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Version 1.1, Aout 1999

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<IDENT lettresjuives23>
<IDENT_AUTEURS argens>
<IDENT_COPISTES swaelensg>
<ARCHIVE http://www.abu.org/>
<VERSION 1>
<DROITS 0>
<TITRE  Lettres Juives (Tome 2 et 3)>
<GENRE prose>
<AUTEUR J.B. Marquis d'Argens (1704-1771) Lettres juives (Tome 1)>
<COPISTE G. J. Swaelens (100112.3376@compuserve.com)>
<NOTESPROD>
De ses nombreux voyages et missions diplomatiques, Jean-Baptiste de
Boyer, marquis d'Argens (1704-1771) a tiré la substance de ses
«Lettres juives» sous-titrées «Correspondance Philosophique,
historique & critique, entre un Juif Voyageur en différens Etats de
l'Europe, & ses Correspondans en divers endroits.» L'Eglise a mis par
deux fois les «Lettres Juives» à l'Index, sans doute en raison de
leurs commentaires fortement anticléricaux. L'Encyclopédie Universalis
en décrit l'auteur comme «un parfait représentant du siècle des
Lumières et l'un des premiers écrivains de l'Occident à traiter le
peuple juif avec respect». Les «Lettres Juives» offrent un vaste
panorama sur les conceptions philosophiques, religieuses,
scientifiques et politiques de l'époque. Les volumes dont a été tirée
la présente numérisation ont été confiés au Musée d'art et d'histoire
du Judaïsme, à Paris.(e-mèl:centredoc@mahj.org)

From his many trips and diplomatic missions, Jean-Baptiste de Boyer,
marquis d'Argens (1704-1771) drew his "Lettres Juives", a
"Philosophical, historical & critical correspondence, between a Jew
travelling in different states of Europe, and his Correspondents in
many places". The Roman Catholic Church put the "Lettres Juives" twice
on the Index of banned books, probably because of their strong
anticlerical stance. The French-language Encyclopédie Universalis
describes the marquis d'Argens as "a perfect representative of the
Siècle des Lumières (the Age of Enlightenment, in France) and one of
the first writers in the West to treat the jewish people with
respect." The "Lettres Juives" offer a wide panorama on the
philosophical, religious, political, scientific scene of the time. The
volumes from which this digitalisation has been produced have been
entrusted to the «Musée d'art et d'histoire du Judaïsme», Paris,
France.(e-mail:centredoc@mahj.org)
</NOTESPROD>
----------------------- FIN DE L'EN-TETE --------------------------------

------------------------- DEBUT DU FICHIER lettresjuives231 --------------------------------

Lettres Juives, ou Correspondance Philosophique, Historique & Critique, entre un Juif Voyageur en différents Etats de l'Europe, & ses Correspondans en divers endroits.

NOUVELLE EDITION, augmentée de Nouvelles Lettres & de quantité de remarques.

TOME SECOND (b)

***
A LA HAYE, CHEZ PIERRE PAUPIE.

M.DCC.LXIV.

***
A SA MAJESTE POSTICHE THEODORE I, ROI DE CORSE.

SIRE,

Votre Majesté me permettra-t-elle de lui offrir la traduction du second volume desLettres Juives ? Je sçais qu'en ayant dédié le premier à un garçon libraire, vous trouverez peut-être extraordinaire que je mette un nom aussi auguste que le vôtre à la tête de celui-ci. Mais si vous vous rappelez, SIRE, qu'avant votre arrivée en Corse, vous étiez presque aussi inconnu que lui, vous me pardonnerez mon audace.

Quel malheur pour le peuple Hébraïque qu'il ne vous ait pas pris envie de vous faire roi de Jérusalem! Vous y auriez réussi sans doute aussi heureusement que dans l'entreprise qui vous rend le maître d'un bien qui appartient légitimement aux Génois. Quelle gloire pour tous les juifs, si vous aviez voulu jouer le personnage du Messie qu'ils attendent: & qu'il eût été heureux pour eux d'avoir à leur tête un aventurier aussi entreprenant que vous! Peut-être la difficulté d'y réussir vous a-t-elle empêché de prendre ce parti. Vous auriez cependant trouvé dans les juifs d'Amsterdam des ressources considérables. J'ose vous donner, SIRE, un conseil salutaire. Si vous êtes jamais chassé de Corse, faites-vous circoncire, & menez sur les bords du Jourdain un peuple qui n'attend qu'un libérateur. Mais si vous voulez regner sur le coeur des Hébreux, gouvernez-les plus doucement que vous ne faites les Corses. Les Israëlites n'aiment point à être arquebusés, & vous n'obtiendrez rien d'eux par la rigueur.

Il me paroît que vous n'imitez pas mal ceux qui firent la conquête du nouveau monde. Fernand Cortez traita les Mexicains comme vous traitez les Corses. En passant, dans vos voyages, en Espagne, auriez-vous pris le génie de ce général Espagnol? Souvenez-vous qu'il couvroit ses cruautés du prétexte de la différence de religion. Mais les peuples, chez qui vous commandez actuellement, sont catholiques, apostoliques & Romains. Peut-être imitez-vous le duc d'Albe. En ce cas, vous suivez, SIRE, un mauvais modéle. Il perdit la moitié des Pays-Bas, & sa cruauté n'a pas peu servi à y former la république de Hollande.

Croyez-moi donc, SIRE: Que VOTRE MAJESTE postiche prenne plutôt pour exemple un nombre de grands-hommes remplis de valeur & de fermeté, mais toujours prêts à pardonner. Henri IV, de qui VOTRE MAJESTE est aussi éloignée que S. Crépin l'est du bon Dieu, conquit son royaume, autant par la douceur que par les armes.

En imitant ce héros, vous attirerez après vous tous les coeurs. Les habitans de votre nouvel empire vous chériront, & les étrangers viendront, en foule vous offrir leurs services. Le comte de Bonneval quittera le turban pour venir être général de vos armées. Le baron de Polnitz reprendra le petit collet pour vous servir d'aumônier. Le duc de Riperda, abandonnant les intérêts du roi de Maroc, se chargera du ministère de votre état. Et je puis assurer VOTRE MAJESTE, que si je ne m'étois raccomodé depuis peu de jours avec ma famille, j'eusse accepté avec grand plaisir la place de votre chancelier. Mais vous ne manquerez pas d'illustres personnages pour la remplir; & je vous promets que j'aurai soin de m'informer de tous les gens qui pourroient mériter cet emploi, & d'en instruire exactement VOTRE MAJESTE.

Je suis avec un profond respect, SIRE, DE VOTRE MAJESTE POSTICHE,

Le très-humble & très obéissant serviteur,

Le traducteur des LETTRES JUIVES.

***

PREFACE DU TRADUCTEUR.

J'ai répondu dans la préface du premier volume, aux invectives que le zèle outré des bigots, défenseurs ardens de quiconque porte capuchon & sandale, leur a fait vomir contre moi. Je leur promis que les moines seroient épargnés dorénavant: & je leur ai tenu parole; car il n'est fait mention d'eux que par occasion dans les Lettres qui composent ce second volume.

J'ai tâché que la traduction en fût correcte & précise. Je me suis extrêmement appliqué à rendre le véritable sens de mon auteur: & j'ai pris soin de donner un goût original à mon ouvrage; la plus grande partie des traductions n'offrant aux lecteurs que des écrits informes.

Quelque peine que je me sois donnée pour mériter l'estime & l'approbation du public, les bigots ont toujours tenu ferme. Ils n'ont cessé de crier: Nous avons, ont-ils dit, une plaisante obligation à ce traducteur! Il nous promet d'épargner nos amis les moines; il drape nos chères soeurs les religieuses. L'un vaut bien l'autre: & son second volume est aussi digne du feu que le premier. Les plaisanteries de Jacob Brito, sur quelques os & haillons sacrés, que l'avarice a consacrés sous le nom de reliques, les a tout-à-fait révoltés. Ils donneroient le produit que ces pieuses fourberies leur rapportent pendant une année, afin de pouvoir m'accabler au gré de leur haine. Ils répandent partout que je suis un homme sans religion, qu'il faut être ennemi de la divinité pour oser traduire les Lettres Juives; & pour preuve évidente de leur accusation, ils disent que j'ai tourné en ridicule la vertèbre de S. Christophe, & la dent du prophête Jérémie. Je pourrois me contenter de leur répondre, que lorsqu'on traduit un ouvrage, on est obligé de le donner tel que l'auteur l'a composé, & qu'on n'a jamais fait un procès à ceux qui ont traduit Lucrèce, des opinions de ce philosophe. Mais j'abandonne cette raison; & je veux bien leur apprendre, quoiqu'ils assurent que je n'ai point de religion, que les Lettres Juives ne contiennent que ce que les Launois, les Mabillons, & autres catholiques sensés disent tous les jours. Je veux enfin qu'il y ait quelques saillies hardies. Ne sont-elles pas pardonnables à un juif?

Je viens à un autre article: c'est aux critiques vives qu'on a faites sur la cour de Rome. A cela, je n'ai qu'un mot à dire. Qu'on prenne garde qu'Aaron Monceca, tout juif qu'il est, ne parle presque jamais du souverain pontife que comme prince particulier, & maître de Rome. On peut même être bon catholique, & écrire contre les vices & l'avarice d'une cour corrompue. En voici la preuve évidente. Le pape Pie II ne songeant point qu'il parviendroit un jour au souverain pontificat, & ne prenant encore que la qualité d'Enéas Silvius, poëte, écrit dans les termes suivans à son ami Jean Périgal: «Il n'est rien qu'on n'obtienne de la cour de Rome avec de l'argent: l'imposition des mains, les dons du Saint-Esprit, la rémission des péchés, tout s'y vend chèrement. Conservez donc votre or, pour vous en servir au besoin.» _Nihil est, quod absque argento Romana curia non dedat: nam & ipsae manûs impositiones & Spiritûs sancti dona, venduntur; nec peccatorum venia nisi, nummatis impenditur. Serva igitur aurum, ut cum opus sit praesto requiras (1)

[(1) Aeneae Sylvii, feu Pii II. Oper. page 149.]

Si l'on ne trouve rien d'aussi fort dans les Lettres Juives, je suis prêt d'avouer que j'ai mal fait de les traduire. Que si au contraire, Aaron a été beaucoup plus retenu que Pie II, il faut que les dévots m'accordent qu'il n'a dit que ce que peut dire un bon catholique Romain, puisque je ne crois pas qu'ils osassent soutenir que ce pape n'étoit pas catholique. Et pour peu qu'ils se défissent des préjugés qui les aveuglent, ils verroient que le fond de la religion n'a rien de commun avec les vices des particuliers qui en abusent, & qu'on ne peut assez blâmer. Combien seroit-il heureux qu'à force de reprocher l'ambition & l'avarice à la cour de Rome, on pût venir a bout de la corriger entièrement de ce défaut.

Avant de finir cette préface, je répondrai encore à quelques autres objections. On a reproché à Aaron Monceca de condamner en général tous les jansénistes, parmi lesquels il se trouve de fort honnêtes gens. Ceux qui ont formé cette objection n'ont pas bien examiné cet ouvrage. Ils auroient vu qu'on a distingué les jansénistes en deux classes. Les anciens, dignes de l'estime de tous les honnêtes gens, tels que les Arnauld & les Pascal, les Sacy, sont loués dans vingt endroits. Les pères de l'Oratoire, partisans des sentimens de ces grands-hommes, n'ont jamais été nommés dans ces lettres. Ainsi quand on parle des jansénistes, il faut entendre la secte des convulsionnaires, gens reconnus pour

Fanatiques, malins, dangereux & fripons.

Les jésuites sont piqués qu'on dise que leur société est ambitieuse & redoutable. Mais, en vérité, ne se moqueroient-ils pas eux-mêmes de quelqu'un qui écriroit qu'ils sont humbles, attentifs à fuir la gloire & peu touchés des biens & des grandeurs de ce monde? N'a-t-on pas avoué que leurs moeurs étoient pures; qu'ils étoient sçavans, doux, polis, honnêtes-gens même en particulier? Aaron Monceca en eût voulu dire peut-être davantage mais il craignoit de mentir.

Quelques François, accoutumés à ne louer que leur pays, se sont plaints qu'Aaron Monceca avoit presque autant d'amitié & de passion pour les Hollandois, qu'Arouët de Voltaire pour les Anglois. Cet Hébreu connoissoit le mérite & les vertus de cette nation. Il étoit trop philosophe pour se contraindre, & pour déguiser ses sentimens.

S'il eût trouvé ailleurs les excellentes qualités qu'il a louées chez les Hollandois, il les eût applaudies chez les autres peuples. Sa sincérité lui fait blâmer les pernicieuses maximes des convertisseurs. Heureux ceux qui suivront ses principes! Ils sont si conformes à la loi naturelle, qu'ils n'ont besoin d'aucune apologie. L'emportement des catholiques outrés lui a donné lieu de louer souvent la douceur & la sagesse du gouvernement Hollandois. Il paroît qu'il aime les nazaréens réformés: & que ce qui avoit occasionné son amitié pour eux, étoit leur fidélité pour leurs princes, & sur tout pour Henri IV, son héros, à qui ils conserverent la couronne, que certains catholiques vouloient lui ravir. J'ajoûterai, en finissant, que si l'on taxe les Lettres Juives d'avoir quelques endroits contraires aux sentimens des catholiques outrés, ces mêmes catholiques outrés seront pourtant obligés d'avouer qu'il seroit à souhaiter que tous les peuples pensassent comme lui sur les préceptes moraux & le respect qu'on doit aux souverains.

Au reste, je tâcherai de mériter dans la traduction des volumes suivans l'empressement que le public a témoigné pour les deux premiers, dont le prompt débit a surpassé mes espérances, & trompé celles de ceux dont le cours de cet ouvrage blesse la cagoterie.

***

Lettres Juives, ou Correspondance Philosophique, Historique & Critique, entre un Juif Voyageur en différents Etats de l'Europe, & ses Correspondans en divers endroits.

***

LETTRE XXXIII.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, rabbin à Constantinople.

L'habitude que j'ai contractée avec certains sçavans de ce pays, a tourné entièrement mon esprit du côté de la philosophie. Je contemple avec étonnement cette prodigieuse différence qui se trouve entre un homme & un autre.

[Pages b16 & b17]

J'examine le génie, la science & la pénétration de Descartes; & je jette ensuite les yeux sur un paysan qui n'a jamais quitté les champs & la campagne; & qui toujours attaché à son travail, ne s'occupe qu'à bêcher la terre, à boire, à manger. Je trouve plus de distance de son ame à celle d'un philosophe, qu'il n'y en a à celle d'un chien. Que fait ce paysan, qui ne lui soit commun avec le moindre animal? Il a des passions & il est sensible à l'amitié, à la reconnoissance: il distingue le bien & le mal, selon qu'on lui en a inspiré les préjugés. Un chien bien élevé, & qu'on a formé avec soin, aime son maître, le suit, le défend. On en a vû mourir de douleur & de tristesse. Voilà donc les passions communes & au chien & au paysan. Examinons s'il ne distingue pas le mal & le bien. Il ne fera point d'ordure dans certaine chambre, il ne prendra point de la viande qu'il trouvera exposée dans certain endroit, parce qu'on l'a battu lorsqu'il a voulu le faire, & qu'on lui a par-là inspiré le préjugé, que prendre de la viande dans cet endroit étoit une chose mal faite (1).

[(1) Postremo quid in hâc mirabile tanto pone est re,
Si genus humanum, cui vox & linguavigeret,
Pro vario sensu varias res voce notaret,
Cum pecudes mutae, cum denique saecla ferarum
Dissimiles soleant voces, variasque ciere,
Cum metus, aut dolor est, & cum jam gaudia gliscunt
Quippe etenim id licet è rebus cognoscere apertis,
Irritata canum cum primùm magna Molossum,
Mollia ricta premunt duros nudantia dentes;
Longè alio sonitu rabie destricta minantur:
Et cum jam latrant, & vocibus omnia complent;
At catulos blandè cum linguâ lambere tentant,
Aut ubi eos lactant pedibus morsuque petentes,
Suspensis teneros imitantur dentibus haustus;
Longè alio pacto gannitu vocis adulant:
Et cum deserti baubantur in oedibus, aut cum
Plorantes fugiunt sumisso corpore plagas.


Lucret. de Rerum Nat., lib. 5. vers. 1058.

«Ce n'est point une chose bien étonnante, dit Lucrèce, que les hommes aient donné des noms différens à des choses distinctes. Ayant leurs organes disposés à parler, puisque les animaux, sans avoir l'usage de la parole, ont des moyens pour s'exprimer très-distinctement, & de témoigner de leur joie ou leur tristesse. L'expérience démontre cette vérité. Ne voit-on pas, que, lorsque les chiens d'Epire sont irrités, ils haussent leurs babines pour faire craindre la force des dents qu'ils montrent. Leurs cris menaçans sont bien différens de leurs simples aboyemens. Et quand ils caressent leurs petits avec la langue & qu'ils feignent de les mordre & de les attaquer, leur ton est bien différent de celui dont ils se servent dans les cris affreux qu'ils jettent lorsqu'ils sont renfermés dans une chambre ou qu'ils ont reçu quelque blessure.»]

Mais je vais plus loin, & je soutiens que cette conduite du chien prouve évidemment que son esprit est capable des trois opérations de la logique: & il ne manque rien à un barbet & à un dogue pour pouvoir pousser le raisonnement aussi loin qu'un régent de philosophie du collège des quatre Nations.

[Pages b18 & b19]

La première opération de l'esprit humain est de concevoir; la seconde d'assembler ses pensées; la troisième d'en tirer une juste conséquence. Je vois distinctement dans le chien ces trois différentes opérations. Quand je veux l'apprendre à sauter sur un bâton: lorsqu'il saute, je le flatte; première pensée. Je le bats lorsqu'il ne saute pas; seconde pensée. Il saute toujours: voilà la conséquence de ces deux premières pensées. Je réduis en forme l'argument que fait le chien. Si je saute, je suis flatté. Si je ne saute pas, je suis battu. Sautons donc.

L'histoire est remplie de mille traits qu'elle nous a conservés & qui manifestent l'entendement & le raisonnement des bêtes. Montagne, excellent auteur François, parle de certains boeufs qui sembloient avoir appris l'arithmétique. On s'en servoit à tourner cent fois par jour la roue d'un puits mais lorsque leur travail étoit achevé quelque violence qu'on leur fît, on ne leur eût pas fait faire un pas de plus (1).

[(1) «Les boeufs qui servoient aux jardins royaux de Suze pour les arroser & tourner certaines grandes roues à puiser de l'eau auxquelles il y a des baquets attachés (comme il se voit en Languedoc), on leur avoit ordonné d'en tirer jusqu'à cent tours chacun. Ils étoient si accoutumés à ce nombre, qu'il étoit impossible, par aucune force, de leur en faire tirer un tour davantage; & ayant fait leur tâche, ils s'arrêtoient tout court. Nous sommes en l'adolescence avant que nous sçachions compter jusqu'à cent, & venons de découvrir des nations qui n'ont aucune connoissance des nombres.» Essais de Montagne, liv. II. chap. XII. pag. 151. ]

Ces boeufs étoient mathématiciens, sans avoir appris les élémens d'Euclide. Enfin l'on ne peut nier qu'ils n'eussent une façon de compter qui leur servoit de régle certaine, pour déterminer le nombre des tours qu'ils faisoient.

De l'examen de l'esprit & de l'entendement du chien, passons à celui du paysan.

[Pages b20 & b21]

Il suit, pour ainsi dire, machinalement une coutume journalière. Il se leve le matin, travaille à la terre, boit & mange à certaines heures, se couche le soir, & fait le lendemain ce qu'il avoit fait la veille. Le premier jour de sa vie ressemble parfaitement au dernier. Il ne connoît des secrets de la nature, des ressorts cachés de l'ame & de l'esprit que ce que les objets ordinaires dont il est frappé, lui en apprennent; & si ses lumières sont au-dessus de l'instinct des bêtes, elles ne l'éclairent guère plus. Quelle immense différence de la pénétration de Descartes à l'aveuglement & à l'ignorance de ce paysan! Je regarde avec étonnement ce philosophe mesurer le cours des astres, en connoître l'éloignement, prédire jusques dans les siécles les plus éloignés leurs élipses & leurs mouvemens. Je suis encore plus surpris lorsqu'il m'apprend à me connoître moi-même; & que me developpant l'ame des corps qui la cachent à mes yeux, il en rend l'essence sensible, & m'en prouve la spiritualité. Ses raisonnemens, la justesse de ses pensées en sont des argumens invincibles. Je fais grace au paysan en faveur du philosophe.

Les docteurs nazaréens se sont récriés contre l'opinion qui range les bêtes au rang des simples machines. Ils ont mal fait de s'opposer au systême le plus convenable à la spiritualité de l'ame des hommes. Car si l'on soutient que les bêtes ont une ame matérielle, on accorde que la force motrice, & la faculté de penser ne sont point incompatibles avec la matière. Or si la matière peut s'élever jusqu'à un certain point de connoissance & d'entendement, en subtilisant davantage cette matière, elle peut s'élever à un plus haut dégré de perfection: du chien, parvenir au paysan, & du paysan au philosophe.

De grands hommes ont cru l'ame matérielle, quoiqu'immortelle. Plusieurs anciens philosophes ont été de ce sentiment: & c'est l'opinion d'un des premiers & des plus célèbres docteurs nazaréens. (1)

[(1) Cum autem sit, (loquitur de animâ) habeat necesse est aliquid per quod est: si habet aliquid per quod est, hoc erit corpus ejus. Omne quod est corpus est sui generis: nihil est incorporale, nisi quod non est. Tertullian. de Carne Christi, cap. XI.]

Tout ce qui n'est pas matiere, disoit-il, n'est rien. Or l'ame est quelque chose. Donc elle est matérielle. Mais il n'est rien de si aisé que de prouver la possibilité de la spiritualité de notre ame. Dieu est un esprit. Il existe. L'ame peut donc être spirituelle & exister. (1)

[(1) Cet argument n'eût pas embarrassé Tertullien; car, quoiqu'il crût Dieu un esprit, il entendoit par esprit une nature corporelle, mais extrêmement déliée. Qui peut nier, dit-il, que Dieu ne soit corps, bien que Dieu soit esprit? Tout esprit est corps, & a sa figure qui lui est propre. «Quis enim negabit, Deum esse corpus, etsi Deus spiritus est? Spiritus etiam corpus sui generis, in suâ effigie.» Tertull. advers. Prax. cap. VII. Tous les anciens philosophes, si l'on en excepte Platon, qui, cependant a bien eu encore des idées fausses de la nature de Dieu, ont cru qu'il étoit composé d'une matière subtile. C'est ce qu'ils ont entendu par le terme Esprit. Plusieurs peres de l'église ont donné dans la même erreur. Les lecteurs pourront voir la preuve de cette vérité dans les Mémoires secrets de la république des lettres. Lettre V.]

[Pages b22 & b23]

Il y a eu des philosophes qui ont poussé leur erreur & leur aveuglement, jusqu'à soutenir que Dieu lui-même étoit matériel, & que la divinité consistoit dans une matière subtile qui faisoit l'ame de l'univers, & qui étoit répandue par-tout. (2)

[(2) C'étoit le sentiment de plusieurs philosophes anciens, entre autres des Stoïciens. Virgile a parfaitement décrit le systême de l'ame du monde.
Principio coelum & terras, camposque liquentes,
Lucemtemque globum lunae, Titaniaque astra,
Spiritus intus alit; totamque infusa per artus
Mens agitat molem, & magno se corpore miscet.
Inde hominum pecudumque genus, vitaeque volantum,
Et quae marmoreo fert monstra sub aequore Pontus.
Igneus est ollis vigor, & coelestis origo
Seminibus: quantum non noxia corpora tardant,
Terrenique hebetant artus moribundaque membra.
Hinc metuunt cupiuntque, dolent, godentque & neque auras
Respiciunt clausae tenebris & carcere caeco.

Virgil. Aeneïd. libr. VI.. vers. 72-1 & seqq.

C'est-à-dire, «le ciel, la terre, la mer, la lune, le soleil, les astres, ont eu dès le commencement un esprit répandu au-dedans d'eux, qui les conserve, les entretient & les vivifie. Cette ame diffuse dans toutes les parties de l'univers, & le fait mouvoir. C'est de-là que viennent les hommes, les bêtes, les oiseaux & les monstres que la mer produit. Tous ces êtres différens ont eux-mêmes un feu d'essence divine, qui les anime à proportion que leurs corps pesans le permettent, & qu'ils ne sont point accablés par leur matière terrestre & sujette à la corruption. C'est la cause de leur joie, de leurs desirs, de leurs craintes: ils sont sujets à toutes les passions, parce qu'ils sont enfermés dans les corps, comme dans une obscure prison.»]

C'est-là à-peu-près le systême de Spinosa, & de quelques autres athées, dont je t'ai fait voir la fausseté et l'horreur dans une autre de mes lettres (1).

[(1) La XXXI. Spinosa établit, que tout est en Dieu, & que tout est Dieu. C'est-là le même dogme que celui de l'ame du monde.
Ethices propositio XV. de Deo.
Quidquid est, in Deo est; & nihil sine Deo esse, neque concipi, potest.

Demonstratio.

Praeter Deum nulla datur, neque concipi potest, substantia (per XIV. proposit.) Hoc est (per defin.) Res quae in se est, & per se concipitur. Modi autem (per Defin. V.) sine substantia, nec esse, nec concipi, possunt: quaeri hi in sola divina natura esse, & per ipsam solam concipi possunt. Atqui praeter substantias, & modos, nihil datur (per Axiom. I.) Ergo, nihil sine Deo esse, neque concipi, potest.
Spinosa, Oper. Posth. Ethices, part. I. pag. 12.]

[Pages b24 & b25]

Ne voilà-t-il pas une divinité bien respectable, qu'un Dieu sujet à être divisé en cent mille parties! Car tout ce qui est matière peut être divisé; & si Dieu est matériel; il peut l'être. Spinosa se moquoit sans doute des nazaréens qui croyoient trois personnes en Dieu: & lui il en croyoit des millions par son systême. Un sentiment aussi ridicule rendoit Dieu perpétuellement contraire à lui-même; car lorsqu'une certaine quantité de matière vouloit une chose qui n'étoit pas du goût d'une autre, deux dieux se disputoient: ensorte que tous les hommes étant eux-mêmes des portions de la divinité, elle étoit souillée de tous les crimes. Il ne falloit plus dire: Un voleur a tué un honnête-homme: mais un dieu coquin a tué un dieu honnête.

Considère, mon cher Isaac, s'il est rien de si ridicule, que de nier la spiritualité de Dieu. Il faut, ou soutenir qu'il n'existe pas, ou avouer qu'il n'est point matériel. Je me suis assez étendu dans une de mes lettres sur la nécessité d'un être souverainement parfait, puissant & intelligent, & sur le chimérique systême des atômes. Il faut être privé des notions les plus simples, pour penser que le hazard puisse produire un ordre tel que celui qui regne dans l'univers; & que ce même hazard, qui n'est qu'une confusion, puisse le soutenir: ensorte que la régle & l'harmonie sont la suite d'un désordre & d'un trouble perpétuel, & qu'un aveugle destin ordonne & conduise ce qu'on est étonné que puisse faire la plus sage prudence. S'il est donc clair & manifeste qu'il existe un Dieu, & qu'il est spirituel, pourquoi notre ame ne pourra-t-elle pas l'être? S'il existe quelque chose de plus parfait que la matière & comme nous en convenons, nos ames ne peuvent-elles pas être d'une même qualité que cet être, dont nous ne pouvons pas avoir une connoissance parfaite?

[Pages b26 & b27]

Je ne vois aucune raison pour nier la spiritualité de l'ame: mais j'en trouve encore moins pour ne pas en croire l'immortalité: elle est une suite nécessaire de l'existence de Dieu. L'être tout-puissant en créant l'homme, lui a accordé la faculté de le connoître, que je ne pense point être innée avec lui, mais que je crois attachée nécessairement à la raison; persuadé qu'il n'est personne qui contemple l'ordre & l'arrangement de l'univers, qui ne sente en lui-même qu'il n'y a quelque chose de souverainement grand, & de souverainement juste qui gouverne tout le monde. Or Dieu nous ayant accordé la faculté nécessaire de le connoître, a voulu sans doute que nous le servissions, & que nous l'honorassions. Sans cela, à quoi eût abouti que nous en eussions eu la connoissance? S'il veut être servi, & qu'il nous en ait fait une loi, il est de sa justice de punir ceux qui violent ses ordres, & de récompenser ceux qui les suivent. Et pour qu'il puisse distribuer ses récompenses & ses peines, il faut que nous soyions hors de ce monde, & que l'ame soit immortelle. Vainement objecteroit-on que Dieu peut punir & récompenser dans ce monde. Il le peut sans doute; mais il le fait rarement. Car l'expérience journalière nous démontre clairement que de grands scélérats ont joui d'un bonheur parfait jusqu'à leur mort. De la prospérité des méchans, je tire un nouvel argument pour l'immortalité de l'ame. Dieu seroit injuste, ce qui ne se peut pas, si, ayant ordonné aux hommes d'éviter le mal & de faire le bien, il favorisoit ceux qui lui désobéissent, & punissoit ceux qui le servent. Il faut donc qu'il réserve nécessairement des biens & des récompenses après le trépas. Je sçais que quelques impies & quelques scélérats ont soutenu qu'il n'y avoit ni bien ni mal; & que le seul préjugé des hommes en formoit la différence. Les bêtes font honte à ceux qui ont poussé leur aveuglément jusqu'à soutenir une thèse aussi extravagante. Elles respectent celles qui sont de leur espèce. Un chien n'oseroit mordre son maître; il le regarde comme son bienfaiteur; & il souffre de lui ce qu'il n'endureroit pas d'un autre. Il sent & connoît que l'ingratitude est un mal: & les hommes veulent l'ignorer. Mais quel est celui qui n'est pas persuadé, quelque méchant qu'il soit, qu'on ne doit pas naturellement faire aux autres ce qu'on ne voudroit pas éprouver soi-même?

[Pages b28 & b29]

Préjugé à part, il n'est point de scélérat, de voleur, quelque endurci qu'il soit, qui ne sente son crime. Du moins ne peut-on nier qu'il connoît lorsqu'il assassine un homme, qu'il ne voudroit pas qu'on lui en fît autant. Il ne faut que ce sentiment pour distinguer le bien & le mal. S'ils sont donc différens, Dieu doit les juger différemment; & s'il ne le fait dans ce monde, sa justice n'en est que plus rigoureuse dans l'autre.

La plûpart des gens qui nient l'immortalité de l'ame ne soutiennent cette opinion que parce qu'ils le souhaitent. Ils se figurent pouvoir calmer les remords dont ils sont dévorés. Mais au milieu de leurs débauches & de leurs plaisirs, la vérité qui se fait sentir malgré eux, commence les supplices auxquels ils sont destinés après leur mort.

Je ne connois rien de si mortifiant pour la vanité humaine, que l'idée de l'anéantissement. Elle a quelque chose en soi capable de produire le désespoir. Il faut connoître bien peu tout le prix de la faculté de concevoir, de penser & de raisonner, pour se complaire dans l'idée d'en être privé un jour.

Porte-toi bien, mon cher Isaac, & fuis avec assiduité la fréquentation des impies & des libertins, de peur que la justice céleste ne t'enveloppe dans leur punition.

De Paris, ce...

***

LETTRE XXXIV.

Jacob Brito à Aaron Monceca

La galanterie régne à Gènes autant & plus que dans aucune ville d'Italie. L'amour semble y avoir choisi son séjour. Les Italiens, par ailleurs sévères et jaloux, sont ici l'exemple des maris débonnaires; toutes les dames ont leurs sigisbées. C'est ainsi qu'on appelle l'ami du coeur du mari, qui se donne dans le public pour soupirant de la femme. Cette coutume est regardée comme une plaisanterie: & les époux comptent sur la fidélité des Sigisbées, encore plus que sur celle de leurs femmes. L'amitié qui les unit, leur paroît un frein infaillible, pour arrêter les feux dont ils pourroient brûler. Il faut être bien sot ou bien imbécille, pour se figurer que l'amitié puisse être un sûr moyen pour vaincre l'amour. Cela peut arriver quelquefois; mais dans le cours ordinaire des choses, rien ne peut arrêter le torrent de cette passion: la gloire, la vertu même ne lui résistent pas.

[Pages b30 & b31]

On a vû dans tous les tems les plus grands hommes avoir les plus grandes foiblesses. Marc-Antoine idolâtra Cléopatre: il perdit pour elle l'empire & la vie; & ce qu'il fit de plus étonnant, il s'enfuit à la bataille d'Actium, lui à qui Jules-César étoit redevable de la conquête du monde.

Sans aller chercher des exemples si éloignés des étonnantes foiblesses des grands hommes, notre siécle est le témoin de la bizarre union qu'a formée un des plus grands monarques que l'univers ait vû présider sur les mortels. (1)

[(1) Pierre I, czar de Moscovie.]

Esprit vaste, capable de l'exécution des projets les plus grands & les plus difficiles, nouveau législateur de ses états, dieu tutelaire d'un roi humilié (2), vainqueur d'un nouvel Alexandre (3), il céda aux charmes de la femme d'un simple soldat, & l'éleva au rang d'impératrice.

[(2) Auguste, roi de Pologne.
(3) Charles XII. roi de Suède.].

L'amour sçait surmonter tous les obstacles: il est peu de coeurs dont il n'excite les passions, lorsqu'il s'en est rendu le maître. J'avouerai qu'il ne conduit pas la vertu directement au crime; mais il la défigure si bien, qu'il la rend presqu'inutile. L'équité naturelle que chacun prétend suivre, n'est écrite dans d'autres livres que dans nos coeurs. Nous ne l'appercevons qu'à travers le voile de nos passions; & cette équité prend la forme qu'elles lui donnent. Nous prenons souvent le vice pour la vertu; & nous consacrons nos foiblesses sous les noms de générosité, de pitié & de tendresse. Un ami que l'amour force à trahir son ami, croit trouver de quoi justifier sa conduite: il rejette la trahison sur une puissance inconnue, sur un penchant dont il n'est pas le maître; & peu-à-peu dans le sein du crime, il pense n'être point éloigné du chemin de la vertu.

L'amitié ne me rassureroit pas contre l'amour: si j'étois Génois, je me soucirois fort peu que ma femme eût un sigisbée ou un amant en titre, qui, sous le prétexte d'un usage établi & sans conséquence, peut, lorsqu'il veut, me tromper & rendre mes précautions inutiles. Quoique né dans le Levant, je ne suis point jaloux.

[Pages b32 & b33]

Mon opinion sur le sigisbée est le sentiment d'un homme raisonnable. Nous ne devons point, ainsi que les Mahométans & les Italiens, nous tourmenter dans la crainte de l'infidélité de nos femmes; nous ne devons pas non plus l'occasionner, comme font certains Génois, & les François en général. Il est ridicule de vouloir exposer des femmes dans des occasions périlleuses, & d'exiger qu'elles en sortent sans y succomber. C'est pousser quelqu'un dans un chemin glissant, & demander qu'il reste ferme.

Cette liberté qu'ont les femmes à Gènes, rend la société aimable & gracieuse. Il n'est aucune ville dans l'Italie où un voyageur & un étranger puissent s'amuser plus agréablement. Les Génois sont assez polis, & reçoivent les gens qui leur sont recommandés avec beaucoup d'attention. Moïse Caro m'avoit donné une lettre pour le sénateur Doria, à qui l'on donne le titre de prince. Il me fit un accueil très-gracieux. Cependant, au travers de sa politesse, je découvris un air de grandeur & une vanité inséparable des grands. On dit communément en Italie, qu'il y a trois sortes d'animaux insupportables par leur hauteur, les cardinaux, les ducs & les sénateurs Génois. Ce prince Doria, à qui j'allais faire ma révérence, est d'une famille où la fierté se puise avec le sang. Son pere, homme d'une vanité ridicule, ne vouloit avoir que de grands chevaux, de grands domestiques, de grands appartemens, &c. Sa table étoit servie avec de grands plats, de grandes assiettes, &c. Il choisit une femme extrêmement grande, & refusa d'en épouser une beaucoup plus riche, mais plus petite. Lorsque quelqu'un lui parloît, il s'élevoit imperceptiblement & peu-à-peu, sur la pointe des pieds pour paroître plus grand.

Voilà, je te l'avouerai, une grandeur bien ridicule, selon moi. Combien est méprisable aux yeux d'un philosophe un homme qui fait consister son mérite dans la hauteur de ses chevaux, & dans celle de ses domestiques! C'est pourtant là sur quoi est fondée une partie de la gloire des grands. Leur génie même & leur esprit réside dans leurs richesses. Dépouillez certain seigneur des habits superbes dont il est couvert; mettez le dans un état à ne pouvoir plus parler de son équipage, d'une partie de chasse, d'un soupé poussé bien avant dans la nuit: vous ne verrez plus qu'un malotru, mal fait, mal bâti, & de la taille duquel le tailleur avoit caché les défauts sous un amas de galon; le perruquier, réparé la figure & la physionomie, en lui cachant la moitié de son visage.

[Pages b34 & b35]

Sa conversation sera rampante: à peine aura-t-il la faculté de s'expliquer; & son valet de chambre auprès de lui paroîtra un Démosthène.

Si les grands seigneurs connoissoient à quel ridicule les expose leur vanité déplacée, peut-être chercheroient-ils à s'attirer par un autre endroit, l'estime du public. S'ils n'affectent leurs airs de hauteur que pour se faire respecter du public, je les plains d'avoir choisi le moyen qui les éloigne le plus de leur but. Le mérite, la valeur, la bonne-foi: voilà les vertus qui entraînent le coeur. La fierté, l'impolitesse, le mépris & l'insolence, sont payés de la haine & de l'indignation publique. La contrainte empêche qu'on n'éclate: le rang de ceux qu'on hait & qu'on méprise, force au silence; mais cette gêne augmente le dépit qu'on a d'être forcé à souffrir ces affronts.

Les hommes ont en eux-mêmes un penchant qui les porte à l'égalité: ils souffrent à regret d'en voir qui sont infiniment plus heureux qu'eux, & qui souvent, sans le mériter, jouissent de tous les biens & de tous les honneurs de la fortune. Cette jalousie qu'a le commun des hommes contre ceux qui occupent des postes éminens, ne peut être vaincue que par une vertu qui fait taire l'envie, & la force d'avouer que le mérite est joint aux grandeurs, & quelles en sont le juste prix.

Je t'ai marqué dans ma dernière lettre combien peu la plus grande partie des Génois étoit sensible à la vraie gloire & au bien de leur patrie. Aussi depuis près de trois cent ans, cette république a toujours diminué. L'avidité des gens en charge, & la mésintelligence qui regnoit entr'eux, a causé les pertes de cet état. La ville de Savone, qui n'est qu'à huit lieues de Gènes, s'étant révoltée plusieurs fois contre les vexations dont on l'accabloit, on agita dans le sénat si on la détruiroit entiérement. Messieurs, dit un sénateur de la maison Doria, je vous conseille d'envoyer à Savone un gouverneur comme les deux derniers qui y ont commandé. Puisque vous êtes dans le dessein de détruire entièrement cette ville, vous ne sçauriez vous servir d'un meilleur expédient. Une aussi sage ironie que celle-là fit revenir le sénat de son égarement: on fit rendre compte aux deux derniers gouverneurs; & on les punit de leurs malversations.

[Pages b36 & b37]

Si l'on eût tenu la même conduite à l'égard de l'Isle de Corse, de la révolte de laquelle je t'ai déja parlé, ce royaume seroit encore dans l'obéissance qu'il devoit à ses souverains. Au commencement du soulevement des Corses, les Génois crurent les vaincre aisément; mais après avoir employé vainement toutes leurs forces pour réussir dans leur entreprise, ils eurent recours à l'empereur & le prierent de leur fournir une armée. Il faut que je te dise une fable qui vient naturellement à ce sujet.

Un jardinier se plaignit à son seigneur d'un liévre qui venoit tous les jours lui manger les choux de son jardin. Ce seigneur se charge d'exterminer l'animal. Il vient chez le paysan, accompagné de dix chasseurs, suivi de trente chiens, & fait plus de dégat dans un moment, que le liévre n'en eût fait en mille ans. On le poursuivit au travers du jardin. Malgré les chiens, il se sauve par un trou de la muraille. Alors le gentilhomme conseille au paysan de le boucher, & le félicite du départ de son ennemi. Les Génois ont eu le sort du jardinier. Ils ont payé, pendant très-long-temps, six mille Allemands qui leur ont couté des sommes immenses. Les chefs des révoltés ont fui comme le liévre. Ils se sont sauvés & ont imploré le secours & la miséricorde de l'empereur. Il la leur a accordée, & a obtenu leur grace des Génois. Mais à peine ce prince a-t-il eu retiré ses troupes de l'Isle de Corse, qu'elle s'est de nouveau révoltée: & les Génois ont eu la douleur d'avoir dépensé leur argent inutilement, & d'être obligés de recommencer une guerre dont ils ne sçavent quelle sera l'issue.

Adresses-moi ta réponse à Turin; car je pars demain pour cette ville, où je resterai quelques jours.

Porte-toi bien, & puisses-tu jouir du repos, des richesses & de la santé.

De Gènes, ce...

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[Pages b38 & b39]

LETTRE XXXV

Aaron Monceca, à Isaac Onis, rabbin de Constantinople.

J'attens encore des livres d'Amsterdam: & j'ai écrit plusieurs fois à Moïse Rodrigo pour le presser de les faire partir; mais inutilement. Il me renvoie à la fin du mois; & je ne pourrai les envoyer à Constantinople que dans cinq semaines.

J'ai parcouru les boutiques des libraires de Paris pour choisir quelques ouvrages nouveaux que je pusse joindre à ceux que je recevrai de Hollande. Je n'ai rien trouvé de bon que je ne t'eusse déja envoyé; excepté deux petits romans qui paroissent depuis peu. Le premier est intitulé, les égaremens du coeur & de l'esprit. Je t'ai parlé dans mes premières lettres de l'auteur. (1)

[(1) Crébillon le fils.]

Il écrit purement: il connoît les sentimens; & il développe le coeur avec beaucoup de précision & de justesse. Mais il est tombé dans cet ouvrage dans un défaut qu'il a souvent condamné dans les écrits des autres. Il fait sentir au lecteur qu'il court après l'esprit: & il y a quelques endroits où le naturel est sacrifié au faux-brillant. Cette faute, qui n'est pas ordinaire, est réparée par mille beautés. L'auteur de ce roman peint les choses plutôt qu'il ne les écrit. L'imagination est frappée avec plaisir des portraits qu'il fait. Vois si l'on peut définir avec plus de justesse & de précision la première surprise d'un coeur. Sans pénétrer le motif qui me faisoit agir, je conduisois, j'enterprêtois ses regards: je cherchois à lire dans ses moindres mouvemens. Tant d'opiniâtreté à ne la pas perdre de vûe, me fit enfin remarquer d'elle. Je la fixois sans le sçavoir: & dans le charme qui m'entraînoit malgré moi-même, je ne sçais ce que mes yeux lui dirent: mais elle détourna les siens en rougissant un peu.

Il faut être amoureux, ou l'avoir été, pour dépeindre aussi véritablement & aussi délicatement tous les mouvemens de l'amour. Le génie, l'esprit & la science ne peuvent faire de portraits aussi ressemblans. Le coeur seul peut atteindre à ce point. Quand je dis le coeur, j'entends un coeur tendre, & qui s'est trouvé dans ces situations. Voici le caractère d'une prude amoureuse. Peu sûre dans ses démarches, c'étoit un mélange perpétuel de tendresse & de sévérité. Elle paroissoit ne céder que pour s'opiniâtrer à combattre. Si elle croyoit m'avoir disposé par ses discours à quelque sorte d'espérance, attentive à me faire perdre, elle reprenoit sur le champ cet air qui m'avoit fait trembler tant de fois, & m'ôtoit par-là jusqu'à la triste ressource de l'incertitude.

[Pages b40 & b41]

On ne peut s'empêcher d'être frappé du vrai & du naturel qui regne dans ce portrait. Sans l'usage du monde & la connoissance parfaite des moeurs, on ne sçauroit atteindre à ce point. Il est difficile de démêler les différentes formes, & pour ainsi dire les mouvemens intérieurs des différens caractères. Un écrivain médiocre les effleure: un bon auteur les dépeint, les met sous les yeux, & les expose tels qu'ils sont.

On regarde un roman comme un ouvrage fait uniquement pour amuser. Ce ne doit pas être le but pour lequel on doit le composer. Tout livre qui ne joint pas l'utile à l'agréable, est peu digne de l'estime des connoisseurs. En amusant l'esprit, il faut instruire le coeur. C'est par-là que les plus grands hommes ont illustré leurs écrits.

Un écrivain qui, plein de fictions & d'imaginations hardies, amuse les lecteurs dans le cours de douze volumes d'incidens ménagés adroitement & d'une manière intéressante, & qui cependant à la fin de son livre n'a rempli les esprits que d'enlevemens, de duels, de pleurs, de désespoirs & de larmes (1), n'a ni la science d'instruire, ni le don d'atteindre à la perfection; il ne posséde de son art que la moindre partie.

[(1) La Calprenede.]

Un auteur qui plaît sans instruire, ne plaît pas long-tems: il voit son livre moisir dans la boutique du libraire; & ses ouvrages ont le sort des mauvais sermons & des froids panégyriques.

Autrefois les romans n'étoient qu'un ramas d'aventures tragiques qui enlevoient l'imagination, & déchiroient le coeur. (1)

[(1) Le Polexandre de Gomberville, l'Ariane de des Marets, &c._]

On les lisoit avec plaisir, mais on ne retiroit d'autre profit de leur lecture, que de se nourrir l'esprit de chimères, qui souvent devenoient nuisibles. Les jeunes gens avaloient à long traits toutes les idées vagues & gigantesques de ces héros inventés: & les génies habitués à des imaginations outrées, ne goûtoient plus le vraisemblable. Depuis quelque tems on a changé cette façon de penser: le bon goût est revenu; au lieu du surnaturel on veut du raisonnable; & à la place d'un nombre d'incidens qui surchargeoient les moindres faits, on demande une narration simple, vive & soutenue par des portraits qui nous présentent l'agréable & l'utile.

[Pages b42 & b43]

Quelques auteurs ont écrit dans ce goût, & ont approché plus ou moins de la perfection, selon qu'ils ont plus ou moins imité la nature. (1)

Il en est d'autres qui poussent les choses à l'extrême: à force de vouloir paroître naturels, ils sont devenus bas & rampans, & n'ont eu ni le talent de plaire, ni celui d'instruire. (2)

Quelques-uns (3) ont eu recours à une fade allégorie, croyant de plaire par un goût nouveau. Leurs ouvrages sont morts en naissant, & ont été si peu lus qu'ils n'ont pas été critiqués.

[(1) Prévôt d'Exiles. Voyez la Bibliothèque des Romans.
(2) Histoire du chevalier des Essars & de la comtesse de Merci, &c.
(3) Fanférédin, & autres.]

Si les mauvais auteurs réfléchissoient sur les talens & les qualités qu'il faut pour un bon roman, ces sortes d'ouvrages ne seroient plus leur refuge. Un homme pressé par la faim & par la soif, veut faire un livre. Il n'a ni assez de science pour écrire l'histoire, ni assez de génie pour travailler à des ouvrages moraux. Il barbouille deux mains de papier d'un ramas d'aventures mal digérées. Il les narre sans goût & sans génie: porte son ouvrage chez un libraire & fut-il obligé de le vendre au poids, & de ne gagner que le double du papier, il est encore payé outre mesure. Il faut peut-être autant d'esprit, d'usage du monde & de connoissance des passions pour composer un roman, que pour écrire une histoire. On n'apprend à peindre les moeurs & les coutumes que par une longue expérience. Il faut avoir examiné de près les différens caractères pour les pouvoir décrire dans le vrai.

Comment un auteur, dont le métier ordinaire consiste à barbouiller du papier, & passer sa vie dans un caffé ou dans sa chambre, peut-il définir justement un prince, un courtisan, une dame aimable? Il ne voit jamais ces personnes qu'en passant dans les rues; & je ne crois pas que la boue, dont leurs équipages l'ont éclaboussé, lui ait communiqué une partie de leurs sentimens. Il n'est point cependant de misérable auteur qui ne fasse parler duc & duchesse à sa fantaisie: lorsqu'un homme du grand monde vient à jetter les yeux sur ces ouvrages ridicules, il est tout étonné de voir que la conversation de Margot la revendeuse est mise sous le nom de la duchesse de..., ou de la marquise de.....

[Pages b44 & b45]

Quelque mauvais que soient ces livres, on en vend cependant beaucoup. Bien des gens, amateurs outrés de la nouveauté, qui ne jugent des choses que par la superficie, achetent ses ouvrages. Ils se forment, en les lisant, un goût aussi éloigné de la bonne manière d'écrire que le sont ces auteurs.

Ne crains point, mon cher Isaac, que je pense jamais à t'envoyer un ramas de livres aussi mauvais. Quelque amateur qu'on soit à Constantinople de romans & d'histoires galantes, on veut qu'elles puissent servir au plaisir de l'esprit, & à l'instruction du coeur.

Le second livre que j'ai acheté me paroît être écrit dans ce but. Il est intitulé Mémoires du marquis de Mirmon, ou le Philosophe solitaire. L'auteur (1) écrit d'une façon vive & aisée: on voit qu'il a été à même de connoître les caractères qu'il dépeint.

[(1) M. le Marquis d'Argens.]

Sans rechercher de paroître avoir autant d'esprit que le premier auteur dont je t'ai parlé, il présente par-tout la vérité sous une forme aimable. Si l'on peut lui trouver quelque défaut, c'est celui de s'expliquer un peu trop hardiment. On lui reproche aussi quelque négligence pardonnable à un homme qui écrit en général aussi purement que lui. Voici le portrait qu'il fait de la solitude. Ce n'est point pour se tourmenter qu'un homme sage semble se séparer des hommes. Il n'a garde de s'imposer de nouvelles loix: il se contente de suivre celles qu'il a trouvé prescrites. S'il en fait de nouvelles, il se réserve d'être le maître de les changer: il s'en rend le souverain, & point l'esclave. Content de ralentir ses passions, de les gouverner par sa raison, il ne se flatte point de l'impossible pouvoir de les dompter à son gré, & ne se fait point un monstre de ce qui fut autrefois pour lui un amusement innocent. Il conserve dans la solitude tous les plaisirs que les honnêtes gens goûtent dans le monde, & leur ôte seulement le moyen de nuire en devenant trop violens.

Il est plusieurs autres endroits dans ce livre, marqués avec autant de précision & de justesse.

[Pages b46 & b47]

Telle est la description du dégoût que le mariage entraîne quelquefois après lui. Quand on est amoureux on ne se montre que du beau côté. Un homme qui veut plaire a grand soin de cacher ses défauts. Une femme sçait encore mieux dissimuler. Souvent deux personnes travaillent pendant six mois à se tromper; elles s'épousent à la fin, & se punissent mutuellement le reste de leur vie de leur dissimulation.

Avoue, mon cher Isaac, qu'il regne une vérité & une précision dans ce portrait qui saisit l'esprit. Ces pensées développées se présentent avec éclat, à l'imagination, & la flatent par leur justesse. Si les auteurs qui écrivent des romans dans ce goût nouveau, toujours attachés au vrai, ne se laissent point entraîner à quelque nouvelle mode, (car les ouvrages d'esprit y sont sujets) il y a apparence que leurs écrits seront aussi utiles pour former les moeurs que la comédie, puisqu'on rendra les romans le tableau de la vie humaine, Un avare s'y verra dépeint par des traits si naturels; une coquette y reconnoîtra son portrait si ressemblant, que la réflexion qu'entraîne la lecture leur sera plus utile que les longues exhortations d'un moine qui s'enrhume à force de crier, & qui souvent ennuie ses auditeurs. Les auteurs qui travaillent à des romans doivent s'attacher à peindre les moeurs d'après nature, & à dévoiler les sentimens les plus cachés du coeur. Comme leurs ouvrages ne sont que fictions, ils ne peuvent plaire qu'autant qu'ils approchent du vraisemblable. Tout ce qui tient du merveilleux outré n'est pas prisé davantage chez les gens de goût que ce qui sent le galimathias. L'un & l'autre vont ordinairement ensemble; & les auteurs qui donnent dans des idées gigantesques ou peu naturelles, ont ordinairement un style de déclamateur, & qui vise à la diction pompeuse & inintelligible.

Le style des romans doit être simple: il doit être plus fleuri que celui de l'histoire, avoir un peu moins d'énergie & de majesté. La galanterie est l'ame du roman; la grandeur & la justesse celle de l'histoire. Il faut beaucoup d'usage du monde pour exceller dans l'un: il faut de la science & de la politique pour se distinguer dans l'autre, Le bon sens, la précision, la justesse dans les caractères, & la vérité dans les portraits, la pureté du style sont nécessaires dans tous les deux. Les dames sont les juges nés de la bonté d'un roman. La postérité décide de celle d'une histoire.

[Pages b48 & b49]

Porte-toi bien, mon cher Isaac. Dès que j'aurai reçu les nouveaux livres de Hollande, je te les enverrai.

De Paris, ce...

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LETTRE XXXVI.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, rabbin de Constantinople.

Je puis m'entretenir librement avec toi, & jouir de ce plaisir qui rend si douce la conversation des philosophes. Ta qualité & ton caractère de rabbin ne me forcent point à te déguiser mes sentimens. Tu souffres que je dépose dans ton sein mes plus secrettes pensées, & ne te scandalises point de certains doutes que je te fais paroître. Dis-moi, mon cher Isaac, es-tu réellement persuadé que les seuls Israëlites, après la mort, auront part à la gloire du Tout-puissant? Pour moi je crois que c'est une erreur: & tu en conviendras lorsque tu auras bien examiné la chose. Est-il possible qu'un Dieu miséricordieux ait créé tant de millions d'hommes pour vouloir les rendre éternellement malheureux: Etoient-ils les maîtres de naître de la race de Jacob; & doivent-ils porter la peine d'une chose qui n'a pas dépendu d'eux? Tu répondras peut-être que nous ne connoissons pas les immenses secrets de Dieu; qu'il n'appartient pas à une créature finie de vouloir fonder les mystères profonds de l'infini. Mais cette question n'est point un mystère. Elle est aussi évidente que notre existence, & aussi facile à démontrer.

Je ne crois pas que tu nies ce principe que Dieu étant la souveraine bonté & la souveraine justice, rien n'est bon, rien n'est juste, qu'autant qu'il approche & qu'il ressemble à sa justice & à sa bonté. Je vais encore t'établir un second principe aussi certain que le premier. Notre raison est un don de Dieu qui ne sçauroit nous tromper. C'est un présent qu'il nous fait, pour nous donner le moyen de le connoître & de le servir. Si cette raison, dans les choses les plus évidentes, nous égaroit, Dieu nous tromperoit: ce qui ne peut se soutenir, Dieu étant la vérité même. (1)

[(1) Nunc circumspiciam diligentius an forte adhuc apud me alia sint ad quae nondum respexi. Sum certus me esse rem cogitantem, nunquid ergo etiam scio quid rrequiratur ut de aliquâ eâ re sim certus? Nempe in hac prima cognitione nihil aliud est, quàm clara quoedam & distincta perceptio ejus quod affirmo; quoe sanè non sufficeret ad me certum de rei veritate reddendum, si posset unquam contingere ut aliquid ita clarè & distinctè perciperem falsum esset. Ac proinde jam videor pro regulâ generali posse statuere, illud omne esse verum, quod valde clarè & distinctè percipio. Descartes, Meditationes de prima philosopha, &c. Med. III. pag. 15. Edit. Amstelodam. ]

[Pages b50 & b51]

Or, cette raison m'apprend & me démontre clairement que la justice ne peut souffrir qu'on soit puni d'un crime involontaire, & auquel on n'a aucune part. (1)

[(1) «Le premier des attributs (de Dieu) qui semble devoir être ici considéré, consiste en ce qu'il est très-véritable, & la source de toute lumière; de sorte qu'il n'est pas possible qu'il nous trompe, c'est-à-dire, qu'il soit directement la cause des erreurs auxquelles nous sommes sujets, que nous expérimentons en nous-mêmes. Car, encore que l'adresse à pouvoir tromper semble être une marque de subtilité d'esprit entre les hommes, néanmoins la volonté de tromper jamais ne procéde que de malice ou de crainte & de foiblesse, & par conséquent ne peut être attribué à Dieu. D'où il s'ensuit que la faculté de connoître qu'il nous a donnée, n'apperçoit aucun objet qui ne soit vrai, en ce qu'elle apperçoit, c'est-à-dire, en ce qu'elle connoît clairement & distinctement; parce que nous aurions sujet de croire que Dieu seroit trompeur, s'il nous l'avoit donnée telle que prissions le faux pour le vrai,lorsque nous en usons bien.» Principes de la philosophie de René me Descartes, I. part. pag. 23 & 24.]

En vain l'on m'objectera que les idées que j'ai de la justice me trompent. Elles ne sçauroient me tromper, puisqu'elles sont une suite de ma raison. Elles ne sçauroient être fausses, étant véritables par la ressemblance qu'elles ont avec la bonté & la justice de Dieu, que ma raison me démontre devoir être telle.

Ecarte, mon cher Isaac, pour un moment les préjugés de l'enfance, & contemple d'un oeil philosophique un nazaréen honnête-homme, & qui vit au milieu de Paris. Il croit & sert le même Dieu que nous. Il suit les dix commandemens qu'il donna à Moïse. Il est élevé dans des préjugés qui lui font regarder notre sainte loi comme accomplie, & celle qu'il professe comme la nouvelle alliance. Tu sçais la force des préjugés & des premières idées qu'on nous inspire. Les auteurs Arabes disent que les directeurs des jeunes gens dominent sur les astres de leur naissance. Pourquoi veux-tu croire, mon cher Isaac, que Dieu ait voulu lier ce nazaréen par des liens si forts, & l'empêcher d'entrer dans la foi d'Israël uniquement pour avoir le plaisir de le perdre?

[Pages b52 & b54]

Je frémis lorsque je lis dans quelques livres nazaréens ce principe impie, qu'il faut qu'il y ait des damnés pour la gloire de Dieu, comme les rois ont pour la leur des forçats & des esclaves sur leurs galères. Dieu, l'être immense, qui de rien a tout fait, qui peut anéantir dans un instant l'univers, a-t-il besoin pour sa gloire du tourment de quelques infortunées créatures? S'il les punit, c'est un effet de sa justice, & de l'ordre établi par sa sagesse. Mais sa colère ne tombe que sur les crimes qu'une ignorance invincible, & une force majeure n'ont point occasionnés.

Les nazaréens ont plusieurs docteurs parmi eux, (1) dont le sentiment me paroît bien raisonnable. Ils disent qu'ils ne jugent personne: & contens d'honorer Dieu, & de professer la religion qu'ils croyent la plus épurée & la plus propre au salut, ils ne décident point de celui des autres hommes, & laissent à Dieu à prononcer ses arrêts.

[(1) Les protestans.]

Je voudrois que tous les rabbins pensassent aussi sagement, & n'eussent pas une si haute idée de leur nation, comme si elle étoit la seule capable de recevoir les faveurs de Dieu, & que le tout-puissant ne fût occupé que du soin d'une poignée de gens errans & vagabonds. Notre façon de penser me paroît une insulte pour tout le genre humain. Nous sommes tous enfans d'Adam. Dieu a créé les uns comme les autres. Il est le maître de faire naître tous les humains Israëlites. Ne formera-t-il des nazaréens & des musulmans, que pour les rendre misérables? Et sa souveraine bonté pourra-t-elle se complaire dans l'injustice & la cruauté?

Je sçais que nos rabbins ne se désistent point de l'opinion de la réprobation des nazaréens &, & qu'ils en font un point essentiel de notre religion. Mais je dépouille cette vieille autorité qu'ils ont acquise sur nos coeurs. La saine philosophie m'apprend à examiner un sentiment avant de l'adopter. Lorsque j'étois jeune, je me suis laissé emporter par crainte & par foiblesse, à croire tout ce que m'enseignoit ma nourrice, mes parens & mes maîtres. L'âge m'a appris à réformer mon entendement, & à faire une exacte revûe de toutes les opinions que j'avois reçues. Je ne donne de croyance aux rabbins qu'autant que leurs décisions s'accordent avec les idées claires & distinctes que j'ai reçues immédiatement de Dieu.

[Pages b54 & b55]

Je me ris dans le fond du coeur de l'attachement ridicule que les juifs ont pour les fictions du Talmud: & pénétré du fonds de notre religion, j'en condamne les superstitions.

Je n'avouerois pas de pareils sentimens à aucun autre mortel que toi; mais je ne sçais qu'en déposant mes pensées secrettes dans ton sein, je les enferme dans le séjour de la vérité & du silence. Lorsque je considère dans certain pays un nombre de gens faisant profession d'une religion différente; que je les reconnois tous honnêtes-gens; que j'examine leurs moeurs; & que je les vois remplis de candeur & de bonne-foi: je ne puis m'imaginer que Dieu, juste dans ses arrêts, & miséricordieux dans ses graces, punisse des hommes, qui, obéissant au législateur interne, je veux dire à la loi de la nature, & à celle de la conscience, n'ont fait d'autres crimes que de suivre la religion de leurs parens dans laquelle ils sont nés. Dépendoit-il d'eux de recevoir la vie d'un pere plutôt que d'un autre? Je trouve qu'il y a de la barbarie dans la décision que nos rabbins ont porté sur le sort des nazaréens après leur mort.

