fois. Après qu'elle eût été renversée & saccagée par Attila, elle fut rebâtie par Charlemagne, qui la déclara capitale de la Gaule transalpine, & la choisit pour le lieu ordinaire de son séjour. Il fit construire la grande église, dans laquelle il est enterré: l'on y voit encore aujourd'hui son tombeau. Quelques nazaréens m'ont assuré, avec un air très-persuadé de ce qu'ils me disoient, que lors de la dédicace de cette église, deux pontifes, morts depuis long-tems, prirent la peine de se ressusciter pour venir être les témoins de cette auguste cérémonie. Ils partirent du ciel de grand matin, arriverent vers les neuf heures à Aix-la-Chapelle, assisterent aux offices divins, dinerent avec tous les prélats que Charlemagne avoit invités ce jour-là à un superbe festin, & repartirent sur les quatre heures du soir pour le ciel, où ils arriverent à portes fermantes. C'est voyager cela!

Ces choses ne doivent point t'étonner, mon cher Isaac: les nazaréens débitent des contes bien plus absurdes. Ils disent qu'ils conservent dans une caisse, qu'on garde dans l'église d'Aix-la-Chapelle, de la manne qui tomba dans le désert pour la nourriture des Israëlites, & des feuilles & fleurs de la verge d'Aaron, qui fleurit miraculeusement dans le tabernacle. Si quelqu'un de nos rabbins écrivoit que dans une synagogue du Levant, on garde de pareilles relique, de combien de plaisanteries ne serions-nous point accablés, de quels traits une foule de docteurs nazaréens ne nous perceroient-ils pas? Que n'ont-ils point dit, peut-être avec raison, sur bien des choses qu'il y a dans le talmud? Mais je ne crois pas qu'il y ait rien de plus extraordinaire dans cet ouvrage que les juifs sensés n'admettent & ne reçoivent qu'avec certaines restrictions, & en lui donnant des explications qui excusent le texte dans les endroits où il paroît fautif.

[Pages d82 & d83]

La manne du désert & les fleurs d'Aaron ne sont pas les seules choses remarquables qu'on montre dans ce pays. Il y a une quantité étonnante de petits morceaux d'os, de cheveux & d'étoffes enchassés dans des étuis d'or & d'argent, qui sont regardés avec tant de vénération, qu'on en envoye une partie pour honorer le sacre des empereurs. Le magistrat de la ville porte en cérémonie, d'un bout de l'Allemagne à l'autre, ces vénérables haillons, auxquels il joint l'épée & le baudrier de Charlemagne, qui ne sont pas une des moindres reliques de ce lieu-là. Autrefois les empereurs étoient couronnés à Aix-la-Chapelle, & la plûpart des successeurs de Charlemagne voulurent l'être dans cette ville. Enfin, Charles IV. régla absolument la chose par une des constitutions de la bulle d'or: il ordonna que les empereurs y recevroient la premiere couronne: mais cela ne s'exécute plus; & la seule cérémonie que l'on observe encore, est qu'on députe quelqu'un aux magistrats pour leur donner avis de la nouvelle élection qui se doit faire, afin qu'ils envoient les ornemens impériaux, & les reliques dont je t'ai parlé. L'empereur déclare ensuite, en quelque lieu que son couronnement se fasse, que s'il n'a pas été fait à Aix-la-Chapelle, c'est par des raisons particulières qui n'ont pas permis qu'il s'y transportât; & qu'il ne prétend point faire infraction au droit de cette ville, ni la priver de ses priviléges. Cela fait, l'empereur est nommé chanoine d'Aix, & en prête le serment le jour de son sacre. Le magistrat remporte ensuite le baudrier, l'épée, & tout l'attirail miraculeux; & le tout est replacé dans la sacristie de l'église. Cela n'est montré que moyennant une somme qu'on demande aux curieux: plus de neuf cent ans après sa mort, le bon Charlemagne, lui, ses os & ses vêtemens, ont encore le droit d'imposer un tribut sur la bourse de tous les étrangers.

Je m'étonne qu'on n'ait pas mis, parmi tant de choses saintes & antiques, la massue du bon pontife Turpin, si connu dans les vieilles chroniques de Charlemagne. La tête de l'excellent cheval de son neveu Roland auroit aussi pu y occuper dignement une place. Ce cheval n'étoit pourtant pas doué du don de féerie comme celui de Renaud; mais l'Arioste & le Boyardo le font passer en tant de mains différentes, qu'on auroit eu trop de peine à constater la vérité & la réalité de cette pièce; au lieu que le bon Rolland ne perdit qu'une fois son cheval, qu'il retrouva aussi heureusement que Sancho-Pança son âne. Ce Roland étoit très-heureux à retrouver ce qu'il avoit perdu.

[Pages d84 & d85]

Son cousin Adolphe lui rapporta son bon sens, qu'on gardoit soigneusement dans une bouteille en paradis, & que S. Jean lui remit en main propre. Si le bon sens de chaque nazaréen, dont le cerveau s'évapore, est gardé en paradis dans une bouteille, toutes les verreries de l'univers ne seroient point capables de fournir le céleste séjour d'étuis à bon sens. Il n'y a qu'un pouvoir suprême qui puisse opérer un aussi grand miracle.

Quoique les reliques d'Aix-la-Chapelle rendent beaucoup à cette ville, par le concours des dévots nazaréens qu'elles y attirent, ses eaux chaudes, & qu'on s'imagine être bonne pour les maladies les plus désespérées, sont des trésors beaucoup plus considérables. Toutes les années une foule de malades accourent, pour ainsi dire, des quatre parties du monde, & croient trouver dans les bains des piscines presque aussi efficaces que celles du fameux temple qui ne sera relevé que lorsque notre libérateur arrivera.

Les habitans de cette ville sont doux & polis, mais fort superstitieux. Ils souffroient autrefois que les nazaréens réformés y eussent le libre exercice de leur religion: ils ont entiérement supprimé cette permission; ce n'a point été sans verser bien du sang: enfin, les papistes ont eu le dessus sur leurs adversaires; & ils sont les seuls maîtres de la ville, des charges & des églises. J'aurois eu envie de rester encore quelques jours ici; mais mes affaires me demandent en Hollande, & je ne pourrai point être le témoin d'un spectacle charmant pour un philosophe. C'est une fameuse procession dans laquelle on porte une figure colossale, à laquelle on donne le nom de Charlemagne. On joint plusieurs autres extravagances à cette premiere; & la folie a ordonné tous les appareils de cette fête.

A propos de ces processions que sont les nazaréens, lorsque j'étois à Paris, le chevalier de Maisin m'a raconté les particularités d'une de ces promenades pieuses, dont il avoit été le témoin dans un voyage qu'il fit en Provence. Il me dit qu'à Aix (1), la marche de cette procession étoit ouverte par une troupe de porteurs de chaises ou de paysans habillés d'une longue robe noire, entourée de grelots & de petites clochettes, ayant leurs têtes couvertes d'une espéce de casques de carton représentant la figure du diable, avec de longues cornes.

[(1) Capitale de la Provence.]

[Pages d86 & d87]

Ils portent une fourche, avec laquelle ils retroussent la robe d'une diablesse qu'ils font marcher au milieu d'eux, & qui tient un peigne d'une main & un miroir de l'autre. La dame infernale ayant beaucoup d'honneur, & ne pouvant souffrir qu'on lui trousse la cotte, la façon dont elle se défend est une cause d'admiration & de plaisir pour la populace. Après ces diables, viennent un nombre de semblables parties de mascarades, dont les différens sujets sont pris dans nos livres saints. On y voit, par exemple, Moyse portant les tables de la loi, & une troupe d'Israëlites adorant le veau d'or. Un de ces masques tire un coup de pistolet. A ce bruit, tous les juifs idolâtres tombent morts: & comme ceux qui représentent ces personnages n'ont que la chemise & leur masque, ils se jettent dans la boue au milieu des ruisseaux; plus on leur voit le derriere à nud, plus ils excitent les ris & la curiosité.

Parmi ces représentations, que les Provençaux appellent les jeux sacrés, un gros porte-faix, habillé en femme, représente la reine de Saba, allant visiter Salomon. On affecte de faire un très-gros cul à cette princesse; & son mérite dépend de l'étendue de ses fesses.

Immédiatement après ces larges fesses, vient un Italien, qu'on désigne par le nom du duc Urbain. Il est entouré de toute sa cour, composée d'un nombre de paysans vêtus en hommes & en femmes. Cette dernière mascarade seroit la plus ridicule de toutes, si les moines ne la suivoient. Ils marchent ensuite deux à deux, la plûpart habillés plus grotesquement que les masques qui les précédent: Les châsses & les bustes des nazaréens canonisés, terminent la procession, & sont accompagnés par le parlement, qui, par sa présence autorise de pareilles folies.

Je ne pouvois croire ce que me racontoit le chevalier de Maisin. Les Provençaux ont du génie & de la pénétration; & l'on ne sçauroit porter plus loin l'égarement, que de tolérer de semblables ridiculités, si contraires au bon sens, si capables de perdre dans l'esprit d'un homme qui fait usage de sa raison, tous ceux qui les favorisent. La politique, me dit le chevalier, soutient tous ces usages ridicules. La ville où se fait cette procession, retire dans trois jours plus de cent mille écus par la quantité d'étrangers qui viennent voir cette fête, & qui achetent & consument beaucoup de denrées.

[Pages d88 & d89]

L'avarice fait non-seulement entretenir bien des cérémonies superstitieuses, mais même elle en multiplie tous les jours le nombre.

Porte-toi bien, mon cher Isaac, & vis content & heureux: & que le Dieu de nos peres te comble de prospérités.

D'Aix-la-Chapelle, ce...

***

LETTRE C.

Jacob Brito, à Aaron Monceca.

Je suis enfin arrivé, mon cher Monceca, dans le pays où tant de nos freres ont été inhumainement égorgés & immolés à l'avarice des moines, sous le prétexte de la religion. J'ai traversé le Roussillon, & une partie de la Catalogne; & c'est de Barcelone que je t'écris. Cette ville est grande, belle & bien fortifiée. Le port est très-méchant, & dans les mauvais tems, les bâtimens n'y sont pas en sûreté. Les Catalans haïssent mortellement les Castillans. Il n'est aucune domination qu'ils ne préférassent à celle de l'Espagne. Ils l'ont bien fait voir par leurs révoltes réitérées: mais on les a réduits au point de n'avoir plus que la liberté de former d'inutiles desirs. La citadelle qu'on a construite nouvellement est un frein si redoutable, que Barcelone ne sçauroit rien entreprendre, & n'a plus d'espoir que dans son obéissance & son humiliation.

On a désarmé les bourgeois dans toutes les villes de la Catalogne. Les paysans sont encore observés de plus près: il y a toujours un nombre de troupes répandues dans les villages. Il est vrai que tant de précautions coûtent des peines & des soins à la cour d'Espagne. Mais c'est une nécessité; & l'on doit rendre la justice aux Castillans de n'avoir agi avec tant de rigueur, qu'à la derniere extrémité. Dans le dernier siége de cette ville, les moines étoient à la tête des révoltés, montoient la garde, relevoient les soldats dans les postes les plus dangereux, & les animoient par leurs actions; ils promenoient même leurs reliques sur les remparts & plus d'un coup de canon emportoit un moine & son saint.

[Pages d90 & d91]

Les religieuses même, malgré la foiblesse de leur sexe, vouloient avoir part à la révolte; elles mettoient à leurs fenêtres des étendards faits avec de la toile rouge, pour montrer qu'elles ne respiroient aussi que le sang & le carnage.

Considère, mon cher Monceca, jusqu'où va la fureur de la révolte, lorsqu'elle a saisi l'esprit des peuples. Elle donne du courage aux plus foibles. Il semble que le crime augmente la valeur. Les sujets révoltés combattent souvent avec plus d'obstination pour détruire leur prince, que les fidéles pour le soutenir & le garantir de leurs coups. Ce n'est pas qu'on puisse reprocher aux Castillans d'avoir agi foiblement en faveur de Philippe V. Ce monarque est obligé de les aimer doublement, comme ses sujets & comme ses enfans. Aussi l'ont-ils toujours regardé comme un bon roi & comme un pere. Mais malgré tous leurs efforts, cette bonne volonté n'eût peut-être pas suffi, si la France n'eût terminé la révolte des Catalans.

Les femmes dans ce pays sont plus libres que dans le reste de l'Espagne, quoiqu'elles le soient beaucoup moins qu'en France. Elles ont secoué peu-à-peu l'ancienne manière Espagnole. Les duegnes, les jalousies ne subsistent plus, ou du moins ce qui reste de cet attirail de la jalousie n'est plus qu'un cérémonial assez inutile pour la sûreté des maris. Le grand nombre de François & de Flamands établis à Barcelonne; la quantité de troupes qui forment la garnison, & qui sont presque toutes Vallones, ont accoutumé peu-à-peu les anciens habitans du pays à prendre le cocuage en patience. Ce n'est pas qu'il n'y ait encore bien des Catalans dont l'humeur ne soit récalcitrante. Mais les soins qu'ils prennent ne font souvent que hâter leur malheur.

La galanterie est devenue à Barcelone une maladie épidémique, que les François y ont portée. Malheur à ceux qui ressentent ses coups, dont toutes les précautions ne sçauroient garantir.

Quoique l'amour ait des droits aussi étendus en Espagne qu'en France, on agit cependant d'une manière bien différente; & quoiqu'on tende au même but, on y parvient par des chemins entièrement opposés. En France, un amant se déclare ouvertement: il suit sa maîtresse au bal, à la comédie; & les parties de campagne, les fêtes galantes sont des occasions favorables pour un François amoureux. Un Espagnol est discret & resserré: il est forcé de cacher au public les sentimens de son coeur.

[Pages d92 & d93]

Son bonheur & la réussite de ses projets dépendent du secret. Les églises sont les endroits qui lui sont les plus favorables: chaque fête de quelque saint lui tient lieu d'opéra & de comédie. Une mere accompagne sa fille, un mari son épouse aux spectacles: mais les femmes vont seules aux temples; & sous ombre de piété, l'amour trouve à se récompenser de la contrainte.

Tous les premiers rendez-vous en Espagne se donnent dans les églises. C'est-là où l'on conclut les derniers marchés. On les exécute chez des femmes qui passent pour des saintes, & chez qui les jeunes personnes ne peuvent aller sans conséquence. Il est peu de dames Espagnoles, qui n'ayent quelque vénérable amie couverte de scapulaires & d'agnus Dei. Un mari seroit regardé comme un fou, qui pis est, comme un hérétique, s'il alloit se figurer que donna Mendoza, ou donna Valcabro, toutes les deux respectables par leur âge, & par le rang qu'elles tiennent dans la très-sainte confrérie de S. François depuis plus de vingt ans, fussent capables de prêter leur ministère à un rendez-vous amoureux. Ces dames de la sainte confrérie sont ici regardées comme des personnes déja béatifiées. Elles entretiennent une grande respondance avec certains moines appelles cordeliers qui les dirigent, & avec lesquels elles sont associées. Les nazaréens appellent ces sortes de liaisons une parenté spirituelle. C'est-là d'où viennent toutes ces phrases & ces façons de parler qu'on lit dans les livres mystiques, & qui paroissent inintelligibles. Telles sont celles-ci. Je vous porte dans mon coeur en Dieu, ma chere soeur.... Vous êtes toujours présente à mon esprit, quoique je parle & que j'agisse avec d'autres personnes..... Priez pour votre frere, pour votre ami, pour votre serviteur. (1)

[(1) Cette derniere phrase est prise des lettres du pere Girard à la Cadiere.]

Une partie de ces expressions sont tirées des livres d'un nommé François de Sales, & des lettres qu'il écrivoit a une certaine soeur de Chantal. Ce François de Sales étoit, a ce qu'on assure, un honnête-homme, qui a fait autant de mauvais singes que Fontenelle. Tous les moines ont été charmés d'avoir ce prétexte, pour écrire hardiment les sentimens les plus passionnés à leurs dévotes, sous le voile d'un langage mystique.

[Pages d94 & d95]

Il est vrai que les moines Espagnols ne cherchent point tant de façons: ils ont le champ libre; & l'entrée de toutes les maisons leur est offerte. A l'abri de leur capuchon, ils jouissent de toutes sortes de privilèges: aussi sont-ils plus insolens, plus ignorans & plus débauchés, que dans aucun autre royaume. Si les enfans venoient au monde avec quelque marque, qui fût un indice certain de leurs peres, la moitié des Espagnols retrouveroient les leurs dans des ecclésiastiques & des moines.

Le clergé dans ce pays a des moeurs très-peu réglées; en cela bien différent de celui de France, dont tu m'as vanté dans tes lettres la régularité. Pour avoir, mon cher Monceca, une idée juste des gens d'église dans ce pays, il faut te figurer que les moines sont au double mauvais & ignorans de ce qu'ils le sont en France; & que les prêtres séculiers ne valent pas beaucoup mieux.

Une chose qui te surprendra dans un pays où le bas clergé a des moeurs aussi corrompues, c'est la sagesse, la probité & la candeur des pontifes Espagnols. Ils sont dignes de leur rang; & il n'est aucun d'entr'eux qui ne mérite l'estime & l'approbation de tous les honnêtes-gens. Dans quelque religion qu'on soit, l'on ne peut s'empêcher d'avouer qu'un troupeau seroit heureux, s'il profitoit des leçons d'aussi sages pasteurs. Les pontifes sont les seules personnes en Espagne, qui ne soient point soumises à l'inquisition. Je te parlerai dans la suite de cet inique tribunal, & j'en ai déja appris bien des particularités qui sont frémir d'horreur. Dès qu'on nomme en ce pays le terrible nom d'inquisiteur, tout le monde tremble; & les plus grands ont autant de frayeur, que les plus simples citoyens. Malgré mes passeports, & la commission dont je suis chargé par la république de Gènes, j'observe une grande circonspection; & je n'ose point comme en France dire ce que je pense.

Dès que j'ai eu passé Belle-Garde (1) j'ai affecté un silence qui tient beaucoup du Pythagoricien.

[(1)Derniere place de France.]

Cet air mélancholique convient assez dans un pays où tout le monde est extrêmement retenu. On dit que ce sérieux augmente en avançant dans l'Espagne. Si cela est, je m'attends, en arrivant à Madrid, de voir une ville peuplée d'Héraclites & de citoyens larmoyans.

A propos de larmes, je te dirai, mon cher Monceca, que j'ai beaucoup ri au fond du coeur dans un endroit où j'étois allé pour pleurer.

[Pages d96 & d97]

Il y a dans cette ville une troupe de comédiens nouvellement arrivée, qu'on m'assura être la meilleure qu'on ait vûe depuis long-tems en Espagne. On prônoit sur-tout une nommée la Galiega, comédienne du roi, qui avoit quitté Madrid pour quelque mécontentement. On me pressa d'aller voir une tragédie nouvelle, qu'on m'assura être belle & touchante. Juge de ma surprise, mon cher Monceca, lorsqu'en entrant dans la salle du spectacle, je vis sur le théâtre deux comédiens habillés en moines, représenter les principaux rôles d'une piéce intitulée: La mort d'Alexis, ou l'exemple de chasteté. Il faut que je t'avoue, que je ne m'étois point attendu à une pareille extravagance. Je souhaitois dans ce moment que tu pusses être témoin d'une chose aussi ridicule. Le sujet de cette tragédie répondoit au caractère & à la dignité des personnages. Alexis, principal rôle, est un gentilhomme Romain, grand amateur du célibat. Il quitte sa femme la premiere nuit de ses nôces. Il erre long-tems de ville en ville. Enfin, il vient mourir chez son pere, qui ne le reconnoît plus. On souffre qu'il expire dans un mauvais réduit, où par charité on lui avoit permis de se retirer. Un billet qu'on trouve en sa main lorsqu'il est mort, découvre tout le mystère; mais on ne peut lui ôter ce papier: tout mort qu'il est, il ne veut le remettre qu'au souverain pontife, qui vient avec toute sa cour recevoir le billet du saint; la piéce finit par un coup de théâtre aussi éclatant.

Alexis, au commencement du premier acte, n'est âgé que de dix-huit ans: au cinquiéme, il en a quarante à quarante-cinq. Les régles de l'unité de lieu & d'action sont aussi parfaitement suivies que celle des vingt-quatre heures: les pensées & les sentimens répondoient au reste: je ne crois pas qu'on puisse pousser l'égarement & le ridicule plus loin. Ce n'est pas que les Espagnols n'aient plusieurs bonnes piéces de théâtre. Dom Lopes de Vega a fait de très-excellentes comédies; mais le peuple les goûte fort peu. Il aime mieux voir S. Jacques ou S. Philippe, qu'Agamemnon ou Achille; & les stigmates de S. François excitent plus de pleurs, que les plaintes d'Andromaque, & le désespoir d'Hermione. Tel est le goût & le préjugé de ce pays: il faut par-tout de la dévotion, ou plutôt de la superstition.

[Pages d98 & d99]

Lorsqu'on jouoit la comédie, j'entendis sonner une cloche, je vis tout le monde se mettre à genoux & marmoter quelque chose dans leurs dents. Les comédiens donnerent l'exemple: & deux acteurs, qui étoient sur le théâtre, s'interrompirent, remuerent les lèvres, ou parlerent tout bas,comme les autres spectateurs. Cette cérémonie faite, chacun se releva, & l'on continua la piéce. Je demandai pourquoi l'on faisoit ce remuement de lèvres. On me dit, qu'on appelloit cela l'angelus. C'est une espéce de priere, que je n'aurois pas cru que les nazaréens eussent faite à la comédie. Il n'y a que les Espagnols capables de choisir une salle de spectacle pour dire leurs oraisons. Il est vrai que ce lieu doit apparemment jouir des mêmes prérogatives que les couvens des moines; car ce sont des prêtres qui reçoivent l'argent à la porte, & qui, sous le nom des pauvres, partagent le profit avec les comédiens. A la vérité, les troupes comiques, moyennant cette diminution sur leur revenu, jouissent de tous les priviléges des autres nazaréens. Elles ne sont point excommuniées, ainsi qu'en France: & si elles étoient assez riches, ou assez dévotes, elles pourroient avoir un aumônier comme les régimens royaux.

Quand les comédiens meurent en Espagne, on leur accorde la sépulture: on la leur refuse en France; & on leur éleve des mausolées en Angleterre. D'où vient, mon cher Monceca, une bizarrerie aussi singulière? Des anciens préjugés, beaucoup plus que de la raison. Cependant si elle entre pour quelque chose dans les enterremens des baladins, je suis assuré qu'elle condamne l'excès des François & celui des Anglois; & qu'elle approuve le juste milieu des Espagnols. Il seroit fort heureux pour eux, qu'ils raisonnassent aussi sensément dans toutes les actions de leur vie.

Porte-toi bien, mon cher Monceca: vis content & heureux; & que le Dieu de nos peres te comble de prospérités.

De Barcelone, ce...

***

[Pages d100 & d101]

LETTRE CI.

Aaron Monceca, à Jacob Brito.

Je suis arrivé dans un pays, mon cher Brito, où l'homme est aussi libre, qu'il est esclave dans celui que tu habites. La Hollande, dit un auteur François, semble être la patrie des philosophes: affranchis du joug qu'on impose ailleurs à la raison, ils sont les maîtres d'en faire usage. Le bon sens semble être le partage des Hollandois: & l'on croiroit volontiers, lorsqu'on les examine avec soin, que la nature qui leur a refusé la politesse des François, la pénétration des Anglois, & la vivacité des Italiens, les a récompensés largement de ces qualités, par une raison juste, prévoyante, & équitable, qui les conduit dans toutes leurs actions.

Les Hollandois, nés libres, n'obéissent qu'aux loix de leur patrie: ils n'ont de souverains que la vertu & leurs devoirs. Il ne faut pourtant pas se figurer, que ce portrait convienne a tous les Hollandois, Il en est dans ce pays comme dans tous les autres: le bien est toujours balancé par le mal. Le bas-peuple en Hollande est aussi méprisable que les bourgeois, & même les bons artisans sont estimables.

Il me seroit impossible, mon cher Brito, de te donner une idée juste des moeurs de ce pays, si je n'entrois dans un détail particulier. Tu t'apperçois déja qu'en dépeignant le peuple, je ne t'apprends rien qui convienne aux bourgeois & aux principaux de la république. Les nobles qui restent encore dans le pays, ont aussi des moeurs & des coutumes très-différentes de celles de la bourgeoisie. Ainsi, je tâcherai de te faire connoître tout ce que j'appercevrai digne d'être remarqué dans les différens états qui composent la république.

La Hollande est un pays ingrat. C'est une terre flottante sur l'eau, & une prairie inondée les trois quarts de l'année. Ce terrein est si étroit & si borné, qu'il ne sçauroit nourrir la cinquiéme partie de ses habitans, fût-il aussi fertile en bled, qu'il est stérile.

Le commerce est l'unique ressource des Hollandois. Ils n'ont épargné ni leurs peines, ni leurs travaux, pour le faire fleurir dans leur patrie: ils l'ont étendu jusqu'aux extrémités de la terre.

[Pages d102 & d103]

C'est la nécessité & la vexation des Espagnols, qui ont obligé les habitans de ce pays de passer jusques dans les Indes, & d'y former une seconde république. Lorsqu'ils eurent secoué le joug de leur ancien maître, l'Espagne voulut leur interdire le commerce dans ses ports, croyant par-là les affoiblir & se préparer un moyen pour les soumettre. Dans la suite, ces difficultés firent naître l'envie aux Hollandois d'aller eux-mêmes à la source du commerce. Ils passerent dans les Indes, ils y jetterent les commencemens de ces superbes colonies qui s'y sont formées dans la suite. Un auteur Italien, qu'on doit regarder comme peu porté à favoriser la Hollande, & à publier sa grandeur, assure que la seule ville d'Amsterdam a plus de vaisseaux elle seule, que tout le reste de l'Europe ensemble. (1)

[(1) La quantita di vascelli, a comun judizio, viene stimata si grande, che parreggia quella che fa tutto il resto dell' Europa insieme. Bentivoglie.]

Ce ne fut pas sans peine que les Hollandois établirent leur commerce aux Indes Orientales. Les Portugais, alors sujets de l'Espagne, les traverserent dans toutes les rencontres, & n'oublierent rien pour les faire échouer dans leur entreprise. Mais ils surmonterent toutes ces difficultés. Ils vainquirent leurs ennemis, & les chasserent de plusieurs isles dont ils étoient les maîtres. Ces victoires & ces commencemens heureux releverent leurs espérances, & leur firent naître l'idée d'étendre leur commerce aux Indes Occidentales.

La liberté dont jouissent les Hollandois les a beaucoup favorisés dans leurs entreprises. L'entière sureté que les étrangers trouvent dans leur pays: l'asyle qu'on y accordé dans tous les tems, depuis l'établissement de la république, à ceux qu'on a persécutés dans plusieurs pays à cause de la religion; y ont attiré un si grand nombre d'habitans, qu'ils ont pû faire de puissantes colonies, armer un nombre prodigieux de vaisseaux, & voir cependant leur pays toujours excessivement peuplé.

Si l'Espagne eût toujours été la maîtresse de la Hollande, Amsterdam ressembleroit peut-être aujourd'hui à Anvers, elle n'auroit rien de grand que son étendue, & rien de remarquable que sa situation: au lieu qu'actuellement tout ressent dans cette superbe ville cette ancienne grandeur des Tyriens & des Phéniciens, dont les Grecs & les Romains nous ont laissé de pompeuses descriptions.

[Pages d104 & d105]

Parmi les choses les plus remarquables que j'ai vûes dans tous mes voyages, je n'ai rien trouvé qui m'ait aussi surpris que le port d'Amsterdam. Il est impossible qu'on puisse se figurer sans l'avoir vû, le superbe effet de deux mille bâtimens renfermés dans le même port. Qu'on s'imagine une magnifique ville, bâtie au milieu des ondes, cette idée sera encore infiniment au-dessous de la beauté que forme ce nombre de vaisseaux de toutes les nations du monde, dont les mâts & les pavillons & les flammes, offrent aux yeux un spectacle unique.

Depuis que je suis à Amsterdam, je n'ai encore eu le loisir que de remarquer en gros les beautés de cette ville: je n'ai pu les examiner en détail. J'aurai soin de t'instruire de tout ce que je verrai: & je tâcherai de t'en donner une exacte connoissance.

Il est peu de religion qui ne soit professée dans cette ville. Les hommes y ont la licence d'honorer la divinité dans le culte qu'ils jugent à propos de suivre. Cependant, quoique chacun puisse ici servir Dieu à sa mode, la religion de l'état, ou des Provinces-Unies, est la chrétienne réformée. Tu sçais que cette religion est dans le fond la même que la nazaréenne, & qu'elle n'en est distincte que dans certains points.

Les nazaréens papistes damnent hautement les nazaréens réformés. Ceux-ci accordent bien à leurs adversaires quelque petite place dans le ciel: mais ils leur rendent le chemin si difficile, que franchement autant vaudroit-il qu'ils les donnassent à tous les diables. Ces deux différentes religions, ou pour mieux dire, ces deux différentes opinions, puisque dans le principal, elles conviennent toutes les deux de la plus grande partie des faits, ont causé bien des querelles entre leurs partisans. Il a été un tems où les nazaréens s'égorgeoient mutuellement, & croyoient gagner le Ciel, en s'entretuant pour soutenir les sentimens d'un moine Allemand (1), & d'un ecclésiastique François. (2)

[(1) Luther.
(2) Calvin.]

C'étoient deux sçavans hommes, au jugement même de leurs ennemis. Je suis assuré que, lorsqu'ils débiterent leurs écrits, ils ne penserent jamais, qu'ils dussent entraîner autant de divisions. Ce qu'il y a de certain, c'est que s'ils venoient à présent, je doute fort qu'ils occasionnassent les guerres qui se sont faites au sujet de leurs opinions.

[Pages d106 & d107]

Quelque bonnes qu'elles pussent être, on se contenteroit de les croire, sans vouloir s'égorger pour les faire recevoir. Les nazaréens, sur-tout les réformés, sont revenus de la folie de se massacrer pour des argumens & des syllogysmes. Aussi laissent-ils une entière liberté de conscience à tous ceux qui sont dans leur pays.

La religion réformée est à la vérité la dominante en Hollande; mais elle ne tyrannise point les autres. Ce n'est pas que sans la sage prudence du gouvernement, la chose ne pût très-facilement arriver. Car il en est ici comme ailleurs: & il y a un nombre de zélés dévots réformés, qui, à l'imitation des jésuites, tourmenteroient, pour la plus grande gloire de Dieu, un nazaréen papiste, avec beaucoup de plaisir & de satisfaction. Mais les magistrats très-honnêtes gens, & fort peu bigots, ne veulent point entendre parler de vexations, qui deviendroient dans les suites nuisibles à l'état. Aussi les nazaréens papistes ont-ils tant de sujet de se louer de la douceur du gouvernement qu'on assure que le nombre de ceux qui sont établis dans ce pays surpasse, ou du moins égale celui des réformés.

Les justes bornes que la sagesse Hollandoise a mises à l'ambition des ecclésiastiques, assure encore la tranquillité de toutes les religions différentes & séparées de la dominante. Il leur seroit inutile, & même périlleux, de vouloir fomenter un saint zéle dans leurs ouailles contre ceux qu'ils appellent hérétiques ou non-conformistes. Au moindre trouble qu'ils causeroient, on leur feroit dire de se contenter de prier Dieu: s'ils n'obéissoient point au premier ordre, le second seroit suivi d'une punition, dont leur bourse se ressentiroit. Comme ils ne tirent d'autre revenu que celui que le souverain leur accorde, dès qu'ils manquent à ce souverain, il retire ses bienfaits: & ces eccclésiastiques, leurs épouses & leurs enfans s'en ressentent.

Dans la croyance réformée, les ecclésiastiques sont mariés. On a cru que le bon sens vouloit qu'on leur permît de prendre des femmes, dans la crainte qu'ils n'usassent du privilége des moines nazaréens, & qu'ils ne se servissent de celles de leur prochain. Aussi faut-il avouer qu'ils ont des moeurs en général dignes de la pureté des siécles d'or. Je ne serois point étonné, qu'on m'apprît qu'un ministre, (c'est ainsi que les réformés appellent leurs prêtres) eût eu une foiblesse: il est homme, & comme tel sujet à l'humanité; mais jusqu'ici, on n'a pû reprocher à aucun la moindre chose dont la bienséance puisse être choquée.

[Pages d108 & d109]

L'auteur de la réforme (1) a causé, selon moi, un préjudice très-considérable aux ecclésiastiques qui ont embrassé ses sentimens.

[(1) Calvin.]

Il leur a permis de prendre des femmes, & leur a rogné les bénéfices. C'est-là ce qu'on peut appeller user la chandelle par les deux bouts.

Chez les réformés Hollandois, on ne connoît ni souverains pontifes, ni pontifes ordinaires: tous les prêtres sont égaux. Ils n'ont jamais eu la douce satisfaction de s'entendre appeller monseigneur, votre grandeur, votre éminence. Aussi ne manquent-ils pas de donner le nom de la prostituée Babylone à toutes les églises où quelques ecclésiastiques, revêtus de titres pompeux, jouissent de quarante mille livres de rente. Ils condamnent peut-être ce qu'ils souhaitent: & le point sur lequel ils s'accorderoient le plus aisément avec leurs adversaires, seroit sans doute celui qui leur permettroit de posséder des gros bénéfices, & de devenir grandeur ou éminence, ainsi que les pontifes nazaréens.

Si les ministres ne sont pas riches, ils sont sçavans en revanche. On ne les reçoit qu'après les avoir mûrement examinés: au lieu que dans presque tous les ordres, les moines nazaréens sont pour la plûpart des gueux & des fainéans. Les ecclésiastiques, chez les réformés, se sont élevés à ce dégré par le mérite & par la science. Le plus petit pasteur de village est instruit, non-seulement de sa religion, mais quelquefois des connoissances qui forment les grands hommes. Aussi en est-il sorti plusieurs du corps des ministres. Ils haïssent mortellement les jésuites: & ceux-ci leur rendent très-fraternellement le réciproque. Je crois qu'ils ont raison de part & d'autre. Sans les ministres, l'Europe entière seroit papiste; sans les jésuites, elle seroit réformée. Quoiqu'ils soient acharnés, les uns contre les autres, je ne doute pas que dans le fond du coeur, ils ne se rendent mutuellement justice, & qu'ils ne conviennent que leurs adversaires ont du sçavoir & du mérite. C'étoit-là du moins la façon de penser du fameux Claude & du célèbre Arnauld. J'ai pourtant rencontré des jansénistes en France qui m'assuroient d'un grand air de confiance, que les jésuites étoient des ignorans.

[Pages d110 & d111]

Peu s'en falloit que leur animosité & leur aveuglement ne voulût même leur refuser de connoître la politique. Il faut pourtant avouer qu'ils ont du sçavoir, & que cet ordre a produit de grands hommes. Les bénédictins qui ont eu nombre de sçavans de la première classe, n'aiment guère plus les jésuites que ne les aiment les réformés. Cependant ils avouent que leurs adversaires ont eu des auteurs dignes de l'estime de l'univers, ne fussent que les Sirmond & les Pétau.

Dans ce conflit entre les docteurs nazaréens, papistes, jansénistes réformés, &c, je pense qu'un homme de sens ne doit faire attention qu'au bon qui règne dans leurs écrits, sans s'embarrasser de quel sentiment étoit sur la grace ou sur la prédestination un auteur d'ailleurs rempli d'excellentes choses. Que m'importe à moi, mon cher Brito, Lorsque je lis l'histoire de France de Daniel que cet écrivain ait été jésuite ou rabbin? Pourvu que je puisse tirer quelque utilité de son ouvrage, je suis prêt a lui donner les louanges qu'il mérite,& à blâmer en même tems un mauvais historien juif. Les sçavans sont, dans le commerce de Ia vie civile, de toutes sortes de religions. Il y a une foiblesse infinie à ne point rendre justice au mérite d'un homme, parce qu'il sert la divinité par un culte différent du nôtre. Il faut laisser cette extravagante folie aux moines & aux prélats Italiens.

Il n'est point de pays où les gens, quoique de religion différente, vivent avec plus d'union qu'en Hollande. Ici les juifs, les nazaréens & les mahométans, traitent les uns avec les autres, comme s'ils étoient frères. Ils se regardent tous comme hommes & enfans de la même divinité. Heureux pays! où l'homme se respecte dans son semblable, & n'exige point qu'il devienne l'esclave d'une opinion, que souvent il ne sçauroit ni croire ni comprendre!

Porte-toi bien, mon cher Brito. Vis content & heureux, & donne-moi de tes chères nouvelles. Moïse Rodrigo me charge de te faire ses complimens. Il m'est très-utile dans ce pays.

D'Amsterdam,ce...

***

[Pages d112 & d113]

LETTRE CII.

Jacob Brito, à Aaron Monceca.

Je ne sçaurois t'exprimer, mon chef Monceca, combien je suis frappé des moeurs & des coutumes des Espagnols. Je les trouve tous les jours plus extraordinaires: & j'ai plus eu lieu de faire des réflexions sur l'orgueil & l'ignorance des hommes, depuis deux mois que je suis en Espagne, que pendant un an que j'ai resté en Italie.

La route de Barcelone à Madrid est une de celles qui sont les plus pratiquées dans ce pays. Cependant un voyageur y manque souvent de tout dans plusieurs endroits. Bien loin d'y trouver des hôtelleries à la Françoise ou à l'Italienne, on ne rencontre que de misérables ventas. (1)

[(1) Mauvais cabarets.]

Ce sont de grandes maisons à demi-ruinées, dans lesquelles il y a quelque châlit au milieu de deux ou trois galetas. Un voyageur fatigué, qui arrive dans ce séjour délicieux, n'y trouve rien du tout à manger; il faut qu'il envoie acheter du pain chez le boulanger, & de la viande chez le boucher. S'il n'a point de domestique, il est obligé d'aller lui-même à la provision. Le propriétaire du ventas ne se dérangeroit point pour un prince: il croiroit être déshonoré, s'il faisoit un pas de plus qu'il n'est obligé par son état.

On ne trouve point dans les villes un peu considérables de ces sortes de ventas: mais les cabarets y sont si détestables, l'on y est si mal, & si malproprement servi, qu'ils ne valent guère mieux que ces charmans ventas.

La seule nécessité peut engager un homme à voyager en Espagne. Il faudroit qu'il fût fou, s'il entreprenoit de parcourir ce pays, par la seule curiosité: excepté qu'il ne voulût prendre des mémoires qui pussent servir à l'histoire de l'égarement de l'esprit humain. En ce cas, il ne pourroit mieux faire; il trouverois par-tout,

Orgueil, astuce, pauvreté,
Ignorance & bigoterie,
Superstition, vanité,
Ridicule cérémonie.


[Pages d114 & d115]

C'est-là le caractère de la nation Espagnole: & quoique bien des gens publient dans les pays étrangers, que les Espagnols d'aujourd'hui ne sont plus ceux d'autrefois, ils confondent les étrangers établis en Espagne avec les originaires du pays. Il est vrai, que sous le présent roi, la cour a pris une nouvelle face; & que les grands, esclaves par-tout de l'ambition, ont cru faire leur cour, en adoptant des manières éloignées de celles qu'ils avoient autrefois. Mais le peuple, les bourgeois & les gentilshommes ordinaires, sont toujours ces mêmes Espagnols, dont les rodomontades ont souvent réjoui l'Europe entière, & dont la pauvreté & la crasse surpassent quelquefois la vanité.

Tu ne sçaurois croire, mon cher Monceca, jusqu'à quel point le peuple est ici orgueilleux; & tu serois étonné de voir les jours de fêtes une foule d'ouvriers, qui, souvent faute de pain, ont jeûné toute la semaine, se promener fiérement, vêtus d'habits de soie noire, portant l'épée & se donnant mutuellement des titres très-honorables. Lorsqu'un paysan en rencontre un autre dans les champs, il le salue gravement, & lui dit d'un ton emphatique, adio, senor Cavallero. L'autre répond avec beaucoup de sérieux à cette politesse. Et le tout se passe avec autant de majesté, que l'entrevue de deux puissans monarques sur les confins de leurs états.

Autrefois, non-seulement la populace étoit orgueilleuse, elle étoit même insolente envers les grands & les souverains. Sous ce roi-ci, les choses ont pris une autre face. Il a réduit ses peuples au point de ne plus craindre leurs émeutes. Sous Charles II. son prédécesseur, les cordonniers de Madrid étoient des gens respectables; lorsqu'ils se mutinoient, il falloit que la cour leur accordât ce qu'ils demandoient. En 1676, ayant appris qu'on avoit réglé le prix des souliers, cela ne leur plut nullement: ils présenterent une requête au président du conseil de Castille, par laquelle ils lui demandoient qu'on remît la chose sur l'ancien pied: & comme il ne se dépêcha point assez vîte à leur gré de la leur accorder, ils coururent tous, la forme & le tire-pied à la main, sous les fenêtres de la chambre de Charles, & se mirent à crier de toute leur force: viva el rey, y muera el mal govierno.

[Pages d116 & d117]

Le roi, surpris d'une musique aussi extraordinaire & aussi inattendue, se mit à sa fenêtre, & ne fut pas médiocrement surpris de voir le respectable corps des cordonniers de Madrid. Il envoya chercher le président de Castille, qui, pour faire finir un concert aussi désagréable, permit aux séditieux de vendre les souliers aussi chers qu'ils voudroient, & de les faire d'aussi mauvais cuir qu'ils jugeroient à propos.

Ce qui avoit occasionné la hardiesse de ces cordonniers, étoit l'indulgence qu'on avoit eue quelques jours auparavant pour les maçons qui s'assemblerent dans un des quartiers des plus éloignés de la ville, & résolurent d'entrer à main armée chez quelques-uns des magistrats, qui ne gouvernoient pas à leur fantaisie, & qu'ils accusoient d'embrouiller les affaires, & de donner des projets pour ruiner le pauvre peuple. Le dessein de ces nouveaux réformateurs, étoit d'égorger les prétendus criminels devant tout le monde, pour en faire un exemple. Heureusement il ne se trouva aucun mutin, qui voulût se mettre à la tête des conjurés: cette affaire n'eut aucune suite, chacun étant retourné à son travail; & les magistrats continuerent à piller. L'émeute des cordonniers fut une suite de la foiblesse que l'on eut de ne point punir les premiers révoltés. Il est vrai que le mauvais ministère causoit sous le dernier roi des révoltes fréquentes. Le duc de Médina-Coeli, chargé des affaires, étoit d'un tempérament très nonchalant: chacun pilloit & voloit: & il n'y avoit jamais un sol dans les coffres du roi.

Une partie de la pauvreté du bas-peuple venoit cependant de sa fainéantise, & de celle de la plûpart des bourgeois. C'est cette même fainéantise, qui contribue encore aujourd'hui à faire sortir de l'Espagne une grande quantité d'argent; & quelles que soient les richesses que la flotte y apporte toutes les années, elles ne sçauroient suffire à corriger le mal que cause dans l'état la paresse & la ridicule vanité d'une partie des citoyens. D'ailleurs, des sommes excessives qu'on apporte des Indes, il faut en ôter près des deux tiers, que les étrangers retirent pour les marchandises qu'ils ont fournies.

Ce qui contribue le plus à laisser les Espagnols sans argent, c'est un nombre prodigieux de François & de Flamands, qui viennent les servir.

[Pages d118 & d119]

Ils suppléent aux choses que les dom Diegue, les dom Sanche, & les dom Rodrigue, n'oseroient faire, & dont leur amour-propre seroit si blessé, qu'ils aimeroient mieux mille fois mourir de faim, que de se résoudre à les entreprendre. Les Flamands & les François, moins paresseux & moins vains que les Espagnols, travaillent à la culture des terres, aux bâtimens & aux choses les plus serviles: & lorsqu'ils ont amassé quelques pistoles, ils prennent congé des dom Sanche & des dom Diegue, & s'en retournent dans leur patrie avec de l'argent; laissant leurs maîtres sans un sol, mais toujours également rogues & fiers. Le nombre de ces étrangers qui vont travailler en Espagne, est si considérable, qu'un auteur François assure, que l'on en trouve jusqu'à quatre-vingt mille, qui entrent dans le royaume, & qui en sortent de cette manière qu'il n'y en a point qui n'emporte chaque année sept ou huit pistoles, & quelquefois plus. Il est aisé de voir, mon cher Monceca, que cela monte à une somme prodigieuse. Il est vrai que, depuis que Philippe V. regne, la quantité de François qui se sont établis en Espagne a servi infiniment à la repeupler, & a diminué de beaucoup la circulation des domestiques & des paysans ambulans, par la commodité que tous les dom Garcies & les dom Pèdres, ont eu de trouver des serviteurs stables.

Une des raisons du peu de soin que l'on a en Espagne de la culture des terres, qui la plûpart sont en friche, ou très-malentretenues, c'est la grande quantité de moines, dont ce pays abonde plus qu'aucun autre. C'est ici où l'on peut dire, qu'ils sont dans leur fort. Les prêtres, depuis un nombre d'années, sont en droit dans ce pays, sous le prétexte d'accusation de judaïsme, de sortilége, de blasphême ou de quelqu'autres crimes qui regardent le tribunal de l'inquisition, de perdre tous ceux qui osent leur déplaire, & de les faire mourir dans les supplices. Quiconque ose vouloir ne point fléchir les genoux devant l'idole monacale, est livré aux mains des bourreaux. Mais ce n'est point ici le lieu de t'entretenir des cruautés de l'inquisition. Je t'écrirai dans une autre lettre toutes les horreurs que j'en ai apprises. Une chose surprenante, c'est que, si les Espagnols n'avoient point cette barbare inquisition, ils n'en seroient pas moins soumis aux moines. Ils ont pour eux une ridicule vénération, qui semble être une idée innée dans leurs ames. Il est vrai qu'aujourd'hui le ministère sage & éclairé, s'oppose assez à cette coutume mais le mal est si enraciné, qu'il est inguérissable.

[Pages d120 & d121]

Le duc de Medina-Coeli, premier ministre de Charles II. ne trouva point d'affaire, dans tout son ministère, qui lui donnât plus de peine à conduire, que celle du changement de confesseur du roi. A peine ce duc en avoit-il mis un en place, qu'il étoit obligé de l'ôter. En cinq ans, ce monarque eut sept confesseurs. Il n'y en eut aucun, qui ne caballât & ne brouillât les affaires.

La vénération que les Espagnols ont pour les moines est si grande,elle est si aveugle, qu'elle leur fait prendre la défense des forfaits les plus inouis. Ils punissent même ceux qui veulent en arrêter le cours en touchant aux priviléges monacaux; & le rang le plus élevé n'a pû mettre à l'abri ceux qui ont osé le tenter.

Un moine du royaume de Valence, pays peuplé de meurtriers, de voleurs & d'assassins, après avoir quitté son couvent, se mit à la tête des bandits qu'on nomme Bandeleros. Il se distingua parmi eux par plus d'une mauvaise action. Mais dans le moment qu'il venoit de commettre un assassinat, on le prit les armes à la main. Toute la théologie de l'école ne put lui fournir des argumens pour pallier son crime. Une personne de bon sens qui croyoit qu'il falloit faire un exemple conseilla au vice-roi de faire pendre le moine sur le champ. Ce gouverneur en avoit une grande envie; craignant cependant le pouvoir monacal, il fit assembler quatre religieux de différens ordres, & leur ordonna de lui dire leurs sentimens. Il y en eut deux, qui citerent tous les docteurs Espagnols, & prétendirent que le moine ne pouvoit être jugé sans que le pontife fût instruit de son affaire. Les deux autres religieux, oubliant par une espéce de miracle, le vénérable habit de S. François dont ils étoient revêtus, & saisis d'horreur du meurtre que venoit de commettre leur confrère, opinerent à le faire exécuter le plutôt qu'il seroit possible. Dans ce conflit d'opinions, le vice-roi, croyant que le service du roi demandoit un exemple prompt & sévère, suivit le parti qui lui sembloit le plus conforme à la justice, & fit exécuter le criminel sur le champ.

[Pages d122 & d123]

Les ecclésiastiques, avertis qu'on alloit punir un moine qui méritoit d'être roué, s'assemblerent en tumulte. Ils coururent, chez le pontife, qui entrant dans leur sentiment, envoya dire au vice-roi de ne point passer outre. Celui-ci se crut dispensé pour cette fois de l'obéissance filiale: il alla toujours son grand chemin, & ne tarda pas d'un instant l'exécution du moine. Mais à peine fut-elle achevée, que le pontife publia un interdit. A cette triste nouvelle, le peuple se crut perdu: sa fureur lui fournit des armes; & il assiégea le vice-roi, qui s'étoit réfugié dans son palais, Malheureux gouverneur, crioient-ils: tu veux donc nous faire devenir noirs comme du charbon, & secs comme du bois? Crois-tu que nous voulions être excommuniés à cause de toi? Il faut que tu sois ou Juif ou Maure d'avoir osé faire un crime qui t'attire le courroux du ciel. «Governador disgraciado, quieres que nos hagamos negros come carbon, y secos come lena? Crees que saremos escomulcados por amor tuyo? Es menester que eres Judio o Moro, por haver hecho un pecado por elqual el ciel te amenasa.» Le vice-roi ne crut pas devoir répondre par des raisons à d'aussi fortes que celles qu'avoit le peuple. Il prit le sage parti de se sauver de la ville. La cour ayant été instruite de cette affaire, nomma pour l'examiner un jésuite & un dominicain. Tu vois déja, mon cher Monceca, que le vice-roi n'eut pas raison. Il fut rigoureusement châtié, pour avoir osé punir un scélérat. On l'exila à vingt lieues de Madrid, & l'on en nomma un autre pour remplir sa place.

Porte-toi bien, mon cher Monceca: & vis content & heureux.

De Madrid, ce...

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LETTRE CIII.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople.

Il semble, mon cher Isaac, que l'air de la Hollande inspire de l'amour pour la philosophie. Cette liberté, dont on y jouit, fournit à l'esprit mille idées qui ne s'y présentent point ailleurs. Tout homme dans ce pays a le droit de penser, de raisonner & de s'expliquer, sans qu'il risque ses biens ou sa vie. Chacun peut servir Dieu à sa mode; & pourvu qu'on soit bon citoyen, on est assuré d'être tranquille en ce pays.

[Pages d124 & d125]

La liberté de religion, dont on jouit dans ces provinces, n'y cause pas le moindre trouble. Comme il n'en est aucune qui songe à tyranniser les autres, tout le monde vit tranquille, & chacun suit ses opinions, mais quelle que soit la diversité des sentimens des Hollandois, ils se réduisent tous à ce point fixe:Ne contraignons point les autres, & ne soyons point non plus contraints.

Ces peuples heureux sont véritablement humains, & attachés aux premiers principes du droit naturel. Ils ne pensent pas que la différence de sentimens doive occasionner la violence & la persécution. Ils laissent à Dieu le soin d'éclairer les coeurs. Sous le prétexte spécieux de la foi & de la religion, ils ne font point rougir l'humanité: & l'envie d'étendre leur croyance ne leur fait pas mépriser le sang de leurs frères. Un homme, pour être Persan ou Indien, en est-il moins homme? S'il est vertueux, pourquoi le bannir de la société? Un Turc, un bonze, si l'on veut, rempli de candeur, est par-tout un trésor inestimable; il doit être respecté par les personnes qui lui ressemblent, à Amsterdam, comme à Constantinople, ou à Pékin.

Les Hollandois sont si pénétrés de ces maximes, qu'il est peu de religion persécutée qui n'ait trouvé non-seulement un asyle, mais même une protection réelle auprès d'eux. On pourroit penser que l'uniformité de croyance a excité leur charité envers les réfugiés François. Je veux bien croire qu'elle y a eu part; mais la haine qu'ils portent à la violence a suffi pour les déterminer à assister les juifs Portugais contre la persécution de leurs tyrans. Les Provinces-Unies ont reçu nos malheureux frères proscrits, & les ont mis à couvert de la fureur des moines. Il est un nombre de nazaréens papistes, qui doivent éternellement se louer de la bonté des Hollandois. Bien des auteurs fameux, des gens de la première volée, que les coups de la fortune bannissoient de leur pays, ont éprouvé le bon coeur des Hollandois.

Ce n'est point dans ce pays-ci, comme dans bien d'autres, où notre infortunée nation semble n'être soufferte que pour être en proie à toutes les injures, & épuiser les rigueurs de la fortune. Un juif à Amsterdam est un citoyen qui jouit de tous les priviléges attachés aux autres religions: le cousin du pontife Romain, le frère du premier baron luthérien, & le fils d'un évêque Anglican, n'ont pas des droits plus grands en Hollande, que l'enfant du plus petit rabbin.

[Pages d126 & d127]

Dès qu'un homme a le bonheur d'être né citoyen de la république, il jouit de tous les priviléges: il n'est soumis à personne, & ne reconnoît même le magistrat que lorsqu'il est dans ses fonctions: ailleurs chacun est égal.

On peut donc dire justement, mon cher Isaac, que les juifs sont libres en Hollande & en Angleterre, esclaves par-tout ailleurs, soit des nazaréens, soit des musulmans. Nous sommes soufferts à Rome: nous y avons plusieurs synagogues; mais quelles contraintes ne nous impose-t-on point? Par combien de cruautés, de mépris & de travaux, ne nous fait-on pas acheter l'asyle qu'on nous accorde? Plusieurs de nos frères m'ont assuré, que par une ordonnance d'un pontife Romain (1), les juifs étoient obligés, dans cette ville, d'assister tous les Samedis après-midi, jusqu'à un certain nombre, à un sermon nazaréen.

[(1) Grégoire XIII.]

Une troupe de moines se promenent dans l'église, armés de longues baguettes; & lorsqu'un juif paroît n'être pas attentif, il est réprimandé & traité comme un écolier qu'on envoye au catéchisme: la moindre marque de distraction est punie de deux ou trois grands coups sur les épaules. Quelquefois les moines visitent les oreilles de ceux qui assistent à ces sermons, dans la crainte qu'ils ne se les bouchent avec du coton.

A quoi servent toutes ces mommeries, ou plutôt ces indignités? Les nazaréens sont-ils assez insensés pour croire que c'est par de vaines déclamations qu'on convainc l'esprit? Il faut, pour faire goûter la raison, avoir sçu prévenir le coeur. Quand il seroit vrai, comme il ne l'est pas, qu'ils fussent dans le bon chemin, la façon dure, violente & tyrannique, dont ils nous annoncent leurs sentimens, nous empêcheroit de les accepter, & nous préviendroit contre une religion qui veut agir souverainement, & convaincre par la force plutôt que par la raison.

Les Hollandois, mon cher Isaac, sont bien éloignés de vouloir faire écouter leurs prédicateurs à coups de baguettes. Contens de suivre les opinions qui leur paroissent les plus vraisemblables, ils sont aussi peu embarrassés de la croyance de leurs voisins, que de leurs affaires domestiques, dont ils ne s'informent jamais.

[Pages d128 & d129]

Un homme dans ce pays est roi despotique chez lui: il ordonne en maître. Il ne craint ni qu'on vienne lui demander ce qu'il fait, ni même qu'on s'en informe; excepté qu'on ne soupçonnât qu'il agit contre l'état ou le bien de la société.

De la liberté dont jouissent tous les Hollandois, naît l'amour de la patrie. Chaque particulier la regarde comme une bonne mere, dont il doit conserver les priviléges. Ces sentimens sont si gravés dans leurs coeurs, que rien ne peut les en effacer: & comme il n'y a presque point de moines en Hollande, & qu'ils n'y ont aucune autorité, il y a apparence que la tranquillité durera éternellement dans la république. La différence de religion n'y est point à craindre. Les Hollandois ont trop de bon sens pour troubler jamais la république; afin de défendre les opinions de quelques docteurs, ils leur permettent de faire des livres tant qu'ils veulent. Quand ils sont bons ou amusans, ils les lisent. Quand ils ne valent pas grand chose, ils les laissent pourrir en paix chez les libraires.

De la liberté qu'ont les sçavans de pouvoir disputer tout à leur aise, s'ensuit un nombre de croyances ou de religions diverses; toutes pourtant nazaréennes au fond; mais différentes entre elles dans certains points. Peut-être ne seras-tu pas fâché, mon cher Isaac, que je te fasse un détail abrégé de quelques-unes de ces différentes sectes.

Une des plus considérables est celle des Arminiens. Ce nom lui a été donné à cause d'Arminius, professeur en théologie à Leyde. Elle ne différe de la croyance des réformés que sur les matières de la grace & de la prédestination.

Les anti-trinitaires, ou Ariens modernes, ont renouvellé les opinions de ce fameux Arius, qui, sous Constantin, fit tant de bruit parmi les pontifes nazaréens. Ses sentimens, après deux cent ans de triomphes, & treize cent d'oubli, renaissent aujourd'hui, & ont été soutenus de nos jours par de très-habiles gens, surtout en Angleterre. Le docteur Clarke, sçavant Anglois, a écrit plusieurs ouvrages pour prouver la validité & la vérité de cette doctrine: & le célèbre Newton passe pour être mort arien. Si j'étois nazaréen, j'aurois peine à comprendre comment pendant plus de treize siécles il n'y a plus eu personne à qui la vérité fût connue.

[Pages d130 & d131]

La secte des Quakres est une des plus extraordinaires. Elle n'a ni prêtres ni culte. Ceux qui sont dans cette croyance ne sont point baptisés comme les nazaréens, ni circoncis comme les Juifs & les Turcs. Toutes leurs cérémonies religieuses consistent à écouter, lorsqu'ils sont assemblés, celui qui fait un sermon. C'est le hazard qui donne le prédicateur. Le premier qui croit être inspiré, soit femme, soit homme, débite tout ce qu'il pense que l'esprit lui fournit: on l'écoute attentivement. Les femmes ont grand soin de se cacher le visage avec leurs éventails; & les hommes sont couverts de larges chapeaux, qui leur donnent un air excessivement morne & sérieux. Les Quakres sont peut-être de tous les nazaréens les seuls véritables philosophes. Ils ne donnent jamais à personne le titre de monsieur, encore moins de votre altesse, ou de votre majesté. Ils prétendent que tous ces mots ont été inventés par l'orgueil humain, & qu'il est ridicule d'appeller des vers de terre votre éminence, votre sainteté, votre excellence, &c; & pour éviter de tomber dans ce cas, ils tutoyent même les princes & les rois. Ils disent pour leurs raisons, qu'un seigneur n'est pas double, & que tu lui sied beaucoup mieux que vous, accompagné ordinairement de quelques termes fastueux, & qu'il ne mérite point. Ils sont vétus d'une manière très-simple: leurs habits n'ayant ni plis ni boutons, afin que ce soit pour eux un avertissement continuel d'être plus vertueux que les autres hommes, dont ils ont rejetté l'inutile & criminelle parure. Ils ne font jamais de sermens: ils disent qu'il est affreux de prostituer le nom du très-haut dans les débats des misérables mortels; & qu'un homme qui suit la vertu, ne doit jamais affirmer la vérité que par un oui ou un non.

Je t'avouerai, mon cher Isaac, que je ne sçaurois assez louer cette coutume des Quakres. Les sermens sont vains & superflus, & ne servent de rien. Chez les hommes, le fourbe ne craint point de se parjurer; & le galant-homme doit être cru sur sa parole. Je ne sçais si tu connois ce beau passage d'un auteur tragique de ce siécle,

Laisse-là les sermens,
S'ils faisoient dans les coeurs naître les sentimens,
Je t'en demanderois. Mais quelle est leur puissance?
Le vice les trahit, la vertu s'en offense.
Il suffit entre nous de ton devoir, du mien,
Voilà le vrai serment, les autres ne sont rien.
(1)

1) Houdart de la Motte, dans la tragédie de Romulus, acte V. scene I.]

[Pages d132 & d133]

La dernière vertu des Quakres est de n'aller jamais à la guerre, & de ne pouvoir verser du sang, sous quelque prétexte que ce soit. Ils disent que la gloire des conquérans est une fureur digne d'un enragé. Ils gémissent des meurtres que font les autres hommes, & qu'ils colorent du nom de courage, de grandeur d'ame, de magnanimité, ou d'amour de la patrie. Ils ajoutent que, si tous les hommes étoient Quakres, contens de posséder ce qu'ils ont, & soigneux d'en faire part aux malheureux, ils n'iroient point comme les loups affamés, déchirer & mettre en piéces des gens qu'ils n'ont jamais ni vûs ni connus, & qui souvent ne leur ont fait aucun tort.

La secte des Anabatistes, ou plutôt Mennonites, ainsi nommés d'un prêtre Frison, appellé Mennon, est à peu près la même que celle des Quakres, excepté le tremblement que ces derniers affectent, lorsqu'ils reçoivent les prétendues influences de l'esprit saint; & le baptême & la cène que les Mennonites administrent dans l'âge de raison, & dont les Quakres ne font aucun usage.

Les Rhinsbourgiens, ainsi nommés du village de Rhinsbourg, près de Leyde, où ils s'assemblent tous les ans le lendemain de la Pentecôte, sont sortis d'entre les Arminiens; mais ils ont adopté plusieurs opinions des Ariens, des Quakres, des Anabatistes, &c, & leur religion est un composé de quelques opinions de toutes les sectes nazaréennes.

Les Hébraïsans sont une espéce de juifs nazaréens. Ils regardent comme un article de foi la connoissance parfaite de la langue Hébraïque. Il y a grand nombre de femmes dans cette secte: aussi Dieu sçait le beau carillon des assemblées de ces Hébraïsans. Elles ont un air de tulmute & de dissipation qui n'inspire guère la piété.

Ces différentes religions, mon cher Isaac, contiennent toutes un petit nombre d'honnêtes-gens, remplis de probité & de candeur, qui croient que le culte dans lequel ils la servent avec zèle & ferveur, est le plus agréable à la divinité. Penses-tu qu'ils soient un jour précipités dans les ténébres parce qu'ils ne sont nés de la race de Jacob? Ne leur aura-t-il servi de rien d'avoir suivi la loi de la nature, qui fut la premiere que les hommes pratiquerent, & les lumières de leur conscience?

[Pages d134 & d135]

Après n'avoir reconnu qu'un Dieu unique, & n'avoir fait que du bien à leur prochain dans ce monde, seroient-ils éternellement malheureux dans l'autre? Et parce qu'ils n'ont pas cru qu'il fût nécessaire au salut d'être juif, la divinité pourra-t-elle se résoudre à punir des créatures qui auront été vertueuses? Nos rabbins nous le disent, & assurent que ce mystère passe nos connoissances. Mais faut-il absolument les en croire?

Porte-toi bien, mon cher Isaac, & vis content & heureux d'être né juif, ne condamne pas légèrement les autres.

D'Amsterdam, ce...

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LETTRE CIV.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, caraïte autrefois rabbin de Constantinople.

La différence des sectes qu'on voit en Hollande, m'a fait faire de sérieuses réflexions sur la force des préjugés. J'ai examiné avec attention combien il est difficile aux hommes de connoître les défauts de la religion dans laquelle ils ont été élevés, quelques sensibles qu'ils soient à ceux qui sont dans une autre croyance.

L'opinion qu'une personne conçoit dans sa jeunesse, de ce qu'elle appelle principes de foi, est si forte & a tant de pouvoir sur elle, qu'elle reçoit sans peine des sentimens directement opposés les uns aux autres, & également ridicules, sans qu'elle s'apperçoive de cette étonnante contrariété. Notre esprit, dit Cicéron, familiarisé aux objets qui le frappent journellement ne s'étonne point des choses qu'il voit, & ne songe pas à en chercher les causes. (1)

[(1) Consuetudine oculorum assuescunt animi, neque admirantur, neque requirunt rationes earum rerum quas semper vident._ Cicero nat. Deorum, lib. 2. cap. 38.]

Les hommes tiennent la même conduite dans ce qui regarde leur religion; ils sont accoutumés, dès la plus tendre jeunesse, à recevoir certaines opinions; & quelques extraordinaires qu'elles dussent leur paroître, lorsqu'ils ont un certain âge, ils n'en sont point frappés. Ils se sont si fort familiarisés avec elles, ils ont pris une si ferme coutume de les regarder comme des principes, qu'ils en viennent jusqu'à croire aveuglement des choses opposées à la lumière naturelle; & si par hazard leur esprit avoit quelque doute, loin de se prêter à l'éclaircir, ils aideroient eux-mêmes à leurs préjugés, & chercheroient des raisons pour les fortifier.

[Pages d136 & d137]

Ce qui perpétue les erreurs chez la plûpart des hommes, c'est la croyance ferme qu'ils ont de certaines opinions fausses, qu'ils regardent comme des principes si certains, qu'ils ne veulent pas même les examiner. Ils croiroient faire un crime, s'ils les mettoient en doute un seul instant. Or il faut nécessairement que la plus grande partie des opinions, qui découlent de ces principes faux, se ressentent du vice de leur source. Un fanatique qui prend pour un principe évident, que lui ou son docteur, sont immédiatement inspirés du ciel, ne fait plus de difficulté de recevoir comme des révélations de Dieu, toutes les chimères que produisent son cerveau dérangé, & son imagination échauffée. Ils tirent même des conclusions qui paroissent justes: Je suis inspiré, dit-il; l'esprit qui m'inspire étant Dieu même, ne sçauroit me tromper. Tout ce qui m'est inspiré est donc véritable. C'est en vain qu'on veut lui montrer le ridicule des choses qu'il prétend lui avoir été inspirées. Il en revient toujours à son argument; si l'on veut attaquer le principe sur lequel il se fonde, il cesse sur le champ de disputer, & regarde celui qui nie la réalité de son inspiration, comme un homme qui ne voudroit point avouer que deux & deux font quatre, & qui refuseroit de se prêter aux choses les plus évidentes.

Les préjugés dans lesquels sont les hommes en général, en faveur des faux principes dont ils ont été imbus, les rendant incapables d'être touchés des probabilités les plus apparentes & les plus convaincantes dans les choses qui sont contraires à ces principes, on ne doit point s'étonner, mon cher Isaac, de l'opiniâtreté qu'on apperçoit dans les partisans des diverses sectes. Il est peu de gens qui aient un génie assez supérieur pour pouvoir s'élever jusqu'au point de vaincre les impressions de la jeunesse qui se sont fortifiées avec le tems, & qui veuillent porter le flambeau de la vérité au milieu d'un amas d'erreurs qu'ils sont accoutumés à regarder comme sacrées. Les religions les plus absurdes ont été suivies par les plus grands hommes. L'esprit humain pouvoit-il rien produire d'aussi extravagant que l'idolâtrie? Cependant combien de génies de la première classe n'ont-ils pas été plongés dans l'horreur & la folie du paganisme?

[Pages d138 & d139]

S'ils avoient voulu réfléchir un instant sur les premiers principes de leur croyance, ils en eussent bien-tôt connu le ridicule; mais comme ils étoient accoutumés dès leur tendre enfance à les regarder comme des vérités reçues généralement, ils n'étoient plus frappés par les absurdités qui en découloient naturellement.

Je sçais, mon cher Isaac, que bien des sçavans soutiennent aujourd'hui que de tous les grands hommes de l'antiquité, aucun n'a été persuadé de la pluralité des dieux: mais comment peuvent-ils apporter pour preuves de simples conjectures contre les témoignages qui subsistent dans les écris qui nous restent, & qui marquent si clairement quel a été le sentiment de leurs auteurs? Cicéron, qu'on cite pour un des philosophes payens les plus persuadés de l'existence de la divinité, se sert de l'argument des idées innées, & de celui du consentement général pour prouver qu'il y a plusieurs dieux. Puisqu'il n'y a point de loi ni coutume, dit-il, qui ait annoncé aux hommes l'existence des dieux, il faut que cette idée soit comme innée avec eux; il faut même que l'existence de ces dieux soit réelle, étant nécessaire qu'une chose soit véritable lorsqu'elle est reçue du consentement général de tous les peuples. (1)

[(1) Cum enim non instituto aliquo, aut more, aut lege, sit opinio constituta maneatque ad unum omnium firma consensio, intelligi necesse est esse Deos; quoniam insistas eorum, vel potius innatas cogitationes habemus. De quo autem omnium natura consentit, id verum esse necesse est. Esse igitur Deos confitendum est. Cicero de nat. Deorum. lib. pag. 68.]

Pense-tu, mon cher Isaac, qu'un homme qui raisonne de cette sorte, soit persuadé d'une seule divinité? Comment cela pourroit-il être; puisque l'argument dont il se sert pour prouver l'existence de plusieurs dieux, est contraire à celle d'un seul? Car si le consentement que donnent tous les peuples à une chose, étoit véritablement une marque de sa vérité, il s'ensuivroit qu'il y a eu pendant un tems un grand nombre de dieux, puisque toutes les nations de la terre ont été plongées, plusieurs siécles de suite dans l'idolâtrie, & qu'il n'y avoit que les seuls Israélites, qui à peine formoient un point dans le monde, qui connussent le vrai Dieu.

[Pages d140 & d141]

On a donc peu de raison de vouloir soutenir qu'il est impossible que des gens qui avoient du génie & de la science, pussent être aveuglés pour croire la religion payenne. Dès qu'on fera attention à la soumission qu'ont les hommes pour les premiers préjugés qu'on leur donne dans l'enfance, & qu'on examinera le pouvoir qu'ont sur eux certaines opinions qu'ils regardent comme des principes sûrs, on ne sera plus surpris qu'ils en aient admis toutes les suites absurdes qui en découloient. Il est vrai qu'il y a eu quelques philosophes qui ont rejetté les ridiculités qu'on tiroit de la multiplicité des dieux. Ils ont compris qu'il étoit impossible que des extravagances pareilles eussent rien de commun avec la divinité; mais il paroît pourtant que la force des préjugés a agi sur eux, & qu'en rejettant les suites des principes, ils ont pourtant eu pour les principes une déférence aveugle, dont il ne leur a pas été permis de se défaire. Les additions, dit Aristote, que l'on a faites à la nature divine, ne sont que des fables accommodées à la portée des hommes. Nous sçavons qu'il y a des dieux, & que leur essence est divine. Tout ce qu'on débite davantage sur eux sont des fictions inventées pour le bien de la société. C'est par ce principe qu'on a fait ressembler les dieux, non-seulement aux hommes, mais même aux animaux. (1)

[(1) Tradita autem sunt quaedam à majoribus nostris, & admodum antiquis, ac in fabulae figura posterioribus relicta, quod hi dii sint universumque naturam divinam contineant. Caetera vero fabulose ad multitudinis persuasionem, & ad legum, ac ejus quod conferat opportunitatem jam illata sunt. Hominis formis namque ac aliorum animalium nonnullis similes eos dicunt, an alia consequentia, similia iis quae dicta sunt. Aristot. métaphys. lib. 12. cap. 8. Pag. 744]

Considère, mon cher Isaac, qu'Aristote, en condamnant les chimères qu'on débitoit sur les dieux donne la pluralité de ces mêmes dieux comme une vérité reconnue, & comme un principe incontestable. Quelque absurde, & quelque impie que fût cette croyance, elle étoit si généralement reçue des Grecs, & des Grecs les plus relevés en dignités, qu'il en coûta la vie à Socrate pour avoir osé soutenir l'unité de la divinité. C'est sans doute la crainte de blesser l'opinion de la pluralité des dieux, qui porta Epicure à leur accorder l'existence que lui & ses disciples leur refusoient dans le fond de leur coeur.

[Pages d142 & d143]

Quelque ridicule qu'il fût d'admettre des dieux, & de les priver de tout pouvoir, c'en étoit assez pour ne point révolter des esprits qui auroient regardé comme un attentat de toucher à leurs premiers principes.

C'est donc dans la profonde vénération que tous les hommes ont pour les premiers sentimens qu'on leur inspire dans leur jeunesse, qu'il faut chercher la durée des religions & l'entêtement de ceux qui les professent. C'est-là la raison qui les porte à vouloir soutenir les erreurs qu'ils suivent & qu'ils défendent, par la liaison qu'elles ont avec d'autres erreurs, auxquelles ils donnent le nom de principes. Ainsi l'on ne doit point s'étonner de voir de grands hommes dans toutes les différentes croyances, s'attacher à vouloir en démontrer la vérité, être persuadés de celle dans laquelle ils vivent, & condamner hautement toute les autres qui lui sont opposées, Un Quakre peut raisonner parfaitement juste dans tout ce qui ne regarde point le Quakérisme. Comme dans les choses étrangères à sa religion, il examine les principes sur lesquels il veut se fonder, il n'est pas plus sujet à errer qu'un autre homme.

On auroit tort d'objecter qu'il est impossible qu'une personne qui fait usage de sa raison dans le cours ordinaire des choses de la vie, puisse être assez prévenu pour croire les absurdités de quelques religions modernes; & qu'il faut que ceux qui les professent n'en soient que médiocrement persuadés, lorsqu'ils ont du génie. Pour être convaincu qu'il n'est point de croyance, quelque absurde qu'elle soit, qui ne puisse être crue, on n'a qu'à examiner les ridiculité de la payenne: & puisqu'on verra que de grands hommes ont cru la pluralité des dieux, un juif, quelque zélé qu'il soit, ne s'étonnera plus que Newton fut Arien (1), Arnaud & Pascal papistes, Limbourg Arminien, Claude réformé, Barclai Quakre, & Galenus Anabaptiste.

[(1) Voyez la lettre VII. sur les Anglois, par M. de Voltaire.]

Tous ces sçavans n'ont rien cru d'aussi absurde & d'aussi contraire à la lumière naturelle que la pluralité des dieux. Il faut que la force des préjugés & la vénération que les hommes ont pour les opinions, qu'ils regardent comme les premiers principes, soit une chose qui ait un pouvoir bien despotique sur leur coeur, pour ne leur avoir pas permis de reconnoître leur aveuglement.

[(1) Voyez la lettre VII. sur les Anglois, par M. de Voltaire.]

[Pages d144 & d145]

Personne, n'a mieux dépeint la folie & l'extravagance du paganisme qu'un ancien docteur nazaréen appelle Arnobe. Il fait voir, d'une manière aussi sensible qu'éloquente, l'embarras que devoit produire l'égalité des offrandes faites aux dieux par deux peuples ennemis. Il falloit, dit-il, qu'en ce cas-là les dieux ne sçurent quel parti prendre, & qu'ils se tinssent neutres; qu'ils fussent ingrats aux deux partis, ou qu'ils renversassent d'une main ce qu'ils bâtissoient de l'autre. (1)

[(1) Quid si populi duo hostilibus dissidentes armis, sacrificiis paribus superorum locupletaverint aras, alterque in alterum postulent vires, sibique ad auxilium commendati, nonne iterum necesse est credi si praemiis sollicitantur ut prosint, eos partes interutrasque debere haesitare, defigi nec repererire quid faciant, cum suas intelligant gratias sacrorum acceptionibus obligatas? Aut enim auxilia hinc & inde praestabant, id quod fieri non potest, pugnabunt enim contra ipsos seipsi, contra suas gratias voluntatesque nitentur: aut ambobus populis opem subministrare cessabunt; id quod sceleris magni est post impensam acceptamque mercedem. Arnobius adversus gentes, lib. 7. pag. 219. & seqq.]

C'est ce qu'on disoit être arrivé lors du siége de Troye, où les dieux n'ayant pû s'accorder entr'eux, & déterminer ceux qu'ils favoriseroient, embrasserent, après s'être divisés, la querelle des Grecs & des Troyens. Vénus fut blessée pour avoir voulu mal-à-propos se mêler au milieu des combats, elle qui étoit faite pour gouverner les plaisirs & les graces dans Phaphos & dans Cythère. Ce n'étoit pourtant pas-là un des plus deshonnêtes emplois de cette déesse: elle en avoit d'autres, qui auroient fait rougir une femme qui eût eu la moindre pudeur. Aussi un ancien pontife nazaréen reproche-t-il aux philosophes, que, pour bien élever la jeunesse, il ne falloit pas lui proposer l'exemple des divinités qu'on adoroit, mais celui des hommes sages & vertueux. (1)

[(1) Nihil homines tam insociabiles reddit vitae perversitate, quam illorum Deorum imitatio, quales describuntur & commendatur litteris eorum. Denique illi doctissimi viri, quem rempublicam civitatemque terrenam, qualis eis esse debere videbatur, magis domesticis disputationibus requirebant, vel etiam describebant, quam publicis actionibus instituebant, atque formabant; egregios atque laudabiles, quos putabant, homines potius, quam Deos suos, imitandos proponebant erudiendae indoli juventutis. August. Epist CCII. pag. 864.]

[Pages d146 & d147]

Puisque des personnages si éclairés, si sçavans, & dont les ouvrages depuis tant de siécles font encore l'admiration des gens de lettres, ont cru l'existence d'un nombre de dieux & de dieux aussi imparfaits: avoue de bonne-foi, mon cher Isaac, qu'il est peu de mortels qui soient assez heureux pour vaincre entièrement tous les préjugés, & qu'on ne doit point s'étonner de trouver des gens d'un génie supérieur être persuadés des plus absurdes religions.

Remercions donc Dieu de nous avoir fait naître dans celle de Moyse; & appliquons-nous sincèrement à en bien remplir tous les devoirs,

Porte-toi bien, mon cher Isaac, & ne néglige plus de me donner de tes nouvelles.

D'Amsterdam, ce...

***

LETTRE CV.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, caraïte, ancien rabbin de Constantinople.

J'ai tâché de te donner une idée des Hollandois en général. Je vais te dire à présent ce que j'ai remarqué de plus particulier. La populace dans ce pays, ainsi que je te l'ai écrit dans mes lettres précédentes, est brutale, & souvent insolente. Il est, dit un auteur moderne, difficile de la réduire à changer. On peut faire des loix qui ordonnent de servir l'état, & de payer des impôts:mais on n'en fait point sur la politesse; & tout ce qui n'a pas force de loi, n'oblige en rien les Hollandois. Une espéce d'égalité qu'il faut qu'il y ait dans les républiques, est en partie la cause de l'insolence du peuple. Un seigneur des états-généraux, dont le carrosse rencontre en chemin le chariot d'un paysan, doit se ranger ainsi que le manant; il faut que tous les deux aient la moitié de la peine. Ses valets se garderoient bien d'insulter le charretier, & encore moins de le battre. Il est citoyen de la république; & ne reconnoît le magistrat que lorsqu'il est dans ses fonctions, ailleurs chacun est égal. (1)

[(1) Mémoires du marquis d'Argens, pag. 291.]

Je ne sçaurois te donner de meilleures raisons pour justifier les magistrats contre l'accusation qu'on leur fait dans les pays étrangers, de souffrir & d'autoriser quelquefois les insolences du bas-peuple.

[Pages d148 & d149]

La liberté entraîne après soi une certaine fierté, qui, chez les hommes qui n'ont point assez de génie pour ne pas abuser de leur bonheur, dégénère souvent en insolence. Mais quelques défauts que la brutalité du bas-peuple cause dans la société civile, ils sont peut-être moins considérables que ceux qu'entraîne après soi le pouvoir despotique. Car si l'on ne peut rien s'imaginer de moins sage, & de plus insolent, que la multitude, il faut aussi avouer, qu'il n'est rien de plus risqueux & de plus incertain, que le bien d'un état où il est permis à un seul de faire impunément toutes choses à sa fantaisie. Le rang dans lequel un souverain despotique se trouve élevé, ne contribue pas peu à corrompre ses moeurs, & à le dépouiller des bonnes qualités qu'il peut avoir reçu de la nature. L'insolence, dit Hérodote (1), naît des biens & des prospérités présentes; & quiconque a ces deux vices, a tous les vices ensemble.

[(1) Histoire d'Hérodote, liv. 3, pag. 216.]

Dans quels malheurs un état gouverné par un mauvais prince n'est-il pas plongé? De quels maux n'est-il point la proie? Qu'on mette dans la balance le risque d'avoir un souverain qui oublie d'être le pere de ses sujets, ou l'incommodité de l'orgueil & de la fierté du bas-peuple: l'on verra qu'un mal vaut bien l'autre; & que lorsqu'on considère la forme des différens gouvernemens, il est aisé de s'appercevoir, qu'il y a dans tous le moins bon & le moins mauvais; & que ce qu'il y a de plus raisonnable & de plus sûr, c'est d'estimer celui où l'on est né le meilleur de tous, & de s'y soumettre. (1)

[(1) La Bruyere, caractères ou moeurs du siécle, pag. 453.]

Si les François, les Espagnols, les Allemands, &c, reprochent aux Hollandois les privilèges trop étendus qu'ils ont accordés au bas-peuple; ceux-ci peuvent en revanche leur reprocher bien d'autres choses aussi incommodes dans la vie civile, & souvent plus à craindre.

On peut diviser les Hollandois en quatre classes.

Le menu peuple, dont je viens de te parler, forme la première.

La seconde est composée par les marchands & les bourgeois. Ce sont des gens occupés de leur négoce & de leurs affaires domestiques, francs, bons amis, attentifs à conserver leurs droits & leurs biens, sans vouloir empiéter sur ceux des autres. Ils ont un air froid & peu prévenant, qui ne fait aucune impression sur ceux qui les connoissent. Le climat, ou bien un reste de moeurs Espagnoles, cause ce flegme, qui ne diminue rien du bon coeur des Hollandois.

[Pages d150 & d151]

La troisiéme classe contient les patriciens, c'est-à-dire, ceux qui occupent les charges de la magistrature. Ils vivent dans une simplicité qui les met à couvert de l'envie de leurs concitoyens. L'ostracisme des Grecs (1) deviendroit inutile en Hollande.

[(1) Bannissement de dix ans, auquel les Athéniens condamnoient ceux de leurs citoyens qui étoient trop puissans.]

Les magistrats, satisfaits d'être utiles à leur patrie, & d'être considérés par leurs compatriotes, ne cherchent point à s'acquérir leur estime par des prodigalités & par des présens toujours contraires au bien de la liberté publique, mais par leur exactitude à remplir leurs fonctions, & par leur attention à maintenir le bon ordre & l'union si nécessaire à la tranquillité de la république.

La quatriéme classe est composée des nobles qui sont en très-petit nombre. Tu seras peut-être surpris, mon cher Isaac, d'entendre dire que les nobles forment un état distinct en Hollande. La plus grande partie des gens qui habitent les pays voisins de celui-ci, se figurent que la noblesse y est entièrement éteinte, ou qu'elle n'y a plus aucune prérogative depuis l'établissement de la république. C'est une erreur. Lorsque les Hollandois changerent de gouvernement, ils conserverent aux nobles, qu'il y avoit pour lors chez eux les mêmes privilèges qu'ils avoient eus sous les ducs de Bourgogne & sous Charles-Quint. Ces priviléges sont si considérables, que leur collège, composé de huit membres, a droit de députer dans les divers collèges souverains. Il est vrai que leur nombre est très-petit, & que les provinces de Frise & de Gueldre en ont beaucoup davantage. Ces nobles n'ont, ni la pétulance des petit-maîtres François, ni la fierté des barons Allemands, ni l'air rogue & dédaigneux des seigneurs Anglois. Ils s'acquittent avec beaucoup d'honneur, de franchise, & de simplicité des charges qui leur sont confiées. En un mot, il seroit à souhaiter que la noblesse eût par toute l'Europe les mêmes moeurs, & la même façon de penser. Combien de petits tyrans ne verrions-nous pas de moins dans le monde?

[Pages d152 & d153]

Je t'avoue, mon cher Isaac, que si le ciel m'avoit laissé en naissant la permission de choisir ma patrie, je serois né Hollandois ou Vénitien. Je sçais qu'il y a beaucoup de différence entre le gouvernement de ces deux peuples. Mais je sçais aussi, que par des buts différens, ils vont tous les deux au même endroit, & visent au même point, cherchant à rendre l'homme libre & heureux. La république de Venise agit envers ses citoyens comme une mere tendre, mais sévère, qui veut accabler ses enfans de bienfaits, & qui cependant jalouse de son autorité, ne leur permet point de pénétrer dans ses desseins. C'est ainsi que les nobles Vénitiens en agissent envers les bourgeois (1) & le peuple.

[(1) Cittadini.]

La république de Hollande, au contraire, est une mere complaisante, qui ne se regarde que comme une soeur, qui ne décide rien sans prendre conseil de ses enfans, & qui pour bannir toute sorte de jalousie, a établi entr'eux une entière égalité; ensorte qu'elle ne craint point que les villes les plus considérables empiètent sur celles qui leur sont inférieures. Elle a prévû tous les inconvéniens qui pouvoient naître de l'ambition de primer: & c'est sur une parfaite égalité qu'elle a établi le bonheur de ses peuples. Dans l'article II. de la célèbre union d'Utrecht, il est dit, que toutes & chacune des seigneuries doivent garder inviolablement leurs franchises, immunités, droits & coutumes, reçus de leurs ancêtres.

Comme aucune ville n'est assujettie à l'autre, on ne peut rien décider des affaires générales, dans une province, que du consentement unanime de toutes les villes qui la composent: & dans les états-généraux, que de l'aveu des sept provinces. Ce gouvernement paroît d'abord être sujet à des longueurs préjudiciables & fâcheuses. Il est vrai qu'il a quelques inconvéniens: mais aussi faut-il avouer que ces inconvéniens font en partie la sûreté de l'état, & le lien qui le tient uni & qui conserve l'harmonie de toutes les parties. D'ailleurs, le nombre d'habiles gens entre lesquels passe une affaire, ne sert pas peu à la dépouiller de tout ce qui pourroit éblouir & tromper l'esprit. Un prince ne voit presque jamais que faiblement les choses, très-souvent ne les voit-il que par les yeux de son ministre.

[Pages d154 & d155]

Si les délibérations qu'il prend dans son conseil sont promptes, elles n'en sont pas plus sûres: un peu de lenteur ne sied pas mal dans des affaires d'où dépend le salut de l'état. Je n'ignore pas qu'il n'en faut pas trop. Mais quand il seroit vrai, que le gouvernement Hollandois auroit quelques longueurs nuisibles, ce défaut est réparé par tant d'autres avantages, que je crois, que parmi les états bien policés & conduits sagement, il doit tenir un rang des plus distingués.

Un avantage qu'on retire de la nécessité de consulter toutes les villes dans les affaires considérables, c'est la contrainte & la dépendance, dans laquelle les états-généraux qui représentent le corps de la nation, sont à l'égard de leurs principaux, sans l'aveu desquels ils ne sçauroient agir: ensorte que, quoiqu'ils paroissent être l'ame de la république, ils n'en sont cependant que l'organe. Ils ne peuvent faire, ni la paix, ni la guerre, ni contracter de nouvelles alliances, ni augmenter les impôts, que du consentement de toutes les provinces; & ces mêmes provinces ne peuvent rien que de celui de leurs villes. Il est impossible dans un gouvernement réglé de la sorte, que des particuliers mal intentionnés qui se trouveroient à la tête des affaires, puissent jamais par leur ambition causer les troubles qu'on a vû arriver dans la république Romaine, & dans bien d'autres républiques modernes, que le pouvoir trop étendu, qu'elles attribuoient à des citoyens, a souvent exposées à de très-fâcheuses conjonctures.

Il y a à Amsterdam un sénat perpétuel de trente-six personnes, qui ont le droit d'élire les bourguemestres & les échevins: & ceux-ci disposent à leur tour des emplois subalternes. Ils observent une si bonne régle dans ces différentes distributions des charges, qu'il est impossible qu'un bourguemestre, qui auroit plus d'ambition que ses collégues, pût s'arroger le droit de nommer lui seul aux dignités, & de ne les donner qu'à ses créatures.

Le sénat d'Amsterdam n'a ni la majesté, ni la grandeur qu'avoit celui de Rome. Mais les sujets qui le composent, n'ont ni la folle ambition, ni les idées chimériques des anciens Romains. Attentifs à conserver les privilèges de leurs concitoyens, à faire fleurir leur commerce, à leur procurer toutes sortes d'aisances, à maintenir leur liberté, ils ne songent point à s'aggrandir par des conquêtes. Tous les Hollandois pensent de même: ils se contentent des domaines qu'ils possédent.

[Pages d156 & d157]

Ils cherchent à vivre en paix, non-seulement avec les puissances de l'Europe, mais encore avec les peuples les plus barbares. Aussi les Sauvages, chez lesquels ils ont établi des colonies, ont-ils trouvé des hommes dans les Hollandois; pendant que les misérables Mexiquains & Péruviens n'ont rencontré dans les Espagnols que des bêtes féroces, plus cruelles que des tigres affamés de sang & de carnage.

Les Espagnols n'ont cimenté les colonies qu'ils ont formées, que par le meurtre & la mauvaise-foi, tandis que les Hollandois n'ont établis les leurs que par la douceur & l'humanité. Dans plusieurs endroits des Indes, les peuples chez lesquels ils ont formé des établissemens, les regardent aujourd'hui comme des dieux tutelaires, qui leur apportent mille choses utiles & nécessaires au bien de la vie: & les Sauvages soumis aux Hollandois, se ressentent de l'industrie & du commerce de cette laborieuse nation.

Quoique tout le monde soit généralement occupé du négoce à Amsterdam, on a songé néanmoins à ce qui pouvoit y faire fleurir les sciences. Il y a une école illustre où l'on enseigne à la jeunesse la théologie, les belles-lettres, la philosophie & la médecine. Indépendamment de ce secours que trouvent les jeunes gens qui veulent s'appliquer aux belles-lettres, il y a en Hollande & dans les provinces voisines, plusieurs académies célèbres, du nombre desquelles sont celles de Leyde, d'Utrecht, de Franeker, de Groningue, & de Harderwyck. Ces académies sont remplies de gens de mérite, entre lesquels il y a plusieurs sçavans du premier ordre.

Malgré l'attention des Hollandois pour le commerce, qui fait la base & le fondement de leurs occupations, on ne peut cependant nier qu'ils aiment les sciences. Aussi n'y a-t-il peut-être point d'endroit dans l'univers où il y ait autant de libraires & d'imprimeurs qu'à Amsterdam. On m'a assuré, & je n'ai pas de peine à le croire, qu'il y en a près de quatre cent. Tant d'imprimeries & de librairies fournissent l'univers entier de bons & de mauvais livres: l'on trouve ici grand nombre des uns & des autres. Il ne manque pas non plus d'auteurs, sur-tout d'affamés & de mercénaires. Je t'écrirai avec soin ce que je pourrai apprendre d'intéressant, tant sur eux que sur leurs ouvrages.

Porte-toi bien, mon cher Isaac, & vis content & heureux. Donne-moi quelquefois de tes nouvelles. Depuis long-tems je n'en ai reçu aucune.

D'Amsterdam, ce...

***

[Pages d158 & d159]

LETTRE CVI.

Jacob Brito, à Aaron Monceca.

Dans mes lettres précédentes, je t'ai parlé du bas-peuple & des moines. Dans celle-ci, je tâcherai de donner une idée des nobles & des seigneurs. En général, la noblesse de ce pays-ci fait consister dans la fainéantise une partie de ses privilèges. Un simple noble en Espagne est un homme sobre: belle qualité, certes, si elle n'étoit occasionnée par la pauvreté ou par la fainéantise. Il est fier, sérieux, ignorant, prévenu à l'excès en sa faveur, & en celle de sa nation; méprisant toutes les autres, mais faisant l'honneur aux François de les haïr: embrassant rarement le parti des armes: passant ses jours dans sa ville ou dans son village, uniquement occupé à la lecture de quelques vieux romans, des oeuvres de sainte Thérèse, ou de quelqu'autre visionnaire de pareille espéce: enfin servilement soumis aux moines, & esclave-né des femmes. Voilà le noble Espagnol. (1)

[(1) Sénéque, en disant qu'il n'y avoit que les bêtes qui pussent se glorifier de leur paresse, a donné d'utiles leçons aux nobles Espagnols. Heureux, s'ils pouvoient en profiter! Gloriari otio, iners ambitio est animalia quaedam, ne inveniri possint, vestigia circa cubile ipsum confundunt. Idem tibi faciendum est. Seneca, epist. LXVIII. Quelque vive que soit cette ironie, elle convient parfaitement à un Espagnol. Lisant des romans pendant le jour & jouant de la guitarre pendant la nuit, confiné dans son village, inutile à sa patrie & à son prince, il ne lui manque, pour assurer cette tranquillité, & cette vie fainéante,dont il est si idolâtre, que de trouver le moyen de dérober sa retraite aux yeux de tous ceux qui pourroient l'en faire sortir. Il faut qu'il imite ces animaux qui entourent leur demeure de tout ce qui peut la cacher.].

Les grands d'Espagne ont encore plus de fierté & de hauteur que les simples nobles. Ils luttoient autrefois avec leur souverain: mais Philippe V. né en France, a pris sur la noblesse Espagnole cette autorité que les rois de France ont sur la Françoise; & les grands d'Espagne sont soumis, ainsi que les autres nobles. La fierté de quelques-uns étoit poussée si loin sous le regne de Charles II. prédécesseur du roi d'aujourd'hui, qu'ayant fait jouer au palais deux comédies pour se réjouir de sa convalescence, & défendu que personne, sans exception, se mît sur le théâtre; le duc d'Ossone s'y plaça sur une pille de carreaux, sans vouloir s'en ôter, lorsqu'on l'eût averti des ordres du roi.

[Pages d160 & d161]

Quelque que fût la vanité des grands d'Espagne, & quelque hauteur qu'ils affectassent sous le regne passé, ils eurent plusieurs mortifications: mais la plus grande fut celle qu'ils reçurent par l'élévation d'un nommé Valenzuela à la grandesse. Ce Valenzuela avoit été page du duc de l'Infantade. Son maître étant mort, il se trouva tout-à-coup sans protecteur, & si pauvre, qu'il devint passante & corte, c'est-à-dire, homme vivant d'industrie. Par le moyen d'un moine, il trouva le secret d'avoir une petite charge dans le palais. Il étoit bien fait: & ayant du génie, il résolut de mettre ses talens à profit. Il fit connoissance avec une Allemande nommée dona Eugenia, qui possédoit la confiance de la reine. Il lui plut pour le moins autant qu'elle lui plaisoit, & elle lui permit de la galantear: c'est le terme usité, lorsqu'on s'attache à servir une dame du palais. Ces sortes de galanteries sont si ordinaires, qu'on voit souvent des hommes mariés, qui ne font aucune difficulté de rendre publiquement des soins à leurs maîtresses. Doria Eugenia ne fut point insensible à ceux de son amant, & elle les récompensa par le don de sa main. La fortune qui avoit résolu d'élever Valenzuela, ne borna point là ses bienfaits. Elle lui fit avoir l'amitié de la reine régente, qui d'emploi en emploi, le conduisit jusqu'à la premiere dignité du royaume, & le fit grand d'Espagne de la premiere classe, avec la double clef.

Cette nouvelle fut un coup de foudre pour tous les seigneurs Espagnols. Leur vanité en fut si blessée, qu'ils n'avoient pas la force de se plaindre de l'outrage qu'ils croyoient qu'on leur faisoit. Ils s'entre-regardoient & demeuroient muets. Ensuite faisant un effort sur eux-mêmes, ils ne disoient autre chose, sinon: Valenzuela es grande! 0 tempora! 0 mores! Il y en eut un d'entr'eux qui fut sensible à l'affront qu'il croyoit que recevoit le corps des grands, qu'il résolut de ne plus voir le soleil, puisqu'il avoit eu l'impertinence d'éclairer un semblable forfait.

[Pages d162 & d163]

Ce seigneur se mit au lit en apprenant cette funeste nouvelle, il y passa dix ans tout de suite; & y mourut enfin. Lorsque ses gens entroient le matin dans son appartement, son valet de chambre ouvroit la fenêtre: alors il lui demandoit gravement: Quel tems fait-il? Que hase el tiempo? Le domestique répondoit à ce premier interrogat: après quoi le seigneur redemandoit, si son boucher avoit été fait grand d'Espagne? Mi carnizero es grande? Non, monseigneur, lui disoit-on, hé bien fermez la fenêtre, continuoit-il. La comédie étoit finie jusqu'au lendemain: cela dura jusqu'à sa mort, & rien ne put jamais le réconcilier, ni avec le soleil, ni avec les hommes.

La fortune de ce Valenzuela, qui occasionna la folie de ce seigneur, fut détruite aussi rapidement qu'elle avoit été formée. La reine qui le protégeoit, ayant reçu ordre du roi Charles II. de se retirer dans un couvent à Tolede, on envoya son favori à Chilé aux Philippines, après l'avoir dépouillé de toutes ses charges, & arraché d'une Eglise, dans laquelle il s'étoit réfugié. Il soutint sa disgrace avec beaucoup de fermeté: & lorsqu'on lui annonça que le roi lui avoit ôté toutes ses charges, lui laissant simplement son nom: Je vois donc bien, dit-il froidement, que je suis beaucoup plus malheureux, que lorsque je vins à la cour, & que le duc de l'Infantade me prit pour son page.

Cependant la ruine de Valenzuela, qui sembloit devoir réparer l'affront que les grands d'Espagne avoient reçu, leur en occasionna un nouveau. Le pontife Romain ayant appris que les principaux seigneurs avoient eux-mêmes arraché Valenzuela de son asyle, excommunia tous ceux qui avoient eu part à cette action; & ils furent obligés, pour se faire relever des censures Romaines, d'aller comme les derniers des malheureux, la corde au col & en chemise, au collège impérial, où le nonce Mellini leur donna à chacun quelques coups de discipline; & dompta ainsi l'orgueil Espagnol par un orgueil Italien, encore plus vain & plus rempli d'ostentation.

Les grands d'Espagne, pendant long-tems, ont disputé le ministère de l'état avec les moines: ils se déplaçoient alternativement par leurs brigues, & se succédoient les uns aux autres.

[Pages d164 & d165]

Sous la minorité de Charles II. c'étoit un jésuite, appellé le pere Nitard, que la reine avoit chargé de la conduite des affaires. Il fut déplacé par don Juan, fils naturel de Philippe IV. Le peuple avoit pris ce jésuite si fort en haine, que, malgré qu'il fût grand inquisiteur, il crioit hautement dans les rues de Madrid:.Vive le roi & le seigneur don Juan: qu'il remporte toujours la victoire sur ses ennemis; mais malheur au jésuite qui le persécute. Quelque haine que les Espagnols eussent pour le pere Nitard, il espéroit toujours d'avoir enfin l'avantage sur son concurrent: mais le peuple irrité ne se contenta pas seulement de sa disgrace, il voulut qu'on l'exilât de l'Espagne. Il se mutina, & ne se soumit que lorsqu'il eut obtenu qu'on renverseroit le ministre disgracié en Italie. Qu'on nous délivre, crioit-il, du jésuite: qu'on le fasse partir. Il partit en effet, & lorsqu'il passoit dans les rues, tout le monde l'accabloit d'injures. Tu crois, sans doute, mon cher Monceca, que le sort de ce religieux étoit à plaindre. Point du tout. Il n'eût pas été jésuite, s'il n'eût point sçu se tirer d'affaire. S'étant retiré à Rome, il fut fait quelque tems après cardinal, par l'intrigue de cette même cour d'Espagne, qui avoit été réduite à l'exiler quelques années auparavant.

Si le ministère est par-tout orageux, il l'est dans ce pays-ci plus que dans aucun lieu du monde. Il arrive très-souvent qu'un homme qui aura parfaitement réussi dans une négociation dont on l'aura chargé, sera sacrifié à l'honneur de la nation. On dira qu'il n'a pas sçu en ménager les intérêts. On fera retomber sur lui les articles peu avantageux d'un traité qu'on lui aura ordonné de conclure. Voici un exemple convaincant de la vérité de ce fait.

Le 18 Août 1680, les Espagnols surprirent un fort que les Portugais avoient commencé d'élever dans l'isle de Saint-Gabriel. Comme ces deux nations étoient pour lors en paix, la cour de Lisbonne fut outrée de ce procédé, & elle résolut d'en tirer une réparation éclatante. L'envoyé de Portugal à Madrid reçut ordre du prince-régent de demander une entière satisfaction. La cour d'Espagne ayant biaisé dans sa réponse, le Portugal se mit à même d'obtenir par les armes ce qu'on lui refusoit. L'Espagne qui ne vouloit point alors avoir la guerre contre le Portugal, étant à la veille d'une rupture avec la France, fit partir le duc de Giovenazzo pour ambassadeur à Lisbonne.

[Pages d166 & d167]

Dès qu'il fut dans cette ville, il commença par se plaindre & demander des satisfactions. C'étoit pour lors la manière de négocier de la cour d'Espagne. Mais on fit connoître à cet ambassadeur qu'il devoit chanter sur un autre ton, & que tous les détours étoient inutiles. On lui spécifia en termes très-clairs, qu'il falloit accorder à la cour de Portugal la réparation qu'elle demandoit, ou qu'on étoit résolu de prendre des moyens pour l'obtenir. Après plusieurs contestations, le duc, avant de signer les articles du traité, dépêcha un courrier à Madrid, pour informer la cour de l'état des affaires, & recevoir ses derniers ordres. Alors les ministres le traiterent d'homme sans jugement, qui avoit manqué de fidélité au roi: disant que toutes les régles de la prudence & du bon sens étoient blessées dans sa conduite, & dans un accommodement si désavantageux, & que son instruction ne lui donnoit aucun pouvoir. Toutes ces circonstances de colère & de ressentiment furent données à l'honneur de la nation; mais malgré cela, on ne perdit pas un quart-d'heure à conclure l'accommodement; & la ratification fut envoyée en diligence au duc de Giovenazzio. (1)

[(1) mémoires de la Cour d'Espagne, &c.]

Depuis le règne de Philippe V. le ministère d'Espagne a eu de très-habiles gens. Mais les orages auxquels toutes les cours sont sujettes, les ont ôtés de leurs places. On vante sur-tout ici le cardinal Alberoni. Non-seulement les étrangers qui sont en grand nombre dans ce pays, mais même plusieurs Espagnols rendent justice à cet habile ministre. Depuis l'avénement de Philippe V. à la couronne, l'Espagne a réparé la moitié des maux dont elle avoit été accablée par les personnes qui avoient été chargées de la conduite des affaires sous le regne de Philippe IV. & de Charles II. Ses troupes sont nombreuses, bonnes & bien disciplinées. L'Espagne s'est repeuplée d'un quart plus qu'elle l'étoit, par le grand nombre de François & de Flamands qui s'y sont établis; & cette couronne, qui depuis un tems n'avoit plus rien de redoutable, tient actuellement le rang respectable qu'elle occupoit autrefois.

C'est ainsi que la grandeur d'un état dépend des princes qui le gouvernent, ou de ceux à qui ils confient le soin des affaires.

[Pages d168 & d169]

Combien d'empires ont été portés dans peu de tems au faîte de la grandeur, dans des tems où tout sembloit devoir présager leur ruine; & cela, par la sage conduite d'un ou de deux souverains, qui ont réparé tous les maux qu'avoient faits leurs prédécesseurs? Qui n'auroit pas cru à la mort d'Henri III. que la France n'eût pas été bouleversée & entièrement démembrée? Tout sembloit présager sa ruine. Cependant huit ou dix ans après, elle se trouva en état par les soins de Henri IV. de se venger des affronts qu'elle avoit reçus de ses voisins pendant ses infortunes. Jamais les Espagnols n'avoient eu plus de raison de craindre la France, que lorsque la furie monacale ravit le jour à ce grand prince. L'Espagne crut qu'elle alloit reprendre la supériorité sur sa rivale. Mais le cardinal de Richelieu perfectionna sous Louis XIII. ce qu'avoit commencé Henri IV. Cette couronne vit avec étonnement sa grandeur ébranlée jusques dans les fondemens; & elle connut trop tard, que les François avoient incomparablement mieux sçu profiter qu'elle de leurs avantages.

Quoique l'Espagne ait moins de ressources en elle-même que la France, deux ou trois regnes pourroient lui donner plus de grandeur qu'elle n'en eut jamais. On peut en juger aisément, par ce qu'on lui a vû faire depuis quelques années.

Porte-toi bien, mon cher Monceca: & que le Dieu de nos peres te comble de biens & de prospérités, & te rende pere d'une nombreuse famille.

De Madrid, ce...

***

LETTRE CVII.

Jacob Brito, à Aaron Monceca.

Avant Philippe V. mon cher Monceca, les rois d'Espagne étoient esclaves de leur grandeur. Ils suivoient à la rigueur un certain réglement qu'on appelle étiquette, & qui contient toutes les cérémonies que les monarques Espagnols sont obligés d'observer, les habits qu'ils doivent porter, ceux qui conviennent aux reines leurs épouses, les tems pour aller aux maisons royales, combien il faut y demeurer, les jours des processions, des promenades, des voyages, l'heure à laquelle leurs majestés doivent se coucher ou se lever, les présens que les rois font à leurs maîtresses, ce qu'elles doivent devenir quand une heureuse rivale les a déplacées, &c.

[Pages d170 & d171]

On m'a même assuré, qu'on y trouve certain nombre de jours marqués dans l'année, où le monarque ne doit pas coucher avec la reine. Ce sont les jours caniculaires, contre lesquels Cléantis se récrie si agréablement dans Molière. (1)

[(1) Voyez son Amphitrion. ]

Et franchement, c'est réduire un monarque à une gêne bien grande, que de l'obliger à ne pas coucher avec sa femme, lorsqu'il en a envie. Je ne sçais quelle gravité les Espagnols trouvoient dans cette espéce de célibat, pour en avoir fait un article de l'étiquette. Un roi d'Espagne amoureux de son épouse, étoit aussi à plaindre que Charles II. roi d'Angleterre, lorsqu'il passa en Ecosse entre les mains des presbytériens, qui lui faisoient entendre quatre sermons par jour, le mettoient en pénitence, & lui défendoient de jouer._ (2)

[(2) Lettres de M. de Voltaire sur les Anglois.]

L'étiquette étoit encore bien plus difficile à observer pour les reines. Les choses les plus innocentes leur étoient souvent défendues. La duchesse de Terra-Nova, camerera mayor de l'épouse de Charles II. lui représentoit d'ordinaire, qu'il ne falloit pas qu'une reine regardât par les fenêtres.

Il arriva à cette princesse une aventure où les formalités de l'étiquette penserent lui coûter la vie. Elle aimoit fort à monter à cheval. On lui en avoit amené plusieurs très-beaux de la province d'Andalousie. Elle voulut en essayer un. A peine fut-elle dessus, qu'il se cabra, & étoit prêt à se renverser sur elle, lorsqu'elle tomba, & que son pied s'accrocha malheureusement dans l'étrier. Le cheval se mit à ruer, & la traînoit avec le dernier péril pour sa vie. Toute la cour étoit témoin de ce spectacle; mais personne ne songeoit à secourir la reine: l'étiquette s'y opposoit formellement. Car il est défendu à quelque homme que ce soit, sous peine de la vie, de toucher la reine d'Espagne, & sur-tout au pied. J'ignore pourquoi au pied plutôt qu'à la main. Mais enfin la chose étoit alors réglée; & personne n'osoit approcher de la reine. Charles II qui étoit fort amoureux de sa femme, & qui du balcon de sa fenêtre, la voyoit dans ce danger, faisoit des cris étonnans. Mais la coutume inviolable, & le pied intouchable, retenoient les braves Espagnols.

[Pages d172 & d173]

Néanmoins deux cavaliers, dont l'un se nommoit don Luis de las Torres, & l'autre don Jaime de Sotomayor, se résolurent à tout ce qui pouvoit arriver, malgré la loi du pied de la reine, la ley del pie por la reyna. L'un saisit la bride du cheval, l'autre prit promptement le pied de la princesse, l'ôta de l'étrier, se démit un doigt en lui rendant ce service, & sans s'arrêter après cette expédition, ils allerent chez eux & profiterent du trouble ou l'on étoit encore, firent seller des chevaux, & se déroberent à la punition qu'ils méritoient pour avoir osé violer une coutume des plus augustes.

Cependant la reine, revenue de son premier étourdissement, demanda à voir ses deux libérateurs. Un jeune seigneur de la cour, leur ami, lui apprit qu'ils étoient obligés de fuir, & de sortir de Madrid, pour éviter la punition qu'ils méritoient. La reine, qui étoit Françoise, ignoroit la prérogative de son talon, & sans doute l'eût toujours ignorée sans sa chûte. Elle trouva que la coutume, qui vouloit que ceux qui lui avoient sauvé la vie fussent punis, étoit impertinente. Elle obtint aisément leur grace du roi son époux, les honora d'un présent, & leur accorda toujours sa protection.

La même étiquette, qui rendoit si sacré le talon de la reine, diminuoit furieusement ses revenus. Elle avoit autrefois cinq cent pistoles par mois: mais on en retranchoit pour certaines aumônes ou libéralités deux cent; car l'étiquette régloit aussi les bonnes oeuvres des princesses.

Quelque gênées que fussent les reines d'Espagne, il s'en est trouvé qui n'ont pas laissé d'avoir des galanteries, & se sont affranchies d'un joug pénible & ridicule. La femme de Philippe IV. si l'on en croit les historiens de ce tems-là, prit du goût pour le comte de Monterei. Elle étoit assez ambarrassée pour trouver le moyen de lui faire connoître ses sentimens. L'étiquette avoit bien pourvû au cérémonial qui regarde les amours du roi; mais il ne disoit rien de ceux des reines. Cette princesse ne trouva pas de meilleur expédient,que de laisser tomber un papier qu'elle tenoit, un jour que le comte lui parloit d'une affaire dont elle l'avoit chargé. Il le ramassa, mit un genou en terre, & le lui présenta. Vous croyez peut-être, dit la reine, que c'est un papier important. Je veux que vous en jugiez. Le comte y lut ces mots: Estoy toda la noche, despierta, sola, triste y deseando; mis penas son martirios, mis martirlo son gustos: c'est-à-dire, je passe toute la nuit sans dormir, seule, triste & formant des desirs; mes peines sont un martyre, mais un martyre où je prens plaisir.

[Pages d174 & d175]

Le comte de Monterei, qui ne croyait pas qu'une reine d'Espagne pût s'abaisser jusqu'à avoir le coeur tendre, parut ne rien comprendre à ce billet, & le lut avec le sang-froid ordinaire à sa nation. La reine qui l'examinoit, outrée de dépit, le lui arracha. Allez, lui dit-elle avec mépris,vous pouvez dire avec raison: Domine, non sum dignus. (1)

[(1) Seigneur, je ne suis pas digne. Mémoires de la cour d'Espagne par madame d'Aunoy, partie 2, pag. 222.]

Il n'est aucun rang ni aucune contrainte, qui puisse mettre un coeur à l'abri des traits de l'amour. Toute la jalousie & toutes les précautions des Espagnols ne font que hâter le moment où il doit perdre sa liberté. Une chose qui te surprendra, mon cher Monceca, c'est que malgré cette humeur jalouse, malgré la sévérité de l'étiquette, il y avoit avant Philippe V. une coutume établie & autorisée dans le palais, par laquelle il étoit permis aux seigneurs de cajoler, galantear, les filles de la reine: & les gens mariés avoient même ce privilége, qui consistoit à passer sous les fenêtres de leur chambre, & à les entretenir avec les doigts. Cet usage est une langue que l'amour a inventée, pour suppléer à la contrainte dans laquelle on se trouve dans les pays où l'on ne peut s'expliquer que par les yeux & les signes.

Accorde, je te prie, mon cher Aaron, la bizarre coutume de galantear, avec le chaste cérémonial de l'étiquette. Les seigneurs Espagnols, revenus sous Philippe V. de ces ridicules impertinences qu'ils consacroient sous le nom de cérémonial du palais, les reprendroient avec autant de facilité qu'ils les ont quittées, sans le grand nombre d'étrangers, François, Italiens, Flamands, &c dont cette cour est remplie, & quoiqu'elle semble aujourd'hui plus approcher de celle de France que d'aucune autre, le levain de la gravité Espagnole y reste pourtant encore.

Il est presque impossible à un homme né dans ce pays de prendre des moeurs différentes de celles de ses peres; & l'on conviendra aisément de cette vérité, si l'on considère la haine que les Espagnols ont pour toutes les nations.

[Pages d176 & d177]

Il a été un tems où leur antipathie pour les François étoit poussée à l'excès. On prétend qu'elle est diminuée de beaucoup mais il me paroît depuis que je suis ici qu'il n'est point de nations dont les génies puissent moins sympathiser, que ceux de l'Espagnole & de la Françoise. Charles II. fit tordre le col à deux perroquets qu'avoit la reine son épouse, parce qu'ils ne sçavoient parler que François. Lorsqu'il entroit dans son appartement, & qu'il y trouvoit deux petits chiens qu'elle aimoit infiniment: Dehors, dehors, chiens François, leur disoit-il: Fuera, fuera, perros Frances.

J'admire, mon cher Monceca, les ressorts de la providence. Qui eût dit à ce roi, si grand ennemi des François, que son royaume passeroit dans peu à un prince de cette nation? Le ciel prend quelquefois plaisir à se jouer des haines des foibles mortels. Il voit leurs desseins, & rit de leurs projets. Les princes, auprès de la divinité, ne sont que de simples hommes: elle les regarde dans le rang de ses autres créatures; & leurs volontés trouvent souvent moins de crédit auprès d'elle, que celles de quelques sages, dont la vertu régle les desirs.

Considère, mon cher Monceca, les bornes que l'être tout-puissant a sçu mettre à l'ambition des princes qui ont voulu changer la face du monde. Lorsqu'il ne l'avoit point ainsi réglé, il les a arrêtés au milieu de leur course; & d'un seul coup d'oeil, il a détruit & bouleversé cette grandeur qu'ils avoient voulu construire. Regarde de nos jours, Charles XII. roi de Suède ce nouvel Alexandre, prêt à réduire le Moscovite dans les fers: la providence en ordonne autrement. Sa gloire s'évanouit dans un instant, & passe comme un songe. Ce roi, vainqueur d'une foule d'ennemis, & qui donnoit lui-même des couronnes, se trouve errant & fugitif: il est obligé de chercher un asyle chez des peuples barbares; & il ne lui reste de sa grandeur passée qu'un souvenir fâcheux.

Deux ou trois fois Louis XIV. fut à la veille de remplir ses ambitieux projets, & de détruire entièrement cet équilibre qu'on a tâché si long-tems de mettre parmi les puissances de l'Europe. S'il fût mort d'abord après la paix de Nimégue, on eût cru qu'il auroit pû effectuer ses desseins. Il survit à cette paix glorieuse: & la même main qui l'avoit presque rendu le maître de l'Europe, le réduit à deux doigts de sa perte.

[Pages d178 & d179]

Lorsque ses ennemis en triomphoient trop, & s'attribuoient ce qu'ils ne devoient qu'aux bontés de l'être suprême, ce même être fait tourner la chance à Denain; remet peu à peu les choses dans leur premier état; & après dix ans de guerre les deux partis se trouvent aussi peu avancés qu'ils l'étoient au commencement.

Je ris, mon cher Monceca, lorsque je vois certains politiques annoncer vingt ou trente ans d'avance la ruine ou l'aggrandissement d'un peuple. On diroit, à les entendre, que la divinité leur a fait part de ses augustes secrets, & qu'elle leur a permis de lire dans le livre où elle tient écrites les destinées des états & des empires. La mort d'un prince, le mariage d'un autre, un confesseur, une maîtresse, un rien enfin, détruit toutes les vaines conjectures & tous les faux raisonnemens de ces prétendus politiques.

L'Europe entière a cru, pendant un tems que le génie de la maison de Bourbon succomberoit sous celui de la maison d'Autriche: & qui ne l'eût pensé de meme du tems de Charles-Quint, presque maître de l'Europe entière. Si ce même Charles-Quint revenoit aujourd'hui, quelle ne seroit point sa surprise? Qu'est devenu, diroit-il, mon royaume d'Espagne? Il est possédé, lui répondroit-on, par un prince de la maison de Bourbon. Et la Franche-Comté, poursuivroit-il, ma province favorite? La France l'a prise, lui diroit-on, ainsi que l'Alsace, & une partie du Hainaut & de la Flandre. Et les royaumes de Naples & de Sicile, répliqueroit ce monarque, que sont-ils devenus? C'est encore, lui répondroit-on, un prince de la maison de Bourbon qui en est le maître: & outre ces pertes que vos descendans ont faites, la Hollande & six autres provinces, sont devenues républiques peu de tems après votre mort. Cela étant ainsi, diroit Charles-Quint, je vois bien qu'il faut que mes descendans ne subsistent plus. Pardonnez-moi, lui repartiroit-on, & ils sont aussi puissans qu'ils l'ont jamais été. Hé, comment cela se peut-il faire, s'écrieroit-il: Le voici, lui diroit-on. Vos successeurs sont maîtres de la Toscane, des duchés de Parme, de Plaisance & de Milan. Ainsi vous voyez que ce qu'ils ont en Italie vaut bien autant que ce que vous y aviez. Au lieu de l'Espagne que vous aviez en quelque manière divisée des autres biens de votre maison en partageant votre héritage, ils ont toute la Hongrie, la Transilvanie, & une partie de la Valachie. Ces royaumes qui confinent les uns aux autres, & qui touchent à l'Autriche, forment, en y comprenant la Bohême, la Silésie & la Moravie, un des plus magnifiques états du monde, & valent bien, ainsi ramassés, tous les états dispersés que vous aviez laissés.

[Pages d180 & d181]

Je suis certain, mon cher Monceca, que Charles-Quint, en apprenant toutes ces nouvelles, seroit entièrement convaincu qu'il en est des empires, ainsi que de la monnoie; & que la divinité a ordonné qu'ils auroient une espéce de circulation & passeroient dans des maisons différentes, & dans celles souvent qui paroissent devoir le moins y prétendre.

Porte-toi bien, mon cher Monceca; vis content; & que le Dieu de nos peres te comble de prospérité.

De Madrid, ce...

***

Lettre CVIII.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople.

On parle plus de langues différentes à Amsterdam, qu'on n'y exerce de religions opposées les unes aux autres. Cette diversité d'idiomes m'a souvent fait penser à la fameuse confusion des langues, lors de l'audacieuse construction de la tour de Babel. Si nous voulons suivre l'opinion la plus généralement reçue, & fondée sur l'écriture, nous croirons que l'Hébreu ou la langue de nos anciens patriarches, fut celle de toute la terre avant que les enfans de Noé eussent voulu élever cette fameuse tour: cependant cette opinion, quelque probable qu'elle soit, n'est point reçue universellement. Plusieurs auteurs prétendent que ce que Moïse dit de la confusion des langues, ne doit s'entendre que de la mésintelligence qui se mit parmi des hommes assez téméraires pour vouloir élever un édifice contre la divinité.

[Pages d182 & d183]

Ces auteurs appuient leur sentiment sur ce que les Orientaux, après la dispersion des nations, se sont servis de diverses dialectes plutôt que de diverses langues. Ils ajoûtent, que sans une confusion miraculeuse des langues, l'éloignement des peuples, l'établissement des empires & des républiques, la diversité des loix & des coutumes, le commerce des nations déja séparée, purent causer du changement dans la langue. (1)

[(1) Voyez la rhétorique, ou l'art de parler du P. Lami, liv. 1. chap. 15. Pag. 79.]

La façon dont la plûpart des langues se sont formées, les unes dérivant des autres, semble appuyer ce sentiment. Les Grecs, qui furent, selon les apparences, une colonie des Egyptiens & des Phéniciens, changerent insensiblement le langage de leurs peres; & la langue Grecque se forma peu à peu sur les débris de l'Egyptienne, que les Grecs oublierent totalement. Tous les différens idiomes des Perses, des Scythes, des Orientaux, ont beaucoup de rapport entre eux, & semblent découler de l'Hébreu, comme de leur source naturelle. On voit tous les jours de nouvelles langues se former, d'autres finir ou péricliter; & il se peut fort bien faire que la première différence qui s'est introduite dans le langage, soit arrivée naturellement comme celles que nous voyons arriver tous les jours.

La langue Françoise est un exemple authentique de la façon dont les langues naissent & meurent insensiblement. Il n'y a pas de doute que le François qu'on parle aujourd'hui, ne vienne de celui qu'on parloit il y a cinq cent ans. Si ceux qui vivoient dans tems là revenoient actuellement, ils entendroient aussi peu un Parisien de la rue S. Denis, que le Parisien les entendroit eux-mêmes.

Ce n'est pas dans le seul langage François que ce changement total arrive: il est commun à beaucoup d'autres. Quintilien assure que la langue qu'on parloit de son tems, étoit si différente de celle des premiers Romains, que les prêtres entendoient très-peu de choses aux hymnes que les premiers prêtres chantoient devant les dieux. (1)

[(1) Quintil. instit. orat. pag. 11.]

Loin qu'on puisse prouver démonstrativement que toutes les langues, ou du moins que les principales se formerent lors de la confusion de Babel, on ignore même quel langage l'on parloit alors.

[Pages d184 & d185]

Bien des gens s'écartent de l'opinion la plus commune, qui donne à l'Hébreu, la prééminence. Des peuples entiers réclament la préférence. Les Egyptiens, les Ethiopiens, les Chinois, les Grecs mêmes qui ignoroient leur origine, croyoient leur langue aussi ancienne qu'aucune autre. Un auteur Grec (1) assure avec beaucoup de confiance que les hommes, nés de la terre comme des herbes dans une prairie, & des grenouilles dans un étang, ayant été formés par conséquent dans plusieurs endroits du monde, il s'étoit fait plusieurs différentes sociétés, qui avoient inventé chacune leur langage.

[(1) Diodore de Sicile.]

Il faut être fou pour soutenir que des hommes se forment dans une nuit, comme des champignons au milieu d'un jardin; j'en conviens: mais l'incertitude où les Grecs étoient sur l'origine des hommes, & sur celle de la différence des langues, leur fit approuver une opinion aussi extravagante. (2)

[(2) C'étoit-là le sentiment des Grecs les plus polis, qui croyoient effectivement être nés dans le pays qu'ils habitoient, & y avoir été produits par la terre comme des insectes. Aussi prenoient-ils le fastueux titre d'indigenae. Voyez l'art de parler du pere Lami, liv. 1. chap. 15. Pag. 77.]

Un auteur (1), dont les ouvrages ont été imprimés à Venise, il y a longues années, a voulu renouveller à demi le sentiment des anciens Grecs. Véritablement il ne les a pas fait naître de la terre; ce systême, eût paru un peu extraordinaire dans ce tems mais il a soutenu qu'Adam parloit Grec; & voici quel étoit son raisonnement.

[(1) Joan, Petrus Ericus.]

Je ne sçaurois t'en faire un précis plus juste que celui qu'en a donné un sçavant rhéteur François. Les preuves d'Ericus, dit-il, sont, qu'aussitôt que le premier homme ouvrit les yeux, il admira la beauté des ouvrages de Dieu, & s'écria. O! ainsi il trouva l'Omega Grec. Ensuite l'Upsilon, lorsqu'après qu'Eve fut sortie de son côté il prononça uu. Il dit que le premier né d'Adam ayant pleuré en naissant, fit entendre éééé ; comme le second enfant qui avoit, dit l'auteur, la voix grêle, en criant prononça iiii.

[ Note du copiste: Dans l'ordre, les caractères grecs suivants: omega, upsilon, epsilon et iota ]

C'est par de semblables raisons qu'il prétend prouver que la langue Grecque, est aussi naturelle que certain chant à une certaine espéce d'oiseaux. (2).

[(2) L'art de parler du P. Lami, _liv. 1. chap. 15. Pag. 77.]

[Pages d186 & d187]

Est-il permis, mon cher Isaac, que des sçavans, ou du moins que des gens qui font profession de s'appliquer à l'étude, mettent au jour de pareilles extravagances? Je vais prouver, par le raisonnement de cet auteur, si j'en ai la fantaisie, que la langue des Lapons, ou celle des Caraïbes, est la plus ancienne. Je trouverai aisément dans les premières actions d'Adam de quoi lui faire articuler les sons les plus bizarres. Je voudrois bien que cet écrivain me dît qui lui lui a révelé, que, lorsqu'Adam vit les merveilles que Dieu avoit créées, il ne dit pas A plutôt qu'O. Cette première voyelle marque un étonnement plus fort que la dernière: elle se forme en ouvrant la bouche, & nous échappe ordinairement lorsque nous restons dans l'admiration; au lieu qu'O est un son moins propre à exprimer notre surprise. Je ris, mon cher Isaac, en réfutant de pareilles fadaises. Il me semble que je vois monsieur Jourdain prendre sa première leçon de grammaire, & s'écrier stupidement: Ah! les belles choses! les belles choses. (1)

[(1) Bourgeois Gentilhomme, Comédie de Molière.]

Quelque ridicule que soit la supposition qu'Adam dit O en voyant les merveilles de Dieu, elle l'est cependant beaucoup moins que celle qui fonde l'i des Grecs sur la voix grêlé de son second enfant. C'est en vérité abuser de la licence qu'ont pris quelques auteurs de se moquer du public, que de faire imprimer de pareilles folies, & de les débiter d'un ton dogmatique. Elles ne sont tout au plus souffrables que dans Rabelais. Ne vaut-il pas mieux avouer naturellement, qu'on ignore une chose, que de vouloir persuader qu'on la connoît, & d'employer pour le prouver d'aussi pitoyables raisons?

Je crois, mon cher Isaac, que lorsqu'on veut raisonner sensément, il faut avouer de bonne foi, qu'on ignore quelle est la langue que parla Adam, & qu'il y a cependant plus d'apparence que ce fut l'Hébraïque qu'aucune autre. Qu'importe, au reste qu'on sçache si la confusion de Babel s'étendit seulement sur les esprits & si c'est ainsi qu'il faut interpréter ce qu'on dit de l'origine des langues? Il nous suffit de sçavoir, pour notre éclaircissement, qu'avant la dispersion des nations il n'y avoit qu'une seule langue, & que toutes les autres se sont formées dans les suites.

[Pages d188 & d189]

Car quant à l'opinion de Diodore de Sicile, & de quelques philosophes d'aujourd'hui, qui prétendent que les hommes nés de la terre ont formé divers langages au commencement qu'ils existèrent, selon qu'il s'est fait des sociétés différentes entr'eux, c'est une erreur absurde qui découle de leurs principes abominables. Il est probable que si les hommes n'avoient pû s'entendre absolument dès qu'ils furent créés, loin de rester ensemble, & de chercher à se réunir & à former des sociétés, ils eussent erré dans les bois comme les animaux, & n'eussent jamais cherché à attacher d'un commun accord certaines idées à certains sons.

Quoiqu'en disent les athées, c'est dans la divinité qu'il faut chercher l'origine du premier langage qu'ont parlé les hommes. C'est elle qui l'apprit à Adam ou du moins qui le lui infusa avec toutes les autres connoissances qu'elle lui donna: quoique je ne veuille pourtant pas soutenir, que notre premier pere eût reçu de Dieu la science universelle. Je pense que la Divinité se contenta de lui accorder toutes les connoissances dont il avoit besoin pour se conduire sagement.

Si l'Etre suprême n'étoit point la source d'où découle la première langue que les hommes ont parlé, je demande comment les hommes, formés comme des fleurs qui naissent dans une prairie, purent se communiquer leurs idées, s'assembler, convenir entr'eux de tant & tant de choses qui sont nécessaires à la formation d'une langue, dont aucun d'eux n'avoit aucune idée? N'est-il pas probable qu'ils eussent plutôt cherché à contenter leurs appétits déréglés, qu'à former cette surprenante académie que les athées composent de gens qui ne connoissent aucun son qui pût leur servir à communiquer leurs idées? Dieu, dit un des plus illustres & des plus raisonnables philosophes (1), ayant fait l'homme pour être une créature sociable, non-seulement lui a inspiré le desir, & l'a mis dans la nécessité de vivre avec ceux de son espèce, mais de plus lui a donné la faculté de parler, pour que ce fût le grand instrument & le lien commun de cette société. C'est pourquoi l'homme a naturellement ses organes façonnés de telle manière, qu'ils sont propres à former des sons articulés, que nous appellons des mots. Mais cela ne suffisoit pas pour faire le langage: car on peut dresser les perroquets & plusieurs autres oiseaux, à former des sons articulés & assez distincts: & cependant ces animaux ne sont nullement capables de langage. Il étoit donc nécessaire, qu'outre les sons articulés, l'homme fût capable de se servir de ces sons comme des signes de conceptions intérieures, & de les établir comme autant de marques des idées que nous avons dans l'esprit, afin que par-là elles pussent être manifestées aux autres, & qu'ainsi les hommes pussent s'entre-communiquer les pensées qu'ils ont dans l'esprit.

[(1) Locke, Essai Philosoph. sur l'entendement humain. liv. 3. chap. 1. page222.]

[Pages d190 & d191]

Voilà, mon cher Isaac, à quoi nous devons nous en tenir. La raison, la lumière naturelle, nous font connoître la justesse de ce raisonnement: & quelque chose qu'on lui oppose, je crois qu'on ne sçauroit l'ébranler. Cependant comme il n'est point d'opinion, quelque claire qu'elle paroisse, qui ne puisse avoir des difficultés qui échappent à ceux qui lui donnent leur consentement avec une confiance qui empêchent qu'on ne sente la force des objections, je te serai obligé, mon cher Isaac, de me dire ton sentiment. Je me croirai plus fondé dans mon opinion, lorsque je sçaurai qu'elle a ton approbation. Et si tu juges que je ne pense pas juste, je tâcherai de me défaire de mes préjugés & de goûter tes raisons. Personne n'a plus que toi le talent de persuader. C'est un don qui n'est accordé qu'à peu de gens. Beaucoup de personnes embarrassent leurs adversaires, sans toucher leur esprit, & leur faire changer d'opinion. Un régent de collège, armé du syllogisme & de l'enthymême, pousse son ennemi a toute outrance: il se sert du privilège d'abuser les mots, pour embrouiller la raison; & d'argument en argument, raisonnant toujours dans les règles, il vient à bout d'établir la chose la plus absurde, sans pourtant convaincre ceux avec lesquels il dispute. L'esprit se révolte contre des raisons dont il sent le faux, quoiqu'il ne puisse le développer. Cette argumentation dont les docteurs nazaréens font un si grand cas, est beaucoup plus propre à gâter l'entendement, qu'à l'aider & perfectionner. Aussi voit-on qu'il y a quantité de gens qui raisonnent d'une manière beaucoup plus nette & plus précise, que certains régens de philosophie, quoiqu'ils n'ayent point étudié.

[Pages d192 & d193]

Ce n'est pas à l'ignorance de la logique, qu'il faut attribuer le défaut qu'on remarque dans la plûpart des raisonnemens des hommes: c'est au manque & au défaut de leurs idées: c'est à la fausseté & à l'obscurité de ces mêmes idées, c'est aux mauvais principes dont ils sont imbus, & aux préjugés dont ils sont pétris. Ils raisonnent plus ou moins sensément, selon qu'ils sont plus ou moins atteints de ces défauts.

Porte-toi bien, mon cher Isaac: vis content & heureux, & donne-moi de tes nouvelles.

D'Amsterdam, ce...

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LETTRE CIX.

Jacob Brito, à Aaron Monceca.

Je vais te parler, mon cher Monceca, du comble des horreurs & te faire un portrait de cette barbare inquisition, nourrie & désaltérée du sang de nos frères, & de celui de plusieurs infortunés nazaréens qui ont eu le malheur d'avoir quelques moines pour ennemis. Ne crois pas que la haine & le dépit me fassent donner des couleurs trop noires à certaines choses. Je ne te dirai que ce que j'ai appris de plusieurs François, Allemands & Anglois, qui ont été les témoins des sanglantes exécutions ordonnées par ce sénat monacal, dirigé par les furies, conduit par l'avarice & soutenu par la superstition.

Lorsqu'on fait un auto da fé, c'est-à-dire, un arrêt en matière de foi ordonné par l'inquisition, on élève un grand échaffaud dans la place Mayor. Tout le monde y loue des balcons & des fenêtres, & vient voir ce terrible spectacle comme une fête solemnelle. La cour y est présente, le roi, la reine, les dames, les ambassadeurs, &c.

La chaire de l'inquisiteur est une espèce de tribunal plus exhaussé que celui du roi. Vis-à-vis de ce trône on élève un autel, sur lequel les nazaréens offrent à la divinité le sang des malheureux qu'ils vont priver de la vie. Au milieu de leurs cérémonies, ils interrompent leurs prieres. Le grand inquisiteur descend de son amphithéâtre, pontificalement habillé; & après avoir salué l'autel élevé à l'avarice & à la cruauté, il monte sur le trône du roi, suivi de quelques officiers de l'inquisition.

[Pages d194 & d195]

Ce prince se tient alors debout, ayant à ses côtés le connétable de Castille, qui tient l'épée royale élevée: & il jure d'observer le serment dont un conseiller du conseil royal fait la lecture: serment qui l'oblige à autoriser toutes les actions de l'inquisition.

Cela fait, on amène les malheureux condamnés au supplice, & on les promène tout au tour de la place publique. Ceux qui ne sont pas jugés à mort, & qui ne sont destinés qu'à de cruelles prisons, portent un saubenito, c'est-à-dire, un grand scapulaire de toile jaune, chargé d'une croix de saint André peinte en rouge. Ceux qui sont assez infortunés pour être brûlés, sont vétus avec des robes longues de couleur grise, remplies de flammes peintes. Et ceux qui ne veulent pas se faire nazaréens, portent des effigies & des portraits de diables: ils ont aussi une espèce de scapulaire, sur lequel est écrit fuego rivuelto, c'est-à-dire, feu renversé.

Les grands d'Espagne, & les premiers seigneurs Espagnols tiennent lieu d'archers dans ces affreuses cérémonies. Ils conduisent les prétendus criminels qu'on doit brûler, & ils le menent au supplice garrotés avec de grosses cordes. Ainsi la superstition & la bigotterie font de ces fiers dons Diegues, dons Sanches, dons Pedres & dons Garcies , non-seulement des valets de bourreaux, mais même des esclaves de moines.

Pour augmenter le supplice de ces infortunés, destinés à être la proie des flammes, une troupe de religieux ignorans & cruels crient avec véhémence à leurs oreilles, & mêlent les injures les plus attroces à leurs argumens insensés. Enfin, on les précipite dans le feu qu'on a allumé. C'est dans cette occasion, mon cher Monceca, que paroît la confiance de notre nation. Il y a plusieurs juifs fidèles, descendans des anciens Israélites, qui se jettent eux-mêmes dans les flammes: d'autres font brûler leurs pieds & leurs mains avant de se lancer dans le bûcher; & conservant autant de sang froid que Mutius Scevola, cet illustre Romain, qui laissa consumer sa main dans un brasier, ils louent le Dieu d'Israël, & chantent ses louanges au milieu d'un si terrible supplice.

Les barbares Espagnols ne sont point émus de tant de cruautés: ni l'âge, ni le sexe, rien ne peut les toucher. Voici ce que rapporte un auteur nazaréen, & qui ne doit pas leur être suspect.

[Pages d196 & d197]

Parmi les juifs qu'on brûla, il y avoit une jeune fille qui ne paroissoit pas avoir dix-sept ans; laquelle étant du côté de la reine, s'adressoit à elle pour obtenir sa grace. Elle étoit d'une beauté merveilleuse. «Grande reine, lui disoit-elle, votre présence royale n'apportera-t-elle point quelque changement à mon malheur? Considérez ma jeunesse, & qu'il s'agit d'une religion que j'ai sucée avec le lait de ma mere». La reine détournoit ses yeux & témoignoit en avoir grande pitié. Cependant elle n'osa jamais parler de la sauver. (1)

[(1) Mémoires de la cour d'Espagne, par madame d'Aunoy, 2. Partie, page 66.]

Quel est donc, mon cher Monceca. l'enchantement qui a pu aveugler les hommes jusqu'au point de les rendre esclaves de pareilles cruautés? Une nation peut-elle être assez prévenue, assez livrée à ses préjugés, pour ne pas faire usage de la raison, & ne pas abolir des exécutions aussi contraires à la loi naturelle? Les moines nazaréens sont des magiciens bien pernicieux, puisqu'ils renversent l'entendement humain, & colorent ainsi du titre de vertus les forfaits les plus noirs. Considère, mon cher Monceca, quel est l'énorme pouvoir qu'ils ont en Espagne. Une reine n'ose demander la grace d'une jeune fille de quinze ans, qui n'a fait d'autre crime que de croire la religion qu'on lui a inspirée dès son enfance! L'autorité du trône n'ose se mettre en compromis avec la puissance monacale; & elle craint de succomber sous les attaques de ce monde soutenu par la superstition.

Ce qu'il y de plus affreux dans ces sanglantes tragédies, ce sont les indulgence que les pontifes Romains y ont attachées. Ceux qui conduisent au feu les malheureux qui y sont condamnés, & qui les jettent dans les flammes, gagnent cent ans d'indulgence: & ceux qui se contentent de les voir exécuter, en obtiennent cinquante. Juste ciel! quelle horreur & quelle abomination, mon cher Monceca! Les forfaits les plus crians & les plus détestables deviennent un moyen salutaire pour parvenir à la divinité! L'avarice, la cruauté, la fureur & la rage, sont les vertus du nazaréïsme Espagnol! Et les nazaréens, qui en France & en Allemagne font gloire d'abhorrer le sang, ont dans les pays d'inquisition, des confrères qui consacrent le meurtre sous prétexte de religion, & qui font de leurs cruautés un article essentiel de leur foi!

[Pages d198 & d199]

Le lendemain qu'on a brûlé ces malheureux, on fait une espèce de fête galante. Tous les moines vont en procession, & se rendent à la principale église. On porte comme des trophées obtenus sur les ennemis, les portraits des condamnés, avec ces mots: Morreo quemado por hereje relapso; & l'on écrit sous ceux qui ont persisté à se dire innocens: Por hereje convicto negativo. Et sous ceux qui ont persisté dans leur croyance: Por hereje contumas.

La fureur monacale n'est point encore contente de cette espèce de triomphe, elle va jusqu'au point d'insulter les mânes de ceux qui sont morts depuis plusieurs années. On porte dans certaines cassettes, qu'on appelle carochas, les ossemens des gens qu'on a déterrés, & auxquels on a fait le procès après leur mort. Ainsi, la sépulture & la mort ne peuvent garantir de la haine des moines: ils poursuivent leurs ennemis au-delà du trépas. Ce n'est pas seulement en Espagne où l'on a vû exercer de pareils sacrilèges: dans plusieurs autres pays, on s'est porté à de pareils excès; & l'on y a violé les tombeaux, sous prétexte de religion.

Si l'on ne le voyoit, on croiroit avec peine l'immense pouvoir que les moines se sont acquis dans les pays d'inquisition. La raison se révolte, dès qu'on veut nous persuader qu'il y a eu des hommes assez fous & assez imbéciles pour se soumettre au despotisme monacal, se départir de leurs droits naturels & civils, & dépouiller les tribunaux ordinaires de leur jurisdiction légitime, afin d'en revêtir de nouveaux, composés de l'excrément des humains.

La politique la plus rusée fut le fondement du pouvoir que se sont acquis les moines. Le faux zèle d'exterminer notre nation, & certains nazaréens qu'on traitoit d'hérétiques, servit de prétexte. D'abord l'inquisition ne fut établie que pour connoître d'un seul cas. Mais, les peuples imbécilles ne virent pas que ce seul cas entraînoit après lui tous les autres. Car, quelles actions bonnes ou mauvaises ne ramène-t-on pas à la religion? Le judaïsme, l'hérésie, l'observance de tous les préceptes de la loi nazaréenne, les juremens, les crimes contre le culte divin, la bigamie, la sodomie, le vol des églises, les insultes faites aux prêtres & aux moines, les sortilèges, & enfin tant d'autres choses qui sont enchaînées avec la croyance nazaréenne.

[Pages d200 & d201]

Les peuples étonnés, reconnurent trop tard le pouvoir exorbitant qu'ils avoient donné aux moines. Ils n'eurent ni la force, ni le courage de le leur ôter; ils baiserent les fers dont ils s'étoient chargés eux-mêmes; & ils devinrent les premiers instrumens de la tyrannie sous laquelle ils gémissoient. Enfin, les souverains pontifes, aidés de bulles, & de ces mêmes moines dont ils vouloient favoriser l'autorité pour affermir la leur, vinrent à bout de persuader au peuple, que le maintien du pouvoir des ecclésiastiques étoit une chose nécessaire à la religion. Les superstitieux Espagnols, les ignorans Portugais, & les politiques Italiens, non-seulement consacrèrent entièrement chez eux le tribunal inique de l'inquisition, mais même le voulurent établir chez leurs voisins. Ceux-ci avoient trop de connoissance de cette infernale justice, pour vouloir s'y soumettre. L'Espagne perdit une partie des Pays-Bas, pour avoir voulu les assujettir à l'inquisition: & la France, assez prudente alors, pour ne pas laisser donner atteinte à ses privilèges, résista vigoureusement à toutes les attaques des souverains pontifes.

Le tribunal du saint office est si fort en horreur chez plusieurs nations nazaréennes, que ce nom seul les fait trembler. Un juif, dont le pere a été brûlé, & qui n'a lui-même évité ce supplice que par la fuite, ne frémit pas davantage au nom terrible de l'inquisition, qu'un conseiller au parlement de Paris, lorsqu'on lui parle de cet affreux tribunal. Il n'est point de simple juge de village, qui n'aimât mieux essuyer les traverses les plus fâcheuses que d'être soumis à une autre jurisdiction qu'à celle des juges séculiers; & de reconnoître d'autre maître que son roi, & d'autres exécuteurs de ses volontés que les parlemens.

Quelque crédit que les moines ayent eu pendant un long-tems en France, & surtout lors de la ligue, où ils étoient appuyés par l'Espagne, ils n'ont jamais osé introduire l'inquisition dans ce royaume, quoiqu'ils l'eussent tenté sourdement. Ils y rencontrerent tant d'oppositions, qu'ils virent bien qu'ils ruineroient entièrement leur crédit, au lieu de l'augmenter.

[Pages d202 & d203]

Ainsi tous les différens états du royaume sont-ils intéressés à empêcher l'établissement de cet inique tribunal. Le roi, maître absolu dans son royaume, auroit un rival dans le grand-inquisiteur. Les douze parlemens deviendroient de simples sénéchaussées de village. Les troupes seroient plus sujettes aux moines qu'à leurs officiers généraux. Les évêques verroient de simples prêtres plus puissans qu'eux dans la jurisdiction ecclésiastique. Les ecclésiastiques deviendroient, ainsi que tout le bas peuple, les esclaves des moines, & les victimes de leur avarice & de leur ambition. La noblesse Françoise, si accoutumée à mépriser ces gens-là, & à les regarder en général comme l'excrément du genre-humain, seroit fort heureuse de pouvoir entrer au nombre des familiares del santo officio. Et les ducs & pairs enfin auroient le droit de gagner cent ans d'indulgences en conduisant inhumainement des malheureux au bucher, & de devenir glorieusement ainsi des valets de bourreaux.

Il n'y a plus aucun lieu de craindre, mon cher Monceca, que l'inquisition s'introduise dans aucun des états où elle n'est point actuellement établie. Ses horreurs sont trop connues, & je suis certain qu'il n'est pas un Européen raisonnable, qui n'aimât mieux devenir Musulman que de se voir soumis à quelque dominicain cruel, ou à tel autre implacable persécuteur.

Porte-toi bien, mon cher Monceca: & puisse-tu ne vivre jamais que dans des pays aussi sagement équitables que celui dans lequel tu te trouves présentement.

De Madrid, ce...

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LETTRE CX.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, caraïte, ancien rabbin de Constantinople.

Dans mes dernières lettres, je t'ai parlé du grand nombre d'imprimeurs & de libraires qu'il y avoit à Amsterdam. Il y en a à proportion autant dans les autres villes. Tu penseras, sans doute, qu'il faut qu'il y ait aussi dans le pays une foule d'écrivains, pour suffire à tant de presses, & pour procurer le moyen aux libraires de donner les livres nouveaux qu'ils annoncent tous les jours. Il n'est rien de si vrai.

[Pages d204 & d205]

Les auteurs forment ici un peuple presqu'aussi nombreux que celui des statues dans l'ancienne Rome, dont la quantité surpassoit celui des habitans d'une ville ordinaire. (1)

[(1) Has statuas primùm Tusci in Italia invenisse referuntur, quas amplexa posteritas penè partem populum urbi dedit quàm natura procreavit. Cassiodor. Var. lib. 7. cap.15.]

Si l'on ramassoit tous les mauvais écrivains, dont les Provinces-Unies fourmillent, on pourroit faire une colonie, où de long-tems le bon sens & le jugement ne se trouveroient.

Tu ne sçauras à quoi attribuer cette grande quantité d'auteurs; & pourquoi la fureur d'écrire domine plus dans ce pays que dans un autre. Plusieurs choses concourent à entretenir & augmenter le nombre de ces barbouilleurs de papier. Quelques-uns sont des moines défroqués, qui, après avoir abandonné leurs couvens, ne trouvant pas de quoi vivre, se figurent qu'on fait un livre comme on fait un mauvais sermon. D'autres, entendant sans cesse parler des ouvrages nouveaux qu'on imprime, deviennent auteurs par contagion. La manie d'écrire dans ce pays est un mal qui se communique comme le fanatisme. Je compare les mauvais écrivains aux convulsionnaires de Paris: ils agissent comme eux, par une espéce d'enthousiasme, dont ils ne connoissent point la cause. Les libraires ne s'embarrassent guère qu'un livre soit bon ou mauvais. Pourvû qu'il soit nouveau, ils trouvent toujours à le débiter. Ils le font annoncer dans les gazettes sous quelque titre intéressant. Parmi le grand nombre de journaux qui paroissent, ils en ont toujours quelqu'un, dans l'impression duquel ils sont intéressés, & qui par conséquent fait un éloge pompeux du livre le plus pitoyable, sans que le public soit en droit de se plaindre; parce qu'il sçait depuis long-tems, que ces sortes d'ouvrages ne sont faits que pour blâmer les livres de certains libraires, & pour louer ceux de certains autres.

Lorsqu'un livre est si mauvais, qu'on ne sçauroit vendre qu'une partie de l'édition, on le fait annoncer une seconde fois un an après, sous un autre titre: on l'augmente de quelque préface aussi mauvaise que le corps de l'ouvrage; à l'aide de cette supercherie, le reste de l'édition achève de se débiter.

[Pages d206 & d207]

Il y a enfin une ressource infinie en Hollande pour les livres dont les libraires ne peuvent se défaire. Ceux qu'ils ne peuvent placer en détail, ils les vendent en gros aux beurrières & aux épiciers. C'est sur-tout dans la boutique de ces derniers qu'on trouve un grand nombre d'ouvrages imprimés depuis dix ou douze ans. Excepté six ou sept auteurs, dont la plûpart même sont Hollandois de nation, il y a peu d'écrivains qui demeurent dans ce pays, qui n'y puissent faire un ample recueil des livres qu'ils ont donnés au public.

Il seroit inutile que je te parlasse de ces avortons de la république des lettres. Leurs noms d'ailleurs sont aussi méprisés que leurs ouvrages. Je crois qu'il suffira que je tâche de te donner une idée de quelques écrivains qui méritent d'être connus, Boërhaave, s'Gravezande, Vitriarius sont des grands hommes. Muschembroek a recueilli bonnes expériences de physique. Tu n'ignores pas que Barbeyrac est un bon traducteur. Il est encore dans les académies de ces provinces quelques autres personnages recommandables par leur science & par leur probité. On trouve aussi dans le corps des ministres & des ecclésiastiques, des gens d'un mérite distingué; & l'on m'a mille fois parlé de Saurin, comme d'un excellent prédicateur. Mais le nombre de tous ces auteurs est si petit, eu égard à celui des autres, qu'on n'en peut faire aucune comparaison. Il faut pourtant rendre justice aux Hollandois. Tous ces mauvais écrivains, ou du moins la plûpart d'entre eux sont étrangers. Plusieurs pensent écrire en François, & lorsque leurs livres paroissent, on est étonné en France de les trouver écrits en Gascon, en Normand ou en bas-Breton. Il en est même quelques-uns dont on ne peut deviner le langage: ils tiennent de tous les différens idiomes; & l'on diroit que c'est un François renouvellé des Grecs.

Il est à craindre, mon cher Isaac, que cette cohue de mauvais auteurs ne gâte entièrement le goût, non-seulement des habitans de ce pays, mais encore de la plûpart de ceux qui s'appliquent à la lecture, je regarde les boutiques de certains libraires comme des laboratoires de fameux chymistes, qui composent des philtres pour déranger l'entendement humain, & empoisonner la nourriture qu'il peut tirer de la lecture des bons livres.

[Pages d208 & d209]

Au lieu qu'on met en France les ouvrages à l'examen avant de les imprimer, pour sçavoir si les auteurs n'auroient rien dit contre les moines, & s'il ne leur seroit pas échappé quelque trait qui les démasquât, je voudrois qu'on revît les livres qu'on imprime en Hollande, pour sçavoir s'il n'y a rien contre le bon sens, & qu'on voulût rendre au genre humain le même service qu'on rend à une troupe de ventres paresseux, dont une ancienne superstition a rendu la profession & l'état respectable. On empêche à Paris l'impression d'un ouvrage parce qu'on n'aura pas ménagé la cour de Rome, qu'on aura parlé avec trop de liberté des indulgences, ou qu'on aura dit qu'Arnaud étoit un grand homme. Eh quoi! n'est-il donc pas plus essentiel d'arrêter le cours de trente écrits qui gâtent le goût, qui détruisent le bon sens, & qui offusquent la raison?

Je m'étonne que les Hollandois, toujours attentifs au bien & à la tranquillité de la société civile, n'aient pas fait cette réflexion. Peut-être l'ont-ils faite. La crainte d'introduire une coutume, qui, dans la suite pourroit aller contre cette liberté qui leur est si chere, les a empêchés d'arrêter le cours de ces livres pernicieux, non-seulement à la république des lettres, mais même à tout le genre humain. Car les sciences sont chéries par les Hollandois. Ils estiment infiniment les gens de lettres; ils les reçoivent parfaitement bien chez eux, de quelque nation qu'ils soient. Bayle, & plusieurs autres François ont été recherchés & aimés des principaux membres de la république. On voit en Hollande ce qu'on a vû dans peu d'autres pays depuis près de dix sept cent ans. La ville de Rotterdam, sensible aux vertus d'Erasme, a fait placer sa statue dans la place publique. C'est véritablement considérer le mérite des gens de lettres, que d'élever un pareil monument à un habile écrivain. Cette statue semble avoir changé de forme & de matière, à mesure que la république est devenue plus florissante. Elle fut d'abord de bois, & on l'érigea l'an 1540. On en fit ensuite une de pierre l'an 1567. Enfin celle de bronze qui se voit aujourd'hui fut placée l'an 1622. Peut-être si nous vivions encore un siécle, en verrions-nous enfin une d'or. Ce qu'il y a d'étonnant, c'est que Delft, si voisine de Rotterdam, & que le célèbre Grotius n'a pas moins illustrée, n'ait pas érigé une pareille statue à ce grand homme.

[Pages d210 & d211]

Je ne puis m'empêcher, mon cher Isaac, lorsque je considère la manière dont cet état s'est formé, d'admirer ce que l'industrie, soutenue par l'amour de la liberté, est capable de faire. Une terre flottante sur l'eau, un pays inculte, & qui ne produit presque rien, devient dans peu de tems le dépôt & le centre de toutes les richesses de l'univers.

Il faut avoir été aussi laborieux que le sont les Hollandois, pour avoir arraché en quelque manière leur pays à la mer, par les digues qu'ils ont faites: & il faut être aussi puissans qu'ils le sont pour subvenir à la dépense que leur coûtent ces mêmes digues. Ils sont obligés de les entretenir avec un soin infini; car la sûreté de leur pays dépend de leur bon état. La mer est bien la nourrice des Hollandois; mais c'est aussi leur plus cruelle ennemie.(1)

[(1) Misson, voyage de Hollande, pag. 5]

Dans l'année 1574, la mer emporta cent douze maisons du village de Scheveling, dont l'église est aujourd'hui près de la mer, au lieu qu'autrefois elle étoit au milieu du village.

Les réparations qu'on est obligé de faire sans cesse, & les autres dépenses dont l'état est chargé, sont la cause que les impôts sont assez forts en Hollande. Ceux qui connoissent la situation des affaires, n'en murmurent point: & l'on voit peu dans ce pays-ci de ces mécontens, gens odieux & méprisables, qui cherchent à établir leur fortune sur les ruines d'un état, & qui toujours prêts à déchirer leur patrie, fondent leurs espérances sur les troubles & les malheurs à venir. Content de jouir d'une entière liberté, chacun contribue avec plaisir aux nécessités de l'état, & regarde la république comme une bonne mere qu'il est obligé d'assister.

Si je trouve quelque défaut aux Hollandois, c'est une espéce d'amitié aveugle qu'ils ont pour les enfans, & qui les empêche de les corriger & de leur donner une éducation convenable. Je voudrois qu'à cet égard, ils fussent moins complaisans. Les Lacédémoniens élevoient les jeunes gens d'une façon bien différente: ils les accoutumoient à une discipline rigide & les formoient de bonne heure à toutes sortes d'exercices. Ils leur inspiroient un si grand amour de la vertu, & une si forte constance qu'il y en eut un jour un, qui tenant un flambeau dans une cérémonie, se laissa brûler la main, plutôt que de l'interrompre. (1)

[(1) Ciceron, en parlant de la fermeté, de la constance & du courage des enfans Lacédémoniens, dit qu'il arrivoit souvent qu'en combattant les uns contre les autres, ils expirent sous les coups de leurs adversaires, plutôt que d'avouer qu'ils étoient vaincus. Adolescentium greges Lacedemone vidimus ipsi, incredibili contentione certantes, pugnis, calcibus, ungibus, morsu denique, ut exanimarentur, priùs quàm se victos faterentur. Cicero, Tusculan, quaest. lib. 5 cap. 17.]

[Pages d212 & d213]

C'est dans la jeunesse qu'on doit former les moeurs & les premières inclinations. Il y a mille défauts que l'âge & la raison ont toutes les peines du monde à détruire, lorsque l'habitude les a rendus communs & familiers. Il est presque impossible de guérir entièrement les Italiens de la superstition, il leur reste toujours une certaine croyance pour un nombre de chimères dont on les a bercés pendant leur jeunesse. De même les Hollandois ont beaucoup de peine à se défaire d'une espéce d'amour-propre, & d'entêtement pour leurs sentimens: ce qui vient de la trop grande complaisance qu'ont eue leurs parens de leur laisser contenter toutes leurs petites volontés. Cependant les gens de distinction paroissent vouloir prendre quelque soin de l'éducation de leurs enfans: mais malheureusement ils ne leur donnent que d'assez mauvais précepteurs.

Une chose qui te surprendra, sans doute extrêmement, c'est qu'une nation d'autant de bon sens que la Hollandoise, ne confie guère la première éducation de sa principale jeunesse, qu'à des moines défroqués, & à des petits prestolets révoltés. Une intention si peu louable pourroit être suivie d'inconvéniens terribles, & de regrets aussi cuisans que superflus. N'y auroit-il donc point de naturels du pays capables de bien remplir un emploi si important, & si digne de la plus sérieuse attention? C'est ce que je ne sçaurois me persuader. Mais l'entêtement des femmes pour certain faux-air cavalier & petit-maître, & la trop grande complaisance de leurs maris, leur fait le plus souvent préférer le frivole au solide, & le nuisible au profitable. Les filles sont à cet égard beaucoup mieux partagées que les garçons; & les personnes auxquelles on les confie, sont incomparablement plus propres à bien remplir leur emploi.

Je vais bientôt partir de ce pays, mon cher Isaac, pour me rendre à Berlin. Je passerai de-là à Hambourg, où j'ai quelques affaires d'intérêt à finir avec Isaac Meïo.

[Pages d214 & d215]

Je tâcherai de t'instruire de ce que je verrai chez les Allemands qui m'aura le plus frappé. C'est une nation que tu connois mieux que moi. Les fréquens voyages que tu as faits autrefois dans la plupart des cours d'Allemagne, t'ont donné des connoissances que je ne me flatte point d'acquérir. Je te serai obligé de vouloir me dire, si tu trouveras justes les réflexions que je te communiquerai: & je m'estimerai heureux, si mes lettres peuvent continuer à te plaire. Je n'oublierai rien pour y réussir. J'ai lû les tiennes à plusieurs sçavans, lorsque j'étois en France. Ils m'en ont paru très-satisfaits. Je sçais que quelques bigots & quelques moines, qui en ont vû plusieurs, t'ont traité d'hérétique & de juif entêté; mais tu dois peu t'embarrasser de leur approbation. On peut dire d'eux ce que disoit un ancien docteur nazaréen des prêtres payens: Ceux qui enseignent la sagesse ne sont pas les mêmes que ceux qui président à la religion: les philosophes ne montrent point le chemin du ciel, & les prêtres ne montrent pas celui de la sagesse. (1)

[(1) Philosophia, & religio deorum & disjunctae sunt, longèque differunt; siquidem alii sunt professores sapientiae, per quos utique ad deos aditur, aliique religionis antistites, per quos sapere non dicitur. Lactant, divin. institut, libr. IV. cap. III pag. 227.]

Porte-toi bien, mon cher Isaac: & vis content & heureux.

D'Amsterdam, ce...

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LETTRE CXI.

Jacob Brito, à Aaron Monceca.

Les femmes en Espagne, mon cher Monceca, sont les captives de leurs esclaves: il n'est point de pays dans le monde, où les hommes leur soient plus soumis; il en est peu aussi où elles soient aussi gênées. Quoique les étrangers, qui ont passé depuis quelque tems dans ce royaume, ayent beaucoup diminué cette contrainte, & fait changer leur affreuse captivité en un esclavage plus honnête, elles sont néanmoins encore observées de très-près. Celles qui par leur naissance ne peuvent fréquenter la cour, ne voient guère que leurs parens, & quelques moines. Les autres ont plus de liberté, sur-tout depuis que la cour d'Espagne a pris une partie des manières & des coutumes de celle de France.

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Quoique les femmes soient gardées avec tant de soin, il ne faut pas croire que l'honneur des maris soit à l'abri des atteintes qu'il reçoit souvent dans les autres pays. Les moines tiennent ici la place des petits-maîtres en France. Un cordelier est un homme aussi dangereux que le seigneur le plus aimable. Il sçait tous les expédiens pour réduire le coeur d'une belle; & pour tromper le plus jaloux mari, son froc ou son habit lui donnent le moyen d'entrer dans toutes les maisons. Le spécieux titre de confesseur, ou celui de directeur, lui servent de prétexte, pour être tête-à-tête autant de tems qu'il le juge à propos avec sa maîtresse; le mari n'oseroit interrompre cette conversation, sans courir le risque d'essuyer les funestes effets, non-seulement du courroux du ciel, mais encore de celui des moines.

Tu me demanderas peut-être, mon cher Monceca, comment les jaloux Espagnols s'accommodent de ces visites monacales. Elles m'ont paru aussi surprenantes qu'à toi: mais j'ai compris dans la suite, que la force des préjugés étoit si grande sur les gens de cette nation, qu'ils soumettoient leur jalousie à leur superstition; soit qu'ils soient persuadés de la vertu des moines qui fréquentent leurs maisons; soit qu'ils regardent le cocuage qui vient de ces mêmes moines, comme une chose sainte, honorable, & faisant partie de leur religion. Peut-être même qu'il y a un certain nombre d'indulgences attachées à un mari cocufié par un religieux. En ce cas-là, je ne m'étonne plus qu'un simple Espagnol soit assez zélé pour les gagner aux dépens de son front, puisqu'un grand d'Espagne conduit un juif au supplice, & devient camarade des familiers de l'inquisition, pour le même sujet.

Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on a vû des peuples recevoir avec de grandes marques de vénération le cocuage procuré par le canal de la religion. Les payens ne s'estimoient-ils pas fort heureux, lorsqu'il plaisoit à quelques-uns de leurs dieux de venir faire ici-bas une caravanne, & d'y planter des cornes sur le front de quelques maris? Ce bois étoit aussi honorable qu'une couronne: Amphitrion, général Thébain, se tint fort honoré, que Jupiter voulût se servir de son épouse pour faire un demi-dieu. (1)

[(1) Alcmène portoit trois lunes dans sa coëffure, pour faire connoître au monde que Jupiter avoit triplé la nuit pour la caresser plus long-tems. Voilà qui est fort singulier, dit un auteur moderne. Il lui devoit suffire que la tête de son mari fût chargée d'un pareil pennache, & fortifiée d'ouvrages-à-cornes & de demi-lunes, capables de l'emporter sur les tours de la déesse Cybelle.
......Qualis Berecynthia Mater
Invehitur curru Phrigias turrita per urbes (1).
Qu'étoit-il besoin qu'elle portât trois lunes sur son front?
......Parvoque Alcmena superbit
Hercule, tergeminâ crinem circundata lunâ (2)
Plusieurs interprêtes veulent que ces trois lunes ayent eté le monument des trois nuits que Jupiter passa avec elle. Bayle, dict. hist. & critiq. article Amphitrion, remarq. (F).]
[(1) Virg. Aeneid. lib. 6. vers. 185.]
[(2) Stat. Thebaïd. lib. 6, vers. 288.]

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Peut-être qu'un dévot Espagnol est aussi charmé d'appartenir par ricochet à quelque Augustin ou à quelque cordelier, qu'un Thébain à une divinité du paganisme.

Outre la liberté que les moines ont d'aller chez les femmes, & le respect que les maris ont pour eux, les expédiens qu'ils ont pour cacher leurs intrigues, leurs fourbes & leur hypocrisie, les favorisent beaucoup. Il n'est point de mauvais pas en galanterie, dont ils ne se tirent heureusement. Ils sçavent si bien déguiser leurs actions, que beaucoup de gens sont persuadés qu'ils sont aussi chastes qu'Origène, sans être retenus par la même raison.

On m'a raconté l'histoire d'un carme, qui m'a paru fort plaisante. Ce religieux étoit amoureux à Séville d'une jeune femme fort jolie. Le mari étant allé faire un voyage, le révérend pere directeur ne manquoit pas de venir voir tous les matins sa belle. Ses exhortations étoient beaucoup plus conformes aux loix de l'amour, qu'à celles de l'hymen: & pour être plus en état d'être bien entendu de sa pénitente,il se mettoit dans le même lit avec elle, & passoit-là d'ordinaire deux ou trois bonnes heures.

Un jour qu'il en usoit ainsi librement avec sa maîtresse, le mari arriva. Le carme surpris, n'eut que le loisir d'endosser sa robe au plus vite, & ne put prendre sa culotte. Cet époux n'étoit pas de l'humeur de ceux qui regardoient le cocuage monacal comme un moyen efficace pour la rémission des péchés.

[Pages d220 & d221]

Pendant que le moine s'étoit précipitamment ainsi revêtu de son froc, il apperçut la culotte; & saisissant avec fureur ce témoin muet, mais cependant bien convaincant, il l'enferma dans une armoire, & courut au couvent porter sa plainte au supérieur. Je vais, lui dit-il, montrer par toute la ville la culotte du pere Sébastiano, si vous ne me rendez bonne & briéve justice. Je vous la promets, lui dit gravement le supérieur. Mais il faut auparavant que je parle au pere dont vous vous plaignez: je ne puis le condamner sans l'entendre; la justice veut que j'écoute également les deux parties. Retournez chez vous: vous serez vengé, si vous avez raison.

A peine l'Espagnol eut-il quitté le supérieur, que le pere Sébastiano revint au couvent. Il lui étoit inutile de nier le fait: la perte de sa culotte marquoit évidemment son crime. Le supérieur habile homme, voyant combien il étoit dangereux de laisser entre les mains du jaloux Espagnol des marques aussi convaincantes de l'incontinence d'un de ses moines, résolut de ravoir au plutôt cette fatale culotte. Soyez moins luxurieux à l'avenir, dit-il au pere Sébastiano: & ne poussez plus ainsi la délicatesse jusqu'à vous mettre entre deux draps. Il est indigne d'un carme de chercher de pareils secours.

Cette courte remontrance finie, il ordonna à tout le couvent de marcher en procession à la maison du mari. Les moines obéirent, & le suivirent en chantant leurs litanies. L'Espagnol, fort surpris de voir arriver tous ces révérends peres, ne pouvoit comprendre le sujet d'une pareille cérémonie; il ne fut pas long-tems à l'apprendre. Nous venons, lui dit le supérieur, vous désabuser de votre erreur, & rechercher une des plus précieuses reliques de notre couvent, que le pere Sébastiano avoit prise dans la sacristie, sans mon ordre.

L'Espagnol n'entendoit rien à ce qu'on lui disoit. Il ne pouvoit deviner de quelle relique on lui parloit. La colère l'avoit empêché de revoir sa femme depuis qu'il étoit revenu du couvent, & il étoit bien éloigné de soupçonner le tour qu'on vouloit lui jouer. La culotte, reprit le supérieur, que vous avez enfermé dans votre armoire, & qui a causé votre méprise, est celle que portoit pendant sa vie le bienheureux saint Raymond de Penafort. Le pere Sébastiano ne l'avoit apportée du couvent, que pour la faire baiser à votre épouse. Car c'est-là la plus spécifique de toutes les reliques, pour les femmes qui demandent des enfans au ciel.

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A ces mots, l'Espagnol, pénétré de respect pour la sainte culotte, ou plutôt désespéré de se voir duppé sans oser s'en plaindre ni s'en venger, se prosterna devant la relique, & s'écria à haute voix: O! toi! sainte culotte, de qui l'on doit attendre une postérité aussi nombreuse que les étoiles du ciel, ou que le sable de la mer, pardonne-moi mon aveuglement, & aye pitié de mon ignorance! Je ne sçavois pas, qu'après avoir autrefois pourvû aux infirmités d'un grand saint, tu daignasses encore aujourd'hui subvenir si bénignement aux pressantes nécessités de nos femmes. Puissent toutes celles de la ville éprouver incessamment ton secours, aussi efficacement que la mienne. Le supérieur, aussi charmé des voeux d'une priere de si bon augure pour ses freres, que de l'heureux succès de son stratagême monacal, reporta en triomphe à son couvent la culotte du bienheureux saint Raymond: & les superstitieux Espagnols, pleinement convaincus de sa merveilleuse efficace, y ont toujours eu depuis une dévotion très-particulière. Il est peu d'occasions, mon cher Monceca, où les moines nazaréens ne sçachent se servir adroitement de la religion, pour couvrir leurs désordres. Ce n'est pas qu'ils se soucient de garder les apparences, & qu'ils cherchent à éviter le scandale. La seule crainte de perdre la bonne opinion que les maris ont conçue d'eux les oblige à se contraindre. Ils cachent le mal qu'ils font, non point par la honte du mal, mais pour avoir plus de facilité à le commettre. Aussi faut-il avouer, que personne n'excelle mieux qu'eux dans l'art de dissimuler.

Un célèbre prédicateur italien (1) faisoit dans Rome d'excellens sermons: mais en descendant de la chaire, il alloit s'égayer chez des filles de facile accès. On n'eût pas songé à le corriger de son intempérance s'il n'eût eu des ennemis très-redoutables, qui vouloient se venger de certains traits hardis qu'il lançoit contre eux dans ses discours publics.

[(1) Fontana Rosa. Il étoit dominicain, & grand ennemi des jésuites.]

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Un jour, entr'autres, prêchant dans saint Jean de Latran. Mes chers freres, dit-il, _je ne sçais qui sont ceux qui se vantent d'être de la compagnie de Jesus. Lorsqu'il nâquit, il n'eut d'autres compagnons qu'un boeuf & un âne. Il passa sa vie parmi des Pharisiens & des Scribes, qu'il ne put jamais convertir. Enfin il mourut entre deux larrons. Vous me feriez donc plaisir, mes chers freres, de m'apprendre de laquelle de ces trois sortes de race, viennent ceux qui se disent de la compagnie de Jesus. (1)

[(1) Fratelli carissimi, non so, disse, chi siano costoro, che si pregiano di esser i compagni di Giesù. All'ora che nacque, non hebbe altri compagni che un bue ed un asino. Passo la vita trà Farisei e Scribi, & i quali mai vollero convertirsi. Morì alla fine in mezzo a due Ladri. Dite-mi, di grazia, Fratelli cari, la compagnia di Giesù d'oggidì da qual di queste tre compagnie deriva? Sig. de quom. tom. 1, pag. 130.]

Une plaisanterie aussi sanglante attira la haine des jésuites au prédicateur. Ils jurerent qu'il ne leur échapperoit pas; & étant instruits qu'il alloit passer quelques quarts-d'heure de la journée dans des maisons où ils ne composoit pas certainement ses sermons, ils obtinrent un ordre du gouverneur de Rome au barigel, d'arrêter le prédicateur, & de le conduire en prison, dès qu'ils le trouveroient chez les courtisannes.

Les jésuites se tinrent au guet, & leur ennemi étant allé en maraude, ils en avertirent le barigel. Celui-ci entra dans la maison & frappa à la porte de la chambre. Mais le révérend pere, loin de l'ouvrir, commença à parler fort haut, comme s'il n'eût point entendu ce qui se passoit. Le barigel, ennuyé d'attendre, enfonce la porte d'un coup de pied, & entre dans la chambre avec ses archers. Mais quelle est sa surprise! Il trouve le moine un chapelet à la main, au bout duquel pendoient plus de deux cent médailles; & la prêtresse de Vénus, à genoux à ses pieds, écoutant modestement un sermon que lui débitoit le rusé moine. Elle fondoit en larmes. Oui, mon pere, lui disoit-elle, je vais dorénavant changer ma manière de vivre. Rien ne pourra m'engager à continuer une conduite que je reconnois être aussi mauvaise.

Le barigel & ses archers, aussi superstitieux que le sont tous les Italiens, s'écrierent tous: Hé quoi! Est-il permis qu'on accuse ainsi les gens de bien? Le moine, voyant qu'il étoit tems alors de faire retomber sur ses ennemis le tour qu'on vouloit jouer, non content d'avoir prêché sa maîtresse, fit au barigel une exhortation si pathétique, que celui-ci, bien loin de songer à exécuter les ordres qu'il avoit reçus, alla apprendre au gouverneur de Rome les actions saintes & pieuses dont il venoit d'être le témoin.

[Pages d226 & d227]

Les jésuites en furent pour leur courte honte, & le prédicateur fut plus couru que jamais. Il lui fut permis de convertir autant de courtisannes qu'il jugeroit à propos, & de s'enfermer tête-à-tête avec elles, pour leur parler avec plus de liberté; & de quitter même son froc, si bon lui sembloit, & s'il croyoit que cela pût servir à la multiplication des conversions. Les jésuites se plaignirent des privilèges qu'on accordoit à leurs ennemis. Mais on leur répondit, qu'on suivoit exactement les maximes de leurs théologiens Espagnols; & que leurs peres Escobar, Sanchez, & beaucoup d'autres, avoient maintes fois décidé ces questions-là. (1)

[(1) Voyez les Lettres Provinciales, p.102.]

Je ne sçais, mon cher Monceca, comment tu trouveras l'expédient du prédicateur Italien. Mais il arrive tous les jours dans ce pays-ci cinquante scènes encore plus comiques; & les moines Italiens sont des saints, en comparaison des Espagnols.

Cependant, quelques commodités qu'une femme trouve dans une intrigue monacale & quelque vogue qu'aient ici les moines, un certain instinct, né avec le beau sexe, fait qu'ils ne sont reçus, que lorsqu'une femme ne peut trouver le moyen d'avoir un cavalier pour amant. En ce cas, elle se jette entre les bras des moines; ce qui n'arrive ordinairement que par la contrainte où elle est retenue.

La façon de faire l'amour est fort différente chez les moines & chez les cavaliers. Les premiers entrent dans les maisons, & chassent souvent les maris. Les autres au contraire, restent dans la rue, & se morfondent à jouer de la guitarre, sous les fenêtres de leurs maîtresses. Je te parlerai une autre fois plus au long de ces derniers.

Porte-toi bien, mon cher Aaron: & félicite-toi de te trouver dans un pays exempt de moines & d'inquisition.

De Madrid, ce...

***

[Pages d228 & d229]

LETTRE CXII.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople

L'état présent de la religion nazaréenne m'a souvent fait réfléchir, mon cher Isaac, a celui dans lequel elle sera dans quatre ou cinq cent ans d'ici. Il est certain, qu'il doit, pendant la durée d'un tems aussi long, arriver quelque grande révolution qui en changera entièrement la face.

On peut considérer aujourd'hui le nazaréïsme comme une république agitée par deux puissantes factions, qui ne peuvent jamais conclure aucune paix entr'elles. Il faut nécessairement que l'une ou l'autre prenne entièrement le dessus, & détruise sa rivale. Les partisans des pontifes Romains, & les adversaires de ces mêmes pontifes, travaillent avec une égale passion à venir à bout de leurs desseins. Il est impossible qu'il ne survienne quelque conjecture, & quelque occasion favorable, dont l'un des deux partis profitera pour perdre l'autre.

Lorsqu'on fait attention à la rapidité, avec laquelle les réformés étendirent leur pouvoir dans les commencemens de la division des nazaréens, & qu'on examine le nombre des royaumes & de provinces qui ont reçu les sentimens des docteurs protestans, on croiroit volontiers, que peu-à-peu ils deviendront les maîtres absolus. Mais si l'on vient à jetter les yeux sur les événemens, qui, depuis cent ans sont arrivés en Europe, on ne sçait plus à quoi s'arrêter. On reste dans une incertitude, qui s'augmente à mesure qu'on cherche à s'éclaircir; & les réflexions ne servent qu'à faire naître de nouveaux doutes. On apperçoit un nombre de bons & de mauvais succès, qui, alternativement sont arrivés aux réformés & aux papistes. Au commencement du siécle passé, près de la moitié de la France étoit protestante. Aujourd'hui le calvinisme en est entièrement banni. Voilà un gain considérable pour les partisans du pontife. Mais ils ont perdu au-delà de la mer ce qu'ils avoient gagné en-deçà. Les Anglois ont proscrit entièrement le papisme, & l'auront bientôt éteint dans les deux royaumes qui leur sont soumis (1).

[(1) L'Ecosse & l'Irlande.]

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Je crois qu'on peut jusques-là regarder le mal que se sont fait les deux partis comme bien compensé. Il semble que l'avantage n'est point aussi égal en Allemagne, & que les protestans y ont essuyé un échec considérable, dont les suites peuvent leur être très-pernicieuses. Cet échec, c'est le changement de religion des électeurs de Saxe, & leur retour à la communion Romaine. Ils ont introduit dans leur état, & dans leur cour, les sentimens des papistes. Ils ont, pour ainsi dire, attaché la coignée à l'arbre: il faudra qu'il tombe. Car enfin, mon cher Isaac, c'est une chose, dont l'expérience a démontré la certitude, que, lorsque plusieurs souverains continuent successivement à professer une religion, tôt ou tard tous les peuples qu'ils gouvernent en embrassent les opinions. En Suède, en Dannemarck, où les rois ont exercé sans interruption le protestantisme, à peine aujourd'hui y trouve-t-on quelques catholiques. Ils seroient en aussi petit nombre en Angleterre, si depuis le regne d'Elisabeth, aucun prince papiste n'eût occupé le trône. Mais Jacques I. & son fils ont rallumé un feu prêt à s'éteindre.

Si Louis XIII. & Louis XIV. eussent été aussi zélés pour détruire le papisme, qu'ils l'ont été pour ruiner le protestantisme, il y auroit actuellement en France beaucoup moins de catholiques que de réformés. Peut-être ne resteroit-il pas un seul seigneur à la cour qui fût encore attaché au souverain pontife. Il est impossible que, pendant la durée de quatre générations, il n'y ait, dans toutes les familles un des chefs qui sacrifie à son ambition la croyance de ses ancêtres. Si ce n'est pas l'aïeul qui change, c'est le pere. Si ce n'est pas le pere, c'est le fils, ou le successeur de ce dernier. C'est faire sans doute beaucoup de grace aux hommes que de penser qu'il ne s'en trouve qu'un entre quatre qui soit capable d'une foiblesse qui lui procure de grands biens & des honneurs. Tous les philosophes avouent que les hommes sont en général plus portés aux vices qu'à la vertu. Mais en les supposant beaucoup plus fermes & beaucoup plus stables qu'ils ne le sont, il s'ensuit toujours que, pendant la durée de quatre générations, il doit dans chaque famille se trouver un chef qui agira uniquement par des vues d'ambition & de politique.

[Pages d232 & d233]

Mon prince, dira-t-il, croit à la vertu des indulgences. Hé bien, que m'importe-t-il, dans le fond, d'approuver l'usage de ces indulgences? Il faudroit que je fusse bien fou de ne pas être de la religion du souverain, puisque c'est dans celle-là qu'on fait fortune. Ne serai-je pas fort heureux, lorsqu'en continuant de rester protestant, j'aurai l'agrément de condamner des sottises, qui n'en seront pas moins approuvées? Ne vaut-il pas mieux que je me serve habilement de ces sottises pour parvenir à mes fins? Henri IV. né pour porter une couronne, disoit qu' un royaume valoit bien une messe. Moi qui ne suis fait que pour parvenir aux honneurs destinés à des nobles, je soutiens qu'un régiment vaut en gros comme en détail toutes les béatilles spirituelles de la croyance Romaine.

Un duc & pair n'est pas plus difficile à tenter qu'un simple gentilhomme. Il ne faut que le flatter de l'espérance d'obtenir une place qui donne un nouveau lustre au rang qu'il occupe. Combien se trouveroit-il peu de courtisans à Versailles, dont la croyance pût tenir ferme contre l'espoir d'un bâton de maréchal de France?

Pour être entièrement persuadé que la religion du prince absorbe tôt ou tard toutes les autres, il ne faut qu'examiner le grand nombre de maisons illustres, qui du tems de Henri IV. faisoient profession en France du protestantisme: les Rohans, les Bouillons, les la Force, les Gondrins, & tant d'autres. Elles sont toutes retournées au catholicisme. Est-ce une grace victorieuse qui a causé ce changement? Un curé janséniste pourra être assez prévenu pour croire; mais un jésuite raisonnera plus juste. Il accordera verbalement au ciel ce qu'il attribuera dans le fond de son coeur à la politique. Il connoît trop les ressorts cachés de cette science pour être la dupe des subites conversions qui se sont faites à la cour sous Louis XIII. & Louis XIV.

Les protestans, mon cher Isaac, ne sont pas moins ambitieux que les papistes; & par conséquent moins sujets à changer, lorsque leur vanité espère de pouvoir être satisfaite. Si l'on ne trouve plus en France aucune maison de distinction qui soit protestante, il n'en est aucune aussi dans toute la Suède, & dans tout le Dannemarck, qui soit catholique. La religion du souverain a opéré également dans ces différens royaumes, & elle produira par-tout le même effet.

[Pages d234 & d235]

Les protestans doivent regarder comme un coup fatal l'élection d'Auguste au royaume de Pologne. Elle a introduit dans les états de ce prince des sentimens, qui, tôt ou tard y acquerront le même crédit que dans les autres pays catholiques. Il est presque impossible qu'il ne vienne quelque jour un électeur de Saxe zélé pour sa religion qui tâchera de donner le dernier coup au protestantisme. Je regarde le prince qui regne aujourd'hui en Saxe, comme Henri IV. quant à la religion. Son fils ressemblera peut-être à Louis XIII. & son petit-fils à Louis XIV. Que deviendra en ce cas la religion réformée? Il n'aura pas été nécessaire d'attendre jusqu'à la quatrième génération, pour qu'elle soit entièrement détruite dans cette partie de l'Allemagne: elle y aura le même sort qu'elle a eu dans le Palatinat & dans l'évêché de Spire.

Il paroît, mon cher Isaac, par ces différentes pertes que les protestans ont souffertes depuis quelque tems en Allemagne, & que je ne trouve point compensées par aucun accident fâcheux arrivé aux papistes, que ces derniers pourroient insensiblement reprendre le dessus, & regagner tout ce qu'ils ont perdu, ou du moins une grande partie. Ils avoient pour y parvenir un moyen bien utile & bien certain; mais la politique & l'intérêt des princes ne leur ont pas permis d'en faire usage. Si la cour de Vienne eût voulu choisir pour l'époux de l'aînée des archiduchesses un des princes protestans, il n'en est aucun qui n'eût dit que les royaumes de Hongrie & de Bohême, & les états d'Autriche & de Silésie, valoient toutes les grandes-messes qu'on a jamais chantées, & qu'on chantera jamais. Je suppose donc pour un instant, mon cher Isaac, que le prince royal de Prusse eût pû avoir ce qu'a obtenu le duc de Lorraine, la religion catholique étoit rétablie dans la Prusse & dans le Brandebourg. Elle y devenoit la croyance dominante & celle qui conduisoit aux honneurs, & par conséquent celle qui auroit été bientôt embrassée par les courtisans, par toutes les personnes ambitieuses, & avant la quatriéme génération par toutes les familles distinguées.

Dans le moment que je t'écris, mon cher Isaac, il me vient dans l'esprit une pensée assez singulière. Si les papistes sçavoient user habilement de leurs avantages, avec le seul royaume de Pologne, ils pourroient dans moins de deux cent ans rendre toutes les cours d'Allemagne soumises aux ordres du pontife romain.

[Pages d236 & d237]

Il faudroit seulement pour cela que cet état électif fût le partage d'un prince protestant qui se rendroit catholique. Après avoir gagné la Saxe, on offriroit la couronne au roi de Dannemarck. Lui mort, on éliroit le roi de Suède. Ainsi, dans l'espace de deux siécles, il se trouveroit que la Pologne auroit valu monnoie de religion, sept ou huit fois plus que ne vaut la France, Henri IV. n'ayant apprécié son royaume qu'au prix d'une seule messe.

Il est certain que les papistes ont dans les élections de l'Empire & de la Pologne deux grands moyens pour s'aggrandir, dont tôt ou tard ils se serviront utilement. Ils ont déja ressenti l'utilité du premier. Pourquoi dans la suite ne profiteront-ils pas du second? Ce qui n'arrive pas dans deux siécles, peut arriver dans trois. Il y a cinquante ans qu'on auroit trouvé extraordinaire, qu'on eût assuré que la Saxe seroit bientôt gouvernée par un prince catholique, & la Pologne par un électeur peu auparavant protestant. De nos jours, on a vû tous ces événemens. Nous regardons actuellement comme une chose hors de vraisemblance de supposer un roi de Prusse papiste & empereur. Nos arrières-neveux n'en seront peut-être pas étonnés.

Les réformés n'ont point les mêmes avantages que leurs adversaires. Ils n'ont parmi eux aucun royaume électif. Ils ne sçauroient espérer d'attirer dans leur parti aucun souverain, par l'espoir de posséder une seconde couronne. Tout ce qu'ils peuvent faire, c'est de s'assurer la paisible possession de certains états qui ne peuvent rien avoir de commun avec les élections des souverains. La Hollande, les cantons Suisses, les villes Impériales protestantes ne seront jamais dans le cas des royaumes gouvernés par des princes. Mais qu'est-ce qu'une aussi petite étendue de pays, eu égard à celui que possédent tant de rois protestans qui peuvent être tentés d'embrasser le catholicisme par l'offre d'une couronne?

Toutes ces raisons, mon cher Isaac, me persuadent, que malgré les progrès étonnans que le protestantisme a faits dans ses commencemens, il pourroit bien dans les suites perdre peu-à-peu tous ses avantages & être réduit dans un état très-médiocre. Les dommages qu'il a essuyés en France & en Allemagne, ne me paroissent pas également compensés par ceux qu'a souffert le papisme en Angleterre.

[Pages d238 & d239]

Le changement des électeurs de Saxe fait pencher la balance vers les catholiques, & je ne vois guère comment leurs adversaires pourront réparer cet échec. Il est vrai qu'ils sont encore très-puissans: mais enfin il est des conjonctures où toutes les forces humaines ne servent à rien. S'il arrivoit encore qu'un seul souverain du Nord vînt à changer de religion, les affaires du protestantisme se trouveroient en Allemagne dans un fort mauvais état. Peut-être cela n'arrivera-t-il pas; j'en conviens. En ce cas, les réformés seront toujours en état de faire tête à leurs ennemis. Peut-être aussi ce changement aura-t-il lieu. Par conséquent les papistes prendront entièrement le dessus.

Je pense donc être fondé, mon cher Isaac, lorsque je te dis que les réflexions qu'on fait sur l'état où sera le nazaréïsme dans trois ou quatre siécles, ne servent qu'à faire naître des doutes. Le tems seul pourra éclaircir un mystère aussi impénétrable. Qui sçait, si dans deux cent ans d'ici, loin que la France songe à protéger le pontife Romain, elle ne lui sera pas opposée, & ne suivra pas des sentimens différens de ceux des réformés? Qui peut deviner si quelque nouvelle opinion n'aura pas la vogue? Les disputes qui s'élevent journellement entre les théologiens papistes, servent autant au protestantisme, que l'ambition d'obtenir un royaume électif est utile au catholicisme. La nature n'a pas oublié la manière dont elle forma le cerveau des premiers réformateurs. Elle n'a qu'à produire, dans de certaines conjonctures en France, un novateur entreprenant tel que Calvin; le changement de deux princes protestans ne répareront pas les dommages qu'un tel particulier causera au papisme.

Porte-toi bien, mon cher Isaac: & vis content & heureux.

D'Amsterdam, ce...

***

LETTRE CXIII.

Isaac Onis, caraïte, ancien rabbin de Constantinople, à Aaron Monceca.

Je réponds, mon cher Monceca, à la lettre que tu m'as écrite sur l'incertitude de l'état futur du nazaréïsme.

[Pages d240 & d241]

Il y a beaucoup d'apparence qu'avant que deux siécles se soient écoulés, il arrivera dans les sectes de cette religion des événemens très-considérables. Mais je pense que le papisme doit plus appréhender que le protestantisme, quelque dangereuse révolution. Tu me paroîs persuadé du contraire. Je me flatte que si tu fais attention à mes raisons, tu changeras de sentiment, & que tu verras clairement, que le crédit des pontifes Romains ne s'est point accru en Europe depuis deux cent ans. Il a diminué considérablement au contraire, & la cour de Rome a moins de pouvoir aujourd'hui qu'elle n'en avoit peu de tems après la réforme.

L'exil des protestans François n'est point une juste compensation de la totale destruction des catholiques en Angleterre. Les rois de France n'ont jamais été protestans. Ainsi même en suivant tes principes, tu m'avoueras qu'on ne doit point regarder le protestantisme dans leur état comme une religion qui dût y faire dans les suites de grands progrès; celle du prince absorbant & détruisant à la longue toutes les autres. Les réformés, après la mort d'Henri IV. auroient dû prévoir ce qui leur est arrivé. Etoit-il possible qu'ils pussent long-tems résister à des ennemis, qui étoient soutenus par le crédit & par les forces du souverain? Les catholiques Anglois avoient au contraire tout lieu de se flatter d'un heureux succès. Ensuite du regne de plusieurs souverains protestans un prince papiste fut mis sur le trône: c'étoit pour eux un coup d'état. Que ne devoient-ils pas espérer d'obtenir dans les suites? Mais les choses changerent tout-à-coup. Ce prince sur lequel ils fondoient leurs espérances, fut obligé d'abandonner son royaume: & ses sujets signalerent son exil par un acte authentique, qui exclut pour jamais de la couronne d'Angleterre tout prince attaché à la croyance du pontife Romain. Considère, mon cher Monceca, combien le papisme a plus souffert que le protestantisme dans ces différentes révolutions. Les réformés ont été bannis d'un pays où le prince étoit contre eux, & où depuis long-tems leurs priviléges étoient entièrement supprimés. Les catholiques ont été proscrits, dans trois royaumes, où le prince les protégeoit, où ils se flattoient de dominer par son crédit, & où tout sembloit concourir à leur donner les plus hautes espérances.

[Pages d242 & d243]

D'ailleurs, par l'exil des protestans François, le papisme ne se met point à l'abri des attaques de quelques nouveaux adversaires: au lieu que les réformés d'Angleterre ont opposé des barrières insurmontables aux attaques de la cour de Rome. S'il s'élève une nouvelle secte à Londres dans le sein des Presbytériens ou des Anglicans, elle ne songera jamais à nuire au protestantisme en faveur du papisme. Mais s'il vient à s'établir en France quelque nouveau dogme, il ira toujours à la destruction de l'autorité des pontifes Romains. L'expérience démontre cette vérité. Les jansénistes ont succédé aux protestans. Tôt ou tard ils en viendront avec la cour de Rome à des démêlés aussi grands que ceux qu'eurent avec elle les premiers réformateurs.

Prends garde, mon cher Aaron, que toutes les nouvelles sectes, qui naîtront dans la suite des tems, tendent toutes à la destruction du papisme, & ne portent aucun préjudice au protestantisme. Il y a cinquante ans que tous les Hollandois catholiques n'avoient qu'une seule croyance. Aujourd'hui ils sont divisés entre eux: la moitié est moliniste, & l'autre est janséniste. Le papisme a beaucoup souffert de cette séparation, pendant que le protestantisme en a profité en quelque manière.

Tu diras, peut-être, mon cher Monceca, que les protestans sont sujets aux mêmes inconvéniens que leurs adversaires: & que les nouvelles opinions, qui trouvent chez eux un nombre de partisans, leur deviennent très-nuisibles, puisqu'elles diminuent,les sectateurs des points fondamentaux du protestantisme. Mais je te répondrai, que les sectes qui naissent dans la religion protestante ne lui portent qu'un léger préjudice, parce qu'elles s'accordent toutes à soutenir & à prêcher la totale destruction du papisme. Elles sont si attentives à chercher le moyen de nuire à l'ennemi commun, qu'elles ne pensent point à se persécuter mutuellement. Les disciples de Luther, ceux de Calvin, ceux de Menno & ceux d'Arminius, sont également occupés d'un même dessein, & tendent au même but, par divers chemins. Dès qu'il s'agit de porter quelque coup au papisme, elles se réunissent. La haine du pontife Romain est le noeud & la liaison des différentes sectes nazaréennes: & quand il en naît quelque nouvelle dans le papisme, elle embrasse d'abord les sentimens des autres sur ce qui concerne l'abaissement de la cour de Rome.

[Pages d244 & d245]

La conduite outrée des prêtres & des docteurs catholiques donne encore un grand avantage aux protestans: & tôt ou tard, elle ruinera entièrement le papisme. Lorsqu'il se forme quelques divisions dans la religion Romaine, le pontife retranche d'abord de sa communion ceux dont les sentimens lui déplaisent. Il se passe peu de siécles où il n'arrive de pareilles séparations. Ces branches coupées & arrachées, diminuent l'arbre & & insensiblement il ne restera plus que le tronc demi-pourri, & incapable de pousser de nouveaux rejettons. Les protestans agissent d'une manière beaucoup plus sage, & bien plus prudente. Ils ne persécutent point les sectes qui se sont formées parmi eux: ils se contentent de ne pas les approuver: & par une conduite aussi modérée, ils les empêchent de se porter aux extrémités où le papisme, par ses cruautés, force toutes celles qui naissent dans son sein de se porter.

Voilà, mon cher Monceca, bien des raisons qui me feroient croire que le protestantisme a moins à craindre que le papisme d'être détruit par la durée du tems. Il est vrai que l'objection que tu tires du changement des princes protestans & de leur retour à la communion Romaine, semble les balancer. Mais en parcourant l'état présent des affaires de l'Europe, tu verras que cet avantage des catholiques est moins considérable, que celui que les réformés peuvent retirer quelque jour des victoires d'un seul prince ennemi du pontife Romain. Tu supposes, que par la seule élection à la couronne de Pologne, dans l'espace de cent ans, on doit attirer trois différens monarques à la religion Romaine. Je conviens que cela peut s'effectuer: mais qui peut aussi s'assurer, que dans quelques siécles d'ici toute la Pologne ne sera pas protestante. Tu ne dois pas trouver extraordinaire, que je croye qu'il soit possible que l'autorité du pontife Romain puisse y être entièrement détruite. Cette Pologne dont tu tires aujourd'hui tant d'avantages pour les papistes, a pensé devenir luthérienne il n'y a pas vingt ans. Si elle ne l'est pas actuellement, il ne faut l'attribuer qu'à la vaste ambition, & à la politique mal-entendue de Charles XII. roi de Suède, qui, après s'en être rendu le maître, & pouvant la réduire en province & la joindre à ses autres états, aima mieux s'aller faire battre à Pultawa, & perdre dans un seul jour les conquêtes de plusieurs années, que de s'assurer la paisible possession des états qu'il avoit soumis.

[Pages d246 & d247]

La passion qu'avoit assez mal-à-propos ce prince, d'imiter Alexandre, & de faire des rois à son exemple, lui fit mettre Stanislas sur le trône de Pologne. Les papistes ne sont donc redevables de la conservation de cette couronne, qu'à la sottise d'un prince protestant. Un politique de ces derniers tems convient de cette vérité, quoiqu'il excuse Charles XII. & qu'il loue le désintéressement & la grandeur d'ame de ce monarque dans la cession du royaume qui lui appartenoit par droit de conquête. Le comte Piper, dit cet auteur (1), voyant Charles maître de la Pologne, lui proposa de la garder pour lui... & à l'exemple de Gustave Vasa, de la rendre luthérienne. L'idée de se dédommager de ses frais, d'augmenter son royaume, d'étendre sa religion, & de se venger du pape dont il haïssoit la domination, le fit balancer un moment. Mais quand il vint à considérer, qu'il avoit déclaré aux Polonois, qu'il n'en vouloit point à leur nation, & qu'il leur avoit seulement demandé de chasser Auguste, & d'élire un autre roi. Je ne veux point d'un royaume, lui dit-il, que je ne sçaurois garder pour moi, sans manquer à mes promesses: & dans cette occasion, il est plus honorable de donner une couronne que de la garder. Je doute que le Czar eût jamais pensé assez noblement, pour avoir l'honneur de tenir sa parole à ce prix.

[(1) Ouvrages politiques de M. l'abbé de Saint-Pierre, tome 9, pag. 35.]