Je vais prévenir, mon cher Isaac, les raisons que tu pourrois m'opposer.

De l'existence de Dieu s'ensuit la nécessité de le servir. Le culte qu'on doit lui rendre a été réglé par lui-même. Ainsi l'on ne peut s'en écarter sans pécher. Cet argument est commun à toutes les religions. Elles croyent toutes être dans le culte prescrit par la bouche divine. Ainsi, en répondant à nos rabbins, je réponds à tous les autres docteurs qui décident si hardiment du salut des hommes. Je me servirai de la réponse sensée que firent quelques docteurs nazaréens qui réformerent une foule d'abus, il y aura bientôt deux cent ans. (1)

[(1) Les docteurs réformés du collège de Poissy.]

Leurs ennemis leur demandoient s'ils croyoient que ceux qui étoient attachés à la croyance & aux sentimens du souverain pontife, pussent se sauver? Nous ne damnons personne, répondirent-ils. Ce sont les mauvaises actions, les péchés mortels qui perdent les ames, & non la pédantesque décision des foibles mortels. Si cela est ainsi, leur dirent leurs adversaires, que n'embrassez-vous nos opinions, pour être dans une entière certitude, car nous croyons que vous êtes damnés. Dans le doute, rangez-vous donc au parti le plus assuré.

[Pages b56 & b57]

C'est le nôtre qui l'est, dirent sagement les docteurs. Nous accordons bien qu'on peut se sauver dans votre parti; mais les erreurs & la superstition dont il est empesté, rendent la chose si difficile, qu'elle devient presque impossible: au lieu que chez nous, tout nous conduit dans la voie du salut, tout nous en facilite l'entrée.

Il n'est pas douteux, mon cher Isaac qu'il n'y ait un culte ordonné par Dieu même; mais il l'est pour faciliter le salut des hommes, & non pour les perdre. Heureux sont ceux à qui Dieu l'a révélé. Mais c'est une impiété, selon moi, de dire qu'il ait créé les autres hommes pour être damnés. (1)

[(1) Je ne comprend, pas par quelle raison les théologiens catholiques d'aujourd'hui s'obstinent à vouloir damner tous ceux qu'ils regardent comme hors de l'église, lorsque plusieurs peres ont décidé en termes nets & précis, que les payens qui avoient été vertueux, avoient pû faire leur salut; n'ayant pû avoir aucune connoissance, ou du moins qu'une très-confuse de la loi de Moyse. Or je voudrois qu'on me dît quelque raison valable, pour me persuader que la divinité veuille perdre des hommes qui n'ont jamais eu aucune notion, ou du moins qui n'en ont eu que de très-foibles du christianisme, quand elle a pardonné à ceux qui n'ont pû être instruits du judaïsme. L'église, me répondra un théologien, l'a ainsi décidé; & nous devons nous soumettre à son jugement. Mais cette église dont on vante si fort l'infaillibilité, devoit apparemment penser d'une autre manière du tems de S. Bernard qu'elle ne fait actuellement: car ce pere, écrivant à Hugues de S. Victor, lui dit qu'il ne sçauroit croire que le commandement de Dieu prononcé à Nicodème: Nisi quis renatus fuerit ex aquâ, & spiritu sancto, non intrabit in regnum coelorum, doive être pris dans toute son étendue, & qu'il faille l'appliquer à ceux qui n'en ont eu aucune connoissance; les juifs, les autres peuples, tous les payens vertueux avant la venue de Jésus-Christ, ayant été purgés du péché originel, & pouvant se sauver en vivant selon la loi naturelle. At verò, quis nescit, & alia, praeter baptismum, contra originale peccatum, remedia antiquis non defuisse temporibus? Abrahae quidem, & semini ejus is, circumcisionis sacramentum in hoc ipsum traditum est. In natio nibus verò, quotquot inventi fideles sunt, adultos quidem fide & sacrificiis credimus expiatos, parvulis autem solùm profuisse, imò & fuffecisse, parentum fidem. D. Bernard Epist. LXXII, ad Magistr. Hugonem sancto Victore.
S. Thomas soutient que les Gentils ont pû se sauver, quoique moins sûrement & avec plus de peine que les Juifs. Gentiles perfectius & securius salutem consequebantur sub observantiis legis, quàm sub solâ lege naturali, & ideò ad eas admittebantur; sicut etiam nunc laïci transeunt ad Clericatum, & seculares ad religionem, quamvis absque hoc possint salvari. Thomae summa, prim. secund. quoest. 98, art. 5.
Un des plus grands théologiens qui vivoit peu de tems avant le concile de Trente, a soutenu que les anciens payens, & ceux d'aujourd'hui, pouvoient être sauvés en vivant justement, lorsqu'ils étoient dans une ignorance invincible.
Quicumque fuerunt, aut etiam modo sunt, ad quos non pervenerit evangelium, cum nullâ viâ humanâ consequi potuerint fidem Christi, tandiu inculpabilem illius ignorantiam habere, vel etiam habuisse sunt existimandi, quandiu caruerint doctoribus à quibus discere potuerint. Andreas Vega de praeparatione adultorum ad justificationem. Lib.VI.cap.XVIII. Il est bon de remarquer ici que les premiers peres de l'église ont parlé aussi affirmativement sur le salut des anciens payens qui ont été vertueux, que les théologiens & les peres des derniers siécles. S. Justin, martyr, dans sa seconde apologie, pag. 83. dit qu'il regarde Socrate & Héraclite, comme ayant été chrétiens, & les met en parallèle avec Abraham, Ananias, Azarias, Misaël, Elie. Je ne prête rien à ce pere, voici ses propres termes: : Et quicumque cum ratione ac verbo vixere chi christiani sunt, quamvis athei & nullius numinis cultores habiti sunt, & quales inter Graecos fuere Socrates, Heraclitus, atque iis similes: inter barbaros autem Abraham, & Ananias & Azarias & Misaël & Elias, & alii complures. S. Clément d'Alexandrie n'est pas moins précis sur le salut des payens vertueux; il répéte dans vingt endroits différens, qu'avant la venue du seigneur, les Grecs ont été justifiés par la philosophie. Kath éautên édikaiou potéki philosophia tous.Enênas.* Clément Alex. lib. I. Strom......_

[*(Voir note en tête de la table des matières au sujet de la translittération du texte grec de l'ouvrage original).]

Je ne comprends pas pourquoi on doit croire aujourd'hui ce qu'on ne croioit pas dans les premiers siécles de l'église, & ce qu'on condamnoit encore il y a deux & trois cens ans. Est-ce que les théologiens font la même chose que les médecins dans Molière? Autrefois, leur fait-il dire, le coeur & la rate étoient du côté gauche. A présent tout cela a été mis au côté droit.]

[Pages b58 & b59]

Ils ont plus de peine à parvenir jusqu'au ciel; mais s'ils sont bons, sages & vertueux, le tout-puissant feroit plutôt un miracle pour les attirer à lui, que de permettre que la vertu fût payée d'un supplice éternel.

La différence de religion qui regne dans 1'univers, fit tomber Cardan dans une erreur chimérique, & digne d'un sectateur de l'astrologie judiciaire. Il se figura que cette variété dépendoit de la différente influence des astres. Ce philosophe Européen soutenoit que la religion des juifs étoit redevable de son origine à Saturne, celle des chrétiens & celle des mahométans à Mars. Il assignoit à celle des payens plusieurs constellations différentes. Voilà les erreurs où donnent ceux qui veulent aller chercher bien loin la cause d'une chose qui est présente d'elle-même. Pourquoi faire dépendre des astres ce que le caprice & l'inconstance des hommes occasionne? Il se forme dans toutes les religions quelque nouveau sentiment, & qui dans la suite fait une opinion & une croyance particulière. Saturne avoit-il rien à démêler avec les dix tribus qui se séparerent pour sacrifier sur les lieux hauts?

[Pages b60 & b61]

Le cerveau d'Arius n'avoit rien de commun avec Jupiter, malgré les prétendues influences des astres, dont je t'ai déja fait voir le ridicule & l'impossibilité dans mes lettres précédentes.

L'opinion de nos rabbins sur la perte des nazaréens est une suite de la vanité de notre nation. Souffre que je te parle à coeur ouvert, & que je te dévoile mes sentimens les plus cachés. Nous avons toujours eu un orgueil & une fierté qui nous ont attiré la haine de tous les autres peuples. Nous conservons encore aujourd'hui les mêmes défauts: & quoique dispersés par toute la terre; quoique l'objet du mépris, de la haine & de la raillerie de toutes les nations; nous n'avons pas changé notre façon de penser. Je ne sçais ce qui peut occasionner cette vanité. Il est vrai que nos ancêtres ont paru dans le monde avec assez d'éclat, du tems de Salomon, & de quelques autres rois victorieux. Mais ils ont été très-souvent humiliés & conduits dans de longues & dures captivités par les Perses & les Assyriens; & ensuite subjugués par les Grecs & détruits par les Romains.

Nous avons toujours été le jouet de tous les peuples: & si nous cherchons dans les tems les plus reculés, & avant notre sortie d'Egypte, nous trouverons des portraits de notre nation fort peu avantageux. On lit dans fragmens qui nous restent de Manéton, prêtre Egyptien, que sous le regne d'Amenophis, une troupe de gens sales & lépreux sortirent d'Egypte sous la conduite de Moyse pour aller s'établir en Syrie. Le témoignage de cet auteur est confirmé par celui d'un autre célèbre auteur chez les Grecs (1), qui dit que deux cent cinquante mille lépreux furent bannis d'Egypte par ordre d'Aménophis.

[(1) Cheremon.]

Plusieurs autres historiens varient sur le nom du roi qui regnoit lors de la sortie des juifs: mais ils s'accordent tous sur la gale & les apostumes, dont la plûpart étoient couverts. Tacite, célèbre auteur Romain, parle très-au-long de ce fait, & fortifie le sentiment des autres auteurs. (2)

[(2) Plurimi auctores consenciunt, ortâ per Egyptum Tabe, quoe corpora faedaret, regem Bocchorim adito Hammonis oraculo remedium petentem, purgare regnum, & id genus hominum, ut invisum Deis alias in terras avehere jussum. Sic conquisitum collectumque vulgus, postquam vastis locis relictum sit, coeteris, per lachrimas torpentibus, Moysem unum exsulum monuisse, nequam Deorum hominum ve opem expectarent, ab utriusque deserti, sed sibimet ut duci coelesti crederent, primo cujus auxilio credentes praesentes miserias pepulissent. Tacit. hist. lib. V. C'est-à-dire: «Les historiens s'accordent presque tous en ce point que l'Egypte étant infectée de ladrerie, le roi Bocchoris, par l'avis de l'oracle d'Ammon, les chassa de son païs comme une multitude inutile & odieuse à la divinité. Ils ajoûtent que, comme ils étoient épars par les déserts, & avoient perdu tout courage, Moïse, un de leurs chefs, leur conseilla de n'attendre aucun secours des dieux ni des hommes qui les avoient abandonnés & mais de le suivre comme un guide céleste, qui les tireroit de danger.» Je me sers de la traduction de Perrot d'Ablancourt.].

[Pages b62 & b63]

Nous devrions donc avoir moins de vanité; & loin de mépriser les autres nations, à cause des biens que Dieu a répandus sur la nôtre, nous ressouvenir que c'est une marque de sa souveraine bonté, qui soutient l'humble & abaisse le puissant. Ainsi Dieu pour montrer la grandeur de sa clémence, a voulu choisir parmi les peuples les plus vils & les plus ingrats, comme les fautes & les murmures de nos peres dans le désert en sont des preuves évidentes. Les nazaréens sont moins prévenus que nous des faveurs qu'ils pensent que leur a fait la divinité. Ils reconnoissent qu'ils étoient de misérables Gentils. Mais la connoissance qu'ils ont eue dans la suite du vrai Dieu, leur a appris à plaindre les hommes qu'ils se figurent être dans l'égarement, & non pas à les mépriser.

Porte-toi bien, mon cher Isaac, & songe à conserver ta santé.

De Paris, ce...

***

LETTRE XXXVII.

Jacob Brito, à Aaron Monceca.

Depuis deux jours que je suis arrivé à Turin, mon cher Monceca, les Piémontois me paroissent un peuple, dont je n'avois encore aucune idée juste. Leur caractère est un mêlange perpétuel de l'humeur Françoise & de l'Italienne. Ils sont petits-maîtres, esclaves des modes, grands complimenteurs, ainsi que les François: ils sont phlegmatiques, vindicatifs, soumis aux moines, amoureux transis comme les Italiens. Et ils ont eux seuls autant de vanité que ces deux nations ensemble.

[Pages b64 & b65]

Turin est une fort belle ville & remplie de bâtimens construits d'une architecture noble & d'un grand goût. Les gens qui fréquentent la cour, penchent vers les manières Françoises; & les bourgeois imitent davantage les Italiennes. Cependant, comme je t'ai déja dit, ni les uns ni les autres, ne ressemblent entièrement à ces deux peuples.

Les assemblées principales & les rendez-vous amoureux sont ordinairement dans les églises. Il est peu de jours qui ne soient destinés à la solemnisation de quelque saint. On accourt de toutes parts dans le temple qui lui est destiné, où l'on fait un excellent concert. On y passe une partie de la journée. Les petits-maîtres, les dames, les abbés de cour se trouvent réguliérement à ces fêtes (1), & rien ne ressemble autant à celles de l'ancienne Grèce.

[(2) Ces fêtes sont communes à toutes les villes d'Italie.]

Le saint dont on fait la solemnité a bonne & nombreuse compagnie, selon la bonté de la musique qu'on doit exécuter dans son église. Lorsque c'est quelque saint de distinction & fort à son aise, tel que S. Ignace ou S. Philippe de Néry, un musicien qui se fait payer très-cher, & qui ne joue du violon que dans certaines occasions, attire une grande affluence de personnes. S. François & S. Jean de Matha n'ont peut-être jamais eu le plaisir d'avoir une bonne symphonie, faute de pouvoir la payer.

En sortant de ces assemblées, que les Piémontois appellent salut, ils vont se promener jusqu'à l'entrée de la nuit dans les places publiques. L'esplanade, qui se trouve entre la ville & la citadelle, est la promenade la plus usitée pendant les chaleurs de l'été. C'est-là où les nobles Piémontois, la tête haute comme des autruches, la main dans la ceinture & la contenance fière, vont étaler leur figure,mi-partie Françoise & mi-partie Italienne. Ils n'en sortent que pour aller dans un caffé boire une tasse de liqueur glacée, qui leur sert ordinairement de soupé. (1)

[(1) C'est aussi le soupé de tous les Italiens.]

Les Piémontois pratiquent fort la frugalité: belle qualité, si cette vertu n'étoit pas chez eux une suite de leur avarice. Ils sont charmés de trouver dans la chaleur de leur climat, un prétexte qui les dispense de manger le soir. Mais il semble que ce régime de vie, nécessaire à leur santé, n'est point observé lorsqu'on les prie à quelque excellent repas.

[Pages b66 & b67]

Les Italiens, depuis quelque tems, sont en général assez ignorans (1), & les Piémontois le sont encore plus. Je ne crois pas qu'il y ait jamais eu d'auteur parmi eux dont la réputation se soit étendue au-delà de dix lieues à la ronde.

[(1) Ceci demande une explication. Je ne regarde pas un poëte qui n'a que le talent de faire des vers, & un auteur des romans, comme des gens fort sçavans: je ne parle que des Italiens qui vivent aujourd'hui. On ne peut disconvenir qu'ils n'ont actuellement chez eux aucun philosophe ni historien distingué.]

Aucuns des écrivains Italiens, qui sont tant soit peu connus, ne sont de leur nation. Un Piémontois à qui je faisois ce reproche, me répondit gravement que je me trompois, puisque Plaute & Térence étoient Piémontois. Je lui demandai depuis quand on avoit fait cette nouvelle découverte? Il me répondit qu'il n'en sçavoit rien; qu'il avoit entendu assurer ce fait par un très-habile homme, qui passoit ordinairement la journée dans un caffé, où se trouvoient tous les sçavans de Turin. C'est-là le rendez-vous de tous les beaux-esprits de ce pays. Tu serois bien étonné, mon cher Monceca, si sortant de l'académie des sciences, on te transportoit tout-à-coup dans ce petit tripot littéraire. J'eus hier la douleur d'entendre dans demi-heure de tems que j'y restai, plus d'impertinences & d'absurdités que n'en ont jamais écrit la moitié des théologiens Espagnols.

Deux choses sont les causes de l'ignorance des Piémontois: leur caractère vain & paresseux, & la soumission à laquelle l'inquisition les réduit. Dès qu'ils entendent le Latin de la bible ou celui du missel, ils se regardent comme des sçavans de la première classe: ils se félicitent eux-mêmes des efforts de leur imagination; & ne peuvent comprendre comment leur esprit a pû s'élever à ce point de perfection. Il seroit dangereux pour eux de vouloir pénétrer plus avant: la moindre lueur qui dissiperoit leurs ténèbres, pourroit leur attirer l'indignation de l'inquisition. L'ignorance chez les moines est la base de la tranquillité.

Les Piémontois n'ont point assez de vivacité pour se distinguer dans les ouvrages des belles-lettres: ils ne peuvent approcher des auteurs qu'ont produit les autres contrées Italiennes; il y a plus de différence pour le feu de l'imagination, d'un Florentin à un Piémontois, que d'un François à un Moscovite.

[Pages b68 & b69]

Je ne sçaurois deviner la cause d'une pareille dissemblance; & si je ne m'étois éclairci par moi-même de la vérité de ce fait, il m'eût paru incroyable. On dit pourtant qu'il n'est pas surprenant de voir deux peuples voisins qui parlent le meme langage, qui ont les mêmes moeurs & les mêmes coutumes, dont l'étendue de génie est entièrement différente. On cite les Languedociens & les Provençaux pour la vivacité & le feu de l'imagination: il n'est rien de si pesant & de si lourd que les Auvergnats & les Savoyards. Les Flamands sont le peuple le plus pétri de superstitions; l'Italie & l'Espagne renferment moins de puérilités religieuses que la seule église de Gand n'en contient: les Hollandois, leurs voisins, ont exilé de leurs provinces la bigotterie & le culte monacal. On diroit que chaque Hollandois, de quelque religion qu'il soit, est un philosophe qui l'a épurée & réduite aux régles du bon sens. Un nazaréen papiste à Amsterdam est un homme beaucoup plus raisonnable qu'à Rome: un inspiré y est moins fanatique que dans les Sevènes, & un Quakre moins ridicule qu'à Londres. Le bon sens & la tranquillité sont peut-être une suite nécessaire de celle qui domine dans l'état: les exemples de sagesse, & de modération que donnent les nazaréens non-papistes, qui sont les chefs en Hollande, influent sur le reste des peuples.

De quelque côté que vienne la différence de génie des Hollandois & des Flamands, des Provençaux & des Savoyards, elle n'en existe pas moins: elle est même surprenante entre ces deux derniers, par rapport aux grands-hommes.

Les Savoyards n'ont acquis aucun nom dans la république des lettres, & dans l'invention des arts; si ce n'est qu'on voulût faire passer pour un effort d'imagination la science de ramoner les cheminées & de porter des marmotes dans tous les pays étrangers. Je ne crois pas que ces talens doivent être des droits pour obtenir une place dans l'académie Françoise, ou dans celle de la Crusca en Italie. Les Provençaux ont produit successivement une foule de grands-hommes: & sans rappeller les troubadours, qui prirent naissance dans leur pays, & qui furent les premiers poëtes Gaulois, la plûpart des grands-hommes de ces derniers tems sont nés en Provence.

[Pages b70 & b71]

Gassendi, philosophe excellent; Massillon, orateur de la première classe; le pere Thomassin, historien digne des plus grandes louanges; le fameux Peiresc, antiquaire célèbre; Tournefort, le plus habile des botanistes; tous ces génies illustres ont pris naissance dans cette contrée à-peu-près dans le même tems. On a toujours cultivé les sciences dans cette province; & c'est de son sein qu'elles ont transpiré dans le reste de la France. Les troubadours, conteurs, chanteurs, jongleurs, joueurs, s'assembloient à la cour des comtes de Provence. C'est-là où ils exerçoient les jeux spirituels dont ils étoient les inventeurs, qu'on appelloit les Sirvantes, les Tensons & la cour d'Amour. Les autres peuples des Gaules, jaloux des avantages des Provençaux, voulurent y avoir part: ils apprirent des troubadours à faire des vers & des chansons; & Thibaud, comte de Champagne, qui les attira dans sa cour, se signala dans ce genre de poësie. Il aimoit infiniment la reine Blanche, mere de Louis IX. que les nazaréens regardent comme saint. Son amour vit encore dans les chansons qu'il fit pour elle.

On estima bientôt à un tel point par toute la France les troubadours, les jongleurs & les chanteurs, qu'on voulut leur faciliter tous les moyens pour y voyager commodément, & leur procurer des avantages, pour les engager à y fixer leur demeure. Louis fit une ordonnance, portant que les jongleurs seroient quittes de tout péage, droit, &c. en récitant un couplet de chanson au péager; & que les joueurs jouiroient des mêmes franchises, en faisant faire quelques tours de souplesse à leur singe: de-là l'origine du proverbe, payer en gambades & en monnoie de singe. Depuis ce tems, l'amour pour les arts est bien diminué en France. Des Provençaux que j'ai vus souvent à Galata, à Rome & à Gènes, m'ont assuré qu'un péager, un douanier & un commis ne diminueroient pas un liard de leurs droits, pour le récit entier de la tragédie de Phèdre. On tient à Turin la même conduite, & l'on n'y trouveroit pas un morceau de pain sur l'original de la Gierusalemme liberata, ou du Pastor fido.

On voit dans cette ville une quantité de pauvres que la mauvaise récolte de deux années consécutives a réduit dans une grande nécessité. Les bourgeois, touchés de leur misère, tâchent de les assister: les moines forçant leur avarice ordinaire, leur distribuent du pain & de la soupe, certains jours de la semaine à la porte de leurs couvens.

[Pages b72 & b73]

Les religieux nazaréens ont cette coutume à Rome: il est peu de leurs monastères, où chaque jour ils ne donnent aux mendians une partie bien médiocre des biens immenses qu'ils amassent.

Je veux te raconter à ce sujet un trait d'un Espagnol, qui caractérise bien la ridicule vanité de sa nation. Il y a une foule d'étudians Castillans, Arragonois, Andalousiens, &c. qui viennent à Rome pour obtenir du souverain pontife quelque bénéfice. Ils font le voyage de Madrid en Italie en mendiant leur pain. Par le secours d'un collet de toile cirée, garni de quelques coquilles, & d'un grand bâton qu'ils appellent bourdon, ils trouvent partout des charités: les nazaréens ont autant d'attention pour les pélerins de S. Jacques & de N. D. de Lorette, que les mahométans pour ceux de Médine & de la Mecque. Lorsque ces Espagnols sont arrivés à Rome, ils n'ont d'autre nourriture que celle qu'ils vont chercher tous les jours à la porte des couvens. Cela fait, ils se promenent le reste du jour gravement à la place d'Espagne, & ne se considerent pas moins que le premier prince Romain. Un Castillan nouvellement arrivé, & qui ne sçavoit point encore l'heure où l'on distribuoit la soupe, s'adressa à un pauvre ecclésiastique François qui vivoit de l'aumône conventuelle. Sa vanité Espagnole ne pouvoit souffrir qu'il demandât simplement la maison où l'on distribuoit la soupe: cette façon de parler lui paroissoit ignoble. Après avoit cherché quelque façon de s'expliquer oblique, il n'en trouva pas de meilleure que de demander, au François s'il avoit déjà été prendre son chocolat A usted tomado su chocolate? Mon chocolat! lui répondit le Parisien, & comment diable voulez-vous que je le paye? Je vis d'aumônes: & j'attends qu'on distribue la soupe au couvent des Franciscains. Vous n'y avez donc pas encore été, dit le Castillan? Non, reprit le Parisien; mais voici l'heure, & je vais m'y rendre. Je vous prie de m'y conduire, dit le glorieux Espagnol. Vous y verrez don Antonio Perez de Valcabro, de Redia, de Montalva, de Vega, &c. y donner à la postérité une marque de son humilité._

[Pages b74 & b75]

Et qui sont tous ces gens-là, demanda le François? C'est moi seul, répondit le Castillan. Si cela est, répliqua le François, dites plutôt un exemple de la nécessité du bon appétit.

Porte-toi bien, mon cher Monceca: vis content, & conserve ta santé.

De Turin, ce...

***

LETTRE XXXVIII.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, rabbin de Constantinople.

Mes méditations philosophiques sont interrompues quelquefois par l'étude de l'histoire. Je délasse mon esprit en parcourant tout ce qui s'est passé dans les siécles les plus éloignés: je m'entretiens avec les grands-hommes morts depuis deux ou trois mille ans; & je crois être devenu leur contemporain, en lisant leurs discours & leurs actions.

C'est un grand malheur, mon cher Isaac, pour tous les gens qui s'appliquent à la connoissance de l'histoire, que l'embarras & la confusion qui y regne jusqu'à deux ou trois cent ans après le déluge. Peu d'auteurs ont écrit de ces tems si reculés; & ce peu n'est pas arrivé jusqu'à nous. Les morceaux & les fragmens qui nous en restent ne servent, par leur ambiguité & par leur différence,qu'à occasionner des disputes parmi les sçavans, d'autant plus difficiles à éclaircir, qu'ils proposent plutôt leurs conjectures & leurs opinions, que de véritables éclaircissemens. Etudier l'histoire ancienne dans de pareils écrits, c'est étudier les sentimens des modernes, & les systêmes de leur imagination.

La connoissance des actions des premiers hommes est une mer vaste & inconnue sur laquelle on navigue sans carte & sans boussole. La Génèse & les livres sacrés que nous a laissés Moyse, ne peuvent suffire à nous éclaircir. S'ils parlent de la création de l'homme, de la formation ou du rétablissement d'un peuple, c'est toujours par rapport aux juifs: ils omettent & ne font aucune mention de ce qui ne sert point à illustrer notre nation. On ne peut cependant douter qu'il n'y eût alors d'autres peuples: & les fragmens qui nous restent de l'histoire des premiers Egyptiens, des Ethiopiens, des Scythes & sur-tout des Chinois, en sont des preuves convaincantes.

[Pages b76 & b77]

Mais notre auguste législateur n'a cherché dans ses écrits que ce qui caractérisoit notre nation, sans se soucier de faire mention des autres, qui n'y avoient aucun rapport.

Si nous remontons plus haut, & que nous approchions du tems du déluge, nous trouvons mille difficultés insurmontables. Il nous est impossible de découvrir aucune trace de l'origine des peuples & des empires considérables que nous voyons formés comme dans un instant. Nous lisons que, deux ou trois cent ans après le déluge, l'Egypte étoit peuplée excessivement, & que vingt mille villes pouvoient à peine contenir ses habitans. La Chine, la Scythie, la Tartarie étoient des états aussi florissans. Comment peut-on comprendre que les trois enfans de Noé, en deux cent ans de tems, aient pû produire un assez grand nombre d'hommes pour peupler de si vastes provinces, & les environs du Tigre & de l'Euphrate qui le furent les premiers?

Je crois, mon cher Isaac, que, sans s'arrêter à toutes ces difficultés, quand on veut faire des progrès dans l'histoire de nos livres sacrés, la seule entière qu'ait conservée & respectée le tems, il faut prêter simplement son attention aux vérités historiques, & abandonner aux philosophes & aux docteurs toutes les vaines disputes.

Un moine nazaréen (1), qui est entré dans la discussion de ces faits, pour en montrer la clarté & l'évidence, n'a pas trouvé de meilleur moyen que de faire des hommes à coups de plume.

[(1) Le pere Pétau, jésuite.]

Il a fait une exacte supputation des fils, petits-fils, arrière-petits-fils, &c. que quatre hommes pouvoient avoir dans deux cent cinquante ans: & il a produit deux cent soixante-huit milliars, sept cent dix-neuf millions de personnes, c'est-à-dire, beaucoup plus qu'il n'en faudroit pour peupler cinq ou six mondes comme le nôtre. Son calcul arithmétique n'a point persuadé ses adversaires. Ils ont dit qu'on ne faisoit pas les hommes en réalité comme on les fait à coups de plume; & qu'on voyoit bien qu'il étoit bien peu expert dans ce métier. Ils ont objecté que «suivant les écritures, les hommes n'avoient des enfans que très-tard; qu'il paroissoit même qu'ils n'en avoient pas un grand nombre: ainsi que ces peuplades, aisées à produire sur le papier, étoient impossibles dans la réalité.»

[Pages b78 & b79]

«Ils ajoûtent qu'on regardoit comme un miracle la multiplication que les Israëlites firent en deux cent cinquante ans dans l'Egypte, dont il sortit six cent mille combattans, qui prenoient leur origine de soixante & dix hommes qui s'établirent dans ce pays avec le patriarche Jacob; & que ce miracle étoit cependant bien au-dessous de cette multiplication qu'on prétend s'être faite dans l'espace de deux cent soixante ans par quatre personnes.»

Ces difficultés insurmontables ont jetté dans l'erreur plusieurs de ceux qui se sont attachés à vouloire les surmonter. Ils ont cru que le déluge n'avoit point été universel; & que Dieu voulant punir seulement les péchés de cette race ingrate qu'il avoit choisie préférablement aux autres, pour satisfaire sa justice, avoit inondé le pays qu'elle habitoit. Un célèbre auteur moderne (1) fait remonter plusieurs monarchies avant le déluge, & ne s'éloigne pas de ce sentiment, que plusieurs autres ont soutenu par des raisons physiques & expérimentales.

[(1) Scaliger.]

Ils prétendent qu'il est impossible qu'il puisse arriver dans l'état présent de la terre un déluge qui couvre de quinze coudées la cime des plus hautes montagnes.La mer, prise en général, disent-ils, n'a guère plus de trois cent pas de profondeur. Les montagnes les plus élevées, comme le Mont-Gordien ou d'Ararat, ne surpassent point de trois mille pas la surface de la mer. Ainsi, sans compter que la capacité du globe s'élargit à mesure qu'il s'éleve, il faudroit douze ou quinze fois autant d'eau que la terre, dans la quantité marquée dans l'histoire. (1)

[(1) Méthode pour étudier l'histoire, par l'abbé Langlet.]

D'autres auteurs ont soutenu qu'il étoit impossible que les pluies aient été assez abondantes pour causer un pareil effet. Ils ont appuyé leur sentiment de l'opinion d'un fameux philosophe (1), qui prouve par des observations exactes, que les orages les plus violens ne versent qu'un pouce & demi d'eau par demi-heure; ce qui fait six pieds dans un jour.

[(1) Le pere Mersenne.]

Et le déluge n'ayant duré que quarante fois vingt-quatre heures. en supposant les plus hautes montagnes à deux mille pas d'élévation, qui est un tiers moins que leur hauteur, il faudroit, non pour les surmonter, mais même pour pouvoir les égaler, que le ciel eût versé en vingt-quatre heures cent vingt-cinq pieds d'eau, an lieu de six qu'il verse dans les plus grands orages; ce qui excéde la possibilité et les forces de la nature.

[Pages b80 & b81]

A quoi servent, mon cher Isaac, toutes ces vaines disputes des sçavans qui ne peuvent rien éclaircir? Lorsqu'on soutient que le déluge n'a point été universel, & que Dieu n'a eu dessein que de punir un peuple ingrat, & qui lui avoit déplu; n'est-il pas ridicule de vouloir apporter en preuve les prétendus desseins de Dieu, contre sa parole même, qu'il nous a laissée dans les livres sacrés?. Les docteurs nazaréens croient la certitude des écrits de Moyse. A quoi servent donc des dissertations inutiles? Puisque l'histoire de ces tems reculés est un cahos, il est absurde de vouloir le débrouiller: il nous suffit de sçavoir que les trois enfans de Noé sont la source commune de toute l'humanité; c'est se morfondre inutilement, que de chercher à comprendre le commencement des premières Monarchies que leurs descendans ont formées. Un homme de bon sens ne doit tâcher de les connoître que dans le tems où il commence à voir quelque jour & quelque certitude dans les historiens qui en parlent.

Ces recherches inutiles font consumer des momens qu'on pourroit mieux employer: & puisqu'il n'a pas plu à la divinité de vouloir transmettre jusqu'à nous les moyens qu'elle avoit employés pour repeupler si-tôt le monde après le déluge, il doit nous suffire de sçavoir, que celui qui de rien a créé l'univers, qui le maintient, & qui le gouverne si sagement, n'aura pas rencontré des difficultés dans l'exécution de ses desseins.

Pour étudier l'histoire avec utilité, je crois, mon cher Isaac, qu'il faut, autant qu'on peut, consulter les auteurs originaux. Qui peut mieux connoître les moeurs d'un état qu'un auteur qui y est né & élevé, qui écrit dans la sein de sa patrie, & à qui les moeurs, les coutumes, les loix du pays dont il parle sont familiers? Quel est l'auteur moderne assez vain pour se flatter de connoître les anciens Grecs aussi-bien que Thucydide, Xénophon & Plutarque. Les historiens qui ont écrit aujourd'hui de leur nation, n'ont pû approcher, pour la noblesse, pour la majesté & pour la grandeur, de Tite-Live & de Tacite. Comment pourroient-ils atteindre le vrai qui regne dans les caractères qu'ils nous ont laissés, & qu'ils copioient d'après nature?

[Pages b82 & b83]

Je fais généralement peu de cas des écrivains modernes qui composent des histoires sur les événemens des tems éloignés. Je les regarde comme des compilateurs; je ne considère guère plus leurs ouvrages que comme ceux des mauvais traducteurs. Quiconque veut connoître le vrai caractère des Grecs & des Romains, doit le chercher dans les originaux. Ne seroit-il pas ridicule, si un Anglois, pour s'instruire des moeurs, des coutumes & du génie des François, & pouvant vivre avec eux, dédaignoit de le faire, & se contentoit de fréquenter quelques Anglois qui auroient été à Paris? On trouveroit sans doute cette conduite extraordinaire. Il l'est autant de vouloir apprendre à connoître les moeurs des anciens Romains d'un homme né à Paris, & de l'en croire mieux instruit que Salluste, ou Tite-Live.

Deux moines nazaréens (1) ont fait depuis quelque tems un recueil complet de l'histoire Romaine. (2)

[(1) Les PP. Catrou & Rouillé, jésuites.
(2) Je ne comprends point comment un pareil ouvrage a pû trouver des approbateurs. Je sçais que le nombre des sots est beaucoup plus considérable que celui des gens d'esprit. Mais en vérité, il faut être doublement sot pour vouloir perdre autant de tems qu'il en faut pour lire ce livre.]

Il est d'une si grande étendue, que quiconque s'armeroit de patience pour le lire, seroit obligé de renoncer aux originaux. Au lieu du style vif et mâle que demande l'histoire, on diroit que la Calprenede ou Scuderi ont laissé ces deux auteurs héritiers du style romanesque. Ils sont aussi diffus qu'eux; & s'ils ne font pas la description des Festons & des Astragales (1), ils rapportent jusqu'aux plus chétives harangues des plus médiocres écrivains anciens.

[(1) Ce ne sont que festons, ce ne sont qu'astragales. Boileau, Art. poet.]

Ces moines n'ont pas fait réflexion que, dans un ouvrage aussi immense que le leur, il falloit une extrême réserve dans cette partie de leur travail, & ne point accabler le lecteur par de continuelles déclamations de recteur, dont leur histoire est remplie. Elle accable les lecteurs par un ramas de faits inutiles, mal digérés, & confusément entassés. Elle ne présente à l'esprit rien de net, de précis & de frappant. Elle est si mal copiée, & imite si peu les anciens, qu'elle seroit capable de dégoûter de la lecture des originaux, si on la regardoit comme leur fidelle imitatrice.

[Pages b84 & b85]

Je ne sçais ce qui a obligé ces deux auteurs à s'unir ensemble pour faire un aussi méchant ouvrage. A parler sincérement, je crois qu'un seul eût suffi pour un pareil ramas: si ce n'est que l'un ait travaillé au corps de l'histoire, l'autre aux notes, dont elle est accompagnée, & qui sont encore beaucoup plus mauvaises que le texte.

Un docteur nazaréen (1) a fait une autre collection de l'histoire Romaine beaucoup moins diffuse, & beaucoup meilleure.

[(1) L'abbé de Vertot.]

Lorsqu'on s'est formé le goût dans les auteurs originaux, qu'on a pris d'eux le génie, le caractère, & les moeurs des véritables Romains, on peut retirer beaucoup de profit de la lecture de cet auteur moderne, par l'arrangement où on y voit bien des faits dispersés ailleurs, & par le secours qu'on en retire pour y trouver tout-à-la-fois ce qu'il faut chercher dans plusieurs livres. Mais les ouvrages de cette espéce ne sont utiles qu'à deux sortes de gens: à ceux, qui, déja consommés dans la connoissance de l'histoire, ont besoin d'un recueil pour leur épargner d'aller perpétuellement rechercher dans les originaux ce qu'ils y ont déjà vû: & à ceux, qui, ne voulant lire que pour leur plaisir, & n'avoir qu'une teinture superficielle des tems passés, ne se soucient point de faire une recherche & un assemblage pénible d'un nombre de faits & d'événemens qui se trouvent dans un auteur, & ne se rencontrent point dans un autre.

Lorsqu'on veut approfondir l'histoire & en avoir la connoissance parfaite, il est pernicieux au commencement de jetter les yeux sur les livres modernes. Ce n'est plus un Romain qui nous instruit des moeurs de sa patrie; c'est un François qui nous revèle le caractère de Brutus, de César, de Scipion: & quelque génie qu'ait l'auteur moderne, il est impossible que l'histoire ancienne, passant par ses mains, ne prenne un certain goût du siécle présent qui la défigure.

Le courier va partir; je suis contraint de finir ma lettre. Une autre fois je t'écrirai plus au long ce que je pense à ce sujet.

Porte-toi bien, mon cher Isaac, & que le Dieu de nos peres te fasse prospérer.

De Paris, ce...

***

[Pages b86 & b87]

LETTRE XXXIX.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, rabbin de Constantinople.

On voit actuellement en France ce qu'on n'a peut-être jamais vû. Les femmes n'ont aucune part au ministère: un secret impénétrable régne dans les affaires. Le souverain & son ministre sont aussi réservés l'un que l'autre: & rien ne transpire de leurs desseins dans le public. Cette conduite sensée est un effet de la prudence du ministre & de la sagesse prématurée du prince, qui dans un âge où le coeur est ordinairement le jouet des passions, vit au milieu de sa cour dans la plus sévère retenue. Les François sont étonnés de voir une forme de gouvernement dont ils avoient eu jusques-là si peu de connoissance. Ils sçavent par expérience que le beau sexe a eu souvent dans les grandes affaires plus de part que les ministres mêmes, & connoissent le préjudice que l'état en a reçu.

Si j'étois roi, je choisirois toujours pour m'aider dans la conduite de mon royaume des personnes qui auroient atteint un âge où les passions sont extrêmement rallenties. Je voudrois même qu'elles ne fussent point mariées. Que ne peut point sur l'esprit de son époux une femme quand elle est intelligente, & qu'elle sçait s'accommoder aux tems & aux situations? Les plus grands ministres n'ont jamais eu de femme. Peut-être n'eussent-ils point atteint au degré où ils sont parvenus, s'ils avoient eu auprès d'eux un espion domestique, de la curiosité duquel il leur étoit impossible de pouvoir toujours se défendre.

Si l'on compare les cardinaux Richelieu, Ximenès, Mazarin, & en remontant plus loin, l'abbé Suger avec les autres ministres, on y verra une différence considérable. Pour mettre cette thèse dans une plus grande évidence, je pourrois citer bien des exemples de notre tems. Peut-on refuser aux cardinaux Alberoni & Cienfuegos, les éloges que mérite la vaste pénétration qu'ils ont montrée dans les affaires dont ils ont été chargés? Ce n'est pas que je prétende soutenir qu'il n'y ait des personnes qui, malgré l'attachement qu'ils ont pour le sexe, sçavent s'élever au-dessus de leur politique. Mais cet effort est difficile: & lorsqu'on est chargé des affaires publiques; il est bien rare de pouvoir assez s'observer, pour qu'une femme habile,& qui a quelque place dans le coeur d'un homme, tôt ou tard n'apperçoive une partie de son secret.

[Pages b88 & b89]

Le feu duc régent avoit sçu s'élever au-dessus de sa foiblesse. Soumis dix fois par jour à des beautés différentes, l'amour chez lui n'étendoit pas ses droits sur la politique: dans le sein de la joie, des plaisirs & de la tendresse, le ministre n'avoit rien de commun avec l'amant. Mais combien trouve-ton, mon cher Isaac, de génies aussi grands, aussi fermes que l'étoit celui de ce prince? La calomnie. l'imposture, la révolte, l'hypocrisie monacale, sous le voile de la religion & de la justice, s'unirent ensemble pour répandre sur ses actions les plus innocentes, leur funeste venin. Il dissipa, comme le vent dissipe les nuées, leurs pernicieux complots; & dans la punition qu'il fit souffrir à ses ennemis, sa grandeur d'ame & son intrépidité éclatèrent davantage.

Combien trouve-t-on peu de semblables caractères? L'histoire à peine en conserve-t-elle un dans plusieurs siécles. Nous voyons, au contraire, les femmes donner toujours le coup décisif aux grandes affaires. Quels efforts n'a pas fait jouer la Princesse d'Eboli sous Philippe II, malgré la prudence & la politique de ce prince? Les dames ne forcerent-elles pas Henri IV de terminer une guerre dont les commencemens avoient été très-heureux; & par leurs artifices & leurs ruses cachées, ne lui persuaderent-elles pas d'entreprendre une dont les suites étoient douteuses, & dont les apprêts furent en partie la cause de sa mort? Madame de Chevreuse a remué cent machines différentes dehors et dedans le royaume, qui l'avoient mis dans une situation des plus tumultueuses; tout brouillon qu'étoit le cardinal de Retz, il fit beaucoup moins de mal. Les factions de Westminster étoient animées par la comtesse de Carlile: cette dame, du fond de Whitehall, étoit l'ame & l'esprit qui les animoit.

Vainement prend-on des précautions pour vouloir se garantir des charmes séducteurs du beau sexe; en vain lui prodigue-t-on les noms d'ambitieux, d'indiscret, de partial, de capricieux: malgré tous ces défauts dont ou on l'accuse, les dames sont en possession de tout tems, & dans toutes les cours, d'être les principaux mobiles des grands événemens.

[Pages b90 & b91]

Aussi dit un excellent auteur (1), le sage courtisan se garde bien d'en avoir quelqu'une pour ennemie, ni même de parler contr'elles en général. Malheur à ceux qui les regardent comme un sexe foible & infirme.

[(1) Saint-Evremont.]

Il n'est point d'ennemi aussi dangereux qu'une femme. Celle qui croit n'avoir pas assez de pouvoir ou de crédit pour nuire, sçait s'unir habilement avec quelqu'autre. Un ministre adroit, qui ménage les intérêts de son maître, est un novice auprès d'une femme outragée & qui cherche à se venger. Les dames sont d'autant moins faciles à s'appaiser, lorsqu'elles se croyent offensées, qu'elles sont persuadées que le pardon d'une offense sont des vertus imaginaires.

Quand une femme est personnellement intéressée dans une affaire d'état ou dans une conjuration, il semble que la nature chez elle fait un effort surprenant, & qu'elle change son essence. Elle devient impénétrable dans son secret, & aussi retenue pour ce qui la regarde, que peu réservée pour les affaires des autres. Pour être convaincu de cette vérité, il ne faut qu'examiner les principaux événemens des derniers regnes. La ligue avoit en vain cherché les moyens de faire assassiner Henri III. Madame de Montpensier, soeur des Guises, fait exécuter ce projet dès qu'elle s'en mêle: elle sçait faire entrer adroitement un moine dans ses desseins; & elle lui persuade le crime le plus énorme, sous les apparences de la religion. Les desseins pernicieux des Espagnols contre Henri IV, n'auroient jamais eu leurs funestes effets; s'ils n'eussent été appuyés que du vieux duc d'Epernon: la duchesse de Verneuil, maîtresse disgraciée de ce monarque, conjure contre lui: il en est la victime infortunée.

Le pouvoir des femmes & leur domination règlent la plûpart des mouvements de l'empire Ottoman. Qui croiroit qu'une sultane dans le fond du serrail, à qui la vûe des mortels qu'une opération barbare n'a pas ôtés du rang des hommes semble être défendue, gouverne la Turquie, nomme le visir & le moufti, prend les intérêts du bacha du Caire, ou de celui de Babylone, qu'elle n'a jamais connus; & par une circulation infinie, fait transpirer jusqu'au bout de l'empire, les mouvemens & les passions dont elle est agitée dans les appartemens solitaires de son palais?

[Pages b92 & b93]

Le titre de maîtresse est bien plus dangereux que celui d'épouse, pour obtenir un absolu pouvoir sur les coeurs. On se fait souvent un plaisir d'accorder à une maîtresse ce qu'on refuse par devoir à sa femme. Il semble que l'amour dispense d'une certaine rigidité: & cette passion chez les gens chargés des affaires publiques, est bien plus dangereuse que l'hymen. Vainement résistent-ils aux premières attaques: il faut tôt ou tard qu'ils succombent. Un homme véritablement amoureux, & qui conserve encore un empire absolu sur lui, est un prodige dont trois mille ans ne nous ont pas donné la connoissance. Rien n'échappe à une femme aimable & qui veut plaire. Elle suit un projet mieux & plus sûrement que notre sexe, qui, malgré sa prétendue force & vigueur, donne tous les jours dans les piéges les plus visibles.

Si nous examinons les grands-hommes qui ont résisté aux impressions que vouloient leur donner certaines femmes qu'ils aimoient, nous verrons qu'ils étoient moins amoureux que vicieux. Quand on est généralement idolâtre du beau-sexe, & que le coeur n'est point déterminé par un attachement marqué à un seul objet, les passions sont moins violentes & moins dangereuses: on est dans le cas du duc régent dont je viens de te faire le portrait; le changement & l'inconstance sont les garans de la fermeté des sentimens, & les soutiens de la politique contre les attaques de l'amour. Ainsi Alexandre & Jules-César eurent des foiblesses; mais elles n'occasionnerent pas leur perte: le changement d'objets empêcha qu'ils ne devinssent esclaves, les garantit du malheur où la passion déterminée d'Antoine pour Cléopatre précipita ce grand homme.

On trouveroit mille exemples dans notre siécle qui justifieroient cette opinion: & sans avoir recours à l'histoire ancienne, on pourroit soutenir hardiment que depuis deux cent ans les femmes ont eu beaucoup plus de part que les hommes à la conduite de l'Europe. Je serois tenté d'ajouter qu'elles ont partagé pendant ce tems leur crédit avec les moines & les prêtres. Peut-être ce dernier sentiment est-il aussi vrai que l'autre.

Je crois avec raison, mon cher Isaac, qu'un roi ne doit choisir ses ministres que parmi des gens à qui l'âge a amorti dans le coeur le feu des passions violentes. S'il est impossible qu'il les prenne dans l'état du célibat, il doit du moins ne pas les exposer tout-à-la-fois à l'ascendant d'une épouse & à la tendresse d'une maîtresse: c'est trop pour la sûreté des secrets qu'il leur confie.

[Pages b94 & b95]

Si j'étois souverain, j'agirois dans le choix de mes premiers ministres, à peu près de la même manière qu'agit le collège des cardinaux dans la nomination des souverains pontifes. Les foiblesses & les débauches de quelques-uns, élus dans un âge encore jeune, ont fait connoître aux nazaréens la nécessité d'avoir recours au seul moyen infaillible qui peut servir de digue aux passions du coeur. Ils ne confient l'encensoir qu'à des gens que l'âge a rendus incapables de certaines démarches.

Dans un état bien gouverné, il faut de vieux ministres & de jeunes généraux d'armée. Quand je dis jeunes, j'entens d'un âge mûr & sensé; mais qui donne la liberté d'agir avec force & vigueur. Le ministre doit penser & réfléchir dans son cabinet: le général doit exécuter. Il faut au premier une prudence consommée qui ne soit point troublée par une fougue & une valeur qui fait l'ame & le caractère d'un militaire. Trop d'ardeur, trop d'amour pour la gloire, peuvent nuire au bien d'un état. Dans un âge où l'expérience manque, & n'a point encore toute son étendue, on confond souvent ses propres intérêts avec ceux du public: on est la dupe de son coeur. Le grand prince de Condé a vingt ans étoit un général fameux: il eût été peu capable d'être ministre. Le cardinal Mazarin le mit vingt fois dans les situations les plus fâcheuses; cet habile Italien l'obligea à la fin d'avoir recours à lui. Alexandre, maître de l'Asie à vingt-huit ans, eût resté toujours simple roi de Macédoine, si son pere Philippe n'eût fait, par la politique dans la Grèce, ce que lui fit par ses armes dans la Perse.

Je regarde un ministre comme un homme à qui les passions les plus petites peuvent faire commettre les plus grandes fautes: & comme il est impossible d'être homme, de n'être pas sujet à l'humanité, l'âge avancé qui nous dépouille d'une partie de nos préjugés, de nos passions, de nos mouvemens impétueux, nous met en état d'être moins foibles & plus propres à être chargés des affaires publiques.

On pourroit m'objecter que cette prudence & cette sagesse que je demande dans un ministre, doivent se trouver dans un général d'armée, & faire une partie de son caractère.

[Pages b96 & b97]

Ainsi il faudroit qu'ils fussent tous les deux d'un âge avancé. Mais il est aisé de s'appercevoir que l'expérience que doit avoir l'un est bien différente de celle que l'autre doit acquérir. Connoître les coeurs des hommes, les intérêts des états, les loix d'un royaume les moyens de faire fleurir le commerce, d'acquérir l'estime des nations étrangères, de se faire chérir aux alliés de son prince, & craindre de ses ennemis, sont des talens bien éloignés de ceux qui concernent l'art de sçavoir disposer un camp, régler la marche d'une armée, la ranger en bataille, la mener au combat & la rendre victorieuse. Il faut du jugement, de la vigueur & de l'activité dans un général. Il faut dans un ministre une politique profonde, un examen perpétuel des démarches qui paroissent les plus légères, & une équité qui conserve l'honneur de son prince, sans en diminuer le crédit & l'autorité. Les fatigues du ministre se passent dans son cabinet assis dans son fauteuil: les travaux & les peines d'un général demandent une santé vigoureuse & qui puisse résister aux plus violentes fatigues. Chaque siécle produit vingt généraux: à peine produit-il un ministre.

Porte-toi bien, mon cher Isaac, & vis joyeux & content.

De Paris, ce...

***

LETTRE XL.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, rabbin de Constantinople.

On arrêta hier ici un homme qu'on conduisit dans les prisons publiques; mais à qui l'ancienne Grèce eût élevé des statues. C'étoit un hardi mendiant, auprès de qui Diogène eût paru un écolier. Il demandoit l'aumône avec un effronterie qui tenoit de l'insolence. Il injurioit ceux qui ne lui plaisoient pas. On a souffert pendant quelque tems ses incartades; mais ayant eu la hardiesse d'entrer chez un fermier général, & de s'asseoir à table avec son habillement crasseux & déchiré, le maître de la maison, surpris de la liberté de cet homme, a voulu le faire chasser par ses gens. Le cynique moderne s'est répandu en invectives contre l'homme d'affaires; & le résultat de ce différend s'est terminé par l'emprisonnement du philosophe.

[Pages b98 & b99]

On dit qu'il a véritablement du génie, & qu'il a embrassé ce genre de vie par un goût déterminé. C'est un malheur pour lui de n'être pas né il y a deux mille ans. Les mêmes impertinences qui l'ont conduit au cachot, l'auroient mené à l'immortalité.

Si les sept sages de la Grèce vivoient aujourd'hui, quelques-uns d'eux seroient regardés comme des gens d'esprit, à qui l'on accorderoit, pour pouvoir vivre, la permission de dédier des livres à messieurs les gens de finances: & les autres courroient risque de mourir de faim, ou peut-être d'être enfermés à l'hôpital des insensés. Je suis du moins bien assuré que le mendiant qu'on a enfermé à Paris n'y a pas fait le quart des folies que Diogène faisoit dans Athènes. Comment des peuples aussi sensés que les Grecs pouvoient-ils consacrer sous le nom de sagesse, les infâmies de ce cynique? Je lui permets de chercher par les rues un homme en plein jour avec une lanterne; mais je ne puis souffrir qu'il fasse honte à l'humanité par ses excès vicieux, & qu'il s'en glorifie. (1)

[(1) Pant' ara Diogênes ephugen tade to dumenaï. Eeïdon polamêï Laïdos ou kateôn*. Omnia sanè Diogenes effugit hoec. Nuptias verò. Perfecit dextrâ; Laïde nihil opus habens. Antholog. Epigram. 80, lib.7.]

[*(Voir note en tête de la table des matières au sujet de la translittération du texte grec de l'ouvrage original)]

La plûpart des philosophes ont été des gens remplis de vanité, & dont les plus éclatantes actions n'ont été occasionnées que par le desir qu'ils avoient de s'acquérir la réputation d'hommes extraordinaires.

Quand je considère Diogène passant sa vie dans un tonneau, je le regarde comme un martyr perpétuel de sa vanité. Sa prétendue mortification & son austérité étoient les suites de son orgueil. Platon, dont le mérite réel n'avoit pas besoin d'être relevé par toutes ces mommeries, se promenant avec ses amis le long d'une rivière, quelqu'un d'entr'eux lui fit appercevoir Diogène qui étoit dans l'eau jusqu'au menton. C'étoit dans les plus grands froids de l'hyver: la superficie du fleuve étoit glacée, à la réserve du trou que Diogène avoit fait lui-même. Ne le regardez pas, & détournez les yeux d'un autre côté, dit Platon à son ami, il sortira bien-tôt de l'eau; car il ne s'est donné la peine de s'y mettre, que parce qu'il nous a vû venir.

[Pages b100 & b101]

Le mépris que Platon faisoit des folies de Diogène, lui attira la haine de ce cynique. Il vint un jour chez lui; & marchant avec beaucoup de mépris sur les riches tapis qui couvroient le pavé de la salle. Voyez, dit-il, comme je foule aux pieds l'orgueil de Platon. Oui, lui répondit Platon, mais avec beaucoup plus d'orgueil encore.

De tout tems la vanité semble avoir été le vice favori des grands hommes. Ceux qui ont écrit contre la gloire, l'ambition & l'envie de passer à l'immortalité, ont mis leurs noms à la tète de leurs livres pour y parvenir. Les philosophes n'ont point été les seuls touchés de cette passion: elle est généralement empreinte & imprimée dans le coeur de tous les hommes qui ont assez de génie pour s'élever au-dessus du commun. C'est le desir de la gloire & des louanges qui a fait les conquérans, plutôt que l'envie d'augmenter leurs états. Alexandre donnoit les royaumes après les avoit conquis, & ne se réservoit de ses travaux que la gloire de les avoir surmontés. La noble ambition est utile à la société; sans elle les arts languiroient, & les sciences seroient peu cultivées. Le desir de l'immortalité, la satisfaction que donnent les louanges, font plus agir de ressorts que l'or & les récompenses pécuniaires.

Dans les pays où la gloire n'anime pas les citoyens, on voit une langueur répandue sur tous les arts libéraux, qui s'étend même sur les métiers les plus ordinaires. On dit qu'en Espagne, lorsqu'on va chez un cordonnier se faire prendre la mesure d'une paire de souliers, l'artisan demande à sa femme combien il y a encore d'argent dans la bourse? S'il s'y trouve deux ou trois écus, il renvoie fiérement celui qui veut se faire chausser, & continue à racler quelque air sur sa guittare. Ce n'est pas que les Espagnols n'aiment la gloire: la vanité est le premier attribut de leur caractère; mais c'est une gloire ridicule, qui tient plus de l'arrogance & de la fierté, que du desir d'immortaliser son nom.

La passion de passer à la postérité, lorsqu'elle n'est pas soutenue par l'honneur & la vertu, peut jetter dans de grands égaremens. Erostrate brûla le temple d'Ephèse pour s'immortaliser. On assure que ce fut-là une des raisons qui déterminerent Néron à faire mettre le feu aux quatre coins de Rome. L'empereur Charles-Quint pensa être la victime du transport frénétique d'un idolâtre de l'immortalité. Ce prince se trouvant à Rome, étoit au haut du dôme de S. Pierre, & regardoit dans le bas de l'église.

[Pages b102 & b103]

Un de ses courtisans qui se trouvoit auprès de lui, fut tenté de se précipiter, & d'entraîner l'empereur avec lui. Il lui sembloit que c'étoit un moyen sûr pour éterniser son nom. Heureusement pour Charles-Quint qu'il n'exécuta pas ce projet: & lui en ayant fait confidence, lorsqu'il fut descendu, ce prince le remercia fort de ne pas lui avoir fait faire un saut aussi périlleux, & lui défendit de se trouver jamais dans les lieux où il seroit.

Le desir immodéré de la gloire saisit quelquefois l'imagination des gens nés parmi le bas peuple. Un gardeur de chèvres d'un village auprès de Nîmes en Languedoc, n'ayant point de temple d'Ephèse à brûler, & ne voulant pas détruire quelque église nazaréenne, s'avisa, nouvel Erostrate, d'un expédient assez comique pour s'immortaliser dans son pays. Il attendit que les vignes fussent en fleurs; & à l'aide d'un troupeau de deux cens chevres qu'il conduisit dans tous les vignobles, il vendangea trois ou quatre mois à l'avance, & priva tout le pays de la récolte du vin. On saisit ce gardeur de chèvres, & on lui demanda qui l'avoit poussé à faire une pareille action? Il répondit, avec beaucoup de sang-froid, qu'il n'avoit point trouvé de meilleur expédient pour faire parler de lui après sa mort. Les juges, qui craignirent un desir pour la gloire aussi dangereux pour le pays, le condamnerent d'être enfermé à l'hôpital des insensés où il est mort.

J'en reviens aux philosophes anciens. Si les actions que quelques-uns d'entr'eux ont faites ne sont pas si nuisibles à la société, elles sont bien aussi extravagantes. Que doit penser un homme de bon sens d'une personne, qui après avoir étudié toute sa vie, se fait créver les yeux pour pouvoir méditer plus à son aise. (1)

[(1) Scriptum est...Democritum...Luminibus oculorum suâ sponte se privasse, quia aestimaret cogitationes commentationesque animi sui in contemplandis. Naturae rationibus vegetiores & exactiores fore, si ea vis dendi illecebris, & oculorum impedimentis liberasset.Aul. Gellius, noct. Atticar. lib. 10 cap.17.]

Quel jugement peut-il porter d'un prétendu philosophe qui se jette dans l'Euripe, parce qu'il n'en sçauroit comprendre le reflux? (2)

[(2) Voyez au sujet de la mort d'Aristote, ce qui en a été dit dans les Mémoires secrets de la république des lettres. Lettre 5.]

[Pages b104 & b105]

Quelle idée enfin peut-il avoir de la sagesse des sçavans par les ris immodérés de Démocrite, & les pleurs continuels d'Héraclite (1) qui avoit la douce complaisance de s'affliger pour tous les hommes &, & qui eût même étendu sa charité larmoyante sur les Antipodes, s'il les avoit connus.

[(1) La Mothe le Vayer s'est efforcé de justifier les ris perpétuels de Démocrite & les pleurs d'Héraclite: mais en vérité, il n'a pû venir entièrement à bout de son dessein. Consultez cet auteur dans son Traité de la vertu des payens, tom. I p. 620 & suiv. édit. in-fol. Voyez aussi les Mémoires secrets de la république des lettres. Lettre 5.]

Socrate, Platon, Epicure, ont été, selon moi, les philosophes les plus sensés de l'antiquité. Je laisse à part la vérité de leurs opinions; mais il regne dans leurs écrits une sagesse, une retenue & une candeur qui furent accompagnées d'une grande régularité de moeurs. (2)

[(2) Par les écrits de Socrate, il faut entendre les choses mémorables de Socrate: ouvrage dont Xénophon est l'auteur, ou plutôt le copiste, puisqu'il ne contient que les principaux discours que Socrate avoit faits pendant sa vie. Il ne nous reste plus d'Epicure que quelques morceaux détachés, qui se sont conservés dans les écrits de plusieurs auteurs: & de tant de livres que ce philosophe avoit composés, aucun n'est parvenu jusqu'à nous.]

La raison fut la règle de ces grands hommes. En quittant le monde, ils en éviterent les embarras sans haïr les humains. Ils conserverent dans la solitude, où ils se retirerent souvent pour méditer plus à leur aise, les plaisirs que les honnêtes gens goûtent dans le monde, & ne firent que leur ôter le moyen de nuire en devenant trop violens. Je serois tenté de mettre Epictète auprès de ces grands hommes; mais sa sévérité outrée me paroît mal placée: je la trouve une suite de sa vanité. J'entrevois sans cesse dans ses préceptes moraux un chagrin qui régne; & le philosophe chez lui se ressent toujours de la mauvaise humeur de l'esclave d'Epaphrodite.