Sans examiner, mon cher Monceca, si c'est avec raison que cet auteur loue le désintéressement de Charles XII. je me servirai de ses dernières paroles, pour en tirer les preuves d'un autre avantage que les ennemis du pontife Romain peuvent avoir quelque jour sur leurs adversaires. Il avoue de bonne-foi, que si le Czar eût été maître de la Pologne, ainsi que l'étoit Charles XII. il n'eût pas hésité à la garder pour lui, & l'eût jointe aux autres provinces de la Moscovie. Qui sçait ce qui peut arriver dans quelques siécles? Nous voyons déja que les Moscovites donnent des rois aux Polonois: pourquoi dans la suite ne jugeront-ils pas à propos de les soumettre entièrement? La puissance des Moscovites portera tôt ou tard un préjudice considérable au papisme, dans les états qui les confinent.

[Pages d248 & d249]

On ne sçauroit disconvenir, que toutes les conquêtes qu'ils font n'augmentent le pouvoir d'une nation ennemie mortelle de la cour de Rome. La haine des protestans est légère, en comparaison de celle des nazaréens de la croyance Grecque. Les Moscovites donnent déja des marques de leur antipathie pour le pontife Romain. La Czarine sollicite vivement l'empereur en faveur des réformés Hongrois. La politique exige qu'on ne lui refuse pas ce qu'elle demande. Les réformés ont acquis tout-à-coup un puissant secours dans le Nord. Il y a quarante ans que les Moscovites paroissoient aussi inutiles, & aussi étrangers aux disputes des catholiques & des protestans, que les Quakres le sont aujourd'hui. Qui peut prévoir les nouveaux événemens qui donneront d'autres alliés aux réformés? Ils sont assurés que l'ambition & la tyrannie de la cour de Rome travailleront à leur en faire. Elles leur en procureront jusques dans son sein. On peut dire de la Rome moderne ce qu'un illustre poëte a dit de l'ancienne:

...... Ce n'est point au bout de l'univers,
Que Rome fait sentir tout le poids de ses fers.
Et de près inspirant les haines les plus fortes,
Tes plus grands ennemis,Rome, sont à tes portes.
(1)

[(1) Racine, dans la tragédie de Mitridate, acte III, scène I.]

Je pense qu'on peut mettre les Vénitiens au nombre de ces ennemis cachés, que la seule politique force à conserver quelque bienséance. Combien n'est-il pas d'autres peuples, qui soumis en apparence au pontife Romain sont toujours attentifs à se défendre contre ses attaques. Ils dissimulent, parce qu'ils croient avoir intérêt de dissimuler. Si cet intérêt venoit à cesser, s'il changeoit de face, avec quelle joie ne secoueroient-ils pas entièrement un joug, qui depuis si long-tems leur paroît insupportable?

Ce n'est pas seulement par des voies indirectes, que la cour de Rome travaille, sans le connoître, à l'augmentation du protestantisme: elle s'y prête quelquefois volontairement. Les intérêts personnels des pontifes l'emportent quelquefois sur les obligations & les devoirs de leur rang. Il s'en est trouvé plusieurs qui ont favorisé ouvertement les réformés. Innocent XI. a été en partie cause de l'extinction du papisme en Angleterre, & du bannissement du roi Jacques.

[Pages d250 & d251]

Si deux ou trois pontifes avoient les mêmes intérêts de famille & de politique que celui-là, que deviendroit le papisme, les protestans profitant alors habilement de leurs avantages? Ils conviennent, de bonne-foi, de ceux que fournit la haine d'Innocent XI. contre la France. Le roi, dit un auteur de leur communion (1), écrivit une lettre au cardinal d'Etrée, qui fut communiquée aux cardinaux. Il s'y plaignit de cette conduite du pape, & il marquoit en particulier le préjudice que l'Europe & l'église pouvoient souffrir de ce que le pape avoit déja fait contre le cardinal de Furstemberg. Il attribuoit à cette partialité les mouvemens qui se formoient contre le roi Jacques en faveur de la religion protestante, &c. Cette lettre semée dans Rome, fut peut-être un motif qui porta le pape à favoriser de plus en plus le prince Clément de Bavière, au préjudice du cardinal de Furstemberg. Or par l'exclusion de cette éminence, il se vengea au centuple de tous les affronts qu'il pouvoit avoir reçus. Il ôta au roi de France l'avantage d'être l'arbitre de la paix & de la guerre, & il l'engagea à être en guerre nécessairement avec presque toute l'Europe. Il vit bientôt l'effet de cette conduite; & s'il ne vécut pas beaucoup après une si terrible vengeance, il vécut assez pour avoir la joie de voir la France attaquée par tant d'ennemis, que selon les conjectures générales, elle devoit succomber & fondre comme un abîme dès la premiere campagne.

[(1) Bayle, dic. histor. & critiq. Article Innocent XI.]

Après avoir réfléchi sur la conduite d'Innocent XI. examine, mon cher Monceca, celle de Sixte-Quint, qui favorisa ouvertement les intérêts de Henri IV. & d'Elisabeth, au préjudice de ceux de Philippe II. & tu seras persuadé, qu'il n'est pas impossible que les protestans ne retirent pour leur conservation, & même pour leur aggrandissement, de puissans secours des pontifes Romains.

Porte-toi bien, mon cher Monceca: vis content & heureux & donne-moi de tes nouvelles.

Du Caire, ce...

***

[Pages d252 & d253]

LETTRE CXIV.

Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople, à Aaron Monceca.

Depuis ma derniere lettre, j'ai fait, mon cher Monceca, quelques nouvelles réflexions sur les changemens qui peuvent arriver dans le nazaréisme: & je pense avoir découvert de nouvelles raisons, qui favorisent beaucoup mon opinion. L'amour que les laïques ont pour les sciences, le mépris dans lequel est tombée la philosophie scholastique, celui qu'on a pour les moines, autrefois les seuls dépositaires des livres & des manuscrits, tout cela concourt unanimement à la destruction du crédit de la cour de Rome.

Ce fut à la faveur de l'ignorance & de la superstition, que les pontifes Romains établirent leur pouvoir. Les peuples aveuglés, baiserent avec respect les liens qu'on leur donnoit. Aujourd'hui le retour des sciences a fait tomber le bandeau; & la vérité reparoît avec éclat. Les laïques, instruits des foiblesses de leurs peres, ne seront point, ainsi qu'eux, les dupes des tromperies ecclésiastiques & monacales. Le premier instant, où l'ignorance a commencé à perdre ses droits, doit être regardé comme le moment fatal où l'abaissement de la cour de Rome fut ordonné par le ciel. Depuis que les laïques ont fait usage des talens que la divinité dispense à tous les hommes; & qu'ils ont compris que l'esprit étant le plus bel appanage de l'humanité, c'étoit préférer l'état des bêtes à celui des hommes, que de ne point cultiver les sciences; la superstition, le pouvoir des pontifes,& les ruses de leurs partisans, perdent tous les jours de leur crédit. Les hommes, prévenus contre les stratagêmes qu'on employoit autrefois pour les tromper, ne peuvent plus être menés avec cette même facilité. Avant de leur faire recevoir un sentiment, il faut leur donner le loisir de l'examiner; & il arrive souvent qu'ils le rejettent comme contraire à la raison & aux régles de l'équité. Dans les siécles passés, un pontife autorisoit toutes ses passions en les couvrant du voile de la religion. Le peuple les regardoit comme les suites d'un saint zèle.

[Pages d254 & d255]

Hildebrand contraignit l'empereur, Henri IV. de paroître devant lui, après huit jours de jeûne & de prison, dans l'attitude humiliante d'un criminel. Aujourd'hui on fait flétrir, & l'on condamne au feu les écrits d'un pontife qui contiennent quelque chose d'injurieux à la personne ou à la mémoire des souverains.

Prends garde, mon cher Monceca, que la ruine du pouvoir de la cour de Rome est allée plus ou moins vîte, selon que les sciences ont été plus ou moins cultivées des laïcs. Dans les premiers tems, où quelques-uns commençoient déja à se distinguer par leur sçavoir, Boniface VIII. voulut imiter Hildebrand; mais il y réussit mal dans ses projets. Philippe le Bel le mortifia dans plusieurs occasions, & le fit insulter par son ambassadeur jusques sur le trône pontifical. Lorsque les belles-lettres eurent pris de nouvelles forces sous François I. & que l'Europe entière commença à les cultiver, l'empereur Charles-Quint joignit le mépris à l'insulte: il ordonna qu'on priât Dieu dans tous ses états pour la délivrance du pape, qu'il tenoit lui-même prisonnier dans le château Saint-Ange. Louis XIV. poussa enfin les choses plus loin qu'aucun autre monarque: il fit élever au milieu de Rome un monument éternel de l'avilissement des pontifes Romains; & il vengea par la construction d'une pyramide l'honneur de tous les rois tant de fois outragés.

Les souverains qui ont mortifié si cruellement les pontifes, se piquoient cependant d'être fort zélés pour le nazaréïsme. Juge donc, mon cher Aaron, ce que pourroient faire contre le papisme d'autres souverains, qui seroient entièrement persuadés, que le pouvoir de la cour de Rome est directement contraire aux points fondamentaux de la religion nazaréenne.

Puisque c'est au retour des sciences que les princes doivent le droit qu'ils ont acquis de se défendre contre les insultes des ecclésiastiques, on peut poser pour un principe certain, que plus les peuples deviendront éclairés, & plus le fantôme du papisme s'évanouira. Bientôt il ne fera plus d'impression que sur l'esprit de quelques femmelettes, & de quelques imbécilles.

Il suffisoit autrefois que les pontifes dispensassent du serment de fidélité les sujets d'un souverain pour faire naître quelque révolution dans les états les plus tranquilles. Les crédules nazaréens se figuroient qu'un royaume mis à l'interdit, qu'un roi excommunié alloient attirer le tonnerre,& que le ciel n'avoit point de carreaux qu'il ne lançât sur de misérables mortels, assez orgueilleux pour résister au vicaire de la divinité.

[Pages d256 & d257]

Aujourd'hui, non-seulement les peuples sont persuadés, que les foudres du Vatican n'ont jamais nui à la santé de personne, mais même les François, & plusieurs autres nations, soutiennent avec beaucoup de feu, que les pontifes Romains ne sont point en droit d'excommunier les rois. S'ils osoient tenter à présent ce qu'ils ont exécuté dans les siécles passés avec tant de bonheur & de facilité, les sujets, sans que les princes parussent prendre part à l'offense qu'on leur feroit, puniroient eux-mêmes la témérité de la cour de Rome. S'il étoit advenu par mal-talent, dit Pasquier, (1) que le pape mît en interdiction le roi & son royaume, pour l'exposer en proie au premier occupant; encore que nous fussions sur nos pieds d'en appeller au concile futur; si est-ce que, sans entrer en une involution, choisissant la plus courte voie, l'appel comme d'abus nous y peut porter remédes, comme étant ceci une entreprise faite, non-seulement contre la parole expresse de Dieu, qui est plus forte, par laquelle il ne veut point que la jurisdiction ecclésiastique ait aucune puissance sur la temporelle. Pour le faire court, nous pouvons sur ces modéles, nous pourvoir contre toutes les entreprises qui pourroient être faites à la cour de Rome, tant contre le roi que les ordinaires, voire contre les dispenses mêmes, quand on voit que par surprise & obreption que l'on a fait au saint siége, elles tournent plus à la destruction qu'à l'édification de l'église. Autrement, disoit Gerson, ce n'est user de la plénitude de puissance, mais abuser pleinement de sa puissance.

[(1) Recherches de la France, liv. 3. chap. 34. p. 28.]

Il me semble, mon cher Monceca, qu'il eût été dangereux, je ne dis pas à un prince ordinaire, mais même à un souverain redoutable, de s'expliquer dans les termes de Pasquier, sous le pontificat d'Hildebrand: & actuellement un simple particulier soutient publiquement ces sentimens. Les magistrats vont plus loin: il les autorisent; & il n'est un seul conseiller au parlement, qui n'ait cent fois plus de pouvoir contre la cour de Rome, que n'en eut l'empereur Henri IV.

[Pages d258 & d259]

Il faut donc avouer, que depuis le regne de cet infortuné monarque, jusqu'aujourd'hui, la puissance du papisme est pour le moins autant diminuée, qu'il se trouve de disproportion entre le crédit d'un simple juge, & celui d'un souverain.

Je conviens, mon cher Monceca, qu'il est de certains tems, où le pouvoir des pontifes Romains semble prendre quelque force, & jette des étincelles qui font craindre les effets d'un feu, qui n'est point encore éteint, & qui, pour couver sous la cendre, n'en est peut-être que plus redoutable. Mais ces lueurs passagères sont les dernières d'un feu qui n'ayant plus de matière à consumer, est forcé de s'éteindre par le manque de nourriture; la superstition & l'ignorance étant les seules matières qui le faisoient subsister. Tous les efforts que font les partisans de la cour de Rome, seront inutiles. Ils ne pourront soutenir un bâtiment ébranlé jusques dans ses fondemens, prêt à tomber aux moindres secousses. Les poutres, avec lesquelles ils tâchent de l'étayer, ne font qu'éloigner sa ruine de quelque tems. Les troubles & les divisions que les jésuites causent en France depuis plusieurs années, sont beaucoup plus préjudiciables au papisme, qu'ils ne lui sont favorables. Les disputes sur l'autorité des pontifes Romains, servent à éclairer toujours davantage les esprits, & par conséquent à la détruire. Il est des matières qui perdent infiniment à être éclaircies. Les choses qui concernent la cour de Rome sont dans ce cas. On n'a jamais pensé à les approfondir, qu'elles n'aient perdu leur prix. Si l'on n'eût jamais songé à faire recevoir cette constitution, qui fait aujourd'hui tant de bruit, & qu'on eût toujours ôté au peuple la connoissance des disputes théologiques, les différens partis qui divisent aujourd'hui la France, ne seroient composés que de quelques ecclésiastiques ardens à se contrarier mutuellement. L'on a voulu que les peuples entrassent dans une querelle qui leur étoit absolument indifférente. Les pontifes ont cru bonnement qu'ils trouveroient encore des dupes, toujours prêtes à adopter leurs caprices. Pour rendre odieux les jansénistes, ils ont tenté de défendre aux simples particuliers d'avoir aucun commerce avec des gens qu'ils disoient soutenir des erreurs. Les François, accoutumés à ne plus croire la cour de Rome sur sa parole, ont examiné si ce qu'on leur disoit étoit véritable. Cet examen a produit tout le contraire de ce qu'espéroient les pontifes.

[Pages d260 & d261]

Les trois quarts du royaume ont embrassé les opinions qu'on vouloit faire condamner, & auxquelles les simples bourgeois n'auroient jamais pensé, si l'on ne leur eût donné la curiosité de les connoître.

Les mouvemens que les partisans de Rome se donnent actuellement, pour remédier à ces maux, sont inutiles. Ils viendront bien à bout, pendant quelque tems, de pouvoir abaisser ces nouveaux ennemis des pontifes. Mais ils sont en trop grand nombre, pour pouvoir être détruits. Quand ils auront repris de nouvelles forces, & réparé les maux qu'ils ont soufferts, ils reparoîtront tôt ou tard avec plus d'audace & d'intrépidité qu'auparavant. Si ce n'est pas sous le même nom & sous le même étendart, ils seront toujours conduits par le même esprit. Je veux que le jansénisme soit détruit dans dix ans à Paris. Il faudroit néanmoins plus de deux siécles, pour y diminuer la haine que les habitans ont contre les pontifes. Qui sçait d'ailleurs si cette haine ne sera pas autorisée quelque jour par le souverain? Que faut-il pour rendre un roi de France ennemi de la cour de Rome? Un léger démêlé avec cette cour, une grace refusée, & qu'elle auroit dû accorder. L'amour enfin, ce dieu qui dompte tous les obstacles, peut détruire dans un instant ceux qui semblent s'opposer à la séparation de la communion Françoise & de la Romaine. Une maîtresse janséniste, ou qui favorisera quelque nouvelle opinion, fera dans un instant ce qu'on n'a pû exécuter pendant plusieurs siécles. Observe, mon cher Monceca, que presque toutes les nouvelles sectes sont redevables aux femmes de leur aggrandissement. Quelles obligations n'a pas eu le protestantisme à la reine Marguerite? Quel fruit n'a-t-il pas retiré des démêlés que Henri VIII. eut avec la cour de Rome, au sujet d'Anne de Boulen? Qui sçait, si dans cent ans d'ici & même plutôt, quelque Françoise, aimée de son roi, & partisanne des nouvelles opinions, ne causera pas la même révolution en France, que celle que l'on a vu arriver dans tant de pays différens, lors même qu'on s'y attendoit le moins, & qu'on croyoit les choses dans l'état le plus tranquille & le plus assuré?

[Pages d262 & d263]

Qui auroit pensé, que ce même Henri VIII. qui non content de soutenir le papisme par l'autorité royale, voulut encore le défendre comme simple particulier, prit la plume & se fit auteur, seroit devenu dans les suites son plus cruel adversaire, & auroit soustrait pour toujours son royaume de l'autorité des pontifes?

Porte-toi bien, mon cher Monceca; vis content & heureux.

Du Caire, ce...

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LETTRE CXV.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople.

En arrivant à Berlin, mon cher Isaac, je n'ai pas été médiocrement surpris d'y trouver Jérémie Plozsi, que tu as vû pendant plusieurs années à Constantinople, & que la mort de son pere a obligé de passer en Allemagne. Il a perdu une partie de ses biens, qu'on a retenue, sous le prétexte de certaines malversations imaginaires qu'on l'accusoit d'avoir faites dans la direction de la maison d'un riche gentilhomme dont il avoit été l'intendant. Cette ruse est assez ordinaire dans ce pays, où l'on se sert très-souvent de cet expédient, pour profiter du travail & des fatigues d'un infortuné Israélite.

Jérémie Plozsi m'a fait voir toutes les beautés de Berlin. Cette ville tient un rang distingué parmi les belles de l'Europe. Ses rues sont bien larges & bien percées. Ses maisons sont bâties d'un fort bon goût; & leur architecture est relevée par leur symétrie. Le palais royal est d'une grande magnificence, quoiqu'il ne soit pas encore achevé. Les fauxbourgs de Berlin disputent en beauté & en grandeur avec la ville. Celui de Frédéricks-Stadt l'emporte sur les autres. Les rues y sont tirées au cordeau, & d'une longueur considérable.

Les habitans de ce pays ont en général les mêmes moeurs que les autres Allemands. Ils sont francs, honnêtes-gens, braves soldats, incapables de se prévenir pour une nation plutôt que pour une autre: le mérite leur est cher par-tout; & il leur est égal de louer un étranger ou un homme de leur patrie, dès qu'ils ont également du mérite. Ils regardent les hommes comme pétris du même limon. Ils croient avec raison, que penser, réfléchir, juger, tirer des conséquences, est un privilége donné à tout être raisonnable; & que les gens sensés doivent profiter du bon de toutes les nations, sans avoir la foiblesse de rejetter une chose excellente, & de chercher à la critiquer, parce qu'elle a été faite en deçà ou au-delà du Rhin. Ils laissent aux Anglois la ridicule imagination de penser qu'un homme né à Douvres est beaucoup plus excellent qu'un autre né à Calais.

[Pages d264 & d265]

Les Allemands sont les anciens peres des François; & peut-être ces derniers leur sont-ils redevables d'une partie de ce qu'ils ont de bon dans leurs moeurs. J'ai vû plus d'un François, lorsque j'étois à Paris, persuadé de ce sentiment; & je suis assuré qu'il en est plus de ceux qui l'adoptent, que de ceux qui le rejettent. Ce qu'il y a de particulier, c'est la sympathie qu'il y a eu de tous tems entre les nations Françoise & Allemande, malgré les guerres sanglantes où leurs princes les ont engagées. Elles se battoient beaucoup plus par honneur que par animosité: & dès que la paix mettoit fin à leurs différends, elles imitoient les héros d'Homère, & se donnoient mutuellement des marques de l'estime réciproque qu'elles avoient l'une pour l'autre.

Les Allemands reconnoissent aussi combien ils sont bien venus en France; & plusieurs de leurs sçavans en ont rendu des témoignages publics. (1)

[(1) Voici comment M. Wallin s'explique dans un ouvrage intitulé: Lutetia Parisorium erudita, imprimé à Nuremberg en 1722. _Ingratissimus omnium quos terra umquam produxit hominum forem, nisi, quod verum sit de Galliâ, sive eam togatam, sive sagatam, sive etiam sacram, considero, dicerem; nihil eâ ipsâ dari elegantius, & societati hominum civili gratius.]

La religion nazaréenne luthérienne est celle qu'on exerce à Berlin. La réforme y est aussi professée; mais elle n'est point la dominante. Une partie de l'Allemagne se sépara, il y a un peu plus de deux cent ans, de la communion des nazaréens papistes. Ce fut un moine, habile homme(2), qui avoit reçu quelque mécontentement de la cour de Rome, qui lui porta ce coup fatal.

[(2) Luther.]

La division qui regnoit alors entre plusieurs princes de l'Empire, le favorisa extrêmement. Sans cela, il ne seroit venu à bout de ses desseins; & toute son éloquence n'eût peut-être servi qu'à lui faire avoir le même sort qu'avoit eu Savonarole quelques années auparavant. (3)

[(3)C'étoit un religieux de l'ordre de S. Dominique, qui fut pendu avec deux de ses camarades, à Florence en 1498, pour avoir prêché contre les désordres de la cour de Rome.]

[Pages d266 & d267]

Les Allemands croient de bonne-foi ce qu'on leur enseigne dans leur jeunesse, & ne s'amusent point à vouloir s'éclaircir de la vérité ou de la fausseté des dogmes de leur religion: ils laissent aux François le soin de se morfondre en disputes inutiles; & s'ils ont abandonné la communion Romaine, c'est qu'ils y ont été forcés par les moines, dont l'insolence & l'effronterie étoient montées au point de révolter la docilité Allemande.

Ceux qui attribuent le changement des Allemands au sçavoir & à la subtilité de leurs théologiens, connoissent peu cette nation. On ne l'émeut guère par des syllogismes. D'ailleurs, dans les commencemens des troubles de la religion nazaréenne, les peuples étoient si ignorans, que la science étoit inutile auprès d'eux.

Les sçavans en Allemagne ont donné plusieurs livres de littérature remplis de choses curieuses & utiles. Mais les volumes qu'ils composent sont si nombreux, qu'il seroit à souhaiter que, pour rendre plus utile une partie de ces ouvrages, on les passât au creuset. On en tireroit certainement de très-bon or; mais aussi en ôteroit-on bien de l'alliage inutile, & qui diminue de beaucoup le prix du métal précieux avec lequel il est mêlé.

Il y a pourtant de grands-hommes dans ce pays, & les universités sont remplies de fort bons jurisconsultes, & d'habiles médecins. Le fameux Pufendorff, auteur du droit de la nature & des gens, & de divers autres ouvrages, mérite d'être considéré comme un sçavant de la première classe, & comme l'émule & le rival de l'illustre Grotius.

Les Allemands ont aussi plusieurs bons historiens. Il est vrai que leur narration est quelquefois diffuse, vague, & par conséquent languissante. Le trop de croyance qu'ils donnent à certains auteurs des nations étrangères les jette aussi dans un autre défaut, & les empêche de démêler le vrai d'avec le faux; sur-tout lorsqu'ils parlent d'un autre état que du leur. La sincérité Allemande ne peut se figurer qu'un historien puisse mentir à la face de l'univers; il seroit donc à souhaiter que quelque bon ami les avertît charitablement de ne se fier aux écrivains Espagnols, Italiens, Anglois, & même François, qu'après avoir bien examiné le dégré de croyance qu'ils méritent.

[Pages d268 & d269]

Je voudrois par exemple, qu'ils comptassent beaucoup sur de Thou, assez sur Mezerai, quelque peu sur Daniel, nullement sur Maimbourg & Varillas, & encore moins, s'il est possible, sur Jouvanci; qu'ils n'ajoûtassent foi qu'au seul Frà-Paolo de tous les Italiens, & qu'ils lussent pour se former à la majesté de l'histoire, Davila, auteur excellent, s'il n'y eût eu ni pontifes ni inquisition, & s'il eût toujours pu allier la vérité avec la précision du style & la solidité des réflexions. Je souhaiterois qu'ils lussent tous les historiens Espagnols, lorsqu'ils parlent des faits de leur nation, comme les ouvrages des moines qui ont écrit les annales de leurs couvens. Chez les uns tout est prodige, tout est merveille; chez les autres tout est miracle, tout est action de sainteté. Les Anglois, moins graves par l'extérieur que les Espagnols, mais aussi vains par le génie, ont grand nombre de déclamateurs, & n'ont pas un historien. Trop riches en bonne opinion d'eux-mêmes, non-seulement ils sont outrés sur le chapitre des nations étrangères; mais même ils ne sçavent pas se rendre justice, l'esprit de parti les offusquant toujours. Un historien Jacobite place Marie Stuart parmi les plus grandes saintes nazaréennes, & ne feint point de lui dresser un trône auprès de celui de la divinité. Un historien Whigg l'envoie sans cérémonie à tous les diables, après l'avoir hautement accusée de débauches, d'adultère & d'assassinat. Un François a écrit l'Histoire d'Angleterre, & l'a si sagement écrite, que les Anglois ont été obligés de l'adopter comme la meilleure qu'on eût encore faite. C'est-là sans doute un sujet de gloire pour les écrivains François; mais malheureusement cette espèce de triomphe a cessé tout d'un coup. Rapin-Toyras est mort avant que d'avoir terminé son ouvrage; & d'autres François y ont ajouté une suite si pitoyable, qu'ils ont presque autant fait de tort à leur nation que le premier lui avoit fait d'honneur.

Parmi les anciens auteurs Allemands, Sleidan tient un rang très-distingué. Il a écrit l'histoire de l'état de la religion & de la république sous Charles-Quint. Les Allemands papistes, à la vérité, estiment un peu moins cet ouvrage que ne font les Allemands luthériens; mais ils lui rendent pourtant justice, & il est assez généralement approuvé.

[Pages d270 & d271]

Parmi les modernes, Hubner a écrit presque autant de volumes que Grégorio Leti: mais il est de plus d'utilité que ce surabondant Italien, à qui l'illustre Bayle a ingénieusement appliqué ce vers de Virgile:

Tam ficti pravique tenax, quàm nuntia veri. (1)

[(1) Lettres de Bayle, tom. 1, p.364.]

Quelque talent qu'eût Hubner, il n'a pu s'élever au-dessus des défauts communs à sa nation. Il tombe quelquefois dans des narrations longues & inutiles.Le trop de croïance qu'il donne sans distinction à tous les auteurs étrangers, l'ont empêché d'être aussi exact qu'il eût pu l'être, s'il avoit voulu user de plus de précaution. Mais c'est-là l'écueil de tous les compilateurs.

Seckendorf est un grand homme: il a écrit avec beaucoup de force & de probité, de candeur & de désintéressement: mais il est trop prolixe & trop diffus: c'est le jugement qu'en a porté l'illustre Bayle. La réponse de M. Seckendorf, écrit-il à un de ses amis, au luthéranisme de Maimbourg, a été imprimée in-folio en deux bons volumes. L'ouvrage est curieux; mais la longueur rebute. Il est intitulé: Commentarius historicus & apologeticus de lutheranismo adversus Maimburgium, &c (1).

[(1) Lettres de Bayle, tom. 1, p.364.]

Le génie généralement peu vif des Allemands, & leur langue plus propre à écrire des ouvrages de science & de morale, que des piéces d'éloquence & de poësie, ont semblé former un obstacle au grand nombre de poëtes & d'orateurs parmi eux. Ils en ont pourtant quelques-uns. Les meilleurs sont Saxons, si l'on en excepte un nommé Brocks, Hambourgeois, qui passe pour un excellent auteur. Les Allemands disent que les ouvrages de ces poëtes sont bons & harmonieux. Mais ils ont deux anciens & puissans préjugés contre eux.

Le premier est fondé sur l'autorité d'Aristote, qui, né dans un pays chaud, se figuroit que l'esprit des hommes qui habitoient dans les contrées froides, ne pouvoit pas être susceptible de beaucoup de feu. Mais comme l'expérience nous a démontré depuis quelque tems que l'autorité du bon homme Aristote étoit très-foible, & que les nazaréens sont revenus de l'opinion de regarder ses sentimens comme des articles de foi, on peut considérer ce préjugé comme très-faux.

[Pages d272 & d273]

Le second est fondé sur le peu de bruit que font leurs poëtes en Europe. Quant à celui-là, je le croirois confirmé par la raison. Car, quoiqu'un auteur écrive dans un langage particulier à sa nation, dès qu'il a un mérite éminent, il est bientôt traduit dans toutes les langues, & il devient commun à toute l'Europe. Pétrarque, l'Arioste, le Tasse, le Guarini (1) sont traduits en François, en Espagnol, en Anglois, &c. Le Paradis perdu de Milton & plusieurs ouvrages de Pope (2), le sont presque en autant de langues.

[(1) Poëtes Italiens.
(2) Poëtes Anglois.]

Tout l'univers s'est approprié par un grand nombre de traductions les belles piéces de Corneille & de Racine: & l'Andromaque de ce dernier a été traduite par le plus excellent poëte Italien de ces derniers tems.

Je ne connois, mon cher Isaac, aucun poëme Allemand qui ait fait un certain éclat dans l'Europe; & je doute qu'on en ait jamais traduit. Cela me feroit soupçonner, ou que les Allemands ont des poëtes moins parfaits qu'ils ne le croient, ou qu'ils apperçoivent des beautés dans leurs ouvrages qui sont inconnues au reste des humains. En ce cas, les poëmes Allemands seroient des espéces de talismans, qui n'auroient de la vertu que conditionnellement.

Tu sçais, mon cher Isaac, que Charles-Quint disoit que s'il vouloit parler à Dieu, ce seroit en Espagnol, à sa maîtresse en Italien, à ses amis en François, & à ses chevaux en Allemand. C'est-là encore un fâcheux préjugé pour l'harmonie & la douceur des vers Allemands. Les muses fuyent une langue dont la rudesse les épouvante. Mais comme il n'est point de langue qui ne devienne douce & agréable, lorsqu'elle est bien parlée, je croirois que le défaut des poëmes Allemands provient plus des poëtes que du langage. Il est des nations qui excellent les unes moins que les autres dans certaines sciences. Les Allemands ont pour leur partage le droit public, la politique, la littérature & la philosophie: le seul philosophe Leibnitz leur doit tenir lieu de cent poëtes dans la république des lettres.

[Pages d274 & d275]

Porte-toi bien, mon cher Isaac, & vis content & heureux.

De Berlin, ce...

***
LETTRE CXVI.

Jacob Brito, à Aaron Monceca.

Je t'ai fait un récit de la manière dont les moines en usent ici dans leurs galanteries. Il ne me reste plus qu'à te donner une idée de la façon d'agir des cavaliers auprès de leurs maîtresses. Ils suivent un cérémonial presque aussi difficile à remplir, que l'ancienne étiquette de la cour.

Avant qu'un Espagnol déclare sa passion, il faut qu'il passe sept à huit mois à faire le pied-de-grue pendant la nuit sous les fenêtres de sa maîtresse; qu'il tâche de gagner son estime, & de la prévenir en sa faveur par un grand nombre de sérénades; qu'il soit assidu à se trouver réguliérement aux églises que fréquente sa belle; & enfin, qu'il se fouette dévotement sous ses fenêtres, si l'occasion s'en présente, & si sa maîtresse voit passer les processions que font les nazaréens vers la fin de leurs carêmes.

Lorsqu'un Espagnol croit être parvenu par toutes ces extravagances, à avoir fait quelque impression sur le coeur de la personne qu'il veut aimer, il risque un billet doux à la faveur d'une vieille duena (1), qu'il a soin de mettre dans ses intérêts.

[(1) Une duena est une espèce de gouvernante.]

S'il est assez heureux pour obtenir qu'on lui fasse réponse, il s'estime l'homme du monde le plus fortuné. Il commence alors à parler par signes avec sa maîtresse, à la promenade & à l'église; il tient la même conduite jusqu'à ce qu'il l'ait épousée. Alors il l'enferme: & il en est plus ou moins jaloux, selon qu'il l'a trouvée plus ou moins cruelle; le bonheur & la tranquillité d'une femme dépend ordinairement des mauvaises nuits qu'elle a fait passer à son mari, lorsqu'il n'étoit encore qu'amant, & des rigueurs dont elle l'a accablé. Les orgueilleux dons Sanches & dons Pedres ne peuvent se figurer qu'un autre mortel puisse aisément être heureux lorsqu'ils ont eu tant de peine à le devenir: leur amour-propre est pour eux un sûr garant de la vertu & de la fidélité de leurs femmes.

Bien des auteurs ont parlé de ce pays comme du centre de la galanterie. Mais je ne crois pas qu'il y en ait aucun où elle soit moins connue, à moins qu'on ne veuille faire passer un ramas de folies pour des gentillesses, & qu'on ne pense que, pour être amoureux & amant délicat, il faille être fou & extravagant à l'excès.

[Pages d276 & d277]

Qu'on vante tant qu'on voudra la discrétion, la retenue & la constance d'un Espagnol: toutes ces prétendues vertus sont mêlées de tant de ridicules, qu'il faut y être accoutumé, pour ne pas les regarder avec plus de mépris que la pétulance & l'étourderie des petits-maîtres François.

Je crois que d'un Espagnol & d'un François, on pourroit faire un amant raisonnable, encore que l'un & l'autre le soient très-rarement, lorsqu'ils sont amoureux. Quoiqu'il en soit, j'aime encore mieux voir toujours rire, chanter, danser & folâtrer que d'entendre sans cesse gémir, soupirer, pleurer & lamenter. L'amour est un enfant qui se nourrit dans les jeux & dans les plaisirs, & il prend quelque chose de sombre & de cruel, dès qu'on le tient dans la contrainte. Aussi voit-on souvent dans ce pays, que 1'humeur jalouse des Espagnols est portée par la mélancolie à des excès étonnans. Les femmes elles-mêmes sont atteintes de ce défaut; & leur passion les rend capables d'entreprendre les plus grands crimes. Elles sont aussi jalouses que les hommes: & l'amour en Espagne est plutôt une fureur affreuse, qu'une agréable passion accordée aux humains pour les rendre heureux.

Vers la fin du siécle passé, le marquis d'Astorgas de la maison d'Osorio, grand-maître de la maison de la reine, avoit épousé une femme extrêmement jalouse. Il étoit cependant amoureux d'une jeune personne aimable, & douée d'une grande beauté. La marquise, outrée qu'on osât lui donner une rivale, résolut de s'en venger. Elle alla bien accompagnée chez la maîtresse de son mari, la tua, lui arracha le coeur, le fit mettre en ragoût, & le donna à manger à son mari. Elle lui demanda ensuite si cela lui sembloit bon? Oui, lui dit-il. Je n'en suis pas surprise, lui répondit-elle. C'est le coeur de la maîtresse que tu as tant aimée. _Aussitôt elle tira sa tête toute sanglante qu'elle avoit cachée sous son panier, & la roula sur la table où il étoit assis avec plusieurs de ses amis. Il est aisé de juger de ce qu'il devint à cette funeste vûe. Elle se sauva dans un couvent, où elle devint folle de rage & de jalousie, & duquel elle ne sortit plus. L'affliction du malheureux marquis fut si grande, qu'il pensa tomber dans le désespoir.(1)

[(1)Mémoires de la cour d'Espagne, &c. tome I, page 131.]

[Pages d278 & d279]

Une histoire aussi étonnante que celle-là auroit peine à trouver croyance, si les personnes à qui elle est arrivée n'étoient pas connues de toute l'Europe: & la postérité sera étonnée, lorsqu'elle en verra un récit si bien circonstancié, dans les auteurs de ce tems-ci. La jalousie cause tous les jours en Espagne des meurtres & des assassinats. Le poison n'est pas plus épargné pour se défaire d'un rival ou d'une rivale. Et les femmes vont souvent bien plus loin que les hommes dans les excès où les porte une passion si dangereuse.

Quelque violente que soit l'humeur jalouse des Espagnols, elle est pourtant moins causée par un mouvement de tendresse que par un sentiment de vanité & d'amour-propre, qui fait le principal caractère de cette nation. Les Italiens sont jaloux uniquement par tempérament: les Espagnols, outre le tempérament, le sont encore par fierté. Quand ils n'aimeroient que médiocrement leurs femmes & leurs maîtresses, ils n'en haïroient pas moins leurs rivaux. C'est un crime irrémissible chez eux que de leur faire connoître qu'on mérite plus qu'eux. Un rival est toujours coupable, lorsqu'il est préféré; & une maîtresse, lorsqu'elle accorde cette préférence.

Si je voulois, mon cher Monceca, faire choix d'une belle, je voudrois qu'elle eût la vivacité de la tendresse Espagnole, l'enjouement de l'Italienne, & la liberté de la Françoise. Ces qualités réunies absorberoient ce qui se trouve de trop en une. Je regarde l'amour comme le tartre émétique. C'est un poison dans son principe: mais l'on peut le rendre utile par la façon dont on sait le mitiger. Heureux les amans, qui connoissent la juste préparation de cet agréable reméde!

Les amoureux ont un grand avantage en ce pays-ci, en vertu des décisions d'une assemblée de pontifes nazaréens tenue il y a près de deux cent ans (1); ils peuvent se marier sans qu'il soit besoin du consentement de leurs parens; ce qui est directement contraire aux usages de France.

[(1) Le Concile de Trente.]

[Pages d280 & d281]

Aussi les peres dans ce pays ne sont-ils jamais assurés de l'époux qu'ils donneront à leurs filles. Il en est plusieurs qui vont aux pieds d'un prêtre avec leur amant, s'y font donner la bénédiction nuptiale, & sont mariés en dépit de leurs familles, sans qu'elles soient en droit de les maltraiter, & de les empêcher de vivre avec celui qu'elles ont ainsi choisi pour époux.

L'assemblée des pontifes nazaréens, qui décida que le consentement paternel n'étoit pas nécessaire au mariage, se fonda sur le principe que cette union ne consistoit que dans le consentement libre & volontaire des deux parties. (1)

[(1)Matrimonium est consensus partium liber & volontarius. Concilium Tridentinum.]

Elle défendit qu'on cassât jamais ces mariages, ainsi qu'on le pratique en France: & déclara qu'on devoit suivre à la lettre la maxime de leur souverain législateur, qui leur ordonne de ne point séparer, sous quelque prétexte que ce soit, ce que le ciel a conjoint. (2)

[(2) Quod ergo Deus conjunxit, homo non separet. Math. XIX. 6.]

Et pour que cette loi fût observée à la rigueur, la même assemblée prononça anathême, non-seulement contre les juges séculiers, qui prendroient connoissance des incidens & des disputes qui pourroient survenir touchant la célébration des mariages, mais même contre ceux qui oseroient penser que ces matières ne regardent pas les juges ecclésiastiques. (1)

[(1)Si quis dixerit causas matrimoniales non ad judices ecclesiasticos pertinere, anathema sit. Concilium Tridentinum.]

Ce qu'il y a de particulier c'est que plusieurs des décrets de cette assemblée, qui fondent la croyance des nazaréens eu Espagne, ne sont nullement reçus en France. Les parlemens ont établi une distinction entre la foi & la discipline. Ils ont prétendu que cette assemblée n'avoit pu décider des matières qui n'étoient point de sa compétence, & qui pis est, le faire d'une manière directement contraire aux priviléges de la nation Françoise. Ses tribunaux cassent donc, ainsi que tu le sais, un nombre de mariages, & les déclarent nuls, dès qu'ils ont été formés contre les loix & les réglemens du royaume.

Il n'est rien de si prudent que l'attention des parlemens à maintenir leurs droits, ceux des juges séculiers, & ceux que les peres doivent avoir sur les enfans.

[Pages d282 & d283]

Combien de désordres ne s'ensuit-il pas de la licence qu'on accorde imprudemment à ceux-ci, de pouvoir se marier sans le consentement de leurs supérieurs? N'est-ce pas ouvrir un chemin à la confusion & au désordre? N'est-ce pas affranchir les fils de famille de cette soumission, qu'ils doivent à ceux qui leur ont donné le jour, & qui a été si fort recommandée chez tous les anciens peuples? Dieu même en a fait un commandement exprès dans sa loi. Il est impossible qu'un enfant, qui honore & craint ses parens, dispose de sa personne, sans leur consentement: & c'est négliger de suivre leur conseil dans la plus essentielle action de la vie.

Non-seulement la coutume, qui permet aux fils de famille de s'établir sans consulter ses parens, est contraire à la loi de nature, mais même elle ruine toute l'harmonie de la société civile. Elle occasionne les unions & les mariages les plus extraordinaires, & les plus disproportionnés. Quel mal ne doit-on pas craindre d'une loi qui permet à des jeunes gens, emportés par la fougue de leurs passions, de contenter ces mêmes passions, & d'en suivre tous les mouvemens? On voit tous les jours des personnes d'un âge avancé donner dans des égaremens infinis, & faire des établissemens qui les déshonorent ou les ruinent. Que ne feront donc pas des gens, qui sont entraînés par la violence de leur tempérament, & qui n'ont ni l'expérience, ni la connoissance des premiers?

Toutes ces raisons n'ont pû faire que les Espagnols ayent usé de la sage précaution des François: ils ont reçu sans distinction & sans réserve, les décrets de cette assemblée pontificale, que les autres ont rejettés sur les matières de discipline. Aussi arrive-t-il tous les jours, dans ce pays-ci, des aventures si extraordinaires, qu'elles font connoître aux Espagnols, malgré leur prévention, & leur superstition, que les François ont agi très-sagement, en mettant des bornes à la licence des jeunes gens, & en conservant aux juges séculiers la connoissance de toutes les matières qui regardent la société civile.

On voit très-souvent des jeunes filles de distinction épouser des manans, des domestiques de leurs peres, & des gens de distinction s'allier sans honte avec des filles de la lie du peuple.

[Pages d284 & d285]

Il y a dix ou douze ans que la fille du gouverneur de Catalogne (1) épousa en secret un homme de néant, qui avoit été page de son pere: ce gouverneur, non-seulement ne put jamais obtenir qu'on cassât un mariage aussi disproportionné, mais même il fut obligé de souffrir que sa fille se retirât auprès de son époux.

[(1) Le comte de Montemar.]

Tu m'avoueras, mon cher Monceca, que ce sont-là de ces sortes de choses qui ruinent absolument le bon ordre qui doit régner dans un état: & que c'est bouleverser une république, que d'y introduire des maximes aussi pernicieuses. Il faut pourtant avouer qu'elles le sont moins en Espagne, qu'elles ne le seroient dans un autre pays: la fierté & la vanité de cette nation servant beaucoup à empêcher les mariages disproportionnés. Les fiers & dédaigneux dons Diégues & dons Rodrigues ne se résolvent pas facilement à descendre de leur rang: & il faut qu'ils soient extrêmement amoureux, pour en venir à cette extrémité.

Les femmes sont moins scrupuleuses. Aussi voit-on beaucoup plus de ces unions disproportionnées venant de leur côté que de celui des hommes. Elles ont moins de force pour résister, quoiqu'elles ayent autant d'orgueil. Car ce défaut est ordinaire à tout ce qui respire dans ce pays-ci. Les étrangers même, lorsqu'ils y demeurent long-tems, contractent cette mauvaise habitude; & l'on voit ici des François qui affectent un air grave & composé, qui tiennent le corps droit en marchant lentement, & qui tâchent de parler peu & par sentence. Ils sont encore plus ridicules que les Espagnols; & je ne sçaurois mieux finir ma lettre qu'en leur appliquant ce passage notable d'un des plus célèbres écrivains François: La gravité est un mystère du corps, inventé pour cacher les défauts de l'esprit. (1)

[(1) La Rochefoucault.]

Porte-toi bien, mon cher Monceca: vis content & heureux: & que le Dieu de nos peres te comble de ses bienfaits.

De Madrid, ce...

***

[Pages d286 & d287]

LETTRE CXVII.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople.

Je suis arrivé à Hambourg,, mon cher Isaac, depuis quelques jours. Cette ville passe pour une des plus riches d'Allemagne, & le commerce y attire quantité de négocians de toutes les nations de l'Europe. La riviere de l'Elbe l'embellit beaucoup, & donne le moyen aux bâtimens, qui viennent par mer, de pouvoir remonter jusques aux pieds des remparts de la ville.

Hambourg est fort bien bâti, & rempli d'assez belles maisons. Il y a plusieurs promenades magnifiques; & la beauté des édifices publics répond à la richesse des particuliers. Les magistrats ont le gouvernement des affaires politiques & civiles, & représentent le souverain. Cette ville est une de celles qu'on appelle impériales. Elle a le droit de se garder elle-même, de faire battre monnoie; & moyennant une certaine redevance à l'empereur, elle jouit de tous Les priviléges d'une république libre & indépendante.

Il y a un nombre considérable de ces sortes de villes. Elles sont très-attentives à la conservation de leurs priviléges, & forment autant de petites républiques. Quelque resserré que soit leur terrein, il est encore plus considérable que celui d'un grand nombre de souverains qu'on voit en Allemagne. Car ce pays-là renferme lui seul plus de cours, que tout le reste de l'Europe ensemble. Un voyageur parcourt souvent dans un seul jour cinq ou six états différens. Quelque petits que soient ces princes, ils ont cependant plusieurs gentilshommes, qui jouent auprès d'eux le personnage de courtisans. Ils les récompensent à peu de frais. La plus grande dépense de ces ombres de souverains consiste dans leur table, qui emporte ordinairement les deux tiers de leurs revenus.

On trouve autant d'altesses en Allemagne que d'excellences en Brabant. Mais les altesses Allemandes ont un avantage considérable sur les excellences Flamandes. C'est qu'elles ont le triste droit de pouvoir tourmenter les habitans de deux ou trois villages, & qu'elles peuvent même les faire pendre, si la fantaisie leur en prend: au lieu que les excellences Flamandes & Brabançonnes ne sont que de simples gentilshommes, qui n'ont aucun pouvoir sur leurs vassaux, que celui que les gentilshommes ont ordinairement dans tous les pays. Il seroit à souhaiter pour le bonheur & la tranquillité de l'Allemagne, que tous ces petits souverains fussent réduits par l'empereur au point où les rois de France ont réduit cette foule de petits tyrans qu'il y avoit autrefois dans leurs états.

[Pages d288 & d289]

Pour vivre heureux en Allemagne, il faut être dans une ville impériale, ou dans les états des électeurs. Ces princes sont aussi puissans, & même redoutables, que les autres dont je viens de te parler, sont foibles, & peu considérables. Il y a plusieurs électeurs dont les cours ne le cédent en rien à celles des Rois; & tout y ressent beaucoup la grandeur & la magnificence.

Le Dannemarck prétend avoir des droits sur la ville de Hambourg. Elle a souvent des démêlés avec cette couronne; & peut-être auroit-elle bien de la peine à les soutenir, si l'Empire n'étoit obligé de la protéger comme une ville Impériale, & ne s'opposoit aux entreprises qu'on voudroit exécuter contre elle.

Les bourgeois & les marchands sont fort polis dans cette ville. L'attachement qu'ils ont à leur commerce, ne les empêche pas de s'appliquer aux devoirs qu'exige la bienséance. Ils aiment les sciences & les arts: ils les cultivent même; & plusieurs d'entr'eux se délassent de leurs affaires par la lecture des bons livres. Il y a ici nombre de bibliothéques bien choisies. Le plus grand poëte qu'ait eu l'Allemagne est Hambourgeois. Bien des gens assurent que Broks peut aller de pair avec les plus excellens poëtes François: mais je ne sçais si ce n'est pas un peu outrer les choses. Tu dois avoir reçu ce que je t'ai écrit de Berlin au sujet de la poësie Allemande. Je n'ai point encore changé de sentiment; & je n'accorde point aux Allemands le même rang dans la poësie que dans le droit public & la philosophie. Chaque nation a ses talens particuliers. Le ciel seroit peu juste dans ses partages, si, après avoir donné Pufendorff & Leibnitz aux Allemands, il eût encore fait naître Molière & Boileau parmi eux.

A propos de Leibnitz, j'ai appris dans ce pays une anecdote particulière sur son compte. Cet illustre philosophe avoit eu un bâtard, dont il se servoit pour secrétaire: il avoit beaucoup de confiance en lui: il s'appelloit Guillaume Dinniger. Descartes avoit eu aussi une fille de sa maîtresse, nommée Francine, qu'il n'eut pas la satisfaction de pouvoir élever. Elle mourut jeune, & il en regretta beaucoup la perte. Je ne suis point scandalisé, mon cher Isaac, lorsque je vois les plus grands hommes sujets à de légères foiblesses.

[Pages d290 & d291]

Il est naturel, puisqu'ils sont hommes, qu'ils éprouvent tout ce qui appartient à l'humanité. Je respecte même le fruit & la suite de leurs foiblesses. Le bâtard de Leibnitz, s'il eût ressemblé à son pere, m'eût été plus cher que le fils légitime d'un prince Allemand qui n'auroit eu d'autre mérite que celui d'être issu d'un grand seigneur. Je crois même que j'eusse préféré le bâtard du philosophe au prince même, s'il eût eu autant de science, & possédé autant de vertus que son pere.

Ce sentiment ne m'est point particulier, & beaucoup de gens d'esprit l'ont soutenu. Il n'y a pas long-tems, dit un écrivain François (1) que l'on agitoit dans une compagnie célèbre cette question usée & frivole, quel étoit le plus grand homme qu'il y ait eu sur la terre; si c'étoit César, Alexandre, Tamerlan, Cromwel, &c? Quelqu'un répondit, que c'étoit sans contredit Isaac Newton. Cet homme avoit raison; car si la vraie grandeur consiste à avoir reçu du ciel un puissant génie, & à s'en être servi pour s'éclairer soi même & les autres, un homme comme M. Newton, tel qu'il s'en trouve à peine en dix siécles, est véritablement le grand homme: & ces politiques, ces conquérans, dont aucun siécle n'a jamais manqué, ne sont d'ordinaire que d'illustres méchans.

[(1) Lettre de M. de Voltaire sur les Anglois, page 79.]

On ne peut rien ajoûter à cela, mon cher Isaac; & ce peu de mots contient l'éloge le plus parfait de la science & de son bon usage. Que m'importe à moi, né en France, en Angleterre & ou en Hollande, qu'un prince Allemand ait une cour brillante, qu'il fasse bonne chère, qu'il ait nombre de domestiques & de courtisans? Quel fruit m'en revient-il? Quel profit l'Europe en retire-t-elle?

A quoi sert au bien de la société, que des Princes donnent à quelques-uns de leurs favoris des présens immenses, qui leur acquièrent le titre de généreux?

Combien de maux la vaine ambition de quelques souverains qui veulent augmenter leurs états, & envahir ceux de leurs voisins, ne fait-elle pas? Combien de misérables humains ne condamne-t-elle pas à la mort? Combien de victimes ne sacrifie-t-elle pas à l'envie & à la jalousie? Combien d'hommes ne fait-elle pas périr, pour acquérir à un seul le fastueux nom de conquérant? Eh quoi! n'y a-t-il pas de la folie d'accorder le nom de grand à un mortel né pour le malheur de tout son peuple?

[Pages d292 & d293]

Un souverain ne peut approcher de la gloire de Newton, ou de tel autre philosophe aussi estimable, qu'en se rendant le pere de ses peuples, & en les faisant jouir de tous les bonheurs qui dépendent de lui; alors il devient utile aux hommes, il imite le philosophe. Le prince & le sçavant se trouvent égaux en mérite; l'un instruit le coeur & l'esprit; & l'autre procure & maintient la tranquillité, si nécessaire au bien de la société, & à l'avancement des sciences.

Les magistrats de Hambourg tâchent par leur sage conduite, de mettre ces préceptes en pratique. Ils s'appliquent à faire fleurir tous les arts qu'ils croient pouvoir donner quelque aisance au peuple: & comme la plûpart d'entr'eux ont voyagé dans leur jeunesse, ils se servent de tout ce qu'ils ont vû de plus utile dans les pays étrangers, & l'approprient à leur patrie.

En général, tous les Allemands sont grands voyageurs; mais il en est plusieurs qui ne sçavent pas aussi bien profiter de leurs voyages que les Hambourgeois. La moitié des barons & autres petits gentillâtres qui parcourent une partie des états de l'Europe, ne se ressouviennent, lorsqu'ils sont retournés chez eux, que du nom des villes qu'ils ont vûes; il leur suffit d'avoir fait beaucoup de dépense à Paris, à Rome, à Madrid ou à Londres. Ils trouvent ensuite le moyen de reprendre sur leurs vassaux l'argent qu'ils ont follement dépensé. Malheur aux pauvres Allemands, lorsque leurs seigneurs sont tombés à Paris entre les mains de quelques filles d'opéra. Chaque bijou, chaque présent, qu'a reçu l'avide maîtresse, leur porte autant de préjudice, que la grêle lorsqu'elle abat les fruits de leurs campagnes.

Le bas peuple Hambourgeois ne craint point ces malheurs. La liberté assure sa tranquillité. Il ne travaille que pour lui, & ne craint point d'être obligé de payer les folies d'un jeune étourdi. Il seroit à souhaiter que, content & satisfait des privilèges qu'il a, il sçut ne pas en abuser, & se tenir dans les bornes d'une sage sujettion à ses magistrats. Mais il abuse de sa liberté; & rien n'est si insolent que la populace Hambourgeoise. Elle manque souvent à ceux qu'elle reconnoît pour remplir la place du souverain: ce n'est pas une des moindres occupations des magistrats, que l'attention qu'ils ont à prévenir les désordres d'un peuple toujours prêt à se mutiner.

[Pages d294 & d295]

La ville de Hambourg voit auprès d'elle une dangereuse rivale, qui s'éleve insensiblement: Altena devenant tous les jours plus considérable. Il y a une jalousie très-grande entre les habitans de ces deux villes; loin qu'il y ait apparence qu'elle diminue, elle ira toujours en augmentant, si Altena continue à s'aggrandir.

Les Hambourgeois, ainsi que tous les Allemands, aiment la bonne chère. S'il faut en croire Montagne, ces _peuples boivent également de tout vin avec plaisir: leur fin, c'est l'avaler plus que le goûter. Boire à la Françoise, à deux repas & modérément, c'est trop restreindre les faveurs de ce Dieu: il y faut plus de tems & de confiance. (1)

Depuis Montagne, les choses ont bien changé en Allemagne. On y boit encore! mais loin d'y regarder l'ivrognerie comme une vertu, peu s'en faut qu'on ne l'y considère comme un vice. (2)

[(1) Essais de Montagne, liv. 2. chap. 2, pag. 22.
(2) Ceci regarde seulement les gens de qualité & les bourgeois; car pour le bas-peuple, il boit aujourd'hui aussi copieusement que du tems de Montagne.]

Il falloit autrefois boire excessivement, ou l'on étoit regardé avec mépris. On laisse aujourd'hui, même dans les festins, la liberté à chacun de faire ce qu'il veut. Les femmes de condition boivent même très-peu de vin: & beaucoup d'Allemandes sont très-sobres, eu égard à bien des Françoises. On ne doit plus douter après cela, que les coutumes les plus anciennes ne soient changées par le tems; tout homme qui réfléchira sur les Allemands revenus de l'ivrognerie, ne croira pas qu'il soit impossible aux jésuites de se guérir de l'ambition. Il falloit un exemple aussi sensible, pour faire attendre une conversion aussi inespérée.

Il y a quelquefois à Hambourg, une troupe de comédiens François. Il y en a aussi dans presque toutes les cours d'Allemagne. Je loue leur discernement: le théâtre François me paroît le plus parfait de l'Europe. J'ai toujours vû dans tous les pays où j'ai été, & dans lesquels le bon goût regnoit, une comédie Françoise, & un opéra Italien. Cela semble fixer le mérite des théâtres de ces deux nations.

Il y a dans cette ville un opéra Allemand, dont la musique est dans le goût Italien. Les maîtres qui composent les pièces qu'on y joue, ont resté très-long-tems à Rome. Mais les paroles Allemandes n'ont point cette douceur si nécessaire pour s'allier aisément avec la musique. Les acteurs sont bien éloignés de la perfection des Virtuosi Italiens. Ils n'ont ni leur goût, ni leur voix. Cependant l'opéra Allemand plaît à tous ceux qui ne s'attachent qu'à la bonté de la musique.

[Pages d296 & d297]

Porte-toi bien, mon cher Isaac: vis content & heureux: & que le Dieu de nos peres te comble de biens & de prospérités. Je vais au premier jour partir pour Londres.

De Hambourg, ce...

***

LETTRE CXVIII.

Jacob Brito, à Aaron Monceca.

C'est ici, selon toutes les apparences, la dernière lettre que je t'écrirai de Madrid. Je me prépare à partir incessamment pour Lisbonne: & les affaires, que j'avois dans cette ville, étant entièrement terminées, je m'amuse à parcourir les bibliothéques des riches particuliers & des communautés religieuses. Je les trouve si mal composées, & si peu fournies, qu'en vérité j'en retire très-peu de fruit. Elles ne contiennent guères que des théologiens, quelques poëtes, & quantité de romans. On n'y voit aucun de ces livres, qui ont ramené le bon sens dans le monde, & rendu à l'esprit le moyen de faire usage de la lumière naturelle. Au lieu de Newton, Descartes, Gassendi, Locke, Bayle, Mallebranche, &c, on trouve un grand nombre de philosophes scolastiques, dont les écrits ne sont que des compilations aussi immenses qu'indigestes des plus étranges visions.

La bonne philosophie est entiérement inconnue en Espagne. L'inquisition, sa plus mortelle ennemie, persécute quiconque cherche à éclairer les hommes. Elle a trop d'intérêt à les entretenir dans leur aveuglement, pour ne pas punir ceux qui pourroient faire tomber le bandeau qui leur couvre les yeux. Il est, à la vérité, permis aux Espagnols de s'acquitter de toutes les fonctions animales; mais il leur est expressément défendu de penser. Tout homme qui ose avancer le moindre sentiment qui n'est pas au goût des moines, est inhumainement renfermé dans une prison perpétuelle. L'infortuné Galilée, à l'âge de quatre-vingt ans, gémissoit dans les prisons de l'inquisition pour avoir démontré une chose, dont tout philosophe sensé est aujourd'hui pleinement persuadé. (1)

[(1) Le mouvement de la terre.]

[Pages d298 & d299]

Il a été un tems où tous les pontifes nazaréens avoient déclaré hérétiques ceux qui soutenoient qu'il y avoit des antipodes. Le pauvre Virgile, évêque de Saltzbourg, ne fut-il pas persécuté par le pape Zacharie, & par l'archevêque Boniface, pour avoir osé appuyer cette effroyable erreur? Heureusement, depuis un peu plus de deux siécles, Christophe Colomb a fait évanouir ce prétendu article de foi.

Les bibliothéques Espagnoles ne sont guères mieux fournies en historiens modernes qu'en philosophes. Il faut qu'un écrivain s'accommode à la superstition du pays. Tu conçois bien que la vérité de l'histoire ne sçauroit paroître dans un état où l'on est obligé, non seulement à louer les actions les plus odieuses des moines, mais même à omettre entiérement tout ce qui pourroit les choquer. Ils ont pourtant quelques historiens de leur nation qui méritent l'estime des connoisseurs; mais ils sont en bien petit nombre.

Antoine de Solis, auteur de l'Histoire de la Conquête du Méxique, est un des principaux. Son ouvrage seroit digne d'être égalé à ceux des Tacites, des Sallustes & des Tite-Lives s'il avoit pû en retrancher une foule de miracles qu'il raconte, & qu'il prétend avoir été occasionnés en faveur de Fernand Cortès & de ses compagnons, qui furent néanmoins les plus grands scélérats de 1'univers; & s'il n'outroit pas trop souvent les choses en leur faveur. Il parle avec un grand air de certitude d'un monument qui fut couvert pendant plusieurs jours d'une nuée miraculeuse (1); & quelque génie qu'il eût, il n'a pû s'affranchir des préjugés de sa nation, & ne pas donner trop de croyance à la superstition monacale.

[(1) C'étoit une croix plantée par les soldats de Fernand Cortès.]

Sandoval est encore un assez bon auteur. Mais il n'a eu ni le génie, ni le mérite de Solis. Il est beaucoup moins parfait & beaucoup plus superstitieux. Par exemple, il fait un long détail des miracles arrivés lors de la bataille que Charles-Quint gagna contre les protestans en Allemagne, & donne pour une vérité connue de toute l'Europe, un conte absurde & ridicule. Il assûre gravement que pendant le combat, le soleil fut vû de couleur de sang, non-seulement dans toute l'Allemagne, mais encore en France & en Italie.

[Pages d300 & d301]

Il auroit été à souhaiter pour lui & pour la dignité de l'histoire qu'il a écrite, qu'il eût parlé de cette fable, ainsi que le duc d'Albe, lorsque Henri II. Roi de France lui demanda des nouvelles de ce prétendu miracle à Paris. Pardonnez-moi, sire, lui répondit ce prudent général, si je ne puis pas contenter votre curiosité. J'étois si fort occupé ce jour-là de ce qui se faisoit sur la terre, que je n'eus pas le loisir d'examiner ce qui se passoit dans le ciel.

Co même duc d'Albe, pendant la révolte des Pays-Bas, avoit envoyé son fils, faire le siége de la ville de Harlem. Celui-ci trouva de si grandes difficultés, que, désespérant de pouvoir s'en rendre maître, il écrivit à son pere qu'il doutoit de pouvoir exécuter ses ordres. Je vous ai ordonné, lui répondit le duc, de vous rendre maître de Harlem. Si vous ne voulez pas m'obéir, j'irai moi-même, tout goutteux que je suis, en continuer le siége. Si ma maladie m'empêche de pouvoir agir, je ferai venir d'Espagne donna Inès, votre mere & mon épouse, pour se rendre maîtresse de Harlem. Et je ne souffrirai jamais qu'une ville, attaquée par mon fils, soit prise que par lui ou par ses parens. Ces deux traits du duc d'Albe, mon cher Monceca, m'ont fait perdre de vûe les historiens Espagnols; mais j'y reviens.

Antoine de Herrera est un des meilleurs d'entr'eux, & l'on a de lui une bonne Histoire de l'Amérique. Les Espagnols ont fait ce qu'ils ont pû pour la supprimer, parce qu'il y a décrit trop naturellement à leur gré les horribles cruautés qu'ils ont si humainement exercées dans le nouveau monde. Dom Barthelemi de las Casas, autre de leurs historiens, a aussi fait la même chose: d'autant plus louable en cela qu'il étoit ecclésiastique, & même moine; & que malgré ces deux qualités si peu favorables à l'histoire, il s'est courageusement élevé au-dessus du préjugé cruel des gens de ces deux ordres contre tous ceux qui ont le malheur de ne penser point comme eux. La sincérité de ces deux généreux Espagnols a rendu leurs ouvrages assez rares: mais on en a des traductions en diverses langues.

Mariana, jésuite, a écrit une fort bonne Histoire d'Espagne. Il la composa d'abord en Latin. Dans les suites, il la traduisit en Espagnol, mais sans s'assujettir à son original trop servilement. Cet ouvrage est un des meilleurs qu'on ait écrits en ce genre dans ces derniers tems. Il y regne par-tout une égalité majestueuse.

[Pages d302 & d303]

L'auteur ne s'abandonne jamais dans les beaux endroits qui lui présentent une ample matière à déployer son éloquence, & ne se néglige point dans ceux qui lui fournissent des sujets moins brillans. Les ennemis des jésuites ont avoué que Mariana étoit un grand historien. Un protestant n'a pas fait difficulté de dire qu'il étoit au-dessus de tous les historiens modernes qui avoient écrit en Latin, soit par la grande connoissance qu'il avoit des affaires de l'Espagne, soit par son éloquence, son style naturel, & sa liberté de s'expliquer. Le même auteur accuse ce jésuite de blâmer les princes dont il a écrit la vie, & de les mordre quelquefois d'une manière très-vive. (1)

[(1) Inter Latinos omnibus palmam praeripit Joannes Mariana Hispanus, rerum Hispanicarum cognitione nemini secundus. Valuit verò Mariana insigni eloquentiâ, prudentiâ, & magnâ libertate dicendi.Hinc & libertatis studiosissimus in reges suos saepe est mordax._ Herm. Coringius de regno Hispaniae, apud Popeblount, censurae autorem, pag. 614.]

On ne peut disconvenir que Mariana n'ait eu des sentimens affreux sur le respect qu'on doit aux souverains, & que plusieurs des maximes qu'il a soutenues sur l'obéissance du peuple, ne tendent à bouleverser les états, & à renverser du trône les Rois qui y seroient les mieux établis. Ce n'est pas dans son Histoire d'Espagne, où l'on trouve à découvert ces opinions dangereuses: c'est dans un autre livre Latin, intitulé du roi & de son institution. Il y appelle Jacques Clément, l'assassin d'Henri III. l'honneur éternel de la France, Galliae decus aeternam. Il tâche de justifier ce monstre, autant qu'il peut. (1)

[(1)«Tout le monde, dit ce jésuite, ne regarda pas d'un même oeil l'action du religieux (Clément). Plusieurs la crurent digne de l'immortalité & des plus grandes louanges.» De facto monachi (Clementis) non una opinio fuit:. multis laudantibus, atque immortalitate dignum judicantibus. Mariana, de rege & regis instit. lib. I. chap. 6.]

Le parlement de Paris a fait brûler ce livre par la main du bourreau: & l'arrêt de ce tribunal suprême flétrit chez tous les honnêtes gens, non-seulement la mémoire de Mariana, mais encore celle de tous les jésuites, qui n'ont que trop souvent mis en pratique les opinions de leur confrère.

Parmi le grand nombre d'auteurs, qui se sont amusés à composer des Romans, l'illustre & ingénieux Michel de Cervantes, auteur de l'Histoire de l'admirable dom Quichotte de la Manche, doit tenir le premier rang. Les ouvrages de cet ingénieux écrivain ont fait & feront toujours le plaisir & l'admiration de toute l'Europe.

[Pages d304 & d305]

Il n'est pourtant pas absolument exempt du défaut particulier à sa nation: né Espagnol, il a fallu qu'il payât le tribut à la superstition. Il fonde le noeud d'un des plus charmans épisodes de son livre sur les conversations qu'une Turque a avec Lela Maria: & la Madonne, amenée-là assez mal-à-propos, vient toutes les nuits lui ordonner de passer en Espagne.

Matheo Allemand, auteur de la vie de Guzman d'Alfarache, quoiqu'inférieur à Cervantes, écrit cependant d'une manière pure, naïve, amusante & instructive: & son roman peut même être de plus d'utilité, puisqu'en dépeignant fortement les égaremens & les désordres de la vie civile, il fait voir démonstrativement qu'ils ne peuvent aboutir à la fin qu'à quelque vilain dénoument. Je ne parle point de la vie de Lazarille de Tormes, des aventures de Marc d'Obregon, & de vingt autres de pareille espéce: parce que tout cela n'est simplement fait que pour y raconter la vie de gueux & de misérables: de même à-peu-près qu'une infinité de mauvais petits romans François ne sont uniquement faits que pour y débiter des aventures follement imaginaires, & des sentimens ridiculement quintessenciés.

Il n'est point de pays au monde, où l'on ait fait plus de romans qu'en Espagne; mais il n'en est point aussi où l'on en ait autant composé de mauvais. Pour en être convaincu, on n'a qu'à faire attention à la critique ingénieuse & sensée qu'en fait le curé de dom Quichotte, & au grand nombre de ceux qu'il condamne au feu dans la revûe qu'il fait de la bibliothéque de cet infortuné chevalier. A peine dans cette quantité considérable, quatre ou cinq échapppent-ils au bras séculier du barbier & de la servante. Amadis de Gaule est du nombre de ceux qui trouvent grace: & le curé lui donne la louange d'être unique en son espéce. J'ai oui dire à d'habiles gens, dit-il, que c'est le meilleur,livre que nous ayons en ce genre. Mais, pour un roman d'épargné, combien d'autres ne sont-ils pas précipités dans les flammes? Esplandian, fils d'Amadis, Amadis de Grece, dom Olivantès de Laura, Florismarte d'Hircanie, le chevalier Platir, le chevalier de la Croix, le Miroir de la Chevalerie, Bernard de Carpio, Bernard de Roncevaux, Palmerin d'Olive, sont tous impitoyablement jettés dans le bucher.

[Pages d306 & d307]

Palmerin d'Angleterre, & Tiran le Blanc, sont les deux seuls qui ayent le même bonheur qu'Amadis de Gaule: le premier, comme un chef-d'oeuvre digne d'être conservé dans une cassette aussi précieuse que celle que trouva Alexandre parmi les dépouilles de Darius, & qui servit à renfermer les oeuvres d'Homère: le second, comme un livre amusant, & un excellent contre-poison du chagrin.

Les Espagnols ont presque autant de poëtes que de romanciers: mais leurs bons auteurs en ce genre sont encore plus rares. Les dix livres de la fortune d'amour, composés par Antoine de Lofrase, poëte de Sardaigne, sont remplis de sel & de génie. Les églogues de Dom Lopès de Maldonat sont dignes d'être comparées à celles de Virgile: elles n'ont d'autre défaut que d'être un peu trop longues & trop diffuses. Ses chansons semblent dictées par l'amour, & ses vers galans peuvent aller de pair avec ceux d'Anacréon. L'Araucana de Dom Alonse de Hercilla, l'Austriada de Jean Rufo, le Monserrat de Christoval de Virvès sont, au jugement de Michel de Cervantes, les meilleurs vers qu'on ait jamais faits en Espagnol. Cet auteur a raison; & véritablement, ces ouvrages peuvent aller de pair avec ceux des plus grands poëtes.

Dom Lopès de Véga a fait de si excellentes comédies, que le grand Corneille assuroit qu'il auroit donné les deux meilleures de ses tragédies, pour avoir trouvé le caractère du Menteur. Tu sçais que c'est d'après la piéce de cet Espagnol que le poëte François a composé la sienne.

Voilà, mon cher Monceca, parmi tant de volumes qui composent les bibliotheques d'Espagne, les seuls qui méritent l'estime des connoisseurs. On y pourroit joindre les oeuvres de Baltazar Gracian, si elles étoient plus naturelles & moins alambiquées. Cet auteur a certainement d'assez bonnes choses, principalement dans son Criticon, & dans son Homme de Cour qui sont à mon gré, ses deux meilleurs ouvrages. Mais on y trouve d'ailleurs, aussi bien que dans ses autres écrits, des idées peu naturelles, des expressions trop recherchées & trop guindées.

[Pages d308 & d309]

Les théologiens tiennent le premier rang parmi les livres Espagnols: mais ces écrivains ont été si souvent décriés, & tu connois si bien toi-même le cahos d'impertinences que contiennent leurs ouvrages, qu'il seroit inutile que j'entrasse dans un détail circonstancié des livres dont ils ont accablé le public. Je ne crois pas qu'on puisse les tourner plus cruellement en ridicule, que l'a fait le célébre Pascal. Il a porté à plusieurs d'entr'eux un coup mortel; & l'Europe entiere est persuadée, depuis les provinciales, que les questions les plus absurdes & les plus extravagantes sont celles auxquelles se sont appliqués la plûpart de ces auteurs.

Je regarde en général, les théologiens Espagnols comme des gens que tout l'ellébore d'Anticyre ne pourroit jamais guérir. (1)

[(1)Tribus anticyris caput insanabile. Horat. de arte poët., vers. 300.]

Ils sont accoutumés dès les premiers pas qu'ils font dans l'étude, à ne se nourrir que de chimeres; & leur cerveau s'est dérangé à un tel point, qu'il seroit plus aisé de faire revenir de sa folie le héros de Michel de Cervantes, qu'un homme infatué des maximes de Sanchès, de Suarès, d'Escobar, de Tambourin &
de leurs semblables.

Considere, mon cher Monceca, quel crime ce seroit en Espagne, si quelqu'un soutenoit publiquement, que tout les livres de chevalerie errante ne sont pas aussi pernicieux qu'un seul théologien scolastique, pour renverser & troubler la cervelle la plus forte & la plus saine. J'aimerois presqu'autant être accusé des forfaits les plus énormes, que de l'être d'avoir soutenu une pareille proposition. Le feu seroit sans doute ma récompense: & je serois détesté par tout le peuple; car, l'aveuglement des habitans de ce pays est si grand pour tout ce qui vient de la main des moines, qu'ils sont les premiers à déïfier les chimeres & les imaginations qu'on leur débite.

Les Nazaréens François ont beaucoup de théologiens: mais leur façon d'écrire, est entierement différente de celle des Espagnols. Ils sont attentifs à ne laisser rien échapper dans leurs ouvrages, qui tende à l'extravagance; & si quelquefois ils agitent des matieres qu'ils ne comprennent pas trop bien, la circonspection avec laquelle ils s'expliquent, les termes modérés dont ils usent, les empêchent de donner dans les extravagances des Espagnols. Il y a presqu'autant de différence d'un docteur de Sorbonne à un docteur de Salamanque, que d'un sage historien à un poëte persan.

[Pages d310 & d311]

Le premier explique les choses douteuses d'une maniere modeste; il a recours dans bien des endroits qu'il ne sçauroit démontrer, à la ténuité de l'entendement humain; & il soumet ses difficultés & ses doutes aux ordres de la divinité, lorsqu'il ne peut comprendre le sujet qui les a occasionnés. Le second donne, comme le poëte persan, dans des idées gigantesques & ridicules: il veut tout connoître & tout expliquer; non content des difficultés qui s'offrent dans sa religion, il s'en forme de nouvelles, qu'il résout d'une maniere ridicule, & capable de détruire la croyance la plus ferme & la mieux établie.

Porte-toi bien, mon cher Monceca, vis content & heureux, & que le Dieu de nos peres te conserve.

De Madrid, ce...

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LETTRE CXIX.

Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople, à Aaron Monceca.

Je n'ai reçu, mon cher Monceca, la lettre que tu m'as écrite d'Amsterdam sur la différence des langues, que quelques jours après que j'eus répondu à tes autres lettres.

Ceux qui pensent que l'Hébreu est la premiere & la plus ancienne de toutes les langues, me paroissent fondés dans leur opinion. Je crois qu'on peut soutenir par la même raison, que c'est aux patriarches, à qui l'on est redevable de l'invention des lettres; & que c'est avec peu de fondement que les Grecs & les Romains l'ont attribuée aux anciens Phéniciens.

Ce fut bien au célèbre Cadmus que la Grece fut redevable de l'art de l'écriture. Mais long-tems auparavant, la langue & les caractères hébraïques avoient été poussés à leur perfection: & dans le tems que Moïse écrivoit en hébreu, les Grecs étoient encore des peuples barbares, tels que ceux qu'on a découverts depuis un peu plus de deux siécles dans l'Amérique.

[Pages d312 & d313]

Quelques écrivains ont prétendu que Cadmus étoit Egyptien & non point Phénicien. Mais ce doute ne fait rien à la question dont il s'agit. Il est toujours certain que les Grecs ignoroient avant lui l'usage des caractères. Ainsi, il faut chercher ailleurs que chez eux l'invention de l'écriture. Les noms que Cadmus donne aux lettres, sont les mêmes que ceux de l'alphabet hébreu. Il s'ensuit donc de-là que les caracteres en étoient déja très-connus. Mais la reconnoissance, que les Grecs eurent du bienfait qu'ils avoient reçu de leur premier maître, les engagea à lui attribuer l'honneur d'avoir inventé ces mêmes lettres qui étoient déja en usage depuis long-tems chez les Hébreux.

Les Romains, qui reçurent des Grecs les arts, les sciences & les fables, adoptèrent l'opinion qui attribuoit à Cadmus l'invention de l'écriture. Lucain, confirmant ce sentiment parmi eux, acheva de le transmettre à la postérité: & ceux qui ne cherchèrent point à approfondir cette question, s'en tinrent aveuglément à la décision de cet auteur. La façon également élégante & heureuse dont il exprima sa pensée, & celle dont ses beaux vers furent traduits par un autre habile homme, ont encore beaucoup contribué à établir cette opinion, & à la rendre commune; s'il est peu de sçavans, qui ne sçachent par coeur ce passage de Lucain,

Phoenices primi (famae si credimus) ausi
Mansuram rudimus vocem signare figuris,


Il est peu de François, qui ignorent ces quatre vers de Brebeuf.

C'est de lui que nous vient cet art ingénieux,
De peindre la parole & de parler aux yeux;
Et par les traits divers des figures tracées,
Donner de la couleur & du corps aux pensées.


C'est ainsi, mon cher Monceca, que souvent les erreurs les plus évidentes trouvent une croyance générale dans tous les esprits, & sont reçues comme des vérités certaines. Personne n'a mieux réfuté cette fausse opinion, à mon gré, qu'un habile docteur nazaréen.

[Pages d314 & d315]

Ce qui démontre, dit-il, que ce ne sont pas les Grecs qui ont donné l'alphabeth aux Hébreux, (mais que ce sont ceux-là qui l'ont pris de ceux-ci,) _c'est que ces noms en Grec ne signifient rien, & qu'en Hébreu ils ont une signification, comme Plutarque l'a remarqué. Ainsi ils sont barbares du regard des Grecs, & naturels aux Hébreux.(1)

[(1) Voyez l'art de parler, ou la réthorique du Pere Lami, chap. 19. pag. 106.]

Une autre preuve c'est que les Grecs s'étant servis de l'alphabet pour compter, quand ils ont cessé de se servir de quelques-unes des lettres Hébraïques, pour conserver aux autres leur valeur, ils ont substitué un nouveau signe à la place de l'ancienne lettre supprimée. Par exemple, après avoir rejetté le Vau, qui est le digamme éolique & la lettre F des Latins, ils ont mis en sa place cette marque waü' *(2), pour signe du nombre six, dont le Vau Hébreu est le signe, étant la sixiéme lettre de l'alphabet Hébraïque.

[(2) Voir note du copiste en tête de la table des matières au sujet de la translittération du texte grec de l'ouvrage original.]

Voilà, mon cher Monceca, des preuves évidentes de l'ancienneté des caractères Hébreux: & peut-être pourroit-on supposer qu'Adam, qui avoit été créé avec des dispositions propres à imaginer & perfectionner les arts, trouva lui-même le premier secret de l'écriture, & se servit de divers traits pour communiquer ses idées. Peut-être n'y en eut-il d'abord qu'une certaine quantité, & qu'on les augmenta à mesure que les hommes se multipliérent. Mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'il faut chercher dans les premiers patriarches l'origine de l'écriture, & qu'il est par conséquent naturel, que la langue Hébraïque ayant été celle des premiers hommes, les caractères & les lettres de cette langue ayent été aussi les premiers dont on se soit servi.

La façon dont on écrivoit l'Hébreu anciennement, & qui a continué cent ans même après l'empereur Constantin I. favorise encore cette opinion. On ne connoissait aucune ponctuation: on ne distinguoit sur le papier aucune voyelle; marques évidentes d'une langue extrêmement simple, & qui se ressentoit fort de son ancienneté. Quelques François, à qui je parlois de cela, lorsque j'étois encore à Constantinople, s'en étonnoient fort. Ils ne pouvoient se figurer comment on peut comprendre un mot duquel on n'a écrit que la moitié des lettres: & ce n'a été qu'avec beaucoup de peine que je leur ai fait entendre que les points, qui tiennent lieu de voyelles dans l'Hébreu, ne sont nécessaires que pour faciliter la lecture des livres Hébreux à ceux qui n'entendent point la langue.

[Pages d316 & d317]

Après bien des difficultés & du tourment, je leur ai enfin fait appercevoir comment cela se pouvoit faire, en leur faisant lire une lettre écrite par une femme, & dans laquelle il n'y avoit aucun mot d'ortographié. Vous lisez cette écriture sans difficulté, leur disois-je. Vous n'avez aucun égard aux lettres qui sont de trop, & vous suppléez celles qui sont de trop peu, sans que cela vous arrête le moins du monde. Pourquoi cela? C'est que la connoissance de la langue Françoise vous donne une facilité qui ne vous laisse presque pas appercevoir du défaut de certaines lettres, de la superfluité de certaines autres, & du mauvais arrangement de presque toutes. Pourquoi ne voulez-vous vous pas croire que la connoissance de la langue Hébraïque nous donne le même avantage, & nous fasse suppléer aux points, qui chez nous forment les voyelles, & qui n'ont été imaginés que lorsque tous les juifs vos frères n'ont plus entendu leur langue naturelle, & qu'il a fallu remédier à cet inconvénient pour leur donner le moyen de lire nos livres saints?

J'approuve donc ton opinion, mon cher Monceca; & je crois que la langue Hébraïque est la plus ancienne, dont toutes les autres sont sorties; mais je ne sçaurois être de ton sentiment sur ce que tu dis de l'impossibilité qu'il y auroit eu aux hommes de se former un langage, si Dieu ne les eût point créés, & qu'ils fussent nés de la terre, ainsi que le soutiennent certains philosophes. Je suis bien éloigné de vouloir favoriser leurs dogmes impies; mais je crois qu'on peut avancer, que si les hommes (ce que je tiens pour impossible) avoient été formés par le hazard, ils se seroient fait un langage entr'eux, & qu'ils auroient cherché à se communiquer leurs pensées.

Tu parois fort éloigné de cette opinion, & tu penses qu'il est probable, que s'ils n'avoient pu s'entendre absolument dès qu'ils furent nés, loin de s'arrêter ensemble & de chercher à se réunir & à former des sociétés, ils eussent erré dans les bois comme les animaux; & n'eussent jamais cherché à attacher d'un commun accord, certaines idées à certains sons. (1)

[(1) Voyez la lettre CVIII. ci-dessus, page 263.]

Il te sera aisé, mon cher Monceca, de revenir de cette erreur, si tu fais réfléxion au caractère de l'homme, naturellement porté à la société, & ayant en lui-même un principe qui le porte à rechercher ses semblables.

[Pages d318 & d319]

Sans doute ces nouvelles créatures, que les philosophes tirent de la terre, & à qui ils accordent les dons & les talens de l'humanité, donneroient leur premier soin à faire des mots. (1)

[(1) «La nature, dit Lucrèce, força les hommes d'articuler des sons de voix & des tons différens: & la nécessité de nommer les choses, par l'utilité qu'elles apportent, fut la cause des noms particuliers qu'on leur donna. Ne voyons-nous pas que les enfans qui ne peuvent se faire entendre par leurs cris & leurs bégayemens, sçavent désigner du doigt les choses qu'ils apperçoivent? On connoît plutôt les choses que la manière de s'en servir. Les cornes d'un jeune taureau naissent avant qu'elles paroissent sur son front. Cet animal s'irrite & cherche à frapper avec sa tête. Il se figure qu'il a de grandes cornes. Dès que les lions & les panthères ont des ongles & des dens, ils mordent & déchirent. Les oiseaux s'abandonnent sur leurs aîles, & se fient à leurs premiers effors. Il est ridicule & absurde de se figurer que les noms aient été inventés par un seul homme, qui communiqua ses secrets & ses découvertes aux autres humains. Par quel droit auroit-il eu l'avantage de nommer chaque chose par un nom qui leur convint, tandis que les autres n'auroient pu faire la même chose.»
At varios linguae sonitus natura subegit
Mittere; & utilitas expressit nomina rerum.
Non aliâ longe ratione, atque ipsa videtur
Protrahere ad gestum pueros infantia lingae,
Cum facit, ut digito quae sint praesentia monstrent.
Sentit enim vim quisque suam, quam possit abuti.
Cornua nata prius vitulo quàm frontibus exstent;
Illis iratus petit, atque insensus inurget.
At catuli pantherarum, scymnique leonum
Unguibus ac pedibus jam tum, morsuque repugnant,
Vix dum cum ipsis sunt dentes unguesque creati.
Alituum porrò genus alis omne videmus
Fidere, & à pennis tremulum petere auxiliatum.
Proinde putare aliquem tum nomina distribuisse
Rebus, & inde homines didicisse vocabula prima,
Desipere est. Nam cur hic posset cuncta notare
Vocibus, & varios sonitus emmitere linguae,
Tempore eodem alii facere id non quisse putentur?

Lucret. de Rer. Nat. lib. 5. vers. 1017. & seq.]

Ils se feroient une étude sérieuse de chercher des sons qui pussent servir à se communiquer mutuellement leurs idées. Il suffiroit qu'il y en eût un qui donnât plusieurs fois le même nom à une chose. Celui qui auroit quelque affaire avec lui, ou la femme à laquelle la nature le porteroit de s'attacher, attribueroient bientôt ce même mot à cette même chose. Deux personnes se communiquent aisément leurs pensées par les sons les plus bizarres, quand une fois ils sont convenus des idées qu'ils attachent à ces sons. Il est vrai que les hommes auroient d'abord eu très-peu de mots pour exprimer leurs notions, s'il avoit fallu qu'ils inventassent entièrement un langage.

[Pages d320 & d321]

Mais comme on se sert naturellement de ses premières connoissances, ils auroient perfectionné leur langue à mesure qu'ils auroient voulu expliquer les choses qui se seroient présentées à leur esprit. D'ailleurs, un petit nombre de termes suffit pour former les commencemens d'une langue: & lorsqu'on a trouvé quelques mots primitifs, il est très-aisé de multiplier ces mots, sans y changer & augmenter grand'chose. Le langage des Géorgiens se ressent de cette extrême simplicité. «Tous les noms dérivés des primitifs ne diffèrent que par cette terminaison jani. Si ce sont des noms de dignités, de charges, de quelque art, les dérivés ajoûtent aux primitifs me. Avec cette syllabe sa, qu'ils mettent devant le nom d'une chose, ils font un dérivé, qui marque le lieu d'une chose ainsi, Thredi signifie une colombe, Saithredi un colombier; Cheveli un fromage, Sachueli le lieu où l'on garde le fromage.» (1)

[(1)Voyez l'art de parler du pere Lami, liv. I, chap. 7, pag. 31.]

Tu comprends, mon cher Monceca, qu'il eût été très-aisé aux hommes, naturellement portés à se communiquer leurs pensées, ayant la faculté de former aisément divers sons, de faire bientôt une langue assez riche pour leur donner le moyen de s'entendre, & celui de former des sociétés. C'est ensuite de ces mêmes sociétés que seroient nés ces langages différens. Chacun y auroit ajoûté de nouveaux mots, & auroit peut-être insensiblement abandonné les anciens, ainsi que nous voyons que cela arrive de nos jours dans les états les plus policés. Tu avoues toi-même que le François qu'on parle aujourd'hui à Paris est très-différent de celui qu'on parloit il y a trois cens ans. Les langues, qu'on appelle langues-meres, se seroient formées de ce premier langage, & les autres de celle-là.

Tu vois donc, mon cher Monceca, que le systême des philosophes athées n'est absurde qu'en ce qu'ils veulent que les hommes soient des champignons, nés dans un champ & produits dans une nuit; & non pas en ce qu'ils soutiennent que les hommes se sont formés entr'eux un langage. Il est certain qu'ils ne l'ont pas fait; mais il est aussi certain qu'ils l'eussent pû faire.

[Pages d322 & d323]

De la facilité que les hommes auroient eue à former un langage, j'en tire une conséquence, pour prouver qu'Adam n'a peut-être eu d'abord aucune idée de l'écriture, & que ce n'a été que dans les suites, & peut-être même après la mort de ce premier patriarche qu'elle a été inventée. Elle peut cependant lui avoir été connue, & il peut en avoir fait la découverte par la seule réfléxion. Bien des philosophes prétendent qu'Adam eut la science infuse. Pour moi je ne vois pas qu'il y ait aucune nécessité que Dieu lui ait accordé ce don. Je crois qu'il avoit seulement les moyens de cultiver les sciences dont il avoit en lui les premières semences: & il est aisé de voir que, puisque les hommes auroient pu se faire un langage s'ils fussent nés de la terre, à plus forte raison ils ont pu trouver des caractères pour être les signes de ce langage.

Les Américains avoient des figures & des marques pour signifier certaines choses. Lorsque les Espagnols arrivèrent la première fois dans le Méxique, Montézuma, roi de ces peuples barbares, envoya au-devant d'eux un certain nombre d'écrivains ou d'espéce de peintres, qui, par de certaines lignes & de certaines figures qu'ils faisoient sur de grandes toiles de coton, marquoient exactement ce qu'ils voyoient. Ces sortes de caractères répondoient aux anciens hiérogliphes des Egyptiens; & chaque figure signifioit un ou plusieurs mots.

Il paroît naturel que l'écriture n'a été inventée que peu-à-peu, & qu'on l'a perfectionnée, ainsi que le langage, à mesure qu'on a voulu communiquer un nombre considérable d'idées différentes. Tous les arts ont été produits de même. Si nous en croyons la fable, nous sommes redevables de la sculpture & de la peinture à une amante. Son amant devant s'éloigner d'elle pour quelque tems, l'amour lui suggéra un moyen pour soulager la douleur que lui causeroit son absence. Elle crayonna sur une muraille le contour de l'ombre de son amant; & cette figure informe fut la source d'où découlèrent la peinture & la sculpture. On admira cette grotesque image produite par l'amour & le hazard. Chaque amante voulut crayonner son amant. Ceux-ci, à leur tour, voulurent avoir une foible ressemblance de leurs maîtresses. Et d'une chose qui ne paroissoit qu'une bagatelle, on en vint au point d'animer la toile, & d'arrondir à la vûe une superficie plate.

Sans avoir donc recours à la science infuse d'Adam, on peut trouver la naissance de toutes les sciences dans le hazard, & dans l'envie naturelle à l'homme de chercher ce qui peut lui être utile, & de le perfectionner lorsqu'il en a apperçu la moindre lueur.

[Pages d324 & d325]

Porte-toi bien, mon cher Monceca: vis content & heureux, & que le Dieu de nos peres te comble de prospérités.

Du Caire, ce...

***

LETTRE CXX.

Jacob Brito, à Aaron Monceca.

Les moeurs des Portugais, mon cher Monceca, n'étonnent point, lorsqu'on a été quelque tems en Espagne; on est déja tout accoutumé à voir des peuples fiers, superstitieux, dévoués aux moines. En arrivant à Lisbonne, je n'ai presque point apperçu de différence que dans la vivacité de l'esprit des Portugais. On peut les regarder comme les Gascons de l'Espagne: ils ont aussi bonne opinion d'eux-mêmes, & presque autant de feu & de génie que les habitans des environs de la Garonne. Ils sont beaucoup moins sérieux que les Espagnols; mais ils sont aussi vains & peut-être même davantage. Si l'on veut les en croire, il n'est aucun d'eux qui ne batte lui seul une armée Espagnole: Aléxandre, César, Tamerlan, Mahomet II, Henri IV & Charles XII, n'étoient que des poltrons, eu égard aux simples soldats Portugais qui se regardent comme autant de héros. Les Espagnols, comme on peut bien penser, ne conviennent guères de cette valeur surprenante. Ils prétendent, au contraire, qu'un seul Castillan doit mettre en fuite tout le royaume de Portugal:

Et qu'il n'est aucun d'eux que le ciel n'ait fait naître,
Pour régir les mortels,& leur parler en maître.


Dans une dispute aussi importante, ne pourroit-on pas se servir de l'histoire pour décider cette question? Les Espagnols ont été long-tems les maîtres des Portugais: sans le cardinal de Richelieu, peut-être Lisbonne seroit-elle encore la sujette de Madrid. Philippe II. non-seulement conquit en moins de rien tout le Portugal, mais même ses successeurs le conservèrent pendant près de soixante ans; & ce sont-là de mauvaises époques pour les Portugais. Il est vrai que leur pays est si peu considérable, eu égard à celui des Espagnols, que l'on ne peut guères en rien conclure contre leur valeur.

[Pages d326 & d327]

Quoi qu'il en soit, cela forme un grand sujet de controverse. Tant qu'il y aura des Portugais, ils prétendront être plus braves que les Espagnols: ceux-ci leur rendront le change, selon toutes les apparences, jusqu'à la fin du monde; il est difficile que deux nations aussi remplies de bonne opinion, puissent jamais en venir au point de souffrir même une espéce d'égalité entr'elles.

La haine & la jalousie qui regnent entre les Espagnols & les Portugais suffisent pour les obliger à méconnoître dans leurs adversaires les qualités les plus louables, & les plus essentielles. Aussi doit-on se défier de prendre des instructions d'un Espagnol touchant le Portugal, & & d'un Portugais touchant l'Espagne. Ce seroit vouloir s'instruire du droit d'une personne dans les mémoires de sa partie adverse.

On m'a raconté, lorsque j'étois à Madrid, l'histoire d'un officier qui pourra te donner une idée des rodomontades Espagnoles. Pendant la dernière guerre, lorsque les François étoient entrés en Espagne pour mettre Philippe V. sur le trône, les Portugais, comme tu sçais, avoient embrassé le parti de Charles III. Le comte Atalaya, gentilhomme de cette nation, qui commandoit un détachement de troupes Allemandes qu'on avoit envoyé sur les confins du Portugal, envoya sommer de se rendre un officier Espagnol retranché avec trente hommes. Celui-ci ne répondit qu'à grands coups de fusils, & se défendit avec une valeur infinie: enfin les Allemands le forcèrent dans son poste, & après l'avoir fait prisonnier, le conduisirent chez le comte Atalaya. Qui vous a appris, lui dit ce commandant, à vouloir vous défendre contre quatre cens hommes avec trente? Ne sçavez-vous pas que je devrois vous punir sévèrement d'avoir fait périr, par votre bravoure déplacée, nombre d'honnêtes gens? L'Espagnol ayant écouté avec beaucoup de sang froid le discours du comte, & piqué de la façon dont il lui parloit: Excusez moi, répondit-il; j'ignorois que j'avois affaire avec des Allemands, & je croyois n'avoir à combattre que quatre cens Portugais. Le comte Atalaya trouva la réponse assez impertinente, & eût volontiers fait maltraiter cet officier; mais les Allemands lui ayant remontré les conséquences d'une pareille violence, & qu'ils étoient eux mêmes engagés par la crainte de représailles, à ménager le caractère d'officier, l'Espagnol en fut quitte pour être traité assez disgracieusement pendant le cours de sa prison.

[Pages d328 & d329]

Quelque fiers que soient les Portugais, ils n'en sont pourtant pas moins soumis aux moines, qui ont encore ici plus d'autorité qu'en Espagne. L'inquisition y est même plus sévère; malheur à ceux qui tombent entre ses mains. Une chose qui te surprendra, mon cher Monceca, c'est que malgré cette inquisition si sévère & si cruelle, il y ait encore en Portugal un aussi grand nombre de juifs cachés. On m'a assuré que parmi les premiers & les plus riches de Lisbonne, on trouvoit encore beaucoup d'Israélites fidèles à la croyance de leurs peres.

Je n'ose m'informer ici trop ouvertement de ces sortes de choses: & malgré le caractère dont je suis revêtu par ma commission, je ne fais aucune profession de ma religion. Pour plus grande sureté,je déguise mes sentimens: car le pouvoir des inquisiteurs est si grand dans ce pays-ci, que peut-être l'autorité royale ne pourroit pas me garantir de leur haine & de leur fureur. Je passe à Lisbonne pour un envoyé de la république de Gênes: tout le monde, excepté les ministres, me croît nazaréen. J'ai pensé que je devois leur avouer mon secret,afin de m'assurer auprès d'eux une protection en cas de besoin: cependant je dépêche mes affaires autant qu'il m'est possible. Je ne suis point tranquille dans ce pays & grace au Dieu d'Israël, je compte de partir bientôt. J'ai peu de choses à terminer. Après un voyage aussi long, il me tarde de retourner à Constantinople, dans le sein de ma chère famille. Je crois que tu dois avoir la même envie. Mais puisque tu ne peux encore te rendre auprès de tes parens, tâche d'éloigner cette idée, qui pourroit troubler les plaisirs que tu goûtes. Si tes voyages sont plus longs que les miens, tu ressentiras aussi plus de satisfaction lorsqu'ils seront terminés. Plus un bien nous a coûté de peine, plus il nous est cher: & je t'avoue, mon cher Monceca, que je serois au désespoir de n'avoir point parcouru une partie de l'Europe. Malgré les embarras que j'ai essuyés dans mes voyages, j'ai du moins appris à connoître les hommes, & à réfléchir sur leurs bizarreries.

Le Portugal offre peu de matière à un philosophe pour perfectionner ses connoissances. On ignore ici entièrement ce qu'on appelle bonne philosophie. Aristote, ou plutôt ses commentateurs, sont en possession dans ce pays de combattre le bon sens & la lumière naturelle.

[Pages d330 & d331]

Descartes & Newton y passent pour deux supôts de satan; leurs ouvrages y sont regardés comme des productions infernales, ou peu s'en faut. Il y a peut-être quelques particuliers qui lisent les écrits de ces philosophes: mais ils sont en très-petit nombre; & les moines les condamnent hautement.