Je trouve la fermeté dans les malheurs une vertu digne d'admiration. Mais je ne veux point qu'on pousse la constance jusqu'à la barbarie & à la férocité. Je regarde les Stoïciens comme des frénétiques mélancoliques, chez qui la sagesse étoit une vertu barbare, plus à charge qu'utile aux hommes. Je veux une philosophie humaine qui s'accommode au bien de la société, & qui donnant de l'horreur pour le vice, ne me présente point le chemin qui conduit à la sagesse comme un sentier impratiquable. Je demande une morale qui n'impose point un joug insupportable, & qui, mettant un frein à nos passions, nous serve de barrière contre les excès où le tempérament & la violence de nos mouvemens peuvent nous entraîner.

[Pages b106 & b107]

J'estime un philosophe à qui le vice est odieux; mais je veux qu'il ait de la compassion pour les vicieux, qu'il guérisse leurs défauts par des discours d'où la douceur, le bon sens & la vérité exilent les déclamations pédantesques.

Les véritables Epicuriens (j'entens ceux que n'avoient pas corrompu la morale de leur maître), étoient infiniment plus raisonnables que les Stoïciens. Ces derniers me paroissent des fous, dont l'imagination échauffée avoit fait de l'idée du souverain bien une chimère extravagante qui ne se trouvoit jamais. Quelle ridiculité ou quelle vanité y avoit-il dans un homme, qui pour être attaché à une secte se regardoit comme dieu? Il s'approprioit l'auguste nom de sage: & le sage, selon lui, jouissoit toujours de tous les biens & de toutes les vertus. (1)

[(1) Il est bien vrai qu'un homme véritablement sage & vertueux est beaucoup plus heureux & plus tranquille qu'un criminel, dans quelque état élevé qu'il soit; puisqu'au milieu des grandeurs il est dévoré par ses passions & par ses remords. Si les Stoïciens n'avoient dit que cela, ils auroient parlé très-sensément; mais ils poussoient les choses à l'extrême: & Cicéron, à qui ce sentiment ne déplaisoit point, avoue pourtant que les Stoïciens faisoient de la sagesse une qualité si pure & si élevée, que personne n'y avoit jamais pû atteindre. Negant enim (loquitur de Stoïcis) quemquam virum bonum esse, nisi sapientem. Sit ità sanè; sed eam sapientiam interpretantur, quam adhuc mortalis nemo consecutus. Cicero de amicitiâ. cap. 5.]

Libre dans l'esclavage, beau malgré sa laideur, riche dans la pauvreté, ne souffrant aucun mal dans les tourmens, il étoit moins un homme qu'une divinité. L'égarement & le fanatisme de l'esprit humain peut-il s'étendre jusqu'à ce point, & faire assez d'impression sur l'imagination, pour persuader à une personne qui souffre des douleurs aiguës, qu'elle est véritablement heureuse? La vanité seule peut occasionner un sentiment aussi peu raisonnable; quelque sang-froid qu'affecte Epictete, lorsque son maître lui casse la jambe par malice, sa retenue est une suite de son orgueil, & non pas de sa modération.

Il n'est qu'une seule idée qui soit capable de faire supporter les tourmens avec plaisir: encore n'y rend-elle pas insensible, c'est l'espérance d'un plus grand bien que le mal qu'on souffre.

[Pages b108 & b109]

Ainsi dans les différentes religions, ceux qu'on a appliqués à des gênes & à des supplices rigoureux, ont béni des peines qu'ils croyoient devoir leur procurer des plaisirs éternels. Ils n'ont point voulu, en abjurant leur croyance, mettre fin à des tourmens passagers, qu'ils espéroient devoir être payés par des récompenses perpétuelles. Mais les Stoïciens en souffrant n'avoient d'autre consolation dans leurs maux que la vanité de les supporter sans s'en plaindre.

Porte-toi bien, mon cher Isaac, & donne moi quelquefois de tes nouvelles; car, depuis quelque tems, je n'ai point eu de tes lettres.

De Paris, ce...

***

LETTRE XLI.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, Rabbin de Constantinople.

J'étois hier à la comédie Italienne, & je suis charmé de la manière naïve & du jeu sensé des acteurs. J'y trouve une vraisemblance qui m'attache d'autant plus, qu'elle approche de la réalité. La comédie étant le portrait de la vie humaine, le comédien ne plaît qu'en imitant l'original qu'il copie. Quelque bonne que soit une pièce, elle languit, si elle est représentée par de médiocres acteurs. De bons comédiens, au contraire, font souvent réussir un ouvrage qui ne peut soutenir la lecture. La plupart des pieces qu'on joue sur le théâtre Italien, sont dans le cas. Elles ont plus de brillant que de solide. La représentation en est amusante, la lecture fade & peu instructive.

Quelques auteurs avoient inventé un nouveau genre de comédie, qui joignoit une morale sensée aux plaisanteries d'Arlequin. (1)

[(1) C'est ce qu'on verra avec plaisir dans les pieces intitulées: La double inconstance, & la surprise de l'amour, &c. par MARIVAUX; Timon le misanthrope, Arlequin sauvage, &c. par DE LILLE, mort à Paris depuis quelques années, & non pas le médecin de la Haie, comme on l'a très-mal à propos avancé.]

La scène Italienne, entre les mains de ces nouveaux auteurs, auroit pu devenir une digne soeur cadette de la Latine & de la Françoise. Mais quelques misérables écrivains (2), qui ont succédé à ces premiers, l'ont replongée dans son premier état.

[(2) Romagnesi, Lelio le fils, & autres.]

[Pages b110 & b111]

Dans presque toutes leurs pièces, la conduite régulière, l'uniformité des caractères, la sagesse des moeurs sont sacrifiés au plaisir de faire rire le parterre par un bon mot, ou par quelque incident bizarre & peu vraisemblable.

La comédie Italienne a eu à Paris une fortune fort inégale. Sous le règne passé, elle fut exilée & bannie de la France. La hardiesse avec laquelle elle exposa à la risée du peuple des personnes du plus haut rang, la firent proscrire par l'autorité du souverain. Quelques années après, le duc Régent la rappela de son exil, & la ramena a Paris. La punition des anciens comédiens rendit les nouveaux plus circonspects. En laissant à leurs pièces l'agréable pour amuser le public, ils en ôterent ce qui pouvoit nuire aux particuliers. Ils eurent à combattre, dans les comédiens François, des rivaux dangereux, dont le mérité réel eût dû effacer le clinquant de leur théâtre, s'ils n'en eussent réparé le foible par la bonté de leur jeu.

Les comédies & les tragédies Françoises sont les rivales des Grecques, Si les pièces modernes ne sont pas au-dessus des anciennes, du moins aucun sçavant, défait des préjugés, ne doute de leur égalité. Je serois même tenté de leur accorder la supériorité dans bien des cas.

Aucun comique chez les Latins n'a réuni autant de talens ensemble qu'en a eu Molière. Terence a écrit d'un style pur: ses portraits sont pris dans la belle nature; il ne raconte pas les choses, il les met sous les yeux. Une conduite sensée règne dans ses piéces; mais il manquoit de feu, d'imagination, & de diversité dans les caractères. Si des six piéces que nous avons de lui, on en avoit perdu cinq, on auroit encore Térence en entier. Dans toutes ses comédies, c'est toujours un valet fourbe, un jeune homme débauché ou amoureux, un pere avare, &c. Quand on a lû l'Andrienne, le coeur ne trouve plus de nouvelles instructions dans ses autres piéces: l'esprit seul s'amuse de la fiction.

Plaute, ingénieux, diversifié, rempli de variété dans ses caractères, manque souvent de style. Il tombe quelquefois dans ses meilleures piéces, dans des petitesses indignes du bon goût.

[Pages b112 & b113]

Mais où trouve-t-on plus de variété, plus de noblesse, plus de justesse dans les portraits, plus de netteté & de précision dans le style, que dans le Misanthrope, les Femmes sçavantes, le Tartufe. les Fâcheux, l'Ecole des Femmes & celle des Maris? Je voudrois placer les bonnes pièces de Molière au-dessus de celles des Grecs; & les mauvaises qu'il fit pour complaire au peuple, au-dessous des farces Italiennes; elles ont autant de défauts & moins de brillant qu'elles.

La tragédie, chez les François, me paroît poussée à un point encore plus parfait. Les Romains n'ont jamais rien eu dans ce genre qui ait dû mériter l'attention des connoisseurs. Les tragédies de Sénéque sont les productions d'un déclamateur, plutôt que les oeuvres d'un auteur tragique. Il n'a ni assez de sublime pour ravir mon ame, ni assez de tendresse & de connoissance du coeur pour me rendre sensible. Toutes les sentences dont ses écrits sont remplis, ne sçauroient m'émouvoir: il ne m'inspire ni la terreur, ni la crainte ni la pitié.

Les Romains ont fait beaucoup de cas du Thyeste de Varius, & de la Médée d'Ovide. Le tems ne nous a pas conservé ces deux pièces, & je ne doute pas qu'elles ne dussent avoir de grandes beautés. Ovide connoissoit les mouvemens du coeur. Personne n'exprimoit aussi vivement les sentimens que cause un amour emporté. Ses Héroïdes nous sont des sûrs garants des beautés de sa tragédie. Mais on ne peut balancer la bonté d'un ouvrage qui existe, par la réputation d'un autre dont on n'a aucune connoissance certaine.

Sophocle & Euripide porterent chez les Grecs le théâtre à son plus haut dégré. Corneille & Racine ont été à la perfection chez les François; & je crois que pour juger de la préférence entre ces auteurs, il faut prononcer sur celle qu'on doit donner au goût des Athéniens & des Parisiens. Peu de François aujourd'hui, excepté quelques idolâtres de l'antiquité, conviennent de la supériorité du théâtre Grec sur le leur. Ce sentiment n'est pas si généralement reçu les nations étrangères; mais il a bien des partisans.

J'ose soutenir qu'il y a plus de grandeur, de majesté, de noblesse dans Corneille que dans Sophocle. Ce dernier, quoique doué d'un génie sublime, & digne de l'admiration de tous les connoisseurs, n'a point eu cette variété dans les différens caractères, cette force & cette vérité dans les portraits.

[Pages b114 & b115]

Racine, au tendre & au pathétique d'Euripide, joignit souvent le grand & le sublime de Sophocle & de Corneille. Ses ouvrages, peut-être, n'ont que le défaut d'être trop parfaits. Tant de beautés continuées laissent moins appercevoir certains endroits frappans, que de foibles défauts eussent relevés.

Deux poëtes aujourd'hui ont succédé à la gloire de ces grands hommes. Ils ne les ont point égalés; mais ils les ont parfaitement imités: & dans leur imitation, ils ont sçu se rendre originaux. L'un (1) émeut tour-à-tour l'esprit & le coeur, par l'amour, la pitié & la terreur.

[(1) Crebillon.]

L'autre (2), excellent versificateur, génie hardi, esprit vaste, s'est tracé à lui-même une nouvelle méthode.

[(2) Voltaire.]

Il a embelli le théâtre, en y risquant des situations heureuses, mais qui pouvoient paroître nouvelles & extraordinaires. Il vient actuellement de mettre au jour une tragédie en trois actes. Il n'y a aucun personnage de femme dans cette piéce. Ainsi l'amour en est entiérement banni. Le manque & le défaut de cette passion, l'ame du théatre, & le moyen le plus sûr d'aller au coeur, quoiqu'en disent certains critiques, a forcé l'auteur à réduire son ouvrage à trois actes. Il a senti que toute la politique, toute la grandeur Romaine ne pourroit suffire à le conduire jusqu'au cinquiéme, sans tomber dans des déclamations froides, & qui font languir l'action. Il n'est aucune pièce moderne où l'amour n'ait quelque peu de part. C'en est assez pour y faire entrer un rôle de femme, qui aide à conduire l'action à sa fin, & à la garantir du froid secours des narrations & des épisodes. Quant aux tragédies anciennes, au nombre desquelles on peut mettre l'Athalie & l'Esther de Racine, les choeurs suppléent beaucoup à la briéveté des actes. Si l'on représentoit certaines piéces d'Euripide & de Sophocle, sans les choeurs, le récit n'en dureroit pas demi-heure tout au plus. Ainsi la musique, le chant & les intermèdes dispensoient de l'étendue que demandent les tragédies modernes.

Cette piéce nouvelle, dont je t'ai parlé, est intitulée: La mort de Jules César. Le caractère de cet empereur est conforme à l'idée que l'antiquité en a transmise jusqu'à nous. Il est ambitieux, éloquent, intrépide, bon ami, généreux.

[Pages b116 & b117]

L'auteur le dépeint dans cinq vers de la manière la plus exacte & la plus précise; & le portrait qu'il en fait est d'autant plus ingénieux, qu'il a trouvé le secret de le placer dans la bouche de César même, parlant à Antoine, qui le presse de se défaire de quelques sénateurs qui pourroient attenter à ses jours.

Je les aurais punis, si je les pouvais craindre
Ne me conseille point de me faire haïr.
Je sçai combattre, vaincre, & ne sçai point punir.
Allons, & n'écoutant ni soupçon ni vengeance,
Sur l'univers soumis regnons sans violence.


Ce portrait est d'autant plus beau, & fait d'autant plus de plaisir, qu'il semble naturel & pris sur l'original, puisque c'est César qui, se dépeignant lui-même, montre ses sentimens les plus cachés à son confident. Ces situations sont heureuses. Un portrait qui conduit l'action à sa fin, fait bien plus d'effet qu'une froide description des qualités ou des vices de quelqu'un dans la bouche d'un autre.

Racine a pourtant réussi dans celui que le vizir Acomat fait du sultan Ibrahim. Sa briéveté, sa justesse & la situation où se trouve celui qui le fait, ont rendu cet endroit un morceau achevé.

L'imbécille Ibrahim, sans craindre sa naissance,
Traîne, exempt de péril, une éternelle enfance;
Indigne également de vivre & de mourir,
On l'abandonne aux mains qui daignent le nourrir.
(1)

[(1) Racine, Bajazet, Scène I.]

J'aimerois mieux avoir fait ces quatre vers que toutes les tragédies de Sénèque. Je ne crois pas qu'on puisse jamais égaler cette précision & cette justesse à décrire la tranquillité dans laquelle vit au serrail le frere d'un sultan. Mais tout le monde n'est point aussi heureux que Racine. Ainsi je crois qu'il faut dans une tragédie, autant que la chose est possible, que ce soient les personnages qu'on introduit qui se dépeignent eux-mêmes. Les caractères en sont plus frappans & restent plus gravés dans l'imagination. Lorsque cela n'est pas possible, il faut avoir attention à dépeindre les gens dont on parle d'une façon concise, qui ne sente point l'orateur ou le déclamateur.

Brutus, Cassius, Cimber, & les autres sénateurs qui conjurerent contre César, sont dépeints dans cette pièce avec trop d'uniformité dans la scène où ils parlent à Jules César.

[Pages b118 & b119]

Je crois voir une troupe de députés de village haranguer un gouverneur de province sur l'impossibilité de payer la taille, & dire tous un petit mot, chacun à son tour, qui se réduit à la même chose: nous n'avons point d'argent. Ainsi les sénateurs Romains ne veulent point de roi.

Le caractère d'Antoine est beau. Il est tel qu'il doit être: ami zélé de César, ennemi de la liberté, incapable de servir sous un autre que sous un si grand maître. Voici la façon dont il se dépeint lui-même parlant à Jules-César.

Antoine, tu le sçais, ne connaît point l'envie.
J'ai chéri, plus que toi, la gloire de ta vie.
J'ai préparé la chaîne où tu mets les Romains,
Content d'être sous toi le plus grand des humains;
Plus fier de s'attacher ce nouveau diadême,
Plus grand de te servir que de régner moi-même.


La dernière scène de cette piéce est un morceau magnifique. La grandeur des pensées, & la hauteur des expressions, y conviennent d'autant mieux, que, quoiqu'Antoine doive être dans la douleur, il harangue le peuple pour le séduire, & pour l'animer contre les meurtriers de César. Ainsi, les expressions recherchées qui choquent dans un homme accablé dé douleur, & qu'on a condamnées dans le récit de Théramène, sont ici en place, & produisent un bon effet sur les coeurs des spectateurs.

Porte-toi bien, mon cher Isaac, & que Dieu te donne des richesses en abondance.

De Paris, ce...

***

LETTRE XLII.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, rabbin de Constantinople.

Je fus hier dans un couvent de moines nazaréens. Un de mes amis m'y conduisit, & j'y passai le reste de la journée. J'examinai avec soin leur conduite & leur genre de vie monastique. A quoi vous amusez-vous dans votre retraite, demandai-je au religieux, dans la chambre duquel mon ami m'avoit conduit. Je prie Dieu, me répondit-il, d'être bientôt procureur ou gardien, pour avoir l'agrément d'en sortir quelque-fois. En attendant, je bois, je mange, je dors, je chante au choeur. Ces occupations, lui dis-je, ne doivent point suffire à remplir le cours de la journée.

[Pages b120 & b121]

Je n'en ai aucune autre, répliqua-t-il, depuis dix ans que je suis moine, je ne me rappelle pas d'avoir fait autre chose. Pendant notre conversation, j'entendis sonner une petite cloche. Voilà, dit-il, quatre heures & demie. Je vais, si vous voulez le permettre, vous laisser un instant: mon devoir m'appelle au réfectoire. Mon ami qui étoit depuis longtems en droit de le plaisanter, lui demanda d'où il vient il n'attendoit pas la seconde table pour souper? Je parie, continua-t-il, que vous avez double portion. Vous avez raison, répondit le moine. Nous vivons aujourd'hui aux dépens d'un riche partisan, qui donne régulièrement un repas par semaine à toute la communauté. C'est le pénitent du révérend pere gardien. Il fait les choses à merveille. Il vaudroit mieux, répliqua mon ami, que votre pere gardien lui ordonnât de vous faire faire moins bonne chère, & de moins voler le public; car M. D*** passe pour être un très-grand fripon. Comme notre conversation devenoit peu amusante pour le moine, qui craignoit sans cesse qu'on n'écornât sa portion, il nous fit une grande révérence, & une demie heure après, il vint nous rejoindre avec un air gai & content. Le frere Maurice, dit-il en nous abordant, s'est surpassé aujourd'hui: il avoit accommodé à merveille d'excellent veau: & le couvent fera une perte considérable lorsqu'on viendra à le perdre. Je donnerois volontiers les dix premiers écus que je mettrai de côté quand je serai procureur, & qu'il eût dix ans de moins. Vous ne ferez pas si bonne chère demain, lui demandai-je. Pardonnez-moi, me répondit-il: c'est une riche veuve de la charité de laquelle nous vivons deux fois le mois, qui doit nous donner à dîner. Elle a envoyé déja abondamment de quoi. Vous êtes bienheureux, lui dis-je, d'être si peu embarrassé de vous même. Vous êtes logé & nourri sans que vous soyez obligé d'avoir aucun soin. Avec une demi-heure de chant, vous gagnez pour vivre quinze jours.

Vous connoissez peu, répliqua le religieux, la vie monastique, & le triste état de ceux qui l'ont embrassée. Le sort d'un esclave en Turquie est moins triste & moins ennuyeux. Il peut amasser des biens au milieu de sa servitude: & l'espérance de la voir finir un jour ne lui est point ôtée. Mais un moine est condamné à une éternelle captivité, d'autant plus cruelle, qu'il est asservi à des maîtres plus barbares que les patrons les plus cruels de Maroc & de Salé.

[Pages b122 & b123]

Est-il rien de plus dur que d'être l'esclave de toutes les volontés d'un homme, qui, lui-même fâché contre son état, se venge sur les autres de sa misérable situation, & les rend responsables de ses infortunes? Voilà, lui dis-je, mon pere, un portrait bien étonnant que vous me faites de votre sort: je m'étonne qu'il se fasse tous les jours autant de religieux, & que les couvens soient aussi peuplés. L'aveuglement & la jeunesse, me répondit-il, sont la source & la pépinière des moines. On peut regarder un jeune novice comme un enfant, à qui, dès l'âge de quatorze à quinze ans, on fait faire voeu d'être tourmenté dans le fond de son couvent par toutes les passions du monde. Pour être habillé d'une façon bizarre, avoir la tête rasée & les pieds nuds, on n'en est pas moins homme. Malgré l'éducation monacale, & les préjugés qu'on inspire dans le cloître, la raison tôt ou tard parle d'une façon claire, & perce le nuage qui l'offusquoit. On reconnoît à trente ans la sottise qu'on a faite à quinze. L'impossibilité de la réparer entraîne après elle une douleur vive qui se change dans la suite en hypocrisie & en débauche. L'homme, né pour la liberté, ne peut être toujours esclave: il se révolte tôt ou tard contre une si dure captivité. Vous êtes, dis-je à ce moine, beaucoup moins heureux que je ne croyois. Je vois bien que votre état n'a rien de tranquille que l'extérieur. Vous le trouveriez, dit-il, encore bien plus rempli d'inquiétudes, s'il vous étoit parfaitement connu. Il est vrai que notre vie est un tissu de crasse & de fainéantise: une bête y trouveroit de la tranquillité. Si l'on pouvoit cesser d'être homme, & d'avoir des passions, rien n'est si commode que de boire, manger & dormir. Car, quant aux prétendues austérités dont nous faisons parade chez les gens du monde, ce sont des choses auxquelles on s'accoutume aisément. On s'habitue à avoir les pieds nuds comme le visage & les mains. Le défaut de linge est une coutume qui ne coûte pas huit jours de soin: il n'est aucun religieux, qui, trois mois après sa réception, soit moins à son aise dans son froc, qu'un petit maître dans son habit galonné. Mais l'on ne peut jamais se réduire à cette obéissance servile qui nous range au rang des bêtes, en nous laissant les passions & les sentimens des hommes; qui nous interdit même la liberté de penser; qui nous fait un crime d'appercevoir la raison qui cherche à nous éclairer.

[Pages b124 & b125]

Ce religieux auroit continué plus longtems le portrait qu'il me faisoit de sa situation, lorsque j'entendis sonner la même cloche qu'il l'avoit appellé quelque tems auparavant au réfectoire. Voilà, me dit-il, l'heure de rentrer dans ma cellule: il faut que j'aille me coucher. Quelque envie que j'aye de veiller & de profiter de votre compagnie, je suis forcé de vous quitter. Le gardien dans une demi-heure ira visiter dans les chambres si l'on est couché. Comme il m'en veut depuis long-tems, il seroit charmé de trouver un prétexte pour me rogner pendant huit jours ma portion. Cette peur occupoit si fort l'esprit de ce moine, que, sans attendre aucune réponse, il baissa son froc, & nous quitta.

De toutes les bizarreries des nazaréens, rien ne me paroit aussi ridicule que ce ramas immense de gens, qui, tourmentés dans la solitude, sont à charge à ceux du monde. L'état le plus misérable est celui qui est le moins utile à la société; mais celui qui lui est pernicieux & nuisible doit être en horreur parmi les gens sensés. A quoi servent en France cent mille fainéans qui sont inutiles aux arts, aux sciences & à la conservation du royaume?

Les superstitieux nazaréens prétendent, qu'il faut qu'il y ait dans un pays des gens qui prient perpétuellement pour ceux qui ne peuvent le faire. Ils prisent infiniment les psalmodiations monacales, & les regardent comme une chose d'où dépend le salut de l'état. Ignorans! qui ne sçavent pas, que le meilleur chant qu'on puisse adresser à Dieu consiste dans la pureté du coeur. Ils pourroient aisément se guérir de leurs préjugés, s'ils vouloient jetter les yeux sur certains pays nazaréens, d'où l'on a exilé les moines entiérement. Ils verroient que, bien loin que la divinité ait été offensée de l'exil & de la proscription de ces fainéans, elle a répandu dans ces royaumes l'abondance & la richesse. Considère, mon cher Isaac, combien d'enfans naîtroient de tout ces moines, si l'un étoit cordonnier, l'autre tailleur, l'autre boulanger, &c. Le même arrêt qui les aboliroit, détruiroit aussi la prison d'un nombre de filles; & dans quinze ans le royaume seroit peuplé d'un tiers de plus. Les François, qui font usage de leur raison, connoissent l'abus des couvens & des monastères; mais ils le regardent comme une vieille erreur consacrée sous le voile de la religion, soutenue par les superstitions & protégée par le souverain pontife.

[Pages b126 & b127]

Les différens ordres monastiques sont autant de différens régimens qui lui sont soumis, & qu'ils met en garnison dans les pays nazaréens qui sont de sa croyance. A l'aide de ces troupes, qui ont leurs différens uniformes, leurs colonels, leurs capitaines & même leurs drapeaux (1), il a souvent ébranlé le trône des plus puissans rois, & porté la mort dans leur sein, au milieu de leur cour & de leur armée.

[(1) Les bannières.]

Les Hollandois & les Anglois n'ont pû entièrement proscrire les moines de leurs pays; mais ils leur ont défendu d'y paroître dans leurs habits de guerre: ils y vont habillés comme les autres hommes. Dans la permission que ces deux états ont accordée aux soldats du souverain pontife, ils ont excepté les grenadiers (2), qui sont gens hardis, déterminés, & prêts à tout entreprendre pour faire réussir leurs desseins.

[(2) Les jésuites.]

Ils regardent les autres moines avec mépris, & prétendent ne pas l'être. Ils ne sont point cependant simples ecclésiastiques; leur état est aussi difficile à définir que leur politique à découvrir. Ils sont aussi sçavans que les autres religieux sont ignorans, foibles amis, irréconciliables ennemis, sévères dans leurs moeurs, assez réguliers dans leur façon de vivre, quoiqu'en publient leurs adversaires; mais relâchés & complaisans jusqu'à l'excès pour les autres. Leur morale est une suite de leur politique, & leur conduite réservée du bon ordre & de la règle que font observer les principaux chefs. Ils sont aimables, doux, simples en particulier; fiers, hautains, dangereux, fourbes, imposteurs, ambitieux au-delà de l'expression, en général. Les périls ne les épouvantent point. Ils vont tous les jours chez les nations les plus reculées faire des incursions, & y planter l'étendart nazaréen. Le souverain pontife a dans eux un inébranlable appui. Lorsqu'il faut entreprendre un coup d'éclat, c'est à eux qu'il s'adresse. Cela fait qu'on les soupçonne souvent d'être les auteurs de bien des choses auxquelles ils n'ont point de part. Ils sont utiles à la société par le soin qu'ils prennent de l'éducation des jeunes gens, dont ils sont ordinairement chargés.

[Pages b128 & b129]

Ils passent pour être grands ennemis des femmes: & différens en cela de certains religieux (1) qu'on regarde comme les héros de la galanterie monacale.

[(1) Les cordeliers.]

Il y a quelques jours qu'un de ceux-ci fut malheureusement surpris avec une de ses dévotes, qu'il avoit fait entrer dans son couvent déguisée en homme. L'affaire fit d'abord assez d'éclat; mais les moines tâcherent de l'étouffer, & nierent dans le public la vérité de ce fait.

Le François qui me racontoit cette histoire, me dit en plaisantant, qu'il seroit utile pour l'état, que les moines fissent plus souvent de ces échappées. Ils peupleroient la France, ajoûta-t-il, & ne seroient plus aussi à charge à l'état. Dieu nous préserve, dit un autre François, que la race d'une aussi pernicieuse engeance vienne à se multiplier. Nous verrions bientôt des monstres à la troisième génération. Le pere est un fainéant & le fils un coquin. Voyez ce que peut être le petit-fils. Ces discours doivent te faire juger du cas que font certains nazaréens de leurs moines.

Porte-toi bien & mon cher Isaac, & vis content & comblé de biens.

De Paris, ce...

***

LETTRE XLIII.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, rabbin à Constantinople.

Il y a quelque tems que je t'écrivis, (1) mon cher Isaac ce que je pense sur le sentiment de la damnation de tous les hommes qui n'ont point eu le bonheur de naître dans le sein d'Israël.

[(1) Lettre XXXVI.]

Je t'avouai que je ne pouvois croire, qu'un nombre infini d'honnêtes-gens, & qui ont suivi dans leur religion les préceptes de la plus sage morale, qui ont obéi au législateur interne, c'est-à-dire, aux mouvemens de leur conscience & aux impressions de la lumière naturelle, pussent être damnés. Je fondai mon opinion sur la bonté & la justice de Dieu, à l'essence desquels le malheur éternel des créatures innocentes est directement contraire. Je te dirai naturellement, que sur cette même bonté & cette même justice, j'établirois volontiers un second principe: c'est que les peines des damnés ne seront point éternelles; & qu'après un certain nombre de siécles, les ames condamnées à la peine du dam seront purgées & nettoyées de leurs souillures, par les maux qu'elles auront endurés.

[Pages b130 & b131]

Comment peut-on comprendre que Dieu condamne des millions de créatures à un malheur éternel? Car en supposant que l'homme qui avoit le libre-arbitre d'agir bien ou mal, a donné à la divinité l'occasion de le punir éternellement, & que la justice étant une qualité aussi essentielle à l'être suprême que la bonté, la peine éternelle du dam est une juste peine, on n'éclaircit point la difficulté dont il s'agit, parce que Dieu étant le maître de purger les fautes des hommes par des supplices momentanés, il est à présupposer qu'il doit prendre ce parti; l'idée que j'ai de sa clémence (idée qui ne sçauroit me tromper, puisqu'elle est conforme à la lumière naturelle, & qu'elle me vient de Dieu) me montrant évidemment qu'il est injuste, lorsqu'on peut finir les tourmens d'un malheureux, de les prolonger éternellement sans sujet & sans cause légitime. Or il n'en est aucune pour rendre la damnation éternelle. Je demande aux docteurs juifs, nazaréens & mahométans, également décisifs sur le malheur éternel des créatures, si Dieu ne pourroit point, s'il vouloit, faire en sorte que les peines que souffrent les ames après la destruction des corps, les rendissent pures & dignes de jouir de sa vue? Il n'est aucun théologien, je crois, de quelque religion qu'il soit, qui ose répondre que l'être tout-puissant ne puisse effacer les souillures d'une ame, quelque-grandes qu'elles soient. En tout cas qu'il s'en trouve quelqu'un, il faut le regarder, ou comme un athée qui borne le pouvoir de la divinité, & qui par conséquent veut l'anéantir, ou comme un imbécille qui n'a pas la moindre notion, non-seulement de la bonne philosophie, mais encore des idées générales de l'ordre. Je demande encore aux théologiens, si, lorsqu'on voit un homme qui souffre les peines qu'il a méritées, qui, cependant ne le rendent point plus vertueux; & qu'on est le maître de lui en imposer de plus légères qui lui rendront son innocence, & qui lui feront haïr le vice; quel parti on doit prendre, & quel est celui que dicte la clémence? Tout homme qui n'est point privé de la raison, ne peut s'empêcher d'avouer que c'est le dernier qu'il faut choisir.

[Pages b132 & b133]

Or, puisque Dieu est le maître de terminer les peines des damnés, qu'il peut leur rendre ces peines utiles & profitables, pourquoi veut-on qu'il les rende éternelles & infructueuses, & que pouvant faire le bien, il fasse le mal? N'est-il pas absurde de soutenir & de croire que la souveraine justice puisse vouloir l'injustice?

Mais, dira-t-on, vous jugez, des attributs de l'infini par ceux du fini. Vous voulez approfondir quelle doit être la clémence de Dieu, & vous n'en pouvez avoir aucune idée. Cette objection est fausse. Elle est même la base sur laquelle on appuye toutes les absurdités scolastiques. Car je conviens que je ne puis avoir aucune idée entière & parfaite de la clémence céleste. Mais celle que j'en ai n'est point fausse & trompeuse en ce qu'elle m'apprend; parce qu'elle est conforme à la raison, qui ne sçauroit me tromper, étant le seul flambeau que la divinité m'ait accordé pour me conduire. Si les choses les plus équitables & les plus justes chez les hommes, sont des injustices auprès de Dieu, il n'est plus rien de certain: tout est bouleversé. Ce qu'on croira vertu pourra être vice; on n'aura aucune notion convenable aux attributs de l'être suprême; & il faudra dire qu'on n'a de lui aucune idée qui se rapporte avec celles que nous fournit la lumière naturelle. Car dès qu'on avouera que les idées de la bonté & de la clémence que j'ai, peuvent être attribuées à la bonté & à la clémence célestes, j'en conclurai évidemment, que tout ce qui répugne à ces idées ne peut donc se trouver dans les attributs de Dieu. Or je connois clairement qu'il est contraire à la sagesse invisible d'infliger des peines éternelles & infructueuses, lorsqu'on peut les rendre utiles & courtes. Il faut donc que Dieu, pouvant rendre les tourmens des damnés utiles & momentanés, n'ait pas voulu les rendre éternels & infructueux; parce que Dieu étant souverainement sage, agit toujours conformément à sa sagesse.

Nos livres sacrés, mon cher Isaac, nous assurent en plusieurs endroits que Dieu se laisse aisément fléchir, & qu'il ne punit point à perpétuité. (1)

[(1) Voyez le pseaume CVII.]

Pourquoi donc vouloir lui attribuer une cruauté directement contraire à son essence? Si quelques expressions qu'on trouve dans l'écriture semblent favoriser le sentiment de l'éternelle damnation, c'est parce qu'on leur attribue un sens qu'elles n'ont point, & qu'on ne leur donne pas l'interprétation qu'elles exigent. Dans quelles absurdités ne tomberoit-on pas, si l'on vouloit expliquer mot-à-mot tous les passages de la bible?

[Pages b134 & b135]

Les docteurs nazaréens qui établissent l'opinion des supplices éternels sur les termes précis de leurs livres sacrés, ne sont pas mieux fondés que nos rabbins. Ils conviennent qu'il ne faut point s'en tenir quelquefois au sens littéral de certaines expressions. Pourquoi donc n'interprêtent-ils point ces paroles de feu éternel, de tourment sans fin, d'une manière qui ne blesse point l'idée que l'on a de la miséricorde céleste? Ils répondent à cela, que la justice de Dieu est un attribut qui lui est aussi essentiel que sa clémence; & que sa justice demande qu'il punisse les fautes. Mais cette réponse est encore un faux-fuyant. Car sa justice pouvant être satisfaite par une peine momentanée, elle ne doit point en exiger une éternelle. Et la question se réduit de nouveau au point de sçavoir si Dieu n'a pû faire que les péchés les plus énormes pussent être expiés par des tourmens passagers? Sans doute il l'a pû faire étant tout-puissant. Il l'a donc fait, parce qu'il fait toujours ce qu'il y a de mieux & de plus charitable, de plus clément & de plus miséricordieux, & qu'il est plus conforme à la clémence & à la miséricorde d'imposer des peines passagères, que d'éternelles.

Il y a une difficulté qui s'offre à l'esprit en faveur des théologiens rigides. C'est celle de l'état futur des démons. Si les peines des damnés sont passageres, il faudra que celles des diables le soient. Cela paroît d'abord contraire aux idées qui nous sont les plus familières. Mais lorsqu'on y réfléchit attentivement, & qu'on se dépouille des préjugés, l'illusion disparoît bien-tôt; & l'on ne trouve rien d'impossible, même rien de contraire à la raison dans la fin des tourmens des démons. D'ailleurs, nous ne connoissons point la nature de ces esprits. Nous ne sçavons s'ils font aux hommes tout le mal qu'on assure. Qui sçait même s'ils ne sont pas forcés de le faire, & si Dieu ne se sert pas d'eux comme d'un instrument dont il punit le vice. En ce cas, les maux qu'ils font ne doivent pas les rendre criminels puisque les anges ont quelquefois servi eux-mêmes la colère céleste. Un démon qui agit par les ordres de la divinité, n'est pas plus coupable que l'ange exterminateur.

[Pages b136 & b137]

Il ne doit donc être puni que de sa première faute. Quelle impossibilité y a-t-il que Dieu puisse la lui pardonner un jour & qu'elle soit effacées par les peines & le repentir? Ce seroit être fou, que de vouloir assurer sur la foi des contes que débitent les moines nazaréens, & qu'ils insèrent dans l'histoire des exorcismes, que les démons blasphêment la divinité. Il est à présupposer qu'ils agissent très-différemment, de même que les uns & les autres, étant des esprits dégagés des liens du corps, & à l'abri des illusions des sens, ils reconnoissent que la colère de Dieu, quelque-grande qu'elle soit, peut être fléchie par un simple repentir; & sans doute ils profitent de leur connoissance. Cette rage, dont il est parlé dans les livres des nazaréens, est un désespoir qui tourmente les damnés, par le chagrin qu'ils ont d'avoir déplu à la divinité. Cette douleur est un hommage qu'ils lui rendent, qui sert de préparation à leur état futur, qui purge leurs fautes, qui nétoye leurs souillures, & qui les rend dignes, après un tems de souffrances, de la miséricorde de Dieu.

Le purgatoire, que bien des religions ont adopté comme une vérité, prouve évidemment, que les hommes ont reconnu que par des souffrances une ame criminelle pouvoit être rendue digne de la vûe de son créateur. Il est vrai que les nazaréens papistes ont débité tant d'absurdités sur le chapitre de ce lieu expiatoire, que leurs adversaires ont eu raison de traiter d'impostures toutes les fables qu'ils débitoient, & qui n'étoient fondées que sur l'avarice des prêtres. Mais s'ils se fussent contentés simplement d'admettre un lieu où toutes les ames descendroient après la mort, pour y rester jusques à ce qu'elles fussent purifiées, leur sentiment m'eût paru très-raisonnable, premièrement, parce que l'opinion qui n'admet point de peine éternelle, me semble convenir parfaitement aux idées que la lumière naturelle me donne de la clémence de Dieu: secondement, à cause qu'en ne distinguant que deux classes dans la vie à venir, c'est supposer que toutes les ames, en sortant des corps, sont, ou parfaitement pures, ou totalement souillées. Cependant il est visible que cela est évidemment faux. La clémence de Dieu exige donc que pour favoriser le bonheur des ames, il y ait un moyen pour purifier celles chez qui le mal l'emporte sur le bien.

[Pages b138 & b139]

Or en admettant pour toutes une demeure générale, dans laquelle elles peuvent être purgées de leur crime, on abolit le purgatoire des papistes, lieu mitoyen entre l'enfer & le ciel, inventé par la fourberie des moines; & l'on obvie aux inconvéniens qui se présentent dans le systême de ceux qui n'admettent que deux classes dans la vie à venir.

Les docteurs qui soutiennent l'éternité des peines, objectent que le sentiment qui leur fixe une fin, porte les hommes au relâchement, & autorise les crimes par la sécurité de ceux qui les commettent. D'abord que vous persuaderez au peuple, disent-ils, que les plus grands forfaits seront un jour pardonnés, vous ouvrirez la barrière à la licence des moeurs, à la mauvaise foi, au meurtre, au carnage, &c. «Puisque nos peines, penseront les scélérats, ne dureront pas toujours, faisons une juste compensation des plaisirs que nous goûterons sur la terre, & des maux passagers que nous essuyerons dans l'autre monde. Quelque durs qu'ils soient, ils ne doivent point nous effrayer, puisque nous sommes assurés qu'ils se termineront à une éternité heureuse.» La différence, continuent les théologiens, qui se trouve entre les gens vertueux & les criminels, est si légère, qu'elle ne peut guère faire d'impression sur ces derniers. Car en supposant trente mille ans de peines & de tourmens, qu'est-ce ce que cela, eu égard à une éternité immense? Une goutte d'eau dans l'Océan présente une idée foible de ce tems malheureux & du fortuné.

Il est certain, mon cher Isaac, que ces raisons ont de la vraisemblance. Cependant lorsqu'on les approfondit, leur force diminue infiniment; & l'on apperçoit qu'elles ont plus de brillant que de solidité. Plus la punition dont on menace les hommes est conforme à leurs idées, plus elle fait d'impression sur leurs esprits. Or il est bien certain que les peines éternelles ayant quelque chose, non-seulement de contraire à la bonté de Dieu, mais même aux notions des hommes les plus simples, la plus grande partie des scélérats, des libertins & des esprits-forts, rejettent totalement la croyance de l'enfer parce qu'ils ne voient aucune proportion entre les fautes passagères, & des punitions éternelles. La religion ne fournissant pas une idée juste & mitoyenne qui fasse trouver la connexion de ces deux premières, ils donnent dans un excès outré, & n'admettent pas, non seulement des peines éternelles, mais même des momentanées.

[Pages b140 & b141]

L'expérience nous montre tous les jours cette vérité, contre l'évidence de laquelle tous les discours philosophiques ne sçauroient prévaloir. Ne voit-on pas un nombre infini de gens grossiers, à qui l'étude n'a point inspiré le mépris de l'enfer, avoir pour lui une indifférence outrée, qui n'est fondée que sur la foible croyance de son existence.

C'est une erreur de croire que les hommes persuadés de la réalité de certaines peines, qui finiront, à la vérité, mais qui sont extrêmement dures & cruelles, ne tâchent point de les éviter. Comme ils sont persuadés de leur réalité, & qu'elle n'a rien de contraire à leurs notions, ils en sont extrêmement frappés. On n'a qu'à voir combien d'aumônes les nazaréens de plusieurs sectes différentes donnent à leurs prêtres; & combien de jeûnes, de pélerinages, &c, ils pratiquent: pour être parfaitement convaincu de ce que l'idée des peines passagères peut sur l'esprit des plus grands scélérats, il n'y a qu'à jetter les yeux sur ce qui se passe à Rome pendant le jubilé. Il est peu de bandits & de brigands Italiens, qui ne veuillent tâcher de gagner deux ou trois mille ans d'indulgences. Ils ne songent point à éviter l'enfer: tous leurs soins se bornent à abréger le tems de leur future demeure dans le purgatoire.

Je finis ma lettre, mon cher Isaac, par cette réflexion. Dès qu'on admettra des punitions qui seront conformes aux notions de tous les hommes, tous les hommes y donneront nécessairement leur consentement. Par conséquent leur crainte deviendra utile au bien de la société. L'impie, le libertin & l'esprit-fort n'auront aucune raison pour combattre une croyance fondée sur les idées de la lumière. Ils n'oseront point se flatter de l'impunité de leurs crimes, sous quelque prétexte que ce soit. Ils ne pourront plus dire: Les peines dont vous menacez sont contraires à la volonté de Dieu. Nous ne comprenons point qu'une faute, quelque grande qu'elle soit, ne puisse jamais être expiée. L'enfer, dont vous nous assurez l'existence, répugne à nos notions. Pénétrés de la vérité d'un sentiment conforme aux idées de l'ordre, ils sentiront que leurs crimes seront punis rigoureusement, & que les supplices seront proportionnés aux fautes. Ils feront alors, pour éviter cet enfer momentané, tout ce que font les nazaréens Grecs & Romains, pour s'affranchir du purgatoire. Ils en seront d'autant plus frappés, qu'ils croiront véritablement qu'il existe.

[Pages b142 & b143]

Porte-toi bien, mon cher Isaac, tâche de vivre content & heureux, & donne-moi donc enfin de tes nouvelle.

De Paris, ce...

***

LETTRE XLIV.

Isaac Onis, rabbin de Constantinople, à Aaron Monceca.

Des occupations qui me sont survenues m'ont empêché de répondre plutôt à tes lettres. Nous nous sommes assemblés un nombre considérable de rabbins & de caraïtes, (1) pour tâcher de nous réunir dans nos sentimens.

[(1) Caraïtes: secte des juifs d'aprésent, opposée à celle des rabbinistes, c'est-à-dire, à ceux qui admettent le talmud des rabbins. Le mot de Caraï signifie un homme consommé dans l'étude de l'écriture sainte. C'est pourquoi ceux qui n'appuyent leur créance que sur la bible, s'appellent Caraïtes.]

Après avoir vainement disputé, nous nous sommes séparés sans avoir rien pû obtenir sur l'esprit des uns & des autres.

Je t'avouerai, mon cher Monceca, que je suis sorti de ces conférences presque convaincu du bon droit des caraïtes. J'ai fait ce que j'ai pû pour obtenir de mes confreres, qu'ils se départissent de certaines opinions; mais ils ont soutenu à la rigueur, la validité & la vérité du talmud. Je rougissois lorsque les caraïtes nous demandoient si l'on pouvoit raisonnablement les obliger de croire, que Dieu est contraint de rugir comme un lion trois fois chaque nuit; la première lorsque l'âne brait, la seconde, quand les chiens aboient; & la troisiéme, quand l'enfant tette, & que la femme discourt avec son mari; Dieu dit alors: «Malheur à moi, parce que j'ai détruit ma maison, brûlé mon temple, & rendu mes enfans captifs. (1)

[(1) Sleidan, de origine erroris, pag. 255.]

«Voilà, disoient les caraïtes, un échantillon de la confession de foi que vous voulez nous faire signer, en recevant les ridicules erreurs du talmud. Mais nous voyons que ceux qui ont de pareilles idées de Dieu, ne peuvent, ni le servir, ni l'adorer.

[Pages b144 & b145]

«Quel honneur mérite un être sujet à toutes sortes de foiblesses; obligé de rugir & d'entrer en fureur; soumis à toutes les passions, à la haine, au désespoir & au repentir; assez peu clair-voyant pour n'avoir pas prévu qu'en abandonnant son peuple, il commettroit une faute dont il se repentiroit pendant long-tems?»

Vainement nos rabbins, pour convaincre leurs adversaires, leur opposoient le grand nombre de juifs qui suivent le talmud, & les sentimens rabbinistes. Nous n'avons, répondoient les caraïtes, d'autres écrits, pour régler notre loi, que les vingt-quatre livres qui sont dans la bible. (1)

[(1) L'auteur du commentaire caraïte appellé d'Aaron, fils de Joseph, qui vivoit à la fin du XIII. siécle, & dont l'ouvrage se conserve en manuscrit dans la bibliothéque des peres de l'Oratoire de Paris, où il a été apporté de Constantinople, approuve tous les livres de la bible, qui sont dans le canon juif, & en compte vingt-quatre, comme font les autres.]

Vous convenez avec nous qu'ils ont été faits par des personnes sur qui Dieu avoit répandu son esprit. Nous rejettons donc avec raison toutes les traditions humaines qui leur sont contraires. Que peuvent des hommes contre les ordres de Dieu? Il est immuable, il n'est point susceptible de passions; & s'il étoit tel que le font le talmud & les ouvrages des rabbins, le créateur seroit plus vil & plus à plaindre que la créature.

Je ne sçais, mon cher Monceca, comment mes confrères sont aussi entêtés d'un nombre d'idées qui s'accordent si peu avec celle que nous devons avoir du tout-puissant. Ce ramas de chimères & de superstitions que nous avons ajoûtées à la loi écrite étonnent un homme sage, & le rebutent de certaines cérémonies qui seroient plus raisonnables, si elles étoient moins nombreuses. Les superstitions sont aux religions ce que les rejettons inutiles sont aux arbres: elles consument l'esprit & le suc, laissent le tronc sans séve, & l'empêchent de produire aucun fruit. Dans les différentes croyances qui partagent l'univers, il est aisé d'appercevoir que celles qui sont le plus chargées de cérémonies superstitieuses, sont le moins pratiquées pour l'essentiel. Un juif manque aux commandemens de Dieu dix fois dans la journée, sans s'en appercevoir, & semble réserver toute son attention pour les cérémonies, & les coutumes du jour du sabbat. Il en est tel qui commettra un vol & un adultère, qui ne voudroit pas avoir coupé son pain avec le couteau d'un nazaréen.

[Pages b146 & b147]

Si ces coutumes étoient commandées dans la loi, on pourroit les soutenir, quelque ridicules qu'elles parussent: mais puisqu'elles n'ont d'autre fondement que les visions chimériques de quelques-uns de nos anciens, je t'avoue que je ne sçaurois qu'approuver ceux, qui, faisant usage de la raison que Dieu leur a donnée pour les conduire, veulent s'en tenir précisément à ce qu'ils trouvent écrit dans nos livres saints. Et puisque je te regarde comme un ami à qui je puis confier mes plus secrettes pensées, je te dirai que j'ai résolu d'embrasser les sentimens des caraïtes, & de quitter entièrement les opinions des rabbinistes, je sçais que mon changement va faire un bruit étonnant; que nos synagogues en murmureront; qu'étant un des anciens rabbins, ma démarche peut avoir des suites, & faire ouvrir les yeux à bien d'autres: mais les intérêts humains ne doivent point nous empêcher de suivre la vérité dès que nous l'appercevons. Pour donner moins d'occasion de parler de mon changement, j'ai déjà prétexté un voyage en Egypte. Je vais m'établir au Caire, où je vivrai avec mes nouveaux frères, juifs épurés, & les seuls observateurs de la loi de Moyse (1).

[(1) Il y a au Caire, à Constantinople, & même en Moscovie, plusieurs caraïtes. Ils ont leurs synagogues à part, & se regardent comme les seuls véritables juifs.]

Comme tu pourrois croire que j'ai embrassé cette opinion, sans l'avoir examinée, je te détaillerai les raisons qui m'y ont déterminé.

Nos rabbins disent que tout ce qui fut ordonné à Moyse sur la montagne, ne fut point écrit dans les deux tables, ou compris même dans le pentateuque. Ils soutiennent qu'il est évident que si Dieu n'avoit eu autre chose à dicter que la loi écrite, il n'eût fallu qu'une heure, ou tout au plus cinq ou six. Ils concluent qu'il la donnoit à Moyse pendant le jour, qu'il la lui expliquoit pendant la nuit. C'est cette explication qu'ils appellent la loi orale, que Moyse enseigna à Josué son successeur, & Josué aux soixante & dix anciens, qui la transmirent ainsi commentée à leur postérité, & même au dernier des prophêtes, de qui le grand Sanhedrin la reçut (2).

[(2) Le grand Sanhedrin étoit le tribunal principal des juifs, dont le siége étoit à Jérusalem. Ce mot est pris du Grec Sunedrion qui signifie consessus,c'est-à-dire assemblée de gens assis.]

[Pages b148 & b149]

Depuis ce tems les peres l'ont fait passer à leurs enfans; & c'est ce qui se pratique aujourd'hui, & qui sert de regle, lorsque la loi écrite est muette.

Sans m'arrêter, mon cher Monceca, à examiner sur quoi les rabbins fondent l'opinion que Dieu dictoit la loi pendant le jour, & l'expliquoit pendant la nuit, puisqu'il n'y a rien de cela dans la bible; en convenant pour un moment, pour abréger la dispute, que Moyse reçut verbalement plusieurs ordonnances du tout-puissant; je ne sçaurois cependant croire qu'il ait employé tant de jours à prescrire les ridicules cérémonies, & les bizarres rêveries du talmud. Si j'accorde que Dieu ordonna plusieurs choses à Moyse, que ce prophête ne mit pas en écrit, & qui se sont conservées par la tradition: je soutiens aussi que tout ce qui est absurde & ridicule dans cette même tradition, y a été ajoûté dans la suite des tems; & que chaque siécle l'augmentant de quelques erreurs, le talmud est le ramas de cette prétendue tradition.

Si tu considères, mon cher Monceca, la façon dont ce monstrueux ouvrage a été composé, compilé, & porté à sa perfection, tu verras l'erreur, les absurdités & les mensonges y abonder davantage, à mesure qu'on s'éloignoit des tems où fut donnée la loi écrite. Vers l'année 188 des nazaréens, Rabbi Juda Hakkadosh fit une compilation des écrits des grands-prêtres, qu'on appella Misna: c'est là la première origine du talmud. Quoiqu'il y ait bien des choses à redire, il s'en faut de beaucoup que cet ouvrage soit aussi mauvais que le second recueil (1), fait en 469 par Rabbi Jochanam, & quelques autres Hébreux qui lui aiderent.

[(1) Le Talmud de Jérusalem. On l'appelle ainsi parce qu'il fut fait dans cette ville.]

Enfin, en 476, Asé & Hamai, rabbins de Babylone, augmenterent les visions de ce livre, & le mirent au point où nous le voyons aujourd'hui (2); excepté quelques erreurs grotesques, que le rabbin Meyr ajouta vers l'année 546 aux ridiculités d'Asé son pere, dont il avoit les mémoires.

[(2) Le Talmud de Babylone.

Je te demande donc, mon cher Monceca, si tu crois que l'autorité d'un pareil ouvrage, dont je vois grossir les fautes avec le tems, & qui s'éloigne en tout de la premiere simplicité de notre religion, doive prévaloir dans mon esprit sur les écrits de Moyse & des anciens prophétes, & sur la lumière naturelle qui me démontre évidemment que le Talmud n'est qu'un ramas d'impostures, de chimères & de blasphêmes?

[Pages b150 & b151]

Quel est l'homme, je ne dis pas éclairé, mais le plus imbécille, qui n'ait un mépris infini pour un livre qui assure que Dieu a commandé un sacrifice pour expier ses fautes? Dieu est pécheur, Dieu est sujet au vice! il n'est donc point parfait: il est donc sujet à tous les malheurs de l'humanité? Comment ose-t-il punir le crime, lui qui le commet? Je frémis, mon cher Monceca, en transcrivant ces blasphêmes, & ma main se refuse à les coucher sur le papier. J'avois peu examiné ma religion jusques ici. J'étois dans une erreur causée par mes préjugés & par ma négligence. La dispute des Caraïtes a porté un trait de lumière à mon ame qui m'a fait ouvrir les yeux sur les épouvantables erreurs dans lesquelles j'étois plongé. Dès que j'ai apperçu la raison du côté de nos adversaires, je n'ai point cherché de sophisme pour m'empêcher d'être éclairé: j'ai avoué de bonne foi mon égarement; mon humilité m'a servi à me tirer de l'abyme où mes confrères les rabbins sont restés plongés.

Tâche d'imiter mon exemple. Reviens, mon cher Aaron, de tes préjugés: sers-toi de ta raison pour les combattre; examine que s'il est un Dieu, il ne peut être tel que le Talmud nous le représente. Personne n'est plus convaincu que toi de la nécessité absolue de l'existence d'un Etre souverainement parfait. Embrasse donc le sentiment des Caraïtes, qui n'outragent point la divinité. Je crains que dans le pays où tu es, tu n'aies pris la coutume de donner trop de poids aux prétendues traditions. C'est-là le fort des nazaréens papistes: c'est le rempart de leurs erreurs. Mais songe qu'ils ont eu chez eux une espèce de Caraïtes, qui, épurant leur religion, l'ont fait remonter à son premier établissement. Sers-toi de leurs argumens pour rejetter une tradition qui n'est point conforme au texte.

Porte-toi bien, mon cher Monceca, & vis heureux & content.

De Constantinople, ce...

***

[Pages b152 & b153]

LETTRE XLV.

Aaron Monceca à Jacob Brito.

J'ai lû avec plaisir, mon cher Jacob, tes lettres sur les Génois & sur les Piémontois. J'envie ton état, & je ne trouve point de sort aussi agréable que celui d'un voyageur. Il voit sans cesse de nouveaux objets qui l'instruisent en le divertissant: il cultive son esprit d'une manière amusante; & il étudie dans le grand livre du monde. C'est le seul où l'on puisse apprendre à connoître les hommes. Quelque génie qu'on ait, on ne peut s'instruire dans une bibliothèque que superficiellement des moeurs des nations. Il échappe dans les relations les plus exactes, vingt anecdotes qui caractérisent un peuple, & qu'on ne sçauroit sentir qu'en vivant avec lui. Ajoûte à cela la contrariété qui regne dans la plûpart des journaux des voyageurs, & la partialité avec laquelle ils sont écrits.

Les anciens philosophes ont été, pour la plupart, de grands voyageurs. Platon fut entendre Euclide à Mégare, & Théodore le mathématicien à Cyrene; il voyagea dans l'Egypte, pour y converser avec les prêtres; l'on prétend même qu'il s'instruisit dans ce pays de notre religion. Ce qu'il y a de vrai, c'est qu'il parle de Dieu d'une manière beaucoup plus noble que les autres philosophes payens. Cependant il étoit dans des erreurs qui l'éloignoient infiniment des principes de notre sainte loi. Il soutenoit qu'il n'y avoit qu'un Dieu tout-puissant, souverain ouvrier de toutes choses; mais il admettoit une foule de dieux & de demi-dieux subalternes, tenans & participans de la divinité du premier à qui ils étoient soumis. (1)

[(1) Plato in Thimaeo dicit & in Legibus, & mundum Deum esse, & coelum, & terram, & animos, & eos quos majorum institutis accipimus. Cicero de Nat. Deorum, Lib. I. cap. XII.]

Il est inutile de vouloir chercher de la ressemblance avec le judaïsme dans une pareille doctrine: & l'unité de Dieu fait la base de notre croyance.

Les premiers nazaréens furent presque tous sectateurs de ce philosophe: ils crurent entrevoir dans ses écrits tous les mystères de leur religion.

[Pages b154 & b155]

Un de leurs pontifes assure qu'il s'est servi fort heureusement des livres de Platon pour se faciliter l'intelligence de beaucoup de vérités de la croyance nazaréenne. (1)

[(1) Narravi ei (Simpliciano) circuitus erroris vici. Ubi autem commemoravi legisse me quosdam libros Platonicorum, quos Victorinus quondam rethor urbis Romae, quem christianum defunctum esse audieram, in Latinam linguam transtulisset: gratulutis est mihi, quod non in aliorum philosophorum scripta incidissem, plena fallaciarum & deceptionum secundum elementa hujus mundi: in istis autem omnibus modis insinuari Deum, & ejus verbum_. Augustinus, Confess. Lib. VIII. Cap. II.]

Deux autres de leurs docteurs prétendent qu'il avoit connu un de leurs mystères des plus cachés. (2)

[(2) Justin, martyr, & Clément Alexandrin.]

Et peu s'en faut que les premiers nazaréens ne le reconnussent pour être un de leurs saints. La nécessité d'appuyer leurs sentimens par l'autorité de quelque fameux philosophe, dans un tems où chaque particulier embrassoit une secte, les avoit obligés d'adopter les écrits de Platon, étant les plus convenables au judaïsme & au nazaréïsme. La plûpart d'entr'eux étoient si persuadés de la prétendue croyance qu'ils attribuoient à ce philosophe, qu'ils voulurent près de 796 ans après l'établissement de leur religion, lui accorder l'esprit de prophétie. Sous le régne de Constantin VI, & d'Irene sa mere, on ouvrit un sépulcre fort ancien dans lequel on trouva un corps mort, qu'on assura être celui de Platon. Il avoit une lame d'or à son cou, sur laquelle on avoit gravé cette inscription: Christ naîtra d'une vierge: je crois en lui; & tu me verras encore une autre fois au tems d'Irene & de Constantin. (1). Il eut été facile à des gens libres de préjugés, de voir que la lame & l'inscription étoient aussi modernes que le tombeau étoit ancien. Mais les docteurs nazaréens, avides de miracles, adoptèrent celui-là, ou du moins voulurent le rendre probable; & un certain moine, surnommé l'ange de l'école, quelques autres écrivains (2), & depuis peu de tems un Jésuite (3), ont fait sur cette inscription beaucoup de réflexions fort inutiles.

[(1) Ce fait est rapporté par Zonare, historien Grec, traduit en Latin par Jérôme Volfius, & imprimé à Basle en 1557. Voyez-en le tome III.
(2) Paul diacre, Lib. XXII. Sigebert. Genebrard. Lib. III.
(3) Canissius de Beata Virgine, Lib. II.]

[Pages b156 & b157]

Je ne comprens pas, mon cher Brito, quelle est l'idée des nazaréens, de vouloir appuyer la vérité de leur religion sur de pareilles fables. De semblables absurdités seroient capables de décréditer la vérité. Je suis d'autant plus surpris qu'ils donnent dans de pareils travers, qu'ils sont à même de se passer de toutes ces pieuses impostures. Car enfin (je te parlerai à coeur ouvert) il est peu de religions dont les preuves soient aussi fortes que celles de la nation nazaréenne. J'ai eu plusieurs disputes avec quelques sçavans, & j'étois étonné de certaines choses qu'ils me faisoient presque connoître évidemment. Il faut avouer que si les prophéties n'ont point été remplies réellement, elles ont été si parfaitement approchées, que quiconque voudra les examiner, trouvera nos sentimens bien difficiles à soutenir. Les nazaréens nous accusent de n'avoir plus d'autres secours pour nous défendre, que dans l'étymologie & la signification de quelques mots. Ils disent que ne pouvant nous tirer d'affaire par la clarté du texte, nous cherchons à l'embrouiller par des gloses ridicules, & par les explications forcées de certaines expressions. Je suis obligé de convenir quelquefois de ces faits; mais alors je me rejette sur notre tradition: je me sers des mêmes argumens & des mêmes armes dont ils se servent contre les adversaires qu'ils ont dans leur propre croyance. Ils ne peuvent me refuser une chose dont ils tirent eux-mêmes tant d'avantage, & à laquelle ils accordent tant d'autorité. Ainsi je me sers de notre tradition comme d'un rempart inexpugnable; j'oppose l'autorité des rabbins à celle des pontifes, & le talmud aux livres de leurs premiers docteurs; & si je n'éclaircis pas la dispute, je suis du moins certain de l'éterniser.

Je t'avoue que je serois quelquefois dans un grand embarras, si les nazaréens papistes me faisoient la même difficulté que forment contre eux les nazaréens réformés, & qu'ils me réduisissent au seul texte de l'écriture, & à l'évidence de la lumière naturelle. Cette façon de disputer est terrible: elle empêche tous les subterfuges. On ne peut faire aucune de ces disparates si utiles pour éluder le fond de la question. Le seul recours qu'on puisse avoir est de chicaner certaines expressions, & de donner un tour un peu plus ou un peu moins avantageux à quelques passages. Je conviens que ç'en est assez pour disputer pendant des siécles, & qu'il n'en faut pas tant pour faire produire un nombre de volumes in folio à plusieurs sçavans de différens partis. Mais dans ces sortes de disputes, quiconque veut les examiner sans préjugés, juge bien plus aisément de la question débattue, que lorsqu'il concilie les différentes autorités d'un nombre d'écrivains, & la validité de deux traditions différentes.

[Pages b158 & b159]

Les nazaréens en général sont charmés d'appuyer leurs raisons par des miracles & des prodiges. Un événement surprenant, quelque bizarre qu'il soit, a pour eux autant d'appas qu'une évidence géométrique. Il n'est point de matière, point de sujet qu'ils n'autorisent par quelque aventure céleste. Gagnent-ils une bataille, ce n'est pas à leur valeur qu'ils en sont redevables: c'est à saint George & à saint Victor, qui, quittant le séjour céleste, viennent batailler à la tête de leurs escadrons, & s'amuser à couper quelques bras & quelques têtes. (1)

[(1) Bataille d'Iconium, gagnée lors des croisades, Maimbourg. hist. des Croisades. Liv. V.]

Triste occupation, selon moi, pour quiconque n'est pas frénétique; à plus forte raison pour des saints. Tu croiras peut-être que ceux qu'ils venoient secourir étoient d'honnêtes-gens. Point du tout. C'étoient d'infâmes brigands, qui, sous le voile de la religion & sous le prétexte d'une sainte guerre, commettoient toutes sortes d'excès, de meurtres & de rapines. Les nazaréens conviennent de ces faits, & attribuent à ces crimes le mauvais succès qu'eut cette entreprise. Un nommé Bernard, qui avoit prêché dans toute l'Europe pour l'exécution de cette expédition, & qui prédisoit les plus belles choses du monde, fut le premier attrapé par le mauvais succès qu'eut cette guerre sainte. Pour sauver sa réputation, il n'eut que la ressource d'en rejetter la cause sur les crimes de ceux qui l'avoient entreprise. Plaisante façon de prédire que d'annoncer ce qui n'arrivera jamais, & de ne pas dire un mot de ce qui arrivera effectivement!

Quelque rebutés que dussent être les nazaréens des chimériques idées dont ils ont été infatués tant de fois; si demain deux moines, qui se seroient acquis quelque réputation, recommençoient leurs prédications, il se trouveroit encore une foule d'imbécilles qui iroient pieusement commettre toutes sortes de crimes dans la Palestine, & sacrifier des hommes au Dieu de paix, à qui le meurtre & le sang humain sont si odieux.

[Pages b160 & b161]

Les nazaréens conviennent de ce principe. Leur église même fait gloire d'abhorrer le sang. On croiroit donc que par une suite nécessaire de cette vérité, ils voudroient ne regner sur les hommes, & ne les éclairer que par la douceur & la raison. Mais il semble qu'ils ayent une maxime constante de penser d'une façon & d'agir d'une autre. Rien n'est plus doux, plus pathétique que leurs discours; rien n'est si dur, si emporté, si violent que leur conduite: & ce qu'il y a de plus surprenant, c'est qu'il se figurent de colorer l'iniquité de leurs actions par quelques dehors spécieux. Lorsque l'inquisition fait brûler un Juif en Portugal, elle lui fait un compliment fort poli; & l'assure que c'est avec une grande douleur qu'elle va le livrer au supplice: & comme il ne conviendroit pas qu'elle prononçât un arrêt de mort, elle fait lire la sentence par un juge laïque.

Toutes ces cruautés ridicules me font ressouvenir du plaisant expédient qu'avoit trouvé le bon archevêque Turpin du tems de Charlemagne. Pour expédier de tems en tems quelques Sarrasins & autres ennemis, il ne portoit point d'épée dans les combats, l'église abhorrant le sang; mais il avoit une massue dans le goût de celle d'Hercule; & il les assommoit épiscopalement. (1)

[(1) Le Boyardo et l'Arioste.]

Il a été un tems où l'on faisoit valoir à un homme la grace qu'on lui accordoit de ne le mettre qu'aux galeres pour éclairer son esprit. Laissons à l'erreur des moyens aussi pernicieux, & ne persuadons jamais que par la douceur & la raison, quand même nous aurions le même pouvoir que les nazaréens.

Ils parlent sans cesse de la vaste étendue de leur religion, & de la quantité des prosélites qu'ils font tous les jours. Ils ne voient pas qu'ils n'attirent que des esclaves au nazaréïsme, au lieu de former de véritables enfans de leur religion. Les Espagnols croyoient agir pieusement lorsqu'ils forçoient un nombre d'Indiens à fléchir les genoux devant l'image d'un saint, & à consentir qu'on les reçût dans la communion nazaréenne jusqu'à ce qu'ils pussent s'évader des mains de leurs bourreaux, & se sauver chez leurs anciens compatriotes.

[Pages b162 & b163]

La tyrannie est le préjugé le plus fort contre une religion dans l'esprit d'un philosophe. Le Dieu de paix ne peut avoir choisi un culte où le sang humain coule sur les autels. La pieuse cruauté des Espagnols a plus immolé dans un seul jour de Méxicains à la propagation du nazaréïsme, que les prêtres de Diane n'en sacrifierent en Tauride pendant toute la durée du paganisme. Que de crimes, de meurtres, de brigandages occasionnés en Europe depuis deux cent ans, sous le vain prétexte de religion! Dans quels excès l'esprit humain, frappé de la superstition, ne se laisse-t-il pas emporter? On a vû le fils enfoncer le poignard dans le sein de son pere, & croire, en lui perçant le coeur, s'ouvrir le chemin du ciel. Laissons, mon cher Brito, aux nazaréens des sentimens aussi pernicieux; & soyons toujours persuadés que la violence est le dernier secours d'une religion à qui la vérité manque pour persuader.

Porte-toi bien, mon cher Brito, & donne-moi de tes nouvelles.

De Paris, ce...

***

LETTRE XLVI.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, rabbin de Constantinople.

Ta lettre, mon cher Isaac, ne m'a pas causé une médiocre surprise; & je ne doute pas que ton changement n'étonne tous les juifs, & ne touche sensiblement tes confreres. Je suis assuré que tu as bien réfléchi avant de te déterminer à embrasser le sentiment des caraïtes. (1)

[(1) Voyez la lettre XLIV.

Mais j'aurois voulu que ta détermination n'eût point été si prompte. On se figure quelquefois des choses claires qu'on regarde du premier & du second coup d'oeil comme évidentes; mais qui au troisiéme deviennent problématiques. Tu me parois trop mépriser l'autorité de la tradition. Je sçais qu'elle doit céder lorsque le texte est contr'elle; mais aussi elle doit servir à l'éclaircir lorsqu'il est obscur & semble inintelligible.

[Pages b164 & b165]

Toutes les religions, même celles qui sont les plus contraires à la tradition, ne la rejettent pas, quand elle paroît s'accorder avec la raison & les écrits anciens. C'étoit-là ce qu'il falloit examiner. Cependant, je crains que dans les premiers mouvemens, tu ne lui aies ôté jusqu'au moindre crédit. Il paroît par la lettre que tu m'as écrite, que les endroits où tu l'as trouvée contraire à la vérité, t'ont fait négliger d'approfondir si elle étoit juste & véritable dans d'autres. De quelque manière que cela soit, & de quelque façon que tu penses, rien ne sçauroit diminuer ma tendresse pour toi. Je t'aimois rabbiniste: je t'aimerai caraïte; & te fisses-tu nazaréen, mon coeur te suivroit au milieu de leurs temples. Je n'imiterai point la foiblesse des faux amis de notre siécle. Ils ignorent les droits que l'amitié a sur les coeurs vertueux, que l'estime & la sympathie ont unis. Ce lien, chez eux, n'est qu'une espèce de commerce fondé sur la nécessité ou sur la bienséance, quelquefois même sur le plaisir. (1)

[(1) 0n peut faire aux amis de notre siécle les reproches que Cicéron faisoit aux Epicuriens. «Quelques-uns des Grecs, dit-il, qui ont même passé pour sages parmi eux, ont eu des sentimens fort extraordinaires, sur-tout ce que je viens de dire, car il n'y a point d'extravagance, où les subtilités de ces gens-là ne les conduisent. Les uns disent qu'il faut éviter les amitiés trop étroites, pour ne pas se charger du soin des affaires des autres; chacun ayant assez des siennes, & rien n'étant plus importun que d'entrer trop avant dans celles d'autrui: & que les amitiés les plus commodes sont celles dont les rênes, pour ainsi dire, sont plus lâches, & qu'on peut allonger & accourcir comme on veut, puisque, pour vivre heureux, le secret est de se tenir exempt de toutes sortes de soins; ce qui n'est pas possible, lorsqu'on est occupé des affaires des autres, & qu'on est toujours pour eux comme dans les douleurs de l'enfantement.» Nam quibusdam, quos audio sapientes habitos in Graeciâ, placuisse opinor mirabilia quoedam. Sed nihil est quod illi non persequantur suis argutiis: partim fugiendas esse nimias amicitias, ne necesse sit unum sollicitum esse pro pluribus: satis superque esse suarum cuique rerum: alienis nimis implicari molestum esse, quàm laxissimas habenas habere amicitiae, quas vel adducas cum velis, vel remittas. Caput enim esse ad beate vivendum securitatem, quâ frui non possit animus, si tanquam parturiat unus pro pluribus. Cicero de amicitiâ, Cap. XIII.]

Les femmes sur-tout, n'ont guères d'amis que dans ce goût. Le plaisir les unit, le plaisir les sépare, & elles sont plus legères en amitié qu'elles ne le sont en amour.

[Pages b166 & b167]

Il est à Paris vingt mille femmes qui n'ont eu qu'un amant en leur vie, & qui n'ont pas conservé trois mois de suite le même ami. Cette thèse te paroîtra un peu outrée. Tu douteras sur-tout s'il est possible que dans une ville où les femmes passent pour galantes, il s'y en trouve vingt mille qui n'ont eu qu'un amant. Tu m'accorderois plutôt qu'il y a vingt mille femmes qui n'en ont point eu, que d'avouer qu'elles se sont tenues au premier. Il me semble que je t'entens dire, qu'il faut qu'une femme soit plus sage pour n'avoir qu'un amant, que pour n'en point avoir. Quel effort fait-elle de se passer d'un plaisir qu'elle ignore? Sa vertu n'a point à combattre des idées dangereuses, qui retracent dans l'esprit certaines situations, qui sont les plus terribles séductions des femmes qui ont aimé.

Je conviens avec toi que mon opinion a quelque chose qui surprend. Mais quand on l'examine, elle paroît plausible, & l'on ne peut guères refuser de s'y ranger. Le caractère d'infidélité qu'on donne aux femmes, est principalement fondé sur le droit que les hommes ont jugé à propos de s'approprier, de leur prescrire des règles sévères, presque impossibles à observer, & de s'en dispenser eux-mêmes. Ils ont cru qu'ils étoient en droit d'exiger des femmes qu'elles surmontassent la voie de la nature, tandis qu'ils se sont accordé le privilège de prévenir tous leurs desirs, & de céder à tous leurs mouvemens. Il faut donc, pour juger de l'humeur volage qu'on dit être le partage du beau sexe, réduire les choses dans une juste équité, ne pas leur demander des actions impossibles; examiner, préjugé à part, si quelque légéreté qu'on attribue aux femmes, elles ne sont pas encore cent fois moins inconstantes que les hommes.

Lorsqu'un petit-maître devient infidèle, sa conduite est justifiée par son état: il remplit son emploi, & personne ne se récrie sur sa perfidie. La maîtresse qu'il abandonne n'est qu'un triomphe de plus pour lui. Mais si elle veut se venger de l'infidélité de son amant; si, pour le punir, ou pour le rappeller par la jalousie, elle lui donne un rival, c'en est fait, c'est une infidelle, une coquette, une volage. Toute la nation des amans la condamne sans retour: la même action qui fait la gloire du petit-maître, perd à jamais la femme qui a été assez malheureuse que d'avoir du goût pour lui.

[Pages b168 & b169]

Un mari jaloux, bizarre & bourru, bigot, se figure des chimères: il prend pour des réalités les visions frénétiques dont il est agité. Toute la société maritale prend son parti. On le plaint. On condamne son épouse sans l'entendre: le beau sexe entier est englobé dans l'arrêt foudroyant que porte contre elle le jaloux sénat; & de génération en génération, chaque pere la cite comme un exemple d'infidélité à son fils qu'il instruit dans ses jalouses maximes.

Un fat prend des airs auprès d'une femme qu'il ne connoît que médiocrement. Il lui parle à l'église, la lorgne à l'opéra, l'ennuie par ses fadeurs à la promenade. En voilà assez pour persuader au public qu'il est bien avec elle. Pour le prix d'avoir été excédée par un sot, elle acquiert la réputation de l'avoir écouté: & si elle est assez malheureuse pour en rencontrer plus d'un, ce sont autant d'amans que le public lui donne.

Voilà, mon cher Isaac, une partie des raisons qui font décider de l'inconstance du beau sexe. La multitude juge dans cette occasion comme dans toutes les autres: son jugement n'est pas plus judicieux qu'il l'est ordinairement. Deux raisons me font croire que les femmes sont plus constantes que les hommes. La première est une espèce de honte attachée à leurs légéretés, qui, quoi qu'on dise, les contraint beaucoup. La seconde est vivacité de leurs sentimens. L'homme le plus tendre est paitri de glace, comparé à une femme qui aime véritablement. C'est chez le beau sexe que l'amour exerce tous ses droits. C'est à lui qu'il fait sentir toute la force de ses transports & de ses mouvemens, mêlés de tendresse, de crainte, de colere, de dépit, d'espoir, de jalousie. Toutes ces passions regnent dans le coeur d'une femme amoureuse. Tantôt elles se succédent l'une à l'autre: quelquefois elles agissent toutes ensemble.

L'histoire nous a conservé le nom & les actions d'un nombre de femmes qui se sont distinguées par leur confiance & leur fidélité. Sans aller chercher dans les siécles éloignés, on voit tous les jours des passions qui justifient mon opinion. J'ai entendu dire à un docteur nazaréen de mes amis, grand directeur de consciences, que l'amour délicat & tendre est le plus rude ennemi que trouve chez les femmes le tribunal on l'on absout les Parisiens de leurs péchés.

[Pages b170 & b171]

Je t'ai parlé dans mes lettres précédentes de cette espèce de piscine spirituelle où les moines ont le droit d'effacer les péchés, moyennant certaines oraisons qu'ils font réciter, ou quelques jeûnes qu'ils ordonnent. Ils conviennent tous qu'une femme qui a eu plusieurs passions sacrifie souvent ses amans pour éviter de jeûner trois samedis. Mais ils assurent qu'une femme dont le coeur n'a encore été sensible qu'une fois, aime mieux observer dix carêmes, que supprimer un seul coup d'oeil, ou le rendre moins tendre.

Tu me demanderas peut-être pourquoi les femmes qui sont attachées à leurs amans ont si peu de stabilité sur ce qui regarde leurs amis? Je te répondrai que chez elles l'amitié n'est ordinairement qu'un prétexte pour favoriser l'amour. Qui dit ami du coeur chez les femmes, dit confident. Son regne ne dure qu'autant qu'il remplit bien sa charge. Dès qu'il la néglige, ou qu'il n'est plus utile, son crédit tombe: il devient indifférent, & quelquefois à charge. Les secrets qu'on lui a confiés le font craindre: on est obligé de le ménager: cette contrainte attire souvent la haine après elle. Ne crains point, mon cher Isaac, que notre amitié ait un sort pareil, Elle est fondée sur la vertu, & cimentée par l'estime: rien ne sçauroit l'ébranler. Tes jours me sont aussi chers que les miens: Pylade n'aima pas Oreste avec plus de tendresse. Je t'avouerai que je suis dans des craintes mortelles depuis que tu m'a appris ton changement. Je voudrois qu'il ne fût connu que lorsque tu seras sorti de Constantinople. Ecris-moi dans l'instant que tu t'embarqueras, & songe à l'inquiétude où je suis. J'appréhende la haine de tes confrères. Je connois l'humeur vindicative de notre nation. Il n'est rien que tes confrères ne fassent pour te punir de les avoir abandonnés. Je vais te citer un exemple de leur fureur.

Lorsque Spinosa eut publié son livre, les juifs furent enragés contre lui. Ils le regarderent comme un apostat d'autant plus dangereux, qu'il connoissoit à fond tous les principes de notre loi, sçavoit parfaitement l'Hébreu, & pouvoit nous nuire beaucoup. Cependant il n'avoit point encore quitté notre communion: il alloit par manière d'acquit à la synagogue. Un jour qu'il en sortoit, un juif fanatique lui donna un coup de couteau. Heureusement pour lui la blessure ne fut pas mortelle. Il quitta entièrement la foi d'Israël, & n'eut plus de commerce avec nous après l'accident qui lui étoit arrivé.

[Pages b172 & b173]

De tous tems notre nation a été vindicative: elle a même poussé son ressentiment jusqu'à la perfidie. Le soin que j'ai de tes jours m'oblige à parler contre mes freres: mais enfin, ta sûreté est une excuse légitime des forfaits que je révèle. Tacite, historien Romain, dont l'autorité est d'un grand poids, accuse nos peres d'avoir eu pour tous ceux qui n'étoient pas de leur croyance, une haine & une antipathie cruelle. Quelques écrivains François assurent que nous ne fumes chassés de leur pays, que par rapport aux maux que nous cherchions à faire à la nation entière. D'autres disent qu'on nous accusa d'avoir voulu empoisonner les puits & les fontaines. Les chevaliers de Malthe nous reprochent d'avoir été la cause de la perte de Rhodes, en haine de leur religion. Au nom du Dieu de nos peres, mon cher Isaac, prens tes précautions, & songe à te conserver.

Si tu réfléchis combien les préjugés que nous inspire la superstition sont à craindre, tu verras que tu ne sçaurois trop prendre de précautions pour te garantir des coups qu'on pourroit te porter. Ils sont d'autant plus dangereux, qu'ils sont couverts du voile de la religion. Combien de fois ne s'est-on pas servi de ce spécieux prétexte pour colorer les vices les plus cachés? Le fanatisme, sous le nom de zèle pour le nazaréisme, a privé la France du plus grand de ses rois. La superstition monacale attenta plusieurs fois à ses jours. Enfin, un monstre vomi par l'enfer, encouragé par les restes de la ligue, séduit par les discours pernicieux des prêtres, nourri dans la rebellion, & né pour le malheur de sa patrie, exécuta dans un moment ce que vingt batailles n'avoient pû faire.

La haine qui naît de la division de religion est implacable. Elle semble justifier chez la plûpart des gens, les forfaits les plus énormes. Les prêtres intéressés dans cette querelle, aigrissent les esprits par leurs prédications, par leurs exhortations & par leurs exemples. Les peuples suivent avidement ceux qui sont à la tête de leur religion. Ils sont accoutumés à les regarder comme les oracles de la divinité. Et juge quel crime un esprit foible ne commettra point, lorsqu'il croira exécuter la loi du tout-puissant, & s'assurer une félicité parfaite?

[Pages b174 & b175]

Songe, mon cher Isaac, à ce que je te dis. Crains tes confreres les rabbins; crains les autres juifs, & crains enfin tous ceux que ton changement intéresse. Vis aussi paisible & content que je le souhaite.

De Paris, ce...

***

LETTRE XLII.

Jacob Brito, à Aaron Monceca.

Je vais partir bien-tôt pour Venise, mon cher Monceca; & je ne serai pas encore huit jours à Turin. Je t'ai déja écrit ce que j'avois remarqué, dans les moeurs des Piémontois, qui m'eût le plus frappé, & depuis ma dernière lettre, j'ai découvert fort peu de chose. La façon de vivre de cette nation est si uniforme, qu'elle ne fournit pas ce nombre de réflexions qu'on est à portée de faire à Paris. On vit & l'on pense à Turin le dernier jour de l'année comme on y a vécu & pensé le premier. La façon de s'habiller est la seule chose où l'on apperçoit du changement. Les dames & les petits maîtres suivent assidûment toutes les modes Françoises. Mais l'on ne voit point ici de ces changemens subits de moeurs & de coutumes. Cette nation est incapable d'être le matin infatuée de certaines opinions, & le soir persuadée du contraire: elle n'a ni assez de vivacité ni assez d'inconstance. Si S. Paris eût acquis à Turin le crédit qu'il avoit il y a quelque tems à Paris, il l'auroit toujours conservé; au lieu que ce pauvre saint n'a plus pour lui que quelques fanatiques & quelques harangeres.

On honore infiniment dans ce pays un certain Philippe de Néri, qu'on dit être auprès de Dieu l'avocat & le protecteur de la ville de Turin. Il a un temple magnifique (1), orné de tableaux des plus grands peintres. (2)

[(1) Cette église n'est point encore achevée: on y travaille, & ce sera un des beaux morceaux qu'il y ait en Italie.
(2) Il y en a un de Carlo Maratti, un autre du Trevisani, & un troisiéme du fameux Solimène. C'est celui-ci qui représente la réception de ce Philippe dans le ciel.]

Il est peint dans un porté par des anges & des chérubins; & Dieu le reçoit dans sa gloire. Devant cette image brûlent incessamment nombre de lampes. C'est-là où les Piémontois vont offrir leurs voeux, & adresser leurs prieres à leur protecteur.

[Pages b176 & b177]

Auprès de cet autel est le sanctuaire, où les nazaréens prétendent que Dieu fait son séjour; mais pour un particulier qui adresse ses voeux directement à Dieu, il en est cent qui ne les y font parvenir que par le canal de Philippe de Néri.

Les nazaréens, & sur-tout les Italiens, semblent n'oser parler à Dieu même: ils agissent comme certaines personnes, qui, ayant offensé quelqu'un, n'ont ni la force, ni le courage de soutenir sa présence, & font faire par un tiers des propositions d'accommodement. Je leur ai demandé s'ils croyoient, lorsqu'ils s'adressoient à Philippe de Néri, que Dieu ne les entendît pas; s'ils pensoient qu'il fût possible que tout ne fût pas présent à Dieu? Ils m'ont répondu qu'ils n'oseroient soutenir une pareille erreur. S'il est ainsi, leur ai-je dit, & que Dieu sçache votre conversation avec Philippe de Néri, que ne vous adressez-vous à lui directement? Ce sont des cérémonies évitées, des longueurs abrégées: car dans le tems que votre protecteur fait son rapport, Dieu vous eût déja exaucé.

Les nazaréens éludent ces raisons par de vains sophismes; ils prétendent que par l'intercession d'un saint, dont les prières sont toujours pures & bien reçues du tout-puissant, on obtient plus facilement ce qu'on demande. Pauvres aveugles! qui ne voient pas que c'est la pureté & la disposition du coeur de celui qui prie en terre, qui détermine les bienfaits du ciel. Sans cela, un coquin & un malheureux pourroient se flatter d'obtenir de la miséricorde de Dieu autant qu'un honnête-homme. Dieu ne jugeroit des coeurs que par le canal des saints. La cour céleste deviendroit une jurisdiction Normande: l'on seroit sauvé ou damné selon qu'on auroit eu un bon procureur ou un bon avocat, dont on captiveroit l'amitié par un grand nombre de flambeaux brûlés à son honneur, ou par quelques autres présens. Si cela étoit ainsi, je t'assure, mon cher Monceca, que ce Philippe de Néri auroit bien de l'occupation, & qu'il seroit obligé d'être chargé des affaires de tous les habitans de Turin.

Je fus hier dans une fête qui se célébra en son temple. Un moine fit son panégyrique. Il le loua beaucoup de ne s'être point marié, & d'avoir empêché que tous ses disciples ne pussent agir différemment, en les obligeant, ainsi que lui, de s'attacher à l'ordre de la prêtrise, dont sont exclus tous ceux qui ne gardent pas le célibat.

[Pages b178 & b179]

Ce prédicateur s'étendit beaucoup sur l'observance de la chasteté & sur l'état de pureté. Il en fit un portrait si avantageux, que le contre-coup en étoit terrible pour le mariage. Je fus très-étonné qu'on permît de débiter en public des maximes aussi contraires au bien de la société. Si tous ces gens, disois-je en moi-même, qui écoutent ce déclamateur, restent persuadés de ses sophismes, bientôt le Piémont sera dépeuplé: on ne verra plus que des prêtres, des moines & quelques dévots pendant un tems. Bientôt après il faudra que la société périsse, que le pays se détruise. Selon ce prédicateur, l'état du célibat est beaucoup plus pur & beaucoup plus convenable au nazaréïsme. Dans une religion, ceux qui la croient, doivent chercher d'aller à la perfection. Tous les Piémontois suivront donc ses conseils; & en gardant le célibat, ruineront la société.

Nous pensons bien différemment, mon cher Monceca. Dans notre sainte religion, la multiplication nous est ordonnée: elle nous est promise & accordée par le ciel comme une marque essentielle de sa bonté. La vanité a occasionné en partie la suppression du mariage chez les pontifes nazaréens. Ils crurent par-là se rendre plus respectables au peuple. On dit que, lorsqu'ils s'assemblerent pour décider cette question, tous les vieux furent du sentiment de continuer aux prêtres la permission de se marier; & qu'il n'y eût que les jeunes qui s'y opposerent fortement, & eurent le dessus. Depuis ce tems-là, les désordres qui ont suivi cette ordonnance ont fait regretter à tous les gens sensés la privation des anciens usages. Un des souverains pontifes nazaréens dit expressément dans ses écrits, qu'il seroit très-nécessaire, pour prévenir & arrêter bien des crimes, de remettre les choses sur l'ancien pied.(1)

[(1) C'est le pape Pie II. Parmi ses sentences & ses proverbes on trouve: Sacerdotibus magnâ ratione sublatas nuptias, majori restituendas videri. Platina in Vitis Summ.Pontif. Rom. Edit. Venet. ap. Guill. de Fontaneto 1518. in-folio, folio 155 verso. Con ran ragione le nozze sono state tolte á sacerdoti, con maggiore se gli doveriano restituire. Hist. di Platina, pag. 399. d'Ediz di Venezia, appresso Giacomo Leoncino 1572. in-folio. On a défendu le mariage aux prêtres, par de grandes raisons; mais par de bien plus grandes, on devroit le leur permettre. Histoire de Platine, sous_ Pie II. C'est un pape,& un pape sçavant qui parle. On a voulu constater la fidélité de ce passage.]

[Pages b180 & b181]

Lorsque le prédicateur eut achevé son panégyrique, on chanta plusieurs hymnes en musique; & le fameux Somis dont je t'ai parlé, y joua du violon, d'une manière si parfaite, qu'il sembloit par l'effet de l'harmonie qui sortoit de son instrument, que les ames de tous ceux qui l'écoutoient fussent en extase. Dans toutes les louanges qui furent prodiguées à Philippe de Néri, il fut fait fort peu mention de Dieu: l'on ne l'invoqua que vers la fin de la fête, & lorsque la cérémonie alloit finir.

Au sortir du temple nazaréen, je demandai où je pourrois encore entendre jouer ce fameux musicien, qui m'avoit ravi & enchanté? J'avois oui à Rome un nommé Motanari, élève du fameux Corelli, pere de l'harmonie. Il avoit autant d'exécution que ce Piémontois, mais il n'avoit ni son goût ni sa douceur, ni son coup d'archet. Les Grecs eussent à coup sûr élevé une statue à un si habile homme. Il se seroit trouvé nombre de gens qui auroient certifié qu'Appollon avoit couché avec sa mere. On lui eût soutenu à lui-même qu'il n'étoit pas le fils de son pere: & après sa mort, il eût eu dans Athènes les mêmes honneurs que Philippe de Néri à Turin. On me dit que je pourrois l'entendre jouer dans un concert qui se donne une fois toutes les semaines chez un riche particulier. Je priai un de mes amis de m'y conduire; & j'ouis un autre musicien (1), qui, pour le violoncelle, égaloit Somis dans son instrument.

[(1) Lanceta.]

Il me sembloit que le ciel avoit fait ces deux musiciens l'un pour l'autre, qu'ils étoient seuls dignes de concerter ensemble. Ce que je trouvai de surprenant, fut le peu de belles voix que j'entendis. A peine y a-t-il une ou deux personnes dans Turin qui chantent passablement. Les Piémontois ont d'aussi excellens symphonistes, qu'ils ont de méprisables chanteurs. Cependant comme cette nation est riche en bonne opinion, elle a peine à convenir de ce fait.

La peinture à Turin est aimée & chérie de même que dans tout le reste de l'Italie. Actuellement, il n'y a que des barbouilleurs dans cette ville, si l'on en excepte un nommé Beaumont, peintre du roi de Sardaigne. Il colorie assez passablement, & dessine correctement: mais il est froid, peu sçavant dans l'histoire, prévenu pour ses ouvrages, qui sont fort au-dessous de la perfection où il croit les mettre.

[Pages b182 & b183]

Il y avoit, il y quelque tems, dans ce pays un peintre appellé le chevalier Daniel, Flamand de naissance, bon coloriste, ainsi que le sont ceux de son pays, & meilleur dessinateur qu'eux. Il est mort depuis quelque tems. Ce Beaumont, dont je viens de te parler, a eu la place qu'il occupoit.

En général, les Piémontois aiment assez les beaux arts; mais ils sont fort ignorans dans les sciences, ainsi que je te l'ai déja dit dans mes premières lettres. Quand ou leur parle des divers sçavans de l'Europe, ils demandent s'ils sont bons catholiques. Si l'on s'avise de leur dire qu'ils sont Arminiens, réformés, jansénistes, juifs; alors chez eux le Clerc passe pour un benêt, Bayle pour un sot, Arnaud pour un menteur, & Léon de Modène pour un ignorant. Ils sont surpris qu'on ose soutenir qu'on puisse avoir le sang commun, dès qu'on est séparé de leur communion. Quiconque ne croit pas ce que croient les moines, n'a ni science dans ce monde, ni salut dans l'autre. Les bibliothéques des sçavans du pays sont composées de beaucoup de théologiens citramontains, & de quelques poëtes Italiens. Ceux qui se piquent de connoître les langues vivantes joignent à ces livres quelques romans & quelques historiettes Françoises, que les libraires tirent de Genève, & l'on réimprime tous ces petits ouvrages. Tu vois, mon cher Monceca, qu'un homme qui étudieroit quarante ans dans ces bibliothèques, ne feroit que s'éloigner du vrai, & se remplir de chimères. Juge par-là de la justesse d'esprit des philosophes Piémontois.

Porte-toi bien, mon cher Monceca, & ne m'écris plus qu'à Venise.

De Turin, ce...

***

LETTRE XLVIII.

Aaron Monceca, à Jacob Brito.

Depuis que je suis à Paris, mon estime pour les sçavans est redoublée. Je n'avois pas réfléchi à Constantinople sur l'excellence de leur état & sur la grandeur de leur ministère. Je les regarde aujourd'hui comme les précepteurs du genre humain, & comme les organes dont la divinité se sert pour révéler aux hommes les secrets de la nature.

[Pages b184 & b185]

Loin de penser comme les Piémontois, qui ne considerent que les sçavans de leur religion, j'estime la science & le mérite par-tout où je les apperçois. Je les révère dans un nazaréen, dans un mahométan: & faisant abstraction de ce qui regarde la foi, je profite des lumières de ceux qui peuvent m'éclairer.

On accuse les sçavans d'avoir de la hauteur & de la fierté. Ce n'est pas-là le caractère des gens qui ont acquis une juste réputation. Personne n'étoit plus uni que Bayle, plus sociable que Descartes & Gassendi, & plus modeste que Locke. Ceux qui parlent ainsi des véritables sçavans, les confondent avec certains auteurs, qui se croient aussi parfaits que le public les mésestime. Racine resta une année à composer sa tragédie de Phédre, chef-d'oeuvre du théâtre. Avant de la faire jouer, il consulta longtems ses amis, corrigea plusieurs endroits par leurs conseils, & attendit la réussite de son ouvrage pour oser s'assurer de sa bonté. Pradon fit la même piéce dans un mois, la donna hardiment, assura le public qu'elle étoit excellente. Il lui arriva ce qui arrive ordinairement aux demi-sçavans: son ouvrage alla bientôt chez les beurrières, au lieu que celui de Racine plaira à la postérité la plus reculée.

La retenue & la modestie sont le partage des grands-hommes. Contens des louanges qu'ils méritent, ils ne vont point les mendier. Ils en sont d'autant plus louables, que si la vanité est pardonnable, c'est dans un homme qui mérite des éloges aussi éclatans que ceux qui conviennent à bien des sçavans.

On accorde tous les jours des honneurs à un fat noble, fils d'un fat noble, petit-fils d'un fat noble, arrière-petit-fils d'un fat noble. Parce qu'un homme compte une longue suite d'aïeux ignorans & ridicules dont il suit parfaitement l'exemple, il a le droit d'être exempt d'un nombre d'impôts, & jouir de plusieurs priviléges qui l'élevent au-dessus du reste de ses concitoyens. Que m'importe à moi, qu'un homme ait eu un de ses peres capitaine d'une compagnie de chevaux dès le tems des croisades? Quoi! je serai obligé d'honorer un imbécille, parce qu'un de ses ayeux aura été assommé par un Sarrazin, ou parce qu'il aura fait le voyage d'outre-mer? Et je verrai avec indifférence un homme utile au monde entier, dont les préceptes moraux forment les moeurs des peuples; dont les découvertes mathématiques enrichissent les nations; dont la science transmet à la postérité la plus reculée l'histoire de notre siécle, ou celle des tems passés? Il faut être fou ou aussi imbécille que celui qu'on honore, pour préférer la chimérique noblesse à la science & à la vertu.

[Pages b186 & b187]

Les hommes sont bien revenus de cette soumission servile qu'ils avoient pour de vieux contrats. Il a été un tems où l'on avoit dans toute l'Europe autant de respect pour les vieux titres, que les Egyptiens en eurent autrefois pour les crocodiles & pour les oignons de leurs jardins. On a secoué cette servitude, l'on a rélégué cette superstition chez les petits princes d'Allemagne. Dans ce pays, tout homme, qui pour le malheur du genre humain, naît, baron, ou seigneur de terre, a le droit de tourmenter quelques misérables paysans. Il se croit l'un des premiers souverains du monde, quoique ses terres n'ayant pas souvent une lieue d'étendue. Son ignorance crasse, qui le laisse ignorer si le monde en a plus de deux cent, est la chose qui puisse excuser sa vanité. On trouve communément dans bien des pays de ces petits tyrans, qui n'ont de la noblesse que l'ancienneté, des moeurs que la corruption, & de l'homme que la ressemblance. Penses-tu mon cher Brito, qu'une personne qui se sert de la lumière naturelle, puisse préférer à des gens illustres par leur science, & recommandables par leur candeur, ces nobles réduits au seul instinct? Parce qu'un homme aura le droit d'ajoûter à son nom le titre de duc ou marquis, auroit-il celui d'en imposer aux gens de bon sens? Il faudroit alors que la noblesse devînt un enchantement chez les imbécilles.

La postérité régle sagement les récompenses dûes aux sçavans qu'elle égale aux plus grands princes. Trois mille ans après leur trépas, leur gloire n'est pas ternie par celle des héros les plus renommés. Homère est aussi connu qu'Achille, & le nom de Virgile aussi fameux que celui d'Auguste. L'habile historien, le poëte célèbre, le grand philosophe conserve un avantage sur le conquérant et le général. La mémoire des uns ne présente à l'imagination que le souvenir de quelques actions passées; mais les ouvrages des sçavans transmettent, font revivre d'âge en âge leur génie & les connoissances de leurs auteurs. Vingt siécles après leur mort, ils parlent encore avec autant d'éloquence & de vivacité que de leur vivant; & leur esprit se communique à tous ceux qui lisent leurs écrits.

[Pages b188 & b189]

L'on retrouve de nos jours Horace & Virgile, tels qu'ils étoient à la cour d'Auguste. Les héros qui ne se sont illustrés que par leurs actions, ont beaucoup moins d'empire sur nos coeurs. Le simple récit d'un fait touche moins qu'une conversation vive & animée: & c'est la façon dont les bons écrivains agissent sur notre esprit. J'entre dans les peines d'Ovide lorsque je lis ses élégies. Je parcours la nature pas à pas dans les oeuvres de Lucrèce. Il me semble que je l'entens lui-même m'en développer les secrets les plus cachés.

Les héros doivent infiniment aux poëtes & aux historiens. Rarement ceux-ci leur sont-ils redevables. Achille doit une partie de sa gloire à Homère. S'il n'y avoit point d'historiens, à peine sçauroit-on qu'il y ait eu un Alexandre. Ce prince connut combien un grand monarque, un général habile, un fameux conquérant doit s'estimer heureux de trouver un écrivain célèbre qui veuille bien transmettre à la postérité les principaux événemens de sa vie. Que de héros aussi fameux qu'Achille & Ulysse, sont dans un oubli éternel pour n'avoir pas eu un Homère qui ait éternisé leurs actions?

Je ne sçais, mon cher Brito, si tu seras de mon sentiment. Je regarde un véritable sçavant comme un homme destiné à jouer dans le monde & dans la postérité un rôle supérieur à celui de bien des princes & de bien des monarques. Qui sont ceux qui connoissent cette foule de rois, qui n'ont eu sur leur trône d'autre gloire que celle d'avoir vécu dans une molle indolence, & qui n'ont semblé être revêtus de la royauté, que pour montrer qu'ils étoient incapables d'en soutenir le poids? Leurs noms se trouvent dans les tables chronologiques des empires. Quelques personnes qui lisent l'histoire, sçavent qu'en telle année il regnoit un tel prince. Le reste du monde entier, ou ignore s'il a vécu, ou ne connoît que son nom. Mais lorsqu'un sçavant laisse à la postérité ses ouvrages, de siécle en siécle, il devient plus fameux: le tems ne sert qu'à relever son mérite. On le reçoit pour citoyen dans toutes les nations: l'on traduit ses écrits dans toutes les langues différentes. Du fond du Nord jusqu'aux climats où le soleil se lève il est connu, révéré & chéri.

[Pages b190 & b191]

Les enfans, les gens d'un âge mûr, les vieillards, tous connoissent ses ouvrages; en sçavent des morceaux qu'ils se font un plaisir de réciter; & les peres de famille comptent pour une partie de l'héritage qu'ils laissent à leurs enfans le recueil & l'assemblage des écrits des grands-hommes. C'est dans ces bibliothéques. aujourd'hui si communes en Europe, qu'un sçavant se voit multiplier, même de son vivant: il fait transpirer le génie qui l'anime dans les divers royaumes de l'Europe; & dans le même instant, il persuade, il arrache, il ravit le coeur d'un homme enfermé dans son cabinet à Stockholm & d'un autre qui vit au milieu de Paris.

Le pouvoir que les ouvrages ont sur l'esprit de ceux qui les lisent, produit quelquefois une estime & une vénération plus forte que ne l'inspireroit la personne des auteurs. Je ne crois pas qu'aucun nazaréen eût jamais voulu canoniser Socrate, s'il l'avoit connu particulièrement lorsqu'il vivoit. Un docteur de ces derniers tems étoit tenté toutes les fois qu'il lisoit la belle mort de ce philosophe de le mettre au nombre des bienheureux nazaréens. Il avoue qu'il avoit une peine infinie à s'empêcher de dire, S. Socrate, priez pour nous. (1)

[(1) Vix tempero quin dicam Sancte Socrates, ora pro nobis. Erasmus in Colloquiis.]

Combien de nobles, de princes & de généraux vivoient du tems de ce grand-homme, qui nous sont entièrement inconnus? Combien sont parvenus jusqu'à nous, à qui nous n'accordons ni notre estime, ni notre attention?

Crois-moi, mon cher Brito, quelque chose que publie l'ignorance, l'étude est le vrai chemin pour parvenir à la postérité la plus reculée. (1)

[(1) «Par l'étude, dit un ancien, le philosophe devient plus sage; le guerrier plus intrépide, & plus expérimenté; le souverain apprend à gouverner avec équité; & il n'est personne dans l'univers, en quelque rang que la fortune l'ait placé, à qui l'étude des sciences ne communique & ne donne de nouvelles perfections: «Desiderabilis eruditio litterarum, quoe naturam laudabilem eximiè reddit ornatam. Ibi prudens invenit unde sapientior fiat. Ibi bellator reperit unde animi virtute roboretur. Inde princeps accipit quemadmodum populos sub aequitate componat. Nec a1iqua in mundo potest esse fortuna, quam litterarum non augeat gloriosa notitia. Cassiodot. Vat. Libr.I. pag.3.]

C'est un moyen qui est offert au pauvre comme au riche, au roturier comme au noble: la vertu, l'application sont les seuls droits qu'on ait pour y faire plus de progrès que les adversaires. Je ris lorsque je vois certaines gens se flatter d'aller à la postérité, parce qu'ils vont se faire assommer sur une bréche.

[Pages b192 & b193]

Il n'est point de petit gentilhomme de campagne, qui, devenu lieutenant d'infanterie, ne se flatte de transmettre son nom aux races futures. Il croit que l'univers s'occupera un jour à sçavoir si le chevalier de Figeac, Cognac, Reignac, &c. mourut dans son village, ou dans une tranchée. Personne n'a mieux défini que Racine les honneurs subalternes de la guerre, & l'état de simple officier; lorsqu'Agrippine accuse Burrhus d'ingratitude, elle lui reproche qu'elle l'a pû laisser vieillir

Dans les honneurs obscurs de quelque légion.

L'idée que la plûpart des François ont de croire que la postérité s'entretiendra de toutes leurs actions; & le préjugé dans lequel sont les plus petits gentilshommes, qui pensent être faits pour attirer sur eux les regards de toute l'Europe; sont des moyens, dont l'état se sert avantageusement: l'on trouve toujours des gens prêts d'affronter les périls, la faim & la fatigue, par la seule espérance de s'élever au-dessus du vulgaire. Pour un qui réussit dans ses projets, trente mille meurent dans les honneurs obscurs des légions. Mais c'est assez que l'exemple d'un seul, pour encourager & animer tous les autres.

Le chevalier de Maisin, dont je t'ai parlé souvent, m'a raconté un plaisant trait d'un gentilhomme campagnard, qui avoit passé les dernières années de sa vie au service. Enfin, rebuté par les blessures, les travaux & le peu d'espérance qu'il voyoit à son avancement, il se retira dans son village pour y finir ses jours tranquillement. Il conservoit cependant dans sa retraite l'humeur guerriere & militaire. Il entretenoit perpétuellement son curé & ses paysans de ses exploits passés, & même de ceux qu'il eût fait s'il eût continué de servir. Il tomba malade; & étant réduit à l'extrémité, le curé lui proposa d'exécuter certaine cérémonie qu'on observe chez les nazaréens, lorsqu'on est aux portes du trépas, qu'ils croient très-essentielle, & qui consiste dans certaine huile, avec laquelle un prêtre frotte les principaux membres du malade. L'officier consentit à tout: & comme le curé alloit faire ses fonctions. Monsieur, lui dit-il, puisque je suis assez malheureux que de mourir dans mon lit, après avoir échappé de dix batailles & de vingt siéges, adoucissez, s'il vous plaît, ma peine: ne me soumettez point à la cérémonie des bourgeois. Changez-y de grace quelque chose; & si pour être sauvé, il faut absolument que je sois frotté, je crois que de l'eau-de-vie mêlée avec de la poudre à canon seroit un onguent qui conviendroit mieux que de l'huile à mon état de militaire, & à ma condition de noble.

[Pages b194 & b195]

Porte-toi bien, mon cher Brito, & songe à vivre heureux & content.

De Paris, ce...

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LETTRE XLIX.

Jacob Brito à Aaron Monceca.

Je suis arrivé à Venise depuis six jours. Je n'avois point encore vû de ville qui eût offert à mes yeux un spectacle aussi singulier. C'est une chose à laquelle on s'accoutume difficilement, que de voir sans étonnement une ville bâtie au milieu de la mer, & comme construite sur l'eau. Toutes les rues de Venise sont coupées par des canaux: & l'on va dans des gondoles, qui sont de petits bateaux couverts qui tiennent lieu à Venise de carosse & d'équipage.

Le gouvernement de cette république est aristocratique; le sénat, à la tête duquel paroit être le doge, régle & gouverne toutes leurs affaires. C'est lui seul qui peut décider de la paix, de la guerre, des impôts, &c. On croiroit, lorsqu'on voit la grave fierté du doge, la magnificence de ses habits, & la splendeur de son palais, qu'il est le véritable souverain de Venise. Mais ce n'est qu'un phantôme qui représente l'autorité du sénat, & qui souvent a moins de crédit qu'un autre noble. Il n'a que sa voix comme un simple sénateur. Sa souveraineté imaginaire lui donne le droit d'aller dans toutes les cours de judicature, les tribunaux publics: il peut y donner son jugement dans les affaires douteuses; mais tout autre sénateur est en droit de s'opposer a son opinion.

Les nobles Vénitiens sont graves, fiers, infatués de la grandeur de leur rang, & les esclaves de leurs dignités. Ils ne peuvent avoir aucun commerce avec les ambassadeurs, ni avec les gens qui leur sont attachés, & très-peu avec les étrangers d'un certain rang. La politique défend ces liaisons. Ce seroit se rendre suspect que d'agir différemment, & fournir une raison essentielle pour être éloigné des charges. Les nobles sont distingués en trois classes.

[Pages b196 & b197]

La première, dans son institution, ne contenoit que douze familles, qu'on appelle électorales; mais on y en ajoûta peu après quatre, & dans la suite encore huit. La seconde classe renferme tous les nobles, dont les noms sont écrits dans livre d'or. Et la troisiéme comprend ceux dont les familles ont été ennoblies dans les besoins de la république, moyennant cent mille ducats. Ces derniers nobles ne sont point employés dans les grandes charges. Ils jouent à Venise à-peu-près le rôle des gens d'affaires en France & en Piémont, qui ont acheté le droit d'oublier leurs peres & leurs anciens parens, par l'acquisition d'une feuille de parchemin.

Ces nouveaux nobles n'ont pas moins de fierté que les anciens: ils se considèrent comme égaux aux plus grands princes,& veulent que tout ce qui respire dans leur pays ait pour eux une déférence & un respect qui tienne de la servitude. Un François se promenant dans la place de S. Marc, heurta par mégarde un noble Vénitien, qui l'arrêtant gravement par le bras, le pria de lui apprendre quelle bête il croyoit la plus lourde & la plus pesante. Le François étonné d'une pareille question, ne sçachant pourquoi ce Vénitien s'adressoit à lui plutôt qu'à un autre pour s'éclaircir de ce qu'il vouloit sçavoir, resta quelque tems sans répondre. Mais le Vénitien, sans rien perdre de sa gravité, lui ayant redemandé la même chose, le François répondit bonnement qu'il croyoit que la bête la plus lourde étoit un éléphant. «Hé bien, dit fièrement le Vénitien. apprenez, monsieur l'éléphant, qu'on ne heurte point un noble Vénitien: «Impara, signor elefante, che non s'impegna un nobile Veneziano. Un autre noble se trouvant dans une rue étroite, & la longue épée d'un Espagnol qui le précédoit, l'empêchant de passer, lui demanda avec beaucoup de sang-froid, s'il falloit passer dessous ou dessus Signor, si cavalca, o si passa sotto? Il seroit dangereux de vouloir répondre à ces plaisanteries qui tiennent de l'invective; & quiconque manqueroit à Venise de respect à un noble, se feroit une affaire dont il auroit peine à sortir.

La médisance prétend, que dans les principales familles, un seul frere se marie pour tous les autres. Je crois que cette coutume est moins commune qu'on ne l'assure; mais je ne pense pas qu'elle soit totalement hors d'usage.

[Pages b198 & b199]

L'humeur des Vénitiens & leur vivacité peuvent occasionner une conduite aussi blâmable. Si dans une maison nombreuse chaque frere se marioit, le grand nombre d'enfans qui surviendroient appauvriroit bientôt les familles les plus riches. Cette grandeur dont les nobles sont idolâtres, n'étant plus soutenue par les richesses, languiroit à la seconde génération, & s'évanouiroit presque à la troisiéme. Car, il en est à Venise comme ailleurs: un noble pauvre est beaucoup moins considéré qu'un noble riche.

La dévotion n'est point un obstacle aux desseins des Vénitiens; & l'on peut assurer que si les freres, dans bien des familles, n'avoient que cette barrière à forcer pour jouir du privilége de n'avoir que la même femme, ces liens deviendroient bien-tôt publics.

Les Vénitiens croient médiocrement en Dieu, fort peu au pape, & beaucoup à S. Marc. Ce saint est le patron & le protecteur de leur ville, depuis que son corps y fut transporté d'Alexandrie. Avant lui c'étoit S. Théodore. La vanité des Vénitiens ne s'accommodoit pas d'un saint ordinaire, qui n'étoit bon que dans les commencemens d'une petite république. Ils voulurent avoir un nouveau patron qui répondît à leur fortune: ils choisirent un saint de la première classe, & réformerent leur ancien protecteur. Ils ont bâti, à l'honneur du nouveau, un temple qu'on peut regarder comme un des plus beaux morceaux de l'Europe. Il est rempli de richesses immenses, & a des revenus excessifs. On appelle procurateurs de S. Marc, les nobles qui sont chargés de la distribution de ces biens, dont une partie est employée à secourir les pauvres. Ces procurateurs ont le droit de porter la robe ducale. C'est une espéce de simarre, dont les manches sont traînantes jusqu'à terre.

Toute la grande vénération des Vénitiens pour S. Marc, ne les rend pas meilleurs nazaréens. Les principaux même font gloire d'avoir fort peu de religion. Un ambassadeur de la république, envoyé au roi de Sardaigne, avoit été prié par un évêque de parler à quelques Piémontois qui auroient des relations à Genève, pour tâcher de rappeller à la communion Romaine un de ses neveux qui l'avoit abandonnée, & s'étoit retiré dans cette ville. L'ambassadeur arrivé à Turin, se pressa peu d'exécuter la commission de l'évêque. Mais le hazard ayant fait qu'il se trouvât un jour avec des envoyés de la ville de Genève, il se ressouvint de sa prière, & leur demanda s'ils ne connoissoient point un certain réfugié qu'il leur nomma.

[Pages b200 & b201]

Les Genevois ayant dit beaucoup de bien de lui: Je suis charmé, répondit l'ambassadeur, qu'il soit tel que vous me le dépeignez. Son oncle, l'évêque d'Aquapendente, m'avoit prié de tâcher de le dissuader du parti qu'il avoit pris: & je m'étonne d'autant plus qu'il m'ait chargé de sa conversion, que de pareilles commissions ne se donnent guère à des Vénitiens.

La liberté de laquelle on jouit dans cette ville, y a souvent attiré de grands-hommes qui y ont cherché un asyle contre la bigoterie des autres Italiens. Pierre Aretin, natif d'Arezzo en Toscane, & si fameux par ses ouvrages satyriques, & par plusieurs autres, vint s'établir à Venise dans le commencement du XVI. siécle pour y jouir du privilége d'écrire librement. Les pontifes nazaréens condamnerent ses écrits, & surtout ses dialogues, ses lettres & ses raisonnemens. Cela n'empêcha pas qu'on ne les imprimât publiquement à Venise dans le tems même de leur condamnation, & qu'on n'en fît dans la suite grand nombre d'autres éditions sous les yeux même des magistrats.

Les Vénitiens en général, ne sont ni aussi vifs, ni aussi inventifs que certains peuples d'Italie. Les réflexions qu'ils font sur les choses qu'ils veulent entreprendre, occasionnent leur lenteur. Ils examinent mûrement une affaire avant que de la commencer: aussi la conduisent-ils presque toujours heureusement à sa fin. Ils sont magnifiques, artificieux & fort discrets. Leurs femmes sont fières, insolentes; & si elles ont des vertus, rarement la chasteté est-elle du nombre. Les dames pensent à Venise d'une manière assez tendre, leur sagesse ne résiste pas à l'occasion. Les bourgeoises imitent leur exemple. Quant aux femmes des artisans & du bas-peuple, la galanterie chez elles est un commerce public qui a ses règles & ses maximes. De dix filles qui s'abandonnent, il y en a neuf dont les meres ou les tantes font elles-mêmes le marché, & conviennent long-tems d'avance du prix de leur virginité, pour les livrer, dès qu'elles auront atteint un âge, moyennant cent ou deux cent ducats; afin, disent-elles, d'avoir de quoi les marier.

[Pages b202 & b203]

Une mere qui avoit fait marché avec un gentilhomme étranger à deux cent ducats pour sa fille, voyant qu'il différoit toujours, sous le prétexte qu'elle n'étoit point encore formée, & qu'elle n'avoit pas encore assez de gorge; ennuyée de toutes ces longueurs, alla le trouver un jour chez lui pour savoir sa dernière résolution. Il faut, monsieur, lui dit-elle, avoir la bonté de vous résoudre bientôt; car le révérend pere prédicateur d'un des premiers couvens de Venise, qu'elle nomma, est entré en marché, & a déja fait une offre très raisonnable. Le gentilhomme étranger, qui peut-être étoit bien aise de se débarrasser de sa promesse, & qui regrettoit les deux cent ducats qu'il alloit donner, consentit que le révérend pere prédicateur achevât de passer son contrat qu'il finit dans les formes, ne trouvant point le fruit trop verd, ainsi que le gentilhomnme.

Outre ces galanteries particulières, il y a dans Venise un nombre étonnant de courtisannes. Elles jouissent d'une pleine liberté, & viennent souvent à s'acquérir une grande considération parmi le peuple. Elles vont dans les couvens de religieuses voir les soeurs de ceux avec qui elles sont en commerce, en reçoivent beaucoup de caresses, qui sont toujours suivies de quelques présens consistant en confitures & en agnus; car les courtisanes de Venise sont aussi nombreuses & aussi dévotes que celles de Rome. Elles jeûnent le samedi: elles ont beaucoup de respect pour quelque sainte, sous la protection de qui elles se mettent; elles font, en un mot, leur métier très-pieusement.

Il n'est rien de si amusant pour un philosophe, ou pour tout homme qui met en usage sa raison, que de faire un tour de promenade, sur les neuf heures du soir à Rome dans la rue de la Serène. On y voit deux cent femmes assises sur les portes de leurs maisons, qui attendent tranquillement la bonne fortune. Lorsqu'il plaît à quelqu'un d'acheter un repentir éternel, il choisit parmi toutes ces beautés celle à qui il veut donner le mouchoir; nouveau sultan, elle le conduit dans son appartement. Les chambres de ces prêtresses de Vénus sont toutes faites à-peu-près de même. Elles sont à rez de chaussée, & de plain-pied à la rue. Un lit garni de rideaux blancs, une table, trois chaises de bois, une image de quelque Madone, devant laquelle brûle une lampe qui sert aussi à éclairer la chambre, en composent tout l'ameublement.

[Pages b204 & b205]

Avant de pousser les choses jusqu'à un certain point, on tire un rideau devant l'image de la Madone, pour qu'elle n'apperçoive rien de ce qui se passe: lorsque tout est fini, on découvre le tableau. Il est ainsi couvert & découvert dix fois dans un jour, si la maîtresse de la maison a dix galanteries différentes.

Jusqu'où ne vont point les préjugés, & avec quels désordres ne croit-on pas pouvoir accommoder la religion?

Porte-toi bien, mon cher Monceca, & vis content & heureux.

De Venise, ce...

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LETTRE L.

Aaron Monceca, à Jacob Brito.

J'ai couru, mon cher Brito, un des plus grands dangers que j'essuyerai de ma vie. J'ai pensé devenir amoureux, & amoureux d'une jeune personne aimable, mais volage; spirituelle, mais capricieuse; engageante, mais fière & hautaine. Considère dans quel état j'aurois été réduit, si j'avois été destiné à être l'esclave de cette dangereuse beauté. Un coeur comme le mien ne sçauroit s'accommoder de la façon d'aimer d'une Parisienne. Accoutumé à la sincérité & au naturel de nos Grecques, je ne pourrois souffrir la coquetterie & le manège des Françoises. Il faut être né dans leur pays pour s'accommoder à des manières aussi extraordinaires. En général, les nazaréens croient aimer & n'aiment point. J'oserois soutenir, qu'en France, qu'en Italie, qu'en Allemagne, qu'en Angleterre & même qu'en Espagne, on ne connoît point le véritable amour. Cette passion n'est connue que dans l'Asie: c'est-là où elle regne délicatement, & où elle semble s'accorder avec la raison.

Je ne sçais si tu as jamais réfléchi sur les différens caractères des nazaréens amoureux.

Le François fait le passionné beaucoup plus qu'il ne l'est. Coquet de son tempérament; léger, volage, étourdi de sa nature; il danse, il saute, il siffle, il chante, il folâtre auprès de sa maîtresse. Si elle l'écoute favorablement, il la quitte bientôt. Si elle est cruelle, il s'en console: un couplet de chanson contre la belle le récompense de ses peines perdues; il va jouer auprès de la première femme le rôle qu'il faisoit auprès de son insensible. Rien ne peut fixer son inconstance: son amour s'éteint par la jouissance, & se rebute par les rigueurs.

[Pages b206 & b207]

L'Italien, ferme dans ses projets, stable dans ses résolutions, attaque un coeur comme un général d'armée une place. Il dispose ses batteries, se munit de tous les secours de l'art, tâche de bloquer la maison de la belle, & d'empêcher l'entrée à ses compétiteurs: il entretient des correspondances secrettes dans la place, met dans ses intérêts la femme-de-chambre, ou quelque autre domestique. S'il réussit dans son attaque, il enferme sa maîtresse pour le reste de sa vie; & pour prix de sa tendresse, il lui ravit la liberté. S'il est forcé de lever le siége, il se venge sur ses rivaux, qu'il tâche de perdre; & sur l'objet de son amour, qui devient celui de sa haine, & dont il attaque la réputation par des calomnies.

L'Anglois n'aime que par fierté: il se croit trop parfait pour penser avoir quelque obligation du goût qu'on a pour lui. S'il est aimé, il se figure qu'il le mérite: s'il ne l'est pas, il s'en console aisément par l'espoir qu'il a de trouver assez d'autres femmes sensibles. Il mesure sa fortune à ses richesses, & juge d'un coeur par les guinées qu'il lui coûte.

L'Allemand, flegmatique, est difficile à émouvoir. Son tempérament lent, froid, circonspect & pensif, le rend peu propre à devenir sensible. Il n'aime guère que lorsqu'il est égayé par les faveurs de Bacchus. Sa passion naît avec le vin, & s'évapore avec ses fumées. Si quelquefois il force son naturel, il revient bientôt à son premier flegme; & l'amour chez les Allemands est pétri des glaçons du Nord.

L'Espagnol, orgueilleux, se figure d'aimer à la fureur. Il s'agite, il se tourmente, il soupire le jour dans les églises, & la nuit sous les fenêtres de sa maîtresse. Il y joue de la guitare pendant le carnaval, & s'y fouette pieusement le carême. (1)

[(1) C'est la coutume en Espagne de faire des processions la nuit & pendant la semaine sainte. Il y a beaucoup de gens qui se fouettent par pénitence dans les rues; & lorsqu'ils arrivent sous les fenêtres de leurs maîtresses, ils y font station, & s'y donnent une centaine de coups de discipline à son honneur & gloire.]

Tout sert à son amour. Il intéresse les saints dans ses affaires, fait chanter des oraisons à S. François & à S. Antoine, pour les engager à fléchir sa maîtresse. S'il n'a aucun secours du ciel, il a recours aux enfers: il consulte les devins, les sorciers, les magiciennes.

[Pages b208 & b209]

L'amour bannit de chez lui la crainte de l'inquisition. Est-il heureux? Il oublie ses peines, ses soins, & qui plus est la tendresse. Il poignarde souvent la personne qu'il adoroit: mais la vanité a plus de part à son crime que la jalousie.

En Asie, l'amour est une passion douce, stable, qui ne rend point les coeurs furieux, Mais qui les agite d'un trouble aimable. On n'y achete point par des soins fatigans & pénibles les faveurs d'une belle. Aussi ne s'en dégoûte-t-on pas dès qu'on les a obtenues. On y fait moins de folies pour les femmes qu'en France; mais on les y aime plus véritablement.

Dans les pays nazaréens, les hommes sont la cause principale d'une partie des défauts du beau sexe. Ce sont eux qui lui donnent des exemples journaliers de caprice, d'inconstance, de perfidie & de mauvaise foi. Une femme qui voit son époux commettre un adultère, & regarder ce crime comme une galanterie, croit être en droit de penser de même. Une jeune personne que son amant abandonne, après mille sermens réitérés, après les promesses les plus solemnelles, se figure que le parjure & l'infidélité sont des fautes bien légères, puisque la réputation de son amant n'en est point flétrie.