Quoique les Portugais soient mauvais philosophes, ils cultivent cependant les sciences. Il y a à Lisbonne une académie composée de quelques gens assez sçavans dans les belles-lettres. Le roi protège & fait fleurir les beaux-arts; il reçoit parfaitement bien les étrangers qui peuvent y contribuer; l'on peut dire que les sciences sont beaucoup plus cultivées en Portugal qu'en Espagne. Mais à quoi sert l'envie de parvenir? Si l'esprit est toujours captif & toujours gêné, il ne pourra jamais y avoir de véritables savans en Portugal. A la première découverte qu'ils feroient, ils seroient traités comme l'infortuné Galilée, & pourriroient peut-être dans une prison. O moines! Peste du genre humain! Fléau que le ciel donna dans son courroux aux hommes! Quand est-ce que la divinité, ayant pitié des malheureux mortels, anéantira votre misérable race! Si tu voyois, mon cher Monceca, jusqu'où va leur insolence dans ce pays, tu serois surpris de l'aveuglement de ceux qui la souffrent & l'autorisent.

Les Récollets sont ici les religieux dominans. Ils sont les héros de la galanterie. Leurs sandales sont nouées avec des rubans verts, bleus, rouges ou jaunes, suivant la couleur des livrées des dames auxquelles ils sont attachés. Ce sont elles qui prennent le soin de la chaussure de ces révérends peres; il n'est aucun d'entr'eux qui n'ait sa chère dulcinée, à laquelle il adresse ses voeux. Les autres moines ne sont pas moins galans; & pour être heureux en galanterie à Lisbonne, il faut absolument porter un capuchon.

Les Portugais sont, en général, plus propres pour le commerce que les Espagnols. Aussi voit-on dans leurs ports un très-grand nombre de vaisseaux étrangers. Les Anglois sur-tout y trafiquent considérablement: il y en a beaucoup d'établis dans le pays qui jouissent de plusieurs priviléges.

Les Portugais ont un grand intérêt à ménager les Anglois; & les Anglois n'en ont peut-être pas un moins considérable à être unis avec les Portugais. L'Espagne est la cause & le principe de cette union. L'Angleterre ne veut point que cette puissance s'aggrandisse; les intérêts du Portugal deviennent par conséquent les siens.

[Pages d332 & d333]

Avant que la république des Provinces-Unies fût formée, les Portugais avoient dans les Indes des états bien plus considérables que ceux qu'ils y ont à présent. Pendant qu'ils étoient soumis à la monarchie d'Espagne, ils perdirent, par les guerres que cette couronne eut avec les Provinces-Unies, une grande partie des conquêtes qu'ils avoient faites dans ces pays éloignés. Cependant il leur reste encore des établissemens très-considérables, soit dans les Indes Orientales, soit dans les Occidentales; & Lisbonne est une des plus commerçantes & des plus riches villes de 1'univers.

Les femmes sont en général, dans ce pays aussi belles & aussi bien faites que les hommes y sont laids & mal bâtis. Aussi le beau sexe est-il extrêmement gêné. Les Portugais sont encore plus jaloux que les Espagnols. Leurs femmes sont leurs esclaves, plutôt qu'elles ne sont leurs épouses. Elles sortent très-rarement; & plus elles sont d'un rang élevé, plus elles sont malheureuses. La jalousie de leurs maris est si grande, qu'ils font bâtir dans leurs palais de petites chapelles pour les priver d'aller aux églises. Ils imitent en cela les riches mahométans, qui font construire des bains chez eux pour que leurs femmes n'aient point le moyen de sortir, sous le prétexte d'aller aux bains publics.

De la gêne où l'on tient le beau sexe en Portugal, découle un nombre de crimes inconnus dans les autres pays. La chaleur du climat, & la contrainte qui irrite les desirs, font franchir toutes sortes de bornes; il arrive très-souvent qu'un frere devient le galant de sa soeur. Les Portugais ne regardent que comme un Pecadillo (1) le crime affreux qui s'ensuit d'un commerce si détestable.

[(1) Une pécadille.]

Pour en être absous, ils en sont quittes pour un voyage à Rome. La longueur du chemin & la fatigue de la route n'arrêtent guères leurs desirs, si l'on en croit la médisance, ces amours incestueux sont très-communs en Portugal. Ce qu'il y a de certain, c'est que parmi ceux qui pilent du marbre à Rome sur le degré du dôme de S. Pierre, qui est la pénitence qu'on ordonne pour ces sortes de crimes, il y a dix Portugais contre un seul de quelqu'autre nation.

[Pages d334 & d335]

Tu juges aisément, mon cher Monceca, que les étrangers ne trouvent guères à s'amuser dans un pays où les femmes sont aussi gênées, & où la jalousie est aussi violente. Leur unique ressource est d'être toute la journée dans quelques misérables caffés, ou dans quelques mauvais cabarets. Ces derniers endroits sont remplis de courtisanes vieillies dans la débauche: il est presqu'aussi dangereux à un étranger de tomber entre leurs mains, qu'à un de nos freres de tomber entre celles de l'inquisition.

Il faut avoir des affaires à Lisbonne pour pouvoir y séjourner long-tems. Sans cela l'on est bientôt ennuyé du genre de vie qu'on est obligé d'y mener. Les Portugais restent ordinairement enfermés chez eux. Ils n'en sortent que pour vacquer à leurs affaires. Leurs maisons sont presqu'aussi soigneusement gardées que les serrails des Turcs; il est impossible à un étranger, quelqu'aimable, quelque sensé qu'il soit, d'espérer de fréquenter dans ce pays une société agréable. La cour même du Roi a un air de contrainte & de gêne. Tout s'y passe avec une gravité dirigée & réglée par la jalousie. Les femmes vont chez la reine parées superbement, & couvertes de pierreries. Mais elles y sont si observées, qu'il leur est presque impossible de pouvoir punir leurs maris de l'esclavage dans lequel ils les tiennent.

Il est cependant vrai, que malgré toutes leurs précautions, il arrive quelquefois que l'amour vient à bout de surmonter tous les obstacles. Il faut pour cela user de tant d'industrie, être si fort au fait des maximes du pays, qu'il est impossible qu'un étranger puisse jamais se rendre heureux auprès d'une femme d'un certain rang. C'est tout ce que peut espérer un homme né & nourri dans le pays.

Porte-toi bien, mon cher Monceca: vis content & heureux & prospère dans toutes tes entreprises.

De Lisbonne, ce...

***

LETTRE CXXI.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople.

Tu sçais, mon cher Isaac, combien j'étois prévenu contre les cabalistes. Oserai-je t'avouer ma foiblesse?

[Pages d336 & d347]

[Note du transcripteur: Conséquence probable d'une erreur à la composition du texte, la numérotation des pages dans le tome IV (d) des Lettres Juives passent ici de 336 à 347, sans que la continuité du texte n'en soit affectée.]

Depuis que j'ai eu dans ce pays une conversation avec un sectateur des sciences secretes, je commence à croire que bien des choses, que je regardois comme ridicules, ne sont, ni impossibles, ni contraires à la bonne philosophie. Ce n'est pas que j'approuve tout ce que disent les disciples de Paracelse. Mais je pense que, quoiqu'il soit certain que l'existence des Gnomes, des silphes, des Salamandres & des Ondins, (1) ne soit pas véritable, elle n'a cependant rien de contraire aux loix ordinaires de la nature; & qu'on peut en admettre la possibilité, sans supposer des choses absurdes & contraires à la lumière naturelle, ainsi que le prétendent presque tous les philosophes modernes.

[(1) Les Gnomes, selon les cabalistes, habitent au centre de la terre; les Silphes, dans les airs, les Salamandres, dans la région du feu, & les Ondins, dans les eaux.]

Voici quelles sont mes raisons. Je ne sçais si elles te paroîtront de quelque poids.

Il faut pour nier la possibilité de l'existence d'une chose, non-seulement des preuves qu'elle n'existe pas, mais même il en faut qu'elle ne peut exister. Or je ne trouve aucune de ces dernières preuves contre les Silphes, les Gnomes, les Salamandres & les Ondins.

[Page d347)

Quelle impossibilité y a-t-il, qu'il y ait des corps animés, & composés d'une matière subtile & déliée, qui ne tombent point sous nos sens? Nous convenons qu'ils ne sont point assez perçans, pour pénétrer dans les ressorts de la nature. Ils ne voient que les plus grossiers. Nous ne sommes pas en droit pour cela de nier qu'il n'y ait des principes extrêmement déliés, qui sont les premiers artisans de la nature. Pourquoi donc voulons-nous croire qu'il ne puisse pas y avoir des créatures animées & composées d'une matière déliée, qui ne peut frapper nos sens?

Avant l'invention des microscopes, on ignoroit que le vinaigre contenoit une quantité de vers. On nioit hardiment qu'il y eut des petits poissons dans l'eau que nous buvons: & depuis plusieurs années, on est convaincu de la réalité de l'existence de ces animaux. Or il est un nombre de créatures animées dans l'eau que nos yeux ne peuvent appercevoir, pourquoi ne pourra-t-il pas s'en trouver dans l'air & dans les autres élémens?

[Pages d348 & d349]

Mais, dira-t-on, ces insectes ne nous sont cachés que par rapport à leur petitesse: au lieu que l'on veut que les Gnomes, les Silphes, &c. soient de la taille des hommes.

Je réponds à cela que la grandeur des Gnomes & des Silphes n'est point une raison pour qu'ils doivent être visibles, pourvu qu'ils soient composés de parties extrêmement déliées. Une étendue d'air de six pieds de long ne frappe pas davantage la vûe qu'une d'un pied ou d'un pouce. Ainsi en supposant que les Gnomes sont formés d'une matière légère & aërienne, leur étendue ne nous est point sensible. Supposons qu'il y eut une colonne de ces vers qui sont dans le vinaigre, qui s'élevât depuis la terre jusqu'au ciel.Nos yeux sans le secours du microscope, ne pourroient voir cette colonne, quoiqu'elle eût une étendue immense; parce que les parties, dont elle seroit composée, ne tomberoient point sous nos sens. Ainsi quoiqu'il y ait un nombre infini d'atômes, qui remplissent l'espace qui se trouve entre la terre & la lune, & que tout cet espace soit plein, cependant il nous paroît vuide: parce que la matière, dont il est rempli, ne tombe pas sous nos sens. On ne peut donc s'opposer à l'existence des peuples élémentaires, par la raison qu'on ne sçauroit les appercevoir. Il suffit, pour qu'elle soit possible de prouver qu'il existe nombre de créatures animées, dont nos sens ne peuvent avoir connoissance par eux mêmes.

Dès que l'on conviendra que l'air peut être peuplé de créatures invisibles, il s'ensuivra naturellement que la terre, l'eau & le feu, qui sont des élémens, dont les parties ne peuvent plus aisément s'accrocher & s'unir, ont aussi la puissance de produire un nombre de corps que Dieu anime & vivifie, & composés de parties déliées qui ne tombent point sous nos sens. Mais, repliquent nos philosophes, nous n'avons aucune idée de ces prétendues créatures raisonnables. Nous ne sçavons comment elles existent. Nous ignorons entierement leurs formes & leurs figures. Et il est ridicule de vouloir admettre une chose dont on n'a aucune connoissance.

Ce raisonnement, n'en déplaise aux sçavans modernes, est peu concluant. Avez-vous, peut-on leur répondre, une connoissance plus distincte de votre ame: comprenez-vous ce que c'est qu'un esprit? Sçavez-vous quelle forme & quelle figure il a? Non, sans doute. Vous admettez cependant son existence. Pourquoi donc voulez-vous nier celle des Silphes & des Gnomes, dont vous avez même une idée moins confuse que de l'esprit; puisque tout ce qu'on suppose matériel, quelque délié qu'on le fasse, tombe sous l'entendement humain.

[Pages d350 & d351]

Le génie de l'homme est si borné que, non-seulement il est possible qu'il n'ait aucune idée de certaines créatures, mais même qu'il pourroit arriver très aisément qu'un grand nombre de personnes, remplies de connoissances, ignoreroient cependant qu'il y eût aucun animal qui vécût dans l'eau. Supposons que plusieurs hommes restent dans un pays aride, éloigné de la mer & des rivières, dans lequel il n'y ait que des puits. La chose n'est pas impossible. Dans bien des déserts de l'Arabie, il n'y a que quelques-uns de ces puits creusés par les Bédouïns. Ces hommes à coup sûr n'auroient aucune idée des poissons, s'ils n'en avoient jamais entendu parler par d'autres hommes. Ils regarderoient comme une chose absurde de supposer que quelque chose pût vivre long-tems dans l'eau, parce qu'ils verroient mourir les animaux terrestres qu'ils jetteroient dedans. Je demande si les poissons en existeroient moins, & si les raisonnemens que feroient ces gens là détruiroient les tons dans la Méditerranée, & les baleines dans l'Océan?

Il en est de même des philosophes qui nient la possibilité des Silphes & des Gnomes. Ils ne connoissent point ce qui se passe dans l'air: leurs foibles yeux leur représentent comme un grand espace vuide, une masse pleine & étendue, & ils veulent juger de ce qui peut se passer dans cette masse, par les idées qu'ils ont de l'espace vuide qui lui est entièrement opposé. Car, quoique les philosophes soient persuadés que l'étendue que leurs yeux parcourent de la terre au firmament, soit pleine de corps, ou, pour mieux dire, soit un seul corps elle-même: cependant il semble que les sens l'emportent sur la méditation, lorsqu'ils nient la possibilité des peuples élémentaires.

Voilà, mon cher Isaac, quelles sont les raisons sur lesquelles je fonde mon opinion. Au reste, je suis aussi persuadé qu'il nous est impossible de pouvoir jamais avoir aucun commerce avec les Silphes & les Gnomes, que je le suis de la possibilité de leur existence. Loin que je donne dans les contes & les visions chimériques des cabalistes, je soutiens que s'il existe des peuples élémentaires, ils ne sçauroient se rendre visibles aux hommes: comme il est absurde de croire que ces derniers puissent trouver des moyens pour rendre leurs sens assez vifs & assez aigus pour découvrir ce que Dieu & la nature ont trouvé à propos de leur cacher.

[Pages d352 & d353]

Je ne puis m'empêcher de rire, lorsque je vois un cabaliste m'assurer gravement (1) concentrant le feu du monde par des miroirs concaves, dans un globe de verre; & en me servant d'une poudre solaire qui se forme dans ce verre, après l'avoir purifié des autres élémens, & en en prenant tous les jours une certaine quantité, j'exalte le feu qui est en moi, & deviens, en quelque façon, de nature ignée.

[(1) Secret de la cabale.]

Je ne trouve pas moins ridicule le secret qui doit faire obtenir la familiarité des Gnomes, des Silphes & des Nymphes. Il consiste (2) à former un verre plein d'air conglobé d'eau ou de terre; à le laisser un mois exposé au soleil; à séparer ensuite ces élémens, qui, étant distincts, forment un merveilleux reméde pour exalter en nous l'élément que nous voulons y faire dominer, & rendent nos sens assez vifs pour voir distinctement les peuples élémentaires.

[(2)Autre secret de la cabale.]

Le bon sens & la lumière naturelle me font d'abord sentir le ridicule de ce raisonnement, & l'impossibilité de l'effet de ces secrets cabalistiques. Car je suppose que je veuille faire connoissance avec quelque Salamandre, à quoi servira toute la poudre solaire que j'avalerai? Pourra-t-elle détruire en moi cette quantité de matière terrestre, qui s'augmente journellement par la nourriture? Pourra-t-elle prendre le dessus sur l'élément de l'air, par lequel je vis & je respire? Que j'avale autant de poudre qu'on voudra. Un quart-d'heure après, j'aurai pris une très-grande quantité d'air & mes poumons, qui le reçoivent & le rejettent, mes narines & ma bouche, qui lui donnent l'entrée dans mon corps, sont les ennemis jurés de l'élément du feu que je veux faire dominer sur tous les autres secrets qui tendent à faire dominer dans l'homme un seul & unique élément, & à lui donner cette prétendue nature ignée ou aquatique.

L'aveuglement des cabalistes s'étend encore bien plus loin. Ils assurent (1), qu'en s'appliquant sur le nombril un peu de terre préparée pour obtenir la société des Gnomes, on peut se passer de boire & de manger sans nulle peine.

[(1) Autre secret de la cabale.]

[Pages d354 & d355]

Le fameux Paracelse dit en avoir fait l'épreuve: & il faut avouer, qu'il faut être ou bien fou ou bien menteur, pour oser assurer à la face du public une imposture aussi évidente que celle-là.

Je ne m'étonne pas qu'un cabaliste ait pu écrire cette impertinence, lorsque je vois des docteurs dans toutes les religions différentes, débiter gravement les histoires les plus absurdes, & les plus contraires au bon sens. Combien de mensonges n'ont point écrit nos rabbins sur le chapitre des anciens faunes ou satyres? Rabbi Abraham s'est imaginé qu'ils étoient de véritables créatures, mais imparfaites; parce que Dieu ayant été surpris par le soir du sabbat, n'avoit pu leur donner la dernière perfection. Parmi les nazaréens, Tertullien, Justin, Lactance, Cyprien, Clément d'Alexandrie & Athénagore, se sont figurés que ces faunes étoient des anges transformés par le crime qu'ils commirent, lorsque Dieu en précipita plusieurs autres dans l'enfer: & ils ont conclu de là que la chûte de ces anges n'étoit venue que de l'amour dont ils s'étoient laissé toucher pour les femmes. Les payens poussoient encore leur erreur plus loin, puisqu'ils regardoient ces faunes comme des divinités.

Parmi des sentimens si extraordinaires, il est impossible qu'un philosophe, qui veut se servir de la raison, puisse en adopter aucun. Ils sont également ridicules & contraires à la lumière naturelle. Peut-être même que les satyres, tels que les ont dépeints les anciens, n'ont jamais existé; & qu'on a fait des dissertations inutiles, à l'occasion des idées de quelque peintre ou de quelque poëte, qui avoit été le créateur de tous ces êtres imaginaires. Je voudrois qu'avant que d'expliquer une chose, on examinât mûrement si elle a existé, ou si elle existe réellement. Descartes a donné une longue explication des lampes perpétuelles, qui se trouvent dans les tombeaux des anciens: & on a été convaincu dans la suite de la fausseté de ce fait. Démocrite mit pendant plusieurs jours son esprit à la torture, pour expliquer par quel moyen de la laine pouvoit avoir crû sur les figues de son jardin. Il fit là-dessus un discours, dont lui & ses amis furent fort contens. Il arriva que sa servante se moqua d'eux tous en les désabusant, & que les recherches de ce philosophe furent une étude & un tems perdus. Peut-être les faunes anciens ont-ils une grande ressemblance avec les figues de Démocrite; & ceux qui ont fait tant de discours sur ces hommes demi-brutes, auroient été bien étonnés, si quelque ancien auteur fût venu leur révéler, qu'ils n'avoient jamais existé que dans son imagination & dans ses écrits.

[Pages d356 & d357]

Je ne veux pourtant pas assurer, mon cher Isaac, que tout ce qu'on rapporte des faunes soit des fables inventées à plaisir: & je crois que leur existence est impossible. Nous lisons dans la vie de Paul Hermite nazaréen, faite par Jérôme sçavant docteur de même religion, & dans celle d'Antoine autre Hermite, composée par Athanase, que ces solitaires avoient eu de longues conversations avec des faunes, qui leur avoient même dit, qu'ils connoissoient la divinité. (1)

[(1) Selon S. Jérôme, S. Antoine rencontra un centaure de la même figure que ceux que les poëtes dépeignent. Le même auteur assure que ce saint vit peu-après dans la même forêt un satyre pareil à ceux que peignent les peintres.
Conspicit (Autonius) hominem equo mixtum, cui opinio poetarum Hyppocentauro vocabulum indidit. Nec mora inter saxosam convallem haud grandem, homunculum vidit, aduncis naribus, fronte cornibus asperatâ, cujus extrema pars corporis in caprarum pedes desinebat. Hieronymus, epistola. lib. III. de vita Pauli, primi Eremitae. Voyez la IV. lettre ou partie des mémoires secrets de la république des lettres, où il est parlé amplement des faits miraculeux que rapporte_ S. Jérôme.]

L'on refuse de croire ces auteurs nazaréens, on trouve dans Pline qu'il y avoit dans les Indes plusieurs satyres. Plutarque assure qu'on présenta à Silla, passant par Dirrachium, aujourd'hui Durrazo, ville d'Albanie, un satyre vivant. Ce Romain le considéra avec attention; mais il ne put jamais rien entendre au langage de cet animal, qui avoit la voix excessivement rude, tenant du hennissement d'un cheval & du cri d'un bouc. (1)

[(1) Plutarque, dans la vie de Silla.]

Ce trait d'histoire me porteroit à croire que tous les satyres dont on a parlé n'ont été que des monstres, produits par de criminels accouplemens d'hommes avec des animaux; & que, bien loin d'avoir des vertus au-dessus des simples mortels, ils tenoient moins de l'homme que de la bête, & n'avoient point le pouvoir de s'expliquer, étant en tout semblables au satyre de Silla. La superstition du paganisme fit des dieux de ces demi-hommes: les nazaréens en firent des anges ou des démons; les juifs des créatures imparfaites. Mais le philosophe sembla dédaigner d'approfondir cette question, & se contenta de nier absolument leur existence, afin de n'être point obligé d'expliquer leur nature.

[Pages d358 & d359]

Porte-toi bien, mon cher Isaac: vis content & satisfait; & que le Dieu de nos peres te comble de biens.

De Hambourg, ce...

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LETTRE CXXII.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople

Je ne sçais, mon cher Isaac, à quoi attribuer cette violente haine, que tous les peuples ont en général contre notre nation. De quelque religion qu'ils soient, dans quelques climats qu'ils habitent, ils semblent se réunir en ce point. Les mahométans, les nazaréens papistes, les nazaréens réformés, les arminiens, les luthériens nous méprisent également; & leur mépris va jusqu'à l'excès. J'ai cru pendant un tems que cette antipathie étoit causée par la diversité de croyance. Mais j'ai changé ensuite de sentiment, lorsque j'ai vu un nombre de gens d'une religion entièrement opposée avoir les uns pour les autres l'estime la plus parfaite. Les quakres sont presque aussi éloignés que nous des sentimens des nazaréens: ils n'ont aucun sacrement, ne pratiquant pas même le baptême. Cependant les nazaréens n'ont pour eux ni haine ni mépris.

Il faut donc chercher ailleurs que dans la religion la cause de l'antipathie que toutes les nations ont contre nous. Je veux bien croire que la religion influe sur les sentimens que le bas peuple a pour les juifs. Mais il est certain qu'elle ne les détermine point entièrement, & qu'il y a quelque sujet particulier qui nous attire la haine de tous les peuples. Si ce n'étoit que la diversité de croyance, pourquoi les Turcs nous haïroient-ils plus qu'ils ne haïssent les nazaréens; & ceux-ci, pourquoi nous détesteroient-ils plus qu'ils ne détestent les Turcs.

Je crois, mon cher Isaac, qu'il faut chercher dans la mauvaise conduite de nos frères ce que nous attribuons communément à la différence de religion. Si nous ajoutons foi aux historiens nazaréens, nous trouverons dans leurs écrits, que les crimes de quelques juifs ont toujours entraîné après eux de fâcheuses suites pour notre nation. Rigord, médecin & historiographe de Philippe-Auguste, a écrit que l'an onze cent quatre-vingt, nos frères établis à Paris voulurent faire un sacrifice vers les fêtes de Pâques, & qu'ils crurent s'attirer les faveurs de la divinité, en immolant un nazaréen.

[Pages d360 & d361]

Ils enleverent, dit-il, un jeune garçon, âgé de douze ans, nommé Richard, fils d'un riche bourgeois: & après l'avoir déchiré à coups de fouet, ils le crucifierent. Cette action barbare étant venue à la connoissance des François, tous ceux qui avoient eu part à cet affreux sacrifice, furent condamnés à la mort; & toute notre nation fut chassée pour toujours du royaume.

La France n'est pas le seul pays où l'on nous ait reproché ces cruautés. Les habitans de la ville de Trente font toutes les années une fête en mémoire d'un enfant nommé Simonet, fils d'un cordonnier, nommé Simon. Ils disent que les juifs, après avoir dérobé cet enfant, lui tirerent tout son sang d'une manière extrêmement cruelle, pour s'en servir dans la célébration de la fête de Pâque; & qu'ils jetterent ensuite le cadavre dans un conduit qui passoit dans la synagogue. La chose ayant été découverte, on punit les juifs sévèrement. Les nazaréens montrent encore aujourd'hui la maison où s'est passé cette action barbare.

Je ne sçais que penser, mon cher Isaac, lorsque je lis ou que j'entends raconter de pareils faits. Je suis bien assuré que de semblables cruautés ne se pratiquent plus aujourd'hui dans nos synagogues; & j'ai peine à croire qu'elles soient arrivées autrefois. Cependant elles semblent être accompagnées de tant de circonstances qui en prouvent la réalité, qu'il est presque impossible de ne pas y ajoûter foi. Mais enfin, s'il est vrai qu'il y ait eu quelques juifs assez méchans & assez enragés pour se porter à de pareils excès, doit-on pour cela faire tomber le crime de quelques particuliers sur une nation entière? Il n'est rien de si aisé que de prouver qu'il n'y a jamais eu que quelques furieux qui se sont souillés de ces forfaits; & que les juifs en général, non-seulement les ont ignorés, mais même que ceux qui les ont connus les ont toujours eu en horreur. On n'a pour cela qu'à faire attention sur ce que dit l'historiographe de Philippe Auguste. Il assure que les criminels furent punis, & que les autres furent chassés du royaume. Or il n'y eut que quinze ou seize juifs d'exécutés. Si l'on eût trouvé plus de coupables, sans doute les nazaréens ne les eussent pas épargnés. La nation qu'on proscrivit entièrement de la France, n'entroit donc point dans ces cruautés. Cependant, par un malheur étonnant, l'horreur que méritoit le crime de quelques particuliers, a rejailli sur elle; l'on est persuadé en France que les juifs en général approuvoient ces détestables sacrifices. Il n'en faut pas davantage, mon cher Isaac, pour les rendre odieux à l'univers entier. Quel affreux préjugé n'est-ce pas contre une nation que celui d'avoir été chassée d'un royaume pour des sacrifices aussi abominables?

[Pages d362 & d363]

Ce n'est point uniquement à ces préjugés désavantageux que nous devons attribuer la haine & le mépris des peuples. L'avarice sordide & la mauvaise foi de quelques-uns de nos freres, nous font haïr mortellement. Ainsi les innocens souffrent du crime des coupables: & un nombre infini d'Israélites dignes de l'estime de tous les honnêtes gens, & fidèles observateurs de la loi de la divinité sont confondus sans distinction parmi des gens qu'ils méprisent eux-mêmes infiniment, & qu'ils sont les premiers à condamner.

Nos rabbins auroient dû s'appliquer à écrire quelques livres de morale. Ces ouvrages eussent été plus utiles, & nous eussent plus fait d'honneur parmi les religions étrangères que ce ramas immense de visions que la plus grande partie de nos auteurs ont mis au jour, & qui n'ont servi qu'à décrier nos écrivains & notre nation. Je voudrois que nos docteurs, attentifs à expliquer la loi, appuyassent principalement sur les défauts qui sont le plus en vogue parmi nous: qu'ils fissent voir perpétuellement combien le vol est criminel devant Dieu, & l'usure méprisable devant les hommes. Si l'on pouvoit venir à bout de persuader à nos freres d'être moins attachés & moins susceptibles d'intérêt, je ne doute pas qu'on ne pût venir à bout de regagner l'estime de toutes les nations. Pourquoi la leur refuseroient-elles, s'ils en étoient dignes? J'ai déja montré que la différence de religion n'étoit point une raison pour terminer l'estime ou le mépris des hommes. La nôtre, mon cher Isaac, a de si grandes beautés, que dès que les juifs seroient reconnus pour être vertueux, ils seroient du moins assurés d'être chers à tous les philosophes, à tous les sçavans & à tous les hommes raisonnables. Mais loin, mon cher Isaac, que nos rabbins cherchent à déraciner l'avidité du coeur des Israélites, ils sont les premiers à donner l'exemple d'une avarice sordide: ensorte que l'on peut dire des prières que la plûpart des juifs font dans leurs synagogues ce qu'un ancien a écrit de celles que faisoient autrefois les payens:

[Pages d364 & d365]

Voit-on venir, dit-il, quelqu'un au temple dans le dessein de prier les dieux de lui donner la perfection de l'éloquence, ou de lui découvrir les secrets de la philosophie? On n'y vient pas même pour demander la droiture de l'esprit, & la santé du corps. Mais de tous ceux qui vont au capitole, avant même qu'ils arrivent à la porte, l'un promet de grosses offrandes à la divinité qu'on adore, afin qu'elle hâte la mort d'un riche parent; l'autre afin qu'il puisse trouver un trésor; & celui-ci, afin qu'il soit assez heureux pour acquérir des millions de biens. (1)

[(1)Quis unquam venit in templum & votum fecit, fi ad eloquentiam pervenisset? Quis, si philosophiae fontem invenisset? Ac ne bonam quidem mentem, aut bonam valetudinem petunt. Sed statim antequam limen capitolii tangant, alius donum promittit, si propinquum divitem extulerit; alius si thesaurum effoderit; alius, si ad trecenties H.S. salvus pervenerit. Petronius in Satyr. pag. m. 77.]

Telles sont les prières que la plûpart des juifs offrent à la divinité. Ils oublient qu'elle a défendu dans la loi de souhaiter le bien d'autrui: & les rabbins, loin de les faire souvenir de ce précepte divin semblent eux-mêmes l'avoir entierement banni de leur mémoire. On ne doit point trouver extraordinaire, après cela, si les nazaréens ont débité contre nous une fable odieuse, par laquelle ils nous accusent de faire serment de tromper les peuples autant que nous le pourrons. Ils ont jugé de nos préceptes par nos actions. Je sais, mon cher Isaac, que le fameux Léon, de Modène, a réfuté vivement ceux qui nous attribuoient une coutume aussi criminelle; & qu'il a montré combien nous étions éloignés de suivre des maximes aussi pernicieuses, & de les regarder comme des points de doctrine. Mais, malgré les doctes écrits de ce savant juif, il y a encore aujourd'hui nombre de nazaréens qui sont persuadés qu'on ne nous fait point une injustice, en nous attribuant ce sentiment criminel.

Nous ne pourrons jamais regagner l'estime des nations qu'en changeant entierement de conduite, & en montrant autant de désintéressement que nous avons jusques ici fait voir d'avidité. Ce n'est pas que je veuille empêcher nos freres de faire un profit honnête, & de gagner dans leur commerce. Il n'est rien de si permis. Mais je voudrois qu'ils fussent plus sinceres, & que la droiture & la candeur fussent la base de leur commerce.

[Pages d366 & d367]

Lorsque j'ai soutenu ce sentiment contre quelques juifs qui étoient d'une opinion contraire, & qui croyoient qu'ils étoient dispensés d'user de tant de délicatesse avec les nazaréens, je n'ai jamais été touché de leurs raisons. Nous payons, disoient-ils, des impôts exorbitans. Les princes nous regardent, dans bien des pays, comme des bêtes. Ils nous vendent l'air que nous respirons. Ce n'est qu'à force d'or & d'argent que nous obtenons chez eux une retraite. Dans quelques villes d'Allemagne, on nous fait payer vingt sols chaque heure que nous y restons. N'est-ce pas-là une vexation, étonnante.........? Sommes-nous obligés d'agir avec candeur, lorsqu'on nous persécute aussi cruellement: & ne nous sera-t-il pas permis de reprendre notre argent dans la bourse de ces nazaréens qui nous l'enlevent, & qui retirent, ainsi l'avantage & le profit de nos [mot manquant]?

Quelque apparentes que soient toutes ces raisons, elles sont détruites par le seul principe qui défend de punir un crime par un autre. Je trouve sur ce point la morale des nazaréens admirable. Il est vrai qu'ils ne la pratiquent guere. Mais une des principales maximes de leur religion, c'est de ne point commettre de crime, sous quelque prétexte que ce soit. Leurs Loix civiles s'accordent en cela avec les canoniques. Il est vrai qu'il y a eu quelques docteurs ultra-montains qui ont soutenu le dogme impie, qu'il étoit permis à des sujets de se révolter contre leurs princes, & de leur manquer de foi, dès qu'ils étoient hérétiques. Mais ces sentimens affreux ont été condamnés par tous les peuples chez qui la superstition n'a point étouffé tous les sentimens d'honneur & de religion. Les parlemens de France ont fait flétrir par la main du bourreau, les livres qui contenoient des principes si détestables: & les universités les ont vivement réfutés. A la vérité, ces mêmes princes, si cruellement outragés, leur ont quelquefois su assez peu de gré de leur zèle; ce qui te paroîtra incompréhensible. Cependant, jusques ici, la France & l'Allemagne ont rejetté, avec horreur, tous les dogmes qui attaquoient le respect qu'on devoit aux souverains.

[Pages d368 & d369]

C'est à l'amour de leurs sujets, que bien des princes ont dû la conservation de leur gloire. Tandis qu'ils s'endormoient dans les plaisirs, ou qu'ils sembloient avoir oublié la grandeur de leur rang, Rome toujours ambitieuse, & toujours attentive à empiéter sur les droits des rois, faisoit des tentatives pour ruiner la majesté de leurs trônes. Mais les peuples s'alarmoient, dès qu'ils voyoient quelque nouveauté qui pouvoit dans la suite avoir de pernicieuses conséquences. Ils opposoient une forte digue à l'ambition des souverains pontifes, & donnoient le loisir aux monarques de sortir de leur léthargie, pour défendre leurs droits.

Porte-toi bien, mon cher Isaac: & que le Dieu de nos peres te comble de prospérités.

De Hambourg, ce...

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LETTRE CXXIII.

Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople à Aaron Monceca.

Je me plais tous les jours de plus en plus à examiner les différens systêmes des philosophes, sans donner néanmoins à aucun une entiere croyance. Je les considere tous comme probables: mais je crois aussi qu'il n'en est aucun qui n'ait ses difficultés, & qu'on ne puisse attaquer par des endroits foibles. Je laisse à certaines gens entêtés, cette espèce d'adoration qu'ils ont pour les opinions d'un auteur. Quelle que soit la réputation d'un philosophe, je ne me laisse point entraîner à une fausse admiration pour lui. Je pense qu'il est bien des choses qui sont cachées à tous les hommes, que les philosophes modernes n'ont pas mieux expliquées que les anciens.

Un arabe de mes amis me prêta il y a quelques jours, un manuscrit: je le lus avec attention: j'y trouvai plusieurs choses assez amusantes; mais le fond de l'ouvrage me parut peu instructif. L'auteur prétendoit que les hommes, les animaux & tout ce que nous voyons d'animé, avoient été produits par la mer. Le premier défaut de ce systême, est d'être contraire à l'existence de la divinité. Et comme je méprise infiniment les philosophes assez aveuglés pour ne point être frapés de cette premiere vérité, il a fallu que ce systême fût aussi réjouissant & aussi comique qu'il est, pour que je le lûsse avec quelque plaisir. En voici, mon cher Monceca, une brieve exposition.

[Pages d370 & d371]

L'auteur arabe prétend, qu'il s'est fait insensiblement un changement dans la terre, en sorte que presque tout ce que nous voyons aujourd'hui de sec a été autrefois inondé. Il soutient que la mer & les eaux s'épuiseront insensiblement: que tout le reste de la terre sera desséché par l'ardeur du soleil dans la suite des siécles: & que lorsqu'elle ne sera plus humectée, elle s'embrasera & se dissipera en étincelles dans les espaces immenses de l'univers.

Tel est le systême de ce philosophe sur le monde en général: & voici quel est celui qu'il a sur l'homme & sur les animaux terrestres en particulier. Il dit, que lorsque les eaux ont été consumées à un certain point, & qu'il a resté beaucoup de terrein découvert, quelques animaux aquatiques se sont accoutumés à aller peu-à-peu brouter l'herbe sur la terre, que l'homme, le boeuf, le cheval, &c. sortant de l'onde pour quelque tems, y rentroient ensuite; mais qu'après s'être éloignés peu-à-peu des bords de l'eau, ils s'habituerent entierement sur la terre: qu'alors, peu-à-peu, ils changerent de nature: le soleil faisant devenir à quelques-uns la peau beaucoup plus dure, & donnant aux autres des crins & des cheveux différens de ceux qu'ils avoient autrefois. Il prétend que l'habitude, qui est une seconde nature, rendit dans la suite des tems, les descendans de ces animaux aquatiques incapables de pouvoir vivre ailleurs que sur la terre: qu'ainsi la plûpart des oiseaux ne purent plus aller sur les eaux, parce qu'ils n'y étoient point accoutumés dès leur naissance, excepté ceux qu'on appelle oiseaux de mer ou de riviere, dont les peres ne s'étoient point éloignés de leur élément: qu'il en fut des hommes & des animaux à quatre pieds, ainsi que des oiseaux qui vivent aujourd'hui dans les airs & sur la terre; & qu'ils oublierent peu-à-peu d'aller dans les eaux, & se formerent une autre nature. Nous voyons, dit l'auteur Arabe, que le soleil change entierement la forme & la couleur des hommes. Les enfans naissent de couleur blanche en Ethiopie, & leurs cheveux ne sont point de laine: ce n'est que quelques jours après qu'ils deviennent noirs: & ils sont long-tems avant que cette laine se forme sur leur tête.

[Pages d372 & d373]

La raison de cela, c'est que l'homme retient toujours, lorsqu'il est créé, quelque chose de sa premiere essence, & que dans le tems que les hommes étoient des animaux aquatiques, ils étoient tous blancs, & n'avoient point de laine au lieu de cheveux: mais lorsqu'ils ont eu quitté leur ancien élément, il est arrivé en eux, plus ou moins de changement, selon qu'ils ont plus ou moins ressenti les vapeurs de la terre, & la chaleur du soleil.

Tous les animaux, continue l'écrivain Arabe, retiennent encore aujourd'hui quelque chose de leurs premieres qualités. Il n'en est aucun, qui n'aille & qui ne vive quelque tems dans l'eau. Le boeuf, le cheval, le chien & autres, nagent naturellement. L'homme en feroit de même, si la crainte & la frayeur n'arrêtoient en lui les mouvemens que la nature lui fourniroit. On trouve encore dans certaines mers des hommes marins. Les historiens de Hollande, font mention d'une fille qui fut nourrie pendant long-tems à Harlem, il y a environ trois cens ans, & qu'on avoit arrêtée sur le rivage, comme elle sortoit de la mer. Dans bien d'autres pays, on a vû des hommes à demi-poissons: ainsi, il est aisé de voir, que l'élément de l'eau n'est point incompatible avec la conservation d'un corps organisé comme celui des hommes, & qu'il n'y a que la seule habitude, qu'ils ont prise dès le ventre de leurs meres, de humer & de respirer l'air de la terre, qui les puisse empêcher de vivre au fond des mers.

Voilà en abrégé, mon cher Monceca, le systême de ce philosophe Arabe, qui travaille encore aujourd'hui à chercher de nouvelles preuves pour le rendre plus vraisemblable. Il m'a demandé mon sentiment: je lui ai dit, avec beaucoup de sincérité, que tous les systêmes qui n'admettoient pas l'existence de la divinité, & qui supposoient pour premier principe des choses sur un certain arrangement de matiere occasionné par le hasard, tomboient tous dans des opinions insoutenables, & bâtissoient sur le sable un château que le moindre mouvement renversoit de fond en comble.

C'est une chose surprenante, que des philosophes ne puissent comprendre la nécessité d'une chose, que les plus simples & les plus idiots connoissent distinctement devoir absolument exister.

[Pages d374 & d375]

Les vérités les plus sublimes, dit un auteur Anglois (1), qui ont été à peine accessibles aux génies les plus beaux & les plus cultivés du paganisme, sont devenues à présent familieres aux esprits les plus bornés. C'est là un vaste champ de réflexions satisfaisantes pour un homme qui considère les choses d'un oeil philosophe, & qui possede une ame capable d'être charmée du progrès que les connoissances les plus utiles font parmi le genre humain.

[(1)Spectateur, ou le Socrate moderne, tom. 2, pag. 157.]

Que diroient, mon cher Monceca, tous ces philosophes Grecs & Romains, qui après avoir étudié trente & quarante ans de suite, avoient une idée si imparfaite de la divinité? Que diroient-ils, dis-je, s'ils revenoient au monde, & qu'ils vissent le plus petit écolier de philosophie leur apprendre avec beaucoup de netteté & de précision, que Dieu ne sauroit être matériel, parce que tout ce qui est corporel est sujet à la division: & que tout ce qui peut être divisé ne peut être Dieu, puisqu'il y auroit autant de dieux que de parties, ou qu'il faudroit que la Divinité fût composée de parties non divines.

L'étonnement de ces philosophes redoubleroit, lorsqu'on leur montreroit combien grande étoit l'erreur dans laquelle ils étoient, lorsqu'ils admettoient la matiere coëternelle avec Dieu. Ils apprendroient, que s'il y avoit quelque chose de coëternel avec lui, il ne seroit pas tout-puissant, puisque n'ayant pas créé la matiere, il ne pourroit pas l'anéantir. Or il est également ridicule de dire qu'une chose qui n'a point eu de commencement, puisse avoir une fin, ou de soutenir que Dieu existe & qu'il n'est pas tout-puissant. Ces Grecs & ces Romains, si vantés, seroient surpris de n'avoir pas fait eux mêmes toutes ces reflexions, & d'avoir été tant de tems à lutter contre les préjugés, qu'ils avoient reçus dès leur enfance, & qui s'étoient fortifiés par l'éducation.

C'est à nous que l'univers entier est redevable de la connoissance de la divinité. Les premiers nazaréens, qui annoncerent aux payens l'unité & la spiritualité de Dieu, étoient des juifs, qui se séparerent de notre communion. La passion a porté nos freres à en dire beaucoup de mal. Cependant il faut avouer que c'étoient de grands hommes qui verserent leur sang, pour retirer les hommes de l'idolâtrie: & si l'unité de Dieu est connue dans l'univers entier, c'est à eux à qui l'on en est singulierement redevable.

[Pages d376 & d377]

Lorsque j'étois rabbin de Constantinople, je n'aurois osé tenir un pareil discours. Mes confreres m'auroient regardé avec horreur: ils m'auroient même taxé d'être fauteur du nazaréisme: comme si l'on ne devoit pas rendre justice au mérite, dans quelqu'état qu'il se trouve, & que la différence de croyance dût obliger à déguiser ses sentimens, & à mésestimer des gens véritablement estimables. Il faut laisser, mon cher Monceca, cette manie aux petits génies. C'est-là le partage des ignorans ou des fanatiques; & lorsqu'on voit un homme, ayant réellement du génie, s'emporter & se répandre en invectives contre des gens de probité, on peut assûrer hardiment, que ce n'est point un zéle de religion qui le fait agir, mais l'ambition, la haine, ou quelqu'autre passion. Quand Pascal fit ses Provinciales, il pensoit moins à défendre le nazaréisme, qu'à outrager les jésuites: & lorsque ceux-ci ont persécuté Arnaud, c'étoit à leur ennemi qu'ils en vouloient, & non le bien de la religion qu'ils avoient en vûe. La moitié des Théologiens, qui ont écrit les uns contre les autres, haïssoient encore plus leurs adversaires, que les erreurs qu'ils soutenoient. Il en est de même des autres écrivains, qui ont quelques différends à démêler entr'eux. Ils ne critiquent pas un ouvrage parce qu'ils le croient mauvais, mais parce qu'il est fait par leurs adversaires.

Lorsque j'étois en Allemagne, j'avois fait connoissance avec deux auteurs. Ils se donnoient perpétuellement des louanges: l'un étoit le fils aîné d'Apollon, l'autre le bien aimé & le favori des Muses. Ils vinrent à se brouiller, à l'occasion de quelque écrit que l'un avoit fait, & où l'autre malheureusement, & contre sa coutume, avoit trouvé une faute. C'en fut assez pour mettre la division entre ces deux auteurs. Ils écrivirent avec véhémence l'un contre l'autre: ils s'exilerent mutuellement du Parnasse, & soutinrent leurs sentimens avec une pétulence infinie. Ils déchirerent les mêmes ouvrages qu'ils avoient loués: & je ne pouvois comprendre comment, après avoir dit tant de bien l'un de l'autre, ils en disoient tant de mal.

[Pages d378 & d379]

Cette conduite, dis-je un jour à l'un des deux, vous fera tort dans le monde. Que voulez-vous que pensent les lecteurs de vos ouvrages, lorsqu'ils verront que vous blâmez ce que vous avez loué dix pages auparavant? Ils croiront avec raison que vous louez sans fondement, & que vous blâmez de même. Que m'importe, répondit l'auteur. Pourvû que je puisse détruire les louanges que j'ai données à un homme assez hardi pour me critiquer, je suis content. Je l'ai loué, lorsqu'il m'a loué: & je le blâme, lorsqu'il me blâme. Ecrivit-il encore mieux qu'il ne fait, je dirois toujours qu'il ne fait rien qui vaille.

C'est-là la maniere, mon cher Aaron, dont agissent la plûpart des Ecrivains. Il en est bien peu parmi eux qui louent quelques-uns de leurs confreres, si ce n'est à charge de revanche; & dans la république des lettres, les éloges sont la marchandise dont on fait le plus grand commerce. Il en est approchant de même dans tous les états. Lorsqu'on flatte quelqu'un, on seroit au désespoir qu'il ne nous rendît pas le réciproque. L'amour propre est blessé d'un silence qui mortifie la vanité naturelle aux hommes, & qui semble leur dire qu'ils sont infiniment au-dessous de ceux qu'ils louent.

Je crois, mon cher Monceca, qu'on peut mettre pour principe général, que presque tous les hommes ne louent que par deux motifs, ou pour être loués, ou pour recevoir des récompenses. Il en est peu que le seul plaisir de rendre justice au mérite porte à publier les bonnes qualités des autres. On regarde ce procédé noble & généreux comme une vertu commune: si l'on examine la chose de près, on verra combien peu il y a de gens assez désintéressés pour le mettre en usage.

Porte-toi bien, mon cher Monceca; vis content & heureux; & excuse-moi de ce que je te donne si rarement de mes nouvelles.

Du Caire, ce...

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LETTRE CXXIV.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople

Les nazaréens ont une coutume louable que je blâme nos anciens peres de n'avoir point observée. Ils vont au bout du monde annoncer un Dieu, tout bon, tout puissant & tout miséricordieux.

[Pages d380 & d381]

Il n'est point de pays, quelque barbare & quelque éloigné qu'il soit, dans lequel ils n'aillent détruire les Idoles, & les insulter jusques sur leurs autels. S'ils observoient un peu plus de douceur dans la façon d'annoncer ce Dieu si respectable, & que leurs actions ne démentissent pas trop souvent la bonté & l'excellence de la doctrine qu'ils annoncent, je regarderois les Missionnaires comme les plus grands hommes & les plus respectables de l'univers. Est-il rien en effet de si glorieux, que de se dévouer entierement au bien d'un nombre infini de personnes accablées sous l'esclavage des préjugés, & de les retirer de l'abîme de l'idolâtrie?

Si ceux qui vont éclairer l'esprit de ces infortunés payens, se contentoient de les instruire par des raisons, & n'employoient pas la force & la violence, lorsqu'ils sont en état de le pouvoir, les peuples idolâtres seroient bien plutôt persuadés de l'existence de la divinité unique. Mais les cruautés que les Espagnols & les Portugais ont exercées dans certains pays, & qui ne sont point inconnues à bien de ces nations sauvages, leur ont donné une haine extrême, & une prévention infinie contre ceux qui viennent pour les instruire. Que peut en effet penser un Indien qui fait le nombre des personnes qu'on brûle très-souvent à Goa? Ces gens, dit il, qui m'annoncent un Dieu bon & miséricordieux, immolent tous les jours des hommes à ce même Dieu, & ses autels sont sans cesse arrosés de sang humain. Ils brûlent cruellement des hommes remplis de probité, qui n'ont pas assez de pouvoir sur leur esprit pour le forcer à croire des choses qui lui paroissent contraires aux principes de l'équité & de la raison. La fierté & la cruauté des missionnaires dans les pays où ils ont beaucoup de pouvoir, ruinent le fruit que pourroient faire les autres dans ceux où ils ne peuvent user que de la persuasion.

Tu me demanderas peut-être, mon cher Isaac, comment moi, qui suis juif, je puis m'intéresser à la propagation de la religion nazaréenne, & qu'est-ce que cela peut me faire? Je te répondrai naturellement, que ce n'est point à l'établissement des sentimens nazaréens que je prends quelque part, mais à celui de la connoissance de la divinité. Tu sais que j'ai toujours pensé, ainsi que toi, qu'on pouvoit être sauvé dans toutes les religions, dès qu'on étoit véritablement vertueux. Or, rien n'est plus capable de porter les hommes au bien & à la vertu que la connoissance de la divinité, lorsqu'elle n'est point offusquée, & comme éteinte par une infinité de dogmes incompréhensibles & contradictoires, & de cérémonies ridicules & insensées.

[Pages d382 & d383]

Nous devons naturellement souhaiter le bonheur de tous les humains. Nous avons donc obligation aux missionnaires qui facilitent le salut des idolâtres, en leur apprenant à connoître la divinité, & la morale qu'elle a ordonnée. Il n'est aucun philosophe, dans quelque religion qu'il soit, qui puisse penser autrement; à moins que les préjugés, & la haine qu'il porte à ceux qui ne sont pas de sa croyance,ne l'aveuglent entierement.

Il eût été à souhaiter, que, lors de la dispersion des juifs, après que Titus eut détruit Jérusalem, ils eussent suivi la maxime des nazaréens, & qu'ils eussent prêché & annoncé la loi de Moïse dans tout l'univers, au lieu de conserver pour eux seuls les trésors qu'ils avoient reçus du ciel. Il n'y a pas de doute, que, vû le nombre infini des missionnaires que nous eussions eus par toute la terre, & la beauté de la religion que nous aurions annoncée, nous n'eussions bien-tôt persuadé toutes les nations. Comment auroient-elles pû résister aux vérités simples & évidentes qu'on leur eût annoncées?

Plus je considere ma religion, mon cher Isaac, plus je la trouve admirable & magnifique. Un seul Dieu, créateur du ciel & de la terre, Etre intelligent & puissant, qui gouverne & meut tout l'univers par son pouvoir, & qui punira les méchans & récompensera les bons. Ces méchans, qui sont-ils? Ceux qui font à autrui ce qu'ils ne voudroient pas qu'on leur fît à eux-mêmes. Et ces bons, quels? Ceux qui non contens de ne faire nul mal à personne, pratiquent encore envers leur prochain ce qu'ils voudroient que leur prochain pratiquât envers eux-mêmes, comme mon ami le Monothéite l'a très-bien exprimé dans ce seul vers latin;

Quae tibi vis fieri, facias. Haec summula legis.

Voilà toute notre religion, mon cher Isaac. Tous les préceptes en sont compris dans ce peu de mots. Tout ce que nos Rabbins y ont ajoûté de plus, peut être regardé, si l'on veut, comme inutile & superflu. Quel est le mortel, qui, en faisant le moindre usage de sa raison, ne reconnoisse, d'abord, l'évidence de ces vérités qu'on lui annonce, & qui n'y donne son consentement?

[Pages d384 & d385]

Je le répete encore, mon cher Isaac, si nous avions eu autant de zèle que les nazaréens pour faire connoître la beauté & la sainteté de notre religion, nous eussions fait un nombre infini de prosélites. Mais puisque notre négligence, ou plutôt notre mépris mal fondé pour les autres peuples, nous a empêchés de leur faire connoître la Divinité, nous devons, pour peu philosophiquement que nous pensions, être charmés que les missionnaires suppléent à notre défaut, & qu'ils rendent aux hommes un service que nous avons dédaigné de leur rendre.

Plusieurs nazaréens ont beaucoup écrit contre leurs missionnaires. Ils leur ont reproché d'avoir, par leur mauvaise conduite, empêché les progrès qu'ils auroient pû faire. Ces discours ont persuadé quelques personnes, peu soigneuses d'examiner les choses, que tous les missionnaires avoient également manqué à leurs devoirs. Mais elles ont donné dans une erreur évidente. On peut dire, sans exagérer, que les missionnaires ont fait beaucoup plus de bien que de mal. Il est vrai qu'il s'en est trouvé plusieurs qui ont détruit, quelquefois, dans un moment le fruit de plusieurs années. Cependant la faute de quelques particuliers ne doit point tomber sur le général. J'avoue qu'il seroit à souhaiter qu'il ne fût jamais allé dans les Indes, & dans les autres pays idolâtres, que des missionnaires françois ou allemands, élevés dans des pays où l'on abhorre l'Inquisition. A l'exception de ceux de certain Ordre, ils n'usent presque jamais de violence; & leur douceur est beaucoup plus utile & plus efficace que la rigueur des Espagnols & des Portugais. Un de ces derniers, nommé Menezès, fit plusieurs tentatives pour pouvoir instruire les habitans de l'isle de Zocotora: mais les duretés qu'il avoit exercées sur d'autres peuples chez qui il avoit eu un absolu pouvoir, par l'autorité du roi de Cochin qui le soutenoit, révolterent ceux-ci. Ils entrerent en fureur, dit un historien nazaréen (1), dès qu'on leur parlait d'embrasser la religion des Portugais. Ils en avoient déja vû dans leur Isle: & ils protestoient qu'ils mourroient plutôt que de se résoudre à se soumettre à la loi de ces religieux, qu'ils appelloient pervers & infâmes.

[(1)Dissertations historiques, & recherches sur la religion chrétienne dans les Indes. pag. 204.]

[Pages d386 & d387]

Un autre missionnaire, appellé Alphonse Mendès, détruisit tout ce qu'avoient fait ses prédécesseurs. Comme il étoit jésuite, ses ennemis en prirent prétexte d'attaquer tous ses confrères. Ils firent plusieurs écrits, dans lesquels ils accusoient tous les jésuites, en général, de nuire à l'avancement des missions. Mais ceux qui parlent de cette maniere, outrent infiniment les choses, & déguisent une partie de la vérité. Il faut avouer que les missionnaires de cet ordre ont fait beaucoup de progrès dans les pays où la Divinité étoit ignorée, & qu'ils ont ordinairement agi avec assez de douceur. On leur reproche même de n'avoir eu souvent que trop de docilité, & d'avoir poussé la complaisance trop loin pour les idolâtres. Mais de quelque maniere qu'ils agissent, il est impossible qu'ils puissent jamais acquérir l'estime & mériter l'approbation de leurs ennemis, qui trouveront à redire à leur conduite. Les gens désintéressés d'entre leurs adversaires leur rendent cependant justice & avouent qu'ils ont eu dans les Indes & dans les autres endroits, des religieux d'une grande probité. Voici ce que dit un auteur nazaréen réformé, grand ennemi des jésuites, & par conséquent peu suspect sur leur chapitre. (1)

[(1) Le même, p. 318.]

Le christianisme de la Chine est celui qui paroît le mieux établi dans tous les pays où vont les missionnaires de la société. Les jésuites ont eu de grands hommes dans cette mission; les peres Riccius, Martinius, Schall, Verbiest & plusieurs autres. Il y auroit de l'injustice à refuser à ces gens-là les louanges qui leur sont dûes. Je n'entre point dans les disputes qui sont encore aujourd'hui agitées entr'eux & les autres missionnaires. Les jésuites ne sont peut-être pas entierement exempts de reproche. Mais la conduite de leurs adversaires est-elle bien franche de toute passion & de toute animosité? Ne sont-ils pas bien aises de mortifier les jésuites, après les insultes qu'ils prétendent en avoir reçues?

[Pages d388 & d389]

Ce passage met en évidence la cause des reproches, que tant de nazaréens, soit papistes, soit réformés, ont faits aux missionnaires jésuites. La haine qu'ils avoient pour ceux qui étoient en Europe, s'est étendue jusques sur ceux qui annonçoient dans les Indes l'existence d'une seule Divinité: & sans distinguer ceux qui avoient bien ou mal fait dans ces pays lointains, ils les ont tous généralement condamnés. Ils ont reproché aux uns leur trop grande condescendence pour les Chinois. Ils ont taxé les autres de cruauté, & d'avoir mal-à-propos étonné l'esprit des Indiens, par un trop grand nombre de mystères qui les révoltoient. Ainsi, ils ont condamné dans les uns ce qu'ils vouloient que les autres pratiquassent: & ils ont blâmé les missionnaires, uniquement pour avoir le plaisir de charger les jésuites de tous les maux qui arrivoient.

Je t'avouerai, mon cher Isaac, que j'ai souvent fait réflexion qu'on attribue trop de choses aux Jésuites. Il arrive peu d'accidens qu'on ne leur reproche. Je sais qu'ils sont extrêmement vains, ambitieux & vindicatifs: mais je sais aussi, qu'on pousse les choses à l'extrême, & que la haine de leurs adversaires les charge de bien des crimes imaginaires. Un jésuite, nommé Angelinus Gazaeus, a fait sur ce sujet des vers latins, qui tournent assez bien en ridicule ceux qui attribuent tous les maux à la société. En voici à peu près le sens.

Eve fut séduite par l'avis des jésuites.
Adam mangea au fruit défendu par l'avis des jésuites.
Caën tua par l'avis des jésuites,
Abel trompé par l'avis des jésuites.
(1)

[(1) Voici les vers latins de Gazeus.
Pomum marito, Jesuitis credulo. Porrexit Eva. Jesuitis credula. Fratrem Caïnus, Jesuitis credulus. Occidit Abel, Jesuitis credulum.

Il eût été à souhaiter, mon cher Isaac, que les Théologiens n'eussent jamais répondu que de cette maniere aux reproches mal fondés qu'on leur faisoit. Nous n'aurions point un ramas énorme de livres, qui ne sont remplis que d'injures les plus grossieres. Je ne comprens point comment des gens graves ont pû se dire tant d'invectives. Une plaisanterie vive, telle que celle de ce jésuite, fait souvent mieux sentir le ridicule d'une fausse accusation, qu'une longue apologie pédantesque.

[Pages d390 & d391]

Tous les volumes énormes qu'on a écrits contre les jésuites, leur ont beaucoup moins fait de peine, que le seul petit volume des Provinciales, où Pascal s'étoit servi de la maxime d'Horace.

En mainte occasion, un seul & simple mot (1)
Vaut mieux qu'un long discours pour faire taire un sot.


[(1)......Ridiculum acri
Fortius & melius magnas plerumque secat res.
HORAT.]

Si Pascal eut réfuté les théologiens Espagnols avec l'emphase ordinaire des docteurs scolastiques, les jésuites n'eussent pas manqué à leur tour de produire un nombre de livres, pour défendre ceux de leurs confreres. Ils n'auroient ainsi fait mutuellement qu'embrouiller de plus en plus la matiere sur laquelle ils discutoient; & après plusieurs écrits de part & d'autre, qui eussent fort ennuyé le public, & qui n'eussent été lûs que de quelques savans, ou de quelques-uns de leurs amis, personne n'eut été plus avancé qu'avant qu'ils eussent commencé d'écrire. Tout au contraire, la façon ingénieuse & maligne dont Pascal s'y est pris, a fait connoître en six mois de tems & dans toute l'Europe ce que toutes les Universités n'avoient pû découvrir au public depuis cent ans.

Porte-toi bien, mon cher Isaac: vis content & heureux: & que le Dieu de nos peres te comble de biens & de prospérités.

De Hambourg, ce...

Fin du quatrième Volume (d).

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Lettres Juives, ou Correspondance Philosophique, Historique & Critique, entre un Juif Voyageur en différents Etats de l'Europe, & ses Correspondans en divers endroits.

NOUVELLE EDITION, augmentée de Nouvelles Lettres & de quantité de remarques.

TOME CINQUIEME (e)

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A LA HAYE, CHEZ PIERRE PAUPIE.

M.DCC.LXIV.

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EPITRE

AU NAÏF ET INIMITABLE SANCHO PANÇA, LE VRAI MODELE DES BONS ET FIDELES ECUYERS, GOUVERNEUR DE L'ISLE DE BARATARIA, &c., &c., &c.

SEIGNEUR SANCHO,

Après avoir dédié un volume des Lettres Juives à votre illustre maître, le héros de la Manche, je manquerois à ce que je vous dois, si je ne vous offrois pas celui-ci. Vous ne méritez gueres moins d'attention que le grand dom Quichotte _: & votre personnage a presque autant fait valoir que le sien l'ouvrage de votre fidele historien l'ingénieux Cervantes. Agréez-donc que je vous fasse ce petit présent; & que, pour vous donner une parfaite marque de mon estime, je vous apprenne une nouvelle qui vous surprendra infailliblement.

On a osé usurper depuis peu, non-seulement votre emploi, mais encore votre caractère: vous vous trouvez double aujourd'hui; & tout ainsi qu'il y eut autrefois deux Amphitrions & deux Sosies, il y a actuellement deux doms Quichottes & deux Panças. En effet, de même que certain personnage assez risible s'est avisé de s'emparer du nom, de la profession & des titres de votre illustre maître, certain autre quidam non moins comique a cru devoir se revêtir aussi de tous vos talens, & se placer en qualité d'écuyer auprès de ce dom Quichotte de la littérature. Il est le copiste à gages, & le compilateur assidu de ses prétendues découvertes: & vous n'étiez pas plus attentif à porter le bissac, la bouteille au baume de Fierabras, & l'armet de Mambrin, qu'il l'est à transcrire & mettre en place les recherches hâtives & précipitées de son maître. Enfin, il vous ressemble parfaitement, par le génie, & par la figure. Il est, ainsi que vous, petit, gras & ventru: il a l'air sournois & pesant; & son langage n'est gueres plus pur que le vôtre. Ses tours d'espiéglerie, ses mensonges, ses faux rapports sont assez dignes, de la berne des hôtelleries & des coups de pierre des Yangois, & pourroient bien l'exposer un jour au juste châtiment de quelques grenailles dans le derriere. A votre imitation, il est fort avide d'obtenir quelque gouvernement. Il en couchoit un en joue dans une isle du nord, & il se flattoit d'aller y rendre des arrêts aussi sages que ceux que vous prononciez autrefois dans celle de Barataria; mais son expérience a été aussi courte que le fut votre commandement._

_Vous voyez, SEIGNEUR PANÇA, qu'on ne peut vous ressembler davantage. Je vous serois donc obligé, si, pour votre intérêt, & pour celui de bien des gens, vous vouliez ne point souffrir qu'on usurpât ainsi votre esprit & votre figure. Dans un livre vous êtes un excellent personnage: vos naïvetés malicieuses & vos impertinences grotesques font rire; mais dès que vous subsistez en chair & en os dans la république des lettres, vous ne pouvez qu'y causer du dommage, en deshonorant le nom de sçavant, qui ne vous convient pas plus qu'à votre grison. Ne souffrez donc point qu'un autre, revêtu de votre figure, porte le même préjudice aux belles-lettres. Entrez en lice contre lui, & forcez-le à renoncer a une profession qui ne lui convient pas, & dans laquelle il ne doit être regardé que comme un étranger & comme un intrus.

_En attendant le plaisir de vous voir aux mains avec votre portrait original, continuez à estropier, vous l'Espagnol & lui le François, & me croyez avec beaucoup d'estime & de sincérité,

INIMITABLE SANCHO,

Votre très-humble & obéissant Serviteur,_

Le Traducteur des LETTRES JUIVES.

***

PREFACE DU TRADUCTEUR.

J'avois résolu de ne plus répondre aux injures des ennemis de cet ouvrage: l'accueil favorable qu'il trouve auprès du public, me récompensant assez de leurs impuissantes invectives. Mais l'approbation de ce même public me force à dévoiler leur mauvaise foi. Après avoir reconnu qu'ils tentoient vainement de nuire aux Lettres Juives, ils ont voulu répandre leur venin sur le traducteur; & il n'est aucune calomnie qu'ils n'inventent continuellement dans cette vue.

Je sais que le moyen de les faire cesser seroit de discontinuer l'impression de ce livre; & je veux bien leur avouer que je leur aurois donné cette satisfaction, si cela avoit uniquement dépendu de ma volonté. Ce n'est point à moi qu'ils doivent attribuer la durée d'un ouvrage qui les blesse si fort: c'est à des causes qui m'ont déterminé malgré moi. L'approbation de trois nations différentes, qui l'ont trouvé assez bon pour vouloir se l'approprier par des traductions & des éloges flateurs de plusieurs sçavans de la première volée, m'ont fait violence. J'avoue que le plaisir de me voir applaudi par des hommes illustres l'a emporté sur le chagrin & l'ennui d'être obsédé par les criailleries impertinentes des ignorans, des moines & de quelques misérables barbouilleurs de papier.

Je consultai, il y a quelques tems, un des plus grands génies de l'Europe; j'ose ajoûter, & le favori d'Apollon. Apprenez-moi, lui dis-je, ce que je dois faire, parlez-moi sans me flatter. Voici ce qu'il m'écrivit: Si les Lettres Juives me plaisent, mon cher Aaron! Eh ne vous l'ai-je pas écrit trente fois? Continuez: je vous le demande au nom de tous les philosophes, au nom de tous les gens qui pensent, au nom enfin de l'humanité. C'est rendre à tous les hommes un service considérable, que de leur donner deux fois par semaine des instructions aussi salutaires. Je connois trop le peu d'étendue de mes lumieres, pour me laisser séduire par un éloge que je mérite si peu. Je l'attribue uniquement à l'amitié, & point du tout à la bonté de mes écrits. Celui d'un sçavant de la premiere classe que je n'ai l'honneur de connoître que par la juste réputation qu'il s'est acquise, doit me flatter davantage. Il a trouvé les Lettres Juives assez passables pour vouloir jetter les yeux dessus: & dans le fond de l'Allemagne, il a eu la complaisance de les honorer de son approbation. (1)

[(1) Défense de l'histoire critique de Manichée & du manichéisme, par M. de Beausobre, insérée dans le tome 37. de la bibliothèque Germanique, p.12.]

J'ai trouvé en Angleterre des hommes illustres, qui ont eu pour moi la même complaisance que ceux de France & de Berlin. Pouvois-je résister à des éloges aussi flatteurs? Que ceux dont la réussite de mes ouvrages excite la mauvaise humeur, se mettent à ma place: qu'ils se dépouillent pour un moment de leurs préjugés, & qu'ils jugent ce que j'ai dû faire.

Au reste, je ne trouve point mauvais, que les jésuites aient condamné les Lettres Juives. Si j'étois à leur place, j'aurois agi ainsi qu'eux, à la différence près, qu'en les décriant, je n'aurois point songé à déchirer le traducteur par des calomnies. Qu'ils parcourent tout l'ouvrage dont ils se plaignent si fort: ils n'y trouveront aucune personnalité odieuse. Si leur Société y est blâmée, ses membres particuliers y sont loués. Le Pere Girard lui-même y est ménagé. Que dis-je, ménagé? Il y est à demi innocenté. Ils peuvent donc blâmer mon ouvrage. Il seroit absurde d'exiger qu'une personne approuvât des écrits qui condamnent ses sentimens. Mais il n'est ni du Chrétien, ni du Philosophe, de calomnier son prochain, & de se venger des Ouvrages d'un Auteur sur l'Auteur même. Je trouve très-mauvais, par exemple, qu'on me prête un libertinage d'esprit, qui n'est que dans l'imagination de mes Censeurs. Je n'ai jamais eu d'autre but que de condamner le vice, & de faire aimer la vertu; & je crois avoir toujours très-sincerement respecté ce qui est véritablement respectable. Il est vrai que je ne fais aucun quartier aux fourbes & aux hypocrites. Mais je soutiens, que c'est ce que tous les honnêtes gens devroient faire impitoyablement par-tout, afin de purger toutes les sociétés par-là des malhonnêtes-gens qui les deshonorent, soit par leurs mauvaises moeurs, soit par leur mauvaise doctrine. Si c'est-là ce qu'on traite de plaisanteries sur toute la religion chrétienne en général, on agit avec très peu de bonne foi, & si c'est là le déisme qu'on m'impute, je le soutiens incomparablement meilleur que la prétendue religion de mes censeurs dont les maximes relâchées & corrompues ne sont que trop généralement autorisées.

Les Jansénistes devroient moins se déchaîner contre moi, que les Jésuites, si, par les Jansénistes, on entendoit les véritables éléves qui restent encore aujourd'hui des Arnaulds & des Pascals. Mais le nombre en est si petit, qu'à peine peut-on en trouver un parmi dix mille fourbes & extravagans, dont les uns font semblant de croire aux miracles de l'abbé Paris, & les autres sont assez imbécilles pour les regarder comme des prodiges célestes de la réalité desquels on ne sçauroit douter. L'approbation de pareils personnages est aussi nuisible que l'estime des sçavans, des sages & des honnêtes-gens est utile & honorable. Je les prie donc de continuer à décrier mes ouvrages; & pour reconnoître ce service, je m'engage de soutenir perpétuellement que les Jésuites sont aussi fins, aussi politiques & aussi ambitieux que les Jansénistes sont fous, insensés & ridicules. Je leur passe encore de vomir contre moi autant de calomnies qu'ils en inventent tous les jours contre les Evêques, & même contre le Pape. Ne dois-je pas en effet me féliciter de ce qu'ils veulent bien me donner des compagnons d'un rang aussi distingué, & aussi élevé?

Quant aux écrivains subalternes, vils insectes du Parnasse, je leur promets de les laisser croasser dorénavant. Leurs crimes impuissans me divertiront: & les contes qu'ils débiteront me réjouiront autant que l'a fait celui que je vais apprendre a mes lecteurs. Il y a quelques mois qu'un sçavant, qui m'honore de son amitié, & j'ose dire de son estime, passa en Hollande, où il resta quelque tems. L'homme dont je parle est un héros dans la littérature: toutes les sciences sont réunies en lui. Il est rival de Virgile, disciple éclairé de Newton, & historien renommé. Les gens de lettres qui se trouvoient à Amsterdam, furent charmés de le connoître. Dans un repas qui se donnoit à son occasion, & dans lequel se trouverent des sçavans de toute espèce, on vint à parler des Lettres Juives. Mon ami cru devoir laisser ignorer aux convives, qu'il en connoissoit le traducteur. Ce qui acheva de l'y déterminer, c'est qu'elles furent assez applaudies; & que ceux qui étoient en droit de décider de leur valeur eurent plus d'indulgence que de sévérité. Certain petit grimaud de correcteur d'Imprimerie, jaloux apparemment de leur succès, ne put souffrir des louanges qui le blessoient si fort. Il n'osa pourtant critiquer les lettres; mais il prit sa revanche sur l'auteur. Il n'est pas surprenant, dit-il, que cet écrivain soit instruit des moeurs & de la religion des Turcs. Il a pris le Turban dans un voyage qu'il a fait à Constantinople. Mon ami étonné de ce qu'il entendoit, n'osoit embrasser ouvertement ma défense. Après avoir affecté de ne me point connoître, il craignoit que trop de vivacité à prendre mes intérêts ne découvrît son secret. Il se contenta de représenter, qu'il y avoit peu d'apparence à une semblable accusation. Quoiqu'il put dire, il lui fut impossible de garantir mon prépuce; le maculateur d'épreuves voulut impitoyablement me circoncire; & sans doute j'aurois passé pour Mahométan dans l'esprit de tous les assistans, si deux autres personnes, de qui je suis connu, n'avoient offert de subir la même opération, s'il étoit vrai que je l'eusse soufferte. Nous connaissons, disoient-ils, l'auteur dont vous parlez. Peut-être ne sçavez-vous pas même son nom. Pourquoi voulez-vous donc le ranger au nombre des circoncis? On eut bien de la peine à faire changer d'opinion à l'entêté ignorant; & ce ne fut qu'après avoir disputé une heure entiere qu'il avoua enfin qu'il n'y avoit aucune apparence que j'eusse essuyé la circoncision. Sa derniere ressource fut de dire, qu'on lui avoit assuré le fait.

Mon ami, charmé de me voir démahométisé, ne put résister au desir de m'apprendre lui-même une aussi plaisante scène. Quoique je fusse assez éloigné de la Hollande,il suspendit ses affaires, partit d'Amsterdam, & vint m'annoncer en riant qu'il falloit songer à me justifier d'une accusation très-grave. Et de quoi s'agit-il? lui demandai-je? M'auroit on accusé d'avoir dit que la pantoufle de l'Abbé Paris renferme autant de vertu que celle du Pape? Non, me répondit-il c'est quelque chose de bien pis; on assure que vous êtes circoncis: Circoncis! m'écriai-je. Oui, circoncis, repliqua mon ami. C'est à vous à vous défendre. Le trait, repris-je, est cruel & part d'une main bien politique. En effet, me voilà dans l'impuissance de pouvoir me justifier; car les pièces nécessaires à mon apologie sont aussi peu montrables que celles de l'hémorrhoïsse des Jansénistes. Et moi qui me suis si souvent moqué de ce prétendu miracle, j'éprouve aujourd'hui que ma justification est aussi difficile que la sienne. Consolez-vous, me dit mon ami. Vous en serez quitte cette fois-ci pour la peur. Nous avons entiérement réhabilité votre réputation: quoique dans le fonds il n'y eût pas eu de mal que le Traducteur des Lettres Juives eût été circoncis, ou du moins eût passé pour l'être.

Après une semblable calomnie, je crois que je suis en droit de prier ceux à qui mon ouvrage a le bonheur de plaire, de vouloir bien faire ces questions à ceux qui pourroient leur parler à mon désavantage. Dites moi, je vous prie, Monsieur, tenez-vous par quelque endroit à la secte ignacienne? le zèle Jésuitique influe-t-il dans vos discours? Le traducteur des Lettres Juives vous a déclaré suspect sur ce qui le regade personnellement. Si vous suivez un parti opposé à celui de la Société, & que vous soyez un partisan de l'abbé Paris, ou un danseur & cabrioleur du théâtre de S. Médard, vos contes sont de ces calomnies, qui ne doivent absolument trouver aucune créance. Si vous n'êtes qu'un barbouilleur de papier, si vous travaillez pour les beurrieres & pour les Epiciers, votre emploi est de médire & de déchirer les auteurs qui ont quelque réputation. Je crois que ces questions sont nécessaires pour me conserver l'estime de ceux, qui ne me connoissant point, pourroient se laisser prévenir contre mon caractère & contre mes moeurs. Pour ce qui regarde mes ouvrages, je leur demande de vouloir bien s'en rapporter à eux-mêmes, ou au jugement des véritables sçavans, au goût desquels je me soumettrai toujours avec un respect infini. Si jamais les _La Croses, les Beausobres, les Voltaires, les Montesquieux, les Fontenelles, les Popes, les Gordons &c. les condamnent, leurs décisions seront pour moi des arrêt souverains. Je n'examinerai point ce qui peut les avoir dictés; sûr que ni la superstition, ni la haine, ni la jalousie n'y auront aucune part.

Quelques-uns de mes Censeurs se sont crus assez éclairés pour pouvoir décider de tout mon livre sur son simple titre; & voici la décision magistrale d'un d'entr'eux. Vous devinez aisément à ce seul titre de Lettres Juives, que ces Lettres sont une imitation des Lettres Persanes, ou de l'Espion Turc. Je ne sçais si c'est bien entendre les intérêts de son amour-propre, que de vouloir imiter des ouvrages qui passent pour parfaits en leur genre; car il est difficile de ne pas échouer. Les lecteurs de mon ouvrage verront aisément la fausseté de ce critique. Je ne crois pas qu'il y ait de livre qui ressemble moins que le mien à ceux dont on le taxe d'être une imitation. Je n'ai jamais eu dessein de faite des Panégyriques indirects, visiblement tendans au payement & à la récompense, tels que ceux que prostitue très-souvent le prétendu Espion Turc; & je n'ai jamais eu intention de ne faire que des portraits ingénieux des malversations continuelles du siècle, tels que ceux du feint Espion Persan. Mon unique but, je le répete, a été de condamner le vice, de faire aimer la vertu, de détruire, s'il étoit possible, la superstition, & d'inspirer de l'amour pour les sciences, de la vénération pour les grands hommes, de l'horreur pour les fourbes & les imposteurs, & du respect pour les Princes & les Magistrats. Bien loin donc de me regarder comme copiste d'autrui, je crois avoir ouvert une nouvelle carriere à divers imitateurs; & je ne doute nullement de voir éclore au premier jour quelques mauvaises copies de mon ouvrage.

***
[Page e1)

Lettres Juives, ou Correspondance Philosophique, Historique & Critique, entre un Juif Voyageur en différents Etats de l'Europe, & ses Correspondans en divers endroits.

LETTRE CENT VINGT-CINQ.

Tes Lettres sur les Espagnols, mon cher Brito, m'ont fait un plaisir infini; je souhaiterois que celles que je t'ai écrites pussent t'être aussi utiles & aussi agréables. J'ai approuvé tes réflexions. Elles sont justes & sensées. Une seule m'a paru être contraire à la loi de nature, & blesser cette égalité qu'un philosophe admet entre tous les hommes.

[Pages e2 & e3]

Tu blâmes la coutume que les pontifes nazaréens approuverent dans une assemblée (1), & qui permet à chacun, dans quelqu'état qu'il soit né, de se choisir une épouse.

[(1) Le Concile de Trente.]

Tu dis qu'une pareille ordonnance est contraire à l'autorité paternelle, & détruit la regle qu'il doit y avoir dans les états, & la subordination nécessaire au bien de la société. Je t'avouerai que je ne suis point en cela de ton sentiment, & que je loue la sage prudence des pontifes nazaréens, qui se ressouvenant que tous les hommes étoient enfans d'un même pere, n'ont pas cru devoir autoriser une chimérique différence, que l'orgueil, le crime & la vanité ont mise entr'eux dans la suite des tems. D'ailleurs, qu'importe au bien d'un état qu'un particulier soit un peu plus ou moins riche, pourvû que les richesses restent dans la société civile! Au contraire, plus elles sont partagées, & plus le commerce fleurit. L'égalité entre les citoyens est la premiere base du commerce. Dans les états où la Noblesse a des droits fort étendus, le négoce est beaucoup moins florissant que dans les autres. Pour vérifier ce fait, on n'a qu'à comparer les richesses des particuliers Hollandois & Anglois avec celles des François & des Allemands: on verra bientôt quel profit un pays retire en rapprochant les différens états & en ne mettant point entr'eux une distance, qui rompt toute l'harmonie de la société, & qui en élevant le courage à quelques particuliers, mortifie si fort tous les autres, qu'elle leur ôte une partie de la vivacité, de la hardiesse & de la pénétration, qu'il faut dans le commerce.

Je n'approuve donc pas, mon cher Brito, l'usage qu'ont les François de casser des mariages, qu'ils appellent inégaux, de séparer deux personnes que l'amour a unies, & qui aux pieds de la divinité, se sont juré une tendresse éternelle. C'est une espece de tyrannie, qui se ressent encore des droits trop étendus, que les Romains avoient accordés autrefois aux peres de famille. Les loix qui avoient réglé le pouvoir paternel, entraînoient après elles de grands inconvéniens; & en donnant à ces chefs de famille une puissance absolue sur tous leurs enfans, c'étoit exposer plusieurs personnes aux caprices d'un seul. Vainement les anciens Jurisconsultes Romains se sont-ils appuyés sur la tendresse des peres, pour excuser le pouvoir énorme qu'ils leur attribuoient.

[Pages e4 & e5]

Les peres sont sujets comme leurs enfans, à toutes les passions & à toutes les foiblesses humaines. Combien n'en voit-on point, qui haïssent leurs enfans sans raison, & qui dissipent follement les biens de leur héritage? Combien n'en trouve-t-on pas, qui sacrifient leur famille entiere à leur ambition? Et combien en est-il qui ne s'opposent aux établissemens de cette même famille, que par une jalousie secrette, qui leur fait souffrir à regret que leurs fils soient plus fortunés qu'eux? Je crois, mon cher Brito, qu'il faut qu'il y ait entre les peres & les enfans un retour mutuel. C'est le sentiment d'un Poëte François (1); & voici deux vers qu'il fait dire à un malheureux.

Peres cruels, vos droits ne sont-ils pas les nôtres,
Et nos devoirs sont-ils plus sacrés que les vôtres.


[(1) Crébillon, dans la tragédie de Rhadamiste & Zénobie.]

Les Romains comprirent dans la suite combien la trop grande puissance paternelle pouvoit nuire à la société. Ils la réduisirent dans des bornes plus étroites, & lui ôterent le droit de vie & de mort. Quels excès, en effet, ne pouvoit-il pas s'ensuivre d'une loi, qui abandonnoit toute une famille au pouvoir d'un seul homme, qui souvent se servoit très-mal de son autorité?

Pour comprendre combien les peres pouvoient faire un mauvais usage du droit qu'ils avoient sur la vie de leurs enfans, il ne faut que se rappeller la coutume qu'avoient les anciens Grecs d'exposer leurs enfans. A quoi aboutit donc cette tendresse paternelle si vantée chez les jurisconsultes? Comment peut-on faire quelque fondement réel sur elle, puisqu'elle se résout sans peine à donner la mort à un jeune enfant, uniquement pour contenter l'avarice ou l'ambition, & donner plus de bien à quelqu'autre? Aujourd'hui chez les Nazaréens, ne voit-on pas des exemples journaliers de la dureté des peres? Combien de filles n'immolent-ils pas à la passion d'enrichir un fils aîné? Elles sont renfermées sans pitié dans d'éternelles prisons, sous le nom trompeur de religieuses, elles languissent dans une dure captivité. Sont-ce là, mon cher Brito, des marques bien sensibles des effets de cette tendresse paternelle?

[Pages e6 & e7]

Penses-tu qu'on doive fonder des loix sur l'idée de l'amour & de la tendresse des hommes, & que tous les discours que débitent pompeusement un nombre de déclamateurs, ayent quelque chose de bien réel?

Je suis assuré, mon cher Jacob, qu'une loi qui soumet entierement les enfans à leurs peres, est pour le moins aussi peu raisonnable que celle qui soumettroit les peres à leurs enfans. Dans un état bien réglé, il doit y avoir des ordonnances qui fixent le pouvoir des uns & la soumission des autres. Il faut de justes limites dans les loix qui paroissent les plus nécessaires. Je veux qu'un chef de famille ait toute l'autorité qu'il faut pour inspirer de la vertu & des bonnes moeurs à sa famille. Mais je ne veux pas, s'il oublie d'être pere, qu'il ait la puissance de tourmenter & de faire souffrir un nombre de personnes innocentes, ou qui n'ont souvent d'autres crimes que celui de chercher à s'affranchir d'un joug insupportable.

Lorsqu'on fait attention aux raisons qui portent ordinairement les peres à s'opposer aux mariages de leurs enfans, on voit qu'elles prennent leur source dans le caprice ou dans l'ambition. Je t'ai fait voir, mon cher Brito, qu'il n'étoit pas juste de soumettre plusieurs personnes à la fantaisie d'une seule. Je pense que je t'ai donné aussi des raisons assez fortes, pour prouver que l'égalité entre les citoyens étoit profitable au bien de la société. Si à cela tu joins les réflexions d'un Philosophe, qui non content de regarder tous les hommes comme égaux entr'eux, estime plus la satisfaction du coeur & de l'esprit, que tous les trésors de l'univers, tu ne condamneras plus la décision de l'assemblée des pontifes Nazaréens, qui déclara solemnellement, que les hommes ne devoient point séparer deux personnes qui s'étoient unies par les liens de l'hymen.

Les mariages, fondés uniquement sur la tendresse, sont les plus heureux. L'amour, dit un auteur Anglois (1), devroit jetter de profondes racines, & se bien fortifier avant qu'on y entrât.

[(1) Le Spectateur, ou le Socrate moderne, tom. 3, pag. 218.]

Il n'y a rien, en effet, qui intéresse plus la tranquillité des hommes que de connoître les gens avec lesquels ils veulent avoir affaire. Combien à plus forte raison, un mari doit-il prendre garde aux qualités d'une femme avec laquelle il s'unit pour le reste de sa vie? C'est du choix qu'il fait que dépend son bonheur ou son malheur naturel.

[Pages e8 & e9]

On peut dire du mariage ce que Virgile a dit des enfers, que _l'entrée en est ouverte à tout le monde; mais que la sortie en est d'une difficulté infinie (1): & lorsqu'une fois on y est engagée, il ne reste plus qu'à prendre patience.

[(1) ......... Facilis descensus Averni,
Sed revocare gradum superasque evadere ad auras;
Hoc opus, hic labor est.
Virgil. Aenéïd.]

Combien doit-on examiner une action, qui traîne après soi de si grandes conséquences; & combien n'est-il pas injuste de ne pas vouloir laisser à une personne une entiere liberté sur une chose à laquelle elle est si fort intéressée? Lorsque le choix d'un mari ou d'une femme est laissé aux parens, ils n'ont en vue que les biens & les avantages de ce monde; au lieu que les deux personnes intéressées ont presque toujours égard au mérite personnel. Les premiers voudroient procurer tous les aises & tous les plaisirs de la vie à la personne dont ils épousent les intérêts, dans l'espérance même que son état florissant peut leur donner du relief, & leur être de quelqu'avantage. Les autres cherchent à s'assurer d'une joye continuelle. (2)

[(1) Le Spectateur, ou le Socrate moderne, tom. 3, pag. 221.]

Voilà, mon cher Brito, les différens sentimens qui font agir les peres de famille & les enfans. Tu n'as qu'à juger toi-même, quels sont ceux qui approchent le plus de la raison. Il me paroît que la satisfaction de l'esprit vaut plus que l'empire de l'univers pour quiconque cherche à vivre heureux & tranquille. Les Turcs ont une maxime plus sage que celle des François. Ils laissent choisir à leurs enfans parmi les esclaves celle qu'ils veulent pour leur épouse: ils ne vont point chercher des richesses & des alliances, dès que l'amour parle chez eux. Les Juifs, au contraire, ressemblent aux Nazaréens, qui rejettent la décision des Pontifes: ils vont même plus loin: ils destinent souvent leurs enfans dès la plus tendre enfance. Ils les fiancent, qu'à peine ont-ils encore l'âge de connoissance: & je ne comprens point comment on ne voit pas beaucoup plus de mauvais mariages parmi nos freres.

Un pere, qui forme le lien qui doit unir son fils, peut-il savoir l'humeur & le caractère de la personne qu'il lui donne pour épouse, puisqu'elle-même souvent ne se connoît point encore? En vérité, mon cher Jacob, je ne saurois que blâmer ces sortes d'unions; & je crois que l'amour, le goût & la sympathie, sont les seules choses qui doivent avoir le droit de former les mariages.

[Pages e10 & e11]

Je trouve en France, & dans bien d'autres pays, un paysan beaucoup plus heureux qu'un homme né dans un rang élevé. Ce premier peut disposer de son coeur: l'autre, esclave de sa naissance, ne peut se livrer aux charmes de l'amour. Il faut qu'il examine avant que d'aimer, si sa dignité n'est point avilie, & s'il peut sans déroger à sa noblesse, trouver aimable ce qu'il adore. Tant de prévoyance rend malheureux quiconque fuit la contrainte. Je ne voudrois point d'un bien imaginaire, qui me priveroit de la possession des réels.

Les grands hommes ont su s'élever au-dessus des préjugés du vulgaire. Quand l'amour les a blessés, ils ont cherché dans l'hymen un secours à leurs maux. Ils n'ont pas cru qu'ils dussent s'arrêter à des coutumes ridicules, & ils ont élevé leur épouse au rang qu'ils occupoient. Un des premiers souverains du monde (1), aussi renommé par son génie, que par la vaste étendue de ses états, mit sur le trône une femme née du sang le plus obscur.

[(1) Pierre Alexiowits, Czar de Moscovie.]

Sa gloire n'en fut point ternie; l'univers entier, après avoir admiré le monarque dans le gouvernement de l'état, contempla avec plaisir le chef de famille, & ne crut point que la grandeur de l'un fut incompatible avec la façon d'agir de l'autre.

En voilà assez, mon cher Brito, sur cette matiere. Je ne veux point te forcer à adopter mon sentiment, si tu ne le juges pas conforme à la raison. S'il te paroît juste & sensé, je penserai que c'est avec raison que j'ai combattu ton opinion. Jusques-là, je serai toujours dans une espece d'incertitude: quoique je n'approuve pas la puissance sans bornes qu'on accorde aux peres, cependant je me défie en quelque façon de mes lumieres, puisque je vois que des gens aussi sages & aussi spirituels que toi, penchent vers un sentiment entierement opposé au mien. Il n'y a que les pédans, ou les pontifes Romains, qui se vantent d'être infaillibles. Les sages & les philosophes craignent toujours d'être dans l'erreur. Ils connoissent trop la foiblesse humaine, pour présumer de leur force jusqu'au point de croire n'être pas sujets à tomber aisément dans l'erreur.

[Pages e12 & e13]

Plusieurs même ont poussé trop loin leur modestie, & ont donné dans une sorte de pyrrhonisme, pour avoir trop d'humilité. Je trouve un peu extraordinaire que Socrate, après trente ans d'étude, ait assuré, qu'il ne savoit qu'une seule chose, c'est qu'il ne savoit rien. (1) Ce n'étoit pas la peine d'étudier si long-tems, pour avoir la satisfaction de débiter une pareille sentence.

[(1) Id unum scio, quòd nihil scio.]

Porte-toi bien, mon cher Brito; vis content & satisfait.

De Hambourg, ce...

***

LETTRE CXXVI.

Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople, à Aaron Monceca.

La lettre, mon cher Monceca, que tu m'as écrite sur les différentes sectes Nazaréenes, m'a fait réfléchir sur celles qui partageoient anciennement la religion de nos peres. Il semble qu'il n'y ait aucune croyance, qui dès qu'elle commence à être établie, ne pousse divers rameaux, comme un arbre, qui en se fortifiant & en jettant de profondes racines, produit aussi un grand nombre de branches. Dans le commencement, ces sectes ne sont que de simples rejettons; bien-tôt elles deviennent aussi considérables que le tronc dont elles sortent; & à mesure qu'elles prennent plus de force, il arrive ordinairement qu'elles s'éloignent davantage des opinions de la religion dont elles sortent. Chaque chef de secte forme peu à peu son systême, & ses disciples y ajoutent ensuite bien des choses.

Ce n'est jamais que par gradation, & peu à peu, que certaines personnes condamnent des sentimens reçus. S'ils heurtoient tout d'un coup des opinions qu'on regarde comme fondamentales, ils révolteroient les esprits, plutôt que de les convaincre. Il faut les préparer peu à peu, & les conduire par degrés aux nouveautés qu'on veut leur annoncer.

Les Sadducéens ne furent d'abord que ce que sont aujourd'hui les Caraïtes. Ils se contentoient de rejetter les traditions des anciens, & ne vouloient s'attacher qu'à la loi écrite. Les pharisiens, gens autrefois aussi pétris de chimeres que mes anciens confreres les rabbins, le sont encore aujourd'hui, & zélés protecteurs comme eux de mille traditions ridicules étoient directement opposés aux Sadducéens.

[Pages e14 & e15]

Cependant jusques-là ces derniers étoient fondés dans leur opinion, & n'admettoient rien que de raisonnable. Mais bien-tôt l'amour de la nouveauté, & le plaisir de s'éloigner des sentimens de leurs adversaires, les pousserent dans les égaremens les plus condamnables. De caraïtes qu'ils étoient, ils devinrent incrédules & prophanes, & donnerent autant d'avantages aux pharisiens leurs ennemis, qu'ils en avoient sur eux dans le commencement. Ils niérent la résurrection des corps, & l'existence des anges; ils soutinrent que l'ame étoit mortelle, & qu'il n'y avoit d'esprit que Dieu seul (1): par ce pernicieux systême, ils ouvrirent la porte à tous les crimes; la crainte de peines & l'espérance de biens futurs, étant les liens les plus forts pour retenir le commun des hommes attaché à la vertu. Il est vrai qu'ils avouoient que Dieu avoit créé l'univers & qu'il le gouvernoit par sa providence; mais ils croyoient, qu'il ne récompensoit & ne punissoit qu'en ce monde-ci.

[(1) Joseph. Antiquit. lib. 18 cap. 2 & de Bello Judaïco, lib. 6 cap. 12.]

Je te prie d'examiner, mon cher Monceca, que toutes les sectes qui divisent aujourd'hui les Nazaréens, ont été autrefois chez les Juifs, à peu de chose près. Les Saducéens étoient en Judée ce que sont les déïstes de Paris, dont tu m'as parlé dans tes premieres lettres (1); & leur croyance, comme tu vois, est conforme.

[(1) Lettre IV.]

Je ne voudrois pourtant pas pousser trop loin ce parallele, puisqu'on sait que les vrais Déïstes, c'est-à-dire, ceux qui respectent véritablement la Divinité, ne détruisent point ainsi les récompenses & les peines. (2)

[(2) Voyez, entr'autres ouvrages, ceux du baron de Cherbury.]

Poursuivons la comparaison des sectes juives & des nazaréennes. Celle des pharisiens subsiste encore aujourd'hui, & forme, pour ainsi dire, la croyance générale des juifs; car, excepté mes freres les caraïtes, & quelque peu de Samaritains, je regarde ceux qui suivent les sentimens du Talmud, & les traditions des rabbins, comme les descendans de ces pharisiens. Depuis la destruction du temple, cette secte a englouti toutes les autres, & la nation juive a malheureusement reçu toutes ses rêveries; de sorte que mille ridicules chimeres, sous le nom de traditions, ont annullé en quelque maniere les écritures saintes.

[Pages e16 & e17]

Je gémis amèrement, mon cher Monceca, lorsque je considere, que si l'on en excepte un petit nombre de caraïtes, tout le reste des juifs croupit dans les erreurs les plus grossieres. Leur religion n'est plus qu'un édifice élevé sur les traditions des Pharisiens, & point du tout sur les livres de la loi. Tu n'ignores pas quelle étoit la fierté & l'orgueil de ces anciens Docteurs. Ils se regardoient comme infiniment plus saints que les autres, & se séparoient de ceux qu'ils traitoient de pécheurs & de profanes, avec lesquels ils ne vouloient pas seulement boire & manger. Aussi leur donna-t'on, à cause de cela, le nom de pharisiens, qui prend son origine, comme tu le sais, du mot pharos, qui veut dire séparer. Cependant, ils vinrent à bout par leur hypocrisie, de tromper le peuple, qui est, & sera toujours la duppe de ceux qui affectent un extérieur de sainteté.

Je trouve, mon cher Monceca, entre les anciens pharisiens, & les jansénistes que tu m'as si bien dépeints, une ressemblance assez notable. Ces derniers se piquent de même que les premiers, d'une grande austérité; ils cherchoient à se distinguer par des actions extraordinaires; témoins leurs dernieres & risibles équipées. Ils ont pour les écrits de leur Augustin, autant ou plus de vénération, que les autres n'en avoient pour leurs traditions, & que les rabbins leurs successeurs n'en ont aujourd'hui pour le talmud. Ils sont faux, hypocrites, imposteurs, & savent merveilleusement duper le peuple, sur-tout les femmes, par leur extérieur affecté. Ils font parade d'une morale sévère, ce qui ne les empêche pourtant pas de supposer des saintes épines, des hémorrhoïsses & des saints Paris. En un mot, je ne les trouve que trop ressemblans aux pharisiens.

Les Esséniens, qui furent peut être chez les anciens juifs les seuls & vrais observateurs de la loi, avoient des opinions très-différentes de celles des autres sectes. Ils s'étoient imposés une maniere de vie beaucoup plus rigide & beaucoup plus sage que celle des autres juifs; mais il n'y avoit aucune hypocrisie dans leur conduite. C'étoient des gens véritablement vertueux, dont la modération & la retenue servoient d'exemples aux philosophes les plus sensés.

[Pages e18 & e19]

Il est vrai, qu'ils avoient donné dans quelques sentimens outrés. Ils croyoient une prédestination absolue, rendoient l'homme esclave, nioient son franc-arbitre, & ne lui laissoient aucune liberté dans ses actions. _Ils différoient aussi des pharisiens dans le grand article de la vie à venir & de la résurrection des morts: & quoiqu'ils crussent la premiere, ils nioient la seconde, & soutenoient que les ames au sortir du corps, entroient dans un état d'immortalité, où elles sont éternellement heureuses ou malheureuses, selon que leurs actions ici bas l'ont mérité; sans rentrer jamais ou dans leur propre corps, ou dans un nouveau. (1)

[(1) Histoire des juifs & des peuples voisins, par Prideaux, tom. 4, pag. 79. ]

Plusieurs nazaréens soutiennent encore aujourd'hui ces derniers sentimens des Esseniens: ils pensent qu'il n'est aucun purgatoire, ainsi que le veulent les autres nazaréens. Ils disent qu'en sortant de la captivité du corps, l'ame entre dans un état éternellement heureux ou malheureux. Beaucoup d'entr'eux admettent la prédestination absolue; & tous ceux qu'on appelle réformés en Europe ont en général beaucoup de ressemblance avec les anciens Esseniens.

Il y avoit encore une autre secte chez les juifs; qu'on appelloit les contemplatifs, ou les Thérapeutes (1).

[(1) Philo de vitâ contemplativâ, pag. 688. Edit. Colon. ]

Ceux qui embrassoient leurs opinions, disoient que c'étoit un mouvement d'amour céleste, qui les jettoit dans une espèce d'enthousiasme, comme celui qui saisissoit les bacchantes & les corybantes, dans la célébration des mystères des anciens payens. Ils restoient dans cet enthousiasme, jusqu'à ce qu'ils fussent entrés dans une espece de contemplation, qui tenoit de l'extase & du ravissement. Alors ils se regardoient comme élevés au-dessus des autres hommes. Ils se retiroient souvent dans des solitudes, abandonnoient leurs parens & leurs amis, pour pouvoir se livrer entiérement à l'esprit dont ils croyoient être possédés. On trouve aisément ces thérapeutes dans les mystiques nazaréens de nos jours. Ces moines, qui fuyent le monde, qui se retirent dans des déserts, & se livrent entiérement à la contemplation, leur ressemblent assez. Les fanatiques, ou les illuminés, peuvent encore leur être comparés. Ils croyent comme eux, qu'ils reçoivent surnaturellement un esprit dont ils sont entierement possédés, qui détermine toutes leurs actions, & les conduit dans tout ce qu'ils doivent entreprendre.

[Pages e20 & e21]

Tu vois, mon cher Monceca, que j'ai raison de soutenir, qu'il est peu de secte nazaréenne, de laquelle on ne trouvât le levain parmi celles qui ont existé anciennement chez les juifs. C'est ainsi que les opinions des hommes se succédent les unes aux autres. Après avoir été proscrites pendant quelque tems, elles redeviennent encore à la mode, & retrouvent des partisans.

Il y avoit encore en Judée, quelque tems avant la ruine de ce royaume, une secte composée de gens qu'on appelloit les Hérodiens, & qui doit son origine à Hérode le grand. Cette secte subsiste encore aujourd'hui dans toutes les cours. Les erreurs de ceux qui la suivent consistent à être toujours du sentiment du prince, à croire qu'on peut consentir à tout lorsqu'on y est obligé par une force majeure. Hérode suivoit ce principe dans la pratique. Josephe, célèbre historien de notre nation, mais trop dédaigné parmi nous, raconte, que ce prince, pour faire sa cour à Auguste & aux grands de Rome, avoit fait plusieurs choses non-seulement défendues, mais même expressément contraires à la loi. (1)

[(1) Joseph Antiq. lib. 15 cap. 12.]

Il s'étoit écarté du bon chemin, jusqu'à bâtir des temples & à élever des statues, pour un culte idolâtre: & il excusoit des crimes si condamnables, par l'obligation dans laquelle il se trouvoit de ménager les Romains. Ses sectateurs adopterent ses maximes; & les courtisans, toujours idolâtres de la faveur de leurs maîtres, furent presque tous de cette secte qui fut extrêmement méprisée par les juifs vertueux, & qui l'est encore aujourd'hui, malgré la longueur des tems, par tous ceux qui préferent dans quelque religion qu'ils soient, le service de Dieu à une gloire vaine & passagere. Voici comme un auteur nazaréen parle de ces Hérodiens. Je crois qu'ils étoient des demi-juifs, comme Hérode, des gens, qui à la vérité faisoient profession du judaïsme, mais qui pourtant dans l'occasion savoient s'accommoder à l'idolâtrie payenne, & faire ce qu'elle demandoit d'eux. Les Sadducéens, qui ne connoissoient point de vie après celle-ci, donnerent presque tous dans l'Hérodianisme. Aussi les voit-on, pour ainsi dire, confondus avec eux. (1)

[(1) Histoire des juifs & des peuples voisins, Prideaux, tom. 4 pag. 124.]

On peut assurer hardiment, mon cher Monceca, que parmi les courtisans, la croyance du prince détermine la leur en général, & qu'elle influe même dans la suite du tems sur celle des peuples. En effet, il est presque impossible que la religion du souverain ne détruise & n'absorbe pas enfin les autres. Ne suffisoit-il pas pour que la France devînt toute protestante, que Henri IV. restât protestant? Si cela fut arrivé, il y auroit peut-être aujourd'hui moins de papistes à Paris, qu'il ne s'y trouve encore de réformés. Car il est impossible, que dans le cours de quatre ou cinq générations, il ne se trouve dans toutes les familles un pere qui veuille avoir des charges, parvenir aux honneurs, acquérir un rang qui le distingue. L'ambition à proportion, regne également chez les grands & chez les petits. Il faut pour faire fortune aisément, être de la religion du prince. Voilà une excellente raison, pour en prouver la vérité; & c'est-là un argument très-persuasif à l'égard de la plûpart des gens.

Pour démontrer la vérité de ce fait, on n'a qu'à considerer ce qu'est devenu le catholicisme dans tout le Nord; & l'on se convaincra bientôt, qu'il faut absolument, que dans la suite du tems, la religion du prince absorbe les autres. Si les successeurs d'Hérode eussent pensé comme lui, insensiblement la foi des juifs eût été à demi-éteinte; les pharisiens eux-mêmes auroient embrassé cette secte. Ils avoient trop de vanité & d'orgueil, pour n'avoir pas voulu rechercher la faveur du souverain. Ce ne sont pas ceux qui font paroître le plus de zéle pour une opinion, qui sont souvent les plus difficiles à faire changer. J'ai vû bien des nazaréens, qui ont écrit avec beaucoup de chaleur pour certain sentiment, & que l'or ou les honneurs ont corrompus, tandis que des ignorans ou des gens d'un génie médiocre, ont souffert les supplices les plus cruels, plutôt que d'avouer rien qui pût blesser leur croyance. Les docteurs de Sorbonne ne seroient pas apparemment fort difficiles à gagner, si l'on vouloit établir en France quelque sentiment nouveau.

[Pages e24 & e25]

Par le moyen des bénéfices, le souverain tient en sa main la clef des coeurs. Si les jansénistes en pouvoient obtenir à leur gré, ils crieroient sans doute beaucoup moins: mais, comme de raison les Molinistes les prennent tous pour eux; & ce n'est pas-là le moyen de ramener l'union entre ces deux partis.

Porte-toi bien, mon cher Monceca: & vis content & heureux.

Du Caire, ce...

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LETTRE CXXVII.

Jacob Brito, à Aaron Monceca.

La superstition des Portugais, mon cher Monceca, m'a souvent rappellé dans la mémoire la rigidité outrée de nos premiers Peres dans leur maniere d'observer le Sabbat. Il y a eu un tems, où cette superstition étoit poussée si loin, que les juifs, par une fausse délicatesse de conscience, n'osoient défendre leur vie ce jour-là. Si on les attaquoit, ils se laissoient tuer plutôt que de se défendre. Dès le commencement des guerres des Macchabées, on sentit l'inconvénient & la folie de cette conduite, & par les malheurs qui s'en étoient ensuivis. Les personnes sensées qui voïoient que la loi ne pouvoit ordonner une chose qui alloit directement à la destruction de la société, déciderent, que le quatrieme commandement n'exigeoit pas, que l'on ne défendît point sa vie, lorsqu'elle étoit attaquée & en danger. En expliquant ainsi le commandement, on approchera du sens dans lequel il avoit été fait: mais l'on ne donna point à cette explication une assez vaste étendue. On s'imagina, que cette décision n'alloit pas plus loin que la défense contre une attaque immédiate & présente, & qu'elle n'autorisoit point à agir pour empêcher des préparatifs qui tendoient à la ruine du public & des particuliers: & l'on crut toujours qu'on ne devoit se défendre qu'à la derniere extrêmité. Ainsi, quand on attaquoit les Juifs un jour de sabbat, ils se défendoient vigoureusement, mais ils ne pensoient pas qu'il leur fût permis, s'ils étoient assiégés dans une ville, d'empêcher l'élévation d'un ouvrage ou d'une batterie. Ils n'eussent osé faire une sortie, pour repousser l'ennemi, parce qu'alors ils auroient été les agresseurs. Ce n'étoit que dans la derniere extrêmité, qu'ils croyoient qu'il leur étoit permis de combattre.

[Pages e26 & e27]

Cette fausse délicatesse fut en partie ce qui occasionna la prise du temple lorsque Pompée l'assiégea. Il s'apperçut bien-tôt de la manoeuvre des Juifs, & ne fit plus donner des assauts les jours de sabbat: il les employa à faire construire des ouvrages, à dresser des machines & des batteries, à combler des fossés; & il trouva toutes les facilités possibles dans l'exécution de ses desseins. Ses soldats travaillerent si bien, & si commodément, qu'ils abbattirent enfin une grande tour, qui entraîna avec elle un pan de muraille très-considérable, & fit une brêche par laquelle on monta à l'assaut. Ainsi le temple fut pris & saccagé, à cause d'une aveugle superstition.

Quelque chose que disent nos Rabbins, je ne croirai jamais, mon cher Monceca, que la divinité ait voulu introduire une loi nuisible & préjudiciable à la société. La lumiere naturelle nous apprend, que la divinité ne cherche qu'à rendre les hommes heureux; & qu'elle ne leur a imposé des règles, que pour cet effet. Nous devons donc rejetter dans la célébration du jour du sabbat, tout ce qui peut le rendre nuisible: & puisqu'on avoit compris du tems des Maccabées, la nécessité de se défendre lorsqu'on étoit attaqué, on eut dû étendre l'explication de la loi, jusqu'à la permission de prévenir les piéges qu'on nous tendoit.

Les nazaréens agissent d'une façon bien plus sensée que les juifs. Ils ont, comme eux leur jour de sabbat; mais, ils n'y observent aucune coutume qui leur devienne préjudiciable: ils ne pensent pas que le service de Dieu exige, que par une indolence condamnable, on laisse ruiner son temple & ses autels. Ces mêmes nazaréens disent, que dans certaines loix, la lettre tue, & l'esprit vivifie; & qu'il faut toujours expliquer, d'une maniere sensée & utile au bien public, les ordres donnés par la divinité. La nécessité dispense de bien des choses. Il eût été à souhaiter que nos anciens peres eussent pensé sur le jour du sabbat aussi sensément que font nos freres dans ce pays. Ils ne sont point circoncis, mangent du cochon, vont dans les temples nazaréens, chantent vêpres, disent la messe s'il le faut, & n'en sont peut-être pas moins bons juifs dans le fond de leur coeur.

[Pages e28 & e29]

A quoi leur serviroit un zéle faux & outré, qu'à faire périr entièrement dans ce royaume les restes de notre nation infortunée? Je désapprouve une conduite trop fiere & trop hautaine dans certaines occasions. Il est plus à propos de négliger, & de manquer même, s'il le faut, contre un seul précepte, que de se mettre au hazard de n'en pouvoir remplir aucun.

Ce n'est pas que je n'admire la fermeté de nos anciens peres; mais j'en suis frappé, sans y donner mon approbation. Et quel est le mortel qui ne seroit pas étonné de voir jusqu'où ils ont poussé leur confiance? Josephe & plusieurs autres historiens, en ont conservé la mémoire à la postérité. Les écrivains nazaréens leur ont même rendu justice; voici comment un auteur Anglois parle du sac du temple, lorsque Pompée s'en fût rendu maître. Pendant tout le fracas, dit-il, les cris & le désordre de cette boucherie, les prêtres étoient alors dans le temple, occupés à faire le service. Ils le continuerent avec un sang froid surprenant, malgré la rage de leurs ennemis, & la douleur de voir massacrer à leurs yeux leurs parens & leurs amis; aimant mieux perdre la vie par l'épée de l'ennemi, qu'ils voyoient maître de tout, que d'abandonner le service de leur Dieu. Plusieurs d'entr'eux virent mêler leur sang avec celui des sacrifices qu'ils offroient; & l'épée de l'ennemi en fit des victimes de leur devoir. Pompée lui-même ne put s'empêcher d'admirer cette fermeté & cette confiance, dont on auroit de la peine à trouver des exemples pareils. (1)

[(1) Histoire des Juifs & des peuples voisins, par Prideaux. Part. 2. liv. 4 pag. 248.]

Quelque mépris que les autres nations affectent pour la nôtre, je crois, mon cher Monceca, pouvoir assurer avec vérité qu'il n'est point de peuple qui ait donné des marques plus éclatantes de son courage envers ses ennemis, & de son respect envers Dieu. Il est vrai que nous avons failli quelquefois; mais qui sont ceux qui n'ont pas commis des fautes? Pour qu'une nation n'eût jamais manqué, il faudroit qu'elle fût composée d'hommes qui ne fussent pas sujets à l'humanité. Quelle est celle qui eût résisté aux persécutions que nous avons essuyées, & qui n'eût pas succombé aux maux que nous avons soufferts?

[Pages e30 & e31]

Cependant rien n'a pu nous ébranler. Nous avons soutenu avec une patience digne d'admiration, tous les supplices qu'on nous a infligés. Errans sur la terre, proscrits d'une partie de l'univers, la plûpart des peuples qui nous accordent une retraite, nous font payer l'air que nous respirons; & nos malheurs auroient lassé la confiance la plus stoïque. Malgré tant d'infortunes, à peine se trouve-t-il quelques-uns d'entre nous, qui, dans un siècle, abandonnent leur croyance & trahissent leur Dieu.

Les nazaréens, toujours accoutumés à blâmer nos actions même les plus louables, donnent le nom d'entêtement à notre confiance, au lieu de rendre justice à notre patience & à notre fermeté. Leur haine les aveugle, jusqu'à nous faire un crime de notre vertu. Je voudrais bien qu'ils me disent pourquoi ce qu'ils appellent chez eux grandeur d'ame & fidélité au ciel, devient chez nous obstination & endurcissement? Puisque nous sommes pénétrés comme eux de la vérité de notre religion, & que nous la croyons de bonne-foi, y a-t-il plus d'entêtement dans notre procédé que dans le leur? L'obstination n'est vicieuse que dans ceux qui, ayant apperçu le foible & le faux d'une opinion, persistent cependant à la soutenir. Mais c'est une foiblesse indigne d'un honnête homme que de changer de sentiment sur les matières de religion, uniquement par complaisance. C'est ressembler à certains peuples idolâtres qui font auprès des missionnaires nazaréens un vil négoce de leur religion. Ils cessent d'adorer leurs idoles pendant le tems qu'on leur donne de quoi subsister plus à leur aise que dans les bois: & dès qu'ils ne trouvent plus leur profit, ils retournent au culte de leurs extravagantes divinités.

Considère, mon cher Monceca, toutes les sectes nazaréennes qui se sont élevées depuis près de dix-sept cent ans: elles sont toutes tombées insensiblement. Un siècle a souvent vu établir & finir une religion, qui avoit dans son milieu beaucoup de partisans. Dans cette extension & dans cette chûte des religions, la nôtre n'a jamais souffert de diminution; & je suis assuré qu'il y a presqu'autant de Juifs répandus aujourd'hui dans le monde, qu'il y en avoit peu de tems après la destruction de Jérusalem par les Romains. Il semble que le ciel, en accablant son peuple, ait pris soin de le faire multiplier.

[Pages e32 & e33]

Si tous les Juifs qui sont dans le Mogol, dans la Moscovie, dans la Turquie, dans l'Afrique & dans les divers royaumes de l'Europe, étoient rassemblés dans un pays, je doute qu'il y eût de nation plus nombreuse & plus puissante. Cela arrivera un jour, mon cher Monceca; & cette longue captivité que nous souffrons finira entièrement. Les murs de Jérusalem seront relevés par ses enfans: le temple saint sera rebâti, & le Tout-puissant sera encore servi par les fidèles Israélites, de la même manière qu'il l'étoit autrefois. Laissons les nazaréens se vanter de leurs avantages, & nous insulter dans nos malheurs. Celui qui nous mit dans l'esclavage, & sous le joug des nations, sçaura bien nous en retirer: & lorsque nos crimes seront expiés, la punition de ceux des nazaréens commencera à son tour.

Nous pouvons appliquer à nos ennemis, ce que dit un gouverneur Anglois à un général François, lorsque l'Angleterre perdit Calais, la dernière des nombreuses conquêtes qu'elle avoit faites en France. Ce général ayant demandé en plaisantant au gouverneur: Quand comptez-vous repasser la mer & venir vous rétablir en France? Ce sera, lui répondit-il, dès que vos péchés seront plus grands que les nôtres. Si ce gouverneur disoit la vérité, il faut que sur la fin du règne de Louis XIV. les François fussent devenus plus grands pécheurs que les Anglois. Il est vrai que le ciel leur en accorda le pardon, & que leurs ennemis repasserent bien-tôt la mer. Il en sera des Juifs, mon cher Monceca, ainsi que des nazaréens. Lorsqu'ils seront devenus vertueux, la Divinité mettra fin à leurs peines. Toutes les différentes captivités que nous avons essuyées ont été la punition de nos vices; & comme elles ne produisoient point assez d'effet sur nos coeurs, Dieu a voulu, par plusieurs siècles d'infortune, changer entièrement nos inclinations, & nous rendre dignes de lui. Plus notre esclavage aura été long & pénible, & plus la fin en sera agréable. C'est en vain que les nations ont conjuré la perte d'Israël; tous leurs projets s'évanouiront sans succès; l'être tout-puissant dissipera leurs complots, comme le vent dissipe la fumée. (1)

[(1) Quare fremuerunt gentes, & populi meditati sunt inania? Psalm. 2.].

[Pages e34 & e35]

Lorsque notre libérateur viendra rompre nos fers, la terre frémira à son aspect, & les rois se prosterneront à ses pieds. Il vaincra tous les obstacles, & Sion deviendra plus florissante, qu'elle ne le fut jamais. Heureux, mon cher Monceca, les Juifs qui jouiront pour lors de la clarté du soleil! Ils verront opérer dans un seul jour plus de miracles & de prodiges qu'il n'en est arrivé depuis la création du monde. Ils pourront contempler la face de l'auguste Messie resplendissante de gloire. Peut-être ce jour-là est-il plus près que nous ne le croyons. A chaque instant peut paroître le libérateur d'Israël; mais aussi ce moment fortuné est peut-être bien éloigné. Dieu seul connoît lorsqu'il arrivera. Soumettons-nous donc très-respectueusement à ses ordres: adorons sa sainte providence, & soyons certains que s'il nous punit, c'est pour notre bien, & pour nous conduire enfin à la gloire.

Porte-toi bien, mon cher Monceca: vis content & heureux, & que le Dieu de nos peres te comble de prospérités & de bonheur.

De Lisbonne, ce...

***

LETTRE CXXVIII.

Aaron Monceca, à Jacob Brito,

J'ai examiné plusieurs fois ce qui pouvoit contribuer à rendre certaines nations plus affables que les autres: & je crois que la seule éducation que l'on donne aux enfans dès leur tendre jeunesse, détermine leur tempérament, & leur inspire cette politesse si utile au bien de la société.

Quelques auteurs, assez peu raisonnables, (1) ont prétendu que les peuples les plus polis étoient ceux qui vivoient dans les états où les princes avoient un pouvoir absolu: ils ont soutenu que la brutalité étoient une suite de la liberté.

[(1) Voyez entr'autres les lettres sur les Hollandois, tom. 4]

Ils ont comparé la politesse des François à l'humeur brusque & hautaine des Anglois, & à la façon simple & naturelle des Hollandois & des Suisses. Mais les exemples que ces auteurs ont cités pour soutenir leurs opinions, sont détruits par d'autres, qui marquent évidemment que la liberté d'un peuple n'influe point sur sa douceur & son affabilité.

[Pages e36 & e37]

Les Grecs & les Romains furent, dans la splendeur de leur république, les peuples les plus polis & les plus civilisés: pendant que les Perses & les Parthes, esclaves de leurs souverains, furent regardés comme des barbares.

Si l'on compare l'affabilité des Vénitiens à la grossiéreté des Turcs, on conviendra aisément que le despotisme n'influe point sur la politesse des peuples. Il faut en chercher la cause ailleurs que dans la soumission ou dans la liberté, puisque nous voyons également des nations libres peu affables, & que l'on en trouve de soumises au despotisme, qui le sont encore moins: & lorsque l'on considère que les Moscovites étoient ci-devant les peuples les plus brutaux, les plus rustres, & en même-tems les plus esclaves, on verra que cette idée de liberté, qu'on croit donner à l'esprit une certaine hauteur qui tient de la férocité, n'est point la raison qui détermine le peu d'affabilité & de douceur.

Je pense donc avec raison, mon cher Brito, que l'éducation est la seule chose qui règle presque toutes les actions des hommes. Ils sont plus ou moins doux, selon qu'ils ont été plus ou moins cultivés dans leur jeunesse. Quand on leur a appris de bonne heure à se rendre sociables, à fléchir leurs esprits & à accorder leurs volontés à celles des autres, ils s'en font une coutume; insensiblement ils sont complaisans sans qu'ils songent à l'être; l'habitude est chez eux une seconde nature. Lorsqu'au contraire ils ont été élevés à contenter toutes leurs passions, à suivre aveuglément leurs desirs, leur tempérament brusque se fortifie tous les jours, ils croissent en mauvaise humeur à mesure qu'ils croissent en âge: & l'idée de la liberté ou du gouvernement monarchique ne fait rien à leur impolitesse.

Depuis vingt ans les Moscovites ne sont point devenus plus soumis. Pierre Alexiowits a trouvé le secret de changer leurs moeurs & leurs coutumes, sans les rendre plus esclaves: il les a fait devenir plus sociables, en les obligeant de donner à leurs enfans une éducation convenable. Il y a plus de différence de la cour de Moscovie d'aujourd'hui à celle qui subsistoit il y a trente ans, qu'il n'y en a de celle de France à celle de Constantinople. Je crois pourtant, qu'en matière de politesse, ce sont-là les deux Antipodes.

[Pages e38 & e39]

Les Moscovites, autrefois moins polis & moins affables que les Turcs, ignoroient même les bienséances les plus simples, & ne connoissoient que médiocrement le droit des gens. Le caractère d'ambassadeur n'étoit point chez eux un titre assez auguste pour mettre à couvert de leur rusticité. Wicquefort, dans son traité de l'Ambassadeur & de ses fonctions, parle d'eux en ces termes.

Les Moscovites sont incivils, barbares & brutaux: & bien que la naissance fasse quelque distinction entre les premiers & les derniers d'entr'eux, ils sont pourtant tous esclaves du czar: & dans cette éducation basse & servile, on ne voit rien qui ne soit bas, grossier & rustique en eux. Le czar, ou grand-duc, fait recevoir tous les ambassadeurs à l'entrée de ses états, & les fait défrayer tant qu'ils y demeurent. Mais ce traitement & l'honneur qu'il leur fait faire, est accompagné d'une arrogance presque bestiale. Au lieu que dans les autres cours les maîtres des cérémonies & les introducteurs des ambassadeurs font toutes les civilités imaginables aux ambassadeurs, & font l'honneur de la maison au nom de leur prince, le pristave Moscovite fait ce qu'il peut pour prendre la place d'honneur, fait difficulté de descendre de cheval que l'ambassadeur n'ait mis pied à terre, se jette le premier dans un traineau ou dans un carosse pour y prendre la place la plus honorable, & le traite avec hauteur en toutes les rencontres. Il y a plusieurs relations de ces quartiers-là, & entr'autres une très-impertinente de l'ambassade que le duc de Holstein-Gottorp y fit faire, comme aussi en Perse, en l'an 1633, & dans les années suivantes. Mais il n'y en a point où leur impertinence soit mieux représentée, qu'en ce que nous avons du voyage que le comte de Carlile y fit en l'an 1633, de la part du roi de la Grande-Bretagne. Le pristave qui le reçut à Archangel prit la main sur l'ambassadeur, & ne la lui voulut pas céder, que le gouverneur de la ville ne lui eût ordonné de s'accommoder à la volonté du comte, qui étoit bien résolu de maintenir la dignité du roi son maître. On lui avoit marqué le jour qu'il devoit faire son entrée à Moscow. Il étoit à cheval, & avoit fait près d'une demi-lieue, lorsqu'on l'obligea à la différer jusqu'au lendemain, & à aller loger dans un méchant petit village, auprès de la ville.

[Pages e40 & e41]

L'ambassadeur témoigna en être fort offensé, & s'en plaignit au czar par une lettre très forte. Mais au lieu d'en tirer satisfaction, on ne lui en donna point du tout, ni sur cette rencontre, ni touchant le sujet de son ambassade: & dans une occasion où on lui devoit faire le plus d'honneur, on lui fit le plus sanglant affront. Le czar le fit dîner avec lui, mais à une table séparée, & plus éloignée de la sienne, que celle que l'on avoit servie pour quelques boyards, c'est-à-dire, quelques esclaves du czar, qui eurent même la droite, pendant que l'ambassadeur tenoit la gauche. Aussi partit-il si peu satisfait de cette cour-là; que refusant les présens du czar, & témoignant son ressentiment avec beaucoup de chaleur, le czar en fit faire des plaintes au roi de la Grande-Bretagne par une ambassade expresse. (1)

[(1) Wicquefort, de l'ambassadeur, liv. 1. sect. 18. pag. 4- 6.]

Quelque long que soit ce passage, j'ai cru, mon cher Brito, que tu ne le trouverois point ennuyeux. Il prouve parfaitement que les peuples les plus soumis sont souvent les plus rustres, & donne une juste idée des moeurs & des coutumes des Moscovites. Il est vrai que depuis quelques années ils sont changés. Mais il reste cependant encore bien des choses à corriger parmi eux. Le tems achevera ce qu'a commencé Pierre Alexiowits. Ce n'est que de lui qu'on doit attendre le changement total d'un peuple autrefois si sauvage & si grossier.

J'ai entendu dire au chevalier de Maisin, lorsque j'étois à Paris, qu'il s'étoit trouvé plusieurs fois à Toulon, à l'auberge avec de jeunes Moscovites, que le czar avoit envoyés en France, pour y apprendre la navigation & la construction des vaisseaux. On les avoit fait gardes-marines. Dans le commencement qu'ils furent en cette ville, il se passoit peu de jours qu'ils ne se battissent & n'en vinssent jusqu'à vouloir se donner des coups de couteau pour un misérable morceau de viande. Ils avoient assez l'air d'ours mal léchés. Ils perdirent peu-à-peu leurs mauvaises habitudes; & lorsqu'ils retournèrent dans leur patrie, ils étoient aussi polis que s'ils fussent nés au milieu de la France ou de l'Allemagne.

[Pages e42 & e43]

Les étrangers qui ont passé en Moscovie ont rendu de grands services à ce pays. Outre les arts qu'ils y ont portés, ils lui ont fait connoître les défauts de la brutalité & de la rusticité. Je regarde les Allemands & les François, qui se sont établis chez les Moscovites, comme des missionnaires qui y ont été prêcher l'humanité: & je les crois beaucoup plus utiles au bien public que ceux qui vont annoncer dans les Indes le pouvoir du pontife Romain. Les premiers devoirs de l'homme, après le culte de la Divinité, doivent regarder les besoins du prochain. Il faut être d'un tempérament bien peu charitable, pour n'être pas bien aise de voir des nations entières revenir de leurs égaremens. Quoique Juif, je prends part au bonheur de tous les hommes: & lorsque je connois quelqu'un qui travaille à les rendre heureux, je le regarde comme un héros. Le monde étant la patrie des philosophes, ils doivent être entièrement défaits de cette basse & mauvaise jalousie, qui règne entre les personnes d'une différente nation. Je souhaiterois de tout mon coeur que tous les hommes eussent autant de franchise que les Suisses, de bon sens que les Hollandois, d'esprit que les François, & de pénétration que les Anglois: quoiqu'ils ne fussent pas Juifs, ils seroient dignes de l'être, & je les accepterois volontiers pour freres. Voilà, mon cher Brito, quels sont mes sentimens sur les hommes en général. Je ne sçais si tu les approuveras. Mais je te crois trop exempt de préjugés, pour ne point aimer la vertu par-tout où tu la rencontres.

Je vais partir au premier jour de ce pays, pour me rendre en Angleterre. J'ai déja écrit à Jérémie Costa, pour me retenir un appartement dans un quartier où je ne sois point distrait par le bruit. J'ai toujours observé dans mes voyages de me loger dans des endroits où je pusse me livrer quand je le voudrois, à la méditation, sans être interrompu. Dans toutes les grandes villes, & sur-tout à Paris & à Londres, un homme qui veut s'appliquer à l'étude, doit choisir une maison avec autant de précaution, qu'un mari doit en avoir lorsqu'il choisit une femme. Sa tranquillité dépend de son choix, Il est vrai qu'on se défait en France & en Angleterre plus aisément d'une maison que de sa femme. Mais lorsqu'on est établi une fois, il est très-désagréable d'être obligé de prendre de nouveaux arrangemens.

[Pages e44 & e45]

Je t'avouerai, mon cher Brito, que le changement me déplaît dans toutes sortes de choses. J'ai toujours eu une conduite uniforme: & mon genre de vie est entièrement opposé à celui de bien des gens, qui passent leurs jours dans des convulsions continuelles. J'ai souvent plaint à Paris nombre de François que je voyois dans une agitation éternelle. Ces personnes, selon moi, souffrent presque autant que celles qui sont obsédées.

La fureur du changement & la passion pour la nouveauté sont des espèces d'obsessions. Il faut, pour guérir un cerveau, qui en est attaqué, plus de raisonnemens philosophiques, qu'il ne faut de gouttes d'eau-bénite à un prêtre nazaréen pour chasser Astaroth ou Bélial d'un corps dont il s'est mis en possession. Encore arrive-t-il souvent que tous les discours du philosophe n'opèrent pas davantage que les cérémonies de l'ecclésiastique, & que les deux malades ne sçauroient être guéris. La chose est fort commune à Paris; & la moitié des petits-maîtres y meurent dans leurs folies, comme les convulsionnaires dans les leurs. Tu seras peut-être étonné, mon cher Brito, que je regarde ces derniers comme des démoniaques. Mais, à parler sincèrement, je ne sçais quel autre titre leur donner. Comment peut on nommer des gens qui font toutes sortes d'extravagances dans lesquelles il entre beaucoup de mystérieux? Tu me diras peut-être que cela étant ainsi, je donne le titre de démoniaque à des gens qu'on devroit plutôt traiter de fourbes & d'imposteurs: cela peut être, & je te laisse le maître absolu de décider à cet égard.

Porte-toi bien, mon cher Brito: vis content & heureux.

De Hambourg, ce...

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LETTRE CXXIX.

Aaron Monceca, à Isaac Onis. caraïte, autrefois rabbin de Constantinople.

On dispute souvent sur la préférence qu'on doit donner aux souverains qui se sont distingués par leurs vertus & par leur courage, & personne ne convient de celui à qui l'on doit donner le prix.

[Pages e46 & e47]

Pour moi, mon cher Isaac, je crois qu'il n'en est point qui en soit aussi digne que Henri IV, roi de France. Tous les autres souverains qu'on vante tant ont eu quelques défauts qui ont terni une partie du lustre de leur vertu: & il en est peu d'entr'eux qui n'ait commis, non un crime léger, mais quelque excès considérable contre l'humanité, ou contre le caractère de l'honnête homme. Tu n'auras peut-être jamais réfléchi sur ce que je te dis: mais je vais te donner des preuves évidentes de mon sentiment, en parcourant les héros de l'antiquité, & ceux de ces derniers tems.

Si nous remontons jusques dans les tems fabuleux du siège de Troye, & que nous nous arrêtions aux héros d'Homère, nous ne trouverons que des insensés, des orgueilleux, des fourbes ou des parjures. Achille est un étourdi, qui laisse périr mal-à-propos la moitié des Grecs; & un brutal qui outrage le corps d'Hector, dont il devoit respecter la valeur: il n'y a qu'une ame vile & basse qui insulte à des ennemis vaincus. Agamemnon est le bourreau de sa famille, il sacrifie sa propre fille à son ambition. Ajax est un furieux, Ulisse un fourbe, Idoménée, le meurtrier de son propre fils, & l'on peut assurer, sans faire tort à ces anciens héros, que le plus parfait d'eux tous n'étoit guères honnête homme.

Sans nous arrêter, mon cher Isaac, à ces tems fabuleux, examinons la conduite des plus grands souverains de l'univers. A quels crimes ne se porta point Alexandre dans les dernières années de sa vie? De quels forfaits ne se rendit-il point coupable? Il tuoit lui-même ses amis, il faisoit périr ses meilleurs capitaines, il se livroit à la plus infâme débauche; & bien des Cartouchiens ont été roués vifs qui n'avoient rien fait d'aussi horrible que le meurtre de Clitus.

Je ne sçais si l'on peut mettre, Marius & Sylla au rang des souverains; mais dans le tems qu'ils furent maîtres de la république Romaine, ils commirent eux seuls puis de forfaits, de brigandages & de meurtres, que n'en ont jamais fait tous les Miquelets de la Catalogne, & les fanatiques du Vivarais.

[Pages e48 & e49]

Pompée & César furent deux illustres brigands qui se disputèrent long-tems la dépouille de leur patrie, & abusèrent tous les deux du pouvoir que leurs concitoyens leur avoient témérairement prodigué: quelques titres pompeux que leur ayent accordés leurs partisans, on ne peut les regarder que comme les destructeurs de leur état, & les tyrans de leur patrie. L'un la vouloit mettre aux fers, sous le prétexte de la défendre; l'autre sous celui de venger les injures qu'on lui avoit faites.

Antoine, Auguste & Lépide, qui succédèrent à César, firent rougir la terre & l'onde par leurs sanglantes proscriptions. Je les regarde comme trois voleurs de grand chemin, qui, après la mort de leur capitaine, se partagent son butin, & qui, peu de tems après, se volent mutuellement les uns les autres. Il est vrai qu'Auguste parut bon & clément les dernières années de sa vie. Mais s'il n'eût été qu'un simple particulier, on l'eût pendu bien long-tems auparavant sa pénitence apparente. Le proverbe des nazaréens qui dit, que quand le diable fut vieux, il se fit hermite, lui convient parfaitement bien.

Quittons les héros anciens, & venons à ceux des derniers siècles. Ils ont eu, en général, beaucoup plus de probité que les autres. Cependant ils ont fait des fautes très-considérables.

François I, roi de France, avoit mille vertus. Il étoit bon, généreux, sincère: mais avec toutes ces excellentes qualités, il ne laissa pas de manquer à sa parole lorsqu'il revint de sa prison de Madrid; il paya cette fois-là Charles-Quint de la même monnoye dont cet empereur l'avoit payé bien d'autres fois. Parmi les vertus de Charles-Quint, il ne faut pas s'attacher à la sincérité. Ce seroit prendre ce prince par l'endroit le plus foible.

Ces derniers tems ont produit quatre héros d'un mérite différent, remplis de bonnes qualités, & doués de beaucoup de vertus; couverts pourtant tous quatre de taches essentielles.

Le premier de ces héros est Guillaume III, roi de la Grande-Bretagne, qui eut sans doute de très-grandes qualités; mais qui eût été plus grand dans la postérité, & plus considéré des véritables sages, s'il n'eût jamais contribué à détrôner son beau-pere. Que diroit-on dans le monde d'un homme qui se saisiroit du bien de son pere, & qui l'obligeroit d'aller misérablement mandier son pain?

[Pages e50 & e51]

Louis XIV est le second de ces héros. Il étoit doux & magnifique; haïssoit la cruauté, aimoit les sçavans, encourageoit les arts & les sciences, les faisoit fleurir dans son royaume. Ses ennemis lui ont souvent reproché d'avoir été ambitieux; à cet égard on peut aisément l'excuser. Il avoit de justes raisons de punir les Espagnols, qui depuis long-tems cherchoient à nuire à la France. S'il a aggrandi son royaume en augmentant sa gloire, il a accru celle de son peuple. Ainsi son ambition & ses conquêtes peuvent être approuvées. Enfin il auroit égalé Henri IV s'il n'y avoit jamais eu de jésuites: comment, avec autant de lumière qu'en avoit ce monarque, a-t-il pu se laisser séduire par des moines, jusqu'à chasser du royaume, par leurs conseils, des gens à qui la maison de Bourbon avoit de très-grandes obligations? Il faut avoir autant de grandes qualités qu'en a eu Louis XIV, pour que cette tache n'ait point obscurci sa gloire.

Je sçais, mon cher Isaac, que les politiques excusent l'exil des réformés, par la nécessité qu'il y a de n'avoir qu'une seule religion en France, afin d'y maintenir la tranquillité. Ces raisons ont réellement beaucoup de poids. Mais du moins, en exilant les protestans, il falloit ne point signaler leur départ par plus de meurtres & de proscriptions qu'il n'en arriva sous le fameux triumvirat. Il est vrai qu'on dit que Louis XIV ignoroit toutes ces cruautés; & que, né naturellement bon, il les eût empêchées, s'il en avoit eu connoissance: mais enfin il en étoit toujours responsable, puisqu'il avoit eu la foiblesse de s'abandonner aux conseils pernicieux des moines & des dévots.

Le caractère du feu czar Pierre I est un assemblage de grandeur d'ame & de cruauté, de vertus & de vices. Qu'on publie à sa gloire tout ce que l'on voudra: je ne conviendrai jamais que la férocité soit une vertu, & qu'un pere doive compter la mort de son fils parmi ses actions illustres.

Charles XII, roi de Suède, fut d'une valeur surprenante; il eut plusieurs autres grandes qualités. Mais il poussa la vengeance jusqu'à l'extrême; & peut-être la divinité le punit-elle par cet enchaînement de malheurs qui commença à Pultawa, du supplice cruel auquel il fit condamner l'infortuné Patkul, sans égard pour la dignité du caractère dont il étoit revêtu.

[Pages e52 & e53]

Tous les héros dont je viens de te parler, ont balancé, ou du moins diminué leurs vertus par des défauts essentiels. Henri IV n'a eu que des foiblesses pardonnables à l'humanité. Il vainquit ses ennemis; & dès qu'ils furent soumis, il oublia généreusement leur offense. Il conquit lui-même son royaume, & ne fit la guerre que pour avoir un bien qui lui appartenoit légitimement, ou pour repousser des ennemis qui venoient l'attaquer chez lui, & y fomenter des troubles & des divisions. Il fut le pere de son peuple. La veuve & l'orphelin trouvèrent toujours un asyle au pied de son trône. Il aima les femmes sans tomber dans aucun excès. Il fut enfin si bon & si parfait, que si l'on étoit dans les tems où l'idolâtrie plaçoit les illustres souverains au rang des dieux, je crois qu'il faudroit que le Dieu de nos peres me donnât une grace victorieuse pour m'empêcher d'aller dans le temple de Henri IV brûler de l'encens sur ses autels.(l)

[(1) Il faut que j'avoue ici une chose qui ne peut être trouvée ridicule que par des gens qui ne connoissent point l'impression que la mémoire des grands hommes fait sur les coeurs qui chérissent la vertu. Il m'est arrivé vingt fois, en passant pendant la nuit sur le pont-neuf, & frappé du souvenir des rares qualités de Henri IV. d'approcher de la grille qui entoure sa statue équestre, & de la baiser avec un respect infini. J'avoue encore qu'il m'est arrivé une fois ou deux d'y avoir répandu quelques larmes. Il y aura certaines personnes qui traiteront ces actions de folies. Je leur déclare que ce n'est point leur approbation que je cherche. Les descendans de ceux qui porterent le couteau dans le sein de cet auguste monarque, ne doivent gueres connoître jusqu'où peuvent aller les regrets de sa perte. La différence qu'il y a entre eux & moi c'est que je baise la statue d'un roi, dont les vertus devroient servir d'exemple à tous les princes de la terre; & qu'eux font baiser, & baisent aussi très-respectueusement le croupion d'un moine, & l'omoplate de quelque pieux fainéant.]

La France est gouvernée aujourd'hui par un prince qui égalera peut-être un jour la gloire du plus grand Roi de sa race. Il en a la douceur, la bonté, la clémence & la discrétion. Tant de bonnes qualités ne sont-elles pas des garans certains que les autres paroîtront dans les occasions?

Les Nazaréens ont la coutume de prier la divinité dans leurs temples pour le salut de leur roi. Ils demandent au ciel sa conservation & sa prospérité: qui pourroit penser après cela, que le meilleur roi du monde eût été assassiné au milieu d'un peuple dont il étoit le pere? Bizarre & funeste marque des caprices & des frénésies des hommes! Louis XI. ne trouva presque point de rebelles parmi ses sujets, Henri IV rencontra chez eux ses plus cruels ennemis.

[Pages e54 & e55]

Les rois les meilleurs ont été ordinairement ceux qui ont eu le moins à se louer de la docilité de leurs peuples. Il semble que la rigueur soit le seul moyen pour imprimer la crainte & le respect à une foule d'ames basses & serviles qui veulent être gouvernées d'une maniere rude & rigide. La bonté & la clémence du monarque qui regne aujourd'hui en France enhardit la fierté des molinistes, & la malignité des jansénistes. L'espoir de l'impunité leur donne l'audace de tenter les choses les plus punissables.

Il y a quelque tems qu'un pontife (1) appellé Lafiteau, qui avoit été long-tems jésuite auparavant que d'être appellé à ce rang, composa un livre intitulé: Réponse aux anecdotes sur la constitution Unigenitus.

[(1) L'évêque de Sisteron.]

En réfutant les sentimens des jansénistes, il s'emporta en invectives contre des personnes respectables, n'épargna pas même les priviléges & les libertés du royaume. Le roi se contenta de condamner le livre à être supprimé, & de faire rendre un arrêt par son conseil, qui en interdisoit le débit; ordonnant aux libraires d'en porter les exemplaires à ceux qui sont commis pour recevoir les livres prohibés. Tu crois sans doute, mon cher Isaac, que ce pontife, touché de la bonté & de la clémence de son prince, songea à être plus retenu à l'avenir. Point du tout. Quelques mois après la condamnation de son ouvrage, il en donna une suite aussi pernicieuse. Elle fut derechef condamnée par un second arrêt du conseil. Apparemment, ce pontife travaille actuellement à en occasionner un troisiéme; & peut-être publiera-t-il bien-tôt un autre volume, qui servira de continuation à la réponse aux anecdotes.

En vérité, mon cher Isaac, il y a des sujets qui abusent fort de la complaisance & de la bonté de leurs princes. Je ne connois rien de si audacieux que certains ecclésiastiques. On leur voit tenter quelquefois, les choses les plus extraordinaires. Une espèce de considération, qu'on croit devoir par bienséance à leur caractère, les enhardit à tout entreprendre.

[Pages e56 & e57]

Ils exécutent avec assurance ce à quoi les hommes n'oseroient seulement penser. On peut dire, mon cher Isaac, que dans toutes les religions, le plus grand bonheur qui puisse arriver à la société civile, c'est d'avoir des prêtres sages & d'un caractère paisible. Il en est des ecclésiastiques dans les états, comme de l'émétique dans la médecine. Rien n'est si utile lorsqu'il est bien employé; rien n'est plus dangereux quand il est donné mal-à-propos. Un sage pontife, un bon curé, un ministre prudent, un rabbin vertueux, sont des trésors inestimables. Mais que de maux ne causent-ils point lorsqu'ils se tournent au mal.

Porte-toi bien, mon cher Isaac; & vis content, heureux & satisfait.

De Hambourg, ce...

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LETTRE CXXX.

Isaac Onis, caraïte, ancien rabbin de Constantinople à Aaron Monceca.

Depuis quelque tems, mon cher Monceca, j'ai cessé de te parler des moeurs & des coutumes des anciens Egyptiens; mais je vais te communiquer ce que j'ai observé de plus curieux dans leurs tombeaux. J'en ai visité plusieurs, & j'ai trouvé dans tous de quoi contenter ma curiosité.

Il y a une plaine très-sablonneuse le long du Nil, qu'on peut regarder comme le cimetière de ces peuples-là. Elle est remplie de sépultures, dont un assez grand nombre ont été ouvertes. 0n a trouvé dans plusieurs des momies, renfermées dans des caisses, & qui sont encore dans leur entier. Auprès de ces caisses il y a souvent des idoles qui représentent la divinité à laquelle le mort avoit eu pendant sa vie le plus de dévotion.

[Pages e58 & e59]

De-là vient apparemment la coutume qu'ont les Turcs, de faire enterrer avec eux certaines sentences de l'alcoran, & celle que pratiquent quelques superstitieux nazaréens de mettre dans les cercueils les images de leurs patrons; comme tu vois, cette pratique vaine & peu sensée n'est point nouvelle. C'est ainsi que la superstition se perpétue, & qu'une religion adopte les chimeres & les puérilités des autres.

L'usage qu'ont certains nazaréens, d'attacher dans leurs temples des images, ou certaines figures qu'ils appellent des voeux, ou des ex voto, est encore pris des Egyptiens & des Grecs. Lorsqu'ils avoient fait quelque naufrage, ou qu'ils avoient connu quelque danger éminent, ils en portoient l'histoire peinte sur un tableau de médiocre grandeur; après qu'ils avoient par ce moyen excité la charité & la compassion des peuples, ils consacroient & déposoient ce tableau dans quelque temple de la divinité à laquelle ils croyoient être redevables de leur conservation.

Ce qu'on faisoit, il y a deux mille cinq cents ans, se pratique encore aujourd'hui. Les saints & saintes ont pris la place des anciens dieux & déesses. Saint George occupe celle de Mars, & saint Antoine celle de Pan; sainte Luce celle de Lucine, & sainte Cécile celle de Minerve. Il n'est aucun corps de métier qui n'ait sa divinité particuliere. Les cordonniers ont saint Crépin, les tailleurs sainte Placide, & les danseurs de corde saint Pantaléon. Quoique ces derniers ne soient point unis en un seul corps, cependant, le danger où ils sont de se casser les bras & les jambes, les a obligés, en faveur de la conservation de leurs membres, de se choisir un patron qui en prît un soin particulier.

Lorsque j'étois à Vienne, j'ai été plusieurs fois dans des églises nazaréennes, dont les murailles étoient toutes couvertes de cuisses, de têtes, de mains, de bras & de pieds, &c. le tout fait avec de la cire, & offert au patron du temple, en reconnoissance des miracles qu'on s'imaginoit qu'il avoit opérés. Cela forme le plus plaisant objet du monde, mais en même-tems le plus ridicule.

Un nazaréen, qui n'avoit pas beaucoup de foi aux jambes de cire, m'a raconté une assez plaisante histoire, lorsque j'étois en Allemagne. Il disoit, qu'un nommé Michon, qui avoit eu le bonheur d'épouser sa maîtresse, s'étoit surpassé dans les premiers mois de son mariage.

[Pages e60 & e61]

Il étoit d'un tempérament vigoureux: l'amour sembloit augmenter ses forces: & madame Michon son épouse louoit le ciel de lui avoir donné un mari, qui s'acquittât aussi bien du devoir conjugal. Cependant, tout-à-coup, un fâcheux accident vint troubler la félicité d'un aussi heureux mariage. Monsieur Michon n'étoit ni devot, ni mari fidèle: & quoiqu'il aimât sa femme avec beaucoup de passion, il crut qu'il pouvoit user de la maxime des petits-maîtres, qui seroient honteux de s'assujettir aux usages ordinaires. Un jour ayant soupé avec ses amis, & le vin réveillant en lui certains desirs de concupiscence, il alla dans certain temple de Venus, y offrir un sacrifice à cette déesse; la prêtresse, qui reçut son offrande, lui rendit en échange des fruits qu'il n'auroit apparemment point cueillis dans le jardin de l'hymen. Quelque tems après, monsieur Michon, s'appercevant de ce funeste présent, en fut très-fâché & très-embarrassé. Il imposa dès-lors un jeûne très-austère à madame Michon, qui de son côté, surprise de la conduite de son mari, & accoutumée à une autre façon de vivre, fut très mortifiée de la rude pénitence qu'on lui faisoit faire. Elle patienta pendant quelque tems; mais enfin lassée de la chaste retenue de son mari, elle s'enhardit à lui en demander la raison. Je ne sais, lui dit-elle, monsieur Michon, à quoi attribuer votre indifférence: mais il me paroît que nous vivons depuis quelque tems d'une maniere bien froide. Ce discours fit frémir son mari, qui n'eût pas voulu pour tous les biens du monde, lui avouer qu'il avoit été puni de son infidélité. Cependant il falloit répondre, & il n'y avoit point moyen de s'en défendre. Il prit donc tout-à-coup sa résolution, & poussant un grand soupir: «Hélas, dit-il, madame Michon, il m'est arrivé le plus grand des malheurs.» A ces discours, sa femme fort alarmée le presse de s'expliquer. Hé quoi! s'écria-t-elle, avez-vous quelque chose de caché pour moi? Pouvez-vous me déguiser vos sentimens? Qu'est donc devenu cet amour, que vous m'avez juré devoir durer éternellement? «Je vais, répondit monsieur Michon, vous révéler une aventure qui me désespere. J'allai me promener l'autre jour avec quelques-uns de mes amis dans une maison de campagne peu éloignée de la ville. Voulant y sauter un fossé qu'on avoit fait pour conduire de l'eau dans une prairie, le pied me glissa malheureusement: je fis un effort, pour me retenir, & la secousse que j'en ressentis fut si grande...... oserai-je achever? Hélas! je me démis, non pas le pied ni la jambe, mais quelque chose de bien plus essentiel à notre mutuelle union.» Miséricorde! s'écria madame Michon. Que me dites-vous là? Est-il possible?...... «Oui, ma chere épouse, reprit monsieur Michon d'un air fort affligé. Il n'est rien de si certain. Mais quel que soit mon malheur, il n'est point sans remede. Un habile chirurgien entre les mains de qui je me suis mis, m'a assuré, que dans six semaines je serois guéri radicalement, & que je ne me ressentirois plus de cet accident.» Vous me rassurez,, repliqua madame Michon, & j'ai cru votre mal beaucoup plus long & plus dangereux. Mais il faut ne rien négliger de ce qui peut contribuer à votre guérison: & je vais faire offrir un voeu à saint Pantaléon. C'est à lui qu'on s'adresse pour les ruptures d'os & les foulures de nerfs: & je ne doute pas que vous ne soyez bien-tôt hors d'affaire par son secours. Madame Michon ne tarda point à mettre son dessein en exécution: elle fit représenter en cire la partie affligée de son mari & elle courut au temple des cordeliers pour l'y faire exposer en place honorable. Un jeune enfant portoit cette offrande, dans un bassin couvert d'un linge. Le moine qui devoit faire la cérémonie ordinaire, ayant ôté ce linge, demeura extrêmement surpris à cet aspect, & détournant les yeux: Otez cela, dit-il au jeune enfant. Mon pere, lui répondit-il d'une voix douce & modeste, c'est un voeu de madame Michon. Otez cela, vous dis-je, reprit le moine en courroux, & dites-lui que nous en avons dans le couvent d'incomparablement meilleurs._ Madame Michon perdit donc ainsi son étalage: & peu après son mari n'en fut pas moins guéri.

Les nazaréens sont les premiers à tourner leurs superstitions en ridicule: malgré cela, ils en sont esclaves. C'est-là une marque évidente, mon cher Monceca, du peu de solidité de leur jugement. Je ne comprends qu'avec peine, comment les hommes agissent d'ordinaire si différemment de la façon dont ils pensent. On est surpris de voir faire quelquefois des actions les plus extravagantes à des gens dont les discours sont très-sensés. On diroit à les ouir, qu'ils sont faits pour être les précepteurs du genre humain: dès qu'on examine leur conduite, l'homme de sens s'évanouit, il ne reste plus que le superstitieux, l'étourdi & le débauché.

[Pages e64 & e65]

Je reviens, mon cher Monceca, aux tombeaux des anciens Egyptiens. Tu sais que les fameuses pyramides étoient ceux des souverains. Les grands en avoient aussi fait construire quelques unes, pour leur servir de mausolées. Elles sont situées le long du Nil; & on les appelle les petites pyramides. Quant aux simples particuliers ils se faisoient inhumer dans des cavaux qu'on avoit pratiqués en grand nombre dans une plaine sablonneuse située auprès des pyramides méridionales. Lorsqu'on les avoit enterrés dans ces tombeaux, on mettoit sur la pierre qui en fermoit l'entrée quatre ou cinq pieds de sable: ce qui ne contribuoit pas peu à conserver les corps, en empêchant qu'ils ne prissent aucun air extérieur. Indépendamment de cette précaution, il n'y avoit aucun Egyptien qu'on n'embaumât après sa mort, avec des drogues plus ou moins cheres, selon que ses héritiers étoient en état de pouvoir les payer.

La superstition étoit encore la cause de ces soins funèbres. Les prêtres assuroient les peuples, qu'il se faisoit, dans un certain nombre de milliers d'années,une révolution totale; & que ceux, dont les corps n'avoient point été détruits, reprenoient ces mêmes corps en retournant à la vie. Chacun, par un amour-propre naturel à tous les hommes, bien aise de retrouver son même étui, ordonnoit à ses héritiers de prendre grand soin de son corps. Ce qui m'étonne, c'est que les bossus, les boiteux, les borgnes & tous les autres estropiés, eussent autant d'inclination à venir habiter une seconde fois un logement aussi désagréable & aussi incommode. Il falloit apparemment, que les Egyptiens crussent aussi, que lorsqu'on perdoit son corps, on n'en recouvroit point d'autre. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'ils n'ont travaillé que pour les cabinets des curieux d'aujourd'hui & pour les boutiques de nos apothicaires.

Parmi les corps des grands hommes morts depuis plusieurs siécles, & qui se conservoient encore du tems d'Auguste, les historiens font mention de celui d'Alexandre le grand.

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Ils disent qu'Auguste, étant en Egypte, eut la curiosité d'aller visiter le tombeau de ce fameux prince, & qu'il y vit son corps conservé dans une chasse de verre, qu'on avoit substituée à une d'or qui avoit été enlevée par Seleucus-Cybiosactès. (1)

[(1) Suetonius, in Octav. cap. 18. Dion. Cass. ib. I, pag. 454. Strabo, lib. 17. pag. 794.]

C'est en vain, mon cher Monceca, que les souverains, qu'on a le plus craints & le plus redoutés pendant leur vie, pensent que le respect, qu'on a eu pour eux, continuera après leur mort. Le tems affranchit les hommes d'une attention servile; il les égale en quelque maniere, & les tombeaux des anciens rois d'Egypte, celui d'Alexandre, & ceux de bien d'autres héros, ont été violés, comme ceux des simples particuliers. On ne les a pas même épargnés dans un tems où la mémoire de ces princes étoit, pour ainsi dire, encore récente. On adore les monarques pendant qu'ils vivent, sans cesse une foule de courtisans leur offre des voeux: mais,

Ont-ils rendu l'esprit, ce n'est plus que poussiere,
Que cette majesté si pompeuse & si fiere,
Dont l'état orgueilleux étonnoit l'univers;
Et dans ces grands tombeaux, où leurs ames hautaines
Font encore les vaines,
Ils sont rongés de vers.
Là se perdent ces noms de maîtres de la terre,
D'arbitres de la paix, de foudres de la guerre:
Comme ils n'ont plus de sceptre ils n'ont plus de flatteurs:
Et tombent avec eux d'une chûte commune
Tous ceux que leur fortune
Faisoit leurs serviteurs.
(1)

[(1) Oeuvres de Malherbe.]

Voilà, mon cher Monceca, ce que deviennent ces monarques si craints & si redoutés.: & on ne sauroit mieux exprimer la chûte de leur grandeur, que l'a fait Malherbe. La premiere fois que je lus les ouvrages de ce poëte, je fus charmé de cet endroit. Un François établi à Pera, m'en avoit fait présent: je les ai toujours chérement conservés depuis; les regardant comme dignes d'être comparés à ceux d'Horace.

Porte-toi bien, mon cher Monceca: vis content, heureux & satisfait; & donne-moi de tes nouvelles.

Du Caire, ce...

***

LETTRE CXXXI.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople.

Je t'écrivis dans ma derniere lettre ce que je pensois sur la plûpart des souverains, que les hommes ont placés au rang des demi-dieux: & je donnai hardiment la préférence à Henri IV roi de France, sur tous les autres. J'ai réfléchi depuis à ce que j'avois soutenu; & plus j'y ait fait attention, plus je me suis persuadé de la vérité de mon sentiment. Je suis si pénétré des vertus de ce monarque, que je pense, que les maux dont la France fut assaillie sous la minorité de Louis XIII son fils, furent une juste punition du peu de soin qu'on avoit eu de venger sa mort. On se contenta de punir son assassin; la perte de ce grand roi n'entraîna simplement après elle que le supplice d'un scélérat. C'étoit dans des mers de sang, qu'il falloit noyer tous ceux dont les actions ou les discours pouvoient avoir occasionné cet infâme parricide. Les proscriptions, dont les Triumvirats accablerent autrefois Rome, eussent été justement renouvellées dans une occasion si funeste: il falloit immoler sur le tombeau de ce généreux prince, tous ceux qu'un juste soupçon ne rendoit que trop coupables. Il semble que le ciel ait voulu se réserver à lui seul la vengeance de ce crime, pour la rendre plus terrible; & qu'il ait agi différemment de ce qu'il fait ordinairement. Car la providence permet rarement que les assassins évitent ici bas la peine dûe à leur crime; surtout, quand c'est un prince à qui ils ont ôté la vie. L'assassinat de César est une preuve évidente de ce fait. L'histoire nous apprend, que de soixante personnes qui conjurerent contre lui, aucune ne mourut de mort naturelle. Ils périrent tous malheureusement, & firent une fin tragique & funeste; Cassius,qui vécut le dernier, eut un sort tout aussi triste que les autres. (1)

[(1) Plutarc. in J. Caesare. Sueton in Jul. Caesar. cap. 80. Eutrop. lib, 6. circa finem.]

La divinité attentive au bonheur & à la tranquillité des hommes, semble être engagée à punir dès ce monde, ceux qui sont assez méchans pour oser s'attaquer à la personne des princes.

[Pages e70 & e71]

Considere, mon cher Isaac, une chose qui paroît surprenante, mais qui n'en est pas moins véritable. Presque tous les monarques nazaréens, qui ont été assassinés, l'ont été par des moines, ou par des gens dont ils conduisoient la main. Ce fut un dominicain qui empoisonna l'empereur Henri VII, & qui eut recours pour exécuter un si exécrable dessein, à la principale des cérémonies de sa religion. Un autre moine du même ordre, enfonça un poignard dans le sein de Henri III roi de France. Un jésuite (1) sollicita & corrompit un jeune fanatique (2) pour égorger le meilleur roi de l'univers. (3)

[(1) Jean Guignard.
(2) Jean Châtel.
(3) Henri IV.]

Que de maux n'ont-ils point faits tous ensemble? Et malgré cela, ceux qui devroient le plus les haïr & les détester, les souffrent auprès d'eux, par une imbécillité inconcevable.

On assure que Louis XIII, dont je viens de te parler, frémissoit lorsqu'il voyoit un moine, & qu'il ne soutenoit sa vue qu'avec répugnance. Je le croirois sans peine. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il est encore aujourd'hui défendu aux moines, d'entrer sans permission dans le château de Versailles, & par tout où le roi se trouve. J'ai appris cela, lorsque j'étois à Paris; tu peux compter qu'il n'est rien de si certain.

Malgré toutes les marques de mépris, dont on accable les moines dans certaines occasions, je crois qu'on peut dire d'eux ce que disoit Tacite des astrologues, contre lesquels on rendoit sans cesse des arrêts: on vouloit tous les jours les chasser de Rome; mais ils y restoient cependant toujours. (1)

[(1) Genus hominum potentibus infidum, sperantibus fallax, quod in civitate nostrâ, & vetabitur semper, & retinebitur. Tacit. Histo. liv. I.]

C'est là l'affaire des nazaréens, & non pas la nôtre. Ils veulent être gouvernés par des moines. Est-ce à nous à le trouver mauvais? Laissons-les donc dans leur aveuglement, & venons à quelque chose de plus gai.

Je dois m'embarquer incessamment pour l'Angleterre, avec deux hommes d'un caractère fort différent. L'un est un partisan outré de la musique Italienne, grand voyageur de son métier, & qui vient actuellement d'Italie, où il a été pendant long-tems. Il ne parle que de concerts, de symphonies, de virtuosi, de sonates, de motets, de cantates, &c.

[Pages e72 & e73]

L'autre est un métaphysicien toujours rêveur, occupé d'accorder les différens systêmes de Descartes, de Gassendi, de Locke, & de Mallebranche. Il est distrait dans la conversation, & à peine peut-on lui arracher quatre paroles dans la journée. Il se tourmente quelquefois, frappe du pied & se ronge les ongles: & lorsqu'il ne peut développer quelque question épineuse, on diroit qu'il est attaqué de quelque maladie aigue, tant il paroît inquiet & troublé. Il arrive quelquefois, que lorsqu'il est dans ses profondes méditations, le voyageur, ou plutôt l'amateur de musique, vient le consulter sur la beauté d'un air, monsieur, lui dit-il, je vous, prie de me dire votre sentiment sur cet air en E si mi. Ecoutez. A ces mots, il se met à chanter; & tandis qu'il fredonne sa chanson Italienne, le sévere métaphysicien leve les épaules, tourne les yeux vers le ciel, & donne au diable dans le fond de son coeur, & la musique & le musicien. Il songe à s'éloigner, & à passer dans un autre chambre. Mais le voyageur le saisissant par le bras, Ha, monsieur, reprend-il, écoutez, je vous prie, comme cet air entre du majeur au mineur, & comme il retombe ensuite dans le majeur....Ah! que voilà qui est beau! Morbleu? On ne peut rien de mieux. Ce Vinci est un grand homme! J'aimerois ma foi mieux avoir fait son opera d'Artaxerxe, que d'être roi de Corse. Avouez, que tous vos philosophes jouent un petit rôle dans le monde, eu égard aux grands musiciens.

Ces derniers mots réveillent l'attention du métaphysicien: & quelque occupé qu'il soit, il ne peut souffrir qu'on ose blasphêmer ainsi contre les grands hommes dont il est disciple. Vous pensez donc, lui dit-il avec un ris moqueur, qu'un musicien soit dans le monde un homme bien respectable; & qu'il faille beaucoup de science & de génie pour chanter re mi fa sol? Allez, monsieur, allez: vous voulez badiner. Apprenez-moi, je vous prie, à quoi la musique est utile dans le monde. A rien; ou tout au plus, à divertir quelques femmelettes & quelques petits maîtres. Mais la philosophie apprend à tous les hommes à se conduire sagement. C'est elle qui leur donne des moeurs pures, qui leur enseigne à savoir mettre un frein à leurs passions: & il n'est aucun secret dans la nature, qu'elle ne développe. Elle satisfait tout à la fois, & l'esprit & le coeur.

[Pages e74 & e75]

«Dites-moi, je vous prie, reprit le musicien. Vous êtes philosophe, ou du moins, étudiez-vous, la philosophie. Etes-vous fort content, & fort tranquille? Vous auriez de la peine à me persuader cela. Je vous vois sans cesse agité. Vous n'avez pas un seul moment de repos. Vous mangez, sans savoir si vous mangez; & vous parlez souvent de même. Vous êtes si occupé de vos idées chimériques, qu'à peine distinguez-vous quelquefois s'il est jour, ou nuit. Du moins cela vous devient inutile. Car, vous pensâtes hier vous jetter dans un bassin rempli d'eau: & si moi, musicien inutile, je ne vous eusse point retenu par le juste-au-corps, toute votre philosophie couroit grand risque d'être noyée. Comment voulez-vous donc me persuader qu'une science qui transporte les sens jusqu'au point de ne pas appercevoir un réservoir rempli d'eau au bout d'une allée, soit quelque chose de bien essentiel pour acquérir la sagesse? Je regarde en vérité les philosophes comme une espèce de gens assez comiques. Ils veulent lire ce qui est dans les cieux, & ne s'apperçoivent pas de ce qui est à leurs pieds.(1)

[(1) Quod est ante pedes nemo spectat: caeli scrutantur plagas. Cicero de divinat. lib. 2.]

«Vous méprisez la musique; mais je vous défie de me prouver qu'elle soit nuisible comme cette espèce de fanatisme, que vous appellez philosophie. Si elle ravit les sens, c'est d'une façon douce qui les met dans un repos tranquille, sans les assoupir entierement.

«Examinez un homme qui sort de l'opera. Vous le verrez pendant plus d'une demi-heure presque marcher en cadence. S'il est encore jeune, & qu'il ait le jarret souple, il fera quelques cabrioles, ensuite il répétera quelques airs qu'il aura retenus. Il abordera une femme d'une façon aussi galante qu'Atis aborde Sangaride. Tout rit, tout se ressent en lui du spectacle enchanteur dont il sort. Voyez au contraire, un homme qui vient d'un collége de quelque université. Il a l'oeil hagard, l'air farouche; il marmote entre ses dents quelque syllogisme, ou quelque enthymême.

[Pages e76 & e77]

«En sortant de disputer, il se prépare à quelque nouvelle attaque; il arrange les argumens dont il veut accabler ses adversaires. Il est toujours de mauvaise humeur; toute sa science & sa philosophie ne servant qu'à le tourmenter.

«Dites-moi, je vous prie, quelle est la chose la plus utile à la société, ou celle qui tourmente les hommes, les transporte hors d'eux-mêmes, & qui, sous l'espoir d'une sagesse imaginaire, les rend fous, ou celle qui les amuse agréablement, qui dissipe leur chagrin, & qui sert à les entretenir dans un état tranquille? C'est-là la différence qu'il y a entre la musique & la philosophie. Vous direz tout ce que vous voudrez, mais je n'en démordrai point.»

Vous ferez bien, répondit le métaphysicien avec un air de mépris. Je vous conseille de passer toute votre vie en chantant. Vous aurez cet avantage avec les cigales. Quant à moi, je crois que dieu m'ayant donné la faculté de penser, je dois en faire usage. Je n'empêche point que vous oubliiez les faveurs que vous avez reçues de la nature. Mais permettez que je tâche de les mettre à profit.

«Vous appellez penser, reprit le musicien, s'égarer dans de vastes idées, s'abandonner entiérement à des chimeres, & laisser courir son imagination déréglée. Quant à moi, j'appelle penser faire usage de ma raison, m'en servir pour me conduire & pour m'aider dans mes besoins. Je crois qu'il vaut beaucoup mieux ne point chercher à approfondir des choses au-dessus de notre portée, & savoir se procurer le nécessaire, vivre commodément & à son aise, manger, boire, dormir, chanter, user enfin des jours que le ciel nous donne, & ne point les consumer dans une inutile méditation. Dites-moi, je vous prie, de quels maux la science guérit-elle? Jamais un homme, étudiant une question de métaphysique, a-t-il dissipé la migraine dont il étoit incommodé? Je suis certain, au contraire, qu'il n'a fait que l'augmenter, & qu'il eût beaucoup mieux valu pour lui, qu'il eût entendu jouer une ouverture d'opera, ou quelque morceau de symphonie, qui eussent agréablement occupé son esprit.

[Pages e78 & e79]

«Lorsqu'une personne est attaquée de vapeurs hystériques, qu'elle est sujette à la mélancolie, à quoi sert votre philosophie, qu'à la rendre entierement folle, & à exciter en elle de nouveaux mouvemens de mélancolie? Mais si elle entend le son de quelque instrument, aussi-tôt son humeur noire se calme, elle revient à elle-même, & la musique lui rend l'usage de sa raison. Que peut-on proposer de plus favorable à l'harmonie, que l'effet qu'elle produit en Italie, lorsqu'un homme est mordu d'une Tarentule? Allez-lui faire des discours de philosophie, parlez-lui des systêmes de Gassendi & de Descartes, vous verrez si cela l'empêchera de crever. Mais, jouez-lui un air de violon: aussi-tôt la malade saute, danse, cabriole; & la musique est le seul remede qui puisse lui rendre la santé & lui conserver la vie. Après avoir bien pirouetté, las & fatigué, il s'endort, & son réveil est suivi d'une parfaite guérison. Toute votre philosophie a-t-elle jamais rien produit de semblable?»

Je ne sçais, mon cher Isaac, si les conversations de mes compagnons de voyage pourront te divertir. Quant à moi, je t'avouerai naturellement que je les trouve fort plaisantes, & qu'elles me font passer d'agréables momens.

Porte-toi bien: vis content & heureux; & que le Dieu de nos peres te comble de bénédictions.

De Hambourg, ce...

***

LETTRE CXXXII.

Jacob Brito, à Aaron Monceca.

Les persécutions, mon cher Monceca, auxquelles nos freres sont exposés dans ce pays, m'ont fait faire plusieurs réflexions sur les maux réciproques que les nazaréens se sont mutuellement causés, & qui n'ont été occasionnés que par l'affreuse maxime qu'il est non-seulement permis, mais même nécessaire d'exterminer les hérétiques. Les conséquences qui découlent de ce principe cruel, sont également pernicieuses pour toutes les diverses croyances; & ceux qui soutiennent cette impiété, ne pensent point qu'ils peuvent être exposés aux mêmes supplices qu'ils destinent à leurs adversaires. S'ils réfléchissoient sur les inconvéniens qui naissent de la persécution, ils changeroient bientôt de sentiment.

[Pages e80 & e81]

Les personnes, qu'on regarde comme hérétiques dans un pays, passent pour orthodoxes dans un autre: & ceux, tout au contraire, qui croyent être orthodoxes, y sont regardés comme hérétiques. Cette vérité devient évidente, pour peu qu'on examine les différentes religions dominantes qui sont établies en Europe. Un protestant est un hérétique à Paris: à Londres, c'est un élu du Seigneur. Un papiste est regardé comme un idolâtre en Angleterre; on croit en France qu'il n'est point de salut pour quiconque ne pense pas comme lui. Voilà donc diverses nations d'une croyance entièrement opposée, qui pensent que ceux qui ne suivent point la religion qui domine chez elles sont hérétiques. Or, supposons que le principe abominable des inquisiteurs soit également admis par tous les peuples; dans quelles horreurs, dans quel carnage le monde entier n'est-il pas plongé? En Portugal, en Espagne, en France, en Italie, en Autriche, en Bohême, en Pologne, &c on égorge, on brûle, on roue, on massacre les luthériens, les calvinistes, les anglicans, les presbytériens, &c. En Hollande, en Angleterre, en Suède, en Danemarck, en Prusse, on tenailleroit, on égorgeroit & l'on pendroit les papistes, si certains ecclésiastiques en étoient crus, & si le magistrat n'avoit pas plus d'humanité que le clergé. En Moscovie, on tyrannise & condamne à mort les protestans & les catholiques Romains, comme également hérétiques & opposés à la croyance de l'église Grecque. En Turquie, ces mêmes Moscovites sont immolés à la gloire de Mahomet, & en Perse à celle d'Aly.

Voilà, mon cher Monceca, les horreurs, les crimes & les impiétés qui découlent naturellement de la maxime qui veut qu'on persécute les hérétiques, & qu'on les oblige à changer de sentimens par les supplices & les tortures. Si ceux, qui se disent être animés d'un véritable zéle pour la gloire de Dieu, l'étoient réellement, ils se garderoient bien de vouloir convaincre l'esprit & le coeur par des violences contraires à la loi naturelle, & à l'idée que tous les hommes qui font usage de leur raison, ont de la Divinité; ils verroient, en persécutant leurs adversaires, à combien de maux ils exposent leurs freres, qui se trouvent répandus, en grand nombre dans d'autres pays.

[Pages e82 & e83]

Mais comme la seule passion, ou plutôt la seule rage les fait agir, pourvu qu'ils viennent à bout de leurs desseins dans les pays où ils sont les maîtres, ils ne s'embarrassent gueres de ce qui peut arriver ailleurs.

Les catholiques Romains, ou plutôt la cour de Rome, les ecclésiastiques & les moines, ont employé toutes sortes de moyens pour faire exiler de France tous les protestans. Après bien des meurtres & du carnage, on est ainsi venu à bout d'exécuter ce projet. Mais qu'en est-il arrivé? La religion Romaine a souffert peu après un des plus grands échecs qu'elle pouvoit essuyer. L'Angleterre a totalement proscrit le papisme: il en a couté trois royaumes à un roi assez malheureux, ou plutôt assez imbécile, pour se laisser conduire par des prêtres; & les protestans, qu'on avoit bannis de leur patrie, ont servi de prétexte à l'exil d'un nombre infini de papistes, qui ont été chassés à leur tour, & dépouillés de leurs biens.

Pendant qu'on détruisoit à Paris tout ce qui pouvoit avoir la moindre affinité avec le protestantisme, le prince d'Orange profitoit habilement de ces vexations; il eût été bien fâché qu'on eût agi plus modérément avec les réformés, dont il tira dans la suite de très-grands services. Ce fut en partie à ces persécutions des ecclésiastiques, que ce prince fut redevable de la couronne de la Grande-Bretagne. Si les jésuites n'eussent point occasionné, par leur envie de dominer, toutes les sottises que fit le roi Jacques, jamais Guillaume III. n'eût eu l'occasion de passer en Angleterre, sous le prétexte de maintenir les droits & les libertés de la nation opprimée. Tous les historiens avouent que l'attachement & la soumission que Jacques avoit pour les jésuites, alloient jusqu'à l'excès. Madame de la Fayette, quoique que zélée catholique, avoue néanmoins dans ses mémoires de la cour de France pendant les années 1688 & 1689, que lorsqu'on connut en France le caractère de ce prince, on n'eut plus pour lui qu'une pitié qui n'étoit pas éloignée du mépris. L'archevêque de Rheims, Maurice le Tellier, dit cette dame (1), en voyant venir ce prince, de la messe, ne put s'empêcher de dire d'un ton ironique: Voilà un fort bon homme; il a quitté trois royaumes pour une messe. On regarda aussi comme une chose de mauvais goût, qu'il fût, sans cesse, obsédé des jésuites, & qu'il affectât de dire qu'il étoit de leur société.

[Pages e84 & e85]

Les continuateurs de l'histoire d'Angleterre de Rapin-Thoyras, quoiqu'ennemis déclarés du protestantisme, n'ont pourtant fait aucune difficulté d'adopter ce morceau singulier & caractéristique, & d'y ajouter ce qui suit: On alla jusqu'à lui faire sécretement un crime de ses malheurs, parce qu'il alloit engager la France dans une guerre onéreuse, & dont on prévoyoit l'inutilité. (1)

[(1) Continuation de Rapin-Thoyras, tome 11, pag. 41.]

Ce n'étoit point le roi Jacques, mon cher Monceca, à qui les François devoient s'en prendre des embarras qu'ils prévoyoient qu'il leur causeroit. C'étoit à ceux qui lui avoient donné des conseils pernicieux, & qui l'avoient conduit dans un abîme duquel il ne put jamais sortir. Les malheurs de ce roi étoient une suite de l'ambition des jésuites, & de la pernicieuse maxime, qu'il faut employer toutes sortes de moyens pour détruire les hérétiques. Les Anglois avoient devant leurs yeux l'exemple des protestans François: & ils craignoient, avec raison, de se trouver un jour dans le même cas. Si le roi, disoient-ils, commence à diminuer nos privilèges & à augmenter ceux de nos adversaires, nous serons peu-à-peu réduits dans un état à ne pouvoir plus nous garantir des fureurs de la cour de Rome. On emploie aujourd'hui l'artifice: bien-tôt on agira contre nous à force ouverte. Les protestans François conserverent le trône à Henri IV. Tant qu'il vêcut, ils ne furent point opprimés; mais peu de temps après sa mort, on commença à les chicaner, & puis à les persécuter. On les a enfin proscrits, & ils ont ressenti les funestes effets de la pernicieuse & abominable maxime, que tous les moyens qu'on emploie pour exterminer les hérétiques, sont permis par les loix divines & humaines. Prévenons donc l'orage qui nous menace. Etouffons le serpent que nous nourrissons dans notre sein: & donnons le coup mortel au papisme, en détrônant un roi qui le protége, & qui le veut établir sur la ruine de nos libertés & de notre religion. S'il y a quelque chose de honteux dans l'action que nous allons entreprendre, nos ennemis ne sont point en droit de nous le reprocher. Nous ne nous révoltons que contre un souverain papiste: & ne nous en ont-ils pas donné l'exemple, en refusant de reconnoître un roi protestant? N'ont-ils pas publié un million d'écrits, pour prouver que les sujets n'étoient point obligés de se soumettre à un prince hérétique? Leurs prédicateurs n'ont-ils pas prêché pendant plus de dix ans cette odieuse maxime au milieu de Paris? Aujourd'hui, nous voulons bien adopter leur sentiment: nous ne faisons autre chose que de détrôner un roi atteint & convaincu de papisme, que nous regardons, avec raison, comme la plus monstrueuse hérésie.

[Pages e86 & e87]

Considère, mon cher Monceca, dans le discours de ces Anglois, les funestes effets des représailles des guerres de religion. Examine, en même-temps, les crimes dans lesquels la fureur des sectes différentes a jetté des nations entières. Car enfin, malgré les risques que couroient les protestans d'Angleterre, je ne sçaurois approuver leur conduite: je suis fermement persuadé qu'il n'est jamais permis aux sujets de se révolter contre leurs souverains: & c'est un principe que je t'ai souvent entendu défendre avec beaucoup de vivacité. Cependant, dès qu'on admet qu'il est permis de manquer de parole aux hérétiques, & de les contraindre à croire par force, on ouvre la porte à tous les désordres, on ébranle le trône des rois, on souffle l'esprit de rébellion sur le peuple, qui n'est que trop facile à séduire.

Si l'on établissoit une fois dans toute l'Europe, d'une manière ferme & stable, que la religion n'a rien de commun avec le gouvernement, de quel bonheur tous les peuples ne jouiroient-ils pas, & quelle tranquillité les rois ne goûteroient-ils point sur leur trône? Que leur importe-t-il, que quelques-uns de leurs sujets chantent en François, en Anglois, en Hollandois ou en Allemand: & que quelques autres psalmodient en Latin: qu'il y en ait qui s'assemblent le Samedi, & d'autres le Dimanche, pourvu qu'ils aiment leur patrie, qu'ils payent exactement les impôts, & qu'ils soient utiles à la société? Mais, disent quelques politiques, dès qu'il y a plusieurs religions dans un état, il est impossible qu'il n'y ait souvent des guerres civiles. Je conviens que cela arrive, lorsqu'une de ces religions soutient & met en usage la pernicieuse maxime, qu'elle doit employer toutes sortes de moyens pour détruire & anéantir les autres, & qu'on voit quelquefois alors que toutes les sectes se réunissent contre celle qui veut ainsi les tyranniser. Mais lorsque dans un état sagement réglé, les peuples sont persuadés qu'il doit être permis à chacun de penser, & de servir Dieu à sa manière, tout le monde y vit en paix & en repos, quand même il y auroit cinquante religions différentes.

[Pages e88 & e89]

C'est-là une vérité qu'on ne peut nier. Il n'y a qu'à examiner ce qui se passe en Hollande & en Angleterre. Combien de sectes différentes n'y a-t-il pas dans ces pays? Cependant elles n'y causent aucun trouble. Les Juifs & les anti-Trinitaires, les Quakres, les Anabatistes, les Luthériens, les Réformés, les Anglicans, les Presbytériens, disputent bien quelquefois, mais ne songent point à s'entre-détruire: & s'il est arrivé quelques troubles en Angleterre au sujet de la religion, toutes ces différentes sectes semblent en accuser l'esprit de révolte & de persécution de la Romaine, & font entr'elles contre ses attaques, une ligue offensive & défensive. En effet, elles craignent toutes également les suites du principe pernicieux, qui veut qu'on extermine ceux qu'on appelle hérétiques. C'est ce que témoigne un auteur, qui pouvoit, & devoit même être parfaitement instruit, & de la crainte, & de la frayeur que les religions qu'on exerce en Angleterre avoient de la Romaine, puisqu'il n'y en avoit aucune qu'il n'eût professée, pendant quelque tems. Si quelqu'un, dit-il, demande jusqu'à quel point on doit tolérer les différentes sectes? Je réponds que la tolérance doit être égale entr'elles, & qu'il leur doit être permis de rendre raison de leur foi en toutes rencontres, soit par des disputes & par des prédications dans leurs assemblées publiques, soit par des livres imprimés. Quant au papisme, il doit être entiérement privé du bénéfice de la tolérance: non pas comme étant une religion, mais comme une faction tyrannique qui opprime toutes les autres, qui ne se contente point de l'égalité, & qui veut encore dominer, & même anéantir, tout ce qui lui est opposé. (1)

[(1) Milton, Oeuvres diverses.]

A ce passage notable du fameux Virgile Anglois, j'en joindrai un second d'un autre illustre défenseur de la tolérance, trop zélé disciple de la philosophie, pour être prévenu de préjugés contre aucune religion. Ne craignez pas, dit-il, que les missionnaires s'amusent à se quereller, quand il faudra mettre en pratique le dogme de la contrainte & des dragonades. Les Thomistes & les Scotistes, les Molinistes & les Jansénistes, oublieront alors tous leurs différends, & travailleront d'un concert admirable à l'exécution du Contrains-les-d'entrer. (2)


[(2) Bayle, Dictionnaire historique & critique, tome 3, page 399.]

[Pages e90 & e91]

Une chose qui me surprend, mon cher Monceca, c'est que les Nazaréens Papistes n'ignorent pas combien leurs violences portent de préjudice à beaucoup de leurs freres. Ils sçavent, ils connoissent les persécutions qu'ils essuyent au sujet de cette envie de dominer qu'on leur reproche. Et cependant, au lieu d'adoucir leur maniere d'agir, ils se gouvernent toujours avec plus d'emportement, & ne s'appliquent qu'à éterniser les persécutions, loin de penser à les terminer. D'un autre côté, leurs adversaires, ne suivant que leur dépit, tourmentent quelquefois des innocens, qui n'ont aucune part aux cruautés de leurs freres. Qu'a de commun un papiste Anglois avec un jésuite Italien: & pourquoi faut-il qu'il soit puni pour les crimes des autres? Il y a autant d'injustice à tourmenter en Irlande un honnête-homme Catholique-Romain, qu'à bannir de France un Réformé. Devroit-il y avoir des représailles au sujet de la religion? Quel triomphe pour nous, mon cher Monceca, & quelle matière à réflexion pour un Juif, que la conduite peu équitable de toutes les sectes Nazaréennes.

Porte-toi bien, mon cher Monceca: & vis content & heureux.

De Lisbonne, ce...

***

LETTRE CXXXIII.

Aaron Monceca à Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople.

Je ne suis arrivé à Londres, mon cher Isaac, que depuis cinq ou six jours. Ainsi il m'est impossible de pouvoir te donner une idée juste du caractère des Anglois. J'apperçois bien des choses qui me frappent & qui me paroissent dignes de l'attention d'un voyageur: mais je n'ai point encore eu le loisir de les approfondir. Il est d'autant plus difficile de faire un portrait exact de la nation Angloise, qu'elle a des vertus qui paroissent directement opposées à beaucoup de vices dont elle n'est nullement exempte. Les contrariétés qui se rencontrent dans les moeurs & dans la façon de penser des habitans de ce pays, paroissent d'abord extraordinaires; ce n'est qu'après un mûr examen qu'on doit se déterminer sur les qualités bonnes ou mauvaises qu'on leur attribue.

[Pages e92 & e93]

Pour donner une idée vraie & juste de cette nation, il faut se défaire entiérement des préjugés, oublier qu'on est François, Allemand ou Italien: & ne juger des hommes que par rapport aux notions que nous fournit la lumière naturelle. Je crois que lorsqu'on agit de cette manière, on trouve que les Anglois ont d'excellentes qualités, quoique mêlées de bien des vices. Mais comme il n'est aucun peuple chez qui le bien ne soit accompagné du mal, si les Anglois ont plus de vertus que de défauts, on ne peut, sans injustice, se récrier sur leur caractère, & vouloir exiger qu'étant hommes, ils ne payent point le tribut à l'humanité.

Je me suis apperçu, depuis que je suis ici, que les habitans de ce pays sont, en général, grands, bien faits, souples & robustes. On dit qu'à ces qualités ils en ajoutent beaucoup d'autres, qui ne regardent que l'esprit. Plusieurs personnes m'ont assuré que chez les Anglois, les vertus de l'ame surpassoient celles du corps. C'est de quoi je t'instruirai en détail dans mes lettres; & je te ferai part de ce que je découvrirai sur ce sujet avec la sincérité d'un philosophe qui regarde tous les hommes comme ne formant qu'une seule nation.

En arrivant à Londres, j'ai d'abord reconnu chez les Anglois cette prospérité, cette magnificence, & cette abondance qui les caractérise chez les étrangers. J'ai examiné si leur fierté, à laquelle on donne ordinairement le titre d'insolence, méritoit une dénomination aussi injurieuse: & je n'ai rien trouvé qui me parût devoir révolter si fort les esprits.

Si l'on jugeoit des Anglois par les discours des autres nations, & par l'opinion qu'ils semblent avoir d'elles, on tomberoit souvent dans de grandes erreurs. Les relations & les mémoires que bien des voyageurs ont donné au public, se ressentent de la prévention que la plupart des peuples de l'Europe ont prise, peut-être assez mal-à-propos, contre l'Angleterre. Il est pourtant vrai que les Anglois ne laissent pas d'y avoir donné quelque sujet, ayant, en général, le grand défaut de s'estimer infiniment plus que les autres hommes.

Ce défaut leur est commun avec tous les autres peuples: & c'est généralement la folie de toutes les nations. A la vérité, l'Angloise la pousse un peu trop loin. Comme elle est riche, puissante, &, par conséquent, en état de se passer des autres, elle ne les ménage point assez. Mais tous les contes que l'on débite de sa brutalité & de sa férocité, sont plus dignes de pitié, que d'être démentis.

[Pages e94 & e95]

Il est pourtant vrai que les Anglois ne se soucient pas fort de connoître les étrangers; & que lorsqu'ils les connoissent, ils leur font assez souvent sentir qu'ils s'estiment beaucoup plus qu'eux. Je conviens que cela est ridicule. Je ne prétends point excuser une fierté si déplacée, si contraire à la bienséance, & peut-être à la raison. Mais entre la bonne opinion de soi-même, & l'insolence, il y a une distance bien éloignée. Quel est l'homme plus rempli de ce qu'il vaut, & plus infatué de lui-même, qu'un petit-maître François? Et cependant, quel est l'homme plus revenant, plus poli, & plus saluant que lui? A la vérité, les Anglois ajoutent à cette bonne opinion d'eux-mêmes, la vanité de la trop faire sentir aux autres: c'est-là proprement ce qui les rend haïssables.

Un étranger dans ce pays, entend très-souvent ses habitans faire hautement leur panégyrique, & blâmer tout ce qui n'est point né chez eux. Ces manières révoltent un voyageur. Il souffre à regret de voir mépriser ses compatriotes, & d'être compris tacitement dans leur nombre. En arrivant dans sa patrie, il oublie toutes les bonnes qualités des Anglois, & ne se souvient plus que de leurs défauts, qu'il peint avec les traits que lui fournissent le dépit & la vengeance.

J'ai cherché, mon cher Isaac, à découvrir les véritables raisons de l'orgueil des Anglois, & les causes de leur mépris pour les autres peuples, & sur-tout pour les François; & il ne m'a pas été difficile d'en venir à bout. La conduite de ce peuple leur a donné une idée basse de son état, pendant qu'ils se formoient du leur propre une idée fort magnifique. Ceux qui sont opulens, & au milieu des richesses & de l'abondance, regardent avec un oeil de pitié les autres hommes combattant contre l'indigence: & ceux qui dans ce pays-ci, ne sont point riches, ne font point des efforts surprenans pour rendre leur condition meilleure. Satisfaits d'un bien médiocre, & d'une liberté qu'ils chérissent plus que tous les trésors, ils vivent tranquilles chez eux. On ne voit guères d'Anglois aller chercher fortune. Ils rougiroient d'acquérir des richesses par la profession d'aventurier. Leur commerce est leur seule ressource. Aussi est-elle aussi noble qu'elle est utile à la société publique.

[Pages e96 & e97]

Il n'est point étonnant que des hommes qui pensent d'une manière aussi philosophique que celle-là, méprisent des gens qu'ils voyent travailler à acquérir des richesses par toutes sortes de moyens, dont plusieurs leur paroissent très-honteux.

On peut dire que les Anglois qui sont riches, sont fiers & hautains à cause de leur opulence: & que ceux qui n'ont qu'un bien médiocre, sont vains & orgueilleux, parce qu'ils sçavent se contenter de leur médiocrité.

La grande quantité d'aventuriers dont la ville de Londres est remplie, ne contribue pas médiocrement à décréditer en Angleterre les nations étrangeres, & sur-tout la Françoise. Ceux qui n'ont jamais voyagé, se figurent que tous les peuples ressemblent aux étrangers qu'ils voient, & ils jugent témérairement de toute la piéce par de très-mauvais échantillons.

Voilà ce qui cause le mépris des habitans de ce pays pour tous les peuples en général. A ce mépris ils joignent une haine marquée pour les François; si on veut les en croire, peu s'en faut qu'ils ne leur refusent entiérement leur estime. Le peuple en cela semble se réunir avec les grands, & toute la nation Angloise paroît n'avoir qu'un sentiment touchant la Françoise. Plusieurs raisons ont occasionné cette prévention. Les guerres presque continuelles de ces deux nations, les intérêts particuliers qu'elles ont eu à démêler ensemble; la religion enfin qui porte ordinairement l'esprit des hommes à l'extrême, lorsqu'elle est mêlée avec la superstition.

Si les différends qui ont regné pendant long-temps entre la France & l'Angleterre; avoient été de la même espéce que ceux que les Allemands ont eu avec les François, la fin de la guerre auroit été celle de la haine de ces deux nations. Quand on ne combat que pour la gloire & l'intérêt du souverain, dès que le souverain est content, tout le monde l'est aussi: il ne reste plus aucun souvenir de ce qui s'est passé. Quoiqu'il arrive souvent que des provinces entieres changent de maître, leurs habitans n'en sont ni plus heureux, ni plus malheureux. Ils ne perdent ni leurs biens, ni leurs privilèges. Ils conservent sous leurs nouveaux princes, les avantages qu'ils possédoient sous l'ancien. Mais lorsque la France & l'Angleterre se font la guerre, ce ne sont pas seulement les souverains de ces deux états qui agissent: chaque particulier y est intéressé.

[Pages e98 & e99]

Il y a autant d'ennemis particuliers, qu'il y a de marchands. Un vaisseau François, pris par les Anglois, est une offense directement faite aux propriétaires de ce bâtiment. Chaque Malouin, chaque Dunkerquois, devient l'ennemi juré des négocians de Londres; & tous les corsaires François sont autant de souverains qui ont des intérêts à démêler avec l'Angleterre.

Les guerres de l'Empire & de la France regardent les démêlés des deux souverains. Celles des François & des Anglois intéressent chaque particulier de ces peuples. Les sujets de leur division doivent encore accroître leur haine. Très-souvent, la religion en a été la cause: & c'est, comme l'expérience ne le démontre que trop, la source ordinaire des plus fortes antipathies que les nations ayent les unes contre les autres.

Tous les hommes haïssent à l'excès ceux qui veulent violenter les consciences; mais leur haine prend de nouvelles forces contre ceux qui, n'étant ni leurs maîtres, ni leurs amis, ni leurs compatriotes, veulent se mêler des affaires de leur religion. La retraite du roi Jacques en France, les secours qu'on lui a donnés, les tentatives qu'on a faites plusieurs fois en sa faveur, ont plus excité la haine des Anglois, que la durée d'une guerre de vingt années.

Une autre chose semble encore avoir occasionné la fierté & l'orgueil de cette nation. C'est l'état de besoin & de misere, par conséquent de soumission, de ce grand nombre de François qui passerent dans ce pays, lorsqu'on proscrivit en France le protestantisme. Je conviens que des gens à qui l'on enlevoit leurs biens, que l'on exiloit de leur patrie, & qui ne trouvoient d'autres ressources que celles qu'ils rencontroient chez les Anglois, étoient excusables d'avoir certaines attentions, qui, dans un autre temps, eussent paru déplacées. Mais ils auroient dû s'en tenir là, & ne point prodiguer de basses flatteries à des gens qui les méprisoient principalement à cause des louanges qu'ils en recevoient.

Les Anglois qui passerent en France avec le roi Jacques, devoient servir d'exemple aux François réfugiés. Ils étoient proscrits ainsi qu'eux: ils avoient les mêmes sujets de plaintes; mais, distinguant leur patrie des particuliers qui étoient à la tête du gouvernement, & de ceux qui avoient pris le parti du roi Guillaume, ils étoient aussi bons Anglois à Saint-Germain, qu'ils l'eussent été à Londres.

[Pages e100 & e101]

Comment seroit-il possible que des peuples, chez qui l'amour de leur pays est profondément gravé dans leur coeur, & qui conservent leur fierté & leur grandeur d'ame chez les étrangers, dans quelque état malheureux qu'ils y soient, ne méprisassent pas des gens qu'ils voyoient décrier leur patrie, blâmer ce qu'ils louoient quelques années auparavant, & approuver aveuglément tout ce qu'ils condamnoient? Il est certain, mon cher Isaac, que cette conduite des François a causé une partie du mépris que les Anglois ont eu pour eux. Ils auroient trouvé les mêmes secours, en conservant dans leurs malheurs cette fierté modeste qui convient à des gens qui ne veulent point acheter des bienfaits aux dépens de ce qu'ils se doivent à eux-mêmes; & les Anglois les en auroient beaucoup plus estimés.

Porte-toi bien, mon cher Isaac; & donne-moi plus souvent de tes nouvelles.

De Londres, ce...

***

LETTRE CXXXIV.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople.

Je commence, mon cher Isaac, à connoître assez la nation Angloise pour entrer dans un détail circonstancié. Je ne te parlerai point dans lettre des nobles, qu'on doit diviser en plusieurs classes différentes. Je tâcherai seulement de t'y donner une idée juste de tous les autres états.

Les Anglois n'ont point eu la sotte vanité d'avilir le commerce. Un négociant chez eux est un homme qui tient un rang distingué, & qui sçait, en acquérant des richesses, en procurer à sa patrie. On trouve communément dans ce pays des fils de chevaliers qui commercent: & il est arrivé même quelquefois que des lords n'ont pas cru qu'il fût honteux à leurs freres & à leurs enfans de devenir négocians.

L'idée qu'on a des marchands en Angleterre, les rend entiérement différens de ceux qu'on voit chez les autres nations. Comme leur état n'a rien qui ne doive leur élever le coeur, ils pensent d'une manière presque inconnue aux négocians François, Allemands, Flamands, Espagnols & Italiens.

[Pages e102 & e103]

Ils sont aussi sensibles à la gloire, qu'au desir d'amasser, & s'intéressent autant au bonheur de leur patrie, qu'à leur félicité particuliere. Cette façon de penser est une des principales causes de l'état brillant de leur commerce. A Londres, chaque particulier négocie pour lui & pour son pays; & l'amour de la patrie entre même dans les affaires d'intérêt.

Il est une autre chose qui ne se trouve que chez les commerçans Anglois; c'est l'usage raisonnable & prudent que la plupart d'eux sçavent faire des biens qu'ils ont acquis. Ils abandonnent le trafic, se bornent à vivre en gentilshommes de campagne, & après avoir travaillé pendant quelques années, ils donnent des bornes à leur ambition, & jouissent du fruit de leurs travaux.

Il semble que ce soit un droit acquis à cette nation, de connoître les privilèges de cette égalité que la nature a voulu mettre entre tous les hommes. Non-seulement les marchands ne s'en laissent point imposer par des titres fastueux mais le peuple même fait usage de sa raison dans les honneurs qu'il rend aux grands: & dans les attentions qu'il a pour eux, il ne montre ni cette crainte, ni cette admiration si ordinaire chez les autres nations.

Un seigneur ici n'est considéré qu'à proportion du bien qu'il fait. S'il est bon, populaire, affable, généreux, il est estimé & révéré; l'on a pour lui des égards qui le flattent d'autant plus, qu'il est assuré que s'il ne les méritoient pas, il ne les auroit point. Si, au contraire, il n'a rien qui doive lui attirer l'amitié & l'approbation du public, il est regardé comme un homme inutile à l'état & à la société civile. Il jouit tristement de ses prérogatives, & joue à Londres un rôle aussi peu gracieux que celui d'un courtisan disgracié à Versailles. J'ajouterai à cela, mon cher Isaac, qu'il est plus douloureux à un Anglois d'être méprisé de sa patrie, qu'à un François de perdre les bonnes graces de son prince. Ce que je dis te paroîtra moins étonnant, si tu penses que chez les Anglois la gloire & l'amour du pays sont les deux passions dominantes.

Ce n'est pas dans la seule manière d'honorer les grands, que le bas peuple ressemble au reste de la nation. Il a à peu près les mêmes vertus & les mêmes défauts que les citoyens qui sont élevés au-dessus de lui. Comme tous les Anglois se piquent de penser & de ne se conduire que par la raison, le bon sens supplée au manque de l'éducation.