Je tremble, mon cher Brito, quand je pense au péril que j'ai couru. J'étois sur le bord du précipice. Je sentois déjà dans mon coeur ces mouvemens dont les suites sont si pernicieuses dans ce pays. Mes yeux parcouroient avec plaisir les traits enchanteurs de la belle personne à qui je rendois un hommage secret. J'étois prêt en un mot à baiser ma chaîne, lorsque la réflexion m'a garanti des maux où j'allois me plonger. J'ai songé à quelles inquiétudes j'allois me livrer; & faisant un effort sur moi-même, j'ai cessé de voir ma charmante enchanteresse: l'absence a entièrement rappellé ma raison. Ce n'est pas que je veuille me faire une gloire d'être insensible. Il n'est personne, qui, une fois en sa vie, n'ait senti les traits de l'amour. Mais s'il faut que j'aime, je veux que ma passion, loin d'être un supplice pour moi, ne serve qu'à mon bonheur.

Je me ris de ces philosophes qui se font un vain mérite d'avoir toujours été insensible. J'aimerois autant qu'un homme se vantât d'avoir toujours été stupide: car enfin, mon cher, Brito, la tendresse pour le beau sexe est le plus noble présent que nous ayions reçu du ciel.

[Pages b210 & b211]

C'est la délicatesse dans les sentimens qui nous distingue du reste des animaux: c'est à l'ardeur de plaire que l'on doit les plus belles connoissances. La sculpture & le dessin ont été inventés par une ingénieuse amante. On prétend que l'amour fut le premier qui donna l'idée de l'écriture. Si nous examinons les événemens les plus considérables, nous trouverons qu'ils prennent leur source dans la tendresse. L'Europe est redevable à cette passion de la plupart de ses amusemens: tous les plaisirs n'ont été inventés que pour plaire au beau sexe. Le vulgaire fait sa cour à une belle en la regalant de vin, de confitures & de friandises. Le noble & le riche la divertit par les comédies, les mascarades, les balets, les promenades & les parties de campagne. Sans l'amour, tout languiroit dans la nature: il est l'ame du monde, & l'harmonie de l'univers. Le ciel donna à l'homme en le créant, le penchant qui l'entraîne vers les femmes; & la tendresse que nous avons pour elles, est un présent de la divinité. Nous ne devons point rougir d'être sensibles. Nous suivons des impressions naturelles qui n'ont rien de criminel, qu'autant que nous les corrompons par nos vices & par nos débauches.

Il semble que les nazaréens ne puissent aimer que des femmes qu'ils ne sçauroient desirer sans crime. Les François sur-tout soutiennent que l'hymen & la jouissance sont le tombeau de l'amour: cette passion ne leur paroît aimable qu'autant qu'elle est criminelle. On raconte à ce sujet une plaisante histoire, dont je ne te garantirai pas la vérité, quoiqu'un historien de grande autorité (1), l'ait insérée dans ses écrits.

[(1) Mezerai.]

On dit donc communément en France, parmi les débauchés, que ce fut à deux ou trois courtisanes, qu'on fut redevable de la fin des guerres civiles qui agiterent la France & penserent la détruire entièrement au commencement du regne de Henri IV. Le duc de Mayenne, chef de la ligue contre ce monarque, étoit d'un tempérament lent & tardif, qui favorisoit beaucoup les entreprises hardies de son ennemi.

[Pages b212 & b213]

Dans le plus fort de sa rébellion, s'étant malheureusement pour lui, laissé entraîner à l'hôtel de Carnavalet, avec quatre ou cinq de ses amis: il y fit une débauche avec des femmes de joie, & s'y accommoda si bien, qu'il eut besoin de garder la chambre plusieurs jours. (1)

[(1) Mezerai. abrégé chronol. Année 1589.]

Mais la situation des affaires de son parti ne lui permettant de prendre que des remèdes palliatifs, le venin demeura toujours enfermé au-dedans le rendit encore plus pesant, plus morne & plus chagrin, & engourdit en sa personne la vigueur de son parti. En effet, ce duc, peu de tems après cette aventure, las & fatigué des peines de la guerre, commença à prêter l'oreille à des propositions de paix. Si l'aventure du duc de Mayenne fût arrivée à Henri IV, les historiens papistes de son tems, grands amateurs des prodiges, n'eussent pas manqué de transmettre à la postérité le miracle des trois courtisanes opéré en faveur de la ligue. Mais comme cet accident regardoit le chef de la sainte union, ils l'ont laissé dans un profond oubli.

Cette histoire est une preuve assez évidente de l'incontinence & de la débauche des nazaréens. Ils condamnent la pluralité des femmes chez les Turcs, pendant qu'ils ruinent leur santé, & se perdent avec des courtisanes. Ils les appellent des créatures faites pour adoucir les peines & les soucis de la vie humaine. Tous les gens riches en ont à leurs gages. Les plus heureuses sont celles qui appartiennent à des fermiers-généraux ou à des gens d'affaires. Elles tirent d'eux des sommes considérables, & reçoivent ainsi une partie du sang du peuple, de la veuve & de l'orphelin. Celles qui n'ont que des seigneurs pour amans, mangent ordinairement ce qu'elles amassent: elles font bonne chère pendant vingt ans, ont un bon équipage, & plusieurs domestiques. Quand elles commencent à vieillir, elles se trouvent aussi pauvres qu'elles étoient auparavant: tout leur gain s'en est allé en habits, en dentelles, en vin de Champagne, & en rubans. Celles qui ont des riches ecclésiastiques pour amans, ont un peu plus de ressources. Elles vivoient toujours à l'abri de l'autel, lors meme qu'elles sont réformées & cassées aux gages.

Porte-toi bien, mon cher Brito. Puisses-tu prospérer dans tes affaires, & épouser une femme chaste & fidelle, qui soit la gloire d'Israël, & de laquelle sorte cette lampe qui doit illuminer les nations.

De Paris, ce...

***

[Pages b214 & b215]

LETTRE LI.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, rabbin de Constantinople.

J'attens avec impatience le moment où je recevrai de tes nouvelles; & jusqu'alors je serai toujours dans l'inquiétude. Je ne puis t'envoyer les livres qui me viennent de Hollande, que lorsque tu seras arrivé en Egypte; & je ne les aurai point à Paris de six semaines. J'espère par les lettres que j'ai reçues de Moïse Rodrigo, que tu auras lieu d'être content. Il m'écrit qu'il s'est appliqué à choisir tout ce qu'il a trouvé de meilleur en histoire. Je regarde comme des trésors inestimables les bons livres dans ce genre: leur rareté augmente leur prix; & dix siécles produisent à peine quatre ou cinq historiens qui approchent de la perfection.

Je t'ai écrit dans quelques-unes de mes lettres, combien les commencements de l'histoire étoient obscurs, & quelle peine on avoit à démêler la vérité dans ces tems éloignés. Lorsqu'on approche de ceux qui sont plus près de nous, on trouve un autre embarras qui n'est pas moins considérable. Le trop grand nombre d'historiens, le peu de connoissance & de capacité de la plupart d'entr'eux, jettent l'esprit dans la confusion, & nuisent beaucoup à la précision & à la vérité qu'on doit chercher dans l'arrangement des faits dont on veut faire comme un recueil dans son entendement pour s'en servir dans l'occasion par le secours de la mémoire. L'amas indigeste de mille choses inutiles, dont les historiens remplissent leurs ouvrages, énerve l'esprit du lecteur; & la quantité de faits, ou faux, ou de peu d'utilité, emporte l'attention qu'on ne devroit donner qu'à ceux qui sont assez importans pour devoir nous occuper.

Les anciens historiens Grecs & Latins qui nous restent aujourd'hui ont été épurés par le tems. Quand je dis épurés, je n'entens point parler de leurs ouvrages, dont on est très-malheureux d'avoir perdu des morceaux considérables. Mais je veux dire qu'ils sont les seuls qui soient parvenus jusqu'à nous, qui n'aient point subi le trépas, & ne soient point tombés dans l'oubli où sont demeurés beaucoup d'écrivains médiocres qu'il devoit y avoir dans leur tems. Car tous les siécles ont fourmillé en mauvais auteurs, de qui les écrits n'ont jamais passé à la postérité. Aussi voyons-nous que les ouvrages qui nous restent aujourd'hui, sont les mêmes qu'on estimoit au-dessus de tous les autres dans Athènes & dans l'ancienne Rome.

[Pages b216 & b217]

La raison de la conservation d'un bon livre, préférablement à un médiocre ou à un mauvais, est si sensible, qu'elle n'a pas besoin d'être prouvée par de grands argumens. On conserve ce qui est précieux avec autant de précaution qu'on en prend peu à garder ce qu'on mésestime. Les historiens Grecs & Romains qui nous restent aujourd'hui, sont de précieux dépôts que vingt siécles nous ont transmis pour les remettre avec autant de soin à notre plus reculée postérité.

Dans mille ans d'ici, nos neveux n'auront que les meilleurs de nos historiens. Ils seront délivrés de tous les mauvais, dont les vers, la poussière & les beurrières auront vengé l'univers. L'illustre de Thou parviendra jusqu'aux tems les plus éloignés. Mezerai & quelques autres historiens, quoique moins parfaits que ce premier, seront aussi estimés par la postérité. Mais combien d'écrivains périront successivement les uns après les autres? Combien en est-il déja, qui, tristes avortons, sont morts dès leur naissance? Combien ont été étouffés dans le berceau? Eh! qui connoît aujourd'hui cent livres composés seulement depuis environ vingt ans? Quel est le mortel, qui, soigneux de conserver le bon goût, & de ne point remplir son esprit de fadaises dites avec emphase, & amplifiées de plusieurs riens inutiles, ose lire la prétendue histoire des sept Sages par Larrey, augmentée par un autre auteur de remarques encore plus mauvaises que le corps de l'ouvrage, & qui n'ont que le seul mérite d'être aussi courtes qu'inutiles? L'histoire de Louis XIV. & celle de Guillaume III. (1), écrite par le même auteur, sont aussi parvenues à leur fin.

[(1)Dans l'histoire d'Angleterre. ]

Nos neveux n'auront point le pénible soin de chercher à accorder avec lui-même cet écrivain, qui fait alternativement de ces deux monarques deux héros & deux princes fort médiocres. Dans l'histoire de Louis XIV, Guillaume III est un homme très-ordinaire: & dans l'histoire de Guillaume III, Louis XIV. devient un héros, dont le mérite s'éclipse si fort qu'on ne le reconnoît plus.

[Pages b218 & b219]

Nos neveux, dis-je, s'instruiront des actions de ces monarques qui furent réellement de grands hommes dans les ouvrages de quelque bon écrivain qui gardera la décence dûe à l'histoire, & le respect qu'exige la vérité.

Je ne te ferai point, mon cher Isaac, un détail de tous les livres qu'on voit naître & mourir journellement, du nombre desquels sont ceux-ci: Histoire des négociations de la paix de Nimègue; ouvrage fade par le style mal digéré, sans ordre & sans conduite, tissu de réflexions de la politique la plus commune, & de faits les plus rebattus. Etat présent des Provinces-Unies, triste avorton, enfant informe qui ne doit sa naissance précipitée, qu'à l'envie qu'eut son auteur d'en prévenir un autre qui travailloit sur le même sujet. Histoire de Pologne sous le regne d'Auguste II. Ramas insipide de gazettes, augmenté & grossi d'une ennuyeuse compilation de piéces: ouvrage, dont le style bas & rampant convient au peu d'ordre & d'exactitude que l'auteur a observé dans l'arrangement des faits.

Il est un nombre d'autres livres de cette espéce, qui ne font guère de mal dans la littérature & dans les sciences, par le peu de débit qu'on en fait: mais il n'en est pas de même des ouvrages de certains auteurs, qui sont très-dangereux pour la corruption du goût, & pernicieux dans la république des lettres. Ils paroissent couverts d'un beau voile, & appuyés sur un fondement illustre, sur lequel pourtant ils ne bâtissent rien de bon. Ces écrivains sont les continuateurs des histoires commencées par quelques hommes illustres. A la faveur de ces premiers auteurs, ils abusent d'abord le public, & excroquent, pour ainsi dire, une réputation qui ne leur est point dûe. Mais cela ne dure pas long-tems. Lorsqu'on vient à considérer leurs ouvrages avec quelque attention, & qu'on compare ces tomes nouveaux & hazardés aux premiers, on les regarde bientôt comme des enfans illégitimes, qui cherchent à s'honorer du nom d'un pere, auquel ils n'appartiennent point. Tels sont les continuateurs de Joseph, de Grotius, de Mezerai, de Pufendorff, de Bossuet, de Rapin-Thoyras, & de divers autres.

[Pages b220 & b221]

Le crédit que les bons livres se sont établi dans le public, animeroit moins ceux qui les continuent, s'ils examinoient qu'ils se donnent des rivaux dangereux, auprès desquels ils sont toujours attachés. Un diamant médiocre paroît mauvais auprès d'un beau brillant; il conserve beaucoup plus de feu lorsqu'il est seul, & semble moins défectueux. La continuation de l'histoire ecclésiastique de Fleury, seroit un fort beau morceau, si elle n'étoit obscurcie par la beauté du premier ouvrage. Les derniers volumes du dom Quichotte plairoient assez, s'ils n'étoient pas précédés des premiers.

Pour continuer un ouvrage, il faut avoir plus d'imagination & plus de vivacité de génie que le premier auteur. Il n'avoit qu'à suivre naturellement ses idées; au lieu que celui qui travaille après lui est forcé de s'y accommoder. Il ne peut faire usage de son imagination qu'à demi: & il est obligé de se soumettre à celle de celui dont il continué l'ouvrage, s'il ne veut pas qu'il paroisse fait de deux différentes piéces qui ont peu de rapport l'une avec l'autre.

La quantité de médiocres & de mauvais écrivains, forment un obstacle à l'avancement de l'étude de l'histoire. Un des premiers soins de celui qui s'y applique, doit être de choisir avec attention les livres dans lesquels il veut puiser une exacte connoissance des principaux faits. Il faut qu'il se défie des auteurs qui ont écrit avec partialité, de ceux qui n'ont point été à même de bien connoître la matière qu'ils traitoient, & de ceux qui n'ont écrit que dans la vûe d'un gain sordide. S'il se borne à la lecture des historiens qui n'ont point été tachés & infectés de ces défauts, il lui restera à la vérité un petit nombre d'écrivains à parcourir; mais il apprendra plus dans leurs seuls ouvrages, que dans les ramas immenses des autres, qui ne lui donneront que de fausses idées, qui tiendront la place qu'occuperoient celles qu'il puiseroit dans les bons auteurs, qui du moins, s'ils ne lui communiquoient qu'un certain nombre de faits, ne lui en fourniroient que de véritables, rangés & distribués dans un ordre convenable.

Apprendre l'histoire dans un auteur dévoué à un parti, ce seroit vouloir s'instruire du droit de deux personnes qui seroient en procès, dans le plaidoyer de l'avocat d'une seule partie.

[Pages b222 & b223]

S'appliquer à la lecture d'un historien ignorant, ou qui n'est que médiocrement instruit de ce qu'il raconte, le choisir pour nous conduire à la connoissance de la vérité des faits dont nous cherchons d'être éclaircis, c'est donner la préférence à un aveugle pour nous guider dans un chemin obscur. Fonder sa croyance sur l'autorité d'un auteur gagé pour écrire, & dont toutes les louanges sont appréciées à certain prix, c'est chercher la vérité dans un panégyrique.

Le fameux Gregorio Léti prétendoit après Machiavel, qu'un historien ne devoit avoir ni religion ni patrie. J'aimerois beaucoup mieux qu'il eût dit, qu'il ne devoit avoir ni patrie ni bourse. Car quant à la religion, outre l'impiété qu'il y a dans ce sentiment, elle ne force point à déguiser la vérité. De Thou étoit nazaréen papiste, & est aussi estimé des nazaréens réformés qu'il l'est de ceux de sa communion. Je sçais bien, que dans toutes les religions, il y a un nombre de gens outrés, qui ne peuvent souffrir qu'on blâme les défauts de ceux qui sont de leur croyance, & qu'on loue les vertus de ceux qu'ils pensent être dans l'erreur. Mais un historien n'écrit point pour des personnes pétries & nourries de préjugés, vils esclaves de leur fausse dévotion. Ils peuvent achever de remplir leur esprit de chimeres, & les puiser dans les livres faits par des moines ou par des prélats Italiens. Ils trouveront dans ces ouvrages un tissu d'invectives contre des personnes illustres, qui pendant leur vie, meriterent l'estime de l'univers entier.

Presque tous les écrivains nazaréens papistes, sont sujets à se laisser entraîner à leurs passions, & à déchirer tous ceux qui leur sont opposés, sans respecter la vérité. Ils se croyent autorisés par certains de leurs anciens docteurs, qu'ils appellent peres. Ces gens-là se sont répandus en invectives contre tous ceux qui n'étoient pas de leur sentiment, & ne respectoient ni le rang ni la vertu: tout leur étoit égal. Si l'on eût eut ajoûté foi à leurs ouvrages, ils auroient fait passer à la postérité comme un monstre effroyable, l'empereur Julien qu'ils appelloient apostat, quoiqu'il n'eût d'autre défaut que d'avoir quitté leur religion. (1)

[(1) Personne n'a mieux justifié Julien, contre les calomnies des peres que la Mothe-le-Vayer. Ne sçait-on pas, dit-il dans un endroit de l'éloge de ce prince, que ce grand applaudissement avec lequel... Jovien fut reçu de toute la milice, lorsqu'il fut proclamé empereur, ne procéda que de la ressemblance de son nom à celui de Julien, qui ne différoit que d'une lettre? Or, il est certain qu'une bonne partie de cette milice étoit chrétienne; ce qui témoigne assez l'élection qu'elle fit d'un prince de notre religion. D'où pouvoit donc partir un si grand témoignage d'affection à la mémoire d'un idolâtre, persécuteur des fidèles, si nous ne l'attribuons aux vertus éclatantes & vraiment impériales, qui ne laissoient pas de le faire aimer & de le rendre recommandable? La Mothe-le-Vayer, de la vertu des payens, dans ses oeuvres, tom. I, p. 696 de l'édition in-folio.]

[Pages b224 & b225]

Ce prince fut chaste, sobre, juste, aussi brave & aussi éloquent que César. Juge par-là quelle est la certitude que doivent avoir les nazaréens de la plus grande partie des événemens passés, & surtout de ceux où leur religion se trouve liée.

Il est encore, mon cher Isaac, une autre sorte de livres pernicieux dans l'étude de l'histoire. Ce sont ceux qui ne donnent que des idées obscures, & qui ne servent à rien pour notre éclaircissement. La lecture de ces ouvrages est un tems perdu qu'on peut beaucoup mieux employer. On donne ordinairement à ces écrits des titres intéressans; mais ils n'ont de bon que ces seuls titres. J'acheve de lire un livre qu'on peut ranger dans cette classe. C'est l'Introduction à l'histoire de l'Asie, de l'Afrique & de l'Amérique, par Bruzen de la Martiniere; compilation de quelques faits connus de tour le monde, & mis dans un arrangement déplacé: ouvrage dans lequel il n'est rien de bien digéré, rien de nouveau, rien de véritablement instructif; écrit d'un style foible & peu soutenu. Voilà le caractère de ce livre. Le titre saisit d'abord l'attention du lecteur; mais ce n'étoit pas en vérité la peine de vouloir profiter de l'idée de Pufendorff, pour en profiter aussi peu avantageusement.

Porte-toi bien, mon cher Isaac, donne-moi de tes nouvelles, & que le Dieu de nos peres te comble de prospérités.

De Paris, ce...

***

LETTRE LII.

Jacob Brito, à Aaron Monceca.

Je suis toujours attentif à m'instruire des moeurs des peuples. Je compare avec plaisir le génie & les coutumes des différentes nations que je parcours. Les Vénitiens ne sont point, comme les autres Italiens, superstitieusement dévoués aux sentimens des moines & des prêtres.

[Pages b226 & b227]

Ils font usage de leur raison; & mettant à profit la lumière naturelle qu'ils ont reçue du ciel pour les éclairer dans leur conduite, leur esprit n'est point enchaîné par la bigoterie qui rend les hommes mous & efféminés. Je me suis apperçu dans les voyages que j'ai faits en Italie, que les peuples y sont plus ou moins timides & abatardis, selon qu'ils sont plus ou moins soumis aux moines, de qui les idées basses & serviles avilissent le coeur de ceux qui les imitent ou les fréquentent.

Cette première réflexion m'en a fait faire une seconde sur la religion nazaréenne. On ne peut disputer que bien des peuples qui la professent ne soient remplis de bravoure & de valeur. Cependant elle semble n'être propre qu'à faire des lâches. Leurs docteurs leur inspirent le mépris des injures & de la pauvreté: ils leur ordonnent même d'aimer leurs ennemis & ceux qui les persécutent. Ces préceptes sont directement opposés aux idées de la gloire, qui veut que l'on se venge avec éclat d'un affront qu'on a reçu aux yeux du public.

Si l'on eût donné à Jules-César, au lieu des légions Romaines, deux cent mille hommes qui eussent dit le matin leur chapelet, l'après-dînée leurs vêpres, & qui, pour toute réponse aux injures, n'eussent apporté qu'une patience & une tranquillité digne d'un stoïcien, ou plutôt d'un nazaréen, comme ils disent eux-mêmes; je doute fort que ce Romain eût jamais conquis un seul village des Gaules. Tout ce qu'il auroit pû espérer de ces soldats dévots; c'étoit la défense qu'ils eussent faite pour soutenir leur patrie & leur dieu, pour lequel ils n'eussent pas craint de mourir. Mais cela ne suffit pas pour faire de bonnes troupes. Il faut, quand on veut réussir dans le métier de la guerre, faire tout le mal qu'on peut à son ennemi, le prévenir, le surprendre, le passer au fil de l'épée, lui brûler ses magasins, l'affamer, le saccager: toutes ces actions doivent se faire si promptement, qu'on n'a pas le tems de s'amuser à consulter des casuistes, pour sçavoir s'il est permis dans une telle occasion ou de tuer ou de brûler. Une armée ne feroit pas de grands progrès, si, avant de délibérer si l'on donneroit la bataille, on faisoit assembler le conseil suprême des théologiens, pour sçavoir si l'on seroit dans un cas légitime ou non, s'il faudroit aller aux ennemis ou les éviter?

[Pages b228 & b229]

J'aimerois encore mieux, si j'étois général d'armée, être obligé de consulter les entrailles des victimes, ou les poulets sacrés, selon l'usage des anciens. J'en aurois été quitte, ainsi qu'un illustre Romain, pour les faire noyer s'ils ne vouloient pas manger, afin qu'ils bussent plus à leur aise, & que l'augure fût plus favorable. Mais des théologiens seroient plus difficiles à gouverner que des poulets. Ils formeroient entr'eux mille disputes qui n'auroient jamais de fin; les ennemis auroient battu dix fois l'armée dévote avant que l'on eût décidé les préliminaires du cas de conscience dont il s'agiroit. Le maréchal de Biron n'eût pas accepté à coup sûr, le commandement d'une pareille armée, lui, qui cassa un capitaine, auquel il ne reprochoit d'autre faute, que d'avoir voulu prendre quelque précaution contre les poursuites du procureur général. Etes-vous de ces gens, lui dit-il, qui craignent tant la justice? Je vous casse. Jamais vous ne me servirez: car, tout homme de guerre qui craint une plume, craint une épée. Que penses-tu, mon cher Monceca, que ce duc eût fait à un soldat ou à un officier qui lui eût demandé le tems de prendre conseil de son directeur avant d'entrer en campagne? Pour moi, je crois qu'il l'eût traité comme un poulet sacré.

Les nazaréens conviennent eux-mêmes que leur conduite & leurs actions sur le chapitre de la guerre, sont entièrement opposées à l'esprit de leur religion. Mais ils rejettent le mal qu'ils peuvent faire sur ceux qui sont à la tête des états, & qui ne doivent jamais engager les peuples que dans des guerres justes. Ce premier principe posé, ils se dépouillent de tous autres scrupules, pillent, volent, tuent, massacrent, brûlent, &c. le tout sans consulter les théologiens, pas même les aumôniers ou chapelains, qui sont dans leurs armées, dont le nombre est presque aussi considérable que celui des vivandiers. Car les moines ont aussi quelque peu de crédit sur l'esprit du soldat nazaréen. Leur adresse est si subtile, qu'ils tirent même quelques avantages des gens qui les estiment le moins. Ils n'ont cependant aucune autorité à Venise. Le sénat, jaloux de son pouvoir, puniroit de mort tous les moines de l'univers, s'ils s'avisoient de vouloir cabaler & former des partis. Il n'en faudrait pas même tant pour faire pendre le supérieur du premier couvent de Venise: il n'auroit qu'à s'expliquer un peu trop librement sur le gouvernement, son affaire seroit bien-tôt expédiée.

[Pages b230 & b231]

Il faut dans ce pays avoir pour le ministère autant de respect qu'on a de liberté pour tout le reste. On risque même à le louer presque autant qu'à le blâmer. Les Vénitiens veulent qu'on ne parle ni en bien ni en mal de leur gouvernement. Toutes les discussions qu'on fait à ce sujet leur sont odieuses. Ils veulent qu'on le regarde comme les Athéniens regardoient le dieu inconnu auquel ils avoient fait élever un autel (1), & qu'ils se contentoient d'honorer dans le silence, sans parler de ses qualités ni de ses attributs.

[(1) Deo ignoto. ]

Un sculpteur Génois travailloit dans une église de moines nazaréens (2), qui l'avoient fait venir exprès à Venise.

[(2) Les jésuites.]

Un jour deux étrangers François allant voit les ouvrages de ce sculpteur, après en avoir loué la beauté, vinrent à parler insensiblement avec lui du gouvernement de la République. Ces François, selon la louable coutume de quelques-uns d'eux, de n'approuver jamais rien chez les étrangers, se répandirent en invectives contre le sénat & la république; le titre de Pantalons fut donné plusieurs fois aux sénateurs. Le pauvre Génois défendoit les Vénitiens le plus qu'il lui étoit possible:; mais, il avoit affaire à forte partie; ils étoient deux contre lui: ainsi, il n'obtint pas la moindre grace des François.

Le lendemain de cette conversation, le conseil d'état envoya chercher le pauvre Génois. Il parut en tremblant devant les sénateurs: il ne sçavoit de quoi on l'accusoit, & ne songeoit à rien moins qu'aux François qu'il avoit vus la veille. Lorsqu'il fut entré dans la salle du conseil, on lui demanda s'il reconnoîtroit bien les deux personnes avec qui il avoit eu une conversation sur le gouvernement de la république? A ce discours, sa peur redoubla. Il répondit en tremblant, qu'il croyoit n'avoir rien dit que d'avantageux & à la louange du sénat. On lui ordonna alors de passer dans une chambre voisine, où il vit d'abord les deux François morts, & pendus au plancher. Il crut que sa dernière heure étoit arrivée. On le ramena devant les sénateurs. Celui qui présidoit, lui dit gravement: Taisez-vous une autrefois, mon ami; notre république n'a pas besoin d'un défenseur de votre espèce. On le congédia ensuite. Ce pauvre Génois, saisi & épouvanté de ce qu'il venoit de voir, ne retourna seulement pas prendre congé des moines chez qui il travailloit: il sortit dans l'instant de Venise, & jura bien de n'y rentrer jamais.

[Pages b232 & b233]

Si l'inquisition d'état est si fort à craindre dans ce pays, celle de l'église n'y a aucun pouvoir. Ce tribunal, que les nazaréens appellent le saint office, est composé du pere inquisiteur, du nonce du pape résidant à Venise, du patriarche de la ville, qui est noble Vénitien & de deux autres nobles qui sont choisis parmi les principaux sénateurs, & sans la présence desquels tout ce qu'on fait est nul & n'a aucun crédit. Les biens de ceux que condamne l'inquisition, vont à leurs héritiers: ainsi, les moines à Venise, n'ont ni le pouvoir de tyranniser les gens, ni celui de s'emparer de leurs biens. Les livres, de quelque façon qu'ils soient écrits, & de quelque matière qu'ils traitent, ne sont point soumis à la jurisdiction ecclésiastique. La république seule peut prendre connoissance de ce qui regarde l'imprimerie. Ainsi à Venise chacun est le maître de donner au public tout ce qu'il juge à propos, pourvû que la république ne soit point intéressée dans ses écrits. Les principaux livres de toutes les religions ont été imprimés dans cette ville. Les juifs y ont fait faire une édition du Talmud. Léon de Modène, & plusieurs autres, y ont publié leurs ouvrages. Les Turcs y ont aussi fait imprimer l'Alcoran. Mais, ce qu'il y a de plus surprenant parmi les nazaréens, c'est qu'on y a publié des livres contre les moines, les prêtres & les souverains pontifes. (1) Ces ouvrages ont été autorisés par les magistrats, & même reçus avec applaudissement.

[(1) Histoire du concile de Trente, par Frà Paola, &c.]

Les Vénitiens soumettent leur religion à leur politique: leur croyance s'accomode au bien de l'état, & leur foi aux tems & aux situations. Ils permettent que l'université de Padoue donne le bonnet doctoral, sans exiger de ceux qui sont reçus docteurs, la profession de foi ordonnée par les pontifes. Ainsi le corps des docteurs Vénitiens est composé de nazaréens papistes, de nazaréens schismatiques, de nazaréens hérétiques, de juifs & de Turcs aussi, s'il prenoit fantaisie à quelque cadis de Constantinople, de prendre le bonnet de docteur.

[Pages b234 & b235]

La république croit que les chemins de parvenir aux sciences doivent être ouverts à tous les hommes; & qu'il y a de la dureté à les en éloigner, sous le vain prétexte de la religion, qui ne doit point nous dispenser des liens nécessaires pour la tranquillité & le bien de la société.

Les Vénitiens sont si attentifs à procurer les biens & les aisances de la vie à tous les hommes en général, qu'ils poussent leur prévoyance un peu trop loin, sur ce qu'ils pensent devoir leur être utile. Il y a quelques années que le nombre des courtisanes étant excessivement diminué, la république en fit venir une grande quantité d'étrangères. Le Doglioni qui a écrit les choses notables de Venise loue extrêmement la sagesse du sénat, qui, en prévoyant aux nécessités de la foiblesse humaine, mettoit en sûreté l'honneur des femmes sages & retenues, à la vertu desquelles on eût tendu mille piéges. Je défie que la prévoyance des magistrats chargés du soin du bien public, puisse s'étendre plus loin, que de songer même à soulager les desirs des libertins, & à dissiper les craintes des maris jaloux. Les seuls Vénitiens sont capables de ce détail. Il est vrai que, n'en déplaise au Doglioni, je crois cette action moins grande & moins louable que lui. Pour empêcher les insultes que les libertins auroient pû faire aux honnêtes femmes, je crois qu'on auroit pû se servir des moyens qu'employa Sixte-Quint, lorsqu'il eut banni les courtisanes de Rome. Ce pontife punissoit sévérement le vice, & sçavoit contenir par la crainte, les libertins & les vagabonds. Les Vénitiens ont une philosophie plus douce; ils imitent certains prélats Allemands qui permettoient autrefois aux prêtres & aux moines de leurs diocèses d'avoir des concubines, moyennant un tribut annuel. (1)

[(1) Voyez les Centum Gravamina, apud Wolfium, lectionum memorabil. Vol. II, p. 223]

La république en fait de même, & met à profit les péchés des courtisanes, dont elle tire par an plus de cent mille séquins, qui augmentent le trésor public.

Porte-toi bien, mon cher Monceca: & prospère dans toutes tes entreprises.

De Venise, ce...

***

[Pages b236 & b237]

LETTRE LIII.

Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople, à Aaron Monceca.

Depuis huit jours, mon cher Monceca, j'ai abandonné pour toujours la ville impériale: & j'en suis sorti, graces au Dieu de nos peres, sans qu'il me soit arrivé aucun fâcheux accident. Mes anciens confreres ont ignoré la cause de mon départ. Je leur ai persuadé que j'allois faire un voyage à Smyrne pour quelques affaires. Je suis arrivé heureusement dans cette ville, d'où je compte partir bientôt pour le Caire.

J'ai quitté sans regret la ville impériale; le séjour m'en étoit moins gracieux que tu ne pensois: je voyois sans cesse mille objets qui révoltoient mon esprit & mes sens; je ne pouvois faire usage de ma philosophie dans un pays aussi agité, où le crime & la révolte, le meurtre, l'avarice & la cruauté blessoient sans cesse mon imagination. Je regarde l'empire Ottoman comme une boucherie, dont les sultans & les visirs sont les bouchers, qui sacrifient & immolent à leur impudicité des personnes de tout rang & de tout âge. L'autorité despotique dont les grands seigneurs sont revêtus, & celle qu'ils accordent à leurs visirs, sont des sources d'injustices criantes. La cour Ottomane ressemble au tribunal de l'inquisition: dès qu'on est riche ou vertueux on est coupable auprès d'elle. Tout inspire dans le serrail la crainte & la terreur. Il semble que la mort suive par-tout ceux qui approchent des sultans: & que ces princes ne les élévent que pour les faire périr avec plus d'éclat.

L'entrée des palais des souverains est ornée ordinairement par des colonnes de marbre; par des morceaux de sculpture dignes de la grandeur royale. Les portes du serrail n'offrent à la vûe que deux ou trois cent têtes de bachas ou d'autres malheureux qu'on y a clouées. On n'entre point dans ce palais fatal sans être frappé par l'horreur qu'inspire le sort de tant de malheureux. Son intérieur est aussi triste que son extérieur: tout y respire dans la crainte; on n'est jamais assuré, quelqu'innocent qu'on soit, de pouvoir éviter la mort & les supplices. C'est dans le serrail qu'on peut dire qu'on ignore le matin en se levant si l'on verra la fin de la journée. La plus petite faute, la plus légère distraction, causent souvent le trépas.

[Pages b238 & b239]

La ville impériale n'offre rien de plus gracieux que la cour. On est sans cesse épouvanté par le récit de l'éxil ou de la mort des plus considérables citoyens. Chaque grand visir nouveau sacrifie un certain nombre de victimes à son avarice, dès qu'il est parvenu à ce haut rang. Constantinople est une bergerie où l'on engraisse des troupeaux dont on égorge de tems en tems les plus gras & les meilleurs. Les juifs & les grecs sont les plus exposés à ces violences. Ils achetent cherement l'avantage de pouvoir exercer leur religion: on les met perpétuellement à la presse; & on leur enlève sans pitié le fruit de leurs peines & de leurs travaux. Notre nation est sans cesse tourmentée à Constantinople. Dans les tems de calme & de paix, nous sommes en proie à l'avidité des officiers de la Porte; & dans les troubles & les séditions, nous devenons le jouet d'une insolente milice, dont nos richesses assouvissent souvent la cupidité. Il semble que nous ayons plus de liberté dans les pays mahométans, que dans les nazaréens. Cependant nous y sommes beaucoup plus persécutés, & pour le moins autant haïs.

Je ne sçais si tu as quelque connoissance de l'avanie que les Persans firent à notre nation il y a environ cent cinquante ans. Les mouftis d'Ispahan, envieux des trésors des juifs qui habitoient dans cette ville, présenterent un mémoire au sophi Schah Abbas, dans lequel ils le prioient de vouloir faire exécuter les ordres & les préceptes contenus dans l'alcoran, dont un des plus essentiels concernoit la conversion des juifs, qui doivent, cinq cent ans après la publication de la religion de Mahomet, embrasser la foi musulmane, ou être entierement détruits. Le sophi, très-dévot dans sa religion, mais qui pourtant ne vouloit point plonger ses mains dans le sang innocent, envoya chercher les juifs, & les interrogea sur la croyance qu'ils avoient de Mahomet. Juge, mon cher Monceca, combien cette demande embarrassa nos freres. Ils ne sçavoient que répondre. Ils voyoient qu'on ne les interrogeoit qu'à dessein de les convaincre de blasphême contre le faux prophete musulman, & de se servir de ce prétexte spécieux pour les ruiner & les perdre entiérement.

[Pages b240 & b241]

Après avoir conféré quelque tems entr'eux, ils résolurent d'adoucir leur réponse le plus qu'il leur seroit possible, & dirent au sophi, que quoique leur religion les empêchât de croire en aucun autre prophète qu'à Moyse, ils ne pensoient pas pourtant que Mahomet fût un faux prophète, parce qu'il étoit descendant d'Ismaël fils d'Abraham, & qu'ils souhaitoient de demeurer très-humbles sujets & esclaves de sa majesté. Cette scène se termina par deux millions d'or que les misérables juifs furent obligés de donner. Et pour se préparer une nouvelle ressource, & un acheminement à quelqu'autre avanie, on les obligea à fixer le terme auquel ils croyoient qu'arriveroit leur messie. Aussi étonnés de cette seconde demande que de la première, ils répondirent que leur libérateur pouvoit paroître tous les jours. Eh bien, dit le sophi, je vous donne soixante & dix ans, & je vais faire enregistrer votre réponse dans les archives de l'empire; afin que si vous êtes des imposteurs, & que votre messie ne paroisse pas en ce tems-là, vous soyez chassés, proscrits & exilés de cet empire par celui de mes successeurs qui sera sur le trône, lorsque les soixante & dix ans seront expirés. Cet arrêt funeste fut réellement exécuté dans la suite, & Schah Abbas II fit publier une déclaration qui ordonnoit à ses sujets & aux étrangers qui habitoient parmi eux, de courir sus aux juifs, comme sur des bêtes féroces, & de passer au fil de l'épée les hommes, les femmes & les enfans, de se saisir de leurs biens, & de n'épargner que ceux qui se feroient mahométans. Cette cruelle persécution dura près de trois ans, & ne finit que par la mort d'une partie de nos frères, & par la fuite des autres qui passerent dans les Indes & dans le Mogol. On prétend que des lettres venues de Constantinople, qui faisoient mention de l'arrivée du messie, occasionnerent cette sanglante proscription.

Ce messie dont on parloit, étoit l'insigne imposteur Sabataï Sévi, qui a déshonoré notre nation par la crédulité qu'elle eut pour ses mensonges. Il y a encore des juifs à Smyrne qui ont vû ce fourbe. Il avoit choisi cette ville pour le théâtre de ses fourberies. C'est où il acquit cette réputation, qui s'étendit aux deux bouts de la terre, & qui nous fut d'autant plus pernicieuse, qu'elle avoit été éclatante.

[Pages b242 & b243]

Depuis que je suis arrivé ici, on m'a raconté des choses très-singulières de Sabataï Sévi. Il étoit né à Smyrne. Son pere s'appelloit Mardochai, homme mal-sain, sans cesse accablé par des maladies. Lui, au contraire, étoit vigoureux, bien fait de sa personne, ayant le visage un peu refrogné, les cheveux frisés & la moustache retroussée. Il menoit une vie fort austère, observoit à la rigueur la loi de Moyse, dont il étoit parfaitement instruit, de même que des secrets du talmud. Il pouvoit avoir environ quarante ans, lorsqu'il s'avisa de publier qu'il étoit le messie. Sa suite étoit composée de cinq ou six rabbins qui lui servoient de disciples. Nathan Benjamin étoit un des plus considérables & des plus estimés. Ce juif passoit pour être fort éclairé, fort vertueux, & sur-tout doué d'une grande humilité.

L'imposteur Sabataï Sévi eut bientôt un nombre infini de partisans & de sectateurs, qui sur sa parole, crurent qu'il étoit véritablement cet illustre protecteur qui doit délivrer notre nation captive. Les hommes étant toujours prêts à embrasser aveuglement ce qui les flatte, & à suivre les premières idées, presque tous les juifs dispersés dans les quatre parties du monde, se mirent en mouvement, & se préparerent à se rendre sous les ordres d'un perfide qui deshonoroit notre religion. En Perse, du côté de Suse, il se trouvoit déja plus de huit mille juifs assemblés. Il y en avoit près de cent mille dans la Barbarie & les déserts de Tafilete, résolus de le reconnoître pour leur roi & leur prophète. La contagion & l'esprit de vertige n'avoient pas moins saisi ceux qui vivent dans les contrées les plus éloignées. Bien des juifs répandus dans tout le Nord & dans la Hollande, vendirent leurs maisons pour passer dans le Levant, & venir y vivre sous l'empire de ce nouveau souverain. Les nazaréens, dont la haine conduit toujours les discours, disent que ceux d'Amsterdam avoient déja dressé un placet pour être présenté à Sabataï Sévi, dans lequel ils demandoient qu'ils fussent les seuls à qui il fût permis de prêter sur gages à Jérusalem.

[Pages b244 & b245]

Il est vrai que les juifs Portugais réfugiés s'étoient assemblés plusieurs fois pour prendre des mesures convenables à la ratification de leurs anciens titres: ils avoient résolu de députer un d'entr'eux à Smyrne pour vouloir prier le nouveau libérateur de souffrir qu'ils joignissent à l'avenir le dom à leur nom, ainsi qu'ils faisoient autrefois en Portugal; & qu'ils fussent appellés dans la Judée, dom Moyse, dom Jacob, &c. Ils vouloient aussi remontrer qu'il étoit juste de leur donner un rang distingué & une place séparée dans le temple; n'étant point accoutumés d'aller dans les synagogues des juifs Allemands, qui n'étoient que des misérables Smaus. Mais ce qu'ils avoient le plus à coeur étoit d'obtenir, pour les principaux d'entr'eux, quelques titres honorables. Ils offroient de les acheter très-cherement, & au même prix qu'ils les payent aux princes nazaréens qui ont besoin d'argent.

Cependant le ciel eut pitié de l'égarement de notre nation: il voulut démasquer la fourberie, & la mettre au grand jour. Sabataï Sévi annonça aux juifs de Smirne qu'il alloit à Constantinople apprendre au grand-seigneur qu'il eût à rétablir le temple de Jérusalem. Il s'embarqua dans une saïque Turque. Il y eut des esprits assez prévenus & assez frénétiques, pour croire que la saïque avoit disparu dès que Sabataï Sévi y étoit entré. Mais loin que ce faux prophete commandât à tous les élémens, il n'eut pas le moindre pouvoir sur les vents, qui lui furent toujours contraires. Il demeura près de six semaines avant d'arriver aux Dardanelles, où on l'arrêta par ordre du grand-visir, qui ayant appris les impostures de Sabataï Sévi, crut qu'il devoit s'éclaircir de quoi il s'agissoit. Ce fourbe fut enfermé dans un des châteaux d'Europe; & le visir ayant été obligé de partir pour l'expédition de Candie, le séducteur de notre nation resta dans sa prison. Plusieurs juifs, toujours persuadés qu'il étoit le messie, accouroient de tous côtés pour le voir, & ses gardes s'enrichissoient par les contributions qu'ils tiroient de ceux qui venoient le visiter. La réputation de cet imposteur fit enfin tant de bruit que le grand-seigneur ordonna qu'on le conduisit à Constantinople. L'ayant fait amener dans le serrail: Je vais, lui dit ce prince, sçavoir si tu es le messie ou non. Choisis, ou d'être attaché a un poteau, & d'y servir de but à mes arbalétriers, ou de te faire Turc._ Le misérable Sabataï Sévi ne balança pas à sauver sa vie aux dépens de sa religion. Il prit le turban, & le grand-seigneur lui laissa la vie & la liberté pour mortifier notre nation, qui fut long-tems la risée de l'empire Ottoman & de toute l'univers.

[Pages b246 & b247]

Ne croyons jamais facilement les bruits qu'on fait courir: lorsque le tems de notre délivrance arrivera, les miracles seront évidens, & tout le monde sera convaincu de leur réalité.

Porte-toi bien, mon cher Monceca, & conserve ta santé.

De Smirne, ce...

***

LETTRE LIV.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople.

Je fus hier témoin d'un grand nombre de cérémonies nazaréennes, auxquelles je n'avois jamais assisté. Le chevalier de Maisin à qui j'ai tous les jours de nouvelles obligations, me pria de l'accompagner chez un de ses parens, malade depuis quelque tems, & réduit à l'extrêmité. Les médecins l'avoient condamné à mourir, tout au plus tard dans vingt-quatre heures; & dès qu'ils prononcent en France une semblable sentence, la coutume & la bienséance exigent que les parens les plus proches s'assemblent chez le mourant pour l'aider à sortir de ce monde-ci avec moins de peine, & lui donner les passeports & les secours nécessaires pour le voyage qu'il va entreprendre.

Le seul examen des usages des nazaréens pendant le cours de leur maladie, fourniroit un volume de réflexions. Dès qu'un homme est attaqué de la fièvre, & de quelqu'autre mal qui le met en danger de mort, son héritier, qui n'attend ordinairement que cet heureux moment de le voir expirer, prend, malgré sa joie secrette, un air triste & sombre. Le désespoir paroît dans ses yeux: on croiroit qu'il ne pourroit survivre au malade qu'on livre d'abord entre les mains d'un médecin. Le disciple de Galien lui prend la main, lui tâte gravement le pouls, tousse & crache avant de parler & d'annoncer sa réponse. Après ce prélude, il dit en Grec le nom du mal dont le malade est attaqué; & comme Hippocrate dit que la vie est courte, l'expérience périlleuse, & la science difficile à acquérir (1), le docteur moderne demande qu'il soit fait une consultation entre trois médecins, pour constater avec certitude le nom & le siége de la maladie.

[(1) O bios brakhus, ê de technê makrê; o de kaïros oksus, ê de peïra sphalbê, ê de krisis khale(p)ê. Deï de ou monon eauton marekheïn ta deonta to eonta, alla kaï ton noseonta, kaï ouk paneontas, kaï ta eksôtha.* Vita brevis, ars verò longa: occasio praeceps, experimentum periculosum, judicium difficile. Oportet autem non solum seipsum praestare ut faciat ea quae conveniunt, sed & aegrum & assidentes, & externa. Hippocrat. Aphoris. I.]

[*(Voir note en tête de la table des matières au sujet de la translittération du texte grec de l'ouvrage original)]

[Pages b248 & b249]

Il ordonne en attendant pour aider, soulager, préparer la nature; déterger, laver, rafraîchir les intestins, diminuer, abattre, dissiper les vapeurs du cerveau, quelques clystères anodins & détersifs. L'apothicaire est pour lors appellé, lui & son garçon & son porte-séringue: car il n'en est pas ici comme à Constantinople, où le même docteur ordonne, prépare, & donne les remèdes. En France chaque suppôt d'Hippocrate a son district réglé. Le médecin est fait pour commander. L'apothicaire a le droit de purger par le haut & par le bas. Les veines, les os, les muscles sont le partage des chirurgiens. Un malade dût-il crever cent fois, aucun d'eux ne doit toucher à ce qui ne regarde pas sa fonction. Un médecin, sur-tout, seroit deshonoré s'il s'abaissoit aux emplois subalternes de l'apothicaire; & sa réputation seroit perdue quand il n'auroit touché une séringue que par mégarde. Les apothicaires même avoient voulu s'affranchir pendant un tems de donner les clystères; ils faisoient faire ces opérations par leurs garçons: mais les médecins se scandaliserent de ces airs de grandeurs. Ils crurent entrevoir dans la façon d'agir des apothicaires, une envie de s'élever au-dessus de leur grade, & d'empiéter sur les privilèges de la médecine: ils leur firent ordonner par un arrêt de la faculté, qu'ils eussent à faire & mettre en place eux-mêmes leurs clystères, sans pouvoir être aidés dans leur fonction par leurs garçons, qui ne pouvoient être qu'assistans.(1)

[(1) Les médecins de Paris, après un long débat, obtinrent un arrêt, qui défendoit aux apothicaires de pouvoir se charger de la conduite des malades & leur ordonnoit de porter leurs remèdes eux-mêmes. Regnard a plaisanté sur ce différend des médecins & des apoticaires, dans sa comédie du Légataire. Il y fait dire à M. Clistorel:
Ils vouloient obliger tous nos apothicaires
A faire & mettre en place eux-mêmes leurs clystères;
Et que tous nos garçons ne fussent qu'assistans.
Ma foi! ces médecins sont de vilaines gens!
Il m'auroit fait beau voir, avec que des lunettes,
Faire, en jeune apprentif, ces fonctions secrettes!
]

[Pages b250 & b251]

Un malade nazaréen est obligé d'essuyer tout le cérémonial réglé entre les enfans d'Esculape: il faut qu'il se résolve à mourir dans les régles.

Lorsque les médecins qui sont appellés pour consulter l'origine & la cause d'un mal ont dit leur sentiment, celui qui est principalement chargé du soin de rétablir la santé du malade, remercie ses confreres, à qui l'on paye amplement leurs conseils. Il reste ensuite seul maître du champ de bataille: il ordonne, il commande, il agit souverainement jusqu'à ce que la maladie réduise le nazaréen à l'extrêmité. Alors il partage son autorité avec le directeur & le confesseur. Ces médecins de l'ame observent encore plus de formalités que ceux du corps. Dès qu'ils sont appellés, ils exigent du malade qu'il leur fasse un aveu sincere de toutes les actions de sa vie. Lorsqu'ils jugent que son ame a pû être souillée par quelques-unes, ils la nettoyent & la purifient par des paroles magiques, qu'ils marmottent à l'oreille du malade, & qu'ils accompagnent de plusieurs gestes & de quelques grimaces. Après ce début, ils demandent au malade s'il est dans l'intention de faire quelque don pieux aux saints & aux prêtres qui desservent leurs autels, pour s'attirer leur protection dans le voyage qu'il va entreprendre? Il est peu de nazaréen qui ne laisse dans son testament de quoi faire bonne chere aux moines de son quartier. Il croiroit être damné, si quelque communauté religieuse ne marmottoit après sa mort, quelque antienne & quelque verset en faveur de son ame.

Lorsque le confesseur a pourvu au bien & à la nourriture des pasteurs spirituels, il songe aux parens & à la famille du malade: il fait laisser à chacun quelque legs plus ou moins considérable, selon qu'il est de leurs amis; car le pouvoir d'un directeur est extrême sur un nazaréen qui se voit à l'article de la mort. Tout lui paroît bien fait pourvu que son confesseur l'ordonne. Il le regarde comme un ange tutelaire qui va le conduire par la main dans le céleste séjour. Enfin, lorsqu'il n'a plus qu'un instant à vivre, on lui fait une derniere cérémonie, dont je n'ai pû deviner la raison. Un prêtre vêtu d'un sareau de toile blanche, & le col couvert d'un morceau d'étoffe large de trois doigts, & qui descend jusques sur ses genoux, apporte une petite urne d'argent, dans laquelle il y a une huile fort gluante.

[Pages b252 & b253]

Il en frotte tous les principaux membres du malade. Après cette cérémonie, il récite quelque priere en Latin, que le malade n'entend souvent point du tout, & ordonne à son ame de sortir du corps en paix & tranquillement. Cela fait, tout le monde se retire en pleurs: on laisse le nazaréen avec un seul prêtre, qui reçoit son dernier soupir, & qui continue de réciter auprès de lui & dans le tems qu'il expire, des prieres Latines à l'honneur du patron du mourant, qu'il avertit de se tenir prêt à recevoir son ame dès qu'elle s'envolera & se dégagera des liens du corps.

Si je ne sçavois pas que les nazaréens croient l'ame spirituelle, je penserois qu'ils se serviroient de cette huile pour donner plus de facilité à la matière subtile de se détacher, & de s'évaporer par les pores qu'on ouvriroit par cette onction. Mais les nazaréens pensent que l'ame n'est qu'un pur esprit, un souffle divin. Ainsi, il m'a été impossible de pénétrer la cause de cet usage. Ils ont tant de coutumes, qu'il est difficile de connoître la raison & l'origine de toutes. Je crois toujours être instruit à fond de leurs moeurs; & sans cesse je découvre chez eux plusieurs choses qui m'étoient inconnues.

Je passois l'autre jour, sur les neuf heures du soir, devant une église de moines. J'en vis sortir un grand nombre de femmes. Je fus curieux de sçavoir ce qu'elles y venoient de faire. Je m'adressai à un nazaréen de mes amis, qui se trouvoit pour lors avec moi. Ces femmes, me dit-il, viennent de la retraite. Qu'entendez-vous, demandai-je, par venir de la retraite? Il y a, me répondit-il, certains couvens de moines, qui toutes les années, pendant quinze ou seize jours, font faire aux femmes qu'ils dirigent, une espèce de cessation des occupations mondaines. Elles s'assemblent plusieurs fois dans la journée, pour entendre les exhortations du directeur à la mode, qui est ordinairement le chef de ses sociétés pieuses, que les moines appellent congrégations. Il y en a de plusieurs sortes, & pour les gens de toutes les classes différentes. Les moines acquiérent par-là un grand crédit; tous ces associés étant entierement dévoués aux ordres par lesquels ils sont conduits & dirigés. Cette coutume, dis-je à ce nazaréen, me paroît assez bonne: & les réflexions qu'on peut faire pendant ces quinze jours de retraite ou l'esprit n'est point distrait par des idées qui le troublent, peuvent devenir utiles, & servir à la correction des moeurs._

[Pages b254 & b255]

Vous connaissez peu, repliqua-t-il, la façon dont se tiennent les assemblées. Ce sont des parties de plaisirs: elles servent plutôt à animer les desirs qu'à les détruire. Une femme dans ses dévotions extérieures, trouve le secret d'augmenter ses rendez-vous; & telle qui ne verroit son amant que l'après-dînée, le voit toutes les fois qu'elle va à la congrégation. Celles qui n'ont point une entiere liberté, profitent sur-tout d'un tems où les maris ne peuvent les soupçonner: la moitié des femmes que vous avez vû sortir de cette Eglise ont déja oublié toutes les exhortations de la journée. Ce que je vous dis, continua ce nazaréen, est conforme â la plus exacte vérité, & les trop fréquentes assemblées dévotes sont des écueils redoutables pour la vertu du beau sexe.

«Nous avons la coutume de faire dans toutes les villes des missions, pour tâcher de corriger les peuples & les porter à la vertu. Un évêque qui se plaignoit beaucoup des femmes & des filles de son diocèse, qui prêchoit & se tourmentoit vainement pour les rendre moins galantes, résolut d'avoir recours à des remèdes plus efficaces. Il fit venir quatre missionnaires des plus renommés. Leurs exhortations produisirent d'abord un effet surprenant. Dès les quatre heures du matin, les églises étoient remplies de monde. Chacun promettoit de mieux vivre à l'avenir. On eût cru que les diocésains de cet évêque étoient devenues des Ninivites à qui un nouveau Jonas prêchoit la pénitence. Les filles & les femmes étoient sur-tout fort assidues aux différentes assemblées qui se faisoient la nuit: & dès la pointe du jour, les bourgeoises, les paysannes & les femmes de condition, se disputoient à l'envie d'y arriver des premieres. Enfin, la mission finit, & le pieux prélat crut que désormais son troupeau étoit sanctifié à perpétuité. Le départ des missionnaires mit toute la ville en larmes: les jeunes filles sur-tout parurent y être les plus sensibles. Les prédicateurs touchés de tant de marques d'amitié, promirent de revenir une autre année. Mais l'évêque se garda bien de les rappeller; car à la fin de celle-là, l'hôpital se trouva chargé de huit cens enfans trouvés de plus que dans les autres. La mission avoit occasionné cette multiplication. Le beau sexe avoit profité de la liberté de sortir le matin & la nuit.

[Pages b256 & b257]

«Les galans n'étoient point observés dans un tems qu'on croyoit destiné à la pénitence: & l'amour, qui ne perd jamais ses droits, rendoit inutiles tous les discours des bons missionnaires, qui apparemment allerent dans une autre ville servir l'état aussi efficacement, & réparer le préjudice que cause le célibat des prêtres».

Ce que me disoit ce nazaréen me parut assez plaisant; mais je vis avec peine comment les hommes abusent des choses les meilleures & les plus utiles, pour favoriser leurs crimes. Les François ne sont pas les seuls chez qui la religion sert de voile aux actions les plus contraires à la piété. Toutes les nations, tous les peuples, quelque croyance qu'ils ayent, font servir les plus saintes coutumes, & les usages les mieux établis à la dépravation de leurs moeurs. Les femmes en Turquie ne demandent la permission d'aller aux mosquées que pour y voir leurs amans. Aussi bien des Turcs leur font-ils une chapelle dans leur serrail. Quelques-uns, pour abréger toutes les cérémonies, leur persuadent que leurs ames sont mortelles, & les dispensent de prier Dieu.

Porte-toi bien, mon cher Isaac, & vis content & heureux.

De Paris, ce...

***

LETTRE LV.

Aaron Monceca à Jacob Brito.

Je ne sçais, mon cher Brito, si les nouvelles de Corse font autant de bruit à Venise qu'à Paris: mais toutes celles qu'on débite ici paroissent surprenantes; l'on auroit peine à les croire, si l'on n'en avoit des certitudes évidentes. Est-il en effet rien de si extraordinaire que de voir arriver dans une isle un étranger parti des côtes d'Afrique, qui se fait reconnoître souverain par un peuple qui le reçoit comme son libérateur? & cela à la vûe de l'Europe entière, à quarante ou cinquante lieues de la France & de l'Italie, sans qu'aucune puissance paroisse y prendre part, que les infortunés Génois, dont la situation est assez épineuse. Qu'on parcoure les Amadis, je ne pense pas qu'on y trouve une aventure aussi romanesque.

[Pages b258 & b259]

Je ne m'étonne plus que Sancho Pança crût si fermement d'être roi d'une isle: je m'apperçois que la chose n'étoit point impossible, si son maître (1) eût pu lui donner de quoi acheter trois mille paires de souliers, quatre mille fusils, & six canons de fonte; car c'est-là le présent que le nouveau roi de Corse a fait à son peuple.

[(1) Dom Quichotte.]

Il aborda dans son nouvel empire sur un vaisseau armé en guerre, portant, à ce qu'on assure, pavillon Anglois. Il étoit habillé d'une façon bizarre, & qui tenoit des différentes modes de toutes les nations. Il portoit une robe à la Turque: il avoit à son côté une épée à l'Espagnole, sur sa tête une perruque à l'Angloise & un grand chapeau à l'Allemande; & il tenoit à la main une cane à bec de corbin, comme celles des petits-maîtres François. Il faut qu'il y ait quelque raison qui occasionne un assortiment aussi bizarre. Peut-être veut-il marquer par sa parure toutes les dignités dont il est revêtu; car il prend les titres de grand d'Espagne, de lord d'Angleterre, de pair de France, de baron du saint Empire & de prince du trône Romain. Son épée à l'Espagnole tient la place de la toison d'or; sa perruque à l'Angloise de la jarretiere; sa canne à bec de corbin de cordon bleu; son grand chapeau à l'Allemande désigne la qualité de baron du saint Empire; & sa grande robe d'écarlate dénote un diminutif de cardinal, ou, si l'on veut, un prince Romain.

Malgré les plaisanteries du public sur le seigneur Théodore I, roi de Corse, de nouvelle fabrique, il a réduit depuis son arrivée dans ce pays les Génois dans un état qui leur fait tout craindre pour l'avenir. Il s'est emparé du poste avantageux de Porto-Vecchio & de la ville de Sarsena, dans laquelle il a trouvé beaucoup de munitions de guerre. S'il continue toujours de même, il sera bien-tôt en état de mettre le siége devant la Bastia, & d'enlever la capitale de l'isle à ses ennemis. Ce qu'il y a plus surprenant dans toutes les actions & les démarches du roi Théodore, c'est que l'argent ne lui manque point. Avant qu'il fût arrivé dans la Corse,

La nature marâtre, en ces affreux climats,
Produisoit, au lieu d'or, du fer & des soldats.
(1)

[(1) Crébillon, dans Radamiste & Zénobie.

Aujourd'hui il n'est point de montagnard Corse qui ne manie quelque piéce d'or.

[Pages b260 & b261]

Celles qui roulent le plus dans cette isle, sont des séquins, des mirlitons & des lisbonines. Le sage enchanteur qui protège l'aventurier chevalier errant, ne laisse point manquer d'espèces, & prend un soin tout particulier des affaires du nouveau roi. Toute l'Europe est actuellement aussi embarrassée pour connoître ce fameux magicien, qu'elle l'étoit dans le commencement pour sçavoir la véritable origine du seigneur Théodore. Les uns disoient que c'étoit le prince Ragotski, les autres le duc de Ripperda; & fondoient leurs opinions sur ce qu'on publioit que le seigneur Théodore entendoit trois messes par jour. Je trouve que cette circonstance pouvoit convenir à la bigoterie de Ragotski; mais il étoit ridicule de penser que le duc de Ripperda fût devenu bon nazaréen à Maroc. Si cela arrivoit, je conseillerois aux François d'y envoyer faire un tour à la plus grande partie de leurs médecins & de leurs docteurs de Sorbonne.

Enfin, on est plus en peine sur le nom, l'état & la qualité du nouveau roi. Tout le monde convient aujourd'hui que c'est le baron de Newhorff, né dans le comté de la Marck, sujet du roi de Prusse; & la curiosité du public n'est plus excitée que par l'envie de découvrir quel est le puissant magicien qui récompense si bien un chevalier errant; & cela sans qu'il lui en coûte rien du sien. Mais à quoi serviroient les réflexions que je pourrois faire sur un sujet aussi caché? Le tems découvrira le mystère: lui seul peut développer une aventure aussi extraordinaire. Plus on l'examine, & plus on est surpris de mille incidens qui augmentent le merveilleux & le romanesque de cette histoire. Ce baron de Newhoff, aujourd'hui roi de Corse, étoit esclave il y a un an à Alger. C'est lui-même qui a instruit le public de cette circonstance de sa vie dans une lettre qu'il a écrite en Allemagne à un de ses parens, depuis son arrivée dans ses nouveaux états.

Vous n'avez pas sçu, lui dit-il, le malheur que j'ai eu d'être pris en mer l'année passée, & emmené à Alger comme esclave, dont j'ai cependant sçu me délivrer avec perte très-considérable; mais je dois différer jusqu'à un autre tems à vous parler de ce que je me suis acquis par la grace divine.

[Pages b262 & b263]

Ne trouves-tu pas plaisant, mon cher Brito, que l'esclave d'un Algérien ne veuille plus être redevable de ses grandeurs qu'à la grace divine; & que celui qui risquoit il y a un an la bastonade pour la plus légère faute, dise aujourd'hui avec emphase, Théodore I, par la grace de Dieu, roi de Corse & de la Bastie, à nos gens tenans nos conseils, nos cours de justice, nos sénateurs, provéditeurs, baillifs, sénéchaux, &c... salut: Ce sont-là des coups de l'aveugle fortune. Elle se plaît à tirer un homme du néant, pour le placer dans les dignités les plus distinguées; & l'on voit souvent un homme de la lie du peuple parvenir à de grands emplois. Il est vrai qu'on connoît peu d'exemples d'une élévation aussi grande & aussi prompte que l'est celle du seigneur Théodore. Cependant, si nous remontons à la premiere origine de la royauté, nous trouverons que les hommes qui furent destinés & élus pour commander aux autres, n'avoient pas des droits plus grands & plus justes sur les peuples, que Théodore sur les Corses. Le nom de roi eût toujours été inconnu aux hommes, si l'intérêt commun ne les eût forcés de placer le pouvoir & l'autorité dans un seul. Les Corses réduits au désespoir par les Génois, ont eu recours à un particulier pour les délivrer de la tyrannie. S'il leur rend la liberté, & les affranchit de l'esclavage, que leur importe quel est l'état où il est né?

Un guerrier généreux, que la vertu couronne,
Vaut bien un roi formé par le secours des loix:
Le premier qui le fut n'eut pour lui que sa voix.
(1)

[(1) Crébillon, dans Sémiramis._

Lorsqu'on examine la conduite des Corses, elle ne paroît plus ridicule: ils recompensent leur bienfaiteur, ils honorent leur libérateur. Pourquoi leur faire un crime de rendre hommage à la vertu, & d'avoir de la reconnoissance? Je m'apperçois qu'ils agissent d'une façon très-sensée, & que le bon sens & la plus saine politique réglent toutes leurs démarches. Quelque crédit & quelque pouvoir qu'ils ayent accordé à leur nouveau prince, ils ont cependant mis un frein à l'autorité monarchique, & leur souverain ne peut leur imposer aucune taxe, aucun impôt, ni publier aucune loi nouvelle, sans l'approbation de son grand conseil, composé de dix-huit sénateurs, qui représente les états du royaume.

[Pages b264 & b265]

Le seigneur Théodore n'a que les mêmes droits, que les hommes accorderent aux premiers souverains qu'ils élurent. (1) Il commande les armées, & rend la justice, conformément aux loix & aux coutumes du pays; sans pouvoir les changer que du consentement de la nation: il a beaucoup de pouvoir pour faire du bien, & aucune autorité pour faire du mal.

[(1) Eris dux in bello; & reddes nobis justitiam.

Périssent, mon cher Brito, ceux qui soutiennent la pernicieuse maxime, que les hommes n'ont été faits que pour servir aveuglément à un seul. Le seul orgueil peut faire approuver un sentiment qui viole toutes les loix, bouleverse le monde, & semble attaquer la divinité même. Les loix ont été faites avant les souverains. Ils y sont donc soumis ainsi que leurs sujets. Un particulier qui manque à sa patrie & à son Prince, est un mal-honnête homme: mais un roi qui viole les loix & méprise la justice, est indigne de commander.

La tyrannie fut inconnue chez les hommes, jusques au tems où l'ambition des courtisans déïfia les vices des souverains. Le crime des sujets fut la source de ceux des mauvais rois: les flateurs empoisonnerent la majesté du trône; & ils en éloignerent la véritable grandeur, pour y substituer des honneurs chimériques, fondés sur le malheur des humains.

Les princes devroient être uniquement occupés du bien de leur peuple: ils en sont les peres, ou du moins en tiennent-ils la place. Avant eux, les patriarches, auxquels ils ont succédé, étoient couronnés par les mains de la nature, rois & peres de leurs familles: ils les gouvernoient par les loix de la nature; & cette sage jurisprudence ne cessa que lorsque les hommes devinrent assez méchans pour avoir besoin de loix écrites, & d'un roi qui, ayant autant de pouvoir qu'un pere de famille, eût moins de douceur & d'inclination à pardonner. Le crime fit donc les souverains. Si les hommes avoient toujours été justes, ils eussent toujours été libres, & n'eussent eu besoin ni de chefs, ni de juges, ni d'avocats. Mais puisqu'il est nécessaire que la crainte les retienne, & que, vils esclaves de leurs passions, ils ne sont vertueux que par l'appréhension des châtimens, il faut, pour leur intérêt, qu'ils accordent à un seul, ou à quelques-uns, ce pouvoir qu'ils auroient pu généralement partages.

[Pages b266 & b267]

Mais celui qu'ils reconnoissent pour leur souverain est obligé de se soumettre lui-même aux loix, puisqu'il n'a de pouvoir qu'en vertu de ces mêmes loix, qui ordonnent aux hommes d'honorer & de respecter ceux qui sont chargés de leur conduite.

Lorsqu'un prince viole les régles de la justice, quel exemple pernicieux ne donne-t-il pas à ses sujets? Ne semble-t-il pas leur dire: La foi, les sermens, les coutumes les plus sacrées sont des liens qu'on peut briser impunément? Imitez mon exemple: ne soyez justes & sages qu'autant que vous ne pourrez être criminels impunément.

Ne pense cependant pas, mon cher Brito, que je songe à limiter l'autorité souveraine. C'est pour la rendre plus respectable, que je veux que la justice l'accompagne. L'équité n'est-elle pas le principe de la véritable grandeur? Et un roi sage, bon, prudent, pere de ses peuples, qui les gouverne dans la paix & dans l'abondance, n'est-il pas plus absolu sur les coeurs, qu'un tyran qu'on ne sert que par la crainte?

Peut-être me demanderas-tu jusqu'à quel point je crois que les sujets doivent être fidéles à leurs rois? Je te répondrai que je pense qu'il ne leur est jamais permis de juger celui que Dieu a établi leur juge. C'est à cet être tout-puissant de punir les mauvais rois. Les peuples doivent prier la Divinité de changer leurs défauts: mais contens de lever les mains au ciel, si elle n'exauce pas leurs prières, ils ne peuvent, sans un crime énorme, se révolter contre l'oint du Seigneur.

Dieu se sert des mauvais souverains comme d'un fléau semblable à la peste & à la famine. Les tyrans naissent pour la punition du genre humain. Il faut fléchir sous la main du seigneur qui nous punit ou nous récompense, selon que nous le méritons, La colère divine fit regner les Caligula & les Néron dans Rome. Les excès où ces monstres se porterent, furent un châtiment des crimes des Romains.

Il y auroit une absurdité aussi criminelle, à soutenir qu'on peut se révolter contre son prince, qu'à vouloir excuser la ridicule conduite des Chinois envers leurs dieux. Ils les honorent & les respectent autant qu'ils croient en recevoir du bien: mais dès qu'ils n'en obtienne pas ce qu'ils leur demandent, ils les traitent avec mépris: comment, chien d'esprit, lui disent-ils quelquefois, nous te logeons dans un fort beau temple, nous te nourrissons à gogo, tu es bien doré & bien encensé, & tu ne nous accorde pas les graces que nous te demandons?

[Pages b268 & b269]

Ils s'arment alors d'un grand fouet, & vous fessent l'idole d'importance pendant dix ou douze jours de suite. S'ils obtiennent pendant ce tems ce qu'ils souhaitent, ils lui font diverses excuses. Pourquoi, lui,disent-ils, monsieur l'esprit, êtes-vous si entêté? Il est vrai que nous nous sommes un peu pressés; mais au fond, n'avez-vous pas tort d'être un dieu aussi difficile? Pourquoi vous faire battre à plaisir? Cependant ce qui est fait est fait: n'y pensons plus. On vous redorera, vous serez réencensé, vous aurez de quoi faire excellente chère, pourvu que vous oubliez le passé. (1)

[(1) Histoire de la Chine, tom. II. pag. 223.]

Un Chinois qui avoit une idole des plus têtues & des plus bizarres, piqué de la dépense inutile qu'il avoit faite pendant long-tems pour elle, & ne voulant point être la dupe d'un dieu aussi malin, l'attaqua en justice devant le conseil souverain de Pékin. Après plusieurs séances, où les bonzes défendirent l'idole le mieux qu'il leur fût possible, l'idolâtre gagna son procès. La cour ayant égard à la requête du Chinois, & sur ce faisant justice, condamna l'idole, comme inutile dans le royaume, à un exil perpétuel, son temple fut rasé: & les bonzes qui desservoient sa personne, furent rigoureusement châtiés; sauf à eux de se pourvoir par devant les autres esprits de la province, pour se faire dédommager du châtiment qu'ils avoient reçu pour l'amour de celui-ci. (1)

[(1) La même, pag. 224.]

Quelque ridicule & quelque impie qu'il fût de vouloir justifier des actions aussi extravagantes, il seroit aussi criminel de soutenir, que le peuple peut à son gré se faire justice de ceux en qui le tout-puissant a remis le souverain pouvoir dont il ne les a rendus responsables qu'à lui seul.

Les loix sont les juges des hommes; les rois sont les exécuteurs des loix; & Dieu est le seul maître des souverains.

Porte-toi bien, mon cher Brito, & réponds-moi plus souvent.

De Paris, ce...

***

LETTRE LVI.

Jacob Brito à Aaron Monceca.

Venise, mon cher Monceca, n'est point comme la plus grande partie des villes d'Italie, qui ne fournissent que des réflexions générales sur les moeurs de leurs habitans.

[Pages b270 & b271]

Le bas peuple Vénitien, les femmes, les prêtres, les enfans, tous les différens états dans ce pays, méritent d'être examinés. Je t'ai parlé dans mes lettres précédentes, du gouvernement en général: je vais entrer dans un détail un peu plus circonstancié sur les coutumes particulières.

Les nobles sont toujours vêtus d'une robe de drap noir, lorsqu'ils paroissent dans les rues. L'hyver cette robe est doublée de petit-gris, & l'été d'hermine. Quoique la fourrure ne soit guère de saison en Italie au mois d'Août, dussent-ils créver de chaud, ils ne peuvent aller habillés autrement: la majesté, la grandeur & la politique, l'exigeant, il ne reste plus qu'à obéir. Ce n'est pas dans cette seule occasion que les nobles Vénitiens sont la victime de leur rang: ils le sont dans presque toutes les actions de la vie. On les titre de votre excellence; & lorsqu'on veut les saluer, on leur baise la manche. Le coude de cette manche forme une espéce de sac assez grand; & sert ordinairement de bissac aux nobles Vénitiens, lorsqu'ils vont au marché ou à la boucherie. Il arrive de-là, très-souvent, que dans cette manche, où réside la grandeur Vénitienne, est renfermé un gigot de mouton, & une douzaine d'artichaux. Cela te paroîtra surprenant; mais les nobles vont eux-mêmes acheter leurs provisions, sans être suivis d'aucun domestique, & sans que personne les salue, excepté ceux qui les connoissent particulièrement. Ils se piquent d'avoir de l'esprit & d'être excellens politiques: mais tous les Vénitiens ont la même opinion d'eux-mêmes; & sur ce point, les gondoliers, qui ne sont que de simples bateliers ou rameurs, ne veulent céder en rien aux premiers nobles. Ils se vantent d'être des gens à pouvoir venir à bout des entreprises les plus difficiles.

Il est vrai qu'un gondolier conduit une intrigue galante mieux que personne, & la fait réussir heureusement, quelque difficulté qui se présente. Il sçait tous les tours & les détours; il se vante de connoître les heures propres & les escaliers dérobés; il est d'intelligence avec les soubrettes; il fournit les échelles de cordes quand on en a besoin (1) enfin, il pourroit donner de bons conseils aux moines les plus rafinés, & être admis, s'il étoit en France, dans les conseils secrets qui font jouer les convulsions.

[(1) Misson, Voyage d'Italie.]

[Pages b272 & b273]

Pour en avoir une idée parfaite, figure-toi, qu'il est aussi fourbe qu'un janséniste convulsionnaire, aussi artificieux qu'un jésuite, aussi peu scrupuleux qu'un cordelier, aussi débauché qu'un carme, & aussi hypocrite qu'un jeune abbé qui cherche à attraper un bénéfice.

Le carnaval est le tems où les gondoliers font le mieux leurs affaires, par la grande quantité d'étrangers qui sont à Venise: mais dès que le carême arrive, tout le monde commence à déloger; les voyageurs, les marionnettes, les comédiens, les ours, les monstres, les curiosités & les courtisanes: c'est-à-dire, celles que la dévotion avoit amenées des pays voisins; car on n'a garde de souffrir que celles de Venise puissent déserter: on les regarde comme trop essentielles au bien de l'état. Elles étudient aussi la politique; & leur profession assez pénible & assez fatiguante d'ailleurs, ne les empêche point de s'y appliquer. Il s'en est même trouvé parmi elles qui s'y sont distinguées. Une, entr'autres, voulut imiter Solon, & illustrer la profession des filles galantes. Elle fit bâtir une chapelle magnifique de l'argent qu'elle avoit gagné, & la consacra à une certaine Magdelaine l'Egyptienne, qui avoit été une fameuse courtisanne, comme ce législateur des Athéniens avoit bâti un temple à Vénus de l'argent que les filles publiques avoient reçu.

Les églises de cette ville sont très-belles. On croiroit aux noms que leur donnent les Vénitiens, qu'ils ont quelque chose de la religion judaïque. Je ne sçais si le peu d'amitié qu'ils portent à la cour de Rome les empêche d'invoquer les saints qu'elle canonise; mais, presque tous leurs temples sont dédiés à nos patriarches & à nos prophêtes. Un juif, nouvellement arrivé dans ce pays, est très-surpris lorsqu'il entend nommer l'église de S. Job, de S. Moyse, de S. Samuel, de S. Jérémie, de S. Daniel & de S. Zacharie. Les moines qui desservent celle de S. Jérémie, assurent qu'ils conservent une dent de ce prophète. Je me suis informé exactement, si dans le temple de S. Moyse, on n'auroit point quelque corne de notre législateur; mais je n'ai pû en apprendre aucune nouvelle; ni si dans celui de S. Job on ne gardoit pas dans une sainte Ampoulle quelque gale à demi-crévée de ce bon homme. Un moine m'a dit en confidence, que de pareilles reliques étoient très-chères & fort rares, la cour de Rome les vendant à un prix excessif.

[Pages b274 & b275]

Ainsi, il y a toute apparence, que dans le temple de S. Moyse, il n'y a que des bras, des jambes & des mâchoires de saints nazaréens; & qu'il ne reste dans Venise, des anciens Israëlites, que la seule dent du prophête Jérémie. Elle est enfermée dans un étui d'or enrichi de diamans. Elle paroît plutôt une dent de cheval par sa grosseur que celle d'un homme. Le moine qui me la fit voir, m'assura que je ne devois point en être surpris, attendu que les anciens peres étaient d'une taille bien plus avantageuse que la nôtre.

Cette dent monstrueuse me rappelle une autre relique qu'un de mes amis m'a dit avoir vûe à Munich dans une fort belle église. C'est une vertèbre aussi grande que celle d'un éléphant, ou de quelque autre grand animal. Ce gros os est en singulière vénération dans toute la Bavière, comme étant une des vertèbres du grand S. Christophe.

Quoique les moines prisent fort leurs reliques à Venise, ainsi que dans les autres pays, ils ne trouvent guère que parmi le bas-peuple des gens prêts à croire tous les miracles qu'ils leur attribuent. Les personnes d'un certain rang regardent ces sortes de choses comme un amusement qu'il faut laisser au vulgaire. Cependant, s'il arrivoit qu'il y eût à Venise quelques reliques aussi incommodes que celles de S. Paris le sont en France, je ne doute point que le sénat ne les fît promptement jetter dans le golfe Adriatique, & ne punît très-sévèrement ceux qui auroient voulu les accréditer dans l'esprit du peuple. Il y a quelque tems que la république s'étant brouillée avec un souverain pontife, il interdit & suspendit tout le clergé de Venise. Le sénat défendit aux prêtres de discontinuer leurs fonctions. Quelques moines (1) obéirent cependant au pontife; mais ils furent bien-tôt punis de leur rébellion aux ordres de l'état: on les chassa de la république; & ils ne furent rappellés que par grace, & sous de très dures conditions, lorsque le sénat & le pontife furent raccommodés.

[(1) Les jésuites & les capucins.]

Je t'ai déja dit dans mes autres lettres, mon cher Monceca, combien il est dangereux dans ce pays de cabaler contre l'état, & combien la seule apparence de ce crime est punie sévèrement. On donne de très-grandes récompenses à ceux qui dénoncent un perturbateur du repos public, lorsque les avis peuvent être réellement utiles.

[Pages b276 & b277]

On écoute même les instructions & les lettres anonymes. Il est vrai qu'on s'en sert prudemment & avec mesure. Il y a, sous les portiques du palais de S. Marc, & en divers endroits de ses galeries, des mufles, dans la gueule desquels chacun peut jetter des billets comme dans un tronc, pour donner tel avis que bon lui semble aux inquisiteurs d'état. C'est ce qu'on appelle Denunzia secreta. Ne te figure pourtant pas, mon cher Monceca, que l'on risque beaucoup par ces avis anonymes, & qu'on dépende par-là d'un ennemi. Les juges qui composent l'inquisition d'état, sont si sages & si prudens, qu'il n'est personne qui doive craindre d'être puni, s'il n'est véritablement coupable. On ne voit point de pays dans l'univers où l'homme soit aussi libre qu'à Venise. Les Arméniens, les Juifs, les Grecs y ont l'exercice public de leurs cérémonies. Toutes les autres religions y sont aussi tolérées; mais on ne fait pas semblant d'en sçavoir les assemblées, qui se font d'une manière sage & prudente, ensorte que le sénat n'a pas lieu de s'en plaindre. Les moines même ont ici une entière liberté; ils prennent le masque tant qu'ils veulent en carnaval, entretiennent la concubine, chantent sur le théâtre, font enfin tout ce que bon leur semble, pourvu que leur débauche ou leur dévotion n'aient rien de commun avec les affaires de l'état. Venise n'a rien de semblable dans ses maximes avec Rome, que la protection qu'elle accorde aux courtisanes. Dans tout le reste, il n'est point de peuple qui se ressemblent moins, sur-tout pour la superstition & l'autorité des moines.

On débite ici, à propos de l'autorité des moines, une histoire assez comique arrivée nouvellement à Messine. Le consul de Hollande résidant dans cette ville, avoit une jeune fille de seize à dix-sept ans, assez aimable. Les dévots se mirent dans la cervelle d'en faire une sainte. Ils ne pouvoient souffrir, disoient-ils, qu'une créature aussi jolie fût un jour la proie des démons. Pour la mettre dans le bon chemin, & lui ouvrir la voie céleste, ils résolurent de lui persuader de quitter ses parens, & de les voler en partant pour augmenter la bonne oeuvre. Ils lui citerent cinq ou six théologiens Espagnols, qui permettoient à une fille de voler son pere, lorsqu'il étoit protestant, & qu'elle le quittoit pour se retirer dans un monastère.

[Pages b278 & b279]

La jeune fille convaincue de la piété & de la sainteté du vol domestique qu'elle méditoit, ne demanda plus que le moyen de l'exécuter. Deux révérends pere capucins lui prêterent leur ministère. Ils alloient souvent à la quête chez le consul, qui leur faisoit l'aumône, bien éloigné de penser au tour qu'on vouloit lui jouer. Cependant les disciples de S. François emportoient chaque jour quelques habits de la jeune Catécumène. Leurs larges besaces servoient utilement à ce projet. Enfin lorsqu'il n'y eut plus de nipes à sortir, la nouvelle convertie vola une bourse remplie de piéces d'or, & disparut avec. Ses parens ne resterent pas long-tems à apprendre de ses nouvelles. On ne peut dire quelle fut leur surprise, lorsqu'ils sçurent le projet de leur fille, & la cause de son évasion: mais comme il n'y avoit aucun reméde, ils prirent patience.

La nouvelle sainte fut reçue religieuse: elle fit voeu de n'avoir jamais le coeur tendre, d'obéir au caprice d'une femme vieille & grondeuse, & de n'avoir de l'argent que pour le donner aux moines. (1)

[(1) Les trois voeux des religieux, chasteté, obéissance & pauvreté.]

Pendant près de trois ans, tout Messine ne parloit que de la sainte convertie. Peu s'en fallut qu'on ne fît déja une quête pour les cent mille écus qu'il falloit pour la faire canoniser après sa mort. Maints religieux prirent en chaire le prétexte de sa conversion, pour déclamer contre tous les nazaréens réformés. Ils prédirent la ruine entière de l'Angleterre & de la Hollande, firent même quelques complimens & quelques apostrophes de rhétorique au prétendant, & l'assurerent qu'il remonteroit sur le trône, dès que Dieu auroit fait mourir tous les Anglois, pour punition de leur rébellion; ensorte qu'il seroit le maître de mener avec lui autant de moines qu'il voudroit, lesquels deviendroient même très-utiles pour repeupler le pays.

Lorsqu'on étoit ainsi occupé dans toute la Sicile de la bienheureuse religieuse, que chaque mere la citoit pour exemple à sa fille, qu'on étoit prêt de faire des reliques & des scapulaires de ses vieilles robes, elle disparut tout d'un coup. On crut d'abord que par un miracle elle se cachoit aux yeux des humains, étant en conversation avec sainte Rose ou sainte Claire.

[Pages b280 & b281]

Mais comme elle ne reparoissoit plus, un habile théologien devina, que n'ayant eu pendant quelque tems que la grace suffisante, elle avoit fait une escapade, cette espéce de grace suffisante ne suffisant jamais; & qu'il falloit attendre un mouvement de la grace efficace, afin de produire son retour. Quoique le théologien semblât avoir raison, l'inquisition trouva son raisonnement dangereux; & comme janséniste, il pensa être puni sévèrement. Quant à la sainte, elle repassa en Hollande dans un vaisseau de Rotterdam; & pour disposer la grace efficace, elle exécuta le premier commandement de Dieu, & demanda pardon à sa famille de sa désobéissance. L'évêque fâché & piqué au vif du départ d'une de ses brebis égarées, mit en rumeur tout Messine. A peine l'autorité du gouvernement put-elle garantir la personne du consul. Sa maison fut fouillée: on interrogea ses domestiques: après bien des recherches, il fallut que l'évêque prît patience, & se consolât du départ de sa religieuse, comme le consul s'étoit consolé de l'enlevement de sa fille.

Porte-toi bien, mon cher Monceca, & donne-moi de tes nouvelles.

De Venise, ce...

***

LETTRE LVII.

Aaron Monceca, à Jacob Brito.

Tes lettres sur les moeurs & les coutumes des Vénitiens m'ont fait un véritable plaisir. J'admire leur sagesse & leur prudence, dans les bornes étroites qu'ils ont mises à l'ambition & au fanatisme des moines. Mais la règle, qui me paroît la plus sensée, est celle qui défend à toutes sortes de tribunaux ecclésiastiques la connoissance des livres & des écrits qui s'impriment & se débitent dans toute l'étendue des états de la république. C'est-là un moyen assuré, pour nourrir toujours les esprits dans l'indépendance & dans l'éloignement de la superstition.

Les idées des hommes les plus illustres deviennent communes à chaque particulier, & les sçavans travaillent utilement à perfectionner l'entendement de tous leurs concitoyens, lorsqu'on laisse aux uns la liberté d'instruire, & aux autres celle de profiter. L'ambition des moines, & leur attention à supprimer tout ce qui leur pouvoit être contraire, nous ont ravi mille chef-d'oeuvres.

[Pages b282 & b283]

Que de livres remplis de choses excellentes, ont ou été supprimés entièrement, ou tronqués par les dévots, avant que l'imprimerie fût inventée! Nous devons nous estimer heureux, que ce bel art ait mis un frein à leur mauvaise foi. Pour peu que les livres eussent encore été quelque tems en leur pouvoir, nous n'aurions peut-être d'autres historiens & d'autres auteurs, que quelques misérables écrivains nazaréens. Les conformités de S. François avec Jésus-Christ, & les annales de quelques moines, eussent pris la place de Tite-Live & de Salluste. Il n'a pas tenu à un souverain pontife, que ce premier écrivain, le prince & le monarque des historiens, n'ait été entièrement supprimé. Ce pontife nommé Grégoire (1), condamna cet ouvrage au feu.

[(1) Grégoire I, surnommé le Grand.]

Quel malheur pour le genre humain, mon cher Brito, si les hommes, qui vivoient du tems de ce Grégoire, eussent imité son fanatisme! La malice, le crime & l'hypocrisie, sont les plus mortels ennemis de la science. Elle les démasque: elle montre leur laideur: & c'est ce qui les irrite contr'elle.

Lorsque le genre humain sembloit avoir oublié de faire usage de sa lumière naturelle, les moines & les prêtres, les seuls par qui les manuscrits fussent copiés, les vendoient à un prix excessif, & en retranchoient tout ce qui pouvoir donner quelque lueur de leurs fourberies. Ils eussent sans doute supprimé entièrement certains livres: mais, c'est nous, qui les en avons empêchés. Répandus dans toute la Grèce & dans toute l'Italie, nous avions aussi bien qu'eux ces manuscrits; & leur étant impossible d'en ôter entièrement la connoissance, ils se contentoient d'en enlever des morceaux entiers, & quelquefois d'en substituer d'autres à leur place. Nous voyons encore aujourd'hui des exemples journaliers de ces suppressions monacales. La moitié des oeuvres d'Horace, de Juvenal, d'Ovide, &c, manquent dans les éditions qui sont faites par des moines. Si plusieurs autres ne conservoient ces chef-d'oeuvres dans leur entier, bientôt nous acheverions de perdre ces derniers trésors de l'antiquité.

Je t'avouerai, mon cher Brito, que je ne comprens pas comment Lucrèce a pû parvenir jusqu'à nous dans son entier.

[Pages b284 & b285]

J'ignore qui sont les copistes qui ont pû le conserver aussi exactement. Si c'est aux moines que nous en sommes redevables, je leur pardonne de bonne foi le quart de leurs friponneries. Ce n'est pas que j'approuve les sentimens pernicieux de ce poëte sur la Divinité. Périsse, mon cher Brito, quiconque n'a pas pour elle la plus profonde vénération! Mais le reste de son ouvrage est si complet, si beau, si diversifié, qu'il eût été fâcheux d'en être entièrement privé.

Le hazard nous a rendu les oeuvres de Pétrone presque dans leur entier. Nous avons aussi recouvré quelques autres fragmens de plusieurs auteurs. Peut-être un jour serons-nous assez heureux pour découvrir Tacite & Tite-Live, sans lacune, & dans leur perfection. Bien des gens assurent que le grand-seigneur a dans sa bibliothéque ce dernier historien complet. J'ai entendu assurer ce fait comme véritable à beaucoup de personnes; mais je puis t'assurer que je sçais le contraire, & que j'en puis parler avec beaucoup de certitude.

Louis XIV, toujours attentif à ce qui pouvoit augmenter sa gloire, voulut que l'univers lui eût l'obligation d'avoir tous les ouvrages de Tite-Live, s'il étoit vrai qu'on pût les trouver. Il fit écrire à M. de Fériol, son ambassadeur à la Porte, d'offrir tout ce qu'on souhaitoit du Tite-Live qu'on prétendoit être dans la bibliothéque du serrail. M. de Fériol s'adressa au visir, qui en parla au grand seigneur. Cela fit quelque difficulté. L'on crut à la Porte ne devoir pas même vérifier le manuscrit, & examiner s'il étoit plus complet que les ouvrages que nous avons. M. de Fériol ne se rebuta point pour une première tentative: il fit parler au bibliothécaire, lui offrit cent mille écus, s'il vouloit livrer le manuscrit pour quelque tems, & permettre qu'on copiât ce qui manquoit de cet historien; ensorte qu'on auroit pû remettre le livre dans la bibliothéque sans qu'on pût s'appercevoir du larcin. Cette proposition plut infiniment an bibliothécaire: cent mille écus lui parurent bons à gagner, Il promit de remettre le livre. Et, ce qu'il y a de plaisant, c'est qu'après avoir bien cherché, le manuscrit ne se trouva point. Loin qu'il y eût parmi les livres du grand-seigneur un Tite-Live dans son entier, il ne s'y trouva pas même les oeuvres, qui nous en restent; ou du moins si elles s'y trouverent, le bibliothécaire ne jugea pas à propos de le dire.

[Pages b286 & b287]

Bien fâché de perdre les cent mille écus, il répondit qu'après avoir cherché, il n'avoit pas trouvé ce qu'on demandoit. Je sçais qu'on peut penser que le bibliothécaire, ayant fait réflexion au danger qu'il couroit, peut avoir changé de sentiment. Cela n'est point absolument impossible; mais je sçais bien aussi que cent mille écus sont excessivement tentans, sur-tout pour un Turc, accoutumé à tout risquer pour l'argent.

On regrette beaucoup en France ce qui manque de cet historien; & je suis assuré, que s'il falloit payer deux cent mille écus pour l'avoir complet, on n'hésiteroit pas de les donner. On les retrouveroit aisément en souscriptions chez les différens particuliers du royaume, qui voudroient en avoir des exemplaires.

Dirois-tu, mon cher Brito, que dans un pays où l'on aime si fort les bons ouvrages, les moines ont cependant trouvé le moyen d'établir une espéce d'inquisition contre la librairie? Tous les livres dans lesquels ils croient être blessés, sont proscrits & défendus, sous de griéves peines. Ils punissent dans les confessionnaux ceux qui les lisent. Ils animent les magistrats, en les excitant à se joindre à eux. Il semble qu'il est plus dangereux d'écrire simplement, dans un livre, qu'un moine est ordinairement un fripon, que de mettre au jour un systême d'athéïsme, ou quelques ouvrages contre les bonnes moeurs. Quelque mouvement cependant que l'on se donne, dès qu'un livre est imprimé dans quelque endroit de l'Europe, & qu'il est bon, il se vend à Paris aussi-tôt, même plutôt que dans aucun endroit de l'Europe. Les défenses qu'on fait pour en empêcher la vente, en augmentent infiniment le prix & le débit. Les colporteurs ont soin d'en fournir les petits-maîtres, les gens de robe & les courtisans. Les dames mêmes lisent les livres défendus. elles se les font apporter à leur toilette, comme une des choses qui lui appartient; & pendant qu'une coëffeuse

Bâtit de leurs cheveux le galant édifice,

un aimable, un petit-maître, un amant, en lit quelques pages tout haut.

Tu seras peut-être curieux de sçavoir ce qui excite principalement la persécution contre les livres, & quels sont ceux qu'on proscrit le plus sévèrement.

[Pages b288 & b289]

Quoique tous les ouvrages, qui tendent à guérir l'esprit du peuple de la superstition, soient généralement défendus, cependant on prend moins de soin d'en arrêter le débit, que ceux qui intéressent le jansénisme on le molinisme: & quoiqu'on ne réussisse pas mieux à empêcher la vente de ceux-ci que des autres, on fait ce qu'on peut pour en venir à bout. Je t'avouerai, mon cher Brito, qu'il seroit utile au public qu'on pût supprimer ces ouvrages qui ne sont ordinairement que des tissus d'impostures, de calomnies & d'injures grossières. Les auteurs jansénistes se distinguent sur-tout dans ce genre de dispute. Dès que les raisons leur manquent, ils y suppléent par des invectives. Ils payent chèrement un homme, qui deux fois par semaine, répand par toute l'Europe une feuille imprimée (1) dans laquelle il est obligé de dire des invectives à quiconque n'est pas persuadé que l'eau dans laquelle on a fait bouillir un vieux morceau des pantoufles de S. Paris, guérit de toutes sortes de maux.

[(Les nouvelles ecclésiastiques.]

Je t'ai parlé souvent des molinistes & des jansénistes; mais je ne t'ai jamais dit qu'il est impossible de vivre dans ce pays, sans prendre parti pour les uns ou pour les autres. Tel est l'esprit de cabale qui regne à Paris. Fût-on spinosiste, on ne peut rester neutre; les jansénistes & les molinistes s'accommodent de tout. Ils ne font pas faire profession de foi en entrant dans leur corps; ils demandent seulement qu'on jure une haine immortelle à leurs adversaires. Malgré la nécessité où l'on est de se déterminer & de se ranger sous un des deux étendarts, je te dirai, mon cher Brito, que j'ai cru devoir regarder avec beaucoup d'indifférence les disputes d'une religion dont je crois les fondemens mauvais. Cependant, quoiqu'on sçache que je suis juif, né à Constantinople, inconnu aux jésuites, sans ambition, uniquement occupé du plaisir de l'étude de la philosophie; deux ou trois personnes avec lesquelles je vis familièrement ici, se sont allé fourrer dans l'esprit que j'étois moliniste. Nous voyons, me disent-ils souvent, votre haine pour S. Paris. Vous condamnez hautement ses miracles. Les convulsionnaires, selon vous, sont des fanatiques, qu'on devroit mettre aux galeres. La transpiration, dites-vous, que la fatigue, les coups de bâton, & le pénible exercice de ramer, leur causeroient, pourroient purger ces humeurs âcres, qui, répandues dans leur sang, causent leur frénésie.

[Pages b290 & b291]

Vous voudriez voir l'abbé Bécheran, le chevalier Follard, transformés en forçats, rattraper leur raison par une longue pénitence exercée dans tous les ports de la Méditerranée. Hé quoi! leur répons-je, souhaiter que l'imposture soit punie, est-ce vouloir déifier la haine & l'ambition? Car voilà, mon cher Brito, le vrai portrait des jansénistes & des molinistes. Les premiers sont de dangereux imposteurs: les derniers sont dévorés par l'envie de dominer, & par l'ardeur de se venger. Ils sont tous également à craindre; mais leurs défauts sont différens.

Le janséniste, né malin & cagot, suce avec le lait, l'esprit de révolte & de sédition. Les premiers mots qu'il bégaye sont des invectives & des injures contre les pontifes. Sa haine croît avec l'âge. Sous les dehors extérieurs d'une fausse piété, il cache une ame noire & dangereuse. Mauvais nazaréen, sujet rebelle, ami perfide, parent sans amitié, trois mots qu'il répète sans cesse, servent de prétexte spécieux à tous ses crimes. Les libertés de l'église Gallicane: ce sont-là les paroles cabalistiques de la secte janséniste. Il n'est point de forfaits odieux qu'elles n'effacent & qu'elles n'autorisent.

Le moliniste ambitieux, veut commander par-tout. Semblable aux vents impétueux, il abat tout ce qui lui résiste, & épargne ce qui lui céde. Il arrache l'altier janséniste de chez lui par une lettre de cachet. En vain est-il appuyé par la ville & les provinces: semblable au chêne, que ses profondes racines ne sçauroient garantir d'être enlevé par un ouragan, il périt, tandis que le libertin, l'athée & le débauché, qui, foibles roseaux, plient, & semblent céder, sont conservés, & jouissent d'une grande tranquillité. Ce n'est pas le crime ni le criminel que hait le moliniste, mais le rival de sa grandeur, ou celui qui peut le devenir. On n'est point innocent auprès de lui, dès qu'on peut lui nuire. Le trop de science & de vertu attire sa haine. Il veut moins de bonnes qualités & plus d'obéissance. Il est doux, simple, complaisant, honnête-homme même, lorsqu'il est seul; mais fier, insupportable, tyran, persécuteur, dès qu'il agit de concert avec ses confrères. La moitié des maux de ce royaume sont venus par l'ambition de ceux qu'on nomme aujourd'hui molinistes.

[Pages b292 & b293]

Ils ont autrefois persécuté des nazaréens à qui la France étoit redevable de sa gloire (1).

[(1) Les réformés.]

Ils avoient placé sur son trône le plus grand roi de l'univers: le crime l'en arracha; & la suite de ce crime entraîna la perte des bienfaicteurs de ce monarque.

Tu vois, mon cher Brito, le jugement qu'on doit faire des sectes jansénistes & molinistes. Ceux qui composent la première sont dangereux; mais ceux qui forment la seconde ne le sont pas moins, dès le moment qu'ils agissent communément & en corps. Au reste, tu prendrois une fausse idée des François, si tu te figurois, que, tant ceux qu'on nomme ici molinistes, que ceux qu'on nomme jansénistes, s'embarrassent beaucoup de ces cabales. On prend ici ces noms, comme je t'ai déja dit, parce que la mode veut qu'on se déclare pour un parti ou pour l'autre. Ainsi, en te parlant des molinistes & des jansénistes, j'entends seulement ceux qui sont à la tête de ces sectes, qui fomentent la division dans l'état, & qui abusent de la bonté, de la douceur & de la clémence de leur prince. Si la trop grande rigueur est pardonnable à un prince, c'est lorsqu'elle tend à assurer un parfait repos à ses sujets. Si dès le commencement de ces troubles on eût puni sévérement l'inquiétude des jansénistes, & réfréné l'ambition des molinistes, chacun eût pensé de Jansénius & de Molina ce qu'il eût voulu; & peut-être à présent ne s'en souviendroit-on plus.

Porte-toi bien, mon cher Brito, & continue de prospérer.

De Paris, ce...

***

LETTRE LVIII.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin à Constantinople.

J'ai appris avec plaisir, mon cher Isaac, ton arrivée à Smyrne, & te voilà, graces au Dieu de nos peres, hors des dangers où ton changement de religion t'exposoit. Dès que tu seras arrivé au Caire, donne-moi de tes nouvelles, & acheve de calmer mon inquiétude.

Les particularités que tu m'as apprises de l'imposteur Sabataï, m'ont confirmé dans l'opinion de ne donner ma confiance, & de n'ajoûter foi qu'aux choses que je connoîtrai évidemment.

[Pages b294 & b295]

Un vieux négociant Provençal, à qui j'ai fait voir ta lettre, & qui pendant sa jeunesse a resté plusieurs années à Smyrne, m'a raconté à l'occasion de Sabataï, une assez plaisante aventure, arrivée à deux Anglois établis à Constantinople. Ils avoient fait des avances considérables à quelques juifs, & craignoient d'avoir risqué leur argent. Dans l'envie qu'ils avoient de le ravoir, la curiosité se joignant à l'intérêt, ils porterent leurs plaintes à Sabataï Sévi lorsqu'il étoit enfermé dans le château des Dardanelles. Cet imposteur les écouta avec beaucoup de gravité & de douceur, & ordonna aux juifs, de les payer, en leur écrivant cette lettre.

LETTRE:

_ A vous de la nation des juifs qui attendez la venue du Messie, & le salut d'Israël:

Paix sans fin._

«J'ai été informé que vous devez à plusieurs particuliers Anglois. Il nous paroît juste du vous ordonner de satisfaire à vos dettes: & si vous refusez de le faire, & que vous ne nous obéissez pas en cette rencontre, sçachez que vous n'entrerez pas avec moi dans mon royaume.»

Les Anglois remercierent Sabataï Sévi dans des termes fort respectueux, & profiterent de la fourbe & de l'imbécillité des juifs pour ravoir leur argent.

Il arriva encore à Sabataï Sévi une scène aussi comique pendant le tems de sa prison; & qui dans la suite occasionna entièrement sa perte, & démasqua sa mauvaise foi. Un juif nommé Néhémie Cohen, sçavant dans les langues Hébraïque, Syriaque, Caldéenne, & aussi bien instruit dans la cabale des rabbins, que Sabataï lui-même, voulut avoir part à sa gloire. Il demanda à cet imposteur d'avoir une conférence avec lui. Leur conversation fut d'abord très-tranquille; mais après avoir essayé vainement de prendre des arrangemens qui pussent convenir à tous deux, ils s'échaufferent & s'emporterent avec beaucoup de violence. N'est-il pas vrai, disoit Cohen, qu'il doit, suivant les écritures, y avoir deux Messies; le premier, pauvre, méprisé, prédicateur de la loi, serviteur du second, & son précurseur; le second, riche puissant & victorieux?

[Pages b296 & b297]

Je me contente, continuoit-il, d'être Ben-Ephraïm, ou le pauvre Messie. Quel préjudice cela fait-il à votre gloire? En serez-vous moins le Messie conquérant?

Après bien des débats, Sabataï Sévi consentit que Cohen fût le pauvre Messie; leur dispute alloit être finie, lorsque Cohen s'avisa de reprocher à Sabataï Sévi de s'être trop hâté de se publier le Messie puissant, avant que lui le pauvre Messie, qui devoit lui servir de précurseur, se fût fait connoître dans le monde. Sabataï Sévi trouva mauvais que Cohen voulût déja critiquer sa conduite. Je vous casse, lui dit-il: vous n'êtes, ni ne serez jamais Ben-Ephraïm. Et moi, répondit Cohen, je vous casse à mon tour; & vous promets que je vous empêcherai bien de vous faire connoître pour Ben-David. La dispute s'échauffant alors entre ces deux imposteurs, après les injures ils en vinrent aux coups. Les Turcs, qui gardoient Sabataï Sévi, & qui de la porte de sa prison, avoient entendu cette plaisante conversation, coururent séparer les combattans. Cohen ne tarda pas à se venger: ce fut lui qui apprit aux principaux ministres de la Porte, que les fourberies & les impostures de Sabataï Sévi faisoient tous les jours plus d'effet sur l'esprit des juifs, qui n'avoient rien diminué de l'estime qu'ils avoient pour lui. Nous avons eu souvent des monstres parmi nous, qui voulant abuser de la crédulité de leurs frères, & pour satisfaire leur ambition ou leur avarice, ont pris le titre de libérateur du peuple juif, & l'auguste nom de Messie.

Sous le regne de l'empereur Théodose le jeune, il y eut un juif en Candie, qui causa beaucoup plus de maux à notre nation que le misérable Sabataï. Ce juif s'appelloit Moyse. Il assuroit qu'il étoit le même Moyse, qui conduisit les Israëlites dans désert, & les arracha de la servitude d'Egypte. Il parcourut pendant un an toute l'isle de Candie. Il prêchoit dans toutes les synagogues & promettoit à tous les juifs, qui étoient en très-grand nombre dans ce pays, de leur faire traverser la mer sans vaisseau, & de les conduire à pied sec jusques dans le sein de la Judée. Il assigna un jour fixe pour ce départ: & étant suivi d'une grande multitude de peuple, il alla sur une côte assez élevée, ordonna à ceux qui marchoient les premiers de se jetter dans la mer, dès qu'ils arriveroient au bord de l'eau, sans aucune crainte; les assurant qu'ils ne couroient aucun danger.

[Pages b298 & b299]

Ces imbécilles, trompés par ce scélérat, se précipiterent dans la mer, où ils eussent trouvé une juste punition de leur crédulité, si des pêcheurs qui se rencontrerent-là ne les eussent sauvés des flots, & empêché ceux qui arrivoient successivement les uns après les autres de suivre l'exemple de ces premiers.

Notre nation n'est pas la seule, mon cher Isaac, qui ait été abusée par des imposteurs. Quel est le royaume, quelle est la religion qui n'ait pas produit des enfans séducteurs? Les nazaréens ne doivent point nous reprocher nos faux Messies. N'ont-ils pas tous les jours parmi eux des gens, qui sous le prétexte de la religion, & sous le voile de la piété, les jettent dans les plus grands égaremens? Sabataï Sévi n'a jamais fait autant d'impression sur l'esprit des juifs, que S. Paris sur celui des François. Aucun Israëlite n'a jamais poussé l'erreur & l'aveuglement jusqu'à prendre des accès de fanatisme pour des marques visibles de la grace de Dieu, qui se sert d'une troupe de fous, pour annoncer ces saintes volontés. Nous avons cru quelquefois à des hommes qui nous promettoient des choses qui nous flattoient: nous les avons aidés nous-mêmes à nous tromper, par le plaisir que nous donnoit leur doctrine. Mais ceux qui séduisent les nazaréens, ne leur annoncent que des maux & des infortunes: tous les convulsionnaires de Paris prédisent la fin du monde, le détrônement des pontifes, le renversement des états. Il avoit bien du penchant au fanatisme, pour choisir pour guides de semblables prophêtes.

Je sçais, mon cher Isaac, que tout ce qui est extraordinaire frappe & saisit l'esprit du peuple: mais les pays nazaréens papistes sont plus sujets à la superstition que les autres contrées. On ne voit guère de possédés en Angleterre & en Hollande: les diables vont très-peu s'y promener. Comme il n'est point de moine dans ces états qui puisse y montrer en public la puissance que sa sainteté lui donne sur l'enfer, Belzébuth & Astaroth n'y font aucune caravane, ou du moins n'en entend-on rien dire.

Il y a quelques jours qu'on m'écrivoit de la Haye, qu'un marchand de cette ville se plaignoit d'un esprit qui venoit pendant la nuit déchirer toutes les hardes & les meubles qu'il avoit dans sa maison.

[Pages b300 & b301]

Le peuple, toujours crédule, donna d'abord dans le panneau. Chacun couroit chez le marchand, qui montroit à tout le monde quelques morceaux d'étoffe & de linge coupés & déchirés. Il racontoit mille choses plus surprenantes les unes que les autres, de la malice de cet esprit. Le grand bailiff informé de cet affaire, ordonna à l'esprit d'avoir à ne plus rien déchirer, & au marchand de ne plus parler du diablotin: il fit même comprendre à ce dernier, qu'il répondroit des sottises du premier. Depuis ce tems-là l'esprit a décampé. Ce marchand rejette à présent sur les rats ce qu'il attribuoit d'abord à cette substance invisible.

Les nazaréens papistes prétendent que ce diable étoit un de ceux qui sont d'un tempérament beaucoup plus doux que les autres; sans quoi toute l'autorité du magistrat ne l'eût point exilé. Ils disent qu'il est une sorte d'esprit très-aisé à conjurer, & que, sans avoir recours au rituel, un air d'opéra de Quinault vaut autant qu'un exorcisme de l'église. Ils citent à cette occasion un certain Ignace de Loyola, qui, pour chasser le démon du corps d'une femme possédée qui le prioit de la secourir, se servit de ce vers de Virgile:

La reine et le Troyen dans la même caverne. (1)

[(1) _Speluncam Dido dux & Trojanus eusdem.]

A peine l'eût-il prononcé, que la femme fut renversée par terre; & que le diable la quitta, & demanda pour toute grace de n'être point enfermé dans la caverne infernale. Il obtint la permission d'aller partout où il voudroit, pourvu qu'il n'obsédât plus aucun homme. (2)

[(2) Joan-Christianus Frommam, de fascinatione, lib. III. part. IX. cap. 4. num. 15. p. 949.]

Avoue, mon cher Isaac, que voilà une plaisante façon de chasser les diables. Si un seul vers de Virgile a la force de banir un démon, je ne doute pas que ce poëte, à force de réciter son Enéïde, ne vienne à bout de les exiler tous de l'enfer, & de purger enfin ce lieu de leur détestable race. Il rendroit-là un grand service à ses camarades les auteurs & sur-tout à Horace, Catulle, Tibulle, Properce & Pétrone, qui, nés voluptueux, & élevés dans la bonne compagnie, doivent trouver celle des diables un peu trop bruyante.

A propos de bons auteurs, un colporteur m'a apporté un livre nouveau (3) que j'ai lû avec beaucoup de plaisir.

[ (3) Essai sur l'homme, par M. Pope.]

[Pages b302 & b303]

C'est une traduction de quatre épîtres en vers de l'illustre Pope, le meilleur poëte d'Angleterre. Cet ouvrage est bon. Le traducteur a conservé dans sa prose la force & la grace des vers Anglois. Le sujet de ses épîtres est interessant: elles roulent toutes les quatre sur des matières métaphysiques, qui sont expliquées d'une manière claire & concise.

I. La première traite de la nature & de l'état de l'homme par rapport à l'univers. L'auteur y prouve que l'homme n'est point un être imparfait; qu'il est proportionné à la place & au rang qu'il occupe dans la création, & à des fins & des rélations qui lui sont connues. Il fonde le bonheur présent des humains, en partie sur l'ignorance des événemens futurs, & en partie sur l'espérance d'un bonheur à venir; condamne, comme un grand crime, leurs injustes plaintes contre la providence.

II. La seconde apprend à l'homme à connoître sa nature & son état, considéré par rapport à lui-même. Elle développe la source & la cause de toutes nos actions dont l'amour-propre & la raison sont les deux principes, & fait sentir combien nos connoissances sont bornées.

Lorsque dans ces derniers tems, dit ce poëte, les êtres supérieurs virent un homme mortel développer les loix de la nature, ils admirerent une telle habileté dans une figure terrestre: ils regarderent Newton comme nous regardons un singe adroit.

Je ne sçais, mon cher Isaac, si cette pensée te plaîra autant qu'à moi; mais j'y trouve quelque chose de grand, de sublime, & cependant de naturel. Elle est même bien rendue en François.

III. Voici une description utile à la correction de l'orgueil des hommes. Je la trouve digne de l'admiration de tous les connoisseurs. Homme insensé! Dieu aura-t-il travaillé seulement pour ton bien, ton plaisir, ton amusement, ton ornement & ta nourriture? Celui qui nourrit pour ta table le fan folâtre, a pour lui émaillé les prairies. Est-ce à cause de toi que l'alouette s'élève dans les airs, & qu'elle y gazouille? La joie excite ses chansons, la joie agite ses aîles. Est-ce à cause de toi que la linotte fait retentir ses accens? Ce sont ses amours & ses propres tressaillemens qui enflent son gosier. Un fier coursier pompeusement manégé, partage avec son cavalier le plaisir & la gloire. La semence qui couvre la terre est-elle à toi seul? Les oiseaux reclameront leur grain. Est-ce à toi seul qu'appartient toute la moisson dorée d'une année fertile? Une partie paye justement le labour du boeuf qui la mérite.

[Pages b304 & b305]

Voilà, mon cher Isaac, un des plus beaux morceaux de poësie. Que d'images différentes, quelle variété & quelle étendue d'imagination!. Le poëte offre toute la nature à nos yeux; & le philosophe nous fait sentir que nous n'y avons pas plus de part que les autres créatures. Ne connoissons-nous pas en effet, dès que nous nous dépouillons de nos préjugés, que rien n'est fait entiérement ni pour nous ni pour les autres? Le passage que je viens de citer est dans la III épître. L'auteur y examine la nature & l'état de l'homme par rapport à la société. Il y fait un détail des différens siécles & âges du monde: il y montre l'origine des premieres sociétés que l'instinct forma, & dont la raison ressera les liens.

IV. La derniere de ces quatre épîtres traite du bonheur que les hommes cherchent avec tant d'avidité. Le poëte prouve qu'ils peuvent tous être heureux, dans quel état que le ciel les ait placés; & qu'il ne faut pour atteindre à la félicité & à la tranquillité, que du bon sens dans l'esprit, & de la droiture dans le coeur. Demande aux sçavans, dit ce poëte, le chemin pour arriver au bonheur. Ils sont tous aveugles. L'un nous ordonne d'être serviable, l'autre de fuir les hommes: quelques-uns font consister le bonheur dans l'action, & d'autres dans le repos: ceux-ci l'appellent plaisir, & ceux-là contentement. Toutes ces définitions ne disent que plus ou moins que ceci, que le bonheur est bonheur. L'un dit que son plaisir est de n'avoir aucune peine: un autre ne sçait où le fixer; incertain, il doute de tout: il y en a même qui nient que la vertu y ait aucune influence. C'est-là, mon cher Isaac, le fidèle portrait de notre aveuglement. Nous disputons pour définir ce qui peut nous rendre heureux. Nous allons chercher bien loin ce que nous avons en nous-mêmes, la vertu, la santé & le nécessaire. C'est-là le vrai bonheur. Quiconque jouit de ces trois choses est parfaitement heureux. Mais comme les deux dernières ne dépendent point absolument de nous, Dieu a attribué à la première le pouvoir de nous consoler de la perte & de la privation des deux autres. Ainsi, mon cher Isaac, on n'est jamais trop malheureux lorsqu'on est vertueux.

[Pages b306 & b307]

La sagesse ne produit pas les ridicules effets que lui attribuoient les stoïciens; mais elle est une douce consolatrice qui diminue de beaucoup toutes nos amertumes.

Porte-toi bien, mon cher Isaac, & donne-moi de tes nouvelles incessamment.

De Paris, ce...

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LETTRE LIX.

Jacob Brito, à Aaron Monceca.

Voici, selon toutes les apparences, la dernière lettre que je t'écrirai de Venise. Je compte de partir à la fin de la semaine pour Ravenne, d'où j'irai ensuite à Naples. Je passerai par Lorette, & verrai cette église si vantée par les nazaréens, & si fréquentée par leurs pélerins. Les pontifes Romains ont accordé tant d'indulgences à ceux qui vont visiter ce temple, qu'ils peuvent délivrer par ce moyen les ames de tous leurs ancêtres du feu expiatoire.

Les courtisannes de Venise, que les occupations de leur commerce empêchent d'aller en pélerinage à Lorette, usent d'un autre expédient pour secourir les morts. Elles choisissent un jour dans la semaine qu'elles consacrent au secours des ames du purgatoire. Elles s'arment ce jour-là d'un air austère. Les jeux & les ris sont bannis jusqu'au lendemain: tout ressent la tristesse dans leur maison; & comme leurs bonnes volontés ne suffisent pas pour engager les moines à prier Dieu, elles disent très-sérieusement à ceux qui vont chez elles: Monsieur, vous aurez la bonté de me payer plus qu'à l'ordinaire; car c'est pour les ames du purgatoire que je travaille. Elles montrent alors plusieurs quittances de prêtres, enfilées & pendues à côté de leur lit, qui prouvent qu'elles ne friponnent point, & que l'argent qu'elles ont reçu a été employé en prieres & en fondations pieuses. Après ce prélude, elles travaillent efficacement au salut des ames. Lorsqu'elles n'ont point assez de pratique les jours destinés à une si bonne oeuvre, elles tâchent d'obtenir gratis quelques prieres pour l'ame de leurs parens. Il est vrai que ceux qu'elles employent à cet office, ayant réciproquement besoin de leur secours, ils ne sont point barbares les uns aux autres, & s'accommodent aisément d'une telle manière qu'il n'est pas besoin de rien débourser.

[Pages b308 & b309]

Le zèle & la dévotion de ces courtisannes te paroîtra extraordinaire; mais la débauche à Venise est conciliée dans tous les différens états avec la religion. Il n'y a guère de moines, de prêtres, d'abbés, de monsignori, qui n'ayent une maîtresse de louage. Lorsqu'un homme n'est point assez riche pour nourrir lui seul une beauté complaisante, il s'associe avec un de ses amis; & quand la bourse de deux n'est pas suffisante, on met un tiers dans le marché. Dans tous les contrats amoureux, la belle qui s'engage a toujours le soin de se réserver un jour de la semaine pour elle en l'honneur de quelque saint.

Il y a dans ce pays-ci beaucoup de meres qui prostituent leurs filles par un principe de conscience: elles disent que c'est pour leur donner le moyen d'amasser quelque argent, qui serve à les faire religieuses. Ne voilà-t-il pas, mon cher Monceca, une plaisante façon de faire des vierges? Les anciens Romains ne se seroient jamais avisées de faire faire un noviciat à leurs vestales dans la rue Saburra. Les religieuses Vénitiennes ne sont pas non plus d'une chasteté à l'épreuve des plus fortes attaques. Leur morale n'a rien de rigide; elles sont plus heureuses & plus libres que bien d'autres femmes qui sont dans le grand monde. Elles voient qui elles veulent au parloir, leur conversation n'a rien d'austère. Elles écoutent des moines, lorsqu'elles ne peuvent mieux faire. Ce n'est pourtant qu'à la dernière extrémité qu'elles s'y résolvent, & quand elles ont absolument perdu toute espérance de pouvoir trouver quelque chose de mieux. Ce n'est pas qu'il n'y ait des religieux à Venise dont le teint frais & l'air émerillonné ne soient très-capables de produire quelque tendre mouvement dans le coeur d'une jeune personne. Mais il semble que le sort des moines soit moins heureux en tout à Venise que dans les autres villes d'Italie. Il est vrai que s'ils y sont moins estimés, ils y ont autant & plus de liberté. Pendant le carnaval, ils jouissent de tous les plaisirs, vont à l'opéra, y chantent même, ou y jouent des instrumens dans l'orchestre, lorsque la fantaisie leur en prend. Ils entrent dans le ridotti, qui est le lieu où se tient le fameux pharaon: ils y pontent, & y perdent l'argent de l'église ou le leur. Tout ce qui est permis au soldat le plus déterminé ne déroge point ici à la décence monacale; aussi les prêtres donnent-ils l'exemple de la plus infâme débauche.

[Pages b310 & b311]

Les maîtresses des principaux ecclésiastiques se font honneur de leurs amans: elles sont charmées que le public sçache leurs aventures; elles sont aussi indiscrettes sur leurs intrigues, que les petit-maîtres François sur leurs bonnes fortunes.

Je passois un jour dans une rue auprès de la place S. Marc. Je vis une jeune personne à la fenêtre qui me parut fort jolie. Je demandai qui elle étoit à un Vénitien de mes amis. C'est, me répondit-il, la charmante maîtresse de son éminence monseigneur le patriarche: la gentil donna dell'eminentissimo patriarca di Venezia. Je fis, comme tu peux bien penser, mon cher Monceca, une profonde révérence à madame la patriarchesse. A trente pas de-là j'apperçus encore une autre personne très-aimable. Je m'informai de son nom. C'est, dit mon ami, la jeune beauté qui captive le coeur du premier chanoine de S. Marc: il primo canonico della chiesa di san Marco è schiavo della sua belleza. Autre révérence à la maîtresse du premier chanoine de S. Marc. Je croyois n'avoir plus sujet de faire une troisième question; mais une femme que j'apperçus me parut d'une beauté si parfaite, que je ne pus m'empêcher de revenir à la charge. Est-ce ici, demandai-je, encore un bien d'église? Vous ne vous trompez pas, me dit-il, elle appartient au primicier de S. Marc: questa bellissima donna è la putana del primicerio. Mais d'où vient, répondis-je à mon ami, que toutes femmes de cette rue sont dévolues aux ecclésiastiques? C'est, répliqua-t-il, qu'ils demeurent presque tous auprès d'ici, & qu'ils sont bien aises de n'être point éloignés de ce qu'ils aiment. Ces dames que vous voyez ont un grand crédit dans le clergé; & il n'est point de jeunes prêtres qui ne leur fasse la cour très-assidument.

Il arriva, il y a quelque tems, que cette maîtresse du patriarche, que nous venions de voir, eut quelque démêlé avec celle du légat du souverain pontife. Cette affaire intéressa & partagea tous les ecclésiastiques. Les moines prirent le parti du légat: les prêtres séculiers celui du patriarche. Ces deux illustres amans étoient entrés avec beaucoup de feu dans la querelle de leurs princesses. Pour que le public ignorât le sujet de leur haine, ils prirent le prétexte de quelques droits honorifiques, qui leur donnoient le moyen de se contrecarrer dans toutes les occasions.

[Pages b312 & b313]

Le sénat, ennemi des discussions, attentif à entretenir la paix & l'union dans la république, témoigna à la cour de Rome qu'il étoit utile qu'elle envoyât un autre légat à Venise & obtint ce qu'il demandoit. Le légat fut rappellé, & emmena avec lui la signora Clara, à qui il a donné une fort belle maison à Rome dans laquelle ils passent d'heureux momens.

Les légats ou ambassadeurs du souverain pontife sont sujets à faire naître des troubles, & à fomenter des divisions dans les états où leur maître les envoie. L'abominable journée de la S. Barthelemi, fut la suite des pernicieux conseils d'un légat (1), envoyé à Charles IX roi de France. Ce roi conclut, avec ce perfide ambassadeur la mort du roi de Navarre (2) & de tous les nazaréens non-papistes.

[(1) Le cardinal Alexandrin.
(2) Qui fut depuis Henri IV, roi de France.]

Ce légat Romain ne vouloit point qu'on se servît du prétexte du mariage de ce prince avec la princesse Marguerite; mais, Charles IX lui ayant fait connoître que c'étoit un moyen certain pour se venger de leurs ennemis, il y consentit sans balancer: tout étoit bon & permis, pourvu qu'on pût égorger les adversaires de la cour de Rome.