[Pages e104 & e105]

La façon dont le peuple est habillé en général, marque l'aisance dans laquelle il est. On voit ici un air d'abondance qui regne chez les plus petits: & c'est cette même abondance qui fait l'insolence de la populace & la fierté des grands. La présomption est un défaut naturel à tous les habitants de ce pays-ci. Dans quelque état qu'ils soient nés, ils s'estiment infiniment: il leur suffit d'être Anglois; & cette qualité leur tient lieu de tout ce qui peut leur manquer.

Je t'ai dit dans ma derniere lettre que cette nation a de grandes vertus & de grands défauts, & qu'on apperçoit dans son caractère des contrariétés étonnantes; & je vais t'en donner quelques exemples. Les Anglois ont le coeur grand & noble: ils haïssent la trahison. Leur générosité ne sçauroit souffrir que deux personnes se battent à armes inégales. Un homme qui dans les rues de Londres donneroit des coups de bâtons à un autre qui n'auroit que ses bras pour toute défense, seroit insulté par la populace. S'il mettoit l'épée à la main contre un ennemi qui n'en auroit point, il courroit risque d'être mis en piéces, ou jetté dans la Tamise par les garçons de boutique du quartier.

Voilà des mouvemens d'une généreuse impétuosité, & l'on doit les pardonner en faveur de l'intention. Mais ce même peuple qui ne sçauroit voir battre deux hommes à armes inégales, aime, autant que les anciens Romains, les combats des gladiateurs. N'est-il pas cruel de regarder avec un plaisir infini tous les spectacles où l'on répand du sang? Lorsqu'il ne peut avoir des combats de gladiateurs, il a recours à ceux des coqs, des dogues, des taureaux, &c: il lui faut absolument de quoi contenter sa férocité; & au défaut d'hommes, il immole des animaux.

Qui croiroit que des gens dont les amusemens sont si cruels, fussent humains & charitables? Il est pourtant peu d'Anglois qui refusent l'aumône à un pauvre, lorsqu'ils sont en état de la lui donner. Ils n'attendent pas même qu'on demande: leur bonté & leur générosité vont au-devant des besoins de l'indigent; & ils se contentent eux-mêmes en assistant les malheureux.

[Pages e106 & e107]

Une contrariété des plus singulieres de cette nation, c'est son mépris pour la bagatelle, & en même temps sa folie & son amour outré pour les modes. On est étonné de voir dans les mêmes personnes des sentimens & des inclinations si opposées.

A cette premiere contrariété, on en peut joindre une seconde, qui n'est pas moins surprenante. C'est un penchant naturel à la chicane. Lorsqu'on considère le grand nombre de procès qui se jugent tous les jours à Londres, & qu'on fait réflexion au bon sens & à la sagesse qui regne dans les discours & dans les livres des Anglois, on seroit tenté de croire qu'ils parlent tous comme des philosophes, pensent comme des procureurs, & agissent comme des Normands; aussi descendent-ils de ces derniers. Ce qu'il y a certain, c'est qu'on trouve autant de faux-témoins en Angleterre qu'en Normandie. Il semble même qu'on ait ici quelque considération pour eux, & qu'on craigne d'en détruire la race. On les punit si légerement, eu égard à la peine que mérite un si grand crime, qu'il est beaucoup moins dangereux à Londres d'y faire le métier de faux témoin, qu'il ne l'est à Paris d'y vendre des livres Jansénistes.

Quant à la religion, chaque Anglois paroît en avoir une à sa mode. Si l'on obligeoit tous les habitans de cette isle de mettre en écrit leur profession de foi, il y en auroit autant de différentes, qu'il y a de différens particuliers. Cependant cette grande variété de croyance n'empêche pas que les Anglois ne soient excessivement zélés pour le rite auquel ils sont attachés. Un Anglican hait autant un Presbytérien, qu'un Janséniste hait un jésuite: le Presbytérien rend parfaitement le change à l'Anglican; & ils se réunissent tous les deux, pour regarder avec horreur un Papiste, qui les déteste à son tour encore plus qu'ils ne le haïssent. (1)

[(1) Inde furor vulgi quòd numina vicinorum
Odit quisque locus; cùm solos credat habendos
Esse deos quos ipse colit.
Juvenal. Sat. 15].

Comment accorder une conduite aussi bizarre que celle-là, avec le bon sens des Anglois, & la grande diversité d'opinions qu'il y a chez eux sur les matieres de religion? On est forcé de convenir, lorsqu'on veut parler de bonne-foi, qu'il est un certain genre de folie attaché à chaque nation; & que la plus sage & la plus heureuse est celle dont les égaremens sont les moins considérables.

[Pages e108 & e109]

Je crois, mon cher Isaac, que selon ce principe, les habitans de ce pays ont de grandes obligations à la nature. Car, parmi les différentes folies qu'elle a distribuées aux peuples qui forment ce vaste univers, celles des Anglois sont des plus légères, & heurtent le moins la raison & le bon sens. Ils ont bien des vertus à opposer aux défauts dont je viens de te parler. Ils montrent une fermeté, qui dans les autres pays, semble être le partage des seuls philosophes. Ils osent aller hardiment contre un usage établi, lorsqu'ils le trouvent mauvais. C'est en vain qu'on leur dit que leurs peres l'ont approuvé, & que plusieurs siécles semblent devoir le perpétuer. Dès que le bon sens découvre le faux d'une coutume, rien ne peut les empêcher de la proscrire. Il est fort ordinaire d'entendre dire à un Anglois: On a fait pendant deux ou trois cens ans, une sottise; il faut s'il est possible qu'elle n'aille pas plus loin, & que nos descendans ne fassent point contre nous les mêmes plaintes que nous faisons aujourd'hui contre nos peres.

Il est beau, mon cher Isaac, de voir une nation entière oser se servir de sa raison. Cela paroît d'autant plus extraordinaire, que la plupart des autres condamnent ou tyrannisent ceux qui veulent en faire usage.

Une autre qualité essentielle des Anglois, c'est qu'ils négligent les manières extérieures. Un petit-maître à Londres est une figure ridicule, dont les grands & le peuple se divertissent également. Peu s'en faut qu'ils ne le regardent comme un joli sapajou, ou comme quelqu'autre de ces animaux qu'on montre dans les foires. Je loue, mon cher Isaac, cette sage façon de penser: & ceux qui ne sont pas accoutumés aux airs affétés de certains fats, doivent les trouver aussi divertissans que les sauts du singe le plus souple & le plus alerte.

On accuse les Anglois d'inconstance & de légéreté. En effet, leur histoire prouve évidemment combien peu leur conduite est uniforme à l'égard de leurs princes. Afin d'excuser ce défaut, ils prétendent qu'ils n'ont jamais manqué à leurs souverains, que lorsqu'ils y ont été forcés pour la conservation de leurs priviléges. Si ce qu'ils soutiennent étoit vrai, on pourroit croire que le seul amour de la liberté a occasionné leurs changemens.

[Pages e110 & e111]

Mais, quoiqu'ils disent pour diminuer leur faute, il est aisé de voir que souvent, cette liberté dont ils font tant de cas, n'a été qu'un prétexte pour autoriser leur incertitude & leur légereté. Les ambitieux ont sçu profiter de la crédulité du peuple, en l'allarmant sur ses priviléges; & en lui en faisant craindre la suppression, ils l'ont conduit à leur fantaisie, & s'en sont habilement servis pour parvenir aux premiers emplois de l'état.

Pour être persuadé de cette vérité, on n'a qu'à examiner leurs différentes révolutions. On verra qu'il en est arrivé sous plusieurs princes, quoique de caractères entiérement opposés les uns aux autres. Les Anglois, aussi peu satisfaits du génie lent, stupide & tranquille de Henri VI, que de l'esprit, vif, ouvert & entreprenant d'Edouard IV, ont également déposé ces deux rois tour-à-tour: & par un autre effet de cette inconstance incompréhensible à toute autre nation, aussi mécontens de la vie molle & efféminée de Charles II, que de la vie active & appliquée de Guillaume III, ils ont cabalé & conspiré contr'eux avec le même emportement & la même fureur, quoiqu'ils les eussent élevés l'un & l'autre sur le trône, avec toutes les marques de la satisfaction la plus parfaite.

Ces troubles, sous des monarques d'un caractère aussi opposé, semblent condamner entiérement les Anglois; & ce qui montre encore que la liberté & les priviléges de la nation n'ont pas toujours été la véritable cause des révolutions, c'est qu'il en est même arrivé sous des princes qui, loin d'opprimer la nation, vouloient en augmenter les privilèges.

Avouons pourtant, mon cher Isaac, que si les souverains n'ont pas toujours occasionné l'inconstance des Anglois, ils y ont assez souvent donné occasion.

Porte-toi bien, mon cher Isaac; & vis content & heureux.

De Londres, ce...

***

LETTRE CXXXV.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople.

Les Anglois, mon cher Isaac, ont accordé à leur roi un pouvoir semblable à celui que certains Philosophes ont attribué à la divinité. Les souverains dans ce pays peuvent faire tout le bien qu'ils souhaitent; & ne sçauroient causer aucun mal.

[Pages e112 & e113]

Ils sont les maîtres d'accorder la vie à un criminel; mais ils ne peuvent condamner personne à la mort. Ce sont les loix & les juges ordinaires qui décident de la punition des coupables. Le roi donne en Angleterre presque tous les emplois considérables. Il nomme aux évêchés & aux bénéfices. Il ne sçauroit cependant ôter les charges à ceux à qui il les a accordées. Il faut qu'on leur fasse leur procès. Et tant qu'ils sont vertueux & attachés au bien de leur patrie, ils n'ont rien à craindre de l'inconstance ou de la mauvaise humeur de leurs princes, qui ne sont les maîtres absolus que des emplois qui regardent directement leurs personnes.

Le roi & l'état ont ici chacun leurs droits séparés. C'est une maxime établie en Angleterre, & soutenue par tous les jurisconsultes, que le souverain a deux supérieurs, Dieu & la loi, auxquels il est lui-même soumis, ainsi que ses plus petits sujets. (1)

[(1) Rex in regno suo superiores habet Deum & Legem.]

N'est-il pas vrai, me disoit il y a quelque tems un Anglois de mes amis, que les peuples ne sont pas faits pour servir de jouets aux princes, & pour leur donner le cruel plaisir de les tourmenter! Il faudroit être fou pour oser dire que Dieu fait naître une simple créature afin de rendre malheureuses toutes les autres. Puisque les rois ne sont donc établis que pour protéger les peuples & pour leur procurer du bien, ils doivent être, comme les autres hommes, soumis aux loix qui sont faites pour le bonheur des sociétés. Si l'on étoit assuré de trouver toujours des rois vertueux, on n'exigeroit point qu'ils fussent soumis à certaines règles. La probité & la droiture du coeur seroient pour eux des liens plus forts que ceux des contrats; mais le trône est souvent occupé par des personnes qui ont besoin d'être arrêtées par la force des loix. Quel bonheur n'eût-ce point été pour les Romains, s'ils se fussent opposés de bonne heure aux cruautés de Tibere, de Caligula, de Néron, & qu'ils les eussent contraints de cesser d'être leurs souverains dès qu'ils devinrent leurs tyrans.

Nos rois, continua mon ami, passent un contrat avec nous: tandis qu'ils en observent les clauses, ils sont comblés d'honneurs, ils jouissent de toutes les prérogatives dont aucuns rois soient révêtus, & sont souverains dans tout ce qui peut rendre heureux leurs peuples.

[Pages e114 & e115]

Il est vrai que s'ils oublient leurs promesses, ils courent le risque d'émouvoir une sédition dangereuse. Pour éviter ces inconvéniens, ils n'ont qu'à garder leur parole, & se souvenir que lorsqu'ils ont été sacrés, ils ont juré qu'ils observeroient & feroient observer les loix. Pourquoi le peuple doit-il être plus l'esclave de ses promesses que le souverain? Un roi qui devient un tyran, donne l'exemple à ses sujets de ne faire aucun cas des traités les plus sacrés. Mais, dit-on, nos biens & nos vies dépendent des Princes qui nous gouvernent. Il est vrai que nous devons sacrifier l'un & l'autre pour eux pendant qu'ils sont justes & équitables. Puisqu'ils sont les peres de leurs sujets, ceux-ci doivent avoir pour eux la tendresse des enfans. On ne peut cependant exiger cette soumission qu'autant que les engagemens réciproques qui l'ont fait naître, n'ont pas été violés.

Si les rois sont au-dessus des loix, & s'ils peuvent se dispenser de les observer, à quoi sert donc qu'ils promettent qu'ils observeront certaines regles? Tout ce qu'ils font à ce sujet, & toutes les assurances qu'ils donnent sont donc des momeries. Lorsqu'on couronne un prince, & qu'il jure solemnellement de garder certaines regles, on doit regarder ces sermens comme un cérémonial inutile, qui montre qu'il y a eu des hommes libres autrefois; mais que tous ceux qui vivent aujourd'hui sont des esclaves. Il n'est personne d'assez insensé pour oser soutenir un pareil sentiment. Les plus zélés défenseurs du pouvoir arbitraire avouent qu'un souverain doit garder ses promesses; & cependant par une absurdité qu'on ne comprend point, ils concluent qu'il peut la violer impunément.

Ce que me disoit cet Anglois, mon cher Isaac, paroît d'abord frappant. Il semble en effet que dès qu'on accorde que les rois sont obligés de tenir ce qu'ils ont promis, on soit dans la nécessité d'admettre qu'on peut leur désobéir quand ils manquent à leur parole; puisque, par une suite du contrat d'engagement mutuel entre le peuple & le souverain, ils ne se doivent plus rien, dès que l'un des deux vient à manquer aux conditions en vertu desquelles le prince est maître, & les particuliers sujets. Or, on ne peut nier que ceux qui sont les plus contraires aux séditions populaires, n'ayent cependant soutenu que les rois ne peuvent violer, sans injustice, les contrats qu'ils ont faits avec leur peuple.

[Pages e116 & e117]

«Il faut avouer, dit le fameux Grotius, que quand les princes s'engagent à suivre certaines règles de gouvernement, leur souveraineté est restreinte & limitée en quelque manière; soit que les obligations où ils entrent regardent seulement l'exercice de leur pouvoir, ou qu'elles tombent directement sur le pouvoir même. Dans le premier cas, tout ce qu'ils font contre la parole donnée est injuste, toute véritable promesse donnant un droit à celui en faveur de qui elle est faite. Dans l'autre, l'acte est injuste, & nul en même-temps par le défaut de pouvoir.» (1)

[(1) Fatendum tamen id ubi sit arctius quodammoda reddi imperium, sive obligatio dumtaxat cadat in exercitium actus, sive etiam directé in ipsum facultatem. Priore specie, actus contra promissum factus erit injustus, quia...... vera promissio jus dat ei, cui promittitur. Alterâ autem specie erit etiam nullus defectu facultatis. Hugo Grotius de jure Belli & Pacis, tom. 1. pag. 121.]

Voilà, mon cher Isaac, une décision bien précise par un auteur non suspect. Mais il s'explique encore plus clairement dans un autre endroit, & semble, pour ainsi dire, avoir oublié son systême. «Si l'on demande, dit-il, ce qu'il arrivera, si l'on ajoute cette clause au contrat, qu'en cas que le roi manque à sa parole, il sera déchu de la couronne? Je réponds qu'en ce cas-là même, le pouvoir du roi ne laissera pas d'être absolu; mais que sa puissance ne sera pas différente de celle qu'on n'a que pour un temps.» (1)

[(1) Quod si addatur si rex fallat, ut tum Regno cadat? Ne si quidem imperium desinet esse summum, sed erit habendi modus imminutus per conditionem & imperium temporario non absimile. Grotius, ibid. pag. 125.]

Il me semble, mon cher Isaac, que mon ami n'en disoit pas davantage contre le pouvoir arbitraire, & contre l'impunité de la violation des sermens. Cependant Grotius passe pour un auteur entiérement opposé aux anti-royalistes: & quoi qu'on puisse dire en sa faveur, qu'il n'y a point de contrat entre les peuples & les souverains, où il soit précisément spécifié qu'en certain cas les princes seront privés de leur couronne, cette raison est trop foible pour détruire ce qu'il avance: car quoique dans les engagemens entre les sujets & les rois, on ne dise point qu'en violant le contrat le prince perdra ses droits, cette clause ne laisse pas d'y être comprise tacitement, puisque ce contrat n'a de sûreté qu'en vertu du pouvoir que le peuple se réserve de le faire valoir; sans cela les engagemens seroient inutiles: ils ne serviroient, au contraire, qu'à donner des liens aux sujets qui s'engageroient avec un prince qui ne pourroit être lié à son tour.

[Pages e118 & e119]

Il faut que les conditions qui sont entre les peuples & les souverains, soient ou quelque chose de réel, ou d'inutile. Tout le monde avoue que ces conditions sont réelles, & doivent être observées par les deux parties. Il faut donc que les deux parties se réservent le droit de les faire observer. Et quoi qu'on ne spécifie pas dans les engagemens que les princes seront déchus de leur autorité dès qu'ils y manqueront, cette clause est une suite nécessaire de la validité & de la sûreté du contrat.

Voilà des raisons, mon cher Isaac, qui paroissent bien fortes contre l'opinion de ceux qui croient qu'il n'est jamais permis de se révolter contre son prince. Je t'avouerai pourtant que je suis fortement persuadé que le peuple ne sçauroit avoir droit de détrôner le souverain. Je vais plus loin, & je crois que s'il avoit ce pouvoir, l'abus qu'il en feroit seroit pour lui le plus grand des malheurs.

Lorsque l'on compare les engagemens des souverains avec leurs sujets à ceux des simples particuliers, on donne dans une grande erreur. Il faut distinguer les promesses des rois & celles des sujets. Ces derniers peuvent être contraints par la puissance temporelle, parce qu'ils sont soumis au pouvoir d'un homme; mais les princes qui ne relevent que de Dieu, ne doivent être par conséquent comptables de leurs fautes qu'au tribunal de la divinité. Les engagemens qu'un prince prend avec son peuple, ne sont point cependant inutiles, quoiqu'il ne puisse être forcé à les tenir, parce qu'ils l'obligent auprès du ciel, & qu'ils mettent un frein à ses volontés.

La raison & la tranquillité des états concourent à fortifier ce sentiment. Lorsqu'on admet que, sous le prétexte de la violation des loix, les princes peuvent être détrônés, à quels excès & à quels inconvéniens n'expose-t-on point les empires? Le peuple, inconstant, bizarre, volage, sujet à prendre toutes les impressions qu'on lui donne, sera toujours prêt à se révolter. Les esprits inquiets trouveront des prétextes spécieux dans l'inobservation des loix pour excuser les séditions & les troubles qu'ils exciteroient.

[Pages e120 & e121]

«Je reconnois, dit Grotius, que les rois n'ont été établis que pour rendre la justice à leurs sujets; mais il ne s'ensuit point de-là, que les peuples soient au-dessus des rois: car les tuteurs ont été sans doute établis pour le bien des pupilles; & cependant la tutelle donne au tuteur un pouvoir sur son pupille. On dira, sans doute, qu'un tuteur qui administre mal les affaires de sa tutelle, peut en être dépouillé; & on conclura de-là que le peuple a le même droit par rapport au prince: mais ce cas est bien différent; car un tuteur a un supérieur de qui il dépend, au lieu que le prince n'en a point. Comme il ne peut y avoir de progrès à l'infini, il faut nécessairement s'arrêter à lui, & dans les républiques à un sénat qui ne reconnoisse d'autre juge que Dieu.». (1)

[(1) Verum esse post Herodotum, Herodotus post Hesodium dixit fruendae justitiae causâ reges constitutos. Sed non ideò consequens est quod illi inferunt populos rege esse superiores: nam & tutela populi causâ reperta est, & tamen tutela jus est ac potestas in pupillum. Nec est quod instet aliquis tutorem, si malè rem pupillarem administret, amoveri posse, quare & in rege idem jus esse debere; nam in tutore hoc procedit qui superiorem habet; at in imperiis, quia progressus in infinitum non datur, omninò in aliquâ aut personâ aut caetu constituendum est quorum peccata, quia superiorem se judicem non habent, Deus sibi curae peculiari esse testatior. Hugo Grotius de jure Belli & Pacis, tom. 1. liv. 1. cap. 1. P. 106.]

Si l'on vient à considérer attentivement ces raisons, il est impossible, mon cher Isaac, qu'on ne s'y rende, & qu'on ne convienne que dans les contrats qui se font entre les sujets & les souverains, le bien public & la raison veulent que le ciel soit le seul juge des infractions que peuvent y faire ces derniers.

Ceux qui s'érigent en défenseurs des droits des peuples, se figurent que le respect qu'on a pour les rois, lorsqu'ils manquent à leurs promesses, est une suite des préjugés dont on n'a pas la force de se dépouiller. Mais ils se trompent; & il est aisé de leur prouver le contraire par les exemples de plusieurs grands-hommes, qui, nés dans un état excessivement jaloux de la liberté, ont cependant soutenu qu'il n'étoit jamais permis de se révolter contre les souverains, quelques coupables qu'ils fussent.

[Pages e122 & e123]

«Il faut, dit un illustre Romain, supporter le luxe ou l'avarice des puissances, comme on fait les années de stérilité, les orages & les autres déréglemens de la nature. Il y aura des vices tant qu'il y aura des hommes: mais le mal n'est pas continuel; & on est dédommagé par le bien qui arrive de temps en temps.» (1)

[(1) Quomodo sterilitatem aut nimios imbres, & caetera naturae mala, ita luxum vel avaritiam dominantium tolerate. Vitia erunt donec homines, sed neque haec continua, & meliorum interventu pensantur. Tit. Liv. Hist. lib. 4. cap. 74. num. 4.]

Dira-t-on, mon cher Isaac, qu'un homme nourri au milieu de Rome, & qui dès la tendre jeunesse avoit été imbu des principes républicains, n'étoit persuadé du respect qu'on doit aux mauvais princes que par de faux préjugés? Je ne crois pas que personne ose avancer une pareille absurdité.

Porte-toi bien, mon cher Isaac; & que le Dieu de nos peres te comble de prospérités.

De Londres, ce...

***

LETTRE CXXXVI.

Aaron Monceca à Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople.

Les grands dans ce pays tiennent aussi peu à la cour, que les petits tiennent aux grands. De même que le peuple ne respecte un seigneur qu'autant qu'il mérite de l'être par ses vertu & par ses bonnes qualités, de même aussi les grands en général ne sont attachés à la cour qu'autant qu'ils voient qu'elle ne songe point à empiéter sur les droits de l'état.

Une chose extraordinaire, mon cher Isaac, qu'on ne voit qu'en Angleterre, c'est la fermeté & l'amour de la patrie alliés avec le caractère de l'homme de cour. Par-tout ailleurs le courtisan n'est qu'un vil esclave, également idolâtre des vertus & des défauts de son prince. Ici il ne rend son hommage qu'à la vertu & à la probité. Dès qu'il trouve dans le souverain des défauts qui peuvent nuire à la patrie, loin de les approuver, il songe à s'opposer au mal qu'ils pourroient produire.

[Pages e124 & e125]

Cette grandeur d'ame est une suite de la façon de penser des Anglois, qui, en général, fuyent les emplois, & leur préférent souvent les plaisirs d'une vie privée & tranquille. En France, tous les gens qui se trouvent attachés à la cour, ceux mêmes qui dans les provinces sont nés dans un certain rang, sont tellement accoutumés à passer leur vie dans les charges, qu'ils se croyent malheureux ou deshonorés lorsqu'ils en sont privés. Ils font tout ce qu'ils peuvent pour les obtenir: & il n'est aucun moyen qu'ils n'employent pour parvenir à leur but. L'amour de la patrie chez eux n'est qu'une chimère ridicule. Que leur importe que tous leurs compatriotes soient malheureux, pourvu qu'ils aient le plaisir de s'élever & de posséder des charges qui leur donnent le privilège de se venger sur ceux qui ont à faire à eux, des mépris, des chagrins & des peines qu'ils ont essuyés avant de pouvoir occuper la place dans laquelle ils sont? Les Anglois pensent bien différemment. Ils n'ambitionnent point de devenir premier esclave. La qualité d'homme-libre leur paroît bien au-dessus de ce rang si chéri dans toutes les cours de l'Europe. Il est beaucoup de simples particuliers dans ce pays qui refuseroient d'être élevés à des postes éminens, s'ils étoient obligés de ne plus faire usage de leur raison, & de perdre cette liberté qui leur est si précieuse.

C'est en Angleterre, mon cher Isaac, où l'on peut dire que la vérité est portée au pied du trône, & qu'elle y paroît avec éclat. Heureuse la nation chez qui cette sage coutume est établie! Le prince y trouve aussi son avantage: car souvent il tomberoit dans des erreurs que des avis sincères & prudens lui découvrent. Jamais un souverain ne se repentit d'avoir souffert qu'on lui fît connoître les fautes qu'il pouvoit commettre. Et combien de rois n'ont point été égarés, & même entiérement perdus, par de lâches flatteurs? Il n'est aucune condition d'hommes, dit Montaigne, qui ait si grand besoin que les rois de vrais & libres avertissemens... Ils se trouvent, sans le sçavoir, engagés en la haine & détestation de leur peuple, pour des occasions que souvent ils eussent pû éviter... Communément les favoris regardent à soi plus qu'au maître: & il leur va de bon, d'autant qu'à la vérité la plupart des offices de la vraie amitié sont envers les souverains un rude & périlleux essai. (1)

[(1) Essais de Michel de Montaigne, lib. 3.]

[Pages e126 & e127]

C'est à eux-mêmes, mon cher Isaac, que les courtisans doivent s'en prendre, s'ils ont rendu, pour me servir des termes de Montaigne, les offices de la vraie amitié envers le souverain un rude & périlleux essai. S'ils eussent tous pensé comme les Anglois, jamais ils n'auroient avili leur état jusqu'au point de n'oser faire usage de la raison, & de regarder la vérité comme une vertu dangereuse & impraticable. Ils se fussent conservé le droit de pouvoir être utiles à leurs princes, ou de ne point augmenter leurs défauts, en les regardant comme des qualités excellentes.

Ce même bon-sens, qui empêche les courtisans & les seigneurs Anglois d'être les esclaves de la grandeur du souverain, leur apprend à supporter la leur sans en paroître entêtés. On voit rarement ici de ces gens qui, couverts d'un habit magnifique, parlent d'un ton fort élevé, & ne font mention que de leur naissance, de leurs gens & de leurs chevaux: affectent des airs presqu'aussi insultans que des injures piquantes; se relevent sur la pointe des pieds; penchent une épaule & haussent l'autre en prenant du tabac: raccommodent leurs cheveux dérangés: décident hardiment & d'une manière hautaine: ne daignent pas répondre à ceux qui leur adressent la parole, ou chantent & sifflent, en leur faisant la grace de leur dire deux mots. Un homme de ce caractère se trouve rarement à Londres: Lorsqu'il y en a, ses manières, qui ailleurs lui donneroient un grand relief, le font ici mépriser du peuple, & le rendent ridicule à ses égaux.

L'ignorance est un vice qui trouve fort peu de partisans chez les seigneurs Anglois. Loin de rougir de s'appliquer aux sciences, ils ont un mépris infini pour ceux qui pensent qu'un des attributs principaux de la noblesse consiste à ne sçavoir que lire & écrire, encore assez médiocrement. Dans bien des pays, un homme qui dit une plaisanterie fade, en tournant méthodiquement la bouche & les yeux, passe pour un homme aimable. En Angleterre on ne balance pas à le traiter de sot: car on apprécie ici les choses selon leur juste valeur. Un seigneur qui sçait siffler, cabrioler, & débiter quelques niaiseries à une femme est un fat. Il a beau dire, un homme de ma qualité, une personne de ma naissance, tous ces vains discours n'operent rien. Fût-il plus noble que tous les nobles Vénitiens ensemble, il n'obtiendroit pas la moindre estime en faveur de tous ses titres.

[Pages e128 & e129]

Il faut absolument avoir du mérite dans ce pays pour pouvoir en imposer aux gens. La noblesse y donne des privilèges; mais ces privilèges ne s'étendent que sur quelques droits honorifiques. Un seigneur qui ne sçait point en relever l'éclat par son génie, doit se résoudre à en jouir tristement. C'est-là tout ce qu'il peut espérer. Un auteur Suisse fait tenir à un lord un discours qui dépeint parfaitement bien l'inutilité des honneurs accordés aux grands qui ne les méritent point par eux-mêmes, & qui n'en sont redevables qu'à leur naissance. On ne peut pas, dit il, nous arrêter pour dettes; mais aussi ne trouvons-nous point de crédit. Pour tout serment, nous ne sommes obligés de jurer que sur notre honneur; mais peu de gens nous en croyent. Il y a une loi qui défend de mal parler de nous; mais il nous arrive, comme à d'autres, d'être battus dans les rues. (1)

[(1) Muralt, lettres sur les Anglois.]

Il ne faut point, mon cher Isaac, prendre les paroles de cet auteur au pied de la lettre: il passe même pour peu exact. On peut cependant connoître par ce qu'il dit, qu'il faut absolument en Angleterre, dans quelque état que l'on soit né, avoir un véritable mérite pour y être considéré. Tu ne dois donc point être étonné de voir les grands de ce pays beaucoup plus partisans des sciences, que ceux des autres nations. L'ambition & le desir d'acquérir de la gloire, excite chez eux des sentimens que ces passions ne donnent point dans les autres pays, où elles portent l'esprit à d'autres choses. Un François croit s'illustrer par les carosses, par les chevaux, par les domestiques, par les meubles, par les habits. Un Anglois regarde tout cela comme des choses fort étrangères au mérite personnel, & qui ne peuvent lui donner aucun relief.

Il est encore une autre raison qui force, en quelque manière, les grands de ce pays à cultiver les sciences & les belles lettres. C'est la nécessité dans laquelle ils sont de connoître les loix anciennes & modernes, & de sçavoir en faire usage dans les occasions. Non-seulement les seigneurs, mais même tous ceux qui veulent entrer dans les affaires de l'état, sont obligés de connoître 1'histoire & la politique.

[Pages e130 & e131]

En Angleterre, dit un illustre auteur (1), on pense communément, & les lettres y sont plus en honneur qu'ici. Cet avantage est une suite nécessaire de la forme de leur gouvernement. Il y a à Londres environ huit cent personnes qui ont le droit de parler en public, & de soutenir les intérêts de la nation. Environ cinq ou six mille prétendent au même honneur à leur tour. Tout le reste s'érige en juge de tous ceux-ci. Et chacun peut faire imprimer ce qu'il pense sur les affaires publiques. Ainsi toute la nation est dans la nécessité de s'instruire. On n'entend parler que des gouvernemens d'Athènes & de Rome. Il faut bien, malgré qu'on en ait, lire les auteurs qui en ont traité. Cette étude conduit naturellement aux belles-lettres. En général les hommes ont l'esprit de leur état. Pourquoi d'ordinaire, nos magistrats, nos avocats, nos médecins, & beaucoup d'ecclésiastiques, ont-ils plus de lettres, de goût & d'esprit que l'on n'en trouve dans toutes les autres professions? C'est que réellement leur état est d'avoir l'esprit cultivé.

[(1) Voltaire, lettres sur les Anglois, lettre 20.]

Voilà, mon cher Isaac, la cause essentielle de la différence du génie & du caractère des courtisans François & des Anglois. Les premiers n'ont besoin, pour remplir leur emploi & pour faire leur fortune, que de beaucoup de souplesse, de patience, & d'usage de la cour. Les derniers, au contraire, ne peuvent parvenir aux charges & aux honneurs, que par des connoissances acquises, & par une étude assidue, qui les élevent au-dessus de leurs concurrens.

Avant de finir ma lettre, il faut, mon cher Isaac, que je te parle d'un privilège assez particulier que les grands ont dans ce pays. Il est défendu de se répandre contr'eux en invectives, sous peine de payer une amende de plusieurs marcs d'argent. Cela est ordonné par une loi expresse. (1)

[(1) La loi du Scandalum Magnatum.]

On raconte au sujet de cette loi, une assez plaisante aventure, arrivée il y a déjà plusieurs années. Le fils d'un riche cabaretier ayant été assez heureux pour plaire à la femme d'un des premiers lords, crut que la loi qui défendoit de manquer de respect aux grands, n'empêchoit pas qu'on ne pût cajoler leurs femmes. Dans cette idée, il profita de la bonne fortune que son étoile lui procuroit, & tâcha par ses prouesses, de se rendre digne de l'estime d'une dame de condition si relevée, qui vouloit bien descendre jusqu'à lui. Le lord ayant reconnu par hazard l'outrage qu'on lui faisoit, demanda en justice qu'il lui fût permis de renvoyer sa femme.

[Pages e132 & e133]

Mais les loix ne permettant à un mari de se séparer de son épouse, que lorsqu'elle est surprise en flagrant délit, & qu'on peut produire des témoins qui certifient avoir vû, le lord ne put donner de pareilles preuves, & les juges se contenterent de condamner le cabaretier à payer l'amende prescrite par la loi qui défend de manquer de respect aux grands. Depuis ce jugement, il est décidé qu'on pêche contre un des réglemens de l'état, toutes les fois qu'un particulier s'avise de caresser l'épouse d'un lord. Je ne sçais pas, mon cher Isaac, si la peur de payer l'amende effraie beaucoup de gens. Mais on m'a dit, que depuis la condamnation du cabaretier, on n'en a point vû de semblable. Les médisans assurent cependant que bien des gens se sont mis au risque de subir cette punition pécuniaire. Si les ducs & les marquis Italiens pouvoient, à la faveur d'un arrêt qui défendît de leur manquer de respect, étendre l'intention de la loi jusqu'à la défense de coucher avec leurs femmes, je ne doute pas qu'ils ne fussent aussi jaloux de ce privilège, que les Anglois le sont de leur liberté.

Porte-toi bien, mon cher Isaac, & que le Dieu de nos peres te comble de prospérités.

De Londres, ce...

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LETTRE CXXXVII.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople.

Je viens de lire, mon cher Isaac, la relation d'un prodige qu'on a insérée dans un journal historique (1); & je l'ai trouvée si particuliere, que je crois que tu avoueras avec moi, que les faits qu'elle contient semblent pousser à bout toutes les spéculations philosophiques, & tous les raisonnemens humains.

[(1) Mercure historique & politique, Octobre 1736.]

En voici un extrait fidèle. Je te dirai ensuite quel est mon sentiment à l'égard des choses miraculeuses qu'elle contient.

[Pages e134 & e135]

«On vient d'avoir dans ces quartiers une nouvelle scène de Vampirisme, qui est dûment attestée par deux officiers du tribunal de Belgrade, qui ont fait descente sur les lieux, & par un officier des troupes de l'empereur à Gradisch (1), qui a été témoin oculaire des procédures.»

[(1) En Esclavonie.]

«Au commencement de Septembre mourut dans le village de Kisilova, à trois lieues de Gradisch, un vieillard âgé de 62 ans; & trois jours après avoir été enterré, il apparut la nuit à son fils, & lui demanda à manger. Celui-ci lui en ayant servi, il mangea & disparut. Le lendemain, le fils raconta à ses voisins ce qui étoit arrivé. Cette nuit le pere ne parut pas; mais la nuit suivante, il se fit voir & demanda à manger. On ne sçait pas si son fils lui en donna ou non: mais on trouva le lendemain celui-ci mort dans son lit. Le même jour, cinq ou six personnes tomberent subitement malades dans le village, & moururent l'une après l'autre peu de jours après. L'officier ou bailif du lieu, informé de ce qui étoit arrivé, en envoya une relation au tribunal de Belgrade, qui envoya dans ce village deux de ses officiers, avec un bourreau, pour examiner cette affaire. L'officier impérial dont on tient cette relation, s'y rendit de Gradisch, pour être témoin d'un fait dont il avoit si souvent ouï parler. On ouvrit tous les tombeaux de ceux qui étoient morts depuis six semaines. Quand on vint à celui du vieillard, on le trouva les yeux ouverts, d'une couleur vermeille, & ayant une respiration naturelle, cependant immobile & mort: d'où l'on conclut qu'il étoit un signalé Vampire. Le bourreau lui enfonça un pieu dans le coeur. On fit un bucher, & l'on y réduisit en cendres ce cadavre. On ne trouva aucune marque de Vampirisme ni dans le cadavre du fils, ni dans celui des autres.»

«Graces à Dieu, nous ne sommes rien moins que crédules. Nous avouons que toutes les lumières de physique que nous pouvons approcher de ce fait, ne nous y découvrent rien de ses causes. Cependant, nous ne pouvons refuser de croire véritable un fait attesté juridiquement, & par des gens de probité, outre qu'il n'est pas unique en ce genre. Nous copierons ici ce qui est arrivé en 1732, & que nous avons inséré alors dans le _Glaneur, no. XVIII.»

[Pages e136 & e137]

«Dans un certain canton de la Hongrie, nommé en latin Oppida Heidonum, au-delà du Tibisque, vulgò Teysse, c'est-à-dire, entre cette rivière qui arrose le fortuné terroir de Tockay & la Transilvanie, le peuple, connu sous le nom de Heiduque, croit que certains morts, qu'ils nomment Vampires, sucent tout le sang des vivans; en sorte que ceux-ci s'extenuent à vûe d'oeil, au lieu que les cadavres, comme des sangsues, se remplissent de sang en telle abondance, qu'on le voit sortir par les conduits & même par les pores. Cette opinion vient d'être confirmée par plusieurs faits, dont il semble qu'on ne peut douter, vu la qualité des témoins qui les ont certifiés. Nous en rapporterons ici quelques-uns des plus considérables.».

«Il y a environ cinq ans qu'un certain Heiduque, habitant de Medreiga, nommé Arnold Paule, fut écrasé par la chûte d'un chariot de foin. Trente jours après sa mort, quatre personnes moururent subitement, & de la manière que meurent, suivant la tradition du pays, ceux qui sont molestés de Vampires. On se ressouvint alors que cet Arnold Paule avoit souvent raconté, qu'aux environs de Cossova, & sur les frontieres de la Servie Turque, il avoit été tourmenté par un Vampire; (car ils croyent aussi que ceux qui ont été Vampires passifs, pendant leur vie, le deviennent actifs après leur mort, c'est-à-dire, que ceux qui ont été sucés, sucent à leur tour); mais qu'il avoit trouvé le moyen de se guérir en mangeant de la terre du sépulcre du Vampire, & en se frottant de son sang: précaution qui ne l'empêcha pas cependant de le devenir après sa mort, puisqu'il fut exhumé 40 jours après son enterrement, & qu'on trouva sur son cadavre toutes les marques d'un archi-Vampire. Son corps étoit vermeil: ses cheveux, ses ongles & sa barbe s'étoient renouvellés; & il étoit tout rempli d'un sang, fluide & coulant de toutes les parties de son corps, sur le linceul dont il étoit environné. Le hadnagy ou le baillif du lieu, en présence de qui se fit l'exhumation, & qui étoit un homme expert dans le Vampirisme, fit enfoncer, suivant la coutume, dans le coeur,du défunt Arnold Paule, un pieu fort aigu, dont on lui traversa le corps de part en part; ce qui lui fit, dit-on, jetter un cri effroyable, comme s'il eût été en vie.»

[Pages e138 & e139]

«Cette expédition faite, on lui coupa la tête & on brûla le tout; après quoi, on jetta les cendres dans la Save. On fit la même expédition sur les cadavres de ces quatre autres personnes mortes de Vampirisme, crainte qu'ils n'en fissent mourir d'autres à leur tour. Toutes ces expéditions n'ont cependant pu empêcher, que vers la fin de l'année derniere, c'est-à-dire, au bout de cinq ans, ces funestes prodiges n'ayent recommencé, & que plusieurs habitans du même village ne soient péris malheureusement. Dans l'espace de trois mois, 17 personnes de différent sexe & de différent âge, sont mortes de Vampirisme; quelques-unes sans être malades, & d'autres après deux ou trois jours de langueur. On rapporte, entr'autres, qu'une nommée Stanoska, fille du Heiduque Jovitzo, qui s'étoit couchée en parfaite santé, se réveilla au milieu de la nuit toute tremblante, en faisant des cris affreux, & disant que le fils du heiduque Millo, mort depuis neuf semaines, avoit manqué de l'étrangler pendant son sommeil. Dès ce moment, elle ne fit plus que languir; & au bout de trois jours, elle mourut. Ce que cette fille avoit dit du fils de Millo, le fit d'abord reconnoître pour un Vampire. On l'exhuma, & on le trouva tel. Les principaux du lieu, les médecins & les chirurgiens, examinerent comment le Vampirisme avoit pu renaître, après les précautions qu'on avoit prises quelques années auparavant. On découvrit enfin, après avoir bien cherché, que le défunt Arnold Paule avoit, non-seulement sucé les quatre personnes dont nous avons parlé, mais aussi plusieurs bestiaux, dont les nouveaux Vampires avoient mangé, & entr'autres, le fils de Millo. Sur ces indices, on prit la résolution de déterrer tous ceux qui étoient morts depuis un certain temps, & parmi une quarantaine, on en trouva dix-sept avec tous les signes les plus évidens de Vampirisme. Aussi leur a-t-on transpercé le coeur & coupé la tête; & ensuite on les a brûlés, & jetté leurs cendres dans la rivière. Toutes les informations & exécutions dont nous venons de parler, ont été faites juridiquement, en bonne forme, & attestées par plusieurs officiers qui sont en garnison dans ce pays-là, par les chirurgiens-majors des régimens, & par les principaux habitans du lieu.»

[Pages e140 & e141]

«Le procès-verbal en a été envoyé vers la fin de Janvier dernier au conseil de guerre impérial à Vienne, qui avoit établi une commission militaire, pour examiner la vérité de tous ces faits. C'est ce qu'ont déclaré le hadnagy BARRIARAR, & les anciens heiduques; & ce qui a été signé par BATTUER, premier lieutenant du régiment d'Alexandre Wirtemberg. FLICKSTENGER, Chirurgien-major du régiment de Furstembusch... trois autres chirurgiens de compagnie. GUOSCHITZ, capitaine à Stallath.»

J'ai cru, mon cher Isaac, devoir te communiquer tous les prodiges qu'on débite sur les Vampires, pour que tu sois plus en état d'en juger, & que la multitude des faits serve à leur éclaircissement. En attendant que tu m'apprennes tes sentimens, je vais hazarder de t'écrire les miens.

Il y a deux différens moyens pour détruire l'opinion de ces prétendus revenans, & montrer l'impossibilité des effets qu'on fait produire à des cadavres entiérement privés de sentiment. Le premier, c'est d'expliquer par des causes physiques, tous les prodiges du Vampirisme. Le second, c'est de nier totalement la vérité de ces histoires: ce dernier parti est, sans doute, le plus certain & le plus sage. Mais comme il y a des personnes à qui l'autorité d'un certificat, donné par des gens en place, paroît une démonstration évidente de la réalité du conte le plus absurde, auparavant de montrer combien peu on doit faire fonds sur toutes les formalités de justice dans les matières qui regardent uniquement la philosophie, je supposerai, pour un temps, qu'il meurt réellement plusieurs personnes du mal qu'on appelle le Vampirisme.

Je pose d'abord ce principe, qu'il se peut faire qu'il y ait des cadavres, qui, quoiqu'enterrés depuis plusieurs jours, répandent un sang fluide par les canaux de leurs corps. J'ajoute encore qu'il est très-aisé que certaines gens se figurent d'être sucées par les Vampires, & que la peur que leur cause cette imagination, fasse en eux une révolution assez violente pour les priver de la vie. Etant occupés toute la journée de la crainte que leur inspirent ces prétendus revenans, est-il fort extraordinaire que pendant leur sommeil les idées de ces fantômes se présentent à leur imagination, & leur causent une terreur si violente, que quelques-uns en meurent dans l'instant, & quelques autres peu après? combien de gens n'a-t-on point vû que des frayeurs ont fait expirer sur le champ? La joie même n'a-t-elle pas souvent produit un effet aussi funeste?

[Pages e142 & e143]

En examinant le récit de la mort des prétendus martyrs du Vampirisme, je découvre tous les symptômes d'un fanatisme épidémique; & je vois clairement que l'impression que la crainte fait sur eux, est la seule cause de leur perte. Une nommée Stanoska, dit-on, fille du heiduque Jovitzo, qui s'étoit couchée en parfaite santé, se réveilla au milieu de la nuit toute tremblante, en faisant des cris affreux, & en disant que le fils du heiducque Millo, mort depuis neuf semaines, avoit manqué de l'étrangler pendant son sommeil. Dès ce moment, elle ne fit plus que languir, & au bout de trois jours elle mourut. Pour quiconque a des yeux tant soit peu philosophiques, ce seul récit ne doit-il pas lui montrer que le prétendu Vampirisme n'est qu'une imagination frappée. Voilà une fille qui s'éveille, qui dit qu'on l'a voulu étrangler, & qui cependant n'a point été sucée, puisque ses cris ont empêché le Vampire de faire son repas. Elle ne l'a pas été apparemment dans les suites, puisqu'on ne la quitta pas, sans doute, pendant les autres nuits, & que si le Vampire eût voulu la molester, ses plaintes en eussent averti les assistans. Elle meurt pourtant trois jours après sa frayeur; & son abattement, sa tristesse, & sa langueur, marquent évidemment combien son imagination étoit frappée.

Ceux qui se sont trouvés dans les villes affligées de la peste, sçavent par expérience à combien de gens la crainte coute la vie. Dès qu'un homme se sent attaqué du moindre mal, il se figure qu'il est atteint de la maladie épidémique: & il se fait en lui un si grand mouvement, qu'il est presqu'impossible qu'il résiste à cette révolution. Le chevalier de Maisin m'a assuré, lorsque j'étois à Paris, que se trouvant à Marseille pendant la contagion qui regna en cette ville, il avoit vû une femme mourir de la peur qu'elle eut d'une maladie assez légère de sa servante, qu'elle croyoit atteinte de la peste. La fille de cette femme fut aussi malade à la mort. Deux autres personnes qui étoient dans la même maison se mirent au lit, envoyerent chercher un médecin, & assuroient qu'elles avoient la peste. Le médecin arrivé, visita d'abord la servante & les autres malades; & aucun d'eux n'avoit la maladie épidémique.

[Pages e144 & e145]

Il tâcha de rendre le calme à leurs esprits, & leur ordonna de se lever & de vivre à leur ordinaire; mais tous ses soins furent inutiles auprès de la maîtresse de la maison, qui mourut deux jours après de sa frayeur.

Considère, mon cher Isaac, ce second récit de la mort d'un Vampire passif, & tu y verras les preuves les plus évidentes des terribles effets de la crainte & des préjugés. Trois jours après avoir été enterré, il apparut la nuit à son fils, demanda à manger, mangea & disparut. Le lendemain le fils raconta à ses voisins ce qui lui étoit arrivé. Cette nuit le pere ne parut pas; mais la nuit suivante... on trouva le fils mort dans son lit. Qui peut ne pas voir dans ces paroles les marques les plus certaines de la prévention & de la peur? La premiere fois qu'elles agirent sur l'imagination du prétendu molesté de Vampirisme, elles ne produisirent point leur entier effet, & ne firent que disposer son esprit à être plus susceptible d'en être plus vivement frappé. Aussi cela ne manqua-t-il pas d'arriver, & de produire l'effet qu'il devoit naturellement opérer. Prends garde, mon cher Isaac, que le mort ne revint point la nuit du jour que son fils communiqua son songe à ses amis; parce que, selon toutes les apparences, ceux-ci veillerent avec lui, & l'empêcherent de se livrer à la crainte.

Je viens à présent à ces cadavres pleins d'un sang fluide, dont la barbe, les cheveux & les ongles se renouvellent. L'on peut, je crois, rabattre les trois quarts de ces prodiges: & encore a-t-on bien de la complaisance d'en admettre une petite partie. Tous les philosophes connoissent assez combien le peuple, & même certains historiens, grossissent les choses qui paroissent tant soit peu surnaturelles: cependant il n'est point impossible d'en expliquer physiquement la cause.

L'expérience nous apprend qu'il est certains terreins qui sont propres a conserver les corps dans toute leur fraîcheur; les raisons en ont été assez souvent expliquées, sans que je me donne la peine de t'en faire un inutile récit. Il y a à Toulouse un caveau dans une église de moines où les corps restent si parfaitement dans leur entier, qu'il y en a qui y sont depuis près de deux siécles, & qui paroissent vivans.

[Pages e146 & e147]

On les a rangés debout contre la muraille, & ils ont leurs habillemens ordinaires. Ce qu'il y a de plus particulier, c'est que les corps qu'on met de l'autre côté de ce même caveau deviennent deux ou trois jours après la pâture des vers.

Quant à l'accroissement des ongles, des cheveux & de la barbe, on l'apperçoit très-souvent dans plusieurs cadavres. Tandis qu'il reste encore beaucoup d'humidité dans les corps, il n'y a rien de surprenant que pendant quelque-temps on voie quelque augmentation dans des parties qui n'exigent point les esprits vitaux.

Le sang fluide coulant par les canaux des corps, semble former une plus grande difficulté; mais on peut donner des raisons physiques de cet écoulement. Il pourroit fort bien arriver que la chaleur du soleil venant à échauffer les parties nitreuses & sulphureuses qui se trouvent dans les terres propres à conserver les corps, ces parties s'étant incorporées dans le cadavre nouvellement enterré, viennent à fermenter; & décoagulant & défigeant le sang caillé le rendent liquide & lui donnent le moyen de s'écouler peu à peu par les canaux. Ce sentiment est d'autant plus probable, qu'il est confirmé par une expérience. Si l'on fait bouillir dans un vaisseau de verre ou de terre une partie de chyle ou de lait, mêlée avec deux parties d'huile de tartre faite par défaillance, la liqueur, de blanche qu'elle étoit, deviendra rouge; parce que le sel de tartre aura raréfié & entiérement dissout la partie du lait la plus huileuse, & l'aura convertie en une espéce de sang. Celui qui se forme dans les vaisseaux du corps est un peu plus rouge; mais il n'est pas plus épais. Il n'est donc point impossible que la chaleur cause une fermentation qui produise à peu près les mêmes effets que cette expérience: & l'on trouvera cela beaucoup plus aisé, si l'on considère que les sucs des chairs & des os ressemblent beaucoup à du chyle, & que les graisses & les moëlles sont les parties les plus huileuses du chyle. Or, toutes ces parties en fermentation doivent, par la règle de l'expérience, se changer en une espèce de sang. Ainsi, outre celui qui seroit décoagulé & défigé, les prétendus Vampires répandroient encore celui qui se formeroit de la fonte des graisses.

Voilà, mon cher Isaac, ce qu'on peut dire lorsqu'on veut bien avoir la complaisance de ne point démentir absolument les certificats qu'on a donnés sur ces faux prodiges.

[Pages e148 & e149]

En effet, il seroit plus qu'absurde de penser qu'ils pussent être véritables: car, ou les corps de ces Vampires sortent de leurs tombeaux pour venir sucer, où ils n'en sortent pas. S'ils sortent, ils doivent être visibles. Or, l'on ne les voit point; car quand ceux qui s'en plaignent appellent au secours, on ne découvre rien. Il faut donc qu'ils ne sortent pas. Si les corps ne sortent pas, c'est donc l'ame. Or, l'ame spirituelle, ou, si l'on veut, composée de matière subtile, peut-elle ramasser & contenir comme dans un vase, une liqueur telle que le sang, & la porter dans le corps? C'est une plaisante commission dont on la charge. En vérité, mon cher Isaac, j'aurois honte de vouloir prouver plus long-temps l'impossibilité du Vampirisme: & je me trouverois dans le cas d'un ancien docteur nazaréen, qui rougissoit de l'erreur de ceux qu'il étoit obligé de réfuter, & du malheur des gens qui avoient été assez infortunés pour en entendre parler. (1)

[(1) Sed jam pudet me ista refellere, dum eos non puduerit ista sentire. Cùm vero ausi sint etiam ea defendere, non jam eorum, sed ipsius generis humani, me pudet, cujus aures haec ferre potuerunt. August. Epist. 56.]

Je te marquerai au premier jour combien peu l'on doit faire fonds sur les certificats qui ne servent qu'à constater des prodiges.

Porte-toi bien, mon cher Monceca: & vis content & heureux.

De Londres, ce...

***

LETTRE CXXXVIII.

Il y a dans ce pays, mon cher Isaac, autant de sectes différentes qu'en Hollande. Les Anglois sont trop jaloux de leur liberté, pour vouloir être contraints à penser nécessairement d'une certaine manière, sans être les maîtres de s'en écarter quand ils viennent à connoître qu'ils sont dans l'erreur. Ils veulent faire usage de leur raison dans toutes les actions de la vie, & ne point se rendre esclaves des sentimens particuliers de quelques théologiens.

Quoique chacun ait la liberté en Angleterre de suivre la religion qui lui paroît la plus probable, celle qu'on appelle l'Anglicane est la dominante.

[Pages e150 & e151]

Le roi & les principaux seigneurs de l'état en font profession, & y sont attachés. On ne peut posséder de charges en Angleterre & en Irlande, lorsqu'on n'est point du nombre des Anglicans. On donne à cette religion le nom d'Eglise simplement: ce qui marque que c'est la principale & la fondamentale de l'état. Ceux qu'on appelle non-conformistes, ne lui accordent pas un titre si pompeux. Quelques-uns même la nomment assez cavalierement la secte des partisans des évêques, Car quoique l'Angleterre ait adopté les sentimens de Calvin, elle a cependant gardé un cérémonial & un service fort opposés à l'institution de ce théologien, & qui a assez l'extérieur de celui de l'église Romaine, sur-tout dans les églises cathédrales, où ces prélats, conservés malgré la réforme, composent une hiérarchie très-ressemblante à la Romaine. Ces pontifes, qui sont au nombre de vingt-six, ont des archidiacres sous eux, & ceux-ci y ont de simples prêtres. Tous ces pasteurs, supérieurs ou subalternes, sont très-attentifs à recevoir les droits & les dîmes dont jouissoient les ecclésiastiques papistes; s'étant bien gardés de faire aucune réforme sur cet article. Les pontifes prennent même séance dans la chambre haute du parlement. Mais comme le droit canon ne leur permet pas de donner leurs suffrages quand il s'agit de condamner un criminel à mort, sous le spécieux prétexte que l'église abhorre le sang, ils se contentent, lorsqu'il faut perdre un de leurs ennemis, de solliciter & de cabaler contre lui.

Dans le temps que les Anglois étoient encore dans le goût de faire brûler les protestans pour la gloire de Dieu, la seule déclaration d'un pontife qu'un tel étoit un hérétique, suffisoit pour le perdre. Aujourd'hui cela n'est plus de même. Tout le monde est exempt du fagot, de quelque religion qu'il soit; mais il ne l'est pas de la haine ecclésiastique. Les prêtres des différentes sectes se haïssent mortellement; & leur mauvaise humeur se répand aussi sur leurs troupeaux réciproques.

[Pages e152 & e153]

Tel pontife, dans ce pays, donneroit de très-grand coeur ses revenus de dix ans pour pouvoir tourmenter tout à son aise les presbytériens & les autres non-conformistes: & ceux-ci, à leur tour, auroient une joie infinie de pouvoir anéantir cette grandeur & ce faste épiscopal, dont leurs yeux sont extrêmement blessés: car, quoique dans les points fondamentaux de la religion, les Anglicans & les presbytériens ayent précisément la même croyance, ils sont cependant très-désunis par rapport à quantité de coutumes, ou plutôt de minuties très-puériles; & leurs querelles ont même été si vives, que pendant quelques années, il en a coûté la vie à certain nombre de personnes. Ainsi, par une bizarrerie incompréhensible, dans le même temps que les papistes machinoient très-ardemment la ruine des réformés, ceux-ci leur facilitoient le moyen d'exécuter leurs desseins, en cherchant à se détruire mutuellement eux-mêmes, & en se faisant sous les noms d'Episcopaux & de Presbytériens, une guerre des plus sanglantes. Tu seras peut-être curieux, mon cher Isaac, de sçavoir quels sont les sujets de division de ces deux sectes. Le hazard m'a instruit d'un des principaux, qui regarde principalement les Presbytériens François & Wallons réfugiés en Angleterre.

Je passois l'autre jour avec un de mes amis, devant un temple de réformés François. Il me pria d'y entrer, & d'écouter le sermon qu'on alloit y faire. Tu sçais que je ne me fais aucune peine d'entrer dans les temples de toutes les sectes, & de m'instruire de leurs cérémonies. Je consentis donc à ce que me proposoit mon ami. A peine fumes-nous assis, que le prédicateur monta en chaire. Il commença son discours d'un air sage & modeste. J'étois charmé de la façon dont il s'énonçoit, lorsque, tout-à-coup, j'entendis une rumeur étonnante dans le temple. Tous les assistans sembloient être devenus des convulsionnaires: l'un toussoit, l'autre remuoit la tête, plusieurs portoient la main à leurs chapeaux: mais sur-tout, cinq ou six personnes, assises dans une espéce de parquet, me paroissoient excessivement agitées. Elles levoient les bras en haut, & faisoient plusieurs grimaces aussi ridicules que risibles. Surpris de cette cérémonie bizarre, je voulus en demander la cause à mon ami: & mon étonnement fut extrême de le voir grimaçant comme les autres. Eh! qu'avez vous donc, lui demandai-je, que veulent dire tous les gestes ridicules que vous faites? Sortons, me répondit-il avec un air troublé. Je ne puis y résister, & je ne pourrois m'empêcher de témoigner publiquement mon dépit, après l'affront que notre église vient de recevoir.

[Pages e154 & e155]

A ces mots il se leva, & partit brusquement. Il fut suivi des trois quarts des personnes qui composoient l'assemblée. Qu'avez-vous donc? lui redemandai-je, lorsque nous fumes dans la rue. Quel est le sujet de votre altération? Auriez-vous dans votre religion quelque fête qui approchât de celles des anciennes baccantes? Vos prêtres auroient-ils le don de vous mettre en fureur? Ce prédicateur, me dit-il, que vous venez de voir, a violé nos coutumes les plus sacrées; je vais vous apprendre son crime. Il a osé prêcher sans mettre son chapeau. Hé bien, répliquai-je, quel mal trouvez-vous à cela? Est-ce que la morale qu'il vous prêchoit en étoit moins excellente? Croyez-vous que le chapeau ait le pouvoir de communiquer des idées plus nettes & plus justes à l'entendement, que celles qu'il forme lorsqu'on a la tête découverte? Comment! c'est donc-là, poursuivis-je, le sujet de tous les mouvemens de dépit que j'ai vûs dans l'assemblée? Je ne m'étonne plus à présent, si tant de personnes portoient la main à leurs chapeaux. Il eût été à souhaiter, reprit mon ami, qu'on eût eu moins de patience, & qu'on eût ordonné à cet homme de cesser. Que dira-t-on, lorsqu'on sçaura qu'on a prêché dans notre église sans chapeau? On nous regardera comme devenus amphibies. On pensera que nous allons nous rendre Anglicans au premier jour. Voilà ce que c'est que d'avoir la sotte complaisance de laisser parler des ministres étrangers, qui ne sont point instruits de nos cérémonies & de nos coutumes!

Surpris de ce que j'entendois, c'est donc, demandai-je, dans la nécessité de prêcher avec le chapeau, que consiste un des griefs que vous avez contre les Anglicans? Celui-là, me répondit-on, & celui de ne porter ni soutane, ni surplis, ni aucun des vêtemens des prêtres épiscopaux, restes impurs du papisme. Il faut, répliquai-je, en éclatant de rire, que vous aimiez bien à disputer pour des bagatelles! Et que vous importe-t-il qu'un homme ait son habit plus court ou plus long, ou qu'il soit d'une couleur blanche ou noire? Votre législateur & vos premiers docteurs vous ont-ils laissé des règles pour la façon de s'habiller? Auroient-ils eu le loisir de descendre dans un détail assez circonstancié, pour marquer combien d'aunes de drap il entrera dans l'habit des prêtres?

Mes plaisanteries, mon cher Isaac, ne plurent point à mon ami. Il étoit zélé presbytérien.

[Pages e156 & e157]

Je vois bien, me dit-il, que vous prenez le parti des épiscopaux. Vous devriez cependant leur être contraire, puisque les Juifs ne se découvrent jamais dans leurs synagogues. Il est vrai, lui répondis-je, que c'est-là notre coutume, & qu'elle est universelle chez tous les Israélites. Nous suivons en cela l'ancien usage. Et dans les pays où les perruques sont inconnues, chez les Turcs, les Persans, &c. on ne se découvre jamais la tête. Mais nous ne regardons point cette coutume comme une chose essentielle aux cérémonies de notre religion. Vous faites bien, reprit mon ami. Vous êtes les maîtres d'agir comme vous voulez, & nous aussi. Tandis donc qu'il y aura des presbytériens Wallons & François, il se trouvera, grace à Dieu, des gens qui, en dépit des épiscopaux, enfonceront fortement le chapeau, & résisteront à tous les orages. A ces mots, mon ami prit congé de moi, & me quitta assez mécontent.

Tu ne dois point être surpris, mon cher Isaac, de la façon brusque de mon ami, & de son zéle outré. En général, tous les presbytériens sont excessivement prévenus en faveur de leur culte & de leurs coutumes. Ils sont sévères & fiers, & ne se piquent d'aucune complaisance, lorsqu'il s'agit de changer quelque chose à leurs usages. Plus leurs adversaires ont de crédit, & plus ils font tête à l'orage. On obtiendroit moins difficilement des jansénistes l'acceptation de la bulle Unigenitus, que l'on ne réduiroit les presbytériens à se couvrir la tête pendant qu'on chante les pseaumes, & à ne point mettre leur chapeau pendant qu'on ne fait que les lire. Voilà, je te l'avoue, mon cher Isaac, de plaisantes bizarreries. Il faut bien aimer le titre de non-conformistes, pour le vouloir obtenir par l'entêtement opiniâtre à ne point s'écarter d'un usage aussi indifférent.

Ne va pas t'imaginer que l'Anglican soit plus raisonnable, & moins entêté de ses pratiques. Un chapeau sur la tête d'un prédicateur en chaire l'irrite, le suffoque, le fait tomber en convulsion: & il aimeroit mieux voir périr tous les non-conformistes de l'univers, que d'avoir pour eux la condescendance charitable & fraternelle d'abandonner son surplis, d'éteindre un de ses cierges, & de supprimer une de ses génuflexions superstitieuses. Vous êtes des obstinés, disent-ils impérieusement aux presbytériens, de ne vouloir pas vous prêter à des choses indifférentes.

[Pages e158 & e159]

Et vous des persécuteurs, leur répondent fiérement le presbytériens, de vouloir tyranniquement nous assujettir à de pareils usages. C'est précisément parce qu'ils sont indifférens, que vous êtes inexcusables de vous aheurter à vouloir nous y soumettre, nous qui ne les regardons point comme tels.

L'habillement & le maintien des théologiens presbytériens répond assez au fonds de leur caractère. Ils marchent gravement, ont un air fâché. Leur physionomie disparoît & s'éclipse en partie sous un chapeau d'une vaste & large circonférence: leurs épaules sont chargées d'un long & ample manteau. Un presbytérien, transplanté dans Paris, y seroit aisément pris pour quelque docteur appellant au futur concile, brouillé avec son évéque, & disgracié de la cour.

Un théologien Anglican, au contraire, vêtu d'une soutane de l'étoffe la plus exquise, ceint d'une large ceinture de taffetas, quelquefois voltigeante, entouré d'une ample & magnifique robe artistement rattachée sur ses épaules, par un nombre innombrable de plis, coëffé d'une perruque blonde & bien poudrée, couvert d'un fin castor orné d'un épais cordon tortillé finissant en rose, ne ressemble pas mal aux ecclésiastiques du grand air que l'on voit en France, sur-tout dans les grandes villes. Rogue, altier & dédaigneux, il ne voit au-dessous de lui les autres mortels, que comme des chétifs insectes indignes de son attention; & se regarde déja d'avance comme un des prélats de l'église Anglicane, & comme membre de la chambre haute. Charmé de voir le presbytérien mépriser les grandeurs, il rit en lui-même de ce qu'il s'ôte ainsi tous les moyens d'y parvenir: & bien éloigné de songer à se rapprocher de lui & des autres non-conformistes, il ne tend qu'à les soumettre impitoyablement à son joug. En un mot, fier & superbe d'être de la religion dominante, il veut que tout subisse ses loix sans exception. Figure-toi un jésuite, mon cher Isaac, qui, pour convertir à sa croyance tous les Protestans du monde, ne voudroit pas sacrifier une des lampes qui brûlent devant l'idole d'Ignace, son chef & son législateur.

Il faut que je t'avoue, qu'en partant de Paris, je croyois avoir abandonné pour toujours les jansénistes & les molinistes.

[Pages e160 & e161]

Mais, en arrivant en Angleterre, j'en ai retrouvé dans les Anglicans & les Presbytériens de si parfaites copies, que si les miracles étoient à la mode en ce pays-ci, comme en France & en Italie, je ne doute pas que l'on n'y canonîsât de temps en temps quelques pontifes Anglicans, pour avoir travaillé à la destruction des non-conformistes, & qu'on ne vît enfin les presbytériens cabrioler sur le tombeau de quelque saint Paris non-conformiste.

Les Anglois se moquent des disputes de religion qui troublent aujourd'hui la France. Ils ont raison: rien ne marque plus la foiblesse & la superstition du peuple, que d'être la dupe de la haine, de l'ambition & de la mauvaise foi de quelques ecclésiastiques audacieux, qui, sous le prétexte d'éclaircir certains points de doctrine, troublent la société, & intéressent enfin l'état dans leur querelle particulieres. Mais ces mêmes Anglois ne sont-ils pas dans le cas des François? Leurs théologiens Anglicans ne fomentent-ils pas autant qu'ils peuvent, dans l'esprit de leurs ouailles, un zèle outré contre les non-conformistes? Ne voudroient-ils pas, si cela dépendoit d'eux, que tout l'univers fût obligé d'adopter leurs sentimens, dût-il en couter la vie à la moitié des hommes. Ne seroient-ils pas charmés d'avoir beaucoup de part au gouvernement, & de le troubler s'ils pouvoient? Où peut-on donc trouver une copie plus parfaite d'un jésuite que dans un théologien Anglican? Il y a presqu'autant de ressemblance entre un Presbytérien & un janséniste. Ils sont tous les deux également entêtés de leurs opinions. Ils déclament sans cesse contre les grandeurs, & ils en sont tous les deux exclus. Ils affectent également un air sévère, prêchent du nez, sont vêtus lugubrement, se déclarent ennemis des plaisirs, haïssent mortellement leurs adversaires, ont une ambition démesurée, & tâchent de la cacher sous un extérieur pieux. Y a t-il entre les mortels de ressemblance plus parfaite?

Il faut donc avouer, mon cher Isaac, que c'est injustement que les Anglois reprochent aux François les troubles du Molinisme & du Jansénisme. Il est aisé à ces derniers de se justifier par la voie de récrimination. Je conviens que les égaremens des uns ne doivent point autoriser ceux des autres, mais ils servent à les excuser. Par-tout où il y a des théologiens, il y a de l'ambition, de la jalousie, de la vanité; & par conséquent des disputes & de la persécution. Le peuple, facile à séduire, s'attache aux différentes opinions, selon qu'elles le frappent d'abord. Il n'a point assez de prudence pour les approfondir, ni de science pour en venir à bout. On ne doit donc pas s'étonner, s'il suit aveuglément ceux qu'il a choisis pour ses guides. Il fait à Londres, en faveur des Anglicans & des Presbytériens, ce qu'il fait à Paris en faveur des Molinistes & des Jansénistes, & toujours sans connoître pourquoi il pense d'une façon plutôt que d'une autre. S'il n'y avoit que des philosophes & des théologiens sur la terre, ces derniers ne trouveroient à coup sûr guères de gens disposés à s'intéresser dans leurs disputes.

Porte-toi bien, mon cher Isaac: vis content & heureux, & que le Dieu de nos peres éloigne de toi tout esprit de dispute.

De Londres, ce...

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LETTRE CXXXIX.

Aaron Monceca à Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople.

Les Anglais sont persuadés, mon cher Isaac, qu'ils l'emportent pour les sciences sur toutes les nations. Ils s'imaginent que la nature leur a accordé des talens qu'elle a refusés aux autres peuples. Quand on veut leur représenter qu'il n'est aucune raison convaincante par laquelle on puisse prouver qu'ils doivent jouir de cet avantage, & qu'il est extraordinaire de penser qu'un homme né à dix lieues de la patrie d'un autre, reçoive, par le climat, des impressions qui produisent des qualités qui ne peuvent se trouver dans cet autre homme, ils citent les fameux auteurs qui se trouvent chez eux: ils en font un pompeux éloge; & ils demandent pourquoi donc il ne se trouve point de semblables génies dans les autres nations? Les personnes qui disputent de mauvaise foi, ou qui ne peuvent vaincre leurs préjugés, nient d'abord que les grands auteurs Anglois soient au-dessus de ceux des autres nations.

[Pages e164 & e165]

Mais quand on veut agir & parler sincérement, j'avoue que cette objection a quelque chose d'embarrassant. Il faut avouer qu'il y a en Angleterre des écrits qui paroissent être faits par des gens qui avoient quelque chose de commun avec la Divinité. Quiconque a lû Locke & Newton avec assez d'application pour sentir tout ce qui se trouve d'excellent dans ces philosophes, connoît bien en lui-même qu'il y a chez les Anglois des gens qui pensent plus fortement & plus solidement que chez les autres peuples.

Je sçais, mon cher Isaac, que la liberté dont on jouit ici, donne une hardiesse & une élévation à l'esprit qu'il ne peut avoir dans bien des pays. Si l'on veut former des philosophes, il faut laisser aux hommes la liberté de penser, & de faire usage de leur réflexion. Il seroit aussi ridicule de vouloir trouver un homme tel que Locke dans toute l'Espagne, que d'entreprendre de faire croître un oranger enfermé dans une caisse étroite jusqu'à la hauteur d'un autre planté en pleine terre dans un lieu favorable. Mais s'il est des nations que la gêne & la contrainte empêchent de s'élever, il en est d'autres qui sont aussi libres que l'Angloise, & qui peuvent aussi donner l'essor à leur imagination. D'où vient donc ne se trouve-t-il point chez elles des génies aussi grands que ceux des philosophes Anglois?

Voilà, mon cher Isaac, quelques raisons qui paroissent favoriser l'opinion où sont les habitans de ce pays, qu'il doit y avoir chez eux plus d'esprit & plus de science que chez leurs voisins. Mais ces raisons-là sont plus spécieuses que solides; car en approfondissant les choses, on trouve qu'il y a eu chez les autres peuples des génies aussi grands & aussi sublimes que parmi les Anglois, quoiqu'ils n'ayent point produit des ouvrages aussi parfaits. Ce que je dis là paroît d'abord un paradoxe: & rien n'est cependant plus certain. Dans les temps que la philosophie étoit obscurcie par les ténébres que les commentateurs d'Aristote & les scholastiques avoient si abondamment répandues sur elle, les Anglois, ainsi que les autres hommes, en proie aux visions & aux chimères péripatéticiennes, suivoient aveuglément les préjugés dont ils étoient imbus. Toute la force de leur imagination ne leur servoit de rien: & ils étoient, comme les autres, les esclaves d'Aristote, & des formes substantielles de ses disciples. Ils avoient secoué le joug des théologiens Romains: & ils conservoient celui des philosophes scholastiques.

[Pages e166 & e167]

Un François, dans ce temps d'aveuglement, osa le premier refuser de rendre hommage à l'idole. Il fit plus: il écrivit contre le culte qu'on lui rendoit: & Gassendi, par ses sçavantes dissertations contre Aristote, servit de précurseur à Descartes, le restaurateur de la philosophie, & le destructeur du péripatétisme. Les hommes enfin, plongés depuis si long-temps dans un gouffre de visions & de chimères, commencerent à faire usage de leur raison: & il leur fut permis d'examiner une opinion avant de la recevoir. A un nombre infini de mensonges & de puérilités, succédèrent plusieurs découvertes aussi surprenantes qu'utiles. On connut le ridicule de l'horreur du vuide: on apprit que l'air étoit pesant: on se servit de lunettes d'approche: la géométrie fut poussée très-loin: on s'accoutuma à la faire entrer dans les raisonnemens: & l'on tâcha, autant qu'on put, de la prendre pour guide.

Tandis que ces heureuses révolutions arrivoient en France, que faisoit-on en Angleterre? Rien du tout, ou du moins bien peu de chose. Hobbes, ami & admirateur de Gassendi, étoit pour lors le seul grand philosophe qu'il y eût en ce pays. Mais combien étoit-il éloigné & de Gassendi & de Descartes? Ses ouvrages (1), quoique remplis de bonnes choses, démontrent la supériorité des philosophes François.

[(1)Elementorum philosophiae sectio prima de corpore. Voyez aussi Praelectiones sex ad Professores Stavilianos, & un autre livre intitulé: De homine, sive elementorum philosophia, sectio secunda.]

On n'y voit point un systême établi d'une manière persuasive. On ne peut même dévélopper & comprendre ses sentimens dans bien des endroits. Là où il paroît n'admettre que la matière pour premiere divinité, il est au-dessous de Spinosa: & lorsqu'il semble croire un Dieu auteur de toutes choses, il n'approche nullement de Descartes, dont les écrits déssillerent les yeux aux sçavans d'Angleterre.

Dès qu'ils eurent vû leurs erreurs, ils profitérent des lumières qu'ils avoient reçues, pour perfectionner les découvertes de ceux qui les avoient éclairés. Ils firent ce que les autres auroient fait, s'ils avoient pû vivre assez long-temps, ou si on leur eût rendu les mêmes services qu'ils avoient rendus à ceux qui leur succédoient.

[Pages e168 & e169]

Je ne balance point à soutenir, qu'il faut autant de force d'esprit & de justesse d'imagination, pour découvrir au milieu des ténébres le chemin de la vérité, que pour arriver au bout de la carrière, quand on est éclairé dans sa route. Je conviens que Newton est au-dessus de Descartes & de Gassendi. Mais si l'Anglois avoit été à la place des François, peut-être ne fût-il pas allé aussi loin qu'eux. Considère, mon cher Isaac, que certains principes généraux de Newton sont les mêmes que ceux que Gassendi a établis sur les ruines du péripatétisme. La nécessité du vuide, si long-temps condamnée, & comme oubliée pendant plus de douze cens ans, avoit été démontrée par ce philosophe François. C'est sur ce vuide ramené de si loin, que Newton a fondé une de ses principales raisons pour montrer l'impossibilité de l'existence des tourbillons de Descartes: & pour combattre le systême Cartésien, il s'est servi en partie des armes des Gassendistes.

Je crois donc, mon cher Isaac, qu'on ne peut, lorsqu'on veut réfléchir attentivement, se persuader cette supériorité de génie, que les Anglois prétendent avoir sur tous les autres peuples. Il faut avouer qu'ils ont actuellement les plus grands philosophes du monde. Mais comme ils en sont redevables aux François, il n'est point impossible que ceux-ci, à leur tour, ne leur aient l'obligation de quelque grand homme, qui égalera, & peut-être surpassera Newton. Car, quant à ceux qui refusent actuellement de reconnoître la prééminence des philosophes Anglois, il faut qu'ils soient aveuglés, ou par leurs préjugés, ou par leur ignorance. Une légère comparaison entr'eux & les adversaires qu'on peut leur opposer, suffit pour éclaircir cette vérité.

Descartes détruisit les chimères scholastiques: il apprit aux hommes à connoître les erreurs des anciens; & leur traça des moyens pour découvrir les siennes. Il fit de grands progrès dans la géométrie. C'est lui à qui l'on est redevable de la manière de donner les équations algébraïques des courbes. Peu s'en faut qu'il n'ait perfectionné la dioptrique, qui devint entre ses mains un art tout nouveau. Il se servit, avec beaucoup d'avantage, dans cette science, de cet esprit de géométrie & d'invention que le ciel lui avoit accordé, & qu'il perfectionna par une étude pénible & assidue.

[Pages e170 & e171]

Voilà bien des talens: mais aussi, voici bien des défauts. Il s'est trompé sur la nature de l'ame. Ses preuves de l'existence de Dieu ne sont point toujours justes & évidentes. Les idées innées qu'il a soutenues opiniâtrement, n'ont aucune apparence de vérité. Il a donné dans l'erreur sur les loix du mouvement, & sur la nature de la lumière. Il a plus fait: il a adopté les puérilités & les jeux de mots qu'il reprochoit aux scholastiques. En se jouant du terme d'indéfinité, il a soutenu que l'étendue & la matière n'étoient ni finies ni infinies. Il a voulu enfin persuader qu'il croyoit que Dieu pouvoit changer l'essence des choses.

Newton profita & des lumières & des défauts de Descartes. Il fit un aussi grand chemin du point où Descartes avoit laissé la géométrie, que celui-ci avant lui en avoit fait un considérable de l'état où il l'avoit trouvée. Je conviens que le mérite personnel est égal dans cette occasion entre ces deux philosophes. Mais il faut pourtant avouer que Newton est un géomètre beaucoup plus parfait que Descartes. L'Anglois a dans toutes les autres parties de la philosophie le même avantage sur le François. On peut dire que Newton, après avoir découvert un nouveau monde, a trouvé le moyen d'en dévélopper les secrets les plus cachés. Il a fait connoître les erreurs de Descartes sur la nature de la lumière, & y a substitué des vérités évidentes, démontrées par des expériences. Il a détruit tous ses tourbillons: il a fait voir l'impossibilité de leur existence, & il a substitué à leur place l'attraction, dont il a démontré les effets, & calculé les proportions. C'est à ce philosophe que 1'univers est redevable d'une connoissance dont il avoit été privé jusqu'à lui. Newton a appris aux sçavans étonnés, que la méchanique des forces centrales est la seule cause qui fasse peser tous les corps à proportion de leur matière, & que ces forces centrales produisent le mouvement des planettes & des comètes. S'il est permis de croire qu'un homme ne sera jamais égalé, n'est-il pas naturel de penser que ce doit être un philosophe qui développe les loix de la nature avec tant d'habileté? Du moins faut il avouer que s'il peut naître quelqu'un qui produise des ouvrages comparables aux siens, tous ceux qu'on a aujourd'hui leur sont infiniment inférieurs.

[Pages e172 & e173]

Quelques sçavans, & sur-tout les Cartésiens, n'hésitent point à comparer Mallebranche avec Locke. Je trouve, mon cher Isaac, entre ces deux philosophes une aussi grande différence qu'entre Descartes & Newton. Mallebranche, dans ses illusions outrées & sublimes, paroît plutôt un poëte qu'un véritable philosophe. Il a voulu s'élever trop haut; &, au lieu de parvenir jusqu'au ciel, il est resté, à mi-chemin. Il n'a pû connoître ce qu'il cherchoit à y découvrir, & il a perdu si fort la terre de vûe, qu'il n'a sçu en pénétrer les secrets. Il a admis des idées innées & d'autres, par lesquelles nous voyons tout en Dieu. Il n'a pû se persuader démonstrativement qu'il existât des corps. En un mot, sa philosophie n'est qu'un roman ingénieux, & quelquefois inintelligible.

Locke, sage & vrai dans ses principes, juste dans ses conséquences, exact dans ses preuves, y a développé les secrets les plus cachés de l'entendement humain. Il a appris aux sçavans à ne décider que sur les choses qu'ils connoissoient évidemment. Les philosophes, avant lui, avoient donné sur la nature de l'ame, des visions pour des vérités. Il a détruit ces chimères, ruiné les notions innées, prouvé démonstrativement que toutes nos idées nous viennent par nos sens. Et, ayant anatomisé les causes de la raison humaine, & développé aux mortels toutes les connoissances qu'ils doivent espérer d'acquérir sur l'essence de l'ame, il leur a fait voir, avec autant de bonne-foi que d'évidence, qu'ils ne seront jamais capables de connoître parfaitement la nature de l'esprit, & de sçavoir s'il n'a pas plû à la Divinité d'accorder à un être purement matériel la faculté de penser. (1)

[(1) Voici comment s'explique sur la nature de l'ame le plus sage des philosophes, «Peut-être, dit-il, nous ne serons jamais capables de connoître si un être purement matériel pense ou non, par la raison qu'il nous est impossible de découvrir par la contemplation de nos propres idées, sans la révélation, si Dieu n'a point donné à quelques amas de matière disposée, comme il le trouve à propos, la puissance d'appercevoir & de penser; ou s'il a joint & uni à la matière ainsi disposée, une substance immatérielle qui pense. Car, par rapport à nos notions, il ne nous est pas plus mal-aisé de concevoir que Dieu peut, s'il lui plaît, ajouter à notre idée de la matière la faculté de penser, que de comprendre qu'il y joigne une autre substance avec la faculté de penser, puisque nous ignorons en quoi consiste la pensée, & à quelle espèce de substance cet être tout-puissant a trouvé à propos d'accorder cette puissance, qui ne sçauroit être dans aucun être créé, qu'en vertu du bon plaisir & de la bonté du Créateur. Je ne vois pas quelle contradiction il y a que Dieu, cet être pensant, éternel, tout-puissant, donne, s'il veut, quelques dégrés de sentiment, de perception & de pensée à certains amas de matière créée & insensible, qu'il joint comme il le trouve à propos.» LOCKE, Essais philosoph. sur l'entendement humain. liv. 4. chap. 3, p. 445.]

[Pages e174 & e175]

Considère, mon cher Isaac, combien ces sentimens sont plus vrais, plus naturels & moins alambiqués que ceux de Mallebranche. Compare la candeur & la sincérité du métaphysicien Anglois avec la présomption & l'orgueil du François. Non-seulement celui-ci borne le pouvoir de la Divinité dans ce qui regarde l'ame des hommes, mais il adopte un systême aussi ridicule qu'insoutenable sur celle des bêtes, qui ne sont, selon lui, que de simples machines, telles qu'une horloge, qui mangent sans plaisir, crient sans douleur, ne desirent rien, & ne craignent rien. Il falloit, mon cher Isaac, que Mallebranche eût bien de la vanité, pour se persuader qu'il viendroit facilement à bout de persuader de pareilles imaginations. Je sçais qu'il ne fit que suivre Descartes, qui les avoit inventées; mais il est toujours très-blâmable, & il devoit les rejetter. Mais, comment eût-il cru que la matière pouvoit être susceptible de sentiment, lui qui n'admettoit l'existence des corps que par complaisance, & qui trouvoit mauvais que son maître n'en dôutât point entiérement. Pour être pleinement convaincu, dit-il, qu'il y a des corps, il faut qu'on nous démontre non-seulement qu'il y a un Dieu, & que Dieu n'est point trompeur, mais encore que Dieu nous a assuré qu'il en a effectivement créés; ce que je ne trouve point prouvé dans les ouvrages de M. Descartes. Dieu ne parle à l'esprit, & ne l'oblige de croire qu'en deux manières; par l'évidence & par la foi. Je demeure d'accord que la foi oblige à croire qu'il y a des corps: mais pour l'évidence, il me semble qu'elle n'y est point, & que nous ne sommes point portés à croire qu'il y ait des corps. (1)

[(1) Recherche de la Vérité, Eclaircissement sur le premier livre, page 499.]

Penses-tu, mon cher Isaac, que Locke eût jamais voulu prouver qu'il n'existoit que Dieu & notre esprit? Il étoit trop sage pour se laisser tromper à ces sublimes illusions.

Porte-toi bien, mon cher Isaac: vis content & heureux; & n'admets jamais qu'une philosophie raisonnable & sensée.

De Londres, ce...

***

[Pages e176 & e177]

LETTRE CXL.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople.

Je t'ai parlé, mon cher Isaac, dans ma derniere lettre, des philosophes Anglois. Je vais continuer aujourd'hui à te donner une idée des autres sçavans de ce pays. Tu connois les ouvrages du fameux chancelier Bacon. Il a été, en quelque sorte, le précurseur des Descartes & de Gassendi; l'on peut dire qu'il avoit annoncé aux hommes que la fin des impertinences scholastiques approchoit. Il connut l'imperfection où étoit la philosophie, & fournit le premier des moyens pour y remédier. (1)

[(1) Il prouva parfaitement que la philosophie d'Aristote ne devoit point être regardée comme meilleure que celle des autres philosophes anciens: qu'elle avoit été méprisée pendant long-temps chez les Grecs & les Payens, & qu'elle n'avoit trouvé de nouveaux approbateurs que dans les temps d'ignorance, & après que les sciences avoient été négligées. Quod vero putant homines in philosophiâ Aristotelis magnum utique consensum esse, cùm post illam pridem antiquorum philosophiae cessaverint & exoleverint: est apud tempora quae sequuta sunt, nil melius inventum fuerit; adeò ut illa tam benè posita fundata videatur, ut utrumque tempus ad se traxerit. Primo, quod de cessatione antiquarum philosophiarum post Aristotelis opera edita homines cogitant, id falsum est: diù enim postea, usque ad tempora Ciceronis & saecula sequentia, manserunt opera veterum philosophorum. Sed temporibus insequentibus, ex inundatione Barbarorum in imperium Romanum, postquàm doctrina humana velut naufragium perpessa esset, tùm demùm philosophiae Aristotelis & Platonis tanquam tabula ex materiâ leviore & minus solidâ per fluctus temporum servatae sunt. Bacon. Novum Organum scientiar. Lib. 1, cap. 77. P. 278.]

Un Protestant de mes amis me disoit il y a quelques jours, que Savonarole avoit préparé la venue de Calvin, de Luther, & des autres réformateurs: & que Bacon avoit frayé le chemin aux philosophes d'aujourd'hui. Il ajouta, qu'il sembloit que le sort s'étoit plu à persécuter ces précurseurs. Savonarole, dit-il, fut pendu: & Bacon fut condamné, par la chambre des pairs, à une amende considérable, & à perdre sa charge de chancelier. Les Anglois font beaucoup de cas des Oeuvres morales de cet auteur. Ils ont raison. Elles sont très-bonnes; quoiqu'elles n'approchent nullement, pour l'agrément & la délicatesse, des Essais de Michel de Montaigne._

[Pages e178 & e179]

Autant que les physiciens & métaphysiciens Anglois sont au-dessus des physiciens & métaphysiciens François, autant les sceptiques François sont-ils, à leur tour, au-dessus des sceptiques Anglois. Aucun auteur de ce pays ne peut être égalé en ce genre à Montaigne, & encore moins à Bayle. Je doute même qu'il y ait aucun écrivain d'une aussi vaste littérature que ce dernier, qui, par un effort presque inconcevable, a trouvé le moyen de traiter les questions les plus abstraites d'une manière à en rendre la lecture agréable aux gens du monde, & même aux femmes.

Tu sçais, mon cher Isaac, que les Anglois n'ont aucun historien qui mérite d'être comparé à Tite-Live, à Tacite, à Salluste, à Fra-Paolo, à de Thou, & non pas même à Daniel. Chose surprenante, que l'esprit de parti puisse encore davantage sur les habitans de ce pays que sur les jésuites. Dans ces derniers temps, Burnet a bien eu dessein d'imiter de Thou: mais on a trouvé qu'il n'en avoit eu que la seule volonté; n'en approchant ni pour l'exactitude de la collection des faits, ni pour la netteté de leur arrangement, ni pour la pureté du style de leur narration, sans parler de la partialité que les différens partis lui ont violemment reprochée. On a dit, que dans toute sa premiere partie, il n'avoit fait l'éloge que de cinq ou six honnêtes gens, au nombre desquels il n'avoit pas manqué de se ranger. A cet égard, la critique pourroit être injuste: & ce défaut, supposé que c'en soit un, pourroit venir moins de la prétendue malignité de l'historien, que de l'extrême disette de sujets véritablement louables. En effet, dans toute l'histoire d'Angleterre, on auroit peut-être assez de peine à rencontrer deux regnes aussi généralement corrompus & tyranniques que ceux qu'il avoit entrepris de dépeindre. Quoiqu'il en soit, on ne sçait que trop qu'il est impossible à un Wigh de pouvoir se contenir dans de justes bornes, lorsqu'il traite de matières qui regardent les Torys, & que ceux-ci, à leur tour, ne sont ni plus modestes ni plus équitables.

Compter sur l'autorité des historiens Anglois, ce seroit ajouter foi aux écrits qui parurent en France sous Charles IX & Henri III, & il est bien difficile qu'il se trouve jamais dans ce pays des gens capables d'écrire une histoire exacte, & digne de la postérité la plus reculée. Deux choses semblent s'y opposer.

[Pages e180 & e181]

La premiere est la haine qui regne dans les partis opposés; la moitié de la nation étant toujours l'ennemie jurée de l'autre. La seconde est la présomption & la bonne opinion que les Anglois ont d'eux-mêmes. Il leur est impossible de pouvoir accorder aux autres nations quelques avantages qui aillent à diminuer leur gloire. Déguisant sans scrupule la vérité des faits qui se passent chez eux, comment ne changeroient-ils point ceux qui sont arrivés ailleurs, pour peu qu'ils leur soient contraires?

Si les Anglois n'ont point de bons historiens, ils ont en revanche d'excellens poëtes. Tu connois, mon cher Isaac, le Paradis perdu de Milton. Ce poëme n'a point toutes les beautés de l'Enéïde, mais je t'avoue que je l'aime beaucoup mieux que la Jérusalem délivrée de Tasse. Il me paroît que le poëte Anglois s'est servi plus avantageusement de sa religion. Je ne crois pas qu'on trouve dans Virgile & dans Homère, rien de plus sublime que le portrait que fait Milton de l'Etre éternel, qui va combattre contre les Anges rebelles. Le Tout-puissant, dit-il, prit ses armes des mains de la terreur. Cette idée a quelque chose de majestueux: & dès qu'on ose faire combattre la Divinité, & l'introduire comme un simple héros dans une bataille, on ne peut lui donner un écuyer qui lui convienne mieux que la terreur.

Walter est un poëte bien au-dessous de Catulle, & bien au-dessus de Voiture. Ses écrits, galans & remplis de graces, mais foibles & quelquefois languissans, tiennent un milieu entre les fleurs brillantes & vives de la Fontaine, & les fausses saillies du Guarini. Il n'a ni tout le mérite de l'auteur François, ni tous les défauts de l'Italien.

Pope est, sans contredit, un des grands poëtes qu'ait produits l'univers. (1)

[(1) M. l'abbé du Resnel, un des meilleurs poëtes qu'il y eût en France, a traduit en vers plusieurs poëmes de M. Pope, les quatre épîtres, intitulées Essai sur l'homme, le poëme qui a pour titre: Essai sur la critique. Ainsi les ouvrages de M. Pope sont aussi connus & aussi estimés aujourd'hui en France qu'en Angleterre. Ceux qui n'auront pas lû ces poëmes excellens, pourront juger de leur bonté par ces vers que j'extrais de l'Essai sur la Critique.
Sincere, mais sans fiel, laissez à la satyre
Le dangereux plaisir de mordre & de médire.
N'allez pas cependant, louangeur ennuyeux,
Lâchement prodiguer l'encens fastidieux.
Qu'un auteur importun que la faim embarrasse
S'épuise en traits flatteurs dans une dédicace;
Ses éloges forcés ne sont pas mieux reçus
Que les sermens qu'il fait de ne composer plus.
Sur de vils écrivains le mieux est de se taire.
Laissez les sots en paix dans leurs vers se complaire;
Leur orgueil, enivré de mensonges flatteurs,
Se console aisément du mépris des lecteurs.
Le sçavoir ne peut rien contre leur ignorance.
L'esprit plein de projets, le coeur plein d'espérance,
Sourds aux cris du bon sens, ils vont toujours leur train. Insensibles aux coups, on les déchire en vain.
C'est un sabot qui dort sous le fouet qui l'agite,
Par le mauvais succès leur courage s'irrite.
Tel on voit un joueur, que le malheur poursuit,
S'animer par la perte au jeu qui le séduit.
Combien en voyez-vous pleins d'une sombre ivresse,
Arriver, en rimant, jusques à la vieillesse!
D'un cerveau sans chaleur pitoyables enfans,
Leurs vers secs & glacés n'ont ni feu ni bon sens:
Et dans les noirs accès de leur mélancolie,
Ils n'ont d'autre Apollon qu'un reste de folie.
Mais méprisés de tous, ils ne sont qu'ennuyeux.
Il est d'autres esprits bien plus pernicieux.

Essai sur la Critique, chant IV.
On peut juger par ce morceau, si M. Pope ne mérite pas d'être comparé à Horace & à Boileau.]

[Pages e182 & e183]

On peut & l'on doit même le regarder comme le digne rival de Boileau, de Racine, de Virgile & d'Homère. Ce dernier auteur est peut-être plus parfait dans la traduction Angloise, que dans l'original. Je ne crois pas qu'il y ait rien de plus ingénieux, de plus badin & de plus galant que le poëme de la Boucle de cheveux enlevée. Le Lutrin de Boileau a quelque chose de plus mâle & de plus fort; mais il est beaucoup moins enjoué. On m'a assuré dans ce pays, que Pope n'avoit guères plus de vingt ans, lorsqu'il composa ce charmant ouvrage. La majesté du portrait que fait Virgile des plaisirs que les héros goûtent dans les champs Elisées, ne surpasse point la riante image que donne Pope des amusemens qu'ont les femmes après leur mort. Ne crois pas, fait-il dire à une Sylphe, que lorsqu'elles meurent, leurs goûts finissent avec elles. Elles les conservent toujours. Si elles ne jouent plus, elles regardent avec plaisir les cartes qu'elles ont aimées: la vûe d'un jeu d'hombre les divertit & les amuse.

[Pages e184 & e185]

Si elles ne brillent pas dans leurs chars, elles aiment au moins à voir des équipages magnifiques. Leurs ames retournent toujours à leurs premiers élémens, dont elles empruntoient leurs caractères. Des femmes fieres & hautaines deviennent des Salamandres, & s'élèvent toujours avec le feu, leur éternel séjour. Celles qui ont été douces & complaisantes, vont habiter les eaux & coulent comme elles. Elles boivent avec les nymphes le thé élémentaire. Les prudes, transformées en Gnomes, descendent dans les entrailles de la terre, & vont de tous côtés cherchant à faire du mal. Les vaines & les coquettes, changées en Sylphes, voltigent & folâtrent dans les airs.

Avoue, mon cher Isaac, qu'on ne sçauroit mieux se servir des rêveries des Cabalistes, pour faire une critique fine & enjouée des défauts du beau sexe. Tous les différens caractères des femmes se trouvent justement définis dans la description des plaisirs qu'elles doivent goûter après leur trépas: par un de ces coups réservés aux grands maîtres, le poëte les suppose mortes; & les dépeint vivantes d'une manière si vive & si vraisemblable, que chaque coup de pinceau est un portrait parfait.

Le comte de Rochester a écrit plusieurs satyres d'un style aussi énergique que celui de Boileau. Il avoit une imagination vive & brillante. Il vécu comme Pétrone, & mourut comme La Fontaine. Il s'étoit piqué toute sa vie de passer pour esprit-fort; quelque-temps avant que de sortir de ce monde, il changea entiérement sa façon de penser. La crainte du trépas, & des suites qu'il entraîne après lui, l'épouvantèrent. Dans ses derniers momens, il eut recours à un docteur, & voulut cependant, pour ménager sa réputation de philosophe, capituler avant que de se rendre. Mais après quelques conférences avec le théologien, il signa tout ce qu'on voulut; & il ne lui fut pas même accordé de pouvoir garantir sa philosophie, qui fut totalement sacrifiée. Il reconnut toutes ses erreurs: peu de temps après sa mort, le docteur Burnet publia le récit de cette fameuse conversion.

C'est-là, mon cher Isaac, la coutume ordinaire des athées. Pendant qu'ils jouissent d'une santé parfaite, ils refusent de croire l'existence d'une Divinité, ou du moins font-ils ce qu'ils peuvent pour en venir à bout; parce qu'ils se figurent pouvoir se plonger avec plus de tranquillité dans tous les vices.

[Pages e186 & e187]

Mais dès qu'ils sont prêts à sortir de la vie, leur fausse philosophie s'évanouit. Ils se jettent entre les bras de ceux qui leur promettent de dissiper leurs ténébres; ils deviennent aussi soumis qu'ils étoient auparavant incrédules. Il n'est rien qu'on ne vienne à bout de leur persuader avec facilité dans ces derniers momens. Ils reçoivent pour bon tout ce qu'on leur dit alors; ils reprennent des préjugés dont ils avoient cru s'être guéris pour toujours: témoins ces imbéciles qui se font revêtir d'habits de moine, & qui ordonnent qu'on les enterre dans ce ridicule équipage.

Ce n'est pas la raison qui persuade un homme qui attend pour croire en Dieu l'instant qui va le priver de la vie; c'est la crainte, c'est la frayeur. Pour être convaincu de l'évidence de cette vérité, on n'a qu'à faire réflexion que tous ceux qui se convertissent à l'heure de la mort, embrassent toujours la religion dans laquelle ils sont nés. En effet, si l'examen avoit lieu dans leur choix, il est bien certain qu'on verroit quelquefois de ces personnes en choisir une différente; puisque cela arrive très-souvent parmi ceux qui étudient les différentes croyances, lorsqu'ils sont encore éloignés du trépas. Combien donc, mon cher Isaac, ne doit-on pas mépriser un homme qui refuse d'ajouter foi à la chose du monde la plus évidente lorsqu'il se porte bien, & qui devient, dès qu'il est malade, le jouet des préjugés les plus ridicules?

Outre les poëte dont je viens de te parler, il y en a encore plusieurs autres, qui méritent l'estime des connoisseurs. Les Anglois ne manquent pas d'auteurs dramatiques; & je t'écrirai au premier jour ce que je pense de leur théâtre,

Il n'est point surprenant que la poésie soit portée si loin chez cette nation. Les premiers seigneurs ne dédaignent point de la cultiver. Mylord Roscommon, le Duc de Buckingham, mylord Dorset & plusieurs autres personnes nées dans le rang le plus élevé, ont fait des ouvrages, qui égalent les beaux morceaux des grands poëtes. De pareils exemples excitent l'envie & l'ambition des particuliers: chacun veut imiter les gens illustres par leur naissance; & les Anglois sont assez heureux pour trouver chez les grands de leur nation du mérite & de l'amour pour la gloire & les belles-lettres.

[Pages e188 & e189]

Pour se mettre à la mode, ils ne sont pas réduits à la triste nécessité de copier quelques grimaces ridicules, de rire d'une manière affectée, de mépriser les sciences, de traiter de pédans tous ceux qui les cultivent, & de se rendre ainsi aussi méprisables que ridicules.

Avant de finir cette lettre, je dois te parler d'un de ces phénomènes heureux, d'un de ces prodiges que la nature ne montre aux hommes qu'une seule fois dans le cours de vingt siécles. Ce phénomène si favorable à l'Angleterre & aux sciences, est la reine, épouse du roi regnant aujourd'hui. Cette princesse, au-dessus des foiblesses de son sexe, n'a pas même les défauts des grands-hommes. C'est un héros; mais c'est un héros philosophe. La grandeur chez elle n'est point un obstacle à la bonté, à la douceur & à l'affabilité. Les soins que le trône entraîne après lui, ne l'empêchent pas de cultiver les sciences & de les protéger. Ses libéralités se répandent sur tous les malheureux, mais encore plus sur les sçavans infortunés.

Il te paroîtra surprenant, mon cher Isaac, qu'il se rencontre tant de vertus & de talens dans une même personne. Sois pourtant assuré que mes louanges sont au-dessous du mérite de cette princesse. Tu sçais que l'éclat du trône ne m'éblouit point. Mes yeux philosophiques, malgré la splendeur, y contemplent la vérité; & tu as dû t'appercevoir que lorsque j'ai craint de la trahir, j'ai gardé le silence. Je passe à un faiseur d'épîtres dédicatoires de prodiguer des louanges outrées aux grands, dont il attend quelque salaire. J'ai la même indulgence pour un poëte. Depuis long-temps, les muses ont acquis le droit de prostituer leurs louanges. Que de tyrans, que d'imbéciles, que d'illustres faquins n'ont-elles pas loués! Mais, je ne puis souffrir qu'un philosophe s'abaisse jusqu'au point de trahir la vérité, & offre de l'encens à une idole dont il connoît tout le ridicule.

Porte-toi bien, mon cher Isaac: vis content & heureux; & réponds-moi enfin.

De Londres, ce....

***

LETTRE CLXI.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople.

Les Anglois ont certaines coutumes, mon cher Isaac, qui me paroissent aussi bizarres que celles des autres peuples. Je fus prié, il y a quelques jours, d'assister à l'enterrement d'un bourgeois de cette ville: & il me fut impossible de pénétrer la cause d'un nombre de cérémonies, qui me parurent aussi extraordinaires que celles que j'avois vûes à Paris dans une pareille occasion.

Dès qu'un homme est expiré dans ce pays, on a grand soin de lui ôter tous les vêtemens qui sont faits avec du fil. Un Mahométan n'est pas plus attentif à laver un mort, un Juif à le purifier, & un Nazaréen papiste à marmoter sur lui quelques antiennes, qu'un Anglois l'est à le revêtir d'une espèce de tunique de laine blanche. Il y a un grand nombre de ces sortes de vêtemens qui sont toujours prêts; plusieurs personnes ne gagnant leur vie qu'à les vendre. Il est défendu d'employer pour coudre ces suaires, autre chose que de la laine; & se servir d'une aiguillée de fil de chanvre ou de lin, est un crime contre une loi fondamentale de l'état. Surpris, comme tu peux bien le penser, d'un usage aussi extraordinaire, j'en ai voulu apprendre la raison; lorsque je l'ai sçue, je n'ai plus condamné les Anglois. L'intention de l'ordonnance, qui éloigne des morts toutes sortes de toiles, est de contribuer au débit des laines. Je trouve qu'on ne sçauroit mieux entendre le commerce, que d'obliger même les morts à s'y intéresser. C'est à coup sûr tirer la quintessence des choses. Si toutes les autres coutumes qui regardent les enterremens étoient aussi sensées que celle-là, on les approuveroit lorsqu'on en apprendroit la cause. Mais il en est plusieurs, dont non-seulement on ne rend point raison, mais même dont on ignore le but & le motif.

Lorsqu'un mortel est bien & dûment plié & empaqueté dans son sac de laine, plus fin ou plus grossier, selon sa qualité, car la vanité suit les hommes jusques dans le tombeau, on le laisse deux ou trois jours au milieu de son appartement couché dans une bière, pour lui donner apparemment le temps de revivre, s'il lui en prenoit envie.

[Pages e192 & e193]

Je ne puis attribuer qu'à cette idée la bizarre coutume de garder des semaines entières un cadavre, quelque-fois à demi pourri. Si c'est-là l'intention de cet usage, je suis certain qu'il a été institué par les peres de famille, & que les enfans n'y ont guères eu de part. Il en est beaucoup de ces derniers qui seroient fort attrapés, s'il prenoit de temps en temps fantaisie à quelques morts de se ressusciter.

Il paroît, mon cher Isaac, que malgré les précautions qu'on prend dans ce pays pour n'y enterrer que des trépassés bien convaincus de l'être, on les regrette cependant beaucoup moins que par-tout ailleurs; & je m'en suis apperçu aisément. Quand un défunt, après avoir bien montré son obstination à ne vouloir plus revivre, est cloué dans son cercueil, & prêt à être porté dans le tombeau, on jette sur sa bière un grand drap noir, bordé d'un taffetas blanc. Cette couverture mortuaire est si ample, que six hommes en portent les bouts sans que le cercueil en soit découvert. Les Nazaréens réformés prétendent que c'est-là un honneur qu'on fait au mort. Je m'en serois bien douté, quand ils ne me l'auroient point appris; car j'ai remarqué que tous les Européens, excepté les Turcs, font consister une partie de leur gloire à faire trousser dans leurs cérémonies certains morceaux d'étoffe. On lève & soutient le manteau royal aux monarques & aux princes souverains. J'ai vû à Paris tous les conseillers au parlement se faire porter le bas de leurs robes. Les prêtres dans leurs processions se font porter les coins de leurs chappes. Les femmes, sur-tout, sont fort jalouses de l'honneur qui réside dans les bouts de leurs habillemens; & il n'en est point d'un certain rang, qui ne s'en fasse porter la queue. Voilà, mon cher Isaac, une gloire assez comique. Mais revenons aux morts Anglois.

On promène le défunt, couvert de son drap noir. Il est précédé de quelques personnes qui ressemblent à des sergens en exercice, étant armés d'un long bâton, au bout duquel est une pomme d'argent. Les ministres viennent ensuite, & marchent gravement & d'un pas majestueux. Les parens ferment cette procession, & font triste & laide figure, selon qu'ils sont plus ou moins fâchés. Le corps est enfin porté à l'Eglise. Là on le pose sur deux trétaux, & on lui fait une harangue dans laquelle ses louanges ne sont nullement oubliées.

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0n lui en donne suivant qu'il a payé le drap noir dont il est couvert; car les paroisses en ont toujours trois de différens prix. Les théologiens Anglicans ont bien rejetté le feu expiatoire que les Papistes admettent; mais ils n'ont pas renoncé aux produits qu'il leur rendoit. Ainsi ils ont changé les prieres que font les Catholiques Romains, en des complimens de politesse. Je trouve dans leur conduite à cet égard, assez de bonne-foi & de candeur. Ils n'ont point voulu accepter les dîmes & les revenus des prêtres Romains, sans donner, comme eux, en échange quelques béatilles spirituelles.

Lorsque le mort est enterré, tous ceux qui l'escortoient retournent dans le même ordre à la maison dont ils étoient partis. Alors on leur présente à boire du vin d'Espagne, du vin clairet bouilli avec du sucre & de la canelle, & plusieurs autres sortes de liqueurs. Chacun tâche de prendre des forces, & de se consoler de la perte du défunt. Les femmes qui vont aux enterremens des femmes, boivent aussi quand elles reviennent, & n'ont garde de s'abstenir d'une cérémonie aussi utile qu'agréable.

Je trouve les coutumes des Nazaréens Anglicans aussi ridicules que celles des papistes; mais j'avoue qu'elles ont quelque chose de plus gai. Au lieu d'une psalmodiation triste & lugubre, ils se contentent de quelque légère harangue: & à la place de l'eau lustrale que les Romains répandent inutilement sur leurs morts, les Anglicans s'humectent agréablement eux-mêmes d'excellent vin. On peut dire, mon cher Isaac, que les enterremens des Papistes ressemblent aux lugubres cérémonies des magiciens qui évoquent les ombres: & que ceux des Anglicans approchent fort des fêtes galantes des petits-maîtres. On y réunit utilement les complimens & la bonne-chere. Folie pour folie, j'aime encore mieux celle qui me réjouit, que celle qui m'afflige.

Les grands dans ce pays s'enterrent de la même manière qu'à Paris. On les promène dans un carrosse, suivi de plusieurs autres remplis de leurs parens & de leurs amis. On les conduit ensuite aux églises où ils doivent être inhumés, & dans lesquelles sont leurs tombeaux.

Je t'avouerai, mon cher Isaac, que je m'étonne, depuis que je connois quelques usages des Nazaréens Anglicans, qu'ils se récrient si fort contre les coutumes des Nazaréens Papistes.

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Ils sont moins exemts qu'ils ne pensent, d'essuyer les reproches qu'ils font aux autres. Je trouve que les presbytériens ont bien moins à craindre la rétorsion. Leurs cérémonies sont beaucoup plus simples, & blessent bien moins les yeux d'un philosophe. Je suppose, pour un instant, que je sois Nazaréen Papiste. Je vais, dirois-je à un Anglican, vous prouver non-seulement que vous avez des usages aussi extraordinaires que les nôtres, mais que la chose que vous nous avez le plus reprochée, & qui pourtant n'a jamais eu lieu chez nous, est arrivée plusieurs fois chez vous. Combien de fois vos docteurs, vos historiens, vos poëtes mêmes, n'ont-ils pas déclamé contre la prétendue papesse Jeanne? Comment voulez-vous, nous disiez-vous, que nous soyons d'une église gouvernée par un évêque féminin? Voilà un plaisant successeur de Pierre! Cet apôtre devoit être fort étonné dans le ciel de voir sa place occupée par une jeune donzelle. Que dut-il penser lorsqu'elle accoucha cérémonialement d'un petit poupon en place publique? Ces plaisanteries portent plutôt coup aux Anglicans qu'aux Romains; & je vais vous le prouver. Il faut d'abord sçavoir quel parti vous voulez prendre. Si vous vous désistez de l'opinion de la prétendue papesse, à l'exemple de tous les sçavans d'aujourd'hui, vous m'accorderez que vous avez mal fait de nous calomnier; & j'en tirerai un argument pour prouver que vous nous prêtez bien des choses dont nous n'avons jamais été coupables. Et si vous persistez à croire que la papesse a véritablement existé, dans un seul mot, je vous prouverai, par votre principe, que cela ne peut porter aucun préjudice à notre église, & que ce qui est arrivé une fois chez nous, s'est vû plusieurs fois chez vous autres. Le souverain n'est-il pas toujours en Angleterre le chef de la religion? Et lorsqu'Elisabeth & Anne ont regné l'église Anglicane n'étoit-elle pas gouvernée par des papesses? Vous ne sçauriez nier la vérité de ce fait, qui vous a même exposé à quelques plaisanteries. Le maréchal de Biron ne se vantoit-il pas d'avoir vû danser le chef de l'église Anglicane? Je sçais que vos auteurs ont combattu cette plaisanterie; & qu'après bien des peines & des soins, ils sont venus à bout de prouver qu'Elisabeth n'avoit fait que jouer du clavessin. Cependant vous m'avouerez qu'il ne tenoit qu'à elle, si elle eût voulu, de faire bien pis que de danser.

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Elle auroit pû, si elle avoit été moins sage, faire le paroli de la papesse Romaine. Or, je vous demande si vous eussiez cru pour cela que votre croyance en eût été moins bonne? Vous me répondrez, sans doute, que les fautes d'un particulier n'influent point sur une religion. Je vous alléguerai la même chose: &, quelque difficulté que vous puissiez m'objecter, j'aurai toujours la voie de la récrimination. Mais, direz-vous, lorsque nos reines se trouvent par hasard le chef de notre religion, ce n'est qu'un titre honoraire: elles n'en font point les fonctions. C'est ce que je vous nie; car elles ont une autorité directe sur le clergé: & si elles ne jouissent pas de tous les privilèges de leur titre, c'est qu'elles ne s'en soucient pas. Car il s'en est trouvé une parmi elles, qui, loin de croire qu'elle ne pût remplir les cérémonies Anglicanes, se sentoit assez de force pour exécuter les mystères les plus sublimes du papisme.

Lorsque la Zélande & la Hollande firent offrir à Elisabeth, par leurs ambassadeurs, de la reconnoître pour leur souveraine, elle rejetta l'offre qu'on lui faisoit, & représenta à ces ambassadeurs, qu'ils avoient tort de se révolter pour un sujet aussi léger que la messe. Si vous ne voulez pas, leur dit-elle, y assister comme à une cérémonie sainte, allez-y comme à une comédie. Supposons qu'il me prît fantaisie de jouer actuellement cette scène devant vous, est-ce que vous vous enfuiriez? Je suis certaine que non, & que vous en seriez tranquilles spectateurs. M'y voilà toute disposée; car je suis habillée de blanc; & le principal en est déja fait. Pensez-vous qu'une reine assez instruite pour sçavoir tout le cérémonial d'une église étrangère, & pour vouloir le mettre en pratique, en cas de besoin, ignorât celui de la communion dont elle étoit le chef; & qu'elle crût devoir s'abstenir des droits que sa charge lui donnoit? Pour moi je pense que si Elisabeth eût la fantaisie de prêcher, personne n'eût été en droit de condamner ses sermons.

Voilà la façon dont je répliquerois aux Anglicans.

Considère, mon cher Isaac, que les différentes sectes s'attaquent souvent par les endroits les plus foibles, & sur des défauts qui leur sont également communs. Je passerois aux presbytériens de reprocher la papesse aux papistes; car ils ne craignent point la récrimination.

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Il semble que les Anglicans tiennent un milieu entre les Romains & les réformés de Genève. Ils n'ont ni le nombre de cérémonies des premiers, ni la simplicité des derniers. Ils paroissent avoir craint d'en trop faire d'un côté, & d'en faire trop peu de l'autre.

Porte-toi bien, mon cher Isaac: vis content & heureux.

De Londres, ce...

***

LETTRE CXLII.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople.

Une scène assez triste, mon cher Isaac, dont je fus le témoin il y a quelques jours, me fit faire de sérieuses réflexions sur la force des préjugés: & je connus avec étonnement, jusqu'où la prévention & le faux amour de la gloire peuvent entraîner les hommes.

Un de mes amis m'ayant proposé d'aller voir un spectacle fort divertissant, je lui demandai de la meilleure foi du monde, si c'étoit quelque chose de bien curieux? Il n'est rien de si plaisant, me répondit-il; & vous verrez de fort bons danseurs de corde. L'air de sang-froid, avec lequel mon ami me parloit acheva de me persuader que j'aurois lieu d'être content du spectacle qu'il me promettoit. Je le suivis donc, & il me conduisit à deux ou trois cent pas, hors de Londres, dans un chemin où je trouvai un nombre infini de spectateurs assemblés. Mais juge, mon cher Isaac, quelle fut ma surprise, lorsqu'en arrivant dans ce lieu j'appercus un gibet, où l'on devoit bien-tôt exécuter une vingtaine de voleurs & de bandits. Eh quoi! dis-je à mon ami, c'est donc-là ce charmant spectacle dont vous me parliez? Vous aurez lieu, repliqua-t-il, d'être satisfait; & vous verrez bien tôt le commencement de la comédie. On n'attend plus que les acteurs, qui ne tarderont pas à arriver.

Dans le moment que mon ami me parloit ainsi, j'entendis une rumeur étonnante, & j'apperçus une charrette dans laquelle il y avoit plusieurs personnes, parmi lesquelles quelques-unes étoient excessivement parées. Ceci va bien, dit mon ami: & à la contenance des comédiens, je vois que vous serez content de la piéce.

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Qui sont donc, demandai-je, les gens qu'on mene dans cette charrette, & qu'ont-ils à faire ici? Comment! reprit-il en riant, ce qu'ils y ont à faire? Ce sont eux qui doivent jouer le principal rôle. Je regardai alors avec attention; & le charriot s'approchant, je découvris que ces personnes parées avec tant de soin avoient toutes la corde au cou, & alloient être pendues dans l'instant. Je voulus demander à mon ami le sujet de cette magnificence, qui me paroissoit si mal placée: mais j'en fus détourné par la harangue d'un de ces bandits. Il toussa,cracha, se moucha, mit des gands blancs qu'il sortit avec beaucoup de sang-froid de sa poche; après quoi il apprit aux auditeurs, que le ciel permettoit qu'il fût pendu, non pour les vols qu'il avoit faits, mais pour avoir joué aux cartes le dimanche. Sans ce péché, la divinité n'eût jamais permis qu'il eût été découvert; & il auroit pû continuer paisiblement & chrétiennement son métier.

Pendant le discours de ce harangueur patibulaire, un de ses camarades faisoit mille grimaces comiques & grotesques, disoit de tems en tems quelques mauvaises plaisanteries, & tâchoit de divertir & de faire rire les spectateurs. Si je n'avois point sçu à quoi devoit aboutir cette comédie, j'aurois cru que j'assistois à quelque farce de vendeurs d'orviétan: le voleur qui parloit, ayant assez l'air d'un opérateur qui vante les propriétés de ses drogues: celui qui se contentoit d'exciter la risée du peuple par ses postures & contorsions ridicules, copiant parfaitement bien le personnage d'un Pierrot ou d'un Jean-Farine.

Comme j'examinois avec une attention infinie si l'intrépidité de ces coquins, qui affectoient de mourir en héros, ne se démentiroit point, le bourreau qui avoit attaché à une des poutres du gibet les cordes dont l'autre bout tenoit au cou de ces misérables, donna du fouet à ses chevaux qui entraînerent brusquement le théâtre: & les planches venant à manquer subitement sous les pieds des acteurs, ils resterent tous suspendus en l'air. Plusieurs personnes accoururent pour abréger leur peine: les uns les tiroient par les pieds, les autres leur donnoient de grands coups de poing dans l'estomac: & par la maniere aisée & le sang-froid dont toute cette cérémonie se faisoit, il me fut aisé d'appercevoir que les Anglois sont bien éloignés de la sage délicatesse des autres nations, chez qui l'on a une juste horreur pour ceux dont les crimes ont causé la mort.

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Dès que j'eus perdu de vue un aussi triste spectacle que celui-là, frappé de l'insensibilité de quelques-uns de ces misérables, je voulus que mon ami m'en apprît les raisons. D'où vient, lui demandai-je, que ces deux voleurs ont affecté une intrépidité, qui n'a point paru dans les autres compagnons de leur supplice? C'est, me répondit-il, qu'ils ont voulu avoir la gloire de mourir en gens de condition, & comme il convient à un coeur noble. Dans les autres pays, quand un criminel est condamné, il est occupé de l'importance du voyage qu'il va faire: il songe à sa conscience. Ici ceux qui veulent se distinguer, & réparer une partie de la honte de leur supplice, ont des soins bien différens: ils pensent d'abord à se faire raser, & à s'habiller proprement. Ils optent entre l'habit de deuil & celui de nôces. Ils méditent un discours qu'ils prononcent sous le gibet, tel que celui que vous venez d'entendre, & le donnent à quelque ministre, qui leur promet pour leur consolation, de le faire imprimer.

Comment! m'écriai-je, surpris de ce que mon ami me disoit, les sottises que j'ai entendu débiter à ces scélérats, seront rendues publiques par l'impression? Je ne m'étonne plus si la plûpart des criminels meurent comme des bêtes, sans donner les moindres marques qu'ils se repentent de leurs crimes: ou comme des fous, n'étant occupés que du soin de s'attirer quelques louanges par le plaisir qu'ils causent aux spectateurs. Est-il permis qu'un peuple, qui se pique tant de réfléchir & de se conduire sensément, extenue ainsi la punition des crimes: & qu'il favorise par-là tous les vices qui troublent la société? La honte peut autant sur le coeur des hommes que la crainte des supplices. Combien de gens qui risqueroient leur vie, dans l'espérance de faire réussir quelque criminelle entreprise, n'osent néanmoins s'y hazarder, par l'appréhension de couvrir leur famille d'une honte éternelle? Et dans ce pays, non seulement on se moque du déshonneur qui doit rejaillir sur la parenté d'un homme condamné à la mort, mais encore on tâche d'effacer toute l'infâmie qui suit son supplice. Quelques meurtres qu'il ait commis pendant sa vie, pour acquérir l'estime de sa nation, il n'a qu'à mourir en bête brute, ou en insensé.

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Ce qui m'étonne, c'est qu'on ne voie pas en Angleterre beaucoup plus de scélérats & de brigands qu'il n'y en a. On y fait tout ce qu'on peut pour en accroître le nombre. On les punit, il est vrai: mais la punition qu'on leur fait souffrir, n'a plus rien d'infâmant, dès qu'ils ont l'audace & l'impudence de mourir sans paroître touchés de leur supplice. Bien loin d'avoir pour leur mémoire la juste horreur qu'elle mérite, on l'annoblit par les éloges qu'on lui donne.

Si au lieu d'applaudir à la folle harangue & aux impertinences d'un scélérat assez impudent pour se jouer de son supplice, on lui faisoit sentir tout le mépris qu'on a pour sa personne: & si son insensibilité pour la mort ne faisoit que redoubler la juste indignation des spectateurs de son supplice, ceux qu'un penchant criminel pourroit pousser dans un pareil égarement, éviteroient d'y tomber, & la crainte de l'infâmie feroit sans doute plus d'effet sur leur esprit, que l'appréhension d'une mort qui n'a rien de flétrissant. Je ne sçais point lequel est le plus insensé, ou celui qui applaudit aux folies d'un coquin, ou celui qui croit effacer son crime, en ne montrant aucun regret de l'avoir commis.

Tous mes raisonnemens, mon cher Isaac, ne toucherent point mon ami. Bien loin de-là: il entreprit de défendre un abus si criant, uniquement fondé sur le plus ridicule des préjugés: & il crut admirablement excuser l'usage que je condamnois en alléguant la prétendue intrépidité des Anglois, & les mépris qu'ils font de la mort. C'est justement, lui répondis-je, parce que les habitans de ce pays paroissent moins attachés à la vie que ceux des autres royaumes, qu'il faut les retenir par d'autres liens. Comment voulez-vous épouvanter les criminels, s'ils ne craignent pas le trépas? Vous devrez donc tâcher d'avoir recours à d'autres moyens. Je passerois à des peuples chez qui l'appréhension de la mort cause une grande terreur, d'être moins rigoureux à flétrir d'infâmie ceux que l'on condamne aux derniers supplices. Ils ont un moyen pour effrayer les vicieux. Mais vous autres Anglois, comment pouvez-vous vous flatter de les retenir dans leur devoir? Tout cela ne fit que blanchir auprès de mon ami: il se contenta d'en rire, & je t'avoue que les Anglois me paroissent d'étranges gens à cet égard.

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Je crois, mon cher Isaac, que tu seras tout aussi choqué que moi du ridicule usage d'exténuer ainsi l'infâmie que méritent les scélérats qui périssent sur un échaffaut, & que tu m'avoueras que certains préjugés des nations les plus polies sont quelquefois aussi ridicules que ceux des peuples les plus sauvages. Tout homme qui voudra faire usage de sa raison, connoîtra bien-tôt qu'il seroit plus pardonnable de pousser la rigueur trop loin sur des malheureux destinés à subir la mort, que d'avoir pour eux une pitié qui devient nuisible au bien de la société. Il faut tâcher, autant qu'on peut, d'inventer des moyens d'épouvanter les scélérats, & sur-tout ceux qui semblent ne pas craindre la mort. Le duc de Vendôme dans les dernieres guerres d'Italie, avoit fait exécuter un grand nombre de bandits & d'assassins, sans en pouvoir détruire l'engeance pernicieuse; il arrivoit tous les jours quelques meurtres nouveaux, occasionnés, ou par la haine, ou par la jalousie. Enfin ce général, las & affligé de tant de crimes auxquels il n'avoit pû remédier jusqu'alors, s'avisa de prendre les Italiens par leur foible, sçavoir la superstition. Il ordonna donc que tous ceux qui seroient arrêtés pour assassinat, seroient pendus dans l'instant même, sans aucun entretien avec leurs prêtres, & sans se munir de passeports nécessaires pour leur voyage en l'autre monde. Cette punition fit plus d'impression sur les scélérats que la crainte de la mort même. Ils vouloient bien risquer d'être pendus: mais ils ne vouloient point être pendus sans confession.

Lorsque j'étois à Paris, le chevalier de Maisin m'a raconté l'histoire d'un soldat qu'on avoit condamné d'avoir la tête cassée. Il refusa obstinément & long-temps de se soumettre aux cérémonies prescrites en semblable occasion par la religion nazaréenne. Quelque chose qu'on lui pût dire, il étoit impossible de le faire changer de résolution. En vain lui représenta-t-on qu'il seroit la proie des démons, & qu'il souffriroit des tourmens éternels: tous ces discours ne produisirent aucun effet sur son esprit. Enfin l'heure de son exécution étant arrivée, on le conduisit au lieu où il devoit mourir. En chemin faisant il eut la curiosité de sçavoir dans quel endroit il seroit enterré après sa mort. On lui dit que son corps seroit jetté à la voirie: Quoi! répliqua-t-il, je ne serai point inhumé en terre sainte?

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Non, reprit le prêtre qui l'accompagnoit, puisque vous ne voulez pas mourir en chrétien, vous ne devez pas après la mort être mis avec eux. Le déplaisir de n'être point enterré dans un cimetiere fit plus d'impression sur ce soldat, que la crainte d'être damné éternellement. Il consentoit bien que son ame allât pour toujours dans l'enfer: mais il ne pouvoit souffrir que son corps fût mis à la voirie.

Voilà, mon cher Isaac, une preuve évidente de l'effet que produit la honte & l'infâmie sur ceux dont les crimes ont mérité la mort. Il reste toujours dans le coeur des hommes, quelque scélérats qu'ils soient, un amour propre, qui les rend sensibles à l'horreur qu'ils sentent qu'on a pour eux. C'est par cette raison que je crois, non-seulement qu'il n'est pas injuste, mais même qu'il est utile de flétrir d'ignominie les familles de ceux qui périssent par la main du bourreau. La tache que répand celui qui meurt sur ce qu'il a de plus cher, est un frein qui retient bien des gens: & tel qui n'est pas sensible à la mort, ne peut se résoudre à risquer de couvrir d'une honte éternelle un pere, une mere, une femme & des enfans.

Je sçais que cette maxime paroît contraire à l'équité, en ce qu'elle rend les innocens coupables des fautes d'un criminel. Mais l'on doit réfléchir, qu'il est impossible que les loix les plus sages soient commodes & utiles à tout le monde. On doit seulement songer à les rendre profitables à la plus nombreuse partie. C'est-là le sentiment d'un grand philosophe, qui voulant prouver la justice des ordonnances touchant les débiteurs insolvables, soutient qu'il vaut mieux qu'un petit nombre de gens coure risque de n'être pas reçus à alléguer une excuse légitime, que si tout le monde pouvoit chercher quelque prétexte spécieux pour ne point payer. (1)

Porte-toi bien, mon cher Isaac: vis content & sois heureux dans toutes tes affaires.

De Londres, ce... -

[(1) Satius enim erat à paucis etiam justum excusationem non accipi, quàm ab omnibus aliquam tentari. Seneca de beneficiis, lib. 7, cap. 16.]

***

LETTRE CXLIII.

Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople, à Aaron Monceca.

Les lettres que tu m'as écrites, mon cher Monceca, & dans lesquelles tu me parles des sçavans d'Angleterre, m'ont fait réfléchir sur les grands hommes qu'a produits notre nation, & qui ne sont connus que d'un petit nombre de gens de lettres. Les Nazaréens, en général, pensent que nos freres sont plongés dans une ignorance crasse, & que l'entêtement est l'unique soutien de notre religion. Quelques-uns de leurs docteurs enseignent une opinion aussi extraordinaire que contraire à l'idée saine, qu'on doit avoir de la divinité. Ils disent qu'elle permet que la croyance des Israëlites subsiste, pour servir de preuve à celle des nazaréens. Peut-on rien avancer d'aussi faux? Car enfin, supposant pour un moment que la religion des Juifs est fausse, n'est-il pas toujours ridicule de penser que la divinité perde & damne un certain nombre de créatures, pour donner aux autres le moyen de se sauver: comme si elle avoit besoin d'user d'un stratagême aussi cruel, pour fortifier la foi de ceux qu'elle veut attacher à une certaine croyance. La vanité des nazaréens paroît visiblement dans le maintien d'une opinion aussi absurde que celle-là. Ce n'est point assez pour eux de nous accabler des plus cruels mépris: ils veulent encore rendre Dieu le complice de leurs égaremens, & le faire agir d'une manière directement opposée à son essence. On ne doit point s'étonner, mon cher Monceca, de l'orgueil de quelques philosophes, qui se sont persuadés que l'univers entier n'a été fait que pour l'usage de l'homme seul: & que tant de mondes plus vastes que celui que nous habitons, tant de soleils différens, beaucoup plus grands que celui qui nous éclaire, ne brillent dans la voûte céleste que pour réjouir la vue d'un misérable ver de terre. Ce sentiment, quelque absurde qu'il soit, l'est pourtant beaucoup moins que celui de croire que Dieu rende une ame éternellement infortunée, pour faciliter à une autre le moyen de devenir heureuse.

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De pareilles visions sont si ridicules, qu'il nous seroit très-aisé d'en découvrir le faux aux esprits les plus bornés. Mais les théologiens nazaréens ne veulent point qu'il nous soit permis de réfuter leurs erreurs. Dès qu'un de nos sçavans écrit un livre pour notre défense, non seulement la lecture en est interdite à nos adversaires, mais même en certains pays on pousse la rigueur jusqu'au point de vouloir empêcher que nous ne puissions nous instruire. Il est défendu en Italie aux Juifs d'avoir parmi leurs livres les commentaires d'Abarbanel sur les derniers prophetes. Tu sçais, mon cher Monceca, combien cet ouvrage est excellent: & plus nos ennemis le condamnent, plus ils disent qu'il est dangereux, & plus ils en font l'éloge. La jalousie & la tyrannie de leurs prêtres ne se sont point fixées à cette seule défense. Plusieurs docteurs ont écrit qu'il étoit utile & même nécessaire de nous interdire la lecture de tous les livres d'Abarbanel, parce qu'ils étoient capables de nous fortifier dans nos sentimens. (1)

[(1) In his etiam pluribus in locis canino dente christianam religionem mordet & lacerat: ideoque merito illorum lectio & retentio judaeis interdicta est, nec eos apud se retinere audent publicè saltem & palam, propter metum christianorum. Bartolocci bibliotheca rabbinica. tome 3. pag. 876.]

Ne voilà-t-il pas, mon cher Monceca, une plaisante maniere de réfuter un ouvrage, que de vouloir le supprimer? Que peuvent penser, je ne dis pas les sçavans, mais ceux qui font le moindre usage de leur raison, d'une pareille conduite?

Les nazaréens craignent avec raison la véhémence & la science d'Abarbanel. Cet illustre rabbin égale notre fameux Maïmonidès. Quelque haine que nos ennemis fasse paroître pour ses écrits, ils avouent cependant que dans les interprétations qui ne concernent point les controversions judaïques, il est subtil, sçavant, clair & sincère; peuvent-ils en dire davantage; doit-on attendre qu'ils approuvent ce qui détruit leurs objections?

Le mérite d'Abarbanel fut si grand, qu'il vainquit la prévention de bien des nazaréens; & lorsqu'il fut mort, plusieurs nobles Vénitiens ne dédaignerent point d'assister aux funérailles que lui firent faire les principaux Juifs de Padoue.

[Pages e216 & e217]

C'est dans un cimetiere de cette ville que ce sçavant Juif fut inhumé: & quelque tems après on enterra Juda Mentz dans le même lieu: ce rabbin est encore un homme illustre; il mourut recteur de l'académie de Padoue; tous les gens de lettres conviennent qu'il avoit une imagination vive & brillante, & qu'il écrivoit & parloit avec une grande facilité; mais il n'avoit pourtant ni la science de Manassé Ben-Israël, ni l'érudition de Salomon Ben-Virga. Le conciliator de ce premier rabbin est un excellent ouvrage, & l'histoire des Juifs composée par le dernier, est un morceau digne de beaucoup d'estime.

Abraham de Balmis doit tenir un rang distingué parmi les sçavans de notre nation.

Cet illustre médecin, également bon grammairien & bon philosophe, composa un livre très-utile pour acquérir la connoissance de la langue hébraïque. La critique nazaréenne n'épargna point ce grand homme; comme il avoit trop de candeur pour décider hardiment dans des matieres qui lui paroissoient au-dessus de la connoissance humaine, & qu'il cherchoit à pénétrer le fond des choses avant de vouloir les admettre comme certaines, on l'accusa de chercher à détruire tous les systêmes, sans vouloir en établir aucun; parce qu'il n'étoit point téméraire & décisif, on lui imputa de donner dans le pyrrhonisme. (1)


[(1) Abraham de Balmis nihil aliud agere mihi visus est quàm veterum doctrinam perpetuo convellere atque impugnare, magis insectando occupatus, quam in docendo, at id dubium tantum revocare priscorum praeceptiones; cum interim nihil certi statuat, non dicere est, sed ridere. Munsterus, in praefatione grammatices, apud Spizelii Felicem litteratum, pag. 918.]

Les nazaréens sont si portés à rechercher tout ce qui peut flétrir la réputation de nos écrivains, qu'il n'en est aucun qu'ils ayent épargné. Il paroît même qu'ils cherchent à s'attacher particulièrement à ceux qui ont le plus de mérite. Tu sçais, mon cher Monceca, que c'est à l'illustre Akiba que nous sommes redevables de tout ce que nous sçavons de vrai & de sensé sur la loi orale; & quoique je sois caraïte, je conviens de bonne foi que si l'on n'avoit rien ajoûté aux écrits de ce savant homme, ce qu'il nous dit de la loi non-écrite devroit être reçû dans toutes les différentes sectes Juives. Cependant le mérite d'Akiba n'a pas empêché que les docteurs nazaréens ne l'ayent traité d'ignorant, de fourbe & d'imposteur. Ce fameux rabbin a mérité par sa candeur & par sa science que tous les Israëlites soient convenus de lui accorder le titre de sethumathaab, c'est-à-dire, authentique.

[Pages e218 & e219]

Il faut pourtant convenir, mon cher Monceca, que si tous les livres que les juifs attribuent à Akiba étoient véritablement de lui, les nazaréens auroient raison de les rejetter comme remplis de mensonges: ils suivroient en cela l'exemple des caraïtes; car je rends trop de justice à la science & au mérite de ce rabbin, pour n'être pas très-persuadé que les rêveries qu'on voit dans le Talmud, ne découlent point de lui comme de leur source, & qu'elles ne tirent point leur origine de ses écrits. Il est bien vrai qu'Akiba fut le premier compilateur des Deutéroses & des traditions juives, & qu'il ramassa dans un seul volume celles qu'Hillel, Siméon, & quelques autres docteurs, avoient écrites séparément; mais ce sçavant rabbin n'avoit point recueilli toutes les extravagances qu'on voit dans le Talmud; ce furent ceux qui composerent ensuite cet ouvrage, qui les inventerent, ou qui eurent l'imbécillité de vouloir les transmettre à la postérité. Tous les plus zélés partisans du Talmud sont forcés de convenir qu'Akiba étoit mort lorsque le rabbin Juda composa la Mina ou le Talmud de Jérusalem. Ils prétendent même que ce dernier rabbin nâquit le jour que l'autre mourut; & c'est avec bien peu de fondement qu'ils ajoûtent que, lorsqu'un soleil s'éclipsoit, un autre parut sur l'horizon. (1)

[(1) R. Juda princeps natus est illo die quo obiit R. Akiba, de quo aiunt sol exortus est, & sol occidit. Pezron, défense de l'antiquité des tems, page 76.]

Je te proteste, mon cher Monceca, qu'il faut être bien prévenu pour trouver quelque égalité entre ces deux Juifs; & je t'avoue que dans le tems même que je ne pensois point à devenir caraïte, j'ai toujours regardé l'un comme un sçavant de la principale classe (2), & l'autre comme un écrivain dont l'autorité me paroissoit fort suspecte.

[(2) Hujus nomen [inquit autor libri Zemach David] exiit ab uno extremo mundi usque ad aliud, atque totam legem oralem ex ejus ore accepimus. Konig. Biblotheca vetus & nova. p. 19.]

Le ciel a daigné dissiper entierement le nuage qui me couvroit les yeux; j'ai reconnu le ridicule de ces prétendues traditions, & je les ai rejettées. Mais avant que de m'y déterminer, j'ai voulu examiner si j'étois bien fondé à faire une pareille démarche; & ce n'a été qu'avec connoissance de cause que j'ai condamné toutes les rêveries du Talmud.

[Pages e220 & e221]

Du moins je me flatte que je n'ai rien oublié pour m'instruire de la vérité; & si je me trompe, la divinité qui voit ma bonne volonté, aura sans doute pitié de moi; car il paroît impossible qu'elle ait ordonné les puériles observances que débitent les rabbins; en effet auroit-elle voulu descendre dans le détail des nécessités auxquelles le méchanisme de notre corps nous soumet? Et n'est-ce pas une folie étonnante que d'étendre les cérémonies de la religion jusques sur la maniere dont on doit se placer sur la chaise percée, ou dans les endroits où les suites de la digestion nous forcent d'aller? Cependant quelques rabbins n'ont point eu honte de faire une description fort exacte du cérémonial qu'il faut observer dans cette occasion. Ils ordonnent d'examiner d'abord les quatre points cardinaux de l'horison, dans la crainte que l'orient & l'occident ne soient blessés de la vue d'une paire de fesses; il n'est permis de les montrer qu'au septentrion & au midi. Après cette premiere observance essentielle à la religion, il ne faut abaisser ou lever son vétement que lorsqu'on est déja accroupi; c'est-là la seconde: & la troisiéme, qui n'est pas moins nécessaire que les deux précédentes, consiste à ne s'aider ensuite que de la main gauche; car ce seroit un crime affreux de se servir de la droite. (1)

[(1)Dixit Akiba, ingressus sum aliquando post rabbi Josuam in sedis secretae locum, & tria didici. Didici I. quod non versus orientem & occidentem, sed versus septentrionem & austrum convertere nos debemus. Didici II. quod non in pedes erectum, sed jam considentem, se retigere liceat. Didici III. quod podex non dextrâ, sed sinistrâ manu abstergendus sit... legis haec arcana sunt. Barajetha, in Massech. Berachot, fol. 62. apud Lent. pag. 10.]

Voilà, selon plusieurs rabbins, des mysteres secrets de la loi, dont on ne peut se dispenser; & pour donner plus de poids à ces impertinences, ils les ont insérées dans les écrits d'Akiba, qu'ils ont fait auteur de ces préceptes ridicules, quoiqu'il n'y eut jamais aucune part; car il est impossible de se figurer qu'un homme aussi sçavant que lui eût pû donner dans des pauvretés aussi absurdes: mais on a été bien aise, sans doute, de se servir d'un nom aussi grand que le sien pour les autoriser.

[Pages e222 & e223]

Les rabbins, mon cher Monceca, ont tout autant porté de préjudice au Judaïsme par leurs impertinences, que les moines au Nazaréisme par leurs superstitions déplorables, & quelquefois risibles. Les ouvrages ridicules des uns & des autres ont causé le préjugé où sont bien des gens contre tous les livres qui traitent des cérémonies de ces deux religions; ils sont tellement indignés de tant de puérilités, qu'ils voyent non-seulement tolérées, mais même approuvées & louées, qu'ils ne sçauroient se persuader qu'on puisse trouver des écrivains sensés dans des communions qui reçoivent comme des régles utiles & nécessaires des folies & des extravagances qu'on excuseroit à peine chez de pauvres imbécilles.

Ainsi par une prévention qui devient fatale à nos sçavans, nos nazaréens ne veulent point les distinguer du général de nos rabbins; par un effet de cette même prévention, les protestans condamnent d'excellens ouvrages faits par des théologiens Romains, tels que les essais de morale de Nicole, les sermons de Bourdaloue, & quantité d'autres; ils jugent de tous leurs livres de piété par la légende de saint François, la vie de Marie Alacoque, les oeuvres du moine Caesarius, celles des Jésuites d'Outtreman & Gazée, la mystique cité de Dieu de Marie d'Agreda, & une infinité d'autres semblables: d'un autre côté, il est bien peu de papistes qui veuillent entrer dans un détail assez exact, pour séparer les sçavans réformés, d'avec les visionnaires de cette communion, qui comptent encore sur l'accomplissement des prétendues prophéties de Jurieu, ou qui se repaissent d'autres semblables chimeres. Voilà les tristes effets que produit la prévention que donnent contre la religion les mauvais & les ridicules écrivains.

Porte-toi bien, mon cher Monceca: vis content & joyeux, & prosperes toujours.

Du Caire, ce...

***

LETTRE CXLIV.

Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople, à Aaron Monceca.

J'ai fait connoissance depuis peu de jours, mon cher Monceca, avec un Juif Samaritain. Il m'a appris bien de choses, dont je n'avois eu jusqu'à présent que des idées très-confuses.

[Pages e224, e225, e226, e227, e228 & e229]

Je regardois tous les Samaritains comme des hérétiques plongés dans une abîme d'erreurs. Je croyois qu'ils n'avoient aucunes cérémonies qui répondissent à celles des anciens Israëlites. A peine leur accordois-je de suivre une espèce de culte qui ressemblât en quelque chose à celui des Juifs. Mes préjugés se sont entierement dissipés; & j'ai reconnu que j'étois dans l'erreur.

De toutes les sectes Juives, la Samaritaine est celle qui s'est le moins écartée des coutumes de nos peres. La plus grande partie de ceux qui y sont attachés demeurent à Gaza, à Damas, au Caire, & principalement à Sichem, qu'on appelle aujourd'hui Naplouse. Ils offrent des sacrifices sur le mont Guarizim, & n'ont point discontinué d'y arroser du sang des victimes les autels du Dieu d'Israël; soutenant fortement que c'est le vrai lieu où Dieu veut être adoré. Ils s'autorisent pour cela, non-seulement d'un passage de leur pentateuque (1) [Voir plus loin le texte de la présente note 1 au bas de cette page e224], qu'ils accusent nos ancêtres d'avoir corrompu, en y substituant au mont Guarizim, où les bénédictions furent prononcées, le mont Hebal, où l'on prononça les malédictions; mais encore de leur usage constant depuis leur établissement, de la suite non interrompue de leurs souverains sacrificateurs en ce lieu, de la tradition, de l'histoire (1)(Voir plus loin le texte de la présente note 1 au bas de cette page e226), & même de l'aveu tacite de l'auteur de la religion chrétienne, qui ne nia point à la Samaritaine, que ses peres n'eussent adoré sur la montagne de Guarizim (1)(Voir plus loin le texte de la présente note 1 au bas de cette page e228). Ce reproche de corruption fait à nos ancêtres a été adopté par quelques docteurs nazaréens, qui n'ont point réfléchi, que s'il est fondé, il leur est tout aussi préjudiciable qu'à nous: & comme il entraîneroit après lui de terribles suites, tu me feras beaucoup de plaisir de me marquer incessamment ce que tu en penses.

Le Samaritain qui m'a appris toutes ces particularités m'a assuré que leurs sacrificateurs étoient de la race d'Aaron; & qu'ils ne se marient jamais qu'avec des femmes de leur maison, pour ne point confondre la race sacerdotale. Il m'a dit encore, que l'autel, sur lequel ils sacrifient, est fait des mêmes pierres dont les Israëlites se servirent pour construire celui qu'ils éleverent, après avoir passé le Jourdain.

[Note de bas de page e224, répartie sur les pages e224, 225 & 226:(1) Voici les deux versets du Deutéronome sur lesquels se fondent les Samaritains. Je les mettrai en françois tels qu'ils sont, en faveur de ceux qui n'entendent que cette langue.
«Lorsque vous aurez passé le Jourdain, vous dresserez ces pierres-là dans la façon que je vous l'ordonne aujourd'hui, en la montagne de Hebal, & vous les enduirez de chaux.»
Voici quels sont les deux versets sur lesquels se fondent les Samaritains, & qu'ils prétendent avoir été altérés & corrompus par les autres juifs. Ils disent qu'on a substitué le mot Gaïbal au mot Garidzis; c'est-à-dire, qu'on a mis le MONT de HEBAL au lieu du MONT GUARIZIM. Il est bien vrai que cette falsification auroit pû se faire aisément; car l'on n'auroit eu, comme l'on voit, qu'à changer un seul mot; & ce qui semble prouver qu'il ne seroit pas impossible qu'on eût fait cette supposition, ou si l'on veut, cette falsification, c'est que sept versets après ceux qu'on vient de lire, il est dit expressément que les malédictions furent prononcées sur la montagne de Hebal, & les bénédictions sur celle de Guarizim. Or, ne paroît-il pas vraisemblable qu'il seroit plus naturel qu'on choisît pour prononcer les bénédictions un endroit où soit élevé un autel, & pour les malédictions, celui où il n'y en avoit aucun.
«Et ceux-ci se tiendront sur la montagne de Guarizim pour benir le peuple, quand vous aurez passé le Jourdain, Siméon, Levi, Juda, Issacar, Joseph & Benjamin.»
«Et ceux-ci se tiendront pour maudire sur la montagne de Hébal, Ruben, Gad, Ascer, Zabulon, Dan, & Nephtali.» Il est certain qu'il est difficile de bien accorder ces versets du XXVII. chap. du Deutéronome, avec ceux qui les précèdent.]

[Note de bas de page e226, répartie sur les pages e226, e227 & e228:(1) Les Samaritains autorisent encore leurs prétentions par l'usage constant où ils sont de sacrifier sur le mont Guarizim depuis leur établissement. Josephe rapporte fort au long une querelle qui s'éleva à Aléxandrie, sous le regne de Ptolomée Philometor, entre les Samaritains & les Juifs, au sujet du temple de Jérusalem, & de celui qui avoit été bâti sur le mont Guarizim du tems d'Aléxandre. Il falloit que les Juifs ne regardassent pas la cause des Samaritains comme bien mauvaise, puisque Josephe nous apprend que les Juifs qui étoient à Aléxandrie, craignaient beaucoup pour les droits du temple de Jérusalem: cependant les Samaritains perdirent leur procès devant Ptolomée, & les avocats des Samaritains furent condamnés à la mort selon la loi qu'ils s'étoient imposée eux-mêmes, étant convenus que les avocats de la partie qui perdroit sa cause, seroient mis à mort. Josephe rapporte cela fort amplement. Voici pour ceux qui entendent le latin; les autres ont le précis de ce passage dans ce que je viens de dire.
Apud Alexandriam vero inter Judaeos & Samaritas, qui sub Alexandro magno Garizitani templi religionem induxerunt, seditio est exorta de sacris ipsorum, ita ud ad regis cognitionem perveniret: dum Judaei contendunt juxta Moïsi praescripta Hierosolimitanum templum esse legitimum, Samaritae vero Garizitanum. Provocatumque est ad regem & amicorum ejus consessum ut ab his causa audiretur, & utrius partis causidici succumberent, morte mulctarentur. Patrocinabatur Samaritis Sabbaeus cum Theodosio, Hierosolymitanis Judaeis Andronicus Messalami filius. Juraveruntque per Deum & regem quod ex lege probationes allaturi essent, & rogaverunt regem ut necaret eum qui jusjurandum non servasse deprehenderetur. Itaque rex, multis amicis in consilium adhibitis, consedit causam auditurus. Judaei vero qui Alexandriam habitabant, valde erant solliciti pro tuentibus jura Hierosolymitani templi aegrè ferentes auctoritatem antiquissimi & nobilissimi in orbe templi vocari discrimen. Sed cùm Sabbaeus & Theodosius cessissent Andronico, ut prior diceret, orsus ex lege approbare ejus sanctitatem & religionem, ostendensque per continuas pontificum successiones sacerdotii usque in sua tempora propagationem & ab omnibus Asiae regibus majestatem ejus loci honoracam donariis: Guarizitani vero, ac si omnino nullam esset nunquam ab his habitam rationem: his & calibus rationibus persuasit regi, ut decerneret Hierosolymitanum esse ex sententiâ Moysis conditum, Sabbaeum vero & Theodosium addiceret supplicio. Atque haec sunt quae Alexandrinis Judaeis acciderunt Ptolomaei Philometoris tempore. Flav. Joseph antiquit. judaicar. lib. XIII. cap. VI. p. 43 & 44, édit. Colon.
Quoique les Samaritains ayent perdu leur procès au jugement de Ptolomée, cela ne peut gueres influer sur le bon ou le mauvais droit de leur cause; car quelle connoissance pouvoit avoir ce prince d'une question aussi difficile à décider, & qui partage encore aujourd'hui les opinions de plusieurs sçavans très versés dans la connoissance de l'histoire & de la religion des Juifs? Lorsque je considère les Samaritains & les Juifs plaider leur cause devant le roi d'Egypte, il me semble voir les Chrétiens du rite Romain & ceux du Grec disputer par-devant le grand-seigneur de la primauté du pape & de la procession du saint-Esprit. Voilà un juge compétent!]

[Note en bas de page e228, répartie sur les pages e228 & e229:(1) Dicit es mulier: Domine, video te prophetam esse. Patres nostris in hoc mente adoraverunt: & vos dicitis Hierosolymis esse locum ubi oporteat ad rare.
Dicit ei Jesus: Mulier, crede mihi, venit hora quando neque in monte hoc, neque Hierosolymis adorabitis patrem.

Il est bien certain qu'il ne paroît point dans la réponse de Jésus qu'il condamna ce que disoit la Samaritaine, & qu'il fût persuadé qu'on n'avoit jamais dû offrir des sacrifices que dans le temple de Jérusalem. Il semble même qu'il regarde cette question comme indifférente. Cependant, s'il étoit vrai qu'on eût dû sacrifier sur le mont Guarizim, le culte, les sacrifices des Juifs n'ayant point encore été interrompus jusqu'aujourd'hui, que deviendroit l'explication que l'on donne à la plûpart des prophéties par l'accomplissement desquelles on prouve que le messie est venu? Les théologiens chrétiens qui ont adopté l'opinion du changement du mot Gaïbal, mis à la place de celui de Garidzis n'ont pas réfléchi à tous les inconvéniens auxquels leur sentiment étoit sujet.]

[Pages e230 & e231]

Je t'avoue, mon cher Monceca, que j'ai peine à me persuader l'ancienneté & l'authenticité de ces pierres; & qu'une pareille prétention me paroît assez digne d'être insérée parmi les contes fabuleux des rabbins. Si quelque chose rendoit cette opinion vraisemblable, ce seroit le soin extrême que les Samaritains ont toujours pris de conserver les coutumes anciennes, & tout ce qui était marqué au coin de l'antiquité. Ils se servent encore des anciens caractères hébreux, qui sont différens de ceux que nous employons aujourd'hui, qui nous furent donnés par Esdras au retour de la captivité de Babylone.

Tu conçois sans doute, mon cher Monceca, que des gens aussi attachés que les Samaritains aux usages de nos premiers peres, sont bien éloignés d'admettre pour regles de foi toutes les rêveries du Talmud. Loin d'adopter les sentimens des rabbins, ils vont encore plus loin que les caraïtes, & ne reconnoissent d'autres écritures que le seul Pentateuque; ne regardant les autres livres saints que comme des histoires faites par des hommes pieux & secourus du ciel, mais qui ne doivent pourtant pas décider des points principaux de la religion.

Il aisé de s'appercevoir que les Samaritains donnent dans l'erreur à cet égard. Car puisqu'ils ne nient point que ceux à qui l'on attribue ces livres, n'en soient les véritables auteurs & qu'ils conviennent que ces écrivains ont été des gens pieux & éclairés par l'esprit de Dieu, pourquoi n'accordent-ils pas une entiere croyance à leurs sentimens? Si l'on pouvoit prouver aux caraïtes, que ceux qui ont fait le Talmud, étoient conduits par la sagesse & la prudence, ils n'hésiteroient pas à la recevoir; à plus forte raison, si on leur montroit que les rabbins qui l'ont composé étoient éclairés de la lumiere céleste.

Il faut, mon cher Monceca, lorsqu'on veut ne point donner une entiere & aveugle croyance à un livre, nier absolument qu'il ait été fait par un homme inspiré du ciel. Mais dès que l'on convient de l'inspiration de l'auteur, il ne reste plus qu'à se soumettre.

[Pages e232 & e233]

Il est ridicule de vouloir ranger dans des classes différentes des écrivains dont l'esprit étoit dirigé par la divinité: comme si elle inspiroit les prophetes d'une maniere, ou plus forte, ou plus foible, & que tout ce qu'elle leur révèle ne méritât pas de trouver parmi les hommes une égale croyance.

Un fameux théologien allemand (1) a presque soutenu ce sentiment erroné. Dans la chaleur de la dispute, il avança une opinion que ses adversaires lui ont depuis reprochée bien des fois. Il soutint que l'ouvrage d'un ancien docteur, que les nazaréens regardent comme un de leurs apôtres (2), étoit modique, bas, rampant & semblable à de la paille, si on le comparoit aux écrits d'un autre de leurs docteurs.

[(1) Luther.
(2) L'épître de saint Jacques.]

Ses ennemis ne manquerent pas de l'attaquer vigoureusement sur une opinion aussi fausse: il fut obligé de reconnoître son erreur; & ses plus zélés défenseurs conviennent aujourd'hui qu'il fit une très-grande faute, lorsqu'il écrivit un sentiment aussi contraire à la raison. (3)

[(3) Cùm autem illud legissem, non rem dissimulavi, sed fatebar in responsione meâ ad Gregorium Martinum. In illâ quidem praefatione scribit Lutherum, S. Jacobi epistolam non posse dignitate certare cum epistolis SS. Petri & Pauli, sed epistolam stramineam, si cum aliis comparetur. Quam ejus sententiam non probo, atque in recentioribus editionibus cùm omissa sint illa verba, opinor ipsum postea Lutherum hanc suam sententiam improbasse. Whitakeri respons. ad Rainoldi refutationem, p. 10.]

Ce théologien, pour se débarrasser de quelques difficultés, n'osa point entierement rejetter le livre qui lui étoit contraire: mais il voulut en diminuer l'autorité, & le mettre bien au-dessous de celui d'un autre écrivain qui paroissoit lui être plus favorable.

Etrange effet de l'aveuglement, où les préjugés & l'ardeur de soutenir leurs opinions entraînent les plus grands hommes! Peut-on rien croire de plus absurde que d'admettre un différent degré de sagesse dans l'Esprit saint? Est-il rien de si absurde, que de donner aux auteurs sacrés, dont il a lui-même dicté les écrits, une croyance plus ou moins entiere, selon qu'ils semblent favoriser nos sentimens?

Je sçais, mon cher Monceca, que les rabbinistes & les caraïtes, loin d'imiter l'impudente audace de certains nazaréens, & le scrupule vicieux des Samaritains, ont pour tous les livres sacrés un respect infini, & sont bien éloignés de la ridicule folie de vouloir régler un rang aux écrits produits par l'esprit divin.

[Pages e234 & e235]

Mais, s'ils évitent ce défaut, ils tombent dans un autre, qui leur est commun avec la plûpart des docteurs nazaréens. Ils tordent & mettent à la torture, pour ainsi dire, certains passages, afin de les accommoder à leurs opinions: ils trouvent ainsi le moyen de rendre l'écriture le garant de toutes les chimeres que produit leur imagination échauffée. Il n'est rien de si absurde, je ne dis pas seulement dans les coutumes & les cérémonies, mais encore dans ce qui regarde le fonds de la religion, qu'ils n'autorisent par les livres sacrés.

Peut-on rien voir, par exemple, d'aussi extravagant que la maniere dont certains rabbins expliquent le verset du pseaume où David assure, qu'il a été formé dans l'iniquité, & que sa mere l'a conçû dans le péché?(1)

[(1) Ecce enim in iniquitatibus conceptus sum, & in peccatis concepit me mater mea. Li. vers. 7.]

Au lieu de se conformer aux sentimens des docteurs nazaréens, qui montrent évidemment que le prophete a voulu parler de cette tache originelle que tous les hommes apportent en naissant depuis leur premier pere, ils prétendent que cela signifie que le pere de David commit un adultere en engendrant son fils; parce qu'encore qu'il l'engendrât de sa femme, il croyoit n'avoir affaire qu'avec une servante, à la pudicité de laquelle il avoit tendu des piéges. Ne voilà-t-il pas, mon cher Monceca, une belle explication d'un passage aussi naturel que celui-là? Et quelle opinion ne doit-on pas s'attendre de voir soutenir aux rabbins par l'autorité de l'écriture, dès qu'ils forgent des aventures romanesques sur les choses les plus simples, & qu'ils débitent une histoire aussi extraordinaire que celle du prétendu adultere du pere de David, quoiqu'il n'en soit pas dit un seul mot dans les livres saints?

[Pages e236 & e237]

Un Juif Italien a non-seulement adopté ce conte fabuleux dans un ouvrage qu'il a publié, mais il a encore voulu renchérir par dessus ses confreres, en faisant une assez longue dissertation, pour prouver qu'Isaï avoit parfaitement bien fait, de coucher avec sa servante, parce que sa femme étoit déja fort âgée, & qu'elle ne pouvoit plus avoir d'enfant. (1)

[(1) Il pensiero d'Isaï era buono, perche essendo, la padrona vecchia, e la massora giovane, haveva desiderio di haver altri figliaoli. Precetti da esset imparati dalle donne ebree. Pag. 69.]

Ce sentiment, mon cher Monceca, contient une excellente morale; & si elle avoit lieu aujourd'hui,& qu'elle fut reçue universellement, il y a apparence que les gages des servantes augmenteroient considérablement, par la liberté qu'auroient beaucoup de gens de s'en servir à plus d'un usage.

Avoue, mon cher Monceca, que c'est avec raison que les caraïtes ont rejetté les ridicules sentimens des rabbinistes. Quoique tu sois encore attaché à leur secte, il est impossible que tu ne voies leurs erreurs. Les embarras & les peines, qui suivent ordinairement le changement de religion, te retiennent encore dans la voie égarée: mais j'espere que le Dieu de nos peres t'accordera cette grace victorieuse, qu'il répand sur ceux qu'il veut éclairer; & qu'après avoir brisé tous les liens qui l'attachent encore auprès des rabbinistes, tu viendras te ranger parmi les caraïtes, les seuls vrais & uniques Juifs qu'il y ait dans l'univers, & presque les seuls mortels qui n'abusent point des livres sacrés pour autoriser leurs opinions particulieres.

Plusieurs docteurs nazaréens, les cadis & muftis musulmans, donnent dans les mêmes défauts que les rabbins; ils ne soumettent pas leurs sentimens aux ouvrages des écrivains qu'ils regardent comme inspirés; mais ils expliquent ces ouvrages d'une maniere conforme à leurs opinions; ensorte que dix théologiens, tous opposés les uns aux autres, prétendent tous également être autorisés par l'écriture, qu'ils interprêtent chacun selon leur regle. C'est cette conduite, si opposée à la tranquillité & au bien public, qui cause tant de guerres de religion, & tant de divisions dans les états.

[Pages e238 & e239]

Les nazaréens seroient heureux, mon cher Monceca, s'ils avoient observé les mêmes loix que les caraïtes, qui n'écrivent jamais sur les livres saints; ils regardent comme une profanation de mêler des opinions humaines avec des ordres divins: ils croyent aveuglément ce qu'ils trouvent dans les écritures;, sans chercher à vouloir pénétrer les choses qui leur paroissent obscures, soumettant leur esprit lorsqu'ils ne peuvent les comprendre. S'ils n'eussent point suivi une maxime aussi sage, ils seroient aujourd'hui dans le trouble & dans la confusion, ils auroient une foule de docteurs, dont les opinions contraires ne serviroient qu'à augmenter l'obscurité de ce qu'on auroit voulu éclaircir, & peut-être cela les auroit-il conduits dans ces doutes malheureux, qui ne se terminent ordinairement que par le pyrrhonisme, ou par l'irréligion.

Pour prouver l'inutilité des commentaires sur les livres sacrés, il suffit de montrer qu'ils sont plutôt nuisibles qu'utiles. Or il n'est rien de si aisé que de mettre cette thèse en évidence. Il faut d'abord poser pour premier principe, que puisque Dieu a donné des loix & prescrit des règles aux hommes, il s'est sans doute expliqué d'une manière claire & intelligible; car il seroit absurde de dire que Dieu a annoncé sa volonté aux hommes, d'une manière qu'il leur étoit impossible de comprendre ce qu'elle exigeoit d'eux: cette opinion est aussi ridicule que si quelqu'un soutenoit que Dieu a commandé aux hommes de lui obéir, & qu'il n'a pas voulu cependant qu'ils lui obéissent. Puisqu'on est donc obligé d'avouer que la divinité a parlé aux hommes d'une façon intelligible, pourquoi veut-on expliquer clairement ce qu'elle a dit: Un théologien, un rabbin, un moufti, un bonze, connoissent-ils mieux l'étendue de l'entendement des hommes, que celui qui les a créés? S'il avoit jugé à propos d'apprendre aux hommes les mysteres que les théologiens pensent leur développer, sans doute il les leur eût communiqués.

Mais, dira-t-on, il est plusieurs livres sacrés qui sont écrits d'une maniere qui nous paroît obscure, & dans lesquels on trouve bien des choses que l'on n'entend point. Dieu les a sans doute donnés aux hommes pour qu'ils en fissent usage; & comment pourront-ils s'en servir, s'ils ne les comprennent pas? Il faut donc chercher leur sens caché.

[Pages e240 & e241]

Ce raisonnement, mon cher Monceca, est faux & captieux. S'il se trouve dans les écritures quelques endroits que nous n'entendions point, nous devons conclure qu'ils ne sont pas nécessaires à notre salut, puisque nous ne pouvons exécuter ce dont nous n'avons aucune notion; & c'est envain que nous cherchons a éclaircir des secrets que la providence a jugé à propos de ne nous découvrir qu'à demi; elle a connu que pour notre bien, il convenoit que nous n'eussions qu'une idée confuse de certaines choses; c'est un crime de vouloir pénétrer ce que le ciel punit par l'égarement de l'esprit. Les docteurs nazaréens, qui ont commenté l'Apocalypse, écrit obscur, & qu'ils regardent comme sacré, sont une preuve évidente de cette vérité. Les protestans ont fait servir ce livre de base à toutes leurs invectives contre les papistes; & ceux-ci à leur tour l'ont employé à peindre leurs ennemis des couleurs les plus odieuses. (1) Peut-on faire un usage plus vicieux & plus condamnable d'ouvrages qu'on croit dictés par la divinité même?

[(1) L'Apocalypse a été de tout tems un des principaux livres où les théologiens ont puisé abondamment les injures qu'ils se sont dites, & les calomnies qu'ils se sont imputées. Ce qu'il y a de singulier, c'est que les rabbins ont aussi profité de l'obscurité des prophéties de l'Apocalypse. Ils ont prétendu que ce livre avoit été composé par un de leurs confreres contre les Chrétiens, dans le dessein de les séduire & de les tromper. Voyez la lettre CLX, Tome VI. Voyez aussi la IV. lettre des mémoires secrets de la république des lettres. Ce trait d'histoire y est développé assez amplement; les passages originaux des ouvrages des Rabbins s'y trouvent aussi.]

Porte-toi bien, mon cher Monceca: vis content & heureux, & garde-toi de cet esprit de curiosité téméraire.

Du Caire, ce...

***

LETTRE CXLV.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople.

Les Anglois, mon cher Isaac, ne se contentent point de jouir d'une entiere liberté pendant qu'ils restent dans ce monde; ils veulent encore qu'il leur soit permis d'en sortir lorsqu'ils croyent y être trop malheureux, ou qu'ils s'ennuyent d'y demeurer. J'étois surpris les premiers jours que je fus dans cette ville, des fréquentes catastrophes que j'apprenois.

[Pages e242 & e243]

Il arrivoit quelquefois qu'un homme à qui j'avois parlé la veille, trouvoit à propos de se couper le cou; ceux qui m'annonçoient cette nouvelle, loin d'en être étonnés, sembloient approuver une action aussi insensée que celle-là. Si je leur demandois les raisons qui avoient déterminé ce furieux à se priver ainsi de la vie: Nous n'en sçavons rien, me répondoient-ils froidement; il falloit apparemment qu'il ne se trouvât pas bien dans ce monde-ci, & qu'il ait voulu aller sçavoir ce qui se passoit dans l'autre; ses jours étoient à lui; & en finissant leurs cours, il n'a fait mal à personne.

Je croyois d'abord, mon cher Isaac, que ceux qui se donnoient la mort étoient atteints d'une frénésie qui leur ôtoit l'usage de la raison; & j'étois bien éloigné de penser que les Anglois se pendissent, ou se coupassent la gorge après une mûre délibération; mais j'en ai été convaincu par les funestes accidens que j'ai vû arriver, & par les récits circonstanciés que m'en ont faits des gens dignes de foi.

Il y a environ deux ans qu'un ouvrier & sa femme, las tous les deux des incommodités auxquelles ils étoient exposés dans cette vie, résolurent de terminer leurs peines. Ils avoient une jeune fille âgée de cinq ou six ans; ils crurent que l'équité demandait qu'ils ne la laissassent point exposée aux maux dont ils vouloient se délivrer eux-mêmes; & ayant mûrement délibéré sur son sort, ils se déterminerent à lui faire entreprendre le voyage qu'ils alloient faire. Aprés avoir réglé toutes choses & préparé ce qu'il falloit pour exécuter leur dessein, ils voulurent se justifier devant le public. Ils écrivirent donc les raisons qui les forçoient à quitter la vie, & firent un long détail des incommodités auxquelles ils avoient été sujets; ils se plaignirent qu'ayant toujours fait ce qu'ils avoient pû pour amasser du bien en observant les regles prescrites par la vertu & par les loix, ils avoient éprouvé toutes sortes d'infortunes, & que plus ils s'efforçoient d'être honnêtes gens, plus il sembloit qu'un destin barbare voulût les accabler. Ils ajouterent qu'ils comprenoient qu'il ne leur restoit pour conserver leur probité, qu'un seul moyen, qu'ils y avoient recours, & qu'ils espéroient en la miséricorde de Dieu, entre les mains duquel ils remettoient leurs ames en finissant leur vie. Après avoir achevé leur apologie, ils égorgerent leur fille, & se pendirent tous les deux.

[Pages e244 & e245]

Cette pernicieuse coutume de se donner la mort n'est pas seulement en usage parmi le peuple, elle est encore reçue chez les grands. On a vû des lords & des chevaliers se couper la gorge avec un rasoir, sans avoir d'autre raison pour se porter à cette extrêmité que celle du dégoût de la vie; & bien loin qu'une semblable fureur ait terni leur mémoire, elle a trouvé un grand nombre de gens qui l'ont approuvée & louée hautement.

Tu ne sçaurois croire, mon cher Isaac, combien légers sont les sujets qui portent souvent un Anglois à terminer ses jours. Il y a quelques mois qu'un homme se coupa le cou parce qu'on avoit augmenté les impôts sur les liqueurs fortes; il ne voulut plus vivre, dès qu'il fut obligé de payer plus cherement l'eau de genèvre. On m'a assûré une chose encore plus surprenante que celle-là. Un Anglois ayant réfléchi sur sa conduite & sur sa maniere de vivre, crut y appercevoir une uniformité ennuyeuse. Qu'est-ce que je fais tous les jours, disoit-il? Je me leve le matin, je mange & je bois à midi; & je me promene pendant la journée, je me couche le soir, & sans cesse je recommence la même chose; une partie de ma vie se passe à m'habiller & à me deshabiller. Ne voilà-t-il pas quelque chose de bien amusant? Allons, il faut que je sorte de ce monde, le rôle que j'y joue commence à m'ennuyer. Cette résolution prise, l'Anglois eut recours, pour finir son ennui à un de ses pistolets, & se cassa la tête. Tu penseras, mon cher Isaac, qu'un homme qui se tue pour une cause aussi chimérique est regardé avec horreur; point du tout; pourvû qu'il ait exécuté son crime d'une maniere intrépide, peu s'en faut qu'on ne le regarde comme un héros; mais si par hazard on sait qu'il a craint les approches du trépas, on diminue beaucoup de l'estime qu'on avoit pour lui; c'est vainement qu'il s'est tué, sa mort n'est comptée pour rien. Lorsqu'on veut acquérir en Angleterre le titre d'homme courageux, ce n'est point assez que de commettre le plus grand des forfaits, il faut encore montrer qu'on est exempt de remords en le commettant.

[Pages e246 & e247]

Il y a quelques années qu'un François qui se tua ne fut point loué de son crime:il eut, au contraire, la douleur avant d'expirer, de se voir accablé des mépris les plus outrageans; il s'étoit mis dans la tête, malheureusement pour lui, d'imiter les Anglois. Lorsqu'il entendoit dire qu'il y avoit quelqu'un qui s'étoit coupé le cou, il sentoit une secrete jalousie qui l'animoit à suivre un exemple aussi glorieux. Vous verrez, disoit-il à sa famille, quelque chose qui vous surprendra, & j'espere de montrer que les François valent bien les Anglois. Oui, oui, continuoit-il, je me charge de prouver cette égalité. Comme il ne s'expliquoit pas davantage, ses amis & ses parens ne pouvoient deviner ce qu'il vouloit dire. Après avoir balancé quelque tems à prendre son parti, il résolut enfin de rétablir la gloire des François, qu'il croyoit flétrie par leur opiniâtreté à ne se point tuer; il prit un rasoir, & ayant choisi le tems où il se trouvoit seul chez lui, il voulut se couper la gorge. Mais il n'eut point assez de courage pour enfoncer entierement le rasoir, & ne se fit qu'une grande blessure. Dès qu'il vit couler son sang, il appella du monde à son secours. Quelques Anglois accourus, voyant de quoi il s'agissoit, commencerent à insulter ce malheureux, loin de songer à le secourir. Ces chiens de François, disoient-ils, veulent nous imiter, & n'ont pas le courage de se couper le cou. Venez, voyez ce poltron: il s'en faut près d'un demi-doigt qu'il n'ait assez enfoncé son rasoir. Pendant que les Anglois faisoient de si sages réflexions, les parens du blessé arriverent; ils firent venir un Chirurgien dont tous les soins & les remedes furent inutiles, & deux jours après le François mourut de sa blessure, sans avoir pu réussir à prouver cette égalité de courage qui lui coûtoit la vie.

Je suis outré de dépit, mon cher Isaac, lorsque je vois des gens, qui font usage de la raison dans bien des choses essentielles, s'oublier entierement dans plusieurs autres qui le sont autant ou plus, & donner dans un travers aussi étonnant que celui d'applaudir à des furieux qui pour les chagrins les plus légers attentent sur leurs jours. Ne point couvrir de honte & d'infâmie la mémoire d'une personne qui se prive de la vie sans y être forcée par les sujets les plus grands, c'est approuver insensément les actions les plus cruelles qui sont occasionnées par la mélancolie & la férocité; il faut chercher dans ces deux vices l'origine de cette prétendue grandeur d'ame, qui porte les Anglois à se tuer.

[Pages e248 & e249]

Toutes les réflexions qu'ils font avant d'en venir à cette folle extrêmité, sont les suites d'un tempérament chagrin, sombre & noir; & d'une humeur féroce, incapable de pouvoir supporter la mauvaise fortune avec constance. C'est donc bien moins par courage que les Anglois se donnent la mort que par foiblesse. En effet, il faut bien plus de force d'esprit pour supporter généreusement l'adversité, que pour embrasser un parti violent qui la termine.

Le crime de ceux qui se tuent est inexcusable, de quelque maniere qu'on veuille le regarder. En l'examinant avec des yeux philosophiques, l'on y découvre une foiblesse très-éloignée de la fermeté des grands hommes, qui ne se sont donné la mort que lorsqu'ils y ont été forcés, ou pour sauver leur patrie, ou pour conserver leur gloire. Jamais Grec ou Romain ne se coupa le cou par mélancolie, ou par quelque chagrin particulier. Ce même héros, qui se jetta dans un précipice, pour garantir Rome du danger qui la menaçoit, auroit souffert constamment l'adversité la plus rigoureuse sans penser à s'en affranchir par le trépas. Marius est un exemple sensible & convaincant, qu'un grand homme doit sçavoir souffrir les caprices de la fortune. Combien d'Anglois se seroient tués, s'ils avoient été à la place de ce Romain persécuté par Sylla! Proscrit, poursuivi, réduit à se cacher à demi-nud dans les roseaux d'un marais bourbeux, il attend, touchant sa destinée, l'exécution des arrêts du ciel: & il seroit indigne de son courage de chercher dans la mort du secours contre ses infortunes. Dira-t-on que Marius craignoit le trépas, & que ce héros avoit moins d'intrépidité qu'un cordonnier Anglois, qui se coupe follement le cou de son tranchet? Je n'espere pas qu'il se trouve des gens assez extravagans, pour soutenir une pareille absurdité.

J'aime mieux, mon cher Isaac, la ferme constance d'un certain Espagnol, que cette férocité à laquelle on accorde le nom de courage. Cet homme avoit travaillé pendant vingt ans à ramasser avec beaucoup de peine quelque bien pour vivre tranquillement pendant ses derniers jours. Mais la fortune le priva dans un instant du fruit de ses travaux.

[Pages e250 & e251]

Un marchand, à qui il avoit confié son argent, fit banqueroute, & il se vit réduit dans une extrême pauvreté. Cent Anglois, en apprenant la nouvelle de la perte totale de leurs richesses, se seroient donné la mort. L'Espagnol, plus sage & plus sensé, montra bien plus de courage: il voulut vaincre l'adversité, & faire rougir le destin de son injustice. Conservant donc sa tranquillité, & présentant une corde à la Fortune: Tiens, lui dit-il, voilà un cordeau, pends-toi de désespoir de n'avoir pû venir à bout de m'obliger à me pendre.

Si l'on considere, du côté de la tranquillité publique & du bien de la société, l'affreuse coutume de se tuer, on la trouvera pernicieuse, & capable de causer les plus grands maux. Quel bouleversement, quelle confusion, quels dangers ne doit-on pas craindre dans un Etat, où les particuliers bravent non-seulement la mort, mais encore les suites qu'elle entraîne après elle? Il est certain qu'un homme, qui ne craint point de sortir de cette vie, & qui ne redoute pas les châtimens qui l'attendent dans l'autre, est capable de se porter très-aisément aux plus grands excès. On ne peut retenir le peuple que par la religion, ou par l'appréhension de la mort. Et dès ces deux liens deviennent inutiles dans la société, quels crimes ne doit-on pas s'attendre d'y voir régner? Un homme qui commettra les plus grands forfaits, se moquera des supplices que les loix ont établis contre les criminels: il prendra seulement ses précautions pour avoir le moyen de s'ôter la vie dès qu'il sera arrêté. Les viols, les meurtres, les assassinats, seront très-fréquens. Les rois mêmes ne seront point en sûreté sur leur trône. Les peines auxquelles sont condamnés ceux qui osent attenter aux jours des souverains, sont des barrieres qui arrêtent les méchans & les parricides; les tourmens les épouvantent bien plus que la mort. Les dernieres paroles du jacobin Clément, assassin de Henri III. sont une preuve évidente de cette vérité. Je loue Dieu, disoit ce monstre, pendant que les soldats le poignardoient, de mourir si doucement: car je ne pensois point passer de cette vie ainsi, & en être quitte à si bon marché.

Il faut convenir, mon cher Isaac, que rien n'est plus dangereux dans un état, que des gens qui ne peuvent être retenus par la crainte des supplices.

[Pages e252 & e253]

Pour une personne,que l'honneur & la probité conduisent, il en est cent que l'appréhension des châtimens forcent à suivre les régles de la justice. On ne peut nier que les hommes ne soient plus portés au mal qu'au bien. Tous les usages & toutes les coutumes, qui vont à relâcher les liens dont on les tient resserrés, sont donc nuisibles à la société. Combien doit-on par conséquent avoir en horreur un crime qui ouvre la porte à tous les maux? Et ne faut-il pas être insensé, pour accorder à ce crime le nom de courage et de grandeur d'ame?

Porte-toi bien, mon cher Isaac, & fais usage de ta raison dans tes adversités.

De Londres, ce...

***

LETTRE CXLVI.

Aaron Monceca à Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople.

Il me paroît, mon cher Isaac, que les poëtes tragiques François sont autant au-dessus des poëtes Anglois, que les philosophes François sont au-dessous des philosophes Anglois. Je trouve une différence aussi grande entre Shakespear & Corneille, Addison & Racine, qu'entre Descartes & Newton, ou Locke & Mallebranche. Ce n'est pas que les poëtes de ce pays manquent de feu & d'imagination; au contraire, leur génie est rempli de force. Mais lorsqu'ils se sont élevés jusqu'au ciel, ils ne sçavent point s'y soutenir, & tombent tout-à-coup dans quelque bourbier rempli de fange. Comme ils n'ont pas la moindre connoissance des règles, ou que du moins la plupart d'entr'eux affectent de les mépriser, il n'est pas surprenant qu'ils ne puissent diriger avec goût les saillies sublimes dont ils ne sont redevables qu'à la nature.

Quelque fécondité, quelque esprit, & quelque hardiesse que l'on ait, il faut de la régularité dans tous les arts. Le moindre architecte, qui suivra les régles de Palladio, réussira mieux qu'un maçon plein de génie, mais téméraire & ignorant. Le petit temple de sainte Justine de Padoue fait plus de plaisir à la vûe que les pyramides d'Egypte, monumens de grandeur, qui tiennent bien plus de la barbarie orientale, que des graces Grecques & Romaines.

[Pages e254 & e255]

Tel est l'état du théâtre Anglois, mon cher Isaac, je n'ai jamais vu tant de génie & si peu de bons ouvrages. On joue tous les jours à Londres des farces pleines d'horreurs, auxquelles on donne sans façon le nom pompeux de Tragédies. J'ai vû dans une des plus belles pièces Angloises, trois sorcieres descendre du haut du théâtre à califourchon sur un manche-à-balai, & venir faire bouillir des herbes dans un chaudron. J'ai vû le théâtre représenter un cimetiere, & des fossoyeurs jouer comme à la boule avec des têtes de morts: & ce qui est bien pis, j'ai vû applaudir.

Dryden, & sur-tout Addison, ont un peu civilisé cette Melpomène barbare. Mais la politesse qu'ils lui ont donnée, conserve encore un air assez sauvage. Il semble qu'elle ne puisse prendre cet air modeste & majestueux qu'elle avoit autrefois chez les Grecs, & qu'elle a aujourd'hui chez les François. Figure-toi, mon cher Isaac, que dans la traduction Angloise qu'on a faite de la Zaïre de Voltaire, on voit cette jeune princesse s'arracher les cheveux, & se rouler sur le plancher comme une convulsionnaire. Il faut avouer qu'un auteur doit avoir bien peu d'obligation à un traducteur qui lui prête de pareilles extravagances. Cependant le poëte Anglois a été forcé, pour s'accommoder au goût de sa nation, & pour faire réussir la piéce Françoise, de la rendre ridicule. On doit absolument, lorsqu'on veut emporter à Londres les suffrages du public, présenter des beautés monstrueuses aux spectateurs; le vraisemblable ne suffisant pas pour les émouvoir.

Ce n'est pas que le naturel ne leur plaise. Il y a dans des piéces de Shakespear des endroits parfaits, & qui n'ont rien d'outré. Mais lorsque ce naturel dure trop long-tems, leur goût languit, & veut être reveillé par du merveilleux & de l'extraordinaire.

Depuis quelques années, il y a des Poëtes qui ont composé des piéces assez régulieres; mais elles ne plaisent point, on les trouve froides & ennuyeuses. Il est vrai qu'on n'a pas tort. Elles le sont effectivement; & l'on croiroit presque, lorsqu'on voit ces tragédies modernes, qu'il faut que les poëtes Anglois soient les maîtres d'outrer un sujet, & de sacrifier la vraisemblance, pour pouvoir donner l'essor à leur génie; en sorte qu'ils ne peuvent produire un beau morceau, s'il n'est balancé par un mauvais.

[Pages e256 & e257]

Il semble, dit un auteur moderne (1), que les Anglois n'aient été faits jusqu'ici que pour produire des beautés irrégulières. Les monstres brillans de Shakespear plaisent mille fois plus que la sagesse moderne. Le génie poétique des Anglois ressemble à un arbre touffu, planté par la nature, jettant au hazard mille rameaux, & croissant inégalement avec force. Il meurt, si vous voulez forcer sa nature, & le tailler en arbre du jardin de Marly.

[(1) Voltaire, lettres philosophiques, Lettre XVIII. pag. 126.]

Quelque éloignés que soient les poëtes Anglois de la perfection & du mérite des tragiques François, il n'est pourtant point impossible qu'ils n'aillent un jour aussi loin qu'eux, & que peut-être ils ne les surpassent. Un tems viendra, & ce tems est bien prêt à commencer, où les Anglois se corrigeront de tant de défauts. Leur génie leur restera. Ils l'accoutumeront peu-à-peu à se soumettre aux regles: ils se perfectionneront dans un art dont ils n'ont point encore une entiere connoissance; & ils réuniront alors la sagesse, la majesté, la pureté & la décence du théâtre François, au sublime, au grand & au pathétique des tragédies Angloises, dont ils excluront entiérement le comique, le bas, le ridicule & le monstrueux. Les Poëtes de ce pays ont déja un grand avantage sur ceux des autres, en ce qu'ils mettent beaucoup d'action sur leur théâtre. Bien des piéces Françoises, estimées même, ne sont proprement que des conversations en cinq actes. La lecture en est souvent plus agréable que la représentation, qui languit faute d'une assez grande variété d'incidens.

Les théâtres de Paris & de Londres me paroissent assez bien représenter les caracteres des deux nations. On parle à Paris, & l'on agit à Londres. Il n'est pas étonnant que les François parlent mieux que les Anglois, puisqu'il est naturel que chacun réussisse dans son métier. C'est par cette raison que les intrigues amoureuses des piéces Françoises sont beaucoup mieux traitées & beaucoup plus intéressantes que celles des piéces Angloises. Le caractere détermine encore sur ce sujet le mérite des deux théâtres. Les François ont le coeur tendre. L'amour est leur passion dominante: ils en font leur principale occupation; & la galanterie est l'ame de la cour.

[Pages e258 & e259]

Le langage du coeur est celui des femmes aimables: & quoique leurs actions démentent souvent leurs discours, elles parlent comme des héroïnes de roman. Il est fort ordinaire à Paris de voir une femme Platonicienne dans ses raisonnemens, répéter sans cesse que les sens ne doivent nullement correspondre à l'amour lorsqu'il s'empare du coeur d'une personne bien née, & donner cependant des rendez-vous toutes les nuits à son amant.

En France les hommes parlent & agissent de la même façon que le beau sexe. Ils déclament contre l'infidélité. Ils affectent même quelquefois du mépris pour l'infidele. Il est certains momens où l'on prendroit un petit-maître François pour le véritable original des héros de la Calprenede. Mais si on le suit pas-à-pas, & qu'on examine attentivement sa conduite pendant vingt-quatre heures, on trouvera qu'il détruit vingt fois pendant ce court espace, la morale trompeuse qu'il avoit débitée.

Il est donc naturel, mon cher Isaac, que dans un pays où le langage, les finesses, les ruses, les feintes & les fourberies de l'amour sont si bien connues, on excelle à les exprimer. Un peintre qui travaille d'après d'excellens modeles, & qui a toujours la nature sous les yeux, donne bien plus de force & de grace à ses figures que celui qui ne travaille que de génie, & qui n'a d'autre aide & d'autre ressource que son imagination. Racine sentoit cet amour, qu'il a si bien exprimé dans ses vers. Il disoit en prose à la Chammelé (1) ce qu'il faisoit réciter en vers à ses héroïnes.

[(1) Fameuse Comédienne dont Racine étoit amoureux.]

Il dut à son tempérament & au goût de sa nation une partie des choses que nous admirons dans ses ouvrages. S'il avoit été Anglois, il eût sans doute été privé de cet avantage: il auroit fallu pour plaire, qu'il eût cherché à émouvoir les spectateurs par d'autres passions que par la tendresse, ou bien il eût couru le risque de ne point réussir; & il seroit tombé dans le même défaut qu'Addison. Le Caton d'Utique de cet auteur seroit une piéce parfaite, si l'on en ôtoit une froide intrigue d'amour, qui la fait languir, & qui diminue l'attention qu'on donne aux scenes magnifiques dont elle est remplie.

[Pages e260 & e261]

Si Corneille eût été Anglois, il auroit beaucoup moins perdu que Racine: il avoit des talens & des qualités propres au théâtre de cette nation. Le dernier acte de sa Rodogune est un chef-d'oeuvre qui doit être admiré dans tous les pays, mais qui semble être fait pour Londres.

Les poëtes Anglois ont des morceaux aussi beaux & aussi frappans que les meilleurs de Corneille; mais ils ont moins d'égalité que lui. En effet, si cet auteur tombe par fois, leur chûte est beaucoup plus fréquente & plus lourde; & si le poëte François donne quelquefois dans le foible & dans le rempant, les Anglois donnent souvent dans l'extravagant & dans le ridicule. On est surpris à Paris de voir qu'un aussi grand génie que Corneille ait pu se servir dans ses plus belles piéces de certaines expressions basses; & l'on se récrie sur quelques-unes de ses pensées indignes de la majesté de la tragédie. Combien de fois n'a-t-on pas critiqué & tourné en ridicule ces vers de son Nicoméde?

Madame encore un coup, cet homme est-il à vous?
Et pour vous divertir, est-il si nécessaire
Que vous ne lui puissiez ordonner de se taire?


Que diroient donc les Parisiens si aisés à se révolter contre les défauts du style, s'ils voyoient représenter le Jules-César de Shakespear, dans une des scènes duquel les cordonniers & les savetiers de Rome s'entretiennent gravement avec Brutus & Cassius?

Les mêmes raisons qui font pardonner à Paris les fautes du grand Corneille, servent à Londres d'excuse à celles de Shakespear, & de quelques autres poëtes tragiques. En faveur des beautés ravissantes & sublimes qui se trouvent répandues dans plusieurs piéces, on ne dit rien sur leurs défauts. Il est vrai que les auteurs Anglois semblent avoir besoin de plus d'indulgence que les François: mais comme le goût de leur nation n'est point entiérement formé, on leur accorde bien des choses, qu'ils n'obtiendroient point ailleurs.

L'amour s'est emparé du théâtre de Londres, ainsi que de celui de Paris; & il est peu de piéces modernes, dans lesquelles il n'ait beaucoup de part. Mais, comme je te l'ai déja dit, mon cher Isaac, les poëtes Anglois ne réussissent point à peindre les mouvemens de cette passion, aussi parfaitement que ceux de la grandeur d'ame, de la valeur, de la fermeté & de l'amour de la patrie.

[Pages e262 & e263]

Le caractere du Caton d'Addison est peut-être le plus beau qu'on ait jamais mis sur le théâtre. Celui de Pompée dans Cinna, celui de Brutus dans Britannicus, & même celui de Joad dans Athalie, ne sont point aussi brillans. Toutes ces piéces sont cependant plus parfaites que celle du poëte Anglois; parce qu'il a eu la foiblesse, pour plaire aux femmes, qui décident à Londres de même qu'à Paris du mérite des tragédies, de parler quelquefois tendresse, quoiqu'il ignorât le langage de l'amour. Par-là, il a affoibli le plus beau morceau qu'il y eut peut-être sur aucun théâtre.

Lorsque l'art des Sophocles & des Euripides sera perfectionné en Angleterre, il sera beaucoup plus difficile aux poëtes Anglois qu'il ne l'est aux François, de produire quelque chose de bon, & de contenter le goût de leur nation. Il faudra qu'ils ayent la complaisance de traiter des sujets, & de parler sur des matieres où leur esprit ne brille point autant que sur bien d'autres choses. Quand ils auront ému le spectateur par des mouvemens impétueux, qu'ils l'auront épouvanté par la terreur, & qu'ils l'auront ravi par le sublime, ils tâcheront de l'attendrir par les plaintes d'un amour malheureux, puisque les femmes & les jeunes gens l'exigent ainsi. Ils auront plus de peine à exciter cette derniere passion que toutes les autres; & leur génie ne les servira qu'avec peine.

Il semble qu'il faille que la philosophie & les raisonnemens politiques ayent autant de droit en Angleterre sur le théâtre, que dans toutes les autres occupations. Les poëtes sont encore plus citoyens des pays où ils vivent, qu'ils ne le sont du Parnasse:, & ils conservent toujours l'esprit de leur patrie.

Porte-toi bien, mon cher Isaac; & vis content & heureux.

De Londres, ce...

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LETTRE CXLVII.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople.

On ne voit point dans ce pays, mon cher Isaac, quelques personnes disparoître de tems en tems, & être enlevées de chez elles en vertu d'un ordre du ministre, pour être renfermées dans des prisons, où elles gémissent pendant le reste de leur vie, sous le poids du despotisme. Un bourgeois de cette ville ne craint point d'être condamné sans être ouï: l'on ne retient qui que ce soit dans la tour de Londres, qu'on ne lui fasse son procès. Le mot de lettre-de-cachet est inconnu en Angleterre. Heureux pays, où l'on ne craint d'être puni que lorsqu'on est coupable!

Un particulier, dans ce royaume, n'est pas dans l'appréhension mortelle d'être calomnié par quelque imposteur, & enlevé de chez lui, sans pouvoir souvent se justifier, qu'après avoir essuyé une dure & longue captivité. Il n'a rien à craindre, ni de la haine des prêtres, ni de celle des grands. Dès qu'il est honnête-homme & qu'il ne blesse point la société, il est sous la protection des loix: & s'il ne les viole pas, il n'a rien à redouter. Un Anglois n'est point obligé de faire tous les soirs la récapitulation des discours qu'il a tenus dans la journée, & d'examiner s'il n'en est aucun qui puisse le faire enfermer pendant deux ou trois ans. Il agit & parle librement: il peut, dans tout ce qui ne nuit point au bien public, s'expliquer comme il le juge à propos. Si le ministre fait une fausse démarche, il la condamne hautement. Puisqu'il est citoyen, les loix ont crû qu'il étoit juste qu'il osât dire son sentiment & le communiquer à ses amis sans craindre d'être la victime d'un homme assez puissant pour faire respecter ses erreurs & ses fausses démarches.

On loue dans ce pays, mon cher Isaac, les grands dont les vertus méritent des éloges. Par la même raison, on blâme ceux qui ne sont dignes d'aucune estime, ou chez lesquels les mauvaises qualités l'emportent de beaucoup sur les bonnes.

[Pages e266 & e267]

Si le cardinal de Fleury étoit ministre en Angleterre, tous les habitans de Londres lui rendroient justice: ils loueroient généralement sa sagesse, sa prudence, sa bonne-foi, son désintéressement, son amour pour la paix & pour la gloire de son maître. Mais si, à la place de cet illustre ministre, ils eussent eu le cardinal du Bois, ils auroient hautement condamné ses défauts, qui ne leur eussent pas paru moins hideux, quoique couverts de la pourpre romaine. Au travers des grandeurs dont il étoit environné, ils eussent découvert les vices d'un cuistre de collége, élevé à un rang dont il étoit encore plus indigne par les qualités du coeur, que par celles de la naissance. Avec quelque liberté qu'ils se fussent expliqués sur les mauvaises qualités d'un pareil ministre, non-seulement ils n'auroient pas craint d'être punis de mort, mais même d'être châtiés du plus léger exil. Cependant à Paris, il eût mieux valu pour la tranquillité d'un particulier, qu'il eût violé les loix les plus sacrées, que d'avoir parlé librement touchant les vices crians d'un homme que la nation entiere condamne hautement aujourd'hui. Les grands & les petits conviennent unanimement de ses mauvaises qualités. Ils ne peuvent comprendre comment il a pû parvenir à la tête des affaires. S'il revenoit à la vie, & qu'il occupât encore la même place, presque tous ceux qui déclament si légitimement contre lui, iroient en tremblant lui offrir de l'encens: la crainte d'une lettre-de-cachet, au moindre discours trop hardi, les retiendroit dans un esclavage honteux & pernicieux au public, qui ne peut apprendre au souverain les défauts de ses ministres, qu'en les découvrant hardiment, & qu'en portant au pied du trône des plaintes justes & nécessaires contre la mauvaise conduite de ceux qui sont chargés des affaires.

Les princes sont aussi intéressés que leurs peuples à ne point accorder un pouvoir trop étendu à leurs ministres, & à se faire instruire de leur maniere d'agir. Ils sont quelquefois les victimes malheureuses des sottises que font ceux en qui ils se confient. Quel bonheur n'eût-ce point été pour Henri III. si quelque courtisan sincere lui eût fait connoître dans quel précipice l'entraînoit l'aveugle confiance, l'amitié déplacée & l'attachement peu digne qu'il avoit pour ses mignons? Mais tel est le sort des princes; ils ont plus besoin de conseils que les autres hommes, & personne n'ose leur en donner.

[Pages e268 & e269]

Une triste expérience n'a que trop fait connoître que le sort de ceux qui veulent découvrir la vérité aux souverains, est presque toujours triste & funeste. Si le prince reçoit favorablement l'avis d'un sujet fidéle, il arrive souvent que le ministre trouve le moyen de se justifier, & que sa justification est suivie de la perte de celui qui l'a accusé. Quelquefois même le ministre n'a pas besoin de s'excuser; la confiance que le souverain a en lui, est un rempart inébranlable, & quiconque veut l'attaquer est assuré de périr. Les héros & les grands princes sont sujets comme les autres à se laisser prévenir; l'on a vû quelquefois d'illustres monarques penser que leur gloire étoit intéressée à soutenir le choix qu'ils avoient fait de certaines personnes, quoiqu'ils connussent qu'elles étoient peu capables des emplois qu'ils leur avoient confiés, témoin Chamillard & tant d'autres.

Puisqu'il est si difficile qu'un simple courtisan ose découvrir au souverain les secrets importans qui peuvent regarder la conduite de ses ministres, la politique voudroit que la vérité pût parvenir au pied du trône par la voix du peuple. Mais comment pourra-t-elle s'y faire entendre, si chaque particulier garde le silence, & si la même crainte ferme toutes les bouches? On ne peut faire cesser cette terreur contraire au bien du peuple & du prince, qu'en accordant aux citoyens la liberté de louer les vertus & de condamner les vices, & en supprimant l'usage abusif des lettres-de-cachet, lettres par le moyen desquelles un ministre est le maître de punir despotiquement tous ceux qui ont le malheur de lui déplaire, quelque vertueux qu'ils puissent être d'ailleurs.

Les Anglois ont raison, mon cher Isaac; il n'est de véritable justice que celle qui ne punit les hommes qu'après les avoir jugés solemnellement, & selon les régles établies par les loix de l'état. Dès qu'on s'écarte d'une coutume aussi sensée, il est impossible que l'innocent ne soit très-souvent la victime de la calomnie & de la puissance des grands. En voici un exemple aussi convaincant qu'extraordinaire.