Quelques nazaréens, à qui j'ai parlé de cette action, ont voulu en excuser le légat & la rejetter sur le roi. Mais, ce fait est autentiquement prouvé par un auteur irréprochable, & qui le sçavoit par des gens qui y avoient eu part. (1)

[(1) Ajoûta sa sainteté, que lorsque la nouvelle de la S. Bartelemi vint à Rome, ledit cardinal Alexandrin dit: Loué soit Dieu! le roi de France m'a tenu sa promesse! Disoit sa sainteté sçavoir tout ceci, pour ce qu'elle étoit lors auditeur dudit cardinal, & fut avec lui en tout le voyage. Lettre du cardinal d'Ossat, datée de Rome du 22 Sept. 1599.]

Est-il rien de si affreux, mon cher Monceca, que de faire servir au meurtre & au carnage, les choses les plus sacrées, & de couvrir, sous le voile de l'amitié & de la parenté, les desseins les plus pernicieux? Quel hymen, juste Dieu, que celui du roi de Navarre! les furies en allumèrent le flambeau; l'horreur, la rage, la cruauté, le désespoir, l'impiété, y présidèrent. Je ne veux, dit Charles IX au légat, conclure le mariage avec le roi de Navarre pour autre chose que pour me venger de mes ennemis...et pour châtier de si grands rebelles.

[Pages b314 & b315]

Ce roi, avide du sang de ses sujets, voulut donner à ce perfide ambassadeur une bague pour l'assurance du crime qu'il méditoit. Il refusa, dit un historien Italien, _de prendre des gages pour l'assurance de la parole d'un si grand roi. Mais, après la journée de la S. Barthelemi, Charles IX lui envoya cette bague, pour marque de la foi de ses sermens. (1)

[(1) Vie du pape Pie V. par Girolamo Catena, écrite en Italien, & imprimée à Rome, par Alefs Gordano, en 1588. Catena dit que Charles IX fit graver sur la bague cette devise: Nec pietas possit mea sanguine solvi.]

Sont-ce là, mon cher Monceca, des sermens qu'on doive exécuter? L'accomplissement en est encore plus exécrable que la promesse. Quel bonheur pour la France si Charles IX eût pensé sur le légat ce qu'un poëte François fait dire à un de ses héros:

«...Non, je ne promis rien.
Le légat (2), instrument d'une indigne foiblesse,
S'empara de mon coeur, en dicta la promesse.
S'il ne m'eût inspiré ce barbare dessein,
Mon coeur n'auroit jamais promis du sang humain.» (3)

[(2) Il y a dans l'original, Neptune.
(3) Crébillon, dans Idomenée.]

Ce passage me fait ressouvenir d'un autre du même auteur, qui caractérise parfaitement la politique de la cour de Rome.

C'est ainsi qu'en perdant le pere par le fils,
Rome devient fatale à tous ses ennemis.
(1)

[(1) Le même dans Radamiste.]

La politique la plus fourbe & la plus dangereuse devient innocente chez les Romains, & généralement chez tous les Italiens, dès qu'elle peut les conduire à leur but. Heureuses les nations, mon cher Monceca, chez qui la politique n'est qu'une science qui sert à connoître les piéges qu'on veut nous tendre, à les éviter, & non pas à punir le crime par un autre crime, & autoriser les forfaits les plus noirs.

Un autre légat, pendant les guerres qu'Henri IV fut obligé d'essuyer avant d'être paisible possesseur de son royaume, débauchoit à ce monarque autant de sujets & de soldats qu'il pouvoit. Il employoit à cet effet les promesses, les menaces, les prieres, sur-tout les indulgences, qui sont la monnoie que la cour de Rome dépense avec plus de facilité qu'aucune autre. Il voulut lui enlever un nommé Anne d'Anglure de Givri.

[Pages b316 & b317]

Pour engager ce François à abandonner le parti de son roi, il lui parla de son mérite & de la réputation qu'il s'étoit acquise. Mais tous ses discours ne servirent à rien. Givri resta toujours inébranlable dans la foi qu'il devoit à son roi. Le légat voyant qu'il n'en pouvoit venir à bout, l'exhorta au moins, en qualité de bon nazaréen papiste, de demander au souverain pontife, & à celui qui le représentoit, le pardon de tout le passé; lui faisant entendre qu'on ne demandoit pas mieux que de le lui accorder. Ce Givri, naturellement plaisant & bouffon, se jetta tout-à-coup aux pieds du légat, & demanda pardon d'un air très-contrit de tous les maux qu'il avoit faits aux Parisiens, partisans du souverain pontife. Le légat pendant ce tems, gesticuloit de la main droite, & marmotoit entre ses dents certains mots que les nazaréens appellent absolution. Mais Givri, l'interrompant, lui dit très-sérieusement: Je vous prie de m'accorder aussi l'absolution de l'avenir; parce que je suis résolu de faire aux ennemis du roi mon maître, encore pis qu'auparavant. Alors le légat, furieux & indigné d'avoir été joué, révoqua la grace qu'il venoit de donner à Givri qui lui laissa reprendre son absolution, & continua d'être fidèle à son prince. (1)

[(1) Genu flexo supplex, & composito vultu, veniam se contra Parisienses admissorum petere professus est, interpositâque aliquà morâ, quasi seriò rem gereret, postquam à cardinali benedictionem accepit, antequam surgeret, etiam futurorum gratiam sibi fieri petiit; nam decrevisse contra Parisienses acriùs quàm antea bellum gerere: quibus dictis, cum risu se à cardinalis gratiam factam revocantis conspectu subduxit. Thuanus, tom. IV. Page 154.]

Si tous les nazaréens papistes eussent été aussi vertueux & aussi honnêtes-gens que ce fidèle sujet, la France, toujours soumise aux maîtres que Dieu lui donnoit, n'eût point été en proie à la discorde & la division. La fougueuse superstition, vêtue d'un capuchon & d'un froc, n'eût point forcé les freres à tremper les mains dans le sang de leurs freres, & la religion n'eût jamais servi de prétexte à la révolte. Voici un principe, mon cher Monceca, dont je crois que tout honnête-homme, et tout sujet fidèle, doit être persuadé. Quand un monarque se feroit turc, on n'est point en droit de violer le serment de fidélité qu'on lui doit. Hé quoi! Les particuliers se récrient lorsqu'on veut violenter leur conscience, & les monarques, assis sur leur trône, ne pourront faire choix de leur croyance!

[Pages b318 & b319]

Leur foi dépendra de leurs sujets! Il faut être ou fou, ou furieux, ou Romain, pour soutenir un sentiment aussi extraordinaire. Si j'étois souverain d'un état nazaréen, j'établirois certain temple où je ferois prêcher, par des gens du monde, remplis de candeur & de probité, une morale qui contre-balanceroit celle des moines. Quel bonheur n'eût-ce pas été pour Henri III & pour son successeur, qu'il y eût eu à Paris de semblables prédicateurs, pour balancer ceux de la ligue, & ceux que les pontifes & les Espagnols avoient envoyés dans cette ville? Eternels ennemis des François, toujours vaincus par eux dans le tems même de leur plus grande division, désespérant de pouvoir jamais les soumettre, ils employerent le poison de la furie monacale.

Hélas, elle a des rois égorgé le plus grand!(1)

[(1) Racine dans Athalie:
Hélas! Ils ont des rois égaré le plus sage!]

Porte-toi bien, mon cher Monceca. Dès que je le pourrai, je te donnerai de mes nouvelles. Que le dieu de nos peres te comble de prospérités.

De Venise, ce...

***

LETTRE LX.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople..

Je ne doute pas, mon cher Isaac, que tu ne sois déja arrivé à Alexandrie. Si tu séjournes dans cette ville avant d'aller au Caire, tu me feras plaisir de m'écrire quelque chose sur les antiquités que tu verras. On assure qu'il y en a un nombre considérable, & que le tems a respecté plusieurs morceaux qui sont encore dans leur entier. Il y en auroit bien davantage, si la barbarie des Turcs, la fureur des guerres, & l'avidité des habitans du pays, n'eussent occasionné la ruine d'un grand nombre d'édifices qu'on a renversés, ou par superstition, ou dans la croyance de trouver de l'or caché dans leurs fondemens, ou dans l'épaisseur de leurs murailles. On a abattu un nombre de colonnes, pour chercher sous les bases des médailles semblables à celles qu'on avoit trouvées sous quelques-unes, & qui faisoient espérer d'en rencontrer aussi sous les autres.

[Pages b320 & b321]

On brisoit inhumainement les plus beaux morceaux d'architecture: & nous ne sommes redevables de ceux qui subsistent encore, qu'à leur solidité inébranlable.

J'ai parlé souvent à Constantinople avec plusieurs juifs qui avoient fait le voyage d'Egypte. Ils m'en ont dit bien des choses dont je serai charmé de sçavoir la vérité par toi-même. Ils m'ont aussi assuré que les moeurs des Egyptiens différent en bien des choses de celles des Turcs qui vivent a Constantinople & dans toute la Grèce. Instruis-moi donc, mon cher Isaac, de tous ces faits. J'en connoîtrai parfaitement la vérité, dès que je serai éclairé par une personne aussi sage & aussi judicieuse que toi. Je tâcherai de te donner en échange de tes instructions, quelques remarques sur les moeurs des pays que je parcourerai en sortant de la France: car mes affaires vont être bientôt finies à Paris; & je compte d'en partir dans un mois ou deux. Je serai obligé d'aller faire un tour en Flandre, d'où je passerai en Angleterre.

Je voudrois que le chevalier de Maisin pût m'accompagner dans ce voyage. Je serai fort heureux, si je puis avoir une aussi excellente compagnie. Je lui ai des obligations infinies: il m'aide tous les jours à connoître parfaitement sa nation, & m'éclaircit jusqu'aux moindres difficultés. Il me conduisit hier chez un auteur de ses amis, qui passe pour une des meilleures plumes de France. Nous le trouvâmes avec deux autres auteurs, ils paroissoient tous les trois fort échauffés à disputer. A peine nous apperçurent-ils lorsque nous entrâmes dans la chambre. Cependant, le chevalier de Maisin m'ayant présenté à son ami, les trois sçavans calmerent leur vivacité & commencerent à s'appercevoir que nous étions avec eux. Après les premières civilités, le chevalier de Maisin fut curieux de sçavoir le sujet de la dispute de ces auteurs. «Messieurs, leur dit-il, pourroit-on vous demander quelle est la question que vous agitez? Roule-t-elle sur la métaphysique, sur les mathématiques, sur la physique? Elle regarde la librairie, dit l'ami du chevalier, & par conséquent, est bien plus importante à la république des lettres. Car, la chose la plus utile & la plus essentielle aux sçavans, est le moyen de pouvoir vivre.

[Pages b322 & b323]

«C'est pourtant ce à quoi s'opposent les libraires: & si l'état ne fait un réglement qui mette un frein à leur avarice, il faudra que tous les auteurs se résolvent à l'avenir d'être des corps glorieux qui n'auront besoin d'aucune nourriture. N'est-il pas étonnant qu'un libraire ne donne à M. l'abbé Grisonnet qu'un écu de six livres de la feuille de ses romans. Un écu! s'écria un des auteurs, qui étoit ce même abbé dont on parloit. Ajoutez, monsieur Tragédin, s'il vous plaît, y compris la correction. Cela est affreux! répondit l'ami du chevalier. Vous déshonorez la majesté de la profession d'auteur, en la ravalant à six francs la feuille, y compris la correction. Il vaudroit cent fois mieux mourir de faim.

«Mais, monsieur Tragédin, répondit le troisiéme de ces écrivains, qui n'avoit point encore parlé, vous ne songez pas, que ventre affamé n'a point d'oreilles. Il vous est fort aisé de prêcher la grandeur & la dignité qui doit reluire dans notre auguste caractère. Vous avez du bien passablement: vous pouvez vaincre l'avidité des libraires. Mais si, très-souvent dans la journée, vous n'aviez pris qu'une tasse de caffé à crédit chez Gradot (1), vous seriez fort heureux de donner vos ouvrages au prix qu'on vous en offriroit.

[(1) Caffé des prétendus beaux-esprits, à la descente du Pont-neuf.]

«Encore, êtes-vous très-heureux, monsieur Vers-Fadet, répliqua l'abbé, d'avoir crédit chez Gradot. Il y a quinze jours que je n'ai plus le même bonheur. Sa femme me présenta un conte de deux mille neuf cent trente-deux tasses de caffé. Ne pouvant les payer, elle n'a plus voulu continuer à m'en donner à crédit. Comment, monsieur, dit le chevalier de Maisin, vous devez deux mille neuf cent trente-deux tasses de caffé? Oui, répondit l'auteur. Je n'ai rien donné au caffetier depuis neuf ans: & une tasse par jour, c'est-là un compte fort exact, eu égard aux bissextiles. Je comptois lui payer les trois premieres années de l'argent que je tirerois d'un manuscrit. Comme je n'en ai pas reçu la moitié de la somme que j'espérois, je n'ai pû le satisfaire. Mais je crois, monsieur Vers-Fadet, continua l'auteur, que vous devez autant que moi: car nous avons été reçus membres du Parnasse en même tems, & installés tous les deux le même jour dans le caffé des beaux-esprits.

[Pages b324 & b325]

«Il est vrai, répondit l'autre auteur. Mais prévoyant qu'il pourroit m'arriver le même malheur qu'à vous, je présentai il y a quelque tems un sonnet à la femme du caffetier, dans lequel je la louois extraordinairement. Elle m'a donné encore six mois; & j'espère pouvoir la satisfaire dans ce tems-là, où j'aurai achevé mon histoire universelle, en dix-huit volumes in-folio. J'avois flatté mon boulanger de la lui dédier, s'il vouloit me fournir du pain gratis pendant huit ans; mais il a été sourd à ma proposition: il aime mieux l'argent que l'immortalité. Je ne suis cependant pas fâché de n'avoir pas conclu cette affaire avec lui parce que j'ai en vûe une autre personne, qui, sans doute, pourra m'être plus utile.

«Je crains bien, répondit l'abbé Grisonnet, que vous ne vous trompiez dans vos suppositions. Les gens de finances ont compris le ridicule qu'on leur donnoit en leur dédiant des livres. Ils ont senti, que lorsqu'on louoit un faquin, on ne faisoit que le rendre plus ridicule auprès du public. Les petits-maîtres & les seigneurs, sont presque aussi dérangés que les auteurs dans leurs affaires pécuniaires. Les gens de robe se figurent qu'ils ne doivent payer les épîtres dédicatoires que par des remercimens, les gens d'esprit riches que par des louanges: & franchement on suivra bientôt l'exemple d'un écrivain de nos jours, qui ne dédie ses livres qu'aux ombres & aux mânes de quelques morts.

«J'ai un sujet, répartit l'autre auteur, qui n'est point dans le cas de tous ceux dont vous me parlez. C'est le nouveau roi de Corse. Je ne doute pas qu'il ne soit charmé à son glorieux avénement à la couronne, de recevoir des marques de la joie qu'ont les principaux membres de la république des lettres. Je montrerai même aux yeux de toute l'Europe, dans l'épître dédicatoire que je lui adresserai, qu'il a des droits légitimes sur la Corse. Quant à cela, reprit le chevalier de Maisin en riant, vous me permettrez de croire que vous aurez peine a rendre vraisemblable un paradoxe aussi extraordinaire. Pardonnez-moi, monsieur, répondit l'auteur: voici comment je m'y prendrai. Je prouverai d'abord, que dans les premiers gouvernemens des Corses, les bâtards pouvoient succéder à la couronne. Ensuite je ferai voyager en Allemagne un des anciens princes de Corse, qui, dans le comté de la Mark, se maria clandestinement, sans formalités, & sans autre témoin que l'amour, avec une fille de la maison de Newhoff. Ainsi, sur ce premier bâtard, capable de succéder à la couronne de Corse, j'établirai les droits de Théodore.

[Pages b326 & b327]

«Je me rends, dit le chevalier de Maisin, & je vous avoue, monsieur Vers-Fadet, que je n'eusse jamais pensé que vous vous fussiez avisé d'un pareil expédient. Il ne reste plus qu'à sçavoir si le nouveau roi de Corse sera bien aise que vous le fassiez descendre de ce premier bâtard? Il auroit tort de s'en fâcher, répliqua l'auteur. Mais pour lui prouver que ce n'est point-là un défaut, j'aurai soin de lui citer l'exemple des sultans, qui naissent tous fils de l'amour, & nullement de l'hymen.

«Je suis, dit l'abbé Grisonet, du sentiment de M. Vers-Fadet: & de quelque manière qu'on justifie l'avénement de Théodore à la couronne, il doit être content. Je voudrois même, si cela ne déplaisoit point à M. Vers-Fadet, & qu'il crût que cela ne portât aucun préjudice à la dédicace de son histoire universelle, dédier au même monarque la vie du prince Eugene, que je vais finir & achever dans un jour ou deux. Vous avez fait, dit le chevalier de Maisin, la vie du prince Eugene? Oui, monsieur, répondit l'abbé. Je la commençai le même jour qu'on apprit sa mort dans la gazette. Le libraire, pour qui je travaille, la fit d'abord annoncer pour qu'on ne pût me ravir mon projet, & qu'un autre auteur ne me prévînt. Vous avez apparemment, demanda le chevalier de Maisin, plusieurs mémoires qu'on vous a sans doute communiqués? J'ai les gazettes & les mercures historiques, répliqua l'abbé. Avec ce seul secours, graces à Dieu, & à l'envie de gagner de l'argent, j'ai fait trente-deux feuilles dans onze jours & demi; & je suis bien-tôt à la fin de mon ouvrage. Mais quelque vîte que je travaille, je suis pourtant très-lent, en comparaison de M. Vers-Fadet. Il a fait son histoire universelle dans un an & demi. Il faisoit un volume in-folio par mois; & je suis pourtant assuré que dès qu'elle paroîtra, elle attirera l'estime de tous les connoisseurs.

[Pages b328 & b329]

«Vous avez trop de bonté pour moi, répliqua l'auteur. Je ne mérite point ces louanges. Il est vrai, que peut-être aurois-je pû faire quelque chose de passable, si j'avois employé un peu plus de tems. Mais je me suis taxé à trois feuilles d'impression par jour. Bonnes ou mauvaises, il faut que je les finisse. On ne sçauroit vivre, si l'on fait autrement. Franchement, on travaille comme on est payé. C'est l'affaire des libraires, lorsque le livre est imprimé, de tâcher de le vendre. S'il reste dans leur boutique, c'est tant pis pour eux. Quand j'ai besoin d'argent, & que l'ouvrage presse, j'y fais travailler tout le monde chez moi. Ma femme dicte, mes enfans écrivent, & je revois le tout: après quoi cela va comme il plaît à Dieu.

«Vous êtes heureux, dit l'abbé Grisonet, de pouvoir vous faire aider: mais moi, qui n'ai ni femme ni enfans, je suis obligé de faire tout moi-même. Il est vrai que je ne me donne jamais la peine de revoir deux fois la même chose.

«Je ne vous blâme point, dit l'ami du chevalier de Maisin. Puisque les libraires veulent vous traiter aussi durement, vous devez agir avec eux de la même manière. Malgré l'amour que j'ai pour la gloire, je sens que je travaillerois aussi précipitamment que vous, si j'étois pressé par la faim: & j'avoue que je suis redevable de la moitié de mon génie à la tranquillité de mon estomac, que je puis remplir avant de prendre la plume à la main.»

Je ne sçais, mon cher Isaac, si la conversation de ces auteurs pourra t'amuser; mais je l'ai trouvée si originale, que je n'ai pû m'empêcher de t'en faire part.

Porte-toi bien, & donne-moi souvent de tes chères nouvelles.

De Paris, ce...

***

LETTRE LXI.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople.

En sortant de chez l'auteur dont je te parlai dans ma dernière lettre, le chevalier de Maisin me proposa de l'accompagner chez un libraire de la rue S. Jacques, chez lequel il vouloit acheter quelques livres.

[Pages b330 & b331]

En arrivant dans sa boutique, il le trouva très fâché: il grondoit sa femme, son enfant, ses garçons, &c. Qu'avez-vous, monsieur, lui dit-il. Vous me paroissez de bien mauvaise humeur. Ce que j'ai, monsieur, répondit le libraire. Je voudrois que tous les auteurs & les correcteurs fussent au diable, & que la race en fût éteinte depuis cent ans & plus. Mais encore, dit le chevalier de Maisin, quel est le sujet de votre mécontentement? Peut-être pourrois-je vous être utile à quelque chose. Je vais vous l'apprendre, répondit le libraire; & vous verrez s'il ne faut pas être aussi malheureux que je le suis, pour qu'il m'arrive un pareil accident.

Vous connoissez l'histoire de M. de Thou. C'est assurément un fort bon livre. J'ai entrepris d'en réimprimer une traduction, corrigée enrichie de quelques notes, Mais assurément, il faut que Belzébuth s'en mêle. Tous mes projets s'en vont en fumée, & mon argent s'évapore de même. J'avois fait marché avec un auteur pour cet ouvrage, à neuf cent livres; & je comptois avoir fait une excellente affaire. Ecoutez, je vous prie, le cas qui m'arrive. L'auteur qui s'étoit chargé de cette révision, n'entendoit point le Latin, & parloit fort mal le François. Pour supplér à ces défauts, il s'associa avec un Allemand, qui véritablement sçavoit quelque Latin, mais qui jargonnoit très-mal le François. Ces deux maudits auteurs commencerent à travailler à cet ouvrage. J'avançois cependant mon argent: tantôt je donnois six pistoles & tantôt quatre. Enfin, après avoir avancé près de trois cent livres, je voulus voir de quoi il étoit question avant que d'aller plus loin. Je fis donc visiter quelques tomes qu'on m'avoit rendus comme parfaits & corrigés. Ceux qui les examinerent, les trouverent détestables. 0n avoit gâté l'ancienne traduction, au lieu de l'améliorer; & la nouvelle n'étoit ni Françoise, ni Allemande, ni Italienne, ni Espagnole: on ne pouvoit deviner dans quelle langue avoient écrit ces deux maudits barbouilleurs. On voyoit cependant que leur idiome tenoit plus du Gascon & du Provençal que d'aucun autre. Désespéré, j'ai retiré mon ouvrage d'aussi mauvaises mains. Mais je ne puis me consoler d'avoir perdu mon argent; & je suis résolu de rompre en visiere désormais à tous les auteurs. (1).

[(1) Voilà bien l'homme se livrant sans mesure à ses transports fougueux, & ne gardant plus aucun ménagement avec personne, dès qu'il a eu la foiblesse ou la sottise de se livrer indiscrettement à des gens de mauvais caractère, & d'éprouver les effets de leur mauvaise foi! Il me semble voir le bonhomme 0rgon de Molière, passant impérieusement de la folle confiance pour Tartuffe, à un excès encore plus condamnable, s'écrier de tout son courage:
C'en est fait, je renonce à tous les gens de bien,
J'en aurai désormais une horreur effroyable,
Et m'en vais devenir pour eux pire qu'un diable:

& s'attirer par-là cette mortifiante & judicieuse leçon,
Hé bien, ne voilà pas de vos emportemens!
Vous ne gardez en rien les doux tempéramens.
Dans la droite raison jamais n'entre la vôtre.
Et toujours d'un excès vous vous jettez dans l'autre.

Molière, Tartuffe, acte V.,scène I.]

[Pages b332 & b333]

«Votre colère, répondit le chevalier de Maisin, s'appaisera; & je suis assuré que vous ne voudriez pas vous brouiller avec les journalistes; fut-ce même avec ceux de Trévoux, dont les ouvrages ne sont lus que par les épiciers & les beurrières. Vous craignez trop qu'on critique les livres que vous imprimez. Il est vrai, répondit le libraire, que je suis forcé à les ménager; mais je ne les en aime pas davantage. S'ils louent mes livres, je sçais bien ce qu'il m'en coûte. Il n'y a pas un seul extrait, que je ne paye une pistole. Vous avez, répliqua le chevalier de Maisin, l'agrément de faire annoncer comme un excellent livre un ouvrage souvent très-pitoyable. Il se trouve nombre de nigauds qui croient pieusement les journalistes comme des oracles, & qui, sur leur simple approbation, achetent chèrement les plus mauvais livres. Il est vrai que vous empoisonnez le public des fades productions de trois ou quatre mauvais auteurs. Mais dans la république des lettres, ce crime n'est point puni. Il est permis aux mauvais écrivains de faire des livres, aux sots de les lire, & aux libraires de les vendre le plus chèrement qu'ils peuvent. Hé! comment vivrions-nous, dit le libraire, si nous faisions autrement? Comment feroit cette foule d'auteurs & de correcteurs, qui ne subsistent que des sottises dont ils barbouillent du papier! Il est dans tous les metiers des charlatans. Les mauvais écrivains sont les charlatans de la république des lettres.

[Pages b334 & b335]

«Leurs drogues se vendent souvent mieux que les ouvrages des plus grands hommes. Mais à propos des journaux, continua le libraire, j'oubliois qu'il faut que j'envoie cette lettre à un journaliste. Permettez, dit le chevalier, que je la lise: je vous promets le secret, & je réponds que mon ami gardera le silence.» Le libraire ne se fit point prier: il ouvrit la lettre, & la donna au chevalier de Maisin, qui la trouva si plaisante, qu'il en prit copie sur le champ, malgré la résistance qu'en fit d'abord le libraire. Mais il se rendit ensuite sur l'assurance que lui donna de nouveau le chevalier, de garder un éternel secret.

***
LETTRE DU LIBRAIRE S... (1) A SON JOURNALISTE.

[(1) Quid rides? Mutato nomine de te fabula narrature. Horat. Sat.
Tu ris? Changes le nom, la fable est ton histoire. Boileau, Sat.]

Mon garçon, monsieur, vous remettra dix pistoles, pour le payement du présent journal des trois mois courans. Je vous avouerai franchement que je ne suis pas satisfait de votre façon d'écrire: & si cela dure, il faudra que je me pourvoie ailleurs. Vous louez trop foiblement mes livres, & ne blâmez point assez ceux de mes confrères. Tâchez, dans vos critiques & dans vos invectives, d'imiter les journalistes de Trévoux. Voyez comme ils déchirent à tort & à travers, tous les ouvrages qui partent d'une main janséniste ou protestante. Ce sont là des modéles à suivre. Mais il semble que vous vous piquiez d'un reste de pudeur, & que vous n'osiez dire hautement qu'un excellent livre ne vaut rien. Allez toujours votre chemin. Ces mêmes journalistes de Trevoux, que je vous cite comme un des exemples que vous devez suivre, n'ont-ils pas osé deux ou trois fois condamner certains ouvrages de Bayle & de Boileau? Ils n'avoient cependant que les défauts d'être faits par des gens qu'ils n'aimoient point. Que l'avarice, chez vous, tienne lieu de haine. Songez-y, monsieur.

[Pages b336 & b337]

Si le mensonge vous fait peur, c'est votre affaire; mais pour moi, je ne vous paye point pour dire la vérité, mais pour louer les livres que j'imprime, les mauvais comme les bons, & blâmer tous ceux qui peuvent en empêcher le débit. Il semble que vous vouliez imiter la probité & la sincérité de Bayle & de Sallo. Il dépend de vous, monsieur, de les imiter: mais vous aurez la bonté de chercher un autre libraire, comme moi je chercherai un autre journaliste. Tâchez donc, monsieur, si vous voulez que nous continuiions d'avoir quelques affaires ensemble, de vous armer d'un peu plus d'effronterie: & dans le présent journal, auquel vous travaillez actuellement, vous aurez la bonté de blâmer les ouvrages de M. d'Ar... tant ceux qu'il a déja faits, que ceux qu'il pourroit faire à l'avenir, dont vous ignorez même le titre & le sujet. Vous mettrez en pièces & déchirerez tous les livres qu'impriment les libraires N... & P.... Ce sont des jansénistes, ennemis de Dieu & de l'état; mais qui plus est les miens. Vous vous informerez exactement des livres qui auront été donnés par de fameux molinistes, & vous les éleverez jusqu'au troisiéme ciel, & sur-tout ceux qui pourroient être faits par les jésuites, fût-ce même par leurs frères-lais. Vous critiquerez fortement la nouvelle tragédie de Voltaire, & ne manquerez pas de lui bien reprocher qu'il n'a point de religion quoique que vous en ayez peut-être moins que lui. Cela ne doit vous faire aucune peine: ce n'est qu'une injure qu'il est nécessaire de dire à cet auteur, pour exciter contre lui le courroux de tous les dévots, & des gens qui ne le connoissent point. Le révérend pere recteur me dit hier qu'on ne sçauroit trop le punir d'avoir répandu le venin du jansénisme dans sa Henriade & dans son Oedipe. Je suis, monsieur, &c.

Tu trouveras, sans doute, mon cher Isaac, cette lettre amusante & particulière. Le chevalier de Maisin & moi nous en jugeâmes de même. Nous plaisantâmes beaucoup le libraire sur les louanges qu'il vouloit qu'au donnât aux mauvais livres. Si l'on n'imprimoit, répondit-il, que de bons ouvrages, la moitié des libraires de l'univers mourroient de faim, & l'autre moitié ne seroit pas trop bien dans ses affaires. Il est peu de gens qui sçachent distinguer un bon livre d'un mauvais. Pourvû qu'il soit nouveau, on trouve à le vendre. Nous avons soin d'en faire faire un pompeux éloge dans les journaux; & le public, toujours dupe & toujours amateur de la nouveauté, achete indifféremment le bon & le mauvais.

[Pages b338 & b339]

Tu seras moins surpris, mon cher Isaac, de ce que disoit ce libraire, si tu considères, qu'il est peu de gens en état de distinguer les solides beautés du clinquant, & du faux-brillant. Un livre où tout est dans un parfait arrangement, où la beauté des pensées répond à l'ordre des choses, n'est point un ouvrage qui frappe autant l'imagination de certaines gens, qu'un autre qui présentera à l'esprit quelques saillies vives & brillantes, mais qui ne sont point continuées; semblable à ces feux, qui tout-à-coup semblent vouloir embraser l'univers, & qui s'éteignent un moment après. Les femmes sur-tout aiment beaucoup les livres qui saisissent leur attention par quelque aventure extraordinaire. Le sublime, le grand, le beau les amuse moins que le merveilleux & l'extraordinaire. Aussi voit-on qu'elles aiment beaucoup plus la lecture des romans, que des livres d'histoire; quoique ceux qui cherchent à joindre l'utile à l'agréable le trouvent rarement dans ces romans. Je voudrois qu'à la tête de ces sortes de livres, on mît la devise qui se voit aux vieux Amadis: LIS ET OUBLIE. En effet, la lecture de ces ouvrages est amusante, mais le souvenir en est pernicieux; il laisse dans le coeur quelque chose de tendre, qui l'amollit, & donne à l'esprit un certain goût pour les aventures, très-pernicieux aux jeunes personnes, & capable de les jetter dans de grands égaremens.

Ce n'est pas que je veuille défendre la lecture des romans: mon zèle n'est point aussi outré: mais je voudrois qu'on se fît un amusement, & point une affaire sérieuse de leur lecture; & qu'on les regardât comme d'agréables songes, inventés pour occuper pendant quelques momens les gens du monde, & délasser de leurs travaux ceux qui s'appliquent à des études sérieuses. Le roman alors deviendroit un plaisir permis; on ne passeroit plus des mois entiers uniquement occupé à lire un ramas d'enchantemens, d'amours, de duels, de combats, de rendez-vous & de perfidies, de coquetteries & de mauvaise-foi. On joindroit l'agréable à l'utile: la lecture des livres d'histoire, de morale, d'une philosophie sensée, seroit la base des occupations des gens qui voudroient sçavoir quelque chose. Il est vrai que ce rafinement de goût seroit un coup mortel pour la plûpart des auteurs.

[Pages b340 & b341]

Bien des écrivains qui vivent de quelques historiettes, mal digérées, qu'ils font imprimer, seroient peut-être réduits à se faire cordonniers, Au fond, quel mal cela causeroit-il? Il y auroit moins de mauvais auteurs, & les souliers en seroient à meilleur marché. L'état & la république des lettres profiteroient tous les deux à ce nouvel arrangement. Cette dernière se déferoit de mauvais sujets qui la déshonorent: & le royaume verroit grossir le nombre de ses artisans. Peut-être les auteurs qui changeroient de rang seroient-ils charmés de leur nouvelle condition. Combien de cordonniers font meilleure chère que des écrivains? Combien en est-il de ceux-ci, qui sans la bonté qu'ont ces mêmes cordonniers de leur faire crédit, iroient à moitié pieds nuds; Quelque amour qu'ils aient pour la gloire, ils connoîtroient bien-tôt qu'un artisan qui est tranquille chez lui, assuré de son souper & de son dîner, est cent fois plus heureux qu'un écrivain qui ne vit que par le moyen d'une épître dédicatoire ou d'un sonnet.

Ce que je te dis, mon cher Isaac, ne doit pas te faire croire que tous les auteurs soient malheureux en France, & que le mérite & la science n'y puissent faire subsister personne. Dès qu'un écrivain, se distingue par quelque talent, il est assuré contre les revers de la fortune. il est vrai qu'il ne devient jamais riche: mais enfin ses ouvrages sont toujours assez payés pour qu'il puisse vivre honnêtement. Cette misère dont je te parle, ne regarde que les mauvais auteurs qui le sont devenus pour vivre, & qui trompés dans leurs espérances, meurent ordinairement de faim. Ils vivottent pendant quelque tems de quelque argent qu'ils reçoivent des libraires; mais tôt ou tard cette ressource manque. Alors il seroit plus heureux pour eux, comme je te l'ai déja dit, qu'ils pussent être cordonniers & même savetiers: ils trouveroient dans cet état une ressource contre la misère sous laquelle ils succombent.

Porte-toi bien, mon cher Isaac, & que le Dieu de nos peres te comble de biens & de postérités.

De Paris, ce...

***

[Pages b342 & b343]

LETTRE LXII.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople.

Le soin que je prens, mon cher Isaac, de m'instruire des moeurs & des coutumes des François, ne n'empêche point de m'appliquer à l'étude plusieurs heures de la journée. Je suis assidu à perfectionner, ou du moins à augmenter le peu de connoissances que je puis avoir acquises. Je tâche d'éviter tout ce qui pourroit les obscurcir ou les rendre moins claires & moins distinctes. Je suis attentif à observer une régle & à suivre une méthode qui me facilite la connoissance de la vérité. Je crois que le respect outré que les hommes portent aux anciens, produit deux effets pernicieux. Ils les accoutument à ne faire aucun usage de leur esprit, & les met peu-à-peu dans l'impuissance de se servir de leurs lumières. Ceux qui passent toute leur vie à la lecture d'Aristote & de Platon, s'occupent moins à concilier avec la vérité les opinions de ces philosophes, & à rejetter celles qu'ils apperçoivent y être contraires qu'à les sçavoir généralement toutes, pour les défendre, & les embrasser aveuglément, sans qu'elles aient besoin d'autres preuves que d'être dans les ouvrages de ces anciens.

Un autre effet dangereux que produit quelquefois la lecture des anciens, c'est qu'elle met une confusion étrange dans les idées de ceux qui s'y appliquent sans sçavoir comment ils doivent se conduire dans cette sorte d'étude. Il est fort utile de lire les anciens, quand ou médite sur ce qu'on lit, qu'on réfléchit sur les sentimens qu'on appercoit dans leurs ouvrages, qu'on regarde les auteurs Grecs & Romains comme de grands hommes, pourtant sujets à l'humanité, & par conséquent capables de faire des fautes. On peut alors profiter beaucoup: mais lorsqu'on s'entête d'un écrivain, uniquement parce qu'il est ancien; & qu'on fait son but principal de sçavoir tout ce qu'il a cru, sans se soucier de ce qu'il faut réellement croire; on agit alors aussi peu sensément, qu'un homme qui préféreroit une vieille médaille de bronze gâtée & effacée, à une piéce d'or moderne, belle par la gravure, & d'un grand prix par sa grosseur.

[Pages b344 & b345]

Est-il rien de précieux que la vérité? Et toute l'autorité que peut avoir acquis un auteur pendant deux mille ans peut-elle balancer la raison & l'évidence?

La folie de déïfier les défauts & les fautes des anciens, est commune à tous les commentateurs. Il semble que les louanges qu'ils donnent aux auteurs qu'ils commentent, retombent en partie sur eux-mêmes. Un commentateur se regarde avec son auteur, comme ne faisant qu'une même personne. Dans cette vûe, l'amour-propre joue admirablement son jeu; & il partage l'encens qu'il fait fumer
à la gloire d'un autre.
(1)

[(1) Mallebranche, recherche de la vérité, part. II, chap. IV, pag. 200.]

Ce qu'il y a de plus particulier, c'est que les commentateurs ne louent pas seulement leurs auteurs, parce qu'ils les estiment, mais encore parce que c'est la coutume, & que l'usage a établi cette mode. Un commentateur passeroit parmi ses confrères, pour peu instruit des matières sur lesquelles il travaille, s'il ne louoit d'une manière hyperbolique le livre & le mérite de son auteur.

Il est trois sortes d'ouvrages qui sont faits pour tendre des piéges à la raison & à l'esprit, en les préoccupant de fausses idées: les commentaires, les journaux & les préfaces.

Comme il seroit ridicule qu'une personne dit qu'elle travaille sur une matière inutile, ou de peu d'importance; les commentateurs annoncent toujours qu'ils expliquent un auteur divin, du premier ordre, dont le génie est grand, vaste, pénétrant, & qui a fait l'admiration de son siécle & de ceux qui l'ont suivi. Ce qu'il y a de plaisant, c'est que le même commentateur qui travaille sur deux auteurs dont les sentimens sont opposés, se contredit en tout, & loue avec excès un sentiment qu'il a condamné avec mépris.

Les journalistes blâment ou louent, selon que le libraire qui fait imprimer le journal prend intérêt qu'un livre soit approuvé ou critiqué.

Un auteur, dans une préface, tâche d'en imposer à son lecteur & de l'éblouir. Il n'en est presque aucune, qui soit conforme à la vérité & au bon sens.

[Pages b346 & b347]

Ainsi, mon cher Isaac, je crois que pour juger sainement de la bonté d'un livre, soit ancien, soit moderne, il faut le lire sans prévention & sans préoccupation: concilier d'abord ses opinions avec la raison, & ensuite avec les ouvrages des grands hommes, examiner les endroits qui peuvent nous paroître obscurs ou douteux: rejetter ceux que nous voyons évidemment faux: & accepter avec plaisir ceux qui nous instruisent, & nous font connoître la vérité, ou qui servent à fortifier la connoissance de celle qui nous étoit déja connue. C'est-là la seule manière de pouvoir juger sainement de la bonté d'un ouvrage. Toutes les autres preuves sont ou fausses ou incertaines.

Presque toutes les personnes jugent de la bonté d'un livre uniquement par la réputation d'un auteur. Il est vrai qu'elle forme un grand préjugé: mais cependant cette preuve n'est point infaillible. Scot & bien d'autres auteurs scolastiques ont eu dans leur tems une réputation surprenante. Ils sont tombés, & à peine sont-ils connus de quelques moines. Les louanges générales ne décident de la bonté d'un ouvrage qu'autant qu'elles sont justes & équitables, & qu'elles partent & viennent de gens qui ont réfléchi avant que de les donner.

Le débit d'un livre n'est point non plus une marque de sa bonté. Comme le nombre de ceux qui ne lisent que des bagatelles & des puérilités, est beaucoup plus grand que le nombre de ceux qui s'appliquent sérieusement à l'étude, les Bigarures de Desaccords ont été imprimées beaucoup plus de fois que les oeuvres de Descartes, de Gassendi, & les poësies du pere du Cerceau, que le poëme de S. Prosper, de M. de Saci.

La rareté d'un livre ne doit point augmenter son mérite. Les écrits de Vanini sont fort rares: & bien d'autres ouvrages composés par des libertins, le sont aussi; & les Cicérons, les Quintiliens & les Platons sont très-communs. Dira-t-on pour cela que ce soient des auteurs médiocres & peu recherchés? La plûpart des bons livres, au contraire, sont très-communs, & les mauvais ne se trouvent guère. La raison en est naturelle, dit un auteur moderne: les bons s'impriment souvent; & les mauvais ne sont imprimés qu'une fois ou deux, & puis c'est tout.

[Pages b348 & b349]

La prévention, mon cher Isaac, avoit été poussée si loin chez les François sur le fin du siécle passé & au commencement de celui-ci, qu'il suffisoit qu'un auteur fût ancien, pour qu'il eût un nombre de partisans, qui vouloient que ses défauts fussent des perfections. D'un autre côté, il y avoit plusieurs personnes si prévenues en faveur des écrivains modernes, qu'elles n'approuvoient rien, ni ne trouvoient rien de beau ni de bon parmi les anciens. Il faut être fou, frénétique, & excessivement ignorant pour donner dans ces excès. Il est un juste milieu dans les choses. Les anciens ont eu leurs défauts; mais ils ont eu aussi de grandes beautés. Il en est même que les modernes n'ont encore pû égaler. Voici comme je crois qu'on devroit fixer la dispute qui roule sur cette préférence.

Aristote, Platon, Epicure, & les autres philosophes anciens, ont été de très-mauvais physiciens, eu égard à Gassendi, Descartes, Newton, &c. & de médiocres métaphysiciens, comparés à Locke, & à Mallebranche. Ils ont eu des idées sur la morale aussi parfaites que les nôtres: & les offices de Cicéron sont une preuve invincible de la vérité de ce fait. Ils étoient des ignorans, ou peu s'en faut, dans la navigation & la géographie; mais ils l'ont emporté sur nous pour l'histoire: Fra-Paolo, de Thou, Rapin-Thoyras, sont encore éloignés de la perfection qui régne dans les morceaux qui nous restent de Salluste & de Tacite; & ils sont au-dessous de Tite Live, de Thucidide & de Xénophon.

Les beautés du Tasse, de Milton & de Voltaire, n'égalent point celles d'Homère & de Virgile. Ce n'est pas que les poëmes anciens n'aient des défauts, ainsi que les modernes; mais le bon, le sublime & le merveilleux dont ils sont remplis, font qu'on apperçoit peu certaines fautes, ou du moins qu'on les pardonne aisément. (1)

[(1) Il faut convenir qu'il y a de grands défauts dans les poëmes d'Homère, mais il faut être bien ignorant ou bien pour n'en pas sentir toutes les beautés ravissantes. Il est tel morceau de l'Iliade, que j'aimerois mieux avoir fait que tous les ouvrages de la Motte, & j'ose dire, (si l'on en excepte Fontenelle,) que tous ceux des membres de l'académie Françoise. Je m'explique, j'entens l'académie Françoise telle qu'elle existoit en l'année 1737.}

Le Pastor fido de Guarini, les églogues de Fontenelle, & quelques-unes de celles de Segrais sont peut-être préférables aux oeuvres de Théocrite: mais elles ont dans celles de Virgile des rivales, qui les balancent & les effacent peut-être.

[Pages b350 & b351]

Les tragédies de Sophocle & d'Euripide, ont de grandes beautés: mais pour quiconque n'est point idolâtre de l'antiquité,elles n'ont ni autant de brillant, ni autant de charmes, de douceur & de sublime en même-tems que celles de Corneille & de Racine. Il est même des poëtes François, qui n'approchent que de loin de ces deux illustres modernes, qui, cependant peuvent balancer les anciens tragiques Grecs. L'Ariane de Thomas Corneille, le Radamiste de Crébillon, les trois derniers actes de l'Oedipe de Voltaire, & le Brutus du même auteur valent peut-être l'Electre d'Euripide, l'Oedipe de Sophocle. Quant aux Latins leurs pieces de Théâtre sont détestables. Il semble que l'Italie n'ait jamais pû produire aucun génie capable de traiter comme il faut un sujet tragique. Les piéces de Sénèque qui nous restent aujourd'hui valent moins que celles de Pradon. Nous aurions beaucoup plus d'obligation à nos peres, s'ils nous avoient conservé quelque meilleur ouvrage à la place de celui-là.

La comédie est assez égale chez les anciens & chez les modernes. Aristophane, Ménandre, Plaute, Térence, peuvent bien aller de pair avec don Lopez de Vega, Molière, & quelques bons auteurs Anglois dans ce genre. Je crois cependant que si l'on examinoit la chose avec un esprit critique & désintéressé, après une mûre réflexion, on se détermineroit peut-être pour les modernes.

Plusieurs auteurs ont fait de fort belles élégies, & quelques pieces galantes dans ces derniers tems. La comtesse de la Suze a peut-être mieux réussi que tous les autres: mais ses ouvrages n'approchent point de ceux d'Ovide, de Tibulle & de Properce. L'ode, chez les Grecs & chez les Romains, fut portée à un point de perfection, auquel l'on n'a point encore atteint. Il n'est aucune comparaison entre Pindare, Horace & Anacréon: & Malherbe, Rousseau & la Motte. Ce n'est pas que derniers n'aient point des beautés. Rousseau, sur-tout avoit commencé d'une manière à donner espérance à ceux qui soutiennent le parti des modernes, qu'il égaleroit un jour Horace; mais il semble que le même arrêt qui flétrit sa réputation, éteignit aussi son génie. Il n'a plus fait, dès qu'il a été banni de la France, que des ouvrages dignes de la vivacité de la pénétration des Brabançons.

[Pages b352 & b353]

Sa muse applaudie à Bruxelles, est sifflée actuellement en Europe par quiconque a la moindre notion de le poësie Françoise.

Quant à l'éloquence, nous sommes fort au-dessous des anciens. Bossuet, Fléchier, Patru, le Maitre, Bourdaloue n'ont eu ni la force, ni le feu, ni le sublime de Démosthène; & n'ont point atteint la majesté, la grandeur & la dignité de Cicéron. L'Italie moderne n'a fourni aucun orateur distingué: tous ses prédicateurs sont plutôt des scaramouches, des pantalons & des arlequins qui divertissent leurs auditeurs par des pointes & par des jeux-de-mots, que des gens qui se piquent d'aller au coeur, & de ravir l'esprit de leur auditeur par leur éloquence.

Voilà, je crois, mon cher Isaac, ce qu'on peut dire de moins partial sur la dispute des anciens & des modernes. C'est-là le sentiment de tous les sçavans qui font usage de leur raison, qui ne s'abandonnent point entièrement aux préjugés qu'on peut leur avoir donnés dans leur enfance. Les régens dans les collèges inspirent ordinairement à leurs écoliers un mépris infini pour tous les auteurs dont les ouvrages n'ont point quinze cent ans d'ancienneté. C'est-là le tems où il étoit encore permis aux hommes de penser; mais depuis il leur a été défendu de faire usage de leur entendement. Les jeunes gens s'accoutument peu-à-peu à recevoir ces sentimens comme des opinions qu'on ne sçauroit combattre, & qu'on ne doit pas même examiner. Ils ne lisent jamais les livres & les ouvrages qu'on leur décrie: & lorsqu'ils sont parvenus à un certain âge, leurs préjugés sont si forts, qu'ils cherchent des raisons en lisant les modernes pour affoiblir les beautés dont ils sont frappés. Combien de personnes charmées des vers & des pensées nobles & hardies de Voltaire, condamnent cependant sa Henriade, sans en vouloir distinguer les beautés & les défauts; & cela uniquement parce qu'ils se figurent qu'un moderne ne peut faire un poëme épique? Mais je voudrois leur demander s'ils croient, que du tems des anciens, les hommes eussent deux têtes, deux ames, deux entendemens, quatre mains & quatre pieds? Si cela est, sans doute aucun des modernes ne pourra jamais égaler les anciens.

[Pages b354 & b355]

S'ils n'avoient, comme nous, qu'une ame & un entendement, je ne doute pas qu'il ne puisse se trouver encore un génie aussi beau que celui de Virgile; excepté, que celui qui le forma ne leur ait révélé que dorénavant il ne produiroit plus d'hommes qui puissent atteindre à cette perfection.

Porte-toi bien, mon cher Isaac. Vis content & heureux, & que le ciel te donne la santé & les richesses. Ecris-moi, je te prie dès que tu pourras le faire.

De Paris, ce...

***

LETTRE LXIII.

Jacob Brito à Aaron Monceca.

Je suis arrivé depuis six jours à Naples, mon cher Monceca. Mais avant de te faire part des choses que j'ai déja remarquées dans cette ville, je te dirai quelques particularités de celles que j'ai vûes en passant à Lorette. Les nazaréens prétendent que le temple de cette ville y a été apporté par les anges. C'étoit une maison du village de Nazareth en Judée à ce qu'ils disent, qui fut d'abord transportée en Dalmatie, sur une montagne appellée Tersatto, où elle resta quelque tems. De là les mêmes anges l'enleverent encore, la placerent dans une forêt auprès de la Marche d'Ancone. Enfin elle fit encore deux ou trois voyages; après quoi elle choisit son domicile ferme & stable au même lieu où elle est actuellement. Il est vrai que les nazaréens, pour la fixer entièrement, & lui ôter le pouvoir de se promener & de galoper à l'avenir, ont bâti un magnifique temple, au milieu duquel elle se trouve renfermée.

Les prêtres qui desservent ce temple prétendent que cette maison est bâtie de certaines pierres inconnues. Mais je te dirai qu'après avoir examine la chose, j'ai apperçu aisément qu'elle étoit construite de brique, & de quelques pierres grises & roussâtres, qui n'ont rien que de très-commun. Ces pierres & ces briques sont si mal jointes ensemble, qu'on voit bien que l'ouvrage a été fait & maçonné fort à la hâte. On vient à Lorette de tous les endroits & de tous les pays du monde. Tous les nazaréens papistes ont une vénération aussi grande pour ce lieu, que celle que nous avons pour Jérusalem.

[Pages b356 & b357]

Il y a des années, où pendant les fêtes de Pâques, il se trouve à Lorette près de deux cent mille pélerins, tant hommes que femmes.

Le plaisir & la joie ont autant de part que la dévotion aux voyages de la plus grande partie des pélerins & pélerines. On fait dans toute l'Italie des parties de Lorette, comme des parties de bal. Les confréries des hommes & des femmes, équipées d'une façon bizarre & ridicule, s'y rendent en foule. Lorsque le chemin est un peu trop long, les gens y viennent montés sur des ânes, qui sont réputés en odeur de quelque sainteté, comme le chameau qui apporta l'Alcoran à la Mecque. Ils ont le don & la vertu de ne broncher jamais, & sont d'une humeur très-docile, ainsi que leurs autres confrères: mais ils les surpassent beaucoup en pénétration; ensorte qu'on peut les laisser marcher à leur fantaisie, sans craindre qu'ils s'écartent du chemin.

La principale cérémonie que font les pélerins, lorsqu'ils sont arrivés, consiste à faire le tour du temple, en marchant sur leurs genoux. Cela fait le plus plaisant spectacle du monde. Figure-toi, mon cher Aaron, de voir d'eux ou trois cent écoliers, qui jouent à cloche-pied, & sautent tous les uns après les autres: l'un en tombant, entraîne celui qui marche devant lui. Il en arrive de même aux pélerins de Lorette, qui se disputent à qui cotoyera le plus près la muraille du temple; ensorte que les uns allant du même côté par où les autres viennent, il arrive très-souvent que la dévotion ne se termine pas dans quelques gourmades & coups de poing.

Tu me demanderas, mon cher Monceca, dans quel tems, & comment, je pense que cet édifice a été construit? Il ne me sera pas aisé de te donner sur cela des éclaircissemens bien précis. Tout ce que je puis te dire de plus certain, c'est que ce prétendu miracle étant arrivé sous le pontificat d'un nommé Boniface, homme rusé, fin, souple, délié, capable de l'exécution des plus grands desseins, & avare excessivement; il y a apparence que dans une nuit plusieurs ouvriers peuvent avoir bâti cet édifice, qu'on dit avoir été apporté de Nazareth, & qui n'est qu'une seule chambre très-petite, & peu élevée. On croiroit cela d'autant plus aisément qu'il n'y avoit alors aucune habitation à plus d'une lieue de l'endroit où se trouve actuellement le temple de Lorette.

[Pages b358 & b359]

Dans le tems où l'on débita l'histoire de l'arrivée subite de cette maison, les nazaréens étoient plongés dans une si grande ignorance, & la superstition les offusquoit si fort, qu'ils auroient cru aveuglément des choses bien plus contraires à la raison. Mais je doute qu'actuellement un pareil miracle fît fortune; ou du moins ne trouveroit-il guère de partisans qu'en Italie.

En voilà assez sur Lorette, mon cher Monceca; je viens à Naples, où j'ai déja vû bien des beautés depuis que j'y suis arrivé. Cette ville a été si souvent ravagée, que la plûpart de ses antiquités ont été détruites, ou endommagées. On voit pourtant encore les restes d'un amphithéâtre, & deux ou trois frontispices d'anciens temples, qu'on a fait servir à l'embellissement des nouveaux qu'on a bâtis sur le fondemens & les ruines des autres.

Naples est une des plus grandes & des plus belles villes de l'Europe: elle semble même avoir un avantage sur Rome, Londres, Paris & Venise. Elle est généralement & réguliérement belle. Ces autres villes ont, à la vérité, plusieurs beaux hôtels, mais ils sont entre-mêlés de maisons basses, ou mal bâties & désagréables à la vûe.

Les Napolitains ont la réputation d'être le peuple le plus mauvais & le plus scélérat de l'Europe. Il a été un tems ou l'on faisoit marché dans ce pays à deux écus pour la vie d'un homme. Il y avoit plus de trois mille bandits dans le royaume, qui avoient la hardiesse de se défendre contre les troupes réglées. On a eu une peine infinie à exterminer cette race. Enfin les Espagnols, & après eux les Allemands, ont purgé presqu'entiérement cet état de tous ces misérables. Ils en ont fait mourir une grande quantité, & ont si fort épouvanté les autres, qu'ils les ont forcés à se contraindre & à changer leur genre de vie.

Les Napolitains aimoient beaucoup autrefois les Espagnols, ils abhorroient les François, & haïssoient les Allemands. Il semble que leur façon de penser soit changée en partie. Depuis cette dernière guerre, ils en ont donné plusieurs marques; & quant à présent, je crois qu'on peut dire qu'ils abhorrent toujours les François, aiment les Allemands, & haïssent les Espagnols. C'est assez-là le goût de toute l'Italie; & je ne puis comprendre ce qui a acquis aux Allemands l'amitié de ce pays.

[Pages b360 & b361]

Je conçois comment un officier Allemand est plus aimé d'un Italien qu'un officier François. Ce premier se contente de boire le vin de son hôte, de s'emparer du meilleur appartement qu'il y ait dans la maison, sans beaucoup de cérémonie. Le François, au contraire, fait mille courbettes, couche au grenier, s'il le faut, mange le peu d'argent qu'il a en festins & en présens; mais il cajole les femmes: & c'est-là un crime capital parmi les Italiens. Ils n'ont point le même sujet de haine contre les Espagnols. Leurs humeurs même sympatisent assez ensemble, bigots, également soumis aux moines, serviteurs zélés du saint office, il est surprenant qu'ils aiment mieux la sévérité des Allemands, qui les tient dans une très-grande contrainte.

S'il est peu de peuples en Italie aussi mauvais que celui de Naples, il en est peu qui soit aussi ignorant & aussi hébété. Il semble ne faire usage de sa raison que pour assaisonner le crime. Dès qu'il ne s'agit pas de faire une mauvaise action, à peine a-t-il quelque notion au-dessus de la bête. Cette ignorance crasse regne parmi les gens d'un rang distingués, & il est surprenant de voir combien ils sont bornés. Leur connoissance ne s'étend qu'au nombre de temples qu'il y a dans Naples. Ils sçavent aussi les jours où l'on doit solemniser la fête de quelque saint, les rues où passent les processions, les caffés où l'on s'assemble: voilà toute leur science. J'entendis l'autre jour dans un de ces caffés, un noble Napolitain, qui fit une demande à un François qui pourra te faire juger de l'étendue des connoissances de ses égaux. Il demanda fort sérieusement, si le port de Paris étoit aussi beau que celui de Naples, & si les vaisseaux du roi s'y tenoient? Je veux croire que tous les autres nobles ne sont point aussi sots; mais, en général, rien n'est si ignorant qu'un noble Napolitain.

La plûpart des grands du pays font leur séjour ordinaire à Rome: ils viennent passer toutes les années un certain tems à Naples; après quoi ils s'en retournent. Ils ont raison de trouver le séjour de Rome beaucoup plus gracieux que celui de cette ville: il n'y a aucune comparaison de l'un à l'autre.

Les temples sont à Naples d'une magnificence au-delà de toute expression. Ce n'est que marbre, porphire, or, argent, bronze, peintures magnifiques: & ceux de Rome, si l'on en excepte celui de saint Pierre, ne l'emportent pas sur ceux de cette ville.

[Pages b362 & b363]

Un des principaux a été bâti, à ce que disent les nazaréens, à l'occasion d'un grand miracle: car à Naples, ainsi que dans le reste de l'Italie, il ne se fait presque rien où les saints ne prennent un notable intérêt. Ils racontent que le diable, sous la figure d'un pourceau, se promenoit tous les jours régulièrement dans le lieu où ce temple est bâti, & qu'il causoit une si grande frayeur aux habitans, que la ville se fût insensiblement dépeuplée par leur fuite. Le diable pourceau faisoit un tapage étonnant. Il ne s'amusoit point à fouiller dans la terre avec son grouin; mais lorsqu'il attrapoit quelqu'un, sur-tout ceux qui n'avoient pas soin de faire l'aumône aux pauvres religieux mendians, il les maltraitoit, & les réduisoit dans un état très-dangereux pour leur vie. Un nommé Pomponius qui se trouvoit pour lors pontife à Naples, consulta une sainte, à laquelle il avoit beaucoup de dévotion. Elle lui ordonna de bâtir un temple dans l'endroit où ce pourceau prenoit sa récréation. Dès qu'on eut posé la première pierre, qui devoit servir au fondement de cet édifice, le diable disparut pour toujours. Le pontife fit faire un pourceau de bronze, qu'on garde dans la sacristie de ce temple, pour conserver la mémoire d'un miracle aussi éclatant.

Il y a plusieurs choses aussi surprenantes dans cette ville. Dans un monastère de moine, on voit une figure, par laquelle le peintre a voulu représenter la divinité, qui eût une fort longue conversation avec un certain Thomas d'Aquin. Mais tous ces prodiges sont des bagatelles, eu égard a celui qui arrive ici toutes les années dans le temple principal, qu'on appelle cathédrale. Le sang d'un nommé Janvier, enfermé dans une bouteille, bouillonne toutes les fois qu'on l'approche de la châsse où est son corps. Lorsque ce miracle tarde à se faire, & qu'il faut présenter plusieurs fois la bouteille auprès de la châsse, le peuple se figure qu'il est menacé des plus grands dangers. S'il alloit prendre fantaisie, par hazard, à Janvier de ne point faire bouillonner son sang, il y auroit peut-être quelque étrange révolution dans la ville. Il est vrai que les vicerois de Naples ordonnent aux prêtres très-sérieusement, que le miracle ait à s'exécuter, & qu'ils répondent de la réussite.

[Pages b364 & b365]

Il y a quelques années que le bouillonnement dans la bouteille tardant trop à se faire, le peuple couroit déja comme insensé & furieux par les rues. Enfin le miracle se fit, & le calme revint. Est-il permis, mon cher Monceca, qu'il y ait des hommes assez ignorans & assez imbécilles, pour donner dans de pareilles chimères; & des personnes assez fourbes, pour vouloir abuser ainsi de la crédulité du vulgaire? Que diroient de nous les nazaréens si nous donnions dans de pareils égaremens? De combien d'écrits ne serions-nous point accablés? Quel ridicule ne nous donneroient point leurs auteurs? Quels reproches sanglans ne nous feroient-ils pas; «Imbécilles, nous diroient-ils, quel personnage faites-vous jouer à la divinité? A-t-elle besoin de se manifester par de semblables mommeries? Levez les yeux au ciel. Contemplez le soleil s'avancer à pas de géant dans sa course, & la recommencer dès qu'il l'a finie. Voilà des marques dignes de la grandeur du tout-puissant. Avez-vous oublié qu'il vous a défendu par sa loi de vous tailler aucune figure des choses qui sont aux cieux, sur la terre & dans les eaux? Brisez donc votre phiole, & détrompez-vous sur le pouvoir que vous croyez avoir de faire bouillonner ce sang. Souvenez-vous que le dieu de vos peres punissoit même les enfans du crime de leurs parens.» C'est ainsi que nous parleroient les nazaréens. Mais dès que ce sont eux qui font une chose, elle est toujours vertueuse & louable. L'infaillibilité est leur partage, & l'erreur & la confusion sont les nôtres.

Porte-toi bien, mon cher Monceca, & donne-moi de tes chères nouvelles.

De Naples, ce...

Fin du second volume. (b)

***

Lettres Juives, ou Correspondance Philosophique, Historique & Critique, entre un Juif Voyageur en différents Etats de l'Europe, & ses Correspondans en divers endroits.

NOUVELLE EDITION, augmentée de Nouvelles Lettres & de quantité de remarques.

TOME TROISIEME (c)

***

A LA HAYE, CHEZ PIERRE PAUPIE.

M.DCC.LXIV.

***

AUX RABBINS DE LA SYNAGOGUE D'AMSTERDAM.

MESSIEURS,

Je connois toute la témérité qu'il y a de vous offrir une aussi foible traduction que celle-ci. Vous possédez si parfaitement l'Hébreu, & les beautés de cette langue vous sont si familières, qu'il est impossible que vous ne trouviez dans ces LETTRES un nombre considérable de fautes. Mais j'espére que vous me pardonnerez en faveur de mon zèle & de ma bonne volonté les défauts de mon ouvrage. Tel qu'il est, j'ose vous le présenter. Une chose pourtant me rassure, c'est que je vous le dédie gratis, _sans espérance d'aucun retour. Ce qui ne coute rien est toujours parfaitement bien reçu, surtout de vous autres Israëlites.

Il y auroit donc une espèce d'injustice à vous de blâmer un livre, qui désormais va vous faire connoître par toute l'Europe. Il est vrai qu'en général, votre nation est aussi peu curieuse de louanges, qu'elle est avide d'argent. Mais enfin, puisqu'il s'y trouve trois aussi honnêtes-gens que ceux qui ont composé ces LETTRES, il n'est pas moralement impossible qu'il ne puisse s'y en rencontrer un quatrième, & j'ose même dire plusieurs autres.

Ceux qui pensent qu'on ne sçauroit être juif sans être un peu fripon,, & qui croyent que les termes d' israélites, d'usuriers, & de voleurs, sont des mots synonymes, poussent les choses à l'excès puisqu'on pourroit soutenir, sans passer pour téméraire, qu'il y a peut-être dans le monde dix jésuites qui sont humbles, dix gascons qui sont modestes, dix prélats Italiens qui sont sçavans, dix Anglois qui sont bons chrétiens, dix Vénitiens qui sont dévots, dix Espagnols qui ne sont pas superstitieux, dix Siciliens qui sçavent lire, pourquoi donc ne se trouvera-t-il pas dix juifs tels qu'_ Aaron Monceca, Jacob Brito, & Isaac Onis?

Si votre nation est moins vertueuse en général que quelques autres, elle a eu cependant aussi bien qu'elles, ses habiles gens & ses grands-hommes.

Charmé de pouvoir lui rendre plus de justice que ceux qui en jugent avec tant de prévention & tant de partialité, je suis très-sincérement,

MESSIEURS,

Votre très-humble & très-obéissant serviteur,_

Le traducteur des LETTRES JUIVES._

***

PREFACE DU TRADUCTEUR.

La bonté avec laquelle le public a reçu cet ouvrage, semble être un sûr garant qu'il est digne de quelque estime. Après avoir vû favorablement les premier & second volumes, il montra plus d'empressement pour le troisième. Tant de bonheur & de fortune semblent présager la réussite du quatrième. Aussi ose-t-on assurer le public que ce ne sera pas le moins digne de son attention.
0n a repondu dans les préfaces des volumes précédens, aux objections que l'on a faites contre ces Lettres: l'on n'avoit négligé qu'une seule critique, à laquelle on n'avoit pas cru devoir s'arrêter. Mais puisque quelques personnes ont encore fait la même objection, on veut bien y répondre en passant.

On dit qu'il est surprenant que trois juifs Levantins soient aussi bien instruits des belles-lettres Françoises que le sont les auteurs de cet ouvrage. Je prie ceux qui font cette critique d'examiner qu'Isaac Onis a été plusieurs années à Vienne, à Varsovie, à Coppenhague, à Berlin, & dans toutes les cours du Nord; qu'il possède parfaitement le François & l'Allemand; & qu'il s'étoit toujours appliqué à l'étude.

Aaron Monceca est un philosophe élevé parmi les François & les Anglois qui demeurent à Constantinople, avec lesquels il avoit de fréquentes conversations, & dont il sçavoit la langue, & connoissoit les meilleurs auteurs, avant même d'arriver en France.

Jacob Brito avoit été élevé à Gênes jusqu'à l'âge de douze ans,qu'il en étoit parti pour Constantinople.

Le lecteur ne doit point regarder ces trois écrivains comme trois misérables juifs, tels que sont ceux qu'on voit à Metz, à Avignon, & dans quelques autres villes de France; mais les considérer comme beaucoup de ceux qu'on trouve en assez grand nombre en Hollande & à Venise, dont les décisions sur des ouvrages d'esprit valent beaucoup mieux que celles de bien des académiciens.

***

[Page c9]

Lettres Juives, ou Correspondance Philosophique, Historique & Critique, entre un Juif Voyageur en différents Etats de l'Europe, & ses Correspondans en divers endroits.

***

LETTRE LXIV.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople.

Un poëte, dont je t'ai souvent parlé vient d'enrichir le théâtre d'une nouvelle tragédie. Elle est belle, touchante, bien conduite, bien versifiée, & remplie de sentimens nobles & hardis.

[Pages c10 & c11]

Avant de te communiquer quelques réflexions que j'ai faites au sujet de cette piéce, & pour que tu puisses les mieux goûter, il faut que je te dise un mot sur le caractère de l'auteur.

Voltaire, c'est ainsi qu'on l'appelle, est doué d'un génie vif, pénétrant, hardi. Il est excellent versificateur, meilleur philosophe que ne le sont ordinairement les poëtes: honnête homme, doux & uni dans la société mais fort prévenu de l'attention qu'on doit avoir pour un homme d'esprit; il estime un véritable sçavant beaucoup plus qu'un ancien noble, qui n'a d'autre mérite que sa noblesse. Le peu d'égard qu'il a eu quelquefois pour des personnes du premier rang, lui a attiré des ennemis dangereux. Il écrit d'une façon si hardie, & il choque quelquefois si ouvertement la superstition, que les moines, leurs émissaires, & ceux qui ne l'aiment point, répandent par toute l'Europe qu'il n'a aucune religion. On voit cependant dans tous ses ouvrages un esprit de candeur & d'humanité, qui montre évidemment qu'il est pénétré de l'existence d'un Dieu bon, juste, & souverainement puissant. Quelques ouvrages même, qu'on lui reproche avec le plus d'aigreur, & auxquels il nie constamment d'avoir eu part, sont remplis partout des louanges que tous les hommes doivent à la divinité, par reconnoissance & par devoir.

Ce qu'il y a de surprenant dans ce pays, c'est la fureur que l'on a de vouloir, sans preuves, attribuer certains livres, & certains écrits, à des gens qui les désavouent. Tu te tromperois si tu croyois qu'en France un auteur n'est responsable que de ses propres ouvrages; il l'est de tous ceux qu'il plaît au public & à ses ennemis de lui attribuer. Le vulgaire a condamné vingt écrivains sur des piéces auxquelles ils n'avoient jamais eu la moindre part. Mais ce qui t'étonnera encore, c'est l'acharnement que certains petits auteurs, vils excrémens du Parnasse, ont contre tous ceux que le mérite & la science distinguent. Ils inondent les villes d'écrits, de satyres, blâment sans aucun égard les meilleurs livres, se répandent en invectives dans les caffés & les autres lieux publics; & à force de criailler, ils viennent quelquefois à bout de persuader le crédule public; semblables aux corbeaux, qui par leur croassement font cesser le chant d'un tendre rossignol, ou le dérobent à l'ouie.

[Pages c12 & c13]

Un des plus zélés calomniateurs de Voltaire est un monstre vomi de l'enfer, pour le supplice de tous les auteurs qui ont eu quelque réputation, & qui se sont piqués d'être honnêtes gens. Rousseau, c'est ainsi qu'on nomme ce frere d'Alecto, la calomnie en main, perça de ses traits quiconque eut du mérite; & quoiqu'il fut l'ennemi de tout le genre humain, sa haine se répandit avec plus de violence sur ceux qu'il crut les plus estimables. Tant de crimes révolterent enfin toute la France: l'état se crut intéressé à la perte d'un scélérat & d'un furieux: il fut condamné au bannissement par arrêt du parlement de Paris, pour certains couplets qu'il avoit faits, & dans lesquels plusieurs personnes étoient déchirées. Il erra long-tems de royaume en royaume. Son génie & son talent pour la poésie, le firent d'abord recevoir avec plaisir par ceux qui ne le connoissoient point. Mais, semblable à la couleuvre d'Esope, il se jetta sur ses bienfaiteurs, dès qu'ils l'eurent retiré du misérable état dans lequel sa fuite le mettoit. Enfin, lassé de crime & non pas rassasié, il resta quelque tems sans exciter les serpens; mais bien-tôt, furie implacable, il déchira de sa retraite tous les bons auteurs que son éxil lui rendoit encore plus odieux. Voilà, mon cher Isaac, un des principaux adversaires de Voltaire: juge par-là des autres.

Je viens à sa tragédie d'Alzire. Cette piéce me paroît conduite avec beaucoup d'art & de science. L'attention de l'auditeur est suspendue & animée jusqu'à la dernière scène: & le cinquième acte produit des situations très-intéressantes. Je vais te donner une idée de la piéce & du caractère des principaux acteurs.

Alvarès, pere de Guzman, gouverneur du Pérou, ouvre la scène avec son fils, & lui apprend la permission qu'il a reçûe du conseil de Madrid de lui remettre son emploi. Il le prie de délivrer quelques prisonniers qu'on a arrêtés la veille, & lui raconte comme il a été sauvé dans un combat par un jeune Américain. Dom Guzman suit avec peine les avis de son pere. Le caractère de dom Alvarès, & celui de dom Guzman, se développent parfaitement bien dans cette première scène: leur conversation met l'auditeur au fait du sujet de la piéce.

[Pages c14 & c15]

Guzman, en accordant la vie des prisonniers à son pere qui est aussi doux, aussi sensible pour les malheureux, qu'il est fier, orgueilleux & cruel, le prie de tâcher de fléchir Alzire, fille de Montese, souverain d'une partie du Potose, qu'il doit épouser. On apprend dans le même acte par Alzire même, qu'elle avoit été promise à Zamore, prince Américain, & qu'elle alloit être unie avec lui, lorsque le cruel Guzman vint la séparer d'un amant qu'elle adoroit. En rappellant ses malheurs à son pere Montese, qui lui parle en faveur de Guzman, elle en instruit l'auditeur sans affectation, ainsi que de son changement de religion. Dès les premières scènes, le sujet de la pièce est parfaitement expliqué. Zamore qu'on avoit cru mort, se trouve être un de ces prisonniers inconnus qu'on avoit délivrés. Il trouve Alzire, dans le moment qu'elle sort du pied des autels, où elle a juré une éternelle foi à Guzman, qui la surprend avec Zamore. Le grand coeur de cet Américain ne lui permet point de cacher son nom & sa naissance. Guzman, outré de douleur & de jalousie, veut le faire périr; mais, Alvarès son pere s'oppose à ses desseins; & par un accident, qui produit un effet charmant dans l'esprit de l'auditeur, ce même Zamore étoit cet Américain, qui dans un combat, avoit sauvé la vie à Alvarès. Guzman ne pouvant se rendre aux prières de son pere, fait conduire Zamore en prison. Alzire tremblante pour son amant, gagne un de ses gardes, qui se charge de le conduire hors de la ville; mais à peine Zamore est-il en liberté, qu'il en profite pour immoler au milieu de ses gardes, le cruel Guzman. Il est arrêté & condamné à mourir, ainsi qu'Alzire qu'on croyoit avoir trempé dans le meurtre de son époux, quoi qu'elle en soit innocente. Mais, lorsque ces malheureuses victimes de l'amour n'attendent que le moment qui va leur donner le trépas, Guzman qui n'est pas mort en recevant les coups que lui avoit donné Zamore, profite du dernier instant de sa vie pour réparer par une clémence généreuse, toutes ses cruautés & ses barbaries.

Voilà en peu de mots, mon cher Isaac, le sujet de la piéce. Voici quels sont les différens caractères des acteurs.

Alvarès est un parfait honnête homme, rempli de candeur & d'humanité, zélé pour sa religion, mais sans être aveuglé par une fureur à laquelle on donne le nom de piété.

[Pages c16 & c17]

Guzman est fier, vain, orgueilleux; superbe, cruel; tel enfin qu'on dépeint les Espagnols qui firent la conquête du Méxique. Plein des maximes pernicieuses des convertisseurs, de quelque manière qu'on fasse des chrétiens, tout est égal pour lui.

Montese est un nouveau converti, persuadé de la religion qu'il a embrassée. Sa fille, au contraire, pleine des anciens préjugés, ne doit sa vertu qu'à elle-même: la religion décide peu de ses mouvemens.

Zamore est zélé pour ses dieux, fidele amant, formé par les seules leçons de la nature, humain pour tous les hommes en général, irréconciliable avec ses ennemis, rempli de valeur & capable d'exécuter les desseins les plus hardis.

Ces caractères variés sont parfaitement soutenus & frappés par plusieurs traits marqués & brillans. Voici comment Alvarès, en donnant la première idée de son caractère, instruit l'auditeur des cruautés des Espagnols.

Ah! Dieu nous envoyoit, par un contraire choix,
Vous annoncer son nom, pour faire aimer ses loix:
Et nous, de ces climats destructeurs implacables,
Nous, & d'or & de sang toujours insatiables,
Déserteurs de ses loix qu'il falloit enseigner,
Nous égorgeons ce peuple, au lieu de le gagner.
Par nous tout est en sang, par nous tout est en poudre;
Et nous n'avons du ciel imité que la foudre.
Notre nom, je l'avoue, inspire la terreur:
Les Espagnols sont craints; mais ils sont en horreur.
Fléaux du nouveaux monde, injustes, vains, avares.
Nous seuls en ce climat nous sommes les barbares.
L'Américain, farouche en sa simplicité,
Nous égale en courage, & nous passe en bonté.


Je ne sçais, mon cher Isaac, si tu t'apperçois, que, dans ces quatorze vers on voit tous les différens caractères de la pièce. Celui d'Alvarès se fait sentir par la piété qui regne dans ces discours, où il peint parfaitement les Espagnols & les Américains. Il est aisé de connoître que ce morceau part de la main d'un maître. En voici un qui ne lui cède en rien. Alzire, en parlant à son pere, se dépeint elle-même.

Mes yeux n'ont jusqu'ici rien vû que par vos yeux:
Mon coeur, changé par vous, abandonna ses dieux.
Je ne regrette point leurs grandeurs terrassées,
Devant ce dieu nouveau, comme nous abaissées.
Mais vous qui m'assuriez, dans mes troubles cruels,
Que la paix habitoit aux pieds de ses autels;
Que sa loi, sa morale, & consolante & pure,
De mes sens désolés guériroit la blessure;
Vous trompiez ma foiblesse: un trait toujours vainqueur,
Dans le sein de ce dieu vient déchirer mon coeur.
Il y porte une image à jamais renaissante:
Zamore vit encor au coeur de son amante.


[Pages c18 & c19]

Ce trouble & ce combat qu'Alzire exprime si bien, marquent parfaitement la situation d'un coeur changé uniquement par le respect paternel, & qu'il n'a point pour le nouveau dieu qu'il sert, cette ferme croyance que méritent ses bienfaits & ses récompenses. Quelque singulier que soit le caractère d'Alzire, il est parfaitement soutenu & rempli de pensées brillantes, que la nouveauté du sujet a fournies. Tel est cet endroit où l'auteur fait faire à Alzire un parallèle des Espagnoles & des Américaines.

Par ce grand changement dans ton ame inhumaine,
Par un effort si beau, tu vas changer la mienne.
Tu t'assures ma foi, mon respect, mon retour,
Tous mes voeux, s'il en est qui tiennent lieu d'amour.
Pardonne... Je m'égare... Eprouve mon courage.
Peut-être une Espagnole eût promis davantage:
Elle eût pu prodiguer les charmes de ses pleurs.
Je n'ai point leurs attraits, & je n'ai point leurs moeurs.
Ce coeur simple & formé des mains de la nature,
En voulant t'adoucir, redouble ton injure:
Mais enfin c'est à toi d'essayer désormais
Sur ce coeur indompté la force des bienfaits.


Je t'avoue que j'ai trouvé cet endroit charmant. Un certain naturel sauvage qui regne dans les prières d'Alzire, & le mépris qu'elle affecte pour la feinte & le déguisement des Européens, frappent l'esprit & l'attachent volontiers à des moeurs dont il n'a qu'une connoissance légère, & qui touchent par leur singularité. Je voudrois qu'un poëte s'appliquât toujours à chercher un sujet qui pût lui fournir quelques idées nouvelles. Voltaire a trouvé le secret de faire dire mille choses brillantes à Alzire. Dans le doute où elle est sur la vérité de la Religion qu'elle a embrassée, elle explique dans six vers ce que des sçavans ont eu peine à renfermer dans de gros volumes.

Grand dieu! conduis Zamore au milieu des deserts.
Ne serois-tu le dieu que d'un autre univers?
Les seuls Européens sont-ils nés pour te plaire?
Es-tu tyran d'un monde, & de l'autre le pere!
Les vainqueurs, les vaincus, tous les foibles humains,
Sont-ils également l'ouvrage de tes mains?


[Pages c20 & c21]

Un bigot ridicule se récrie sur ces endroits frappans. Il traite l'auteur de manichéen. Ignorant! qui ne comprend pas qu'un écrivain ne peut relever la beauté d'un caractère, que par les imperfections d'un autre: & que les doutes d'Alzire font briller la ferme croyance de Montese.

Je finis l'extrait de cette pièce, mon cher Isaac, par un passage digne d'être gravé en lettres d'or; que les souverains devroient avoir toujours présent; que les inquisiteurs, persécuteurs, & autres monstres de la nature humaine devroient méditer profondément, & que tous les hommes devroient suivre.

Mais, renoncer aux dieux que l'on croit dans son coeur,
C'est le crime d'un lâche, & non pas une erreur.
C'est trahir à la fois, sous un masque hypocrite,
Et le dieu qu'on préfere, & le dieu que l'on quitte.
C'est mentir au ciel même, à l'univers, à soi,
Mourons: mais en mourant sois digne encor de moi.


Que de maux, que de crimes les hommes eussent évité, s'ils avoient été persuadés de ces principes! Que de sang qu'on a répandu n'eût pas été injustement versé!

Porte-toi bien, mon cher Isaac, que le Dieu de nos peres, en éclairant ton coeur & ton esprit, te comble de biens, & te donne une nombreuse famille.

De Paris, ce...

***

LETTRE LXV.

Jacob Brito, à Aaron Monceca.

J'ai quitté Naples depuis quinze jours, & je tâcherai d'arriver en Suisse le plutôt qu'il me sera possible. Je resterai cependant quelques jours à Milan. Depuis que je suis dans cette ville, j'ai apperçu bien des choses qui méritent l'attention d'un voyageur. Elle est grande & bien bâtie. Les François & les Piémontois, au pouvoir de qui elle est encore pour quelque tems, y sont peu aimés des habitans. Les maris jaloux, soupirent après l'heureux instant où les Impériaux viendront les délivrer d'incommodes galans.

Depuis que les François sont maîtres de Milan, le vin a beaucoup diminué de prix, & le nombre de baptêmes s'est considérablement augmenté. Beaucoup de maris qui n'avoient jamais en eu d'enfans, & qui croyoient leurs femmes stériles, jouissent maintenant du doux nom de pere.

[Pages c22 & c23]

Les dévots attribuent cette heureuse multiplication aux intercessions de Charles Borromée: les astrologues assurent qu'on en est redevable aux heureuses influences des astres (1); mais les jaloux pensent que les François y ont beaucoup plus de part que les saints & les globes célestes.

[(1) L'Almanach de Milan est très-renommé.]

Ils attendent donc le retour des Allemands avec beaucoup d'impatience; je ne doute pas qu'ils ne fassent rendre publiquement des actions de graces à leur arrivée, aux saints en qui ils ont plus de confiance.

Les Milanois, ainsi que les autres Italiens, ont auprès de la Divinité de très-grands protecteurs auxquels ils ont bâti des temples magnifiques. Les principaux avocats qu'ils ont choisis dans la cour céleste, ont vécu autrefois dans leur ville. Clou (2) et Charles Borromée sont les plus distingués.

[(2) Ceci a besoin de quelque explication. Jacob Brito entendant parler à Milan de S. Clou, a cru que ce clou étoit réellement un saint qui avoit existé autrefois en chair & en os; mais ce clou dont il est question, n'est qu'un gros morceau de fer que l'avarice a déïfié sous le prétexte que c'étoit un de ceux qui avoient servi à la vraie croix. Il se trouve en Europe cinquante-trois cloux de cette espèce, & chaque église qui en possède un, ne manque pas d'en soutenir l'authenticité aux dépens de ceux des autres.]

Le jour de la fête du premier, on expose sa châsse sur le grand autel du dôme. Le peuple vient de tous côtés se prosterner devant lui. Une foule de possédés accourt en grand nombre, & font devant le saint les figures les plus étonnantes, se tourmentent, crient, hurlent, jouent enfin à Milan le même personnage que les convulsionnaires à Paris. On soulage leurs maux d'une façon assez plaisante. Un prêtre leur jette quelques fleurs prises d'entre celles qui ornent la châsse du saint; & les diables, à l'odeur des oeillets & des violettes, deviennent doux, paisibles, complaisans, entrent en conversation avec les prêtres, & leur parlent honnêtement. Il n'est rien de si curieux pour un philosophe, que d'être spectateur de ces scènes. Les enthousiasmes de la prêtresse de Delphes n'eurent jamais rien d'aussi extraordinaire. Il y a parmi ces possédés, qui font la même cérémonie toutes les années. quelques personnes à qui l'on apprend plusieurs mots de différentes langues. Les prêtres font valoir beaucoup cet artifice; le menu peuple est fort étonné d'entendre un paysan parler une langue qu'il n'a jamais appris.

[Pages c24 & c25]

Il y a quelque tems qu'un docteur nazaréen, qui interrogeoit un de ces possédés, oublia les demandes qu'il devoit lui faire, & lui proposa quelques-unes des questions qui regardoient un de ses confrères; qui entendant le mot du guet, crut qu'on s'adressoit à lui, & répondit pour son camarade. Cette aventure étonna un peu le docteur. Il se remit pourtant bien-tôt de sa surprise, qui ne fut remarqué que de ceux qui connoissent le ridicule de la fourberie de ces comédiens infernales.

Les Milanois ont autant de superstition que leurs voisins; mais ils accommodent leur dévotion à leurs plaisirs:: comme les fêtes des saints procurent plusieurs divertissemens, ils en font autant qu'ils peuvent. Le beau sexe, les moines, les galans, les musiciens & les limonadiers en profitent.

Le carnaval est presque aussi gai à Milan qu'à Venise: tout le monde s'y livre à la joie. Les religieuses enfermées dans leurs couvens n'en cédent point leur part: elles jouent des comédies, s'habillent en Arlequin, en Scaramouche, en Mezerin; la soeur Dorothée, aussi bien que la soeur Angélique, deviennent alors Pantalon & Pierrot. Depuis noël jusqu'au carême, on va en foule dans les couvens voir représenter à la grille ces troupes de comédiens femelles, qui se tirent à merveille d'affaire, & représentent souvent mieux leur rôle que de véritables comédiens.

Les moines ne le cèdent en rien aux religieuses pour la mascarade. Ils jouent aussi des farces publiquement dans leurs couvens. Le pere prieur fait le Bonhomme Jean-broche: les jeunes novices s'acquittent à merveille des rôles d'Angélique & de Spinere; & jusques aux frères lais, tous veulent avoir part aux plaisirs publics. Ces moines poussent même la science plus loin: ils vont jouer leurs pièces dans bien des maisons particulières. Pour une collation, on peut avoir chez soi, pendant toute une après midi, la troupe Franciscaine ou l'Augustinienne. L'on a à choisir parmi toutes les différentes sectes de moines.

Ces troupes particulières n'empêchent point qu'il n'y en ait plusieurs autres de véritables comédiens répandus dans la ville. L'opéra occupe le premier théâtre. Il est magnifique, & les décorations en sont superbes.

[Pages c26 & c27]

Les Milanois ont une façon particulière d'applaudir aux acteurs aux actrices. Ils composent des sonnets, ou bien ils les font faire à quelques poëtes à gage: & lorsqu'un virtuoso ou une virtuosa a parfaitement chanté, on jette de tous côtés sur le théâtre de ces sonnets imprimés, qui contiennent tous quelques louanges de l'acteur. Il arrive souvent que dans ces poësies Jules-César, Tamerlan & Mahomet Il ne se trouvent que de petits garçons, eu égard aux signori Scalfi, Farlini, Sinesini, & autres demi-hommes, qui ont payé bien cherement l'avantage d'avoir la voix claire. Les Anglois ont une autre façon d'applaudir qui plaît beaucoup plus aux acteurs. Ils jettent, au lieu de vers, des bourses remplies de ducats; & la gloire n'est point assez chere aux signori virtuosi, pour leur faire préférer les sonnets aux pistoles. Il faut pourtant qu'ils s'en contentent en Italie, ne pouvant mieux faire; car il n'est aucun Milanois qui soit tenté d'applaudir à la manière Angloise.

On voit peu de noblesse aussi avare que celle de ce pays. Elle a trouvé le moyen, pour épargner & pour se divertir à bon marché, de faire faire les frais de tous les plaisirs publics, par une société de bourgeois & de marchands, qu'on appelle les Faquini, parce qu'ils font l'ouverture du carnaval par une mascarade dans laquelle ils sont habillés en paysans. Les nobles prêtent leurs palais pour les fêtes que donnent les Faquini; mais ils n'entrent dans aucune dépense: il en est tel d'entr'eux qui se feroit volontiers payer le louage de son hôtel, s'il croyoit que la chose ne fût pas sçue.

Il n'est point de pays, après Naples, où l'on assassine aussi sûrement & à si grand marché qu'à Milan. Il est vrai que les Allemands & les François se sont opposés vivement à cette espèce de commerce. On ne laisse pourtant pas de trouver très-aisément nombre de gens, qui, pour une pistole, vous délivrent d'un ennemi. Lorsqu'ils trouvent quelque difficulté à exécuter la chose, & que leur expédition traîne en longueur, pour abréger toutes les cérémonies, ils attendent celui qu'ils veulent assassiner auprès d'une église, dans laquelle ils se retirent avec beaucoup de sang-froid, après avoir fait leur coup.

[Pages c28 & c29]

J'ai examiné, mon cher Monceca, d'où pouvoit venir l'immunité qu'on avoit accordée aux temples dans plusieurs religions différentes; & après avoir considéré attentivement les raisons qui avoient occasionné cet usage, je n'en ai point trouvé d'autre que l'ambition des prêtres. Chez les Egyptiens, chez les Grecs, chez les Israélites, nos peres, ceux qui étoient chargés du culte divin n'avoient pas moins d'ambition que ceux qui le font dans ce tems-ci. Ils crurent se rendre respectables aux particuliers, en leur donnant un azyle dans les malheurs qui pouvoient leur arriver. Ils ne distinguèrent point le crime de l'infortune: & l'assassin trouva sa sûreté dans le temple, ainsi que le meurtrier involontaire. Les moines nazaréens retinrent cette maxime dans les pays où ils eurent une entière domination: ils accordèrent ainsi à leurs églises & à leurs monastères, les mêmes privilèges qu'aux palais des souverains & des ambassadeurs. Mais les droits qu'ils s'attribuerent sont devenus nuisibles à la société civile, par l'usage qu'ils en ont fait. Tous les plus grands crimes ont trouvé un azyle chez eux, au lieu que les princes qui peuvent accorder des immunités, ne protégent que des personnes dont les fautes sont pardonnables, & n'ont rien de contraire au caractère de l'honnête-homme. Un ambassadeur n'eût point certainement donné de retraite à Cartouche; & il n'en est aucun au contraire qui ne l'eût fait arrêter. Mais ce voleur insigne eût trouvé en Italie une entière sûreté, malgré ses crimes, dans la plus petite chapelle. Hé! quoi, mon cher Monceca, la divinité veut-elle que ses autels autorisent les crimes? N'est-il pas absurde de ne bâtir des temples au Tout-puissant que pour fournir des retraites & des azyles aux scélérats? Combien cruelle n'est point la superstition qui, sous le voile de la piété, autorise ainsi le crime? Heureuses les nations nazaréennes qui n'ont point donné dans cette erreur, & qui punissent les forfaits jusques dans le sanctuaire.

Milan est fourni d'aussi bonnes reliques & aussi opérantes qu'aucunes villes d'Italie. Celles de Charles Borromée sont des plus considérables. Elles sont conservées dans un cercueil fait de plusieurs morceaux de cristal de roche, assemblés & joints ensemble par des plaques de vermeil. Le corps de ce nazaréen se voit encore en son entier au travers du cristal. Il est vrai que malgré les soins infinis qu'on a pris en l'embaumant, on n'a pû garantir qu'une partie de son nez ne fut endommagée par la fuite du tems.

[Pages c30 & c31]

Un moine, à qui j'en demandois la raison, m'assura que Dieu avoit permis ce miracle à cause que le saint avoit trop aimé pendant sa vie les bonnes odeurs, & que la perte de la moitié de son nez étoit la punition de sa sensualité. Si la Divinité marque ainsi les défauts des saints nazaréens, je crois qu'il est peu de moines canonisés à qui l'on puisse voir la langue; car ils ont été, pour la plûpart, grand gourmands & grands menteurs.

Si les juifs étoient dans le goût des reliques, nous pourrions, mon cher Monceca, en trouver à Milan qui conviendroient parfaitement à nos synagogues. On conserve dans la cathédrale de cette ville la verge de Moïse. Il est vrai qu'il n'est pas prouvé démonstrativement que ce soit la même dont ce prophete se servit; car on en montre une autre à Rome dans saint Jean de Latran: mais on pourroit, pour ne point se tromper, les acheter toutes les deux, ou supposer pieusement que ce législateur ait eu deux baguettes, la chose étant très-possible. Lorsqu'on veut des reliques de cette ancienneté, il ne faut pas s'amuser à des bagatelles & à chicaner sur des vétilles, on doit prendre le tout en gros à la façon des nazaréens. Si nous voulions approfondir ce qu'on dit touchant la verge de Moïse, nous serions pour le moins aussi embarrassés qu'eux. Le rabbin Abarbanel a fait une longue dissertation sur cette verge: il a débité un grand nombre de rêveries; & a assuré magistralement, que Moïse l'avoit emportée sur la montagne où il étoit mort, & qu'elle avoit été mise dans le tombeau de ce prophete. Je voudrois que rabbin Abarbanel me fît la grace de me dire qui lui a révélé ce fait. Jusques alors, nous pouvons en sûreté nous accommoder des deux baguettes qu'ont les nazaréens: quitte à en acheter une troisième, si elle vient à paroître.

Il y a encore dans une autre église (1), une relique bien plus considérable.

[(1) Dans la sacristie de l'église de S. Ambroise.]

C'est le serpent que Moïse éleva dans le désert. Quand à celle-là, elle n'est point double, ainsi que la verge: mais, quoi qu'en disent les nazaréens, je doute qu'elle soit du tems du prophete. Je croirois volontiers que c'est un mémorial de quelque événement extraordinaire, comme l'oye du Capitole.

[Pages c32 & c33]

Je ne conseillerois donc pas à nos synagogues de vouloir se charger de cette pièce antique, que je crois Romaine plutôt qu'Egyptienne. Ce fameux serpent est de bronze: on l'a placé sur une colonne de marbre. Jusqu'où ne va point l'aveuglement des hommes! mon cher Monceca; plaignons-les plutôt que de les mépriser. La foiblesse est le partage de l'humanité. Heureux ceux à qui le ciel a accordé un peu plus d'intelligence qu'aux autres!

Porte-toi bien, mon cher Monceca. Dès que j'entrerai dans la Suisse, je te donnerai de mes nouvelles. Vis content & heureux.

De Milan, ce...

***

LETTRE LXVI.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople.

Depuis le tems que je n'ai point reçu de tes nouvelles, je ne doute pas que tu ne sois arrivé en Egypte; & je t'y écris dans l'assurance que ma lettre, t'y trouvera. Notre ami Jacob Brito est à la veille de quitter l'Italie, & de passer en Suisse. Il a fait de fort bonnes remarques dans son voyage,, & il a eu la bonté de me les communiquer. J'espère que tu voudras bien avoir la même complaisance, & que tu nous rendras commun à l'un & à l'autre tout que tu verras de particulier en Egypte, & de digne d'être examiné.

Je tâche toujours de profiter le plus qu'il m'est possible, du séjour que je fais à Paris. Je fus hier à l'audience publique du parlement, & j'entendis plaider deux des plus célèbres avocats du royaume. Je fus très satisfait de leurs discours remplis de beautés réelles. Le style en étoit clair & précis: l'éloquence y brilloit; & tous les auditeurs applaudirent à ces deux habiles avocats. Si l'on compare cependant les orateurs François aux Cicérons & aux Démosthènes, on trouve que leur mérite est bien inférieur à celui de ces anciens. Ils n'ont ni leur majesté, ni le sublime de leur génie, ni le feu de leur imagination. J'ai recherché la cause de cette différence; & après avoir connu pleinement qu'elle ne pouvoit venir de ce que Cicéron & Démosthène étoient des hommes qui ne sçauroient être égalés, puisque la nature se ressouvenoit encore de la façon dont elle avoit formé leurs cerveaux, j'ai découvert que les situations des orateurs anciens, & les sujets qu'ils traitoient, occasionnoient leurs avantages.

[Pages c34 & c35]

Il est des matières qui d'elles-mêmes fournissent à l'esprit des idées grandes, sublimes & magnifiques: elles n'ont pas besoin pour élever l'esprit, de l'arrangement des phrases, de l'harmonie des paroles; les mots les plus simples suffisent pour les exprimer. Lorsqu'on parle de la Divinité, par exemple, toutes les notions que l'entendement en reçoit l'attachent, le saisissent, le transportent en quelque manière au-delà de sa sphère. Alors, la diction la plus commune, pourvû qu'elle soit nette, distincte, & qu'elle présente clairement les idées, suffit pour donner de la force au discours; l'éloquence la plus simple devient sublime. Nous avons dans la Genèse un exemple décisif de cette vérité. Dieu y dit Que la lumière se fasse, & la lumière se fit. (1)

[(1) Fiat lux, & facta est lux. Genes. cap. 5, vers. 3.]

Dans ces expressions, reconnues sublimes, même par les payens, l'obéissance de la chose créée paroît suivre dans l'instant la volonté du Créateur. Quelles idées dans des termes simples, ne sont point offertes à l'esprit? Le pouvoir de Dieu, la création de la lumière, la clarté formée par un seul mot, & accordée à l'univers par la bonté de l'Etre immense & tout-puissant. Le choix des mots, un tour de phrase recherché, eût affoibli la sublime simplicité de ce passage.

Si l'on est obligé de convenir que le sujet sert infiniment à l'orateur, & peut, en quelque façon, le rendre éloquent sans le secours de l'art, il sera aisé de trouver la véritable raison de la supériorité des anciens sur les modernes. Un avocat du parlement de Paris est chargé d'une cause éclatante, lorsqu'il plaide pour la fortune ou pour les biens d'un particulier. S'il s'agit d'une affaire où quelque homme de distinction soit intéressé, c'est la matière d'un plaidoyer célèbre. Mais, quelque procès qu'un avocat puisse défendre à Paris, il n'en est aucun dont le fonds dénué d'ornemens, puisse inspirer une certaine grandeur à l'esprit des auditeurs, saisir tout-à-coup leur attention, & les élever à des notions qui leur soient presque inconnues. Quel est l'esprit qui ne soit frappé lorsqu'il entend un orateur annoncer qu'il plaide pour la fortune d'un roi?

[Pages c36 & c37]

Le commencement de l'oraison de Cicéron pour le roi Déjotarus, & tout l'exorde du même plaidoyer, chef d'oeuvre d'éloquence, doit moins sa beauté aux secours de l'art, qu'à la noblesse du sujet. Qu'un avocat prévienne les auditeurs dans les termes les plus élevés, qu'il plaide pour un François accablé des coups de la fortune, en proie aux caprices du destin, & dont les vertus font rougir ceux-mêmes qui le persécutent; qu'il intéresse les hommes & les dieux dans l'arrêt qui va décider du sort de sa partie: il peut, par un choix de termes harmonieux, par des phrases bien cadencées, frapper l'oreille agréablement; mais il n'attachera jamais l'esprit, il ne l'élévera jamais au degré de celui qui dira simplement: je plaide pour la fortune d'un roi, &c. Il y a un sublime naturel dans ces paroles: elles offrent à l'entendement plus de vingt idées; elles font sentir la grandeur du sujet qu'on traite; elles lui présentent un roi, juge des autres, obligé de se défendre lui-même; elles l'intéressent enfin par la majesté & la dignité du rang de celui qu'on attaque.

Quelque superbe que soit l'exorde de l'oraison pour Déjoratus, il a peut-être moins coûté à Cicéron, que celui de son oraison pour Archias. Mais, il parloit dans le premier plaidoyer pour un roi, & dans le second pour un poëte. Tout le monde trouve le commencement de la première Catilinaire un morceau d'éloquence parfait. J'en conviens; mais, de quoi s'agissoit-il? Quelle était la raison de la fameuse apostrophe de cet orateur? Le danger de la République, maîtresse du monde, qu'un révolté était prêt à détruire.

La dignité des sujets qu'on traite déterminant souvent le degré d'éloquence des orateurs, on ne doit plus s'étonner si nous voyons dans Démosthène & dans Cicéron, des traits qui nous saisissent & nous attachent plus fortement que dans les modernes. Ils n'étoient ni plus sçavans, ni plus spirituels qu'eux: mais, ils travailloient sur des sujets qui fournissoient d'eux-mêmes, & qui conduisoient naturellement au sublime. Il ne seroit pas difficile de montrer que, dans les causes ordinaires que Cicéron a traitées, il n'est point au-dessus de Patru & d'Errard. Si ces derniers avoient vécu dans Rome, il ne lui eussent été inférieurs en rien.

[Pages c38 & c39]

Les avocats-généraux des parlemens seroient plus à même que les simples avocats, de jouir des avantages des orateurs Grecs & Romains. Ils sont quelquefois chargés de causes essentielles & importantes au bien de l'état: ils peuvent, dans les discours & dans les rémontrances qu'ils font, parler avec une dignité qui approche de la grandeur Romaine. Mais leur génie n'est point nourri au grand: ils l'ont affoibli par un nombre de minuties, & par un détail inutile de formalités. Il en est des magistrats François, comme des philosophes scolastiques. Otez-les de certains principes ordinaires & rebattus. ils ne sçavent plus où se fixer. Sans Aristote, un régent de philosophie pense que la lumière naturelle ne sert qu'à nous égarer. La plus grande partie des gens de robe n'oseroient penser ce qui n'est point dans Cujas, du Moulin & d'Argentré.

La liberté de l'esprit étoit chez les anciens une des principales causes de l'éloquence. Les Grecs & les Romains cherchoient moins à s'appuyer sur l'autorité des autres, que sur les raisons qui leur paroissoient convaincantes. il y a moins de citations, dans tous les plaidoyers de Cicéron & de Démosthène, que dans la première page de ceux de le Maître. Qu'importe qu'un docteur, qu'un pere de l'église, qu'un Jurisconsulte aient soutenu un sentiment? Dès qu'il est contraire à la raison ou à l'utilité publique, on n'en doit pas faire plus de cas que de celui d'un ignorant.

Il y a de la folie à vouloir justifier les foiblesses de certains hommes. Il faut les louer dans ce qu'ils ont de bon. Mais c'est une idolâtrie ridicule que de déïfier leurs défauts. Quoi! parce du Moulin & d'Angentré ne seront point d'accord sur certaines questions, je n'oserois décider ce qui me paroîtra clair & évident? Je serai des années entières à prendre ma détermination? Un examen aussi inutile émousse la pénétration de l'esprit, & en épuise la vivacité & la force.

Les Anglois prennent un chemin bien plus sûr, pour parvenir aux sciences. Ils n'accordent leur consentement qu'à la vérité. L'autorité de tous les auteurs anciens & modernes, ne pourroient les effacer à ne point faire usage de leur raison. Ils jugent des choses par les notions qu'ils en ont, & non point par les idées qu'en ont les autres. La liberté, dont jouit la nation Angloise, pourroit encore aider beaucoup ceux qui s'appliquent à l'éloquence.

[Pages c40 & c41]

Un orateur, à la tête des communes, qui parle pour le bien & le salut de sa patrie, qui instruit le souverain des besoins du peuple, qui renouvelle les assurances de l'alliance mutuelle & du contrat réciproque qu'il y a entre le prince & les sujets, traite des matières aussi importantes que celle des orateurs Grecs & Romains. Il ne seroit donc pas extraordinaire que l'éloquence fût poussée plus loin en Angleterre qu'en France. L'ambition peut même y servir beaucoup. Un habile avocat à Paris gagne cinq ou six cent mille livres tout au plus, pendant le cours de sa vie: mais quelque éloquent qu'il soit, sa science & ses talens ne sont payés que d'un salaire journalier; il n'en doit attendre aucune récompense. En Angleterre, plusieurs honneurs sont attachés à ceux qui se distinguent par leur génie. Un habile orateur peut être choisi pour l'avocat de sa patrie: son éloquence l'élève en un rang où le seul mérite peut conduire. Si les charges de président à mortier étoient données en France aux avocats qui se distingueroient le plus, je ne doute pas que le barreau ne fût beaucoup plus brillant qu'il ne l'est. L'ambition de parvenir aux premières charges de la magistrature exciteroit davantage à l'étude de l'éloquence; & l'avocat qui sçauroit qu'il est né & destiné pour de grands emplois, prendroit des idées plus grandes & plus nobles.

Les orateurs ont le défaut, ainsi que les autres sçavans, de travailler plutôt pour l'argent que pour la gloire. J'ai connu beaucoup d'auteurs: & lorsque je leur parlois de quelques-uns de leurs ouvrages qui me paroissoient négligés, Que voulez-vous que l'on fasse, me répondoient-ils? Les libraires ne nous donnent qu'une demi-pistole de la feuille. Que peut-on faire de bon à ce prix? Il en est de même des avocats. Je n'ai que dix pistoles d'un plaidoyer, disent-ils, irai-je suer sang & eau pour une somme aussi modique? Je plaide comme l'on me paye; & je donne de la marchandise pour l'argent que je reçois.

Il est donc impossible, qu'un orateur en France puisse s'appliquer à perfectionner son art, & amasser du bien en même-tems. Il faut qu'il opte, ou d'être pauvre, ou de ne pouvoir produire que des ouvrages imparfaits. Il est impossible de suffire à la quantité de causes qu'embrassent la plûpart des avocats. Un seul plaide souvent dans une année plus de causes, que Cicéron & Démosthène n'en plaiderent dans tout le cours de leur vie.

[Pages c42 & c43]

L'éloquence a été poussée beaucoup plus loin dans la chaire que dans le barreau. Ceux qui se sont appliqués à composer les sermons, des panégyriques & des oraisons funèbres, étoient dans des postes éminens, ou bien ils espéroient que leurs talens les y conduiroient. Ils songeoient à plaire, & non pas à ramasser des richesses: ils faisoient leur unique étude de perfectionner leurs talens. Ils avoient encore un autre avantage sur les orateurs du barreau. Tous leurs sujets leur offroient des matières vastes, sublimes, & capables d'élever l'esprit par leur simple contemplation. Est-il rien de plus grand & de plus majestueux que l'explication des ordres & des décrets de la divinité? Rien qui touche, qui saisisse & qui attache plus les hommes & que les principales régles de la morale, & les points fondamentaux de leur religion? Bourdaloue, Bossuet, Fléchier, &c. ont été beaucoup plus parfaits dans leur genre, que Patru, le Maître & Errard. Ils n'étoient point cependant plus éloquens que ces derniers: mais ils avoient des sujets plus vastes & plus grands: ils étoient les maîtres d'employer à polir leurs ouvrages autant de tems qu'il leur en falloit pour les perfectionner. Il n'en est pas de même des avocats. Patru, qui voulut préférer la gloire aux richesses, & qui content de la réputation, travailla un certain nombre de plaidoyers avec beaucoup de soin, vécut dans l'indigence, & mourut de même. Il fut assisté par un poëte, dont la générosité répara les caprices de la fortune. (1)

[(1) M. Patru ayant besoin d'argent, vouloit vendre sa bibliothèque. Boileau qui apprit la résolution de ce sçavant indigent, acheta sa bibliothéque, & ne voulut jamais en prendre les livres qu'après la mort de M. Patru.]

Quelle honte pour les François, qu'un homme tel que Patru ait été à la veille de mourir de faim, tandis que Chapelain, & une foule de mauvais auteurs, avoient des pensions considérables. Voilà, mon cher Isaac, un exemple sensible des préjuges & du mauvais goût qui prévaut quelquefois dans les siécles les plus polis, & les plus éclairés. Celui de Louis XIV. fut fertile en beaux-esprits.

[Pages c44 & c45]

Ce monarque les récompensa en souverain généreux & magnifique: & il oublia presque un des plus grands-hommes qu'il eût dans son royaume, pendant qu'il accabloit de bienfaits le plus mauvais des poëtes. (1)

[(1) Chapelain avoit des pensions très-considérables, qu'il conserva jusqu'à sa mort.]

Porte-toi bien, mon cher Isaac, & vis content & heureux; & donne-moi plus souvent de tes nouvelles.

De Paris, ce...

***

LETTRE LXVII.

Aaron Monceca, à Jacob Brito.

Les moeurs des religieuses Parisiennes, mon cher Brito, sont beaucoup plus réglées que celles des religieuses Vénitiennes. Ce n'est pas qu'elles trouvent leur état plus gracieux que les autres: mais la gêne & la contrainte où l'on les tient à Paris, leur donnent de la vertu malgré elles, & soutient leur sagesse, qui ne résisteroit pas aux tentations qui font succomber les Vénitiennes. Les couvens de filles dans ce pays sont des prisons remplies de victimes innocentes qu'on a dévouées à l'avarice ou à l'ambition. Les François, doués de douceur & de sensibilité pour les malheureux, ne sortent de leur caractère que dans l'usage cruel qu'ils font de ces couvens.

La moitié des peres à Paris sont aussi barbares envers leurs filles que certains peuples du Pérou, qui gardent les femmes qu'ils prennent à la guerre pour en faire des concubines, & nourrissent aussi délicatement qu'ils peuvent les enfans qu'ils en ont jusqu'à l'âge de treize ans, après quoi ils les mangent. (1)

[(1) _Histoire des Incas, Liv. I, XII.]

Les François en usent à-peu-près de même. Dès qu'ils ont trois ou quatre filles, ils marient l'aînée, ou celle qu'ils aiment le mieux, & renferment dans une étroite prison toutes les autres, qu'ils destinent dès le moment de leur naissance à essuyer mille tourmens. Je trouve, dit Montagne, qu'il y a moins de cruauté à manger un homme mort qu'à le manger vivant.

[Pages c46 & c47]

Je suis de son sentiment, mon cher Brito: & je t'avouerai, que je pardonnerois plutôt à un pere de tuer son enfant dès le moment de sa naissance, que de le nourrir jusqu'à un certain âge, pour lui préparer pendant toute sa vie des tourmens affreux; car c'est-là l'état dans lequel sont la plûpart des religieuses: & je puis t'en parler savamment, ayant été plusieurs fois dans des couvens avec le chevalier de Maisin, qui m'a fait connoître deux ou trois de ses parentes, qui sont destinées à passer leurs jours dans des peines infinies.

Vous êtes, disois-je un jour à une de ces religieuses, moins malheureuse que vous ne pensez. Eloignée du monde & de ses embarras, votre vie coule dans la tranquillité. Rien ne doit vous troubler. Vous n'êtes agitée par aucun soin de famille. Vous avez enfin les trois choses en quoi consiste le bonheur suprême: la vertu, la santé & le nécessaire. Vous vous trompez, me répondit-elle, je n'ai aucune de ces trois choses. Ma vertu est une vertu forcée, que je n'ai point acquise par choix & par prédilection. C'est donc plutôt une contrainte qui m'empêche de succomber au crime, sans m'en ôter le desir: qu'une haine pour le mal. Les grilles assurent ma chasteté & ma pudeur; mais je sens que mon coeur n'en est pas moins tendre. De quel secours est donc une vertu qui ne peut servir à tranquilliser l'esprit, & qui, n'est vertu qu'autant qu'elle n'a pas la liberté de devenir vice? Ma santé est ruinée depuis long-tems. La mélancolie, le regret d'être enfermée sans l'avoir mérité, le chagrin d'être condamnée sans espoir de retour ont corrompu mon sang. Je suis accablée ordinairement d'une langueur mortelle: j'ai souvent des maux de tête affreux; il est peu d'hiver où les médecins ne m'annoncent que je ne verrai point le printems. Je ne sçais par quel hazard je trompe si souvent leurs prédictions. J'ai le nécessaire, il est vrai; mais qu'importe, pour être heureux, que le corps soit nourri, quand l'esprit n'est abreuvé que de fiel & d'absynte? D'ailleurs, par combien de maux & de supplices ne faut-il pas que j'achete ce nécessaire? Sujette nuit & jour au son d'une cloche; à peine fermé la paupière, qu'il faut que je me leve pour courir à matines au milieu des ténébres. Je marmote pendant une heure des pseaumes Latins, auxquels je n'entends goutte. Trois ou quatre heures après être recouchée, il faut que je retourne aux offices. Ma vie se passe à réciter mon bréviaire, & à entendre les tristes harangues de ma supérieure; qui, remplie de caprices, grondeuse, bizarre, revêche & pleine de superstition, ainsi que le sont toutes les vieilles gens,

Offre à Dieu les tourmens qu'elle me fait souffrir.
Boileau,sat.X.

[Pages c48 & c49]

Voyez, Monsieur, continua cette religieuse, si mon état est aussi paisible que vous le croyez, & si je jouis des trois choses qui font le bonheur suprême. J'avoue, lui répondis-je, que je me suis trompé dans le jugement que j'ai fait. Mais je vous prie de me faire la grace de me dire comment vous pûtes vous résoudre à faire des voeux, qui vous rendroient si malheureuse. Je vais, répliqua-t-elle, vous apprendre la vocation des trois quarts des religieuses à l'état monastique. Elles y sont appellées de la même manière que je l'ai été.

«Dès que j'eus atteint l'âge de six ou sept ans, ma mere qui vouloit absolument que je prisse le parti du couvent, me fouettoit régulièrement deux fois par jour. La moindre faute que je faisois étoit punie avec une sévérité extrême, & jusqu'à l'âge de neuf ans, je fus traitée avec la même rigueur. Enfin l'on m'annonça qu'on alloit me mettre pensionnaire dans un couvent, auprès d'une de mes tantes qui y étoit religieuse, & qu'on avoit instruite de l'état auquel on me destinoit. Les deux premiers mois que je passai dans le monastère, je crus être en paradis. Ma tante au lieu de soufflets, me donnoit des confitures: plus de châtiment, plus de réprimande; j'étois traitée avec une douceur extrême, & je bénissois l'heureux moment où j'étois entrée dans le couvent. Ma mere m'en sortoit quelquefois pour me mener dîner chez elle; mais ces jours étoient des jours de tristesse & d'affliction. Je revenois toujours en pleurs auprès de ma tante, qui me consoloit des soufflets & des réprimandes que ma mere me donnoit en abondance. Enfin, elle m'annonça lorsque j'eus atteint seize ans, qu'il falloit prendre un parti, c'est-à-dire, retourner auprès d'elle, ou me faire religieuse. Vous jugez aisément que je ne balançai pas: je dis que je voulois prendre le voile. Ma mere, avant de consentir à ma demande, observa un grand cérémonial. Elle refusa d'abord de m'accorder la permission que je lui demandois: il fallut prier pour obtenir d'elle ce qu'elle avoit une envie infinie de m'accorder. Enfin après bien des prières, elle dit qu'elle vouloit bien que je me fisse religieuse; mais que pour ne point avoir du regret à ma vocation, elle souhaitoit auparavant me faire voir le monde pendant quelque tems, pour que je pusse me déterminer avec connoissance de cause.

[Pages c50 & c51]

«Elle me força d'aller quinze jours chez elle. Ces quinze jours m'affermirent entiérement dans mon dessein. Elle me faisoit lever tous les jours à six heures du matin. Une maudite coëffeuse, sous le prétexte de m'accommoder comme il convenoit à une demoiselle de mon rang, me tiroit les cheveux pendant trois ou quatre heures. On m'avoit fait un corps, dans lequel j'étois presque étouffée. Il falloit, disoit ma mere, lorsqu'on alloit dans le monde, être parée avec soin. Elle me menoit passer la journée dans quelques assemblées de vieilles, où j'etois assise dans une contenance gênée pendant cinq ou six heures de suite.

«Enfin l'heureux jour où je devois être la maîtresse de choisir entre le monde & le couvent arriva. Je quittai mon corps & ma parure: j'abandonnai pour toujours ma maudite coëffeuse; & je revins trouver ma tante. Qu'on est heureux, lui dis-je, lorsqu'on est débarrassée de cette contrainte, dont tant de femmes sont idolâtres! Quoi! c'est-là ce monde dont on dit qu'on regrette quelquefois d'être séparé? Il faut être folle, ou le connoître bien peu, pour penser de même.

«Dans ces idées, je fis des voeux éternels, qui m'attacherent à cette maison. Je passai mes premieres années dans la tranquillité: mais lorsque j'eus atteint l'âge de dix-neuf à vingt ans, je commençai à connoître qu'on m'avoit trompée. Les gens du monde que je voyois au parloir, acheverent de me dessiller les yeux. Mon coeur sentoit des mouvemens dont il n'étoit pas le maître. Le chant des oiseaux, la vûe des hommes, mon miroir lorsque je m'y regardois, & plus que tout cela, mon coeur m'apprenoit que je n'étois pas faite pour n'être point sensible. Hélas! à quoi m'eût-il servi de le devenir? Mes desirs n'auroient fait qu'augmenter mon infortune. Je tâchois au commencement de dissiper mon chagrin par la lecture: mais plus mon esprit prenoit de nouvelles lumières, & plus mon coeur étoit agité. Les romans étoient les livres qui me plaisoient le plus: je les dévorois avec une avidité extrême; & je mouillois de mes larmes les endroits les plus tendres. Une dame de mes amies avoit la complaisance de m'en prêter, & j'épuisai bien-tôt sa bibliothéque.

[Pages c52 & c53]

«Le chagrin d'avoir quitté le monde, & d'être la triste victime de l'ambition & de l'avarice de ma famille, m'a rendu la vie à charge. Je n'attends ma liberté que de la mort, & je la souhaite beaucoup plus que je ne la crains. Ma mere n'est pas plus heureuse que moi. Elle m'avoit sacrifiée pour marier plus avantageusement ma soeur aînée. Elle est morte peu de jours après son établissement. Ma famille n'a plus d'enfant que moi, qui ne sçaurois recueillir les biens qui vont passer à des collatéraux éloignés qu'elle hait, & dont elle a sujet de se plaindre. Il semble que le ciel ait pris le soin de me venger.»

Je ne sçais, mon cher Brito, ce que tu pense sur la barbare manière dont les nazaréens papistes enferment leurs filles. Mais je trouve qu'il faut avoir le coeur d'un Cannibale, pour inventer une coutume, qui, sous le prétexte de consacrer des ames à Dieu, rend éternellement malheureuses un nombre de personnes qui n'ont jamais mérité de l'être. J'ai souvent parlé avec les nazaréens de cet usage contraire à la raison & à la loi de la nature. Ils veulent le justifier par des raisons de politique. Si l'on marioit, disent-ils, toutes les filles, les maisons ne pourroient se soutenir dans un certain rang: on seroit obligé de faire des alliances disproportionnées. Pitoyable raisonnement qui n'a d'autre fondement que la forte vanité de quelques nobles infatués de leur condition, aussi préjudiciable que la peste au bien de la société. Comment font les Anglois, les Suédois, les Prussiens, les Danois, & tant d'autres peuples? Sont-ils moins attentifs à conserver les privilèges de leur noblesse que les François ou les Espagnols? Non sans doute: mais ils ont plus d'attention à ne point se laisser aveugler par les préjugés.

Si l'on ne faisoit en France aucune religieuse, certain noble n'épouseroit point une fille avec cent mille écus de bien; mais il ne seroit point aussi obligé de donner à sa soeur la même somme, ou à-peu-près. Si on examine en général dans les maisons les biens qui y entrent ou qui en sortent pendant le cours d'un siécle, on verra que cela est assez égal. D'ailleurs, qu'importe au bien de l'état & de la république, que certains particuliers possédent & accumulent des richesses immenses? Cela est plutôt contraire qu'utile au bien public. Plus les richesses sont divisées dans une juste proportion, plus un royaume est florissant.

[Pages c54 & c55]

Laissons, mon cher Brito, les nazaréens, dans leur aveuglement. Est-ce à nous de vouloir les éclairer, nous qu'ils persécutent si cruellement? Mais pourquoi s'en étonner puisqu'ils en font autant à leurs enfans? Tu ne sçaurois croire combien il y a de couvens de religieuses en France. Toutes les villes en sont remplies, & je crois que le nombre des monastères de filles est aussi considérable que celui des moines.

Porte-toi bien, mon cher Brito. Vis content & heureux; & que le ciel te donne une nombreuse famille, dont tu feras un meilleur usage que les nazaréens.

De Paris, ce...

***

LETTRE LXVIII.

Jacob Brito à Aaron Monceca.

Je suis arrivé à Genève depuis six jours; & j'ai resté plus longtems dans cette ville que je n'aurois cru. Elle étoit autrefois assez mal bâtie; mais depuis quelques années elle est fort embellie par un grand nombre de nations qu'on a faites nouvellement, & dont l'architecture est d'un fort bon goût. Les fortifications de Genève sont bonnes & régulières: on y travaille perpétuellement; les bourgeois contribuent avec plaisir aux frais nécessaires pour les perfectionner. Ils ont renouvellé pour dix ans les impôts qu'on avoit mis pour subvenir aux dépenses qu'elles causent. (1)

[(1) Cette lettre a été écrite avant les derniers événemens de Genève.]

Les Genevois auroient pû se passer de ces fortifications qui leur coûtent infiniment. L'alliance qu'ils ont avec la France & les cantons protestans, les garantissoient des insultes & des invasions des Savoyards, leurs ennemis ordinaires, & de la domination desquels ils se sont autrefois soustraits.

Deux raisons obligent la France & les Suisses à protéger cette république. Les François ne doivent point souffrir que les Savoyards & les Piémontois s'accroissent en-deçà des Alpes: & les cantons protestans ne doivent point laisser détruire ou subjuguer une ville qui peut être regardée comme la métropole de la religion réformée.

La politique & la religion conspirant toutes les deux à la défense des Genevois, je ne sçais ce qui peut les engager à vouloir rendre leur ville aussi forte que les meilleures places de l'Europe.

[Pages c56 & c57]

Je crois qu'en bonne politique, on doit condamner leur conduite. La France n'eût jamais été tentée de manquer à l'alliance de Genève, si elle eût toujours resté dans son premier état. Qui sçait si dans la suite elle pensera toujours de même. C'est risquer beaucoup que d'exposer une belle femme aux regards d'un homme dont le coeur s'enflamme aisément, & qui peut trouver le secret d'être heureux. Peut-être les Genevois se repentiront-ils un jour d'avoir paré & habillé leur ville comme une nouvelle mariée. Quelque roi de France, pourroit bien s'en rendre amoureux, & l'épouser contre les régles. Je sçais que les cantons protestans s'opposeroient à ce mariage; mais peut-être n'auroient-ils pas le pouvoir d'en empêcher l'exécution: si la chose étoit une fois faite, il seroit aussi difficile d'enlever Genève des mains d'un monarque François, qu'il le fut autrefois à Ménélas de ravir sa chère Hélène de celles des Troyens. J'ai parlé quelquefois en plaisantant à plusieurs bourgeois d'ici de cette prétendue union. Ils m'ont répondu qu'ils n'avoient rien à craindre, & que leur ville, dans l'état le plus parfait, ne récompenseroit point la France de la perte de l'alliance des cantons protestans, & des fraix qu'elle seroit obligée de faire pour s'en rendre la maîtresse.

Le principal commerce de Genève consiste dans les soies, dans les livres, & dans plusieurs autres marchandises, dont ils transportent de grandes quantités dans tous les pays étrangers. Ce qu'il y a de particulier, c'est qu'on imprime dans cette ville, peu de livres qui traitent des matières du protestantisme: on auroit peine à les débiter, à cause des libraires de Hollande & d'Angleterre, qui sont à même d'en fournir plus commodément tous les nazaréens réformés; & surtout les réfugiés de France. On imprime donc à Genève tous les docteurs Espagnols & Italiens. Sanchez, Escobar, Suarez, Molina, Bellarmin, Cajetan, &c ont obligation aux protestans de la conservation de leurs ouvrages. Les Genevois les donnent même tels qu'ils sont; malgré la différence de religion, ils ne changent jamais un seul mot dans les livres qui leur sont le plus contraires.

Cette bonne foi n'est point ordinaire aux nazaréens papistes: ils augmentent & diminuent à leur fantaisie tous les écrits qui passent par leurs mains.

[Pages c58 & c59]

Au commencement de l'imprimerie, ils ajoûterent un passage d'une vingtaine de lignes dans l'histoire de Joseph: ils ont été obligés d'avouer dans la suite l'incertitude de ce passage, qui ne se trouve point dans la plûpart des manuscrits. Les molinistes, dans le siécle passé, firent faire