[Pages e270 & e271]

En 1723, le pere Fouquet, jésuite, revint en France, de la Chine, où il avoit passé vingt-cinq ans, & où des disputes de religion, l'avoient brouillé avec ses confreres. Il avoit enseigné à divers Chinois des dogmes différens de ceux de sa société, & rapportoit en Europe des mémoires contr'elle à cet égard. Deux lettrés de la Chine avoient fait le voyage avec lui; l'un étoit mort sur le vaisseau, & l'autre, arrivé à Paris, devoit être mené à Rome comme témoin de la conduite des bons peres à la Chine. Le pere Fouquet & son lettré logeoient à la maison professe, rue saint Antoine; quelque secrettes qu'ils tinssent leurs vues, les Jésuites en pénétrerent quelque chose, & résolurent de s'y opposer & de s'en venger; de son côté, Le pere Fouquet découvrit leur dessein & sans perdre un seul moment, il partit, la nuit en poste pour Rome avec son lettré; on fit courir après eux, mais on n'attrapa que celui-ci. Cet infortuné voyageur ne sçachant pas un mot de françois, les bons peres allerent trouver le cardinal du Bois, qui pour lors avoit besoin d'eux, & ils lui dirent qu'ils avoient parmi eux un jeune homme qui étoit devenu fou, & qu'il falloit enfermer; le cardinal, qui, par intérêt, eût dû le protéger, donna sur le champ, sur cette simple accusation de folie, une lettre-de-cachet, la chose du monde dont il étoit le plus libéral. Le lieutenant de police chargé de venir prendre ce fou, trouva un homme qui faisoit des révérences à la chinoise, ne parloit que comme en chantant, & avoit l'air extrêmement étonné; il le plaignit beaucoup d'être tombé en démence, le fit prendre, & l'envoya à Charenton, où il fut d'abord fouetté régulierement deux fois par jour, ainsi que l'a depuis été l'abbé des Fontaines à Bicêtre. (1)

[(1) Voyez sur cette anecdote la premiere partie des mémoires secrets de la république des lettres.]

Ce pauvre lettré ne comprenoit rien à cette maniere de recevoir les étrangers; il n'y avoit que deux jours qu'il étoit à Paris, & il trouvoit les moeurs des François assez étranges. Il vécut ainsi trois ans au pain & à l'eau, entre des peres fouetteurs & des pauvres foux, qui lui paroissoient danser à coups de fouet, & il crut que toute la nation Françoise n'étoit composée que de ces deux espèces, dont l'une faisoit toujours ainsi cruellement danser l'autre. Enfin au bout de trois ans le ministere changea, & l'on nomma un nouveau lieutenant de police.

[Pages e272 & e273]

Ce magistrat commença son administration par aller visiter les prisons, & entr'autres celles des foux de Charenton; après les avoir examinés, il demanda s'il ne restoit plus personne à voir; on lui répondit qu'il y avoit encore un pauvre malheureux, mais qu'il parloit une langue que personne n'entendoit. Un Jésuite qui accompagnoit ce magistrat, dit que c'étoit la folie de cet homme de ne jamais répondre en François, qu'on n'en tireroit rien, & qu'il conseilloit qu'on ne se donnât pas la peine de le faire venir. Le magistrat n'eut point d'égard à ce conseil, & le malheureux fut amené; d'abord il se jetta aux genoux du lieutenant de police qui lui fit parler Espagnol, Italien, Latin, Grec & Anglois, &c. il disoit toujours Kanton, Kanton. Le Jésuite assura qu'il étoit possédé; mais le magistrat qui avoit entendu dire autrefois qu'il y a une province de la Chine appellée Kanton, s'imagina que cet homme pouvoit bien en être; pour s'en éclaircir, il fit venir des missions étrangeres un interprête qui parloit le Chinois, & tout fut reconnu. Le magistrat ne sçut que faire, ni le Jésuite que dire; mais M. le duc de Bourbon, qui étoit alors Premier ministre, ayant sçu la chose, fit donner de l'argent & des habits à l'infortuné Chinois & le renvoya dans son pays, d'où l'on ne croit pas que beaucoup de lettrés s'avisent jamais de faire le voyage de Rome avec des Jésuites.

Voilà, mon cher Isaac, jusqu'où peut aller l'abus des lettres-de-cachet. Combien n'y a-t-il pas d'autres malheureux, qui ont été les tristes victimes d'un usage aussi contraire à l'équité & à la justice? Un pontife est-il embarrassé d'un prêtre, ou d'un théologien? Il le dénonce à la cour comme un janséniste outré. Aussi-tôt une lettre-de-cachet est expédiée; & loin que celui qu'on exile ait le moyen de pouvoir se justifier, on lui interdit ordinairement tout commerce avec le reste des humains: ou bien on le relegue parmi ses plus mortels ennemis, qui tâchent par de faux rapports & par des histoires inventées, d'augmenter les crimes imaginaires qu'on attribue à un innocent. Combien de gens n'y a-t-il pas eu depuis cent ans arrêtés & détenus des années entieres, sur des soupçons mal fondés, & sur des récits calomnieux? Quel funeste abus n'a-t-on pas fait des lettres-de-cachet?

[Pages e274 & e275]

Il étoit parvenu à un tel excès, que de simples particuliers en contrefaisoient: l'on a vû pendre un criminel ayant sur la poitrine un écriteau sur lequel on lisoit en gros caracteres: Fabricateur de fausses lettres-de-cachet.

C'est envain, mon cher Isaac, que pour justifier la coutume de punir un homme sans lui faire son procès, on voudroit alléguer les droits absolus des souverains, & la nécessité de s'assurer de certaines personnes qu'on ne veut point remettre entre les mains des juges ordinaires. Ces deux objections sont également fausses. Les princes doivent, pour leurs propres intérêts, accoutumer les peuples à suivre exactement les regles & les formalités prescrites par les loix. D'ailleurs, s'ils sont les maîtres de leurs sujets, ils en sont les peres, ou du moins devroient-ils l'être: & l'équité ne souffre point qu'ils autorisent une coutume qui rend le plus foible la victime du plus fort, & qui accorde à un seul homme le droit de violenter impunément tous les autres.

Si tous les ministres en France étoient semblables à celui qui gouverne aujourd'hui, le Prince pourroit sans crainte leur accorder tous les droits qu'il a lui-même sur ses sujets. Il seroit assuré qu'il n'en useroit que pour les rendre heureux: & loin que les peuples craignissent qu'on ne s'écartât des regles & des formalités ordinaires de la justice, ils s'appercevroient que les lettres-de-cachet ne servent qu'à adoucir les châtimens, & qu'à arracher à la rigueur de la justice ordinaire des coupables qu'on puniroit plus séverement. Mais pour un Cardinal de Fleury, on trouve trente cardinaux du Bois. Est-il donc juste que des peuples soient exposés au caprice d'un homme qui abuse impunément du pouvoir que lui donne son souverain, & que les biens & la liberté des particuliers dépendent du crédit que ses ennemis ont auprès d'un Ministre?

Le principal soin des rois doit être celui de faire rendre à leurs sujets une justice exacte, par laquelle le petit n'ait rien à redouter du pouvoir du grand. Il faut donc nécessairement qu'un homme ait le droit de pouvoir se défendre avant d'être condamné: & que des juges impartiaux décident s'il est coupable ou non. Prends garde, mon cher Isaac, que le ministre est ordinairement la partie adverse des gens à qui l'on donne des lettres-de-cachet.

[Pages e276 & e277]

L'équité ne demande-t-elle pas qu'il y ait un juge entre ce ministre & ce particulier? Que diroit-on d'un parlement qui souffriroit que sur les simples conclusions du procureur-général, partie ordinaire des criminels, on les exécutât à mort? Ne le blâmeroit-on pas d'une condescendance outrée pour les lumieres d'un seul magistrat? Il en est d'un ministre ainsi que d'un préteur chargé de la police. Il doit faire punir ceux qui violent les loix; mais il doit les faire punir de la maniere que l'ordonnent ces mêmes loix.

Les funestes effets qu'ont produits les mauvais ministres; les guerres & les meurtres qu'ils ont causés; les proscriptions qu'ils ont faites, sont des motifs assez puissans pour engager les Souverains à ne leur accorder qu'un pouvoir restreint & limité par les regles de la justice. On peut dire, mon cher Isaac, qu'il est difficile de décider lesquels, des princes ou des particuliers, sont les plus intéressés à maintenir en bon état les coutumes & les usages établis par la justice ordinaire. Si les peuples doivent craindre le pouvoir despotique d'un ministre, les rois doivent réfléchir sans cesse, aux suites pernicieuses qui peuvent en arriver. S'ils sçavoient combien ils sont redevables à ceux, qui quelquefois condamnent la conduite des gens qui sont à la tête des affaires, loin de souffrir qu'ils fussent opprimés, ils songeroient à profiter de leurs discours.

Au reste, je sais, mon cher Isaac, que quelque parfait que soit un ministre, il y a toujours des gens nés brouillons & malins, qui n'approuvent pas même les actions les plus sages & les plus utiles. Ce n'est point à des sujets aussi mauvais & aussi nuisibles dans un état, que je veux qu'un prince prête l'oreille. Quand je souhaite qu'il écoute les plaintes des particuliers, j'entends qu'ils soient connus pour gens de probité, & pour bons citoyens. Il y auroit un ridicule extrême à exiger qu'un souverain fît attention aux murmures mal fondés de quelques séditieux. Cet excès seroit aussi condamnable que celui que je viens de blâmer. Le plus grand homme ne peut jamais vaincre l'envie.

Le cardinal de Fleury sera peut-être un jour plus respecté de la postérité que le cardinal de Richelieu. Du moins puis-je assurer que les véritables philosophes le préféreront à tous les ministres François. Il se trouve pourtant des gens assez aveuglés, ou du moins assez fourbes, pour ne vouloir pas reconnoître ses vertus.

[Pages e278 & e279]

Le chevalier Robert Walpole, ministre de ce pays-ci, est un génie vaste, pénétrant, sublime, & n'aimant pas moins le bonheur de sa nation que la gloire de son prince. Il soutient avec une force & une prudence infinie le poids des affaires. Il a porté le commerce & le crédit de sa nation au dégré le plus éminent. Cependant, quantité de gens se déchaînent violemment contre lui. Il a encore plus d'adversaires que le ministre François. Malgré leurs cris impuissans, non-seulement les Anglois raisonnables, mais même l'Europe entiere, rend justice à sa capacité & à son mérite. Peut-être seroit-il moins blâmé par ses ennemis, s'il avoit moins de grandes qualités. Dans le moment que je t'écris ceci, mon cher Isaac, je pense que si ma lettre venoit à être perdue, & tomboit entre les mains de quelque Anglois ennemi de ce ministre, il ne manqueroit pas d'assurer que mes louanges sont occasionnées par quelque raison qu'il chercheroit à déterrer. Il ne pourroit jamais se résoudre à avouer que moi Juif, étranger en Angleterre, & inconnu à la cour, je louasse un homme uniquement parce qu'il est louable.

Porte-toi bien, mon cher Isaac: vis content & heureux, & que le Dieu de nos peres te comble de prospérités.

De Londres, ce...

***

LETTRE CXLVIII.

Jacob Brito, à Aaron Monceca.

Le mauvais tems, mon cher Monceca, & les vents contraires m'ont empêché de m'embarquer. J'attends avec impatience le moment où je pourrai quitter ce pays. Malgré mon déguisement, & malgré les précautions que je prends, je suis toujours dans des craintes mortelles. Je redoute l'avarice des moines, & je frémis lorsque je pense au pouvoir qu'ils ont dans ce pays. Cependant, quelque grand qu'il soit, il l'est bien moins qu'il ne l'a jamais été. Juge par-là jusqu'à quel point il doit avoir été porté, & avec quelle insolence & quelle tyrannie ils doivent en avoir abusé.

[Pages e280 & e281]

Il est arrivé depuis deux ou trois jours, dans cette ville, une aventure qui a extrêmement mortifié tous les prêtres. Le geolier & les archers destinés à la garde des prisons de l'officialité, commettoient toutes sortes de crimes; ils voloient, battoient, maltraitoient les prisonniers: ils accordoient à quelques-uns toute la liberté qu'ils souhaitoient; moyennant une certaine somme, les plus criminels étoient les plus tranquilles. Le corrégidor ou prêteur de la ville, instruit de ces désordres, a fait arrêter le geolier & quelques archers, qu'on a conduits dans les prisons publiques. Le patriarche croyant que sa gloire étoit intéressée à soutenir des coquins qui lui étoient attachés, a été extrêmement irrité en apprenant cette nouvelle. Après avoir excommunié le corrégidor, il l'a déclaré atteint & convaincu d'un crime énorme. Ce magistrat sensible à un pareil affront, a d'abord eu recours au roi, lui a fait ses plaintes de la manière indigne dont il étoit traité, & a obtenu la justice qu'il demandoit. Le roi a senti que l'offense faite au corrégidor rejaillissoit sur le trône, dont la majesté étoit blessée par l'audace du patriarche. Il l'a donc obligé à révoquer son excommunication, & à écrire une lettre de politesse au corrégidor, dans laquelle il s'excusoit de l'avoir voulu mal-à-propos & témérairement séparer de la communion des fidèles.

Cette action juste & louable du roi, qui dans les autres pays n'est regardée que comme une chose des plus simples, puisque c'est au souverain à rendre à ses sujets la justice qu'ils méritent, est considérée à Lisbonne comme une entreprise hardie & digne du courage le plus héroïque. Les François ne font point autant de cas de la pyramide que Louis XIV. fit autrefois élever au milieu de Rome, qu'en font les Portugais sensés de cette réparation aussi glorieuse au roi, qu'équitable envers les magistrats, & mortifiante pour les ecclésiastiques. Cela te paroîtra moins extraordinaire, si tu considères la différence du caractère des nations Portugaise & Françoise: tu t'appercevras alors aisément qu'il n'est pas plus difficile à un monarque François de réduire à son devoir le pontife Romain, qu'à un roi de Portugal de dompter l'orgueil d'un patriarche, regardé comme une divinité par les trois quarts & demi de ses sujets.

[Pages e282 & e283]

Lorsqu'un souverain veut agir à Paris contre la cour de Rome, tout semble favoriser son envie. Le parlement voit avec plaisir sa mortelle ennemie mortifiée. Plusieurs ecclésiastiques benissent la main qui protege & soutient les priviléges de l'église gallicane. Les peuples la remercient de la conservation de leur liberté. Et les grands, esclaves du trône, prêts à se faire Turcs, si le monarque prenoit le turban, se couchent le soir molinistes, & se levent le matin jansénistes, selon que leurs intérêts le demandent. Le soin de leur fortune regle leur croyance. S'il ne falloit, pour devenir favori du roi, que se faire circoncire, que de prépuces de moins n'y auroit-il pas à la cour?

En Portugal, les hommes en général pensent d'une façon bien différente. Les prêtres, les moines & les inquisiteurs, ont un intérêt particulier de soutenir leur chef, à l'autorité duquel on ne peut donner atteinte sans ébranler celle de tous les corps. Une foule nombreuse de dévots laïques, loin de s'opposer aux invasions des ecclésiastiques, baisent respectueusement les liens dont ils sont garrotés. Le peuple, esclave de la superstition la plus grossiere, ne distingue pas les intérêts des prêtres de ceux de la religion. Aveugle dans ses jugemens & dans sa conduite, à quels excès ne peut-il pas se porter, s'il est ému par ceux qui causent son fanatisme? Il ne reste donc au roi, pour appuyer ses desseins, lorsqu'ils tendent à abbaisser les prêtres, que quelques gens, qui, malgré le préjugé de leurs compatriotes, font usage de leur raison. On peut mettre parmi eux presque tous les grands; l'éducation & l'usage du monde les mettant plus en état que les autres de connoître la fourberie des moines & l'avarice des ecclésiastiques, & de distinguer les intérêts de la religion d'avec ceux de l'église. Cependant, quelque considérable que soit ce secours, il n'approche pas des facilités que le souverain trouve en France. Il faut donc autant de force d'esprit & de grandeur d'ame, pour exécuter des choses médiocres à Lisbonne, que pour en faire de grandes & d'immortelles à Paris.

[Pages e284 & e285]

Le roi, qui regne aujourd'hui en Portugal, a eu plusieurs démêlés avec la cour de Rome. Il a fait ce qu'aucun de ses prédécesseurs n'auroit osé tenter, & par sa fermeté, il a obtenu ce que toutes les négociations n'eussent jamais terminé. Heureusement pour sa gloire, & pour celle de son royaume, il ne s'est point livré aux prêtres: il a écouté les conseils des personnes zélées pour le bien de la patrie: & qui plus est, il en a profité.

Les malheurs que s'attira dom Sébastien, pour avoir imprudemment & aveuglément suivi les conseils de quelques moines, doivent servir d'exemple à tous les rois du Portugal. Ce prince infortuné se perdit par sa faute, en se laissant persuader par certains Jésuites qui étoient toujours auprès de lui, de hazarder une bataille contre les Maures, dont l'armée étoit trois fois plus nombreuse que la sienne. Ces religieux le flattoient d'un secours extraordinaire de la part du ciel. Le secours manqua; & cet imprudent & malheureux prince paya de sa vie sa crédulité & sa foiblesse; juste, mais sevère châtiment de sa facilité à se laisser conduire par des moines, dans des choses aussi éloignées de leur état & de leur profession, que le sont toutes celles qui concernent l'art militaire.

Le sort de dom Sébastien fut d'autant plus triste, que bien des gens ont cru que les Jésuites ne lui avoient conseillé de donner bataille que pour le faire périr. Quoique ce fait ne soit pas certain, plusieurs auteurs n'ont pourtant pas laissé de l'adopter comme véritable. Aucuns assurent, dit Brantôme (1), que lesdits Jésuites le faisoient & disoient en bonne intention, comme il se peut croire: autres, qu'ils avoient été apostés & gagnés du roi d'Espagne, pour faire ainsi perdre ce jeune & courageux roi & tout plein de feu, afin qu'après il pût plus aisément empiéter ce qu'il a empiété depuis.

[(1) Dames galantes, tome 2, pag. 88.]

Si tu demandes, mon cher Monceca, ce que je pense sur ces différentes opinions, je t'avouerai de bonne foi que je ne sçais laquelle reste la plus digne de croyance. Il se peut faire que les ennemis des Jésuites ayent voulu leur prêter ce crime, comme ils leur en ont prêté tant d'autres imaginaires; mais il se peut faire aussi que les Jésuites, autrefois si dévoués à l'Espagne, ayent tâché de la servir par la perte d'un roi dont elle devroit d'avance l'héritage, & qu'ils ayent réellement fait en Portugal ce qu'ils se sont si criminellement efforcés de faire en France du tems de la ligue.

[Pages e286 & e287]

Dom Sébastien n'est pas le seul monarque, à qui les conseils pernicieux des prêtres ayent coûté le trône & la vie. Louis roi de Hongrie, fut tué dans une bataille qu'il donna contre les Turcs, par la persuasion & l'opiniâtreté d'un cardinal, en qui il avoit une entiere confiance. Un roi de France du même nom, après avoir fait à la sollicitation de ses prêtres, plusieurs guerres aussi sanglantes & infructueuses à son royaume, que cruelles & injustes envers ses malheureux sujets, alla enfin mourir auprès des ruines de Carthage, & fit périr avec lui la moitié d'une belle & florissante armée qu'il avoit conduit en Afrique.

Le plus grand malheur, mon cher Monceca, qui puisse arriver à un prince, c'est d'écouter les avis de certaines gens, qui n'ayant aucune expérience des affaires du monde, sont remplis d'un faux zèle pour la religion, qui leur fait approuver & exécuter les idées les plus extravagantes. Un homme propre à diriger une trentaine de devots, n'est pas fait pour gouverner un royaume. On ne conduit pas les états comme des couvens de moines ou des communautés d'ecclésiastiques. Cependant,combien de prince n'a t'on pas vûs vils esclaves de leurs confesseurs, apprendre aux pieds d'un prêtre quel devoit être le sort de leurs peuples, & devenir ainsi les simples organes d'un Jésuite ou de quelqu'autre moine? Chez les protestans mêmes, où les ecclésiastiques avoient tant promis de s'en tenir uniquement à l'instruction de leurs troupeaux, ils ne se sont que trop souvent mêlés de diriger leurs maîtres. Quelles révolutions aussi surprenantes qu'inattendues n'ont point causées, non-seulement en Angleterre, mais même parmi tous les alliés de cet état, les prédications politiques du seul Sachevrel? Ailleurs n'a-t-on point vû certain prédicateur, passament brouillon quoique Normand, se donner ouvertement les airs de petit ministre d'état, pendant qu'il traitoit assez cavalierement le ministere évangélique? Et généralement, ne remarque-t-on point qu'ils ne sont que trop écoutés par-tout?

[Pages e288 & e289]

Heureux donc le prince, mon cher Monceca, qui fait choisir ceux à qui il accorde sa confiance; c'est de ce choix que dépendent sa gloire & son repos. Combien y a-t il de souverains dont les noms sont placés parmi ceux des grands hommes, qui n'eussent peut-être été que des monarques fort ordinaires, sans les personnes qu'ils avoient chargées du soin de leurs états? Le nom de grand, qu'on a accordé à tant de princes, eût souvent mieux convenu à leurs ministres qu'à eux-mêmes. Sans Agrippa & Mécénas, en quel rang placeroit-on Auguste? L'histoire de Louis XIII est le récit des actions éclatantes du cardinal de Richelieu. Louis XIV a été un grand roi; mais les Condés & les Turennes, ainsi que les Louvois & les Colberts, ont concouru comme à l'envie à porter sa gloire au suprême degré. Le monarque qui regne aujourd'hui en France, a mille & mille vertus dignes de l'estime de la postérité la plus reculée; surtout il a cette douceur, cette bonté, cette sagesse & cette piété, qui rendirent Titus maître de tous les coeurs de l'univers. Il n'en publie pas moins lui-même qu'il a des obligations infinies à l'illustre ministre qu'il a choisi pour l'aider de ses sages conseils. Si Burrhus & Seneque, n'eussent point été remplacés par Narcisse, Néron eût toujours été vertueux. Ce furent les Mignons d'Henri III. qui gâtèrent & perdirent enfin ce malheureux prince.

Les amis & les confidens vicieux sont dangéreux dans tous les états; ils le sont encore plus chez les souverains. Un simple particulier trouve mille personnes qui lui font connoître & qui lui reprochent les sottises & les crimes où ses amis l'entraînent; les courtisans louent & approuvent tous les défauts des princes qui n'ont d'autre secours pour appercevoir les erreurs dans lesquelles ils tombent, que celui qu'ils peuvent recevoir d'un ami fidèle à qui ils ont accordé leur confiance, & à qui ils permettent & ordonnent même de s'expliquer librement. Il est bien peu de rois qui suivent une maxime aussi sage; mais aussi il en est bien peu qui ne donnent dans de grands travers; & le plus grand mal de tout cela, c'est que leurs fautes retombent sur un nombre infini d'innocens, qui, n'y ayant aucune part,en subissent cependant l'injuste punition. (1)

[(1) Quidquid delirant reges, plectuntur achivi.]

[Pages e290 & e291]

La mauvaise conduite des souverains est un des plus terribles fléaux dont les peuples soient affligés. La peste fait moins périr de gens que la folle ambition de voler quelque ville à ses voisins. La famine & la disette ne réduisent pas un royaume dans un état aussi indigent que la vanité & le luxe d'un prince criminellement avide des fruits du travail & de la sueur de ses sujets, & follement prodigue de ce revenu envers quelque courtisan flatteur, ou quelque maîtresse souvent infidelle. La grêle, les orages & les inondations ne ruinent point autant les peuples, que l'amour outré des bâtimens somptueux, ou que les pensions libéralement répandues pour tenter & corrompre la fidélité dans les états voisins.

Heureuses les nations dont les monarques ont mérités d'être regardés comme les Dieux tutélaires de leurs peuples, par les soins qu'ils ont pris de les faire jouir de la tranquillité & de l'abondance, & qui veulent cependant que ces mêmes peuples ne leur bâtissent d'autre temple que dans le fond de leur coeur. C'est ainsi qu'ont pensé ces sages rois, nés pour le bonheur & la félicité publique que les hommes mirent autrefois au rang des Dieux, en reconnoissance des bienfaits qu'ils en avoient reçûs. Ces héros qui ne croyoient être grands & illustres qu'à proportion du bien qu'ils faisoient, qu'auroient-ils dit, s'ils avoient vû un souverain fonder sa gloire sur le meurtre, le carnage & l'incendie, obtenir le nom de grand par la destruction entière de tout un peuple? Celui de magnifique par l'appauvrissement de tous ses sujets? Celui d'intrépide & de valeureux, par son acharnement à la destruction du genre humain? Ils auroient trouvé sans doute, que tous ces titres-là étoient fort injustement employés.

Porte-toi bien, mon cher Monceca; vis & heureux, que le Dieu de nos peres te comble de biens & de prospérités.

De Londres, ce...

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[Pages e292 & e293]

LETTRE CXLIX.

Aaron Monceca à Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople.

Je t'écrivis, il y a quelques jours, mon cher Isaac, ce que je pensois touchant les poëtes tragiques Anglois, & je vais te dire aujourd'hui mon sentiment sur les auteurs comiques de cette nation: ils me paroissent avoir poussé leur art beaucoup plus loin que les autres. J'allai hier à la comédie, & je fus très-content de la piéce que je vis représenter; les caractères en étoient vrais, l'intrigue intéressante, le style châtié; plus que tout cela, une morale saine & utile y étoit alliée avec une ingénieuse & fine plaisanterie. Cette piéce est de Congreve, le meilleur, le plus sage & le plus modeste des poëtes comiques Anglois. Il s'en faut bien que Wicherley & Vanbrugh soient aussi parfaits. Leurs ouvrages sont à la vérité remplis de traits hardis & frappans; mais ils blessent souvent la pudeur, & rendent le théâtre une école aussi pernicieuse pour les moeurs, qu'elle doit leur être utile & avantageuse.

Je ne balance pas un seul instant, mon cher Isaac, à mettre les bonnes piéces de Moliere fort au-dessus de celles de Wicherley; outre qu'elles ont beaucoup plus de finesse, elles conservent cette bienséance si nécessaire aux spectacles publics, pour les garantir de la censure d'un nombre de docteurs ardens à les condamner. La meilleure raison, mon cher Isaac, qu'on puisse employer pour réfuter ceux qui déclament contre le théâtre, c'est celle de son utilité pour la correction des moeurs. Les spectacles aujourd'hui sont des écoles de sentiment, où il y a beaucoup à apprendre. Bien peu de gens du grand monde sont assidus aux sermons; beaucoup au contraire, le sont aux spectacles: j'ose dire que les comédies de Moliere ont plus fait de bien aux courtisans, que les sermons de Bourdaloue & ceux de Massillon. Sans t'en alléguer beaucoup d'exemples, contente-toi du fruit étonnant que produisit sa seule piéce des Précieuses ridicules; sans elles toutes les Françoises, & à leur imitation, la plûpart de leurs voisines affecteroient encore aujourd'hui des manieres aussi impertinentes que peu naturelles, & les François auroient toujours usé d'un langage aussi ridiculement affecté que celui auquel la plûpart d'entr'eux se livrent si indiscrétement depuis quelques années.

[Pages e294 & e295]

Si l'on ôte aux piéces de théâtre cette modestie nécessaire aux bonnes moeurs: si au lieu d'instruire le coeur en amusant l'esprit, on ne cherche plus qu'à corrompre l'un & l'autre par une peinture séduisante du vice, comme dans tous les petits maquignonages de Dancourt, & autres piéces de pareil caractère, avec quelque génie qu'on exécute un dessein aussi pernicieux, on doit être regardé comme des empoisonneurs qui donneroient un goût agréable aux liqueurs mortelles qu'ils distribueroient.

Wicherley semble avoir recherché avec soin tous les sujets qu'il a cru susceptibles d'une intrigue criminelle; ceux qui ne l'étoient point, il les a rendus tels; & même lorsqu'il a emprunté quelques traits de Moliere, il les a accommodés à son goût vicieux. La piéce dans laquelle il s'est servi de l'Ecole des femmes, quoique remplie d'esprit, de feu & d'imagination, est bien éloignée de la sagesse de son modele. Au lieu que Moliere se contente de faire courir à un futur mari le risque d'infidélité, & qu'il évite avec soin tout ce qui peut révolter la pudeur; Wicherley introduit dans sa piéce un homme qui feint d'être eunuque, & qui instruit tout le monde de sa prétendue imperfection; les maris charmés de trouver un homme aussi peu redoutable, lui amenent eux-mêmes leurs femmes. Le prétendu Origène se détermine en faveur d'une jeune campagnarde, & en obtient les dernieres faveurs; comme malheureusement pour les spectateurs, les poëtes comiques sont en Angleterre plus rigides observateurs des régles que les poëtes tragiques, s'ils prenoient comme ces derniers, la licence de présenter aux yeux les choses les plus outrées, on verroit dans cette piéce un spectacle scandaleux. Cela ne seroit ni plus extraordinaire, ni plus choquant, que d'introduire dans une tragédie un mari qui étrangle sa femme de ses propres mains; c'est ce que les Anglois voyent, non-seulement sans horreur, mais même avec admiration, dans le More de Venise.

[Pages e296 & e297]

On peut dire, mon cher Isaac, que si les poëtes tragiques Anglois péchent contre les régles de l'art, les comiques à leur tour manquent à la bienséance & aux bonnes moeurs. Il est vrai que ces derniers sont beaucoup plus parfaits dans leur genre. Wicherley & Vanbrugh approchent plus de Térence & de Moliere, que Shakespear & Dryden, de Sophocle & d'Euripide, ou de Corneille & de Racine. Ils ont même quelquefois dans leurs ouvrages des traits plus forts & plus hardis que ceux des comiques latins & françois; mais ces beautés mâles manquent de finesse, & sont obscurcies par des morceaux entiers dans lesquels la pudeur n'est nullement respectée.

Les piéces de Congreve sont les comédies les plus parfaites qu'il y ait chez les Anglois; ce poëte est le digne rival de Moliere, peut-être même a-t-il moins de défauts. Il est exact, spirituel, sage, retenu dans ses expressions, & n'employe jamais, pour faire rire le spectateur, de ridicules & mauvaises plaisanteries; il connoît parfaitement les hommes, & ses caractères sont vrais, naturels & brillans. Si toutes les comédies Angloises étoient aussi parfaites que celles de cet auteur, le théâtre comique de Londres seroit peut-être au-dessus de celui de Paris; mais outre qu'il n'a fait que peu de piéces, il s'en faut bien que celles des autres auteurs approchent de la perfection des siennes.

Les mauvais poëtes comiques ont en ce pays une assez plaisante coutume. Ils pillent Moliere: qui plus est, ils le défigurent: & puis ils le critiquent de la maniere la plus insolente. Cet auteur a en Angleterre le même sort qu'Homere, Virgile, Horace, &c. chez les adversaires des anciens. Tous les balayeurs du Parnasse s'efforcent de le décrier, & tâchent cependant de faire passer leurs mauvais ouvrages à la faveur de quelques pensées qu'ils lui ont pillées. Il est vrai qu'ils les rendent si ridicules, que si l'on ne jugeoit de Moliere que par leurs vols, on seroit tenté de condamner cet illustre écrivain sans appel. Mais que peuvent contre sa gloire les vains efforts de quelques barbouilleurs de papier, auteurs de cinq ou six misérables farces méprisées par toutes les personnes de bon goût? Je suis assuré, mon cher Isaac, que Congreve avoit une estime parfaite pour Moliere: & jamais aucun bon poëte Anglois n'a écrit contre ses ouvrages.

[Pages e298 & e299]

Comment auroient-ils
pû être assez prévenus, pour ne pas sentir toute la finesse, tout le sel, & tout le bon sens qui regnent dans le Misantrope, le Tartuffe, l'Ecole des Femmes, & les Femmes sçavantes? Ce n'est ni Corneille, ni Racine, qui ont écrit contre Sophocle & Euripide. Ils ont, au contraire, donné mille louanges à ces auteurs. Boileau & Pope ont été les défenseurs zélés d'Homere, & de Virgile: il n'est pas surprenant que ce ne soient que des Péraults, des Terraflons, & d'autres petits auteurs subalternes, qui ayent formé la ridicule entreprise de vouloir flétrir la gloire des héros du Parnasse. Scarron, d'Assouci & Marivaux, qui, pensant travestir Virgile, Ovide & Fenelon en burlesque, se sont traduits eux-mêmes en ridicules, sont incomparablement moins condamnables: n'ayant jamais pensé que leurs originaux fussent mauvais, quoiqu'ils en fussent de très-méprisables copies.

Il semble que ce soit une nécessité dans la république des lettres, que dès qu'une personne y acquiert une juste réputation, elle soit insultée par vingt Zoïles, le rebut & l'excrément de la littérature. Je ne sçais si tu as jamais réfléchi, mon cher Isaac, à cette quantité de mauvais livres qu'on a faits contre tous les bons auteurs. Il n'en est aucun qui n'ait été critiqué, & cela d'une façon aussi méprisante, que si l'on avoit écrit contre les ouvrages de Bonnecorse, ou de Pradon.

Sans parler de l'impertinent parallele des anciens & des modernes, dans lequel on a beaucoup moins cherché à prouver une égalité entre le siecle de Louis XIV. & celui d'Auguste, qu'à déchirer tous les auteurs grecs & latins, combien de mauvaises critiques n'a-t-on pas faites des tragédies de Corneille, de Racine, de Crébillon & de Voltaire? Il est vrai que les piéces continuent d'être applaudies, & que les critiques sont absolument tombées. Mais toujours ont-elles été publiées, & ont-elles même trouvé grand nombre de sots qui les ont applaudies.

N'a-t-on pas fait imprimer un gros in-folio contre le Dictionnaire de Bayle? Il est vrai que les habiles gens l'ont souverainement méprisé. Mais il n'en a pas moins été approuvé par quelques gens sans goût, ni moins acheté par ces imbécilles, incapables de se servir de rien, qui se chargent pourtant de tout comme des mulets, & qui font de cet amas indigeste bien moins de bibliotheques utiles, que de vains bibliotaphes. Passez-moi ce mot, pour exprimer un lieu où une infinité de livres gisent comme morts & enterrés.

[Pages e300 & e301]

Un certain Moine (1) ne s'est-il point avisé de publier une dissertation remplie d'invectives contre les Caracteres de la Bruyere. Quelques ignorans ont eu la patience de la lire, & quelques autres feroient encore aujourd'hui la même sottise, si le traducteur de Locke n'eût pris la peine de montrer au public la fausseté & le ridicule de cette prétendue critique.

[(1) Un Chartreux, caché sous le nom de Vigneuil Marville.]

Montaigne a essuyé, long-tems après sa mort, toute la mauvaise humeur des Jansénistes. A la vérité ses ouvrages n'en sont que plus estimés & plus courus; pendant que la critique, qu'en ont faite ses adversaires, seroit à peine connue, si la préface des dernieres éditions de ses Essais n'en avoit renouvellé la mémoire.

Le docteur Stilling-fleet a écrit contre Locke. Heureusement sa critique n'est qu'en Anglois, & n'est presque point connue dans le reste de l'Europe. Si elle eût eu cours, elle eût trouvé des gens assez désoeuvrés pour la lire.

Le sort de tant d'ouvrages excellens me feroit presque croire qu'une des marques de la bonté d'un livre, c'est d'être critiqué. Si cela étoit, il faudroit avouer que les journalistes de Trévoux rendroient un grand service aux ouvrages des Jansénistes, des protestans, & de tous les adversaires des Jésuites. Car je ne pense pas qu'ils se soient jamais avisés d'en louer aucun. Pour pouvoir leur rendre le change, je m'étonne qu'à la place de cette maussade & ridicule gazette, que débitent les Jansénistes sous le titre de Nouvelles ecclésiastiques, ils ne se soient point avisés de faire un journal littéraire, dans lequel ils auroient témérairement blâmé les beaux ouvrages de Pétau, de Sirmond, de Bourdaloue, de la Rue, de Daniel, &c. & loué ceux de quelques misérables écrivains dévoués au parti, & ennemis de la société. Mais le triste sort du journal de Trévoux les a apparemment empêchés de former un pareil projet. Ils ont vû que depuis long-tems le public n'ajoutoit plus aucune foi aux extraits de bien des livres insérés dans ce journal Moliniste; & ils ont bien compris qu'on n'en pas plus pour un journal Janséniste.

[Pages e302 & e303]

Ils ont donc pris le parti de publier une feuille hebdomadaire, propre à faire impression sur l'esprit des ignorans & du peuple: & ne pouvant se venger auprès des sçavans, ils ont fait diversion, en se récompensant par des courses dans le plat pays, des places fortes dont on les chasse. Heureusement pour eux, leurs ennemis ont poussé les choses trop loin, & ont perdu par-là beaucoup de leur crédit, qui sans cela, seroit incomparablement plus grand. Une infinité de gens sont indignés, lorsqu'en examinant de près les démarches des uns & des autres, ils découvrent manifestement qu'elles ne sont dirigées que par l'envie, & conduites par la fureur.

En vérité, mon cher Isaac, lorsque l'on considere de sang-froid ce qui se passe dans la république des lettres, on est irrité de voir le peu du bonne foi qui y regne, & combien d'injustice & de partialité il y a dans la plûpart des critiques & des décisions des sçavans sur les sur les ouvrages de leurs adversaires.

Porte-toi bien, mon cher Isaac, vis content & heureux, & n'ayes rien à démêler avec des esprits hargneux & disputeurs.

De Londres, ce...

***

LETTRE CL.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople.

Les plus grands philosophes tombent quelquefois, mon cher Isaac, dans les défauts & dans les puérilités qu'ils reprochent à leurs adversaires. Ils oublient les principes sur lesquels ils ont établi les argumens dont ils se sont servis pour détruire les chimeres scholastiques. Ils soutiennent à leur tour des opinions si extraordinaires, & veulent expliquer des choses si inexplicables, qu'on peut à bon droit rétorquer contre eux les critiques qu'ils ont faites des sentimens & des écrits de certains auteurs pour lesquels ils ont affecté d'avoir un mépris infini.

[Pages e304 & e305]

Voici, par exemple, comment s'explique Mallebranche sur les décisions hardies & mal-fondées d'Aristote. Certainement il faut avoir bien de la foi, pour croire ainsi Aristote, lorsqu'il ne nous donne que des raisons de logique, & qu'il n'explique les effets de la nature que par les notions confuses des sens: principalement lorsqu'il décide hardiment sur des questions qu'on ne voit pas qu'il soit possible aux hommes de pouvoir résoudre. Aussi Aristote prend-il un soin particulier d'avertir qu'il faut le croire sur sa parole: car c'est un axiome incontestable à cet auteur, qu'il faut que le disciple croye. (1)

[ Mallebranche, recherche de la vérité, liv. 2, pag 18.]

Qui penseroit, mon cher Isaac, qu'un philosophe qui condamne si sévérement ceux qui avancent des opinions qu'ils ne peuvent prouver, ni expliquer clairement, ait voulu décider, d'un ton de souverain, de la cause du malheur des créatures humaines, & expliquer philosophiquement la justice de la divinité dans la peine du Dan, à laquelle certains Nazaréens croyent que les enfans qui meurent au berceau sans avoir reçu une cérémonie, qui, chez nos ennemis, tient lieu de la circoncision, doivent être condamnés. Si Mallebranche avoit fait simplement ce que tout homme sensé doit faire, qu'il eût soumis ses lumieres naturelles à la foi des mysteres que son église l'oblige de croire, & qu'il eût dit simplement qu'il pensoit que des enfans morts au berceau pouvoient être damnés; parce que la révélation en faisoit un article de foi, il eût mérité des louanges d'avoir sçu donner de justes bornes à la curiosité humaine: mais loin d'en agir ainsi, il a donné dans un travers plus grand que tous ceux qu'il reproche à Aristote, & dans quatre lignes il a plus dit de choses extravagantes, & a voulu expliquer plus de mysteres inintelligibles, que le philosophe Grec n'a prétendu en avoir découvert, dans les huit livres de sa physique.

Voici, mon cher Isaac, le pompeux & sublime galimatias par lequel Mallebranche veut prouver qu'il est de la justice divine de punir un enfant qui n'est coupable que d'un crime auquel il n'eut jamais de part.

[Pages e306 & e307]

Une mere, dit ce philosophe, dont le cerveau est rempli de traces, qui par leur nature ont rapport aux choses sensibles, & qu'elle ne peut effacer à cause que la concupiscence demeure en elle, & que son corps ne lui est point soumis, les communiquant à son enfant, l'engendre naturellement pécheur, quoiqu'elle soit juste. Cette mere est juste, parce qu'aimant actuellement, ou qu'ayant aimé Dieu par un amour de choix, cette concupiscence ne la rend point criminelle, quoiqu'elle en suive les mouvemens dans le sommeil; mais l'enfant qu'elle engendre, n'ayant point aimé Dieu par un amour de choix, & son coeur n'ayant point été tourné vers Dieu, il est évident qu'il est dans le désordre & dans l'aveuglement, & qu'il n'y a rien dans lui qui ne soit digne de sa colere. (1)

[ (1) Recherche de la vérité, liv. 2, chap. 7, pag 98.]

Je ne sais, mon cher Isaac, si tu prends garde que toutes ces illusions sublimes se réduisent à ceci. Une mere engendre son fils pécheur, parce qu'elle lui communique la concupiscence dont elle est coupable; elle a cependant le droit de se pouvoir sauver, parce qu'elle a la liberté de faire usage de sa raison, & d'aimer la divinité, au lieu que son fils doit être damné, parce qu'il n'a point la faculté de réfléchir sur lui-même, & de pouvoir connoître Dieu.

Ne voilà-t-il pas un beau raisonnement, & fondé sur d'excellens principes? Je suppose pour un moment que je sois ce même Aristote que Mallebranche a si griévement insulté. Dites-moi, lui demanderois-je, Monsieur le Métaphysicien François, qui vous a appris qu'une mere puisse communiquer à une créature qui ne peut réfléchir des désirs de concupiscence qui doivent la rendre malheureuse? Quelles preuves avez-vous pour montrer qu'il est de la justice de Dieu de punir un innocent d'une faute qu'il fait sans le sçavoir, & qu'il est nécessité de faire? Je voudrois bien que vous m'apprissiez si vous croyez qu'il dépend d'un enfant de résister aux impressions que font sur lui les mouvemens que ressent sa mere? S'il n'est pas le maître d'y apporter aucune résistance, & qu'il soit déterminé à les suivre par les loix générales de la nature: n'est-il pas ridicule de dire qu'il est puni parce qu'il a fait ce qui convenoit à son essence qu'il fît? J'aimerois mieux soutenir qu'un enfant devient pécheur en naissant, parce qu'il suce le lait d'une nourrice qui a péché, que de dire qu'il l'est par les mouvemens & les impressions qu'il reçoit dans le sein de sa mere. La premiere de ces deux propositions est moins contraire au bon sens; car un enfant peut vivre sans tetter, mais il ne le peut sans ressentir les mouvemens de sa mere lorsqu'il est encore dans son sein.

[Pages e308 & e309]

Avoue, mon cher Isaac, que c'est-là une plaisante façon d'expliquer la source du malheur des créatures. Que diroient les philosophes Grecs contre lesquels les François ont tant crié, s'ils pouvoient revenir aujourd'hui dans ce monde, & qu'ils vissent que leurs adversaires démontrent la cause du péché originel, comme les Physiciens expliquent celles de certaines marques ou taches dont quelques enfans sont affectés en naissant?

La conclusion du pere Mallebranche est encore plus absurde que le principe duquel il l'a tirée. Après avoir montré la maniere dont les enfans deviennent criminels, il conclut que n'ayant pas le pouvoir de connoître Dieu, & par conséquent de se repentir & de voir leurs fautes, il est juste qu'ils soient damnés.

Y a-t-il rien de si extraordinaire & rien d'aussi contraire à la saine idée de la divinité, que de la faire punir des créatures, qui non-seulement n'ont pu se dispenser de pécher, ni se repentir de l'avoir fait, mais bien pis encore, qui ne pouvoient se servir de leur raison, & qui agissoient par le seul instinct? Car je ne pense pas que le pere Mallebranche veuille soutenir qu'un enfant dans le sein de sa mere soit un docteur de sorbonne, & qu'il sache qu'une créature qui n'a point aimé Dieu par un amour de choix, & dont le coeur n'a point été tourné vers la divinité, est évidemment dans le désordre & dans le déréglement, & qu'il n'y a rien en elle qui ne soit digne de la colere de Dieu. Un enfant ignore tour cela, plusieurs années même après sa naissance; comment donc pourroit-il en avoir quelque idée dans le sein de sa mere; & s'il n'a aucune notion, ni du bien, ni du mal, & que son ame, quoique spirituelle, n'agisse encore que comme la seve dans une plante, n'est-il pas absurde de dire qu'il est puni des impressions qu'il reçoit par la matière qui l'alimente & le nourrit?

Lorsque certains docteurs Nazaréens veulent donner des raisons philosophiques de la damnation des enfans, je crois voir des fous qui veulent qu'on coupe & qu'on arrache des orangers, parce que le jardinier qui les cultive a commis quelque faute. Il faut, mon cher Isaac, qu'un sçavant se résolve a débiter les discours les plus ridicules lorsqu'il veut s'éclairer du flambeau de la raison dans les choses qu'il ne croit que parce qu'elles sont révélées. La révélation nous ordonne de croire un mystere. Croyons-le donc aveuglément, & n'allons point vouloir l'expliquer par des raisons humaines, capables par leur ridicule, de le décréditer dans l'esprit des hommes.

[Pages e310 & e311]

Il paroît d'abord que ce sentiment traîne après lui bien des difficultés. Si l'on doit, dira-t-on, se soumettre aveuglément, à tout ce qu'on assure être révélé, il n'y aura rien qu'on ne puisse appuyer de l'autorité de la révélation. Dans toutes les différentes religions, chez la Juive, chez la Nazaréenne, chez la Mahométane, les chimeres les plus absurdes seront reçues. Combien de choses ridicules, grand nombre de rabbins, une infinité de théologiens Nazaréens, & beaucoup de Dervis & de Mouftis ne prétendent-ils pas avoir été révélées? A cela je réponds qu'il doit être permis d'examiner si une chose a véritablement été révélée; mais qu'il ne doit plus l'être d'en douter, ni de vouloir l'éclaircir dès qu'il est sûr qu'elle l'a été.

Quand je veux qu'un juif soumette sa lumiere à l'autorité de la révélation, je n'entends pas qu'il reçoive & adopte les sentimens des rabbins comme des articles de foi. Si on a voulu lui persuader quelque erreur, il fait fort bien, après l'avoir reconnue par un mûr examen, de la rejetter; mais s'il est en doute sur quelques faits qui sont dans les livres sacrés, comme il reconnoît l'authenticité de leur révélation, il faut qu'il s'humilie, il faut qu'il croye aveuglément, qu'il n'aille pas chercher à expliquer par des raisons humaines des mysteres divins, & qu'il n'imite point la folie présomptueuse de Mallebranche, s'il ne veut s'exposer à des reproches semblables à ceux qu'on fait si justement à ce philosophe.

Je reviens, mon cher Isaac, à ma premiere idée. N'est-il pas surprenant qu'un grand génie, qu'un sçavant de la premiere classe, qui voit clairement les égaremens d'un auteur, & qui les réfute d'une maniere invincible, tombe peu après dans les mêmes fautes, & ne s'apperçoive pas qu'il agit d'une maniere directement opposée à ses principes, ou du moins à ceux sur lesquels il veut qu'un philosophe raisonne?

[Pages e312 & e313]

Un si déplorable aveuglement est une preuve bien sensible de la folle foiblesse de l'esprit humain & de la prévention que les hommes ont pour eux-mêmes. Ils se figurent qu'il n'est rien qu'ils ne puissent développer. Ils condamnent les autres d'avoir été assez vains pour vouloir éclaircir des choses inintelligibles. Mais ils ne doutent point qu'il ne leur soit facile de venir à bout de ce qui étoit au-dessus des forces de ceux qu'ils ont condamnés. La plûpart des philosophes qui ont vêcu dans ces derniers tems, & sur-tout les métaphysiciens, n'ont fait qu'ajouter de nouvelles erreurs à celles que nous avoient laissées les anciens, qu'ils ont insultés, comme ils le seront eux-mêmes un jour par leurs successeurs, qui ne feront peut-être qu'augmenter les doutes & les incertitudes de la philosophie.

Il semble, mon cher Isaac, que les critiques sanglantes que les philosophes font mutuellement de leurs systêmes, soient les justes punitions de leur orgueil. On est d'autant plus porté à recevoir cette opinion, qu'il paroît que ceux qui ont montré le plus de vanité, ont été traités avec le plus de mépris par leurs adversaires. Le sort d'Aristote, dans ces derniers tems, a presque été aussi malheureux que celui de Cotin & de Pradon. Les Cartésiens ont poussé leur haine à l'extrême: Ils n'ont plus distingué le bon du mauvais; ils ont condamné sans distinction tous les ouvrages du philosophe Grec, quoiqu'ils contiennent plusieurs choses utiles. Si le précepteur d'Aléxandre revenoit aujourd'hui dans ce monde, il seroit bien étonné de voir que ses écrits, qui firent autrefois tant de bruit, ne sont maintenant suivis que par quelques moines. La seule consolation qu'il auroit, seroit d'être le témoin de la décadence de la philosophie, de ses deux plus fameux antagonistes, Descartes & Mallebranche, qui perdent tous les jours de leur crédit. La sagesse, la bonne foi, la candeur & la pénétration de Locke lui ont attiré les coeurs de la plûpart des sçavans logiciens & métaphysiciens. Newton fait l'admiration de tous les physiciens. Et la façon modeste, dont ces deux philosophes ont proposé leurs sentimens, les garantira des reproches qu'on a faits aux autres.

Porte-toi bien mon cher Isaac; vis content & heureux; & que le Dieu de nos peres te comble de prospérités.

De Londres, ce...

***

[Pages e314 & e315]

LETTRE CLI.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople.

J'ai retrouvé en Angleterre, mon cher Isaac, le cabaliste avec lequel j'ai fait connoissance à Hambourg. Après l'avoir félicité de son heureuse arrivée, je l'ai prié de vouloir bien permettre que j'eusse quelques conversations avec lui pendant le séjour qu'il fera à Londres. Je consens, m'a-t-il dit, avec beaucoup de plaisir à ce que vous souhaitez; & je ne vous cacherai aucun mystère de l'art. Charmé de ses offres, & de pouvoir connoître clairement si sa science avoit quelque chose de réel, je l'ai remercié dans les termes les plus tendres & les plus expressifs. Je veux, m'a-t-il répondu, commencer dès aujourd'hui à vous développer les premiers principes de la philosophie hermétique. Allons nous promener dans quelque lieu écarté, pour n'être point interrompus dans nos discours. A ces mots, j'ai suivi mon nouveau maître, & nous sommes allés nous asseoir dans le recoin le plus caché d'un jardin public, mais ordinairement fort désert.

A peine avons-nous été placés, que le cabaliste levant les yeux au ciel, a gardé le silence quelques minutes, comme s'il eût été en contemplation. Ensuite, revenant à lui-même, il a fait un grand soupir, & m'a demandé si je n'avois jamais lû de livres qui traitassent de l'art? Je lui ai répondu que j'en avois parcouru plusieurs, mais si obscurs, qu'ils m'avoient dégoûté de vouloir en deviner les sens cachés. Ces paroles ont fait pousser un nouveau soupir au Cabaliste. «Voilà, m'a-t-il dit, ce que cause la méchanceté des hommes. Les sages sont obligés de voiler & de cacher la connoissance des trésors qu'ils possédent, & de priver plusieurs honnêtes-gens de pouvoir y participer, par la crainte que les méchans & les profanes n'en profitassent. Tous les sçavans scrutateurs de la nature ont donc été forcés d'écrire avec tant d'obscurité, qu'il est impossible qu'on puisse pénétrer le sens de leurs discours, si l'on n'est éclairé par l'esprit du tout-puissant, ou par quelque maître de l'art.»

[Pages e316 & e317]

«Aussi ces illustres philosophes ont-ils avoué, qu'ils n'écrivoient que pour les chers enfans de la doctrine dorée.» (1)

[(1)Voyez l'ouverture de l'école de philosophie transmutatoire métallique, par David de Planis Campy, pag. 1.]

«Agmon, le grand Agmon vers la fin de la Turbe s'explique dans ces termes: Si nous avions multiplié les noms de l'art, & tâché de les obscurcir, les enfans aujourd'hui le profaneroient, s'en moqueroient...... Si je voulois, dit l'illustre Rafis, révéler les mysteres, il n'y auroit plus aucune différence du sçavant à l'ignorant...... Dieu, l'Etre puissant, écrit Rason dans la Turbe (2), a ordonné aux philosophes de ne point apprendre cet art au vulgaire, afin que le monde ne périsse pas. C'est pourquoi, ajoute-t-il, les philosophes ont caché cette précieuse médecine, parce qu'elle vivifie & conserve en un tempérament d'égalité toutes choses: car si les hommes étoient tous également riches, aucuns deux ne voudroient obéir aux autres; & il n'y auroit plus ni regle ni ordre dans le monde.»

[(2) La Turbe est le ramas de toutes les visions qu'on prête ridiculement aux anciens philosophes qu'on soutient avoir connu le secret de faire l'or; au nombre desquels on met Aristote, Socrate & Pythagore. Ce livre contient aussi toutes les folies des Cabalistes. La Turbe est le Talmud & l'Alcoran des artistes; encore contient-elle plus d'absurdités que ces deux ouvrages.]

«Ces raisons, continua le cabaliste sont, comme vous voyez, assez essentielles pour qu'elles dussent obliger les philosophes à ne point écrire d'une maniere qui fût intelligible à d'autres personnes qu'à celles qui sont initiées dans les mysteres secrets. Mais ce qui doit le plus les engager à garder le silence, c'est la façon barbare & inhumaine, dont on a usé à l'égard de ceux qui se sont rendus coupables de quelques indiscrétions. Il y a un nombre d'histoires tragiques, qui doivent servir d'exemples. L'infortuné hermite, qui se découvrit au Bragardin, mourut par la main de ce bandit. Richard l'Anglois, après avoir confié son secret à un roi d'Angleterre, fut exécuté dans la tour de Londres. Vous voyez par-là combien les philosophes sont intéressés à se taire, ou à ne parler que d'une maniere qui ne soit entendue que de leurs compagnons & de leurs disciples.»

[Pages e318 & e319]

A quoi sert donc, demandai-je au cabaliste, que l'on écrive des livres sur votre art, puisqu'ils ne peuvent être entendus que de ceux qui n'en ont aucun besoin, sçachant déja ce qu'ils contiennent. Vous devriez ne point publier des ouvrages, qui n'aboutissent qu'à rendre fous plusieurs personnages avides de s'enrichir, & qu'à les réduire dans une extrême pauvreté: juste châtiment de n'avoir su se contenter d'un bien honnête, qui pouvoit suffire à leurs besoins.

«Je vois bien, me répondit mon nouveau maître, que vous vous êtes figuré que les livres de la science secrette sont beaucoup plus inintelligibles qu'ils ne le sont. Car quoiqu'ils soient écrits d'une façon très-obscure, il n'est pas cependant impossible avec l'aide du tout-puissant, sans lequel les hommes ne peuvent rien, de s'élever jusqu'à la connoissance des matières dont ils traitent, & de deviner le véritable sens de leurs énigmes. C'est ce que je vais vous faire comprendre clairement, en vous donnant la clef de tous les différens styles dont se sont servis les philosophes. Mais pour vous faciliter leur intelligence, je vous découvrirai sans aucun déguisement le principe fondamental de l'art philosophique.»

«Lorsque l'Etre éternel, continua le cabaliste, créa l'univers, il fit une séparation des eaux d'avec les eaux. Il divisa ensuite la plus pure de ces deux premieres parties en trois autres parties. De la plus épurée de ces parties, il fit ce qui existe sur le firmament: de la seconde, il fit le firmament, les planettes, les signes & toutes les étoiles; & de la troisième il créa les quatres élémens dans lesquels il coula un esprit de vie, qu'on doit regarder comme un cinquiéme élément, le principe, la semence, l'entretien & la vertu opérante de tout ce qui est dans 1'univers. C'est ce cinquiéme élément ignoré du général des hommes, que les vrais philosophies ont appellée esprit universel, magie naturelle, quintessence, élixir, or potable, pierre, mercure, azoth, eau, feu, rosée, &c. Il se sont servis de tous ces noms différens pour mieux voiler leurs secrets; quoi qu'ils soit pourtant vrai que toutes ces différentes dénominations conviennent au sujet auquel ils les donnent.»

[Pages e320 & e321]

«Lorsqu'ils appellent cet élément quintessence c'est parce qu'il résulte de l'assemblage des quatre élémens. Quand ils lui ont donné le nom d'élixir, c'est à cause de ses admirables propriétés, pour conserver la vie, & chasser les maladies. Ils lui ont aussi donné le titre d'or potable, parce qu'il égale l'excellence de l'or. Il faut remarquer que les philosophes ne se contredisent point, lorsqu'ils assurent que leur matiere est végétale, animale & minérale. Car comme cet esprit universel, ou ce cinquième élément ne peut subsister sans un corps de quelque espèce qu'il soit, & qu'aucun corps ne peut de même exister s'il ne le vivifie, il est répandu dans tous les différens élémens, & produit également les facultés végétales, animales & minérales. Tout le secret de l'art ne consiste donc qu'à pouvoir trouver cet esprit vital, & à le mettre en état d'agir librement sur les corps; parce qu'étant plein de vie, & abondant en chaleur, il les nettoie & les purifie, & opere définitivement le grand oeuvre.»

«Les sages philosophes qui ont écrit sur le moyen d'extraire & de tirer des autres élémens cette semence prolifique & vivifiante, ont employé diverses façons de s'énoncer, obscures & voilées, qu'ils ont appellées styles. C'est ainsi que Merlin s'est servi de l'allégorique, le roi Artus du parabolique, le grand Hermès du problématique, Arsilens du typique, Balgus & le Cosmopolite de l'énigmatique. Parmi tant de façons différentes d'interpréter tous ces différens styles_, la clef des deux principaux vous suffira pour vous rendre aisée la connoissance des autres.»

«Merlin parlant dans le style allégorique, écrit qu'un roi ayant bû de l'eau, ne put monter à cheval; c'est-à-dire, que par un mélange fait à propos de l'eau & de la terre, la matiere est rendue liquide: & il ajoute que ce roi ayant pris une médecine de sel-armoniac & de nitre, on le trouva mort; voulant marquer, que par le moyen de la projection spécifique de l'esprit, qu'on avoit extrait des élémens, la matiere, de liquide qu'elle étoit, fut entierement fixée & convertie en or, le feu du fourneau ayant consumé tout l'humide.»

[Pages e322 & e323]

«Le style énigmatique, dont se servent Balgus & le Cosmopolite, est aussi obscur que l'allégorique pour ceux qui ne connoissent point ce cinquiéme élément, ce sel ou cet esprit que je vous ai dit être la poudre de projection. Pour l'éclaircir, regardez un enfant qu'on allaite, disent ces philosophes, & ne le troublez point, car il a le secret de l'art. Ces mots signifient qu'il faut purifier la matiere patiente & agente, c'est à-dire, le souffre & le mercure, par un feu qui doit être gouverné avec soin, & qu'on doit augmenter de la même façon qu'on augmente aux enfans la quantité d'alimens à mesure qu'ils grandissent.»

«Vous voyez à présent, continua le cabaliste, que les livres des sages ne sont point inintelligibles à ceux qui sont initiés dans les mysteres dont ils traitent; & qu'ils ont eu raison de les cacher aux yeux des profanes.»

Je veux bien passer à vos philosophes, lui dis-je, leur obscurité, puisque vous dites qu'elle leur est si nécessaire. Mais il me reste encore un grand doute. C'est que j'ai beaucoup de peine à croire qu'aucun d'eux ait jamais pû venir à bout de tirer ce sel vivifiant des autres élémens. Et je pense qu'ils n'ont jamais fait de l'or, quoiqu'ils se soient vantés d'en pouvoir faire. Vous, par exemple, qui êtes un de leurs fameux disciples, savez-vous le secret d'extraire cet Esprit de vie de cette poudre de projection, absolument nécessaire à l'opération transmutatoire.»

«Tous ceux, me répondit le cabaliste, qui connoissent la maniere dont il faut faire le grand oeuvre, sont encore bien éloignés d'exécuter ce chef-d'oeuvre. On trouve à peine dans chaque siécle une ou deux personnes, qui soient assez fortunées pour pouvoir diriger leur feu avec la justesse qu'il faut pour parvenir au but de l'art. Le moindre dégré de chaleur de plus ou de moins détruit le travail de vingt ou trente années: & quelque science que l'on ait, il n'y a que Dieu qui puisse prévoir certains accidens qui dérangent toutes les précautions humaines; c'est ce qui fait que parmi les sages, on en voit si peu qui réussissent.» (1)

[(1) Les Chymistes comparent les difficultés de trouver la pierre philosophale à celle que Jason essuia pour conquérir la toison d'or. Ils prétendent que ce n'est qu'après avoir travaillé long-tems, qu'on peut venir à bout d'opérer le grand oeuvre; & que ceux que les peines & les travaux rebutent, ne doivent point songer à l'étude de la philosophie transmutatoire. Ces avis sont très-utiles pour achever de ruiner ceux qui sont assez fous pour espérer faire de l'or. Alii sunt paululum doctiores, humaniores, & ratione insaniunt qui arbitrantur lapidem ita à naturâ effectum, ut absque omni labore & sine praeparatione metallis violentes paucis temporis minutis, alias & novas formas induere valeat. Hoc est, si quis lapidem habeat, ipsum posse statim, quaevis metalla transformare: quae tamen cerdonica indoctaque imperitissimi vulgi opinio, reipsâ falsa, vana, & nullis fundamentis fulta, repugnat evidentissimis philosophorum argumentis & rationibus. Poëtae Deorum Filii, exemplo Jasonis docent, quanti sit laboris antequam tantam rem liceat auferre. Oportet prudentissimis consiliariis, sive deliberationibus & consiliis exquisitis rem aggredi, diu navigare, ac ubi tandem ex mari perveneris in terram, materiam solidam, constantem & fixam, arte verâ, tanquam Medea, Solis filii terram aëre pedibus tauris adamanteo jugo junctis, qui flammas ex naribus spirant, arare, ac in eam terram ex galea draconis dentes seminare, ex quibus, hostes natos miris armis instructos interficere, lapide in medium projecto, de quo certabant inter se, draconi truculentissimo inducere somnum, quibus cunctis summo labore & diligentiâ peractis, pater aditus in Martis templum ad aureum vellus. Epistola ad Fuggeros, pag. 51 & 52.]

[Pages e324 & e325]

«Je vous avoue même que quoique je vous aie révélé les mysteres les plus cachés de l'art, je ne vous conseillerois point de vous y appliquer, & si je ne l'avois point embrassé, je ne le choisirois point aujourd'hui préférablement à bien d'autres occupations. J'ai déja mangé des sommes considérables: mais si je n'ai point encore trouvé le moyen de faire de l'or, j'ai découvert plusieurs autres secrets, qui me récompensent de mes peines, & m'excitent à poursuivre mon entreprise.»

Ce seroit donc en vain, repliquai-je au cabaliste, que je voudrois vous persuader de quitter un métier aussi trompeur. Je ne vous dirai point ce que vous devez vous être dit plusieurs fois à vous-même. Mais je profiterai volontiers de votre complaisance, pour m'instruire de quelques-uns de vos secrets. A ces mots, je pris congé du chimiste, qui me promit de me communiquer ce qu'il savoit de plus curieux.

Quelque grande, mon cher Isaac, que soit la folie des cabalistes & des artistes, il faut avouer qu'on leur a cependant l'obligation d'un grand nombre de découvertes qui ont illustré la physique expérimentale. Car en cherchant leur cinquiéme élément & leur poudre de protection_ imaginaire, ils ont procuré aux physiciens les moyens de connoître comment les eaux vitrioliques & métalliques se coagulent dans les entrailles de la terre, & forment les minéraux, les métaux & les pierres, selon les diverses matrices qu'elles rencontrent.

[Pages e326 & e327]

La chymie a donné une idée sensible de la végétation des plantes & de l'accroissement des animaux, par les fermentations & les sublimations. Elle a appris par les distillations comment le soleil, après avoir raréfié les eaux de la mer ou des autres fleuves les attire dans les airs, où elles forment les nues qui se distillent ensuite en pluye ou en rosée. Tant de découvertes dont on est redevable à l'étude de la chymie, doivent rendre cheres aux véritables philosophes les folles recherches des cabalistes & des artistes, puisqu'ils profitent si utilement de leur extravagance.

Porte-toi bien, mon cher Isaac: vis content & heureux; & garde-toi soigneusement des labyrinthes de la pierre-philosophale.

De Londres, ce...

***

LETTRE CLII.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople.

Il n'est aucune nation, mon cher Isaac, a laquelle les autres ne reprochent quelque fausse démarche. Les François blâment les Anglois d'avoir fait brûler injustement Jeanne d'Arc, connue sous le nom de la Pucelle d'Orléans, qui n'avoit commis d'autre crime que celui de servir utilement son prince & sa patrie. Ils disent que pour pallier l'injustice qu'on fit à cette illustre Françoise, on eut recours à la fourbe & à l'imposture, en se servant du prétexte ridicule des maléfices & des sortileges.

Les Anglois conviennent aujourd'hui que leurs peres eurent tort d'agir d'une maniere si contraire aux loix de l'équité & de la bonne guerre: ils soutiennent que cette Pucelle d'Orléans, que plusieurs historiens François font passer pour une sainte, étoit une femme hardie, entreprenante & courageuse, dont les courtisans de Charles VII. se servirent avantageusement pour rétablir les affaires du royaume, & pour dissiper la terreur dont les soldats étoient saisis.

[Pages e328 & e329]

Cette diversité d'opinions entre les historiens François & les Anglois, m'a fait naître la curiosité d'approfondir cette histoire, & de tâcher de développer la vérité au travers des nuages dont on a voulu la couvrir. Pasquier, auteur peu suspect d'avoir voulu favoriser la superstition, nous a donné un détail circonstancié du procès de Jeanne d'Arc, qu'il regarde comme une sainte, & dont il défend vivement la mémoire. En examinant les preuves qu'il apporte pour démontrer la prétendue révélation de Jeanne, si l'on en fait voir clairement la fausseté, il faudra non-seulement avouer que le ciel n'avoit aucune part aux actions de cette femme, mais même il faudra recevoir le sentiment des Anglois qui vivent aujourd'hui; reconnoître qu'on eut tort de la punir; & convenir qu'elle se prêtoit à la fourbe & aux stratagêmes des ministres & des généraux de Charles VII. Je te prie donc, mon cher Isaac, de réfléchir attentivement sur les raisons qui ont déterminé Pasquier à croire la Pucelle d'Orléans une sainte, & tu en connoîtras aisément la foiblesse.

C'est grande pitié! dit cet auteur (1) jamais personne ne secourut la France si à propos, & plus heureusement que cette Pucelle; jamais mémoire de femme ne fut plus déchirée que la sienne. Les Anglois l'estimerent sorciere & hérétique, & sous cette proposition la firent brûler. Quelques-uns des nôtres se firent accroire que c'étoit une feintise telle que Numa Pompilius fit dans Rome de la Nymphe pour s'acquérir plus de créance envers le peuple: & telle est l'opinion de Langey au III. Livre de la discipline militaire, chapitre III. A quoi les autres ajoutent & disent que les seigneurs de la France supposerent cette jeune garce, feignant qu'elle étoit envoyée de Dieu pour secourir le Royaume, & que même, quand elle remarqua le roi Charles à Chinon entre tous les autres, on lui avoit donné un certain signal pour le reconnoître. J'en ai vu de si impudens & éhontés qu'ils disoient que Baudricourt, capitaine de Vaucouleurs, en avoit abusé; & que l'ayant trouvée d'entendement capable, il lui avoit fait jouer cette fourbe.

[(1) Recherches de Pasquier, liv. 6. chap. 5. Toutes les citations de Pasquier qui se trouvent dans cette lettre, sont prises dans le même chapitre; ainsi on ne le citera plus dans la suite.]

[Pages e330 & e331]

Prends-garde d'abord, mon cher Isaac, que dès le tems de la Pucelle, beaucoup de gens doutoient de la réalité de sa mission céleste, & que cette opinion s'étoit accrue & fortifiée. Dans le siécle où Pasquier écrivoit, bien des personnes n'avoient nulle foi, non-seulement à la sainteté de Jeanne d'Arc, mais encore à sa sagesse; puisqu'elles soutenoient qu'elle n'avoit reçu d'autre inspiration que les secrets que Baudricourt lui avoit communiqués.

Quant à ce qui regarde les moeurs de cette fille, je croirois assez volontiers avec Pasquier qu'elles étoient pures. La preuve qu'il en donne, paroît assez vraisemblable. La pudicité, dit-il, l'avoit accompagnée jusqu'à sa mort, même au milieu des troupes. Il est certain, mon cher Isaac, que les Anglois, qui chercherent mille moyens pour trouver un prétexte spécieux & propre à colorer la mort de cette guerriere, n'auroient pas manqué de lui faire un crime de son impudicité. Cependant il n'en est fait aucune mention dans les procedures. Quoiqu'il en soit, cela peut bien servir à prouver la chasteté, mais non point la sainteté de Jeanne d'Arc. En accordant qu'elle n'avoit point couché avec Baudricourt, il ne s'ensuivra nullement qu'elle ait agi par un ordre immédiat de la divinité. Je ne crois pas que la qualité de Pucelle emporte avec soi celle de prophétesse & de libératrice des nations. Je conviendrai donc avec les historiens François, que la Pucelle n'avoit jamais fait de bâtard; mais je soutiendrai avec les auteurs Anglois, que sa prétendue mission étoit une imposture adroitement conduite. Pour être persuadé de cette vérité, il suffit d'écouter Pasquier qui cherche tant à canoniser cette guerriere.

Je réciterai, dit-il, les principaux articles sur lesquels Jeanne d'Arc fut interrogée, à la charge que s'il n'y a tant de grace, il y aura par aventure plus de créance pour ceux qui liront ce chapitre...

La Pucelle interrogée sur le premier article de dire la vérité, répondit que ses pere & mere elle les diroit, mais des révélations que non, & qu'elle les avoit dites à son roi Charles,& que dans huitaine elle sçauroit bien si elle les devroit révéler.

[Pages e332 & e333]

Interrogée de son nom, elle dit qu'en son pays, on l'appelloit Jeannette, & depuis qu'elle vint en France fut appellée Jeanne d'Arc du village de Dompré: que son pere s'appelloit Jacques d'Arc, sa mere Isabelle: que l'un de ses garans étoit appellé Jean Lingue, l'autre Jean Berrey: de ses marreines, l'une Jeanne, l'autre Agnès, l'autre Sibile; & qu'elle en avoit encore eu quelques autres, comme elle avoit oui dire à sa mere: qu'elle étoit lors de l'âge de vingt neuf ans ou environ, lingere ou filandiere de son métier, & non bergere: alloit tous les ans à confesse, oïoit souvent une voix du ciel, & que la part où elle l'oïoit y avoit une grande clarté, & estimoit que ce fût la voix d'un ange: que cette voix l'admonestoit maintefois d'aller en France, & qu'elle fairoit lever le siège d'Orléans, & lui dit qu'elle allât à Robert de Baudricourt, capitaine de Vaucouleurs, lequel lui donneroit escorte pour la mener: ce qu'elle fit, & le connut pour cette voix._

Je pense, mon cher Isaac, que si je n'étois pas convenu de la virginité de la Pucelle, je pourrois bien comparer au récit qu'elle fait le conte de Frere Luce mis en vers par l'ingénieux la Fontaine. Ne semble-t-il pas que Baudricourt joue le même rôle que l'hermite caffard, & qu'il crie d'une voix de tonnerre: Femme de bien, conduisez votre fille au serviteur de Dieu: car d'elle & de lui doit venir un grand Pape? Je veux bien que Baudricourt n'eut point agi par les mêmes raisons que Frere Luce. La politique peut avoir tenu lieu de l'amour. En ce cas, la Pucelle se seroit prêtée innocemment à la fourbe. Mais il paroît évidemment par la suite de la procédure, qu'elle sçavoit les desseins de ceux qui la faisoient agir, & qu'elle connoissoit le dessous des cartes. Elle avoit l'ambition de passer pour une sainte héroïne, & remplissoit avec plaisir le rôle qu'on lui faisoit jouer.

Il faut, mon cher Isaac, que je te communique une idée assez plaisante; c'est que je trouve entre Jeanne d'Arc & la Cadiere, beaucoup de ressemblance. A cela près que l'une combattoit contre des Anglois, & l'autre contre des Jésuites, elles avoient également l'envie de duper le public, & de s'acquérir une réputation de sainteté. Toutes les deux vouloient qu'on les crût en relation avec tous les bienheureux Nazaréens. La Pucelle se donnoit même pour confidente de la divinité. Voici encore Pasquier ou plutôt la procédure qui va parler.

[Pages e334 & e335]

Elle dit qu'elle sçavoit bien que Dieu aimoit le Duc d'Orléans, & qu'elle avoit eu plus de révélations de lui que de nul autre vivant, fors & excepté de celui qu'elle appelle son roi. (1).

[(1) Item dixit, quod bene scit quod Deus diligit Ducem Aurelianensem; ac plures revelationes de ipso habuerat, quam de alio homine vivente, excepto illo quem dicit regem suum.]

Tu vois, mon cher Isaac, que l'Etre suprême communiquoit les secrets les plus cachés à la prétendue sainte. Aussi avoit-il soin de la faire instruire par des messagers fideles, de ses volontés. Ce fut elle qui apprit cette particularité à ses juges.

_Interrogée si elle avoit oui la voix, elle répondit, hier trois fois: la premiere au matin, la seconde sur le vêpre, & la troisième vers la nuit. (2)

[(2) _Quum pulsaretur pro ave Maria de sero.]

Interrogée si elle avoit vu des Fées, dit que non qu'elle sçache; mais bien qu'une sienne marreine, femme du Maire d'Aulbery, se vantoit les avoir quelquefois vûes vers l'arbre des fées, joignant leur village de Dompré.

Interrogée, qui étoient ceux ou celle qui parloient à elle, dit que c'étoit Sainte Catherine & Sainte Marguerite, lesquelles elle avoient vûes souvent & touchées depuis qu'elle étoit en prison, & baisé la terre par où elles étoient passées; & que de toutes ses réponses elle prenoit conseil d'elles, qu'elle avoit pris la robe d'homme par commandement exprès.

Avois-je tort, mon cher Isaac, de te dire que la divinité envoyoit de fréquens postillons à la Pucelle d'Orléans? Catherine & Marguerite étoient chargées de ces messages spirituels. Une pareille circonstance fourniroit d'admirables & merveilleuses réflexions à quelque auteur monacal, qui écriroit la vie de cette prétendue sainte. Il montreroit la sage prudence de l'Etre suprême, d'avoir envoyé des saintes plutôt que des saints, pour annoncer sa volonté à la chaste Pucelle, dans la crainte qu'elle n'eût d'abord été effrayée de se trouver tête-à-tête avec un homme, sur-tout si le saint eût été de l'ordre des Cordeliers; & qu'il eût porté l'habit de son couvent: car il est bon de remarquer que les visites des messagers célestes commencerent dans un tems où Jeanne d'Arc devoit aisément s'allarmer.

[Pages e336 & e337]

Voici encore Pasquier qui va parler. Dit qu'à l'arbre des fées, & à la fontaine près de Dompré, elle parla à sainte Catherine & sainte Marguerite, mais non aux fées, & y commença de parler dès l'âge de treize ans.

Est-il permis, mon cher Isaac, qu'un auteur, qui d'ailleurs a du mérite, ait pû apporter pour prouver la réalité de l'inspiration de la Pucelle d'Orléans, les choses qui marquent le plus visiblement sa fourbe & son imposture? Qu'on montre ses réponses à un philosophe qui fait usage de sa raison, de quelque religion qu'il soit, il n'hésitera pas à décider en faveur de ceux qui soutiennent que la seule politique eut part à la prétendue révélation de Jeanne d'Arc. Doit-on s'étonner des choses extraordinaires qu'on trouve quelquefois dans les auteurs grecs & romains lorsqu'on voit des historiens françois dont les ouvrages ont mérité l'estime des connoisseurs, adopter une fable puérile & contraire aux notions les plus claires? Par quel droit un nazaréen, assez crédule pour croire les contes de la Pucelle, voudra-t-il rejetter ceux qu'Hérodote a insérés quelquefois dans ses écrits?

Pour être encore plus convaincu de l'absurdité de cette fable pieuse, il n'y a qu'à faire quelque légere attention sur la conduite que tint Jeanne d'Arc, lorsqu'elle fut prisonniere. Sollicitée par ses juges, dit son apologiste, de reprendre l'habit de femme, elle répondit qu'elle ne requéroit d'avoir de cet habit qu'une chemise après sa mort. Derechef sollicitée de laisser l'habit d'homme, & qu'en se faisant on la recevroit au sacrement de la communion, elle prit le parti de garder sa culotte, qu'elle estimoit plus que tous les biens du monde; & aima mieux pendant long-tems être regardée comme excommuniée, que de porter un cotillon. (1)

[(1) Noluit huic praecepto obsequi: in quo apparet pervicacia ejus, & obduratio ad malum, & contemptus sacramentorum. Ce latin est assez digne du tems auquel la Pucelle fut condamnée comme sorciere.]

A la fin pourtant elle résolut de reprendre une robe de femme pour ouir la messe; mais à condition, que dès l'instant qu'elle seroit finie, elle reprendroit un habit d'homme. Il faut avouer que voilà une plaisante fantaisie.

[Pages e338 & e339]

Ce qu'il y a de plus extraordinaire, c'est que c'étoit par les ordres de sainte Catherine & de sainte Marguerite, que Jeanne d'Arc étoit si fort attachée à ses culottes. Il est vrai qu'il lui en couta cher d'avoir suivi leurs conseils. Le promoteur ayant donné ses conclusions, dit Pasquier, par sentence de l'Evêque & du Vice-Gerent de l'Inquisiteur, il est dit que tout ce qui avoit été fait par la Pucelle n'étoit que fictions & tromperies, pour séduire le pauvre peuple, ou bien invention du Diable; & qu'en tout ceci avoit commis blasphême contre l'honneur de Dieu, impiété contre ses pere & mere, autre blasphême... d'avoir mieux aimé ne point communier... que de quitter l'habillement d'homme. A ce jugement opinérent les Evêques de Constance & Lizieux, le chapitre de l'église cathédrale de Rouen, seize docteurs & six tant licentiés que bacheliers de théologie, onze avocats de Rouen. Cette sentence envoyée à l'université de Paris, pour donner son avis sur icelle... elle déclara que la Pucelle étoit vraiment hérétique & schismatique, & dépêcha deux lettres... l'une au roi, l'autre à l'évêque de Beauvais, pour la faire mourir.

Malgré la décision de l'université, les Anglois, mon cher Isaac, voulurent sauver la vie à la Pucelle: mais ils exigerent qu'elle quitteroit cette maudite culotte, de laquelle elle étoit si fort entêtée. La sainte guerriere, voyant enfin qu'il falloit, ou mourir ou reprendre la juppe, se détermina pour ce dernier parti; & cela, sans attendre le conseil de sainte Marguerite. On l'exposa sur un échaffaut public, écrit Pasquier, où après avoir été prêchée, elle dit alors qu'elle se soumettoit au jugement de Dieu & de notre Saint Pere le Pape. Puis voyant qu'on vouloit passer outre, elle protesta de tenir tout ce que l'église ordonneroit; disant plusieurs fois, que puisque tant de gens sages soutenoient que les apparitions n'étoient de Dieu, elle le vouloit aussi croire; & fit une abjuration publique, insérée tout du long au procès: sur quoi intervint autre sentence, qu'elle est à soute du lien d'excommunication, & condamnée à perpétuelle prison. (1) Et dès lors elle reprit l'habit de femme, & l'envoya-t-on en prison.

[(1) Ut cum pane doloris ibi commissa defleret.]

[Pages e340 & e341]

Voilà, mon cher Isaac, les choses en fort bon état pour la Pucelle; & moyennant la perte de ses culottes, elle avoit conservé sa vie. Mais le mal de tout cela fut qu'elle prit la juppe sans consulter sainte Catherine, qui fut très-fâchée de la voir ainsi en habit de femme, lorsqu'elle revint la trouver en prison. Elle lui en fit une verte reprimande. Eh, de quoi vous avisez-vous, ma mie, lui dit-elle, de porter un pet-en-l'air, quand je vous ai dit qu'il convenoit que vous portassiez une juste-au-corps? Allons! Çà dépêchez-vous, mettez-moi bas ce cotillon, dûssent tous les évêques, docteurs & bacheliers en crever de dépit. Jeanne d'Arc obéit: & fort mal lui en prit, comme il paroît par le reste de l'histoire, que Pasquier va nous raconter.

Ce néanmoins furent mis ses habillemens d'homme près d'elle, pour voir quels seroient ses déportemens. Elle ne fut pas sitôt seule & revenue à son second penser, qu'elle fit pénitence de son abjuration, & reprit les habits d'homme. Cette abjuration, mon cher Isaac, ressemble encore assez au premier désaveu que fit la Cadiere des crimes qu'elle imputoit au Pere Girard: elle reprit bien-tôt ses premiers sentimens. Jeanne d'Arc fit la même chose. L'une fut corrigée par les Jansénistes, & l'autre par sainte Catherine: mais il en coûta plus cher à la derniere. Le lendemain matin étant visitée, & étant retrouvée en son ancien appareil, & interrogée sur ce changement, elle répond l'avoir fait par le commandement exprès des saintes, & qu'elle aimoit mieux obéir aux commandemens de Dieu que des hommes. A ces mots, on la déclare hérétique & relapse, & tout de suite elle est renvoyée au bras séculier, où elle fut condamnée d'être brûlée toute vive... L'université de Paris, voulant aussi jouer son rôle, fit une procession le jour de saint Martin-des-Champs, où un frere dominicain fit une déclamation encontre cette pauvre fille, pour montrer que ce qu'elle avoit fait étoit l'oeuvre du diable, & non de Dieu.

Voilà bien du bruit & du fracas pour un cotillon & une culotte, diras-tu peut-être, mon cher Isaac, & pour sçavoir lequel des deux devoit enfin porter cette malheureuse fille.

[Pages e342 & e343]

Il faut sincérement avouer que cela paroît d'abord extrêmement ridicule. Cependant, lorsque l'on approfondit sérieusement la chose, on reconnoît bientôt que cet habillement étoit un vrai coup d'état, & un fruit de la plus fine politique. Celle des François vouloit que la Pucelle ne quittât point les culottes, & celle des Anglois demandoit qu'ils la forçassent à prendre la juppe. En voici la raison, que tu trouveras sans doute parfaitement bien fondée. L'impression étonnante, que la sainteté de Jeanne d'Arc avoit faite sur l'esprit des soldats de Charles VII. avoit causé la ruine totale des Anglois. Il s'agissoit donc que ceux-ci, pour ranimer leur parti, & pour détruire chez leurs ennemis une prévention qui leur étoit si avantageuse, fissent avouer à la Pucelle que sa révélation étoit fausse. Dès qu'elle mettoit culotte bas, l'affaire étoit gagnée. D'un autre côté, Jeanne d'Arc ne comprenoit que trop combien il étoit utile aux François qu'elle soutînt la fourbe, & qu'elle mît toujours les saints de la partie. Aussi demeura-t-elle ferme, tandis qu'elle ne vit point la mort prête à la punir de sa dissimulation. Mais ayant été ébranlée par la crainte des supplices, elle consentit à renoncer à ses visions & à ses inspirations. Dès qu'elle eut fait ce pas, les Anglois, qui auroient dû en rester là, l'ayant suffisamment décréditée, ne s'en contenterent point. Ils chercherent encore à la perdre, lui tendirent un piége, en laissant une culotte à sa disposition. Autant auroit-il valu renfermer un chien affamé dans un office bien rempli de viandes, & lui défendre gravement d'y toucher. La Pucelle revenue de sa premiere frayeur, comprit la conséquence de la fausse démarche qu'elle avoit faite, & voulut la réparer. Elle se flatta qu'on n'oseroit la faire mourir. Mais les Anglois ne la ménagerent plus.

Au reste, mon cher Isaac, en niant la sainteté de Jeanne d'Arc, je ne veux pas lui refuser les louanges qu'elle mérite. Ce fut une héroïne, & elle sauva sa patrie.

[Pages e344 & e345]

La cruauté que les Anglois commirent envers elle est une tache qui flétrira toujours leur nation. Ils devoient regarder leur prisonniere avec le respect que méritoit un sujet fidèle à son roi & à sa patrie, qui se sert des avantages que lui inspirent son courage & son génie. Si les Anglois d'aujourd'hui prenoient une pareille prisonniere, ils admireroient sa valeur, & respecteroient autant sa personne, qu'ils auroient peu de foi à sa sainteté.

Porte-toi bien, mon cher Isaac; vis content & heureux; & donne-moi de tes nouvelles.

De Londres, ce...

***

LETTRE CLIII.

Aaron Monceca à Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople.

Quelque prévenu que je sois, mon cher Isaac, en faveur des sentimens de Locke, j'ai peine à lui accorder que l'ame quelquefois cesse totalement de penser pendant le sommeil; je conviens que je ne puis me persuader entiérement que son opinion soit fausse; mais je la regarde comme douteuse; & j'aurois souhaité qu'il l'eût donnée comme probable, & non point comme certaine. Ce sage philosophe me paroît trop convaincu que les Cartésiens ont mal défini l'essence de l'ame lorsqu'ils ont assuré qu'elle consistoit dans la pensée actuelle. Nous sçavons, dit-il, certainement par expérience que nous pensons quelquefois; d'où nous tirons cette conclusion infaillible, qu'il y a en nous quelque chose qui a la puissance de penser.

[Pages e346 & e347]

Mais de sçavoir si cette substance pense continuellement, ou non, c'est de quoi nous ne pouvons nous assurer, qu'autant que l'expérience nous en instruit. Car de dire, que penser actuellement est une propriété essentielle à l'ame, c'est poser visiblement ce qui est en question, sans en donner aucune preuve. (1)

[(1) Essai philosophique concernant l'entendement humain, livre 2. chap. 1. §. 10. pag. 65. Comme toutes les citations de cette lettre sont prises dans le même chapître, on ne marquera point les autres.]

Je pense, mon cher Isaac, que Locke n'est point fondé dans le reproche qu'il fait aux Cartésiens, & qu'ils ont plusieurs raisons très-fortes qui les autorisent à définir l'essence de l'ame, par la faculté actuelle de penser. «L'ame, disent les philosophes, n'a ni largeur, ni étendue, ni profondeur. Ainsi tous les attributs qui peuvent convenir à la matiere ne sçauroient lui être attribués. Nous ne connoissons donc qu'une seule de ses qualités: c'est la pensée. N'avons-nous pas raison de prétendre qu'elle ne peut subsister sans elle, & qu'elle fait son essence, puisque c'est l'unique qualité que nous lui découvrions. Car de même que nous ne sçavons qu'il existe de la matiere que par le moyen de l'étendue, nous ne connoissons qu'il y a des ames que par la pensée. Or nous ne balançons pas à définir l'essence de la matiere par l'extension, ne pouvant imaginer aucune chose matérielle, qui ne soit étendue. Pourquoi ne définirons-nous pas aussi l'essence de l'ame par la pensée actuelle, puisque nous ne pouvons concevoir une chose spirituelle, qu'elle n'ait la faculté de penser?»

Quoiqu'on puisse répondre à ces objections, mon cher Isaac, & qu'elles ne soient point entiérement convaincantes, il faut avouer qu'elles méritent du moins qu'on les examine avec beaucoup d'attention. Ce n'est donc pas sans preuves que les Cartésiens ont voulu que l'ame pensât toujours, même durant le sommeil, & lorsque le corps semble ne prendre aucune part à ses perceptions.

[Pages e348 & e349]

Locke n'a pas été en droit de reprocher à ces philosophes, qu'ils décidoient gratuitement & sans raison une question de fait, & qu'il n'étoit rien qu'on ne pût prouver par leur méthode. Je n'ai, dit-il, qu'à supposer que toutes les pendules pensent, tandis que le balancier est en mouvement; & de-là j'ai prouvé suffisamment, & d'une maniere incontestable, que ma pendule a pensé durant toute la nuit précédente. «Vous n'êtes pas en droit, peuvent lui répondre les Cartésiens, de supposer que toutes les pendules pensent tandis que le balancier est en mouvement; parce que vous n'avez non-seulement aucune probabilité que le mouvement d'un balancier opere la pensée: mais vous êtes assurés que le balancier, étant une substance matérielle, n'a en lui d'autre chose que de l'étendue, de la largeur & de la profondeur. Quant à nous, nous sommes dans un cas différent. Nous disons que l'ame pense également pendant le sommeil & pendant qu'on veille, parce que nous sommes assurés qu'elle a la faculté de penser, non-seulement lorsque le corps est éveillé, mais même quand il est endormi, en ayant des preuves certaines & évidentes, par les songes dont elle garde le souvenir. Nous pouvons donc avec quelque fondement, conclure qu'elle peut faire continuellement ce qu'elle fait dans certains momens, au lieu que votre supposition du balancier & de la pendule est absurde & ridicule.»

Je poursuivrai, mon cher Isaac, d'examiner les sentimens de Locke, & je te prie de vouloir m'apprendre ce que tu penses des difficultés que je crois y appercevoir. Le moindre assoupissement où nous jette le sommeil, dit ce philosophe, suffit, ce me semble, pour renverser la doctrine de ceux qui soutiennent que l'ame pense toujours. Du moins ceux à qui il arrive de dormir sans faire aucun songe, ne peuvent jamais être convaincus que leur pensée soit en action, quelquefois pendant quatre heures, sans qu'ils en sachent rien. Si on les éveille au milieu de cette contemplation dormante, & qu'on les prenne, pour ainsi dire, sur le fait, il ne leur est pas possible de rendre compte de ces prétendues contemplations.

[Pages e350 & e351]

On dira peut être que dans le plus profond sommeil, l'ame a des pensées, que la mémoire ne retient point. Mais il paroît bien mal aisé à concevoir que dans ce moment l'ame pense dans un homme endormi, & le moment suivant dans un homme éveillé, sans qu'elle se ressouvienne, ni qu'elle soit capable de rappeler la mémoire de la moindre circonstance de toutes les pensées qu'elle vient d'avoir en dormant. Pour persuader une chose qui paroît si inconcevable, il faudroit la prouver autrement que par une simple affirmation.

Les Cartésiens peuvent répondre à ces objections, que bien loin de ne vouloir prouver leurs sentimens que par l'assurance qu'ils donnent de leur justesse & de leur vérité, l'expérience journaliere démontre la réalité de leur opinion. En effet, ne semble-t-il pas qu'on ne doit point s'étonner qu'un homme qu'on éveille perde dans l'instant le souvenir des pensées qui l'occupoient tandis qu'il dormoit; puisqu'on voit tous les jours des gens oublier dans le moment une chose dont ils étoient occupés une minute auparavant, & faire pour la rappeller dans leur esprit des efforts inutiles? Il n'est personne à qui ces sortes d'oublis ne soient arrivés plusieurs fois; & rien n'est si ordinaire dans le monde que d'entendre dire à un homme: J'avois dans le moment quelque chose à vous apprendre: cela m'est échappé: je fais vainement ce que je puis pour m'en ressouvenir; je n'en sçaurois venir à bout. Je demande, mon cher Isaac, si l'ame oubliant totalement certaines pensées dans le moment qu'elle en est occupée, & pendant que le corps qu'elle anime est éveillé, on doit trouver extraordinaire qu'elle perde le souvenir de celles qu'elle peut avoir eues pendant le sommeil de ce même corps, sur lequel elle ne fait point alors des impressions bien vives, les organes étant comme bouchés, & ne servant que d'une maniere foible.

[Pages e352 & e353]

Dira-t-on qu'il n'est pas impossible que l'ame reste quelqu'instant sans penser dans un homme éveillé, & que l'oubli de ces perceptions est causé par cette courte & imperceptible cessation de la pensée? Ce sera-là une absurdité si grande & si évidemment démentie, qu'il ne faudroit pour la réfuter qu'attester l'expérience. Le sage Locke étoit trop éclairé pour adopter une pareille opinion. Il dit au contraire précisément, qu'il convient que l'ame n'est jamais sans penser dans un homme éveillé, parce que c'est ce qu'emporte son état. Qu'il nous apprenne donc la raison de l'oubli subit de certaines perceptions dans un homme éveillé: alors il sera en droit d'exiger que les Cartésiens lui expliquent comment il est possible qu'un homme ait pensé toute la nuit sans qu'il ait le lendemain aucune connoissance des idées dont il a été occupé pendant plusieurs heures.

La difficulté que Locke propose sur l'inutilité des pensées de l'ame pendant le sommeil, me paroît fort peu considérable. Penser souvent, dit-il, & ne pas conserver un seul moment le souvenir de ce qu'on pense, c'est penser d'une maniere bien inutile. L'ame dans cet état là n'est que fort peu, ou point du tout, au-dessus de la condition d'un miroir, qui recevant constamment diverses images ou idées, n'en retient aucune. Ces images s'évanouissant & disparoissant sans qu'il y reste aucune trace, le miroir n'en devient pas plus parfait, non plus que l'ame, par le moyen de ces sortes de pensées dont elle ne sçauroit conserver le souvenir un seul instant... Si l'ame ne se souvient pas de ses propres pensées; si elle ne peut point les mettre en réserve, ni les rappeller pour les employer dans l'occasion: si elle n'a pas le pouvoir de réfléchir sur le passé, & de se servir des expériences, des raisonnemens & des réfléxions qu'elle a faites auparavant; à quoi lui sert de penser? Ceux qui réduisent l'ame à penser de cette maniere, n'en font pas un être beaucoup plus excellent que ceux qui ne la regardent que comme un assemblage des parties les plus subtiles de la matiere, gens qu'ils condamnent eux-mêmes avec tant de hauteur.

[Pages e354 & e355]

Car enfin, des caracteres tracés sur la poussiere, que le premier souffle de vent efface, ou bien des impressions faites sur un amas d'atômes, ou d'esprits animaux, sont aussi utiles... La nature ne fait rien en vain, ou pour des fins peu considérables: & il est bien mal-aisé de concevoir que notre divin Créateur, dont la sagesse est infinie, nous ait donné la faculté de penser,... pour être employée d'une maniere si inutile, la quatriéme partie du tems qu'elle est en action.

Ce passage, mon cher Isaac, contient deux objections. La premiere regarde l'inutilité des pensées d'un homme endormi. Mais les Cartésiens peuvent répondre à Locke, que les pensées qu'il regarde comme superflues sont très-nécessaires, quoiqu'on n'en connoisse pas toute l'utilité; parce qu'on ne comprend pas à quoi une chose peut servir, on ne doit pas conclure qu'elle ne doit exister. La foiblesse de l'entendement humain ne pénètre pas la nécessité d'un nombre infini d'êtres qui existent. Sera-t-on en droit pour cela de nier leur existence? D'ailleurs l'expérience semble nous apprendre que les hommes profitent beaucoup de ces pensées que l'ame pendant le sommeil paroît ne point communiquer au corps. Le traducteur de Locke remarque fort-à-propos, que l'inutilité de cette façon de penser n'est point aussi réelle, que l'assure son auteur. Un enfant, dit-il, est obligé d'apprendre par coeur douze ou quinze vers de Virgile. Il les lit trois ou quatre fois immédiatement avant de s'endormir, & il les récite fort bien le lendemain à son réveil. Son ame a-t-elle pensé à ces vers pendant qu'il étoit enseveli dans un profond sommeil? L'enfant n'en sçait rien: cependant si son ame a effectivement ruminé sur ces vers, comme on pourroit, je pense, le soupçonner avec quelque apparence de raison, voilà des pensées qui ne sont pas inutiles à l'homme, quoiqu'il ne puisse point se souvenir que son ame ait été occupée un seul moment. (1)

[(1) Remarque à la page 73. de la seconde édition.]

[Pages e356 & e357]

La seconde objection de Locke tombe d'elle même. Dès qu'on détruit la premiere, & qu'on prouve que les pensées d'un homme endormi, lors même qu'il ne s'apperçoit point qu'il pense, lui sont utiles, l'on n'est plus autorisé à dire que la nature ne fait rien en vain: & que Dieu agissant toujours avec sagesse, n'accorde aux êtres aucune qualité superflue. Pour que ces raisons soient valables & convaincantes, il faut avoir prouvé au préalable d'une maniere évidente, & à laquelle on ne puisse répondre, que les pensées d'un homme endormi sont absolument inutiles. Encore, malgré cela, il reste une difficulté à résoudre. A quoi servent les songes, pourroit-on dire à Locke, de l'existence desquels vous convenez? Sont-ils fort utiles & nécessaires aux hommes, & retirent-ils quelque grand avantage de ce ramas bizarre d'images grotesques, qui se présentent à leur imagination? Voilà des pensées inutiles qui occupent l'ame humaine pendant le sommeil du corps. Dieu a donc pû trouver à propos de lui accorder la faculté d'en former d'autres dont elle perdroit l'entiere connoissance.

Porte-toi bien, mon cher Isaac; & vis, content & heureux.

De Londres, ce...

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Fin du cinquiéme Volume (e)

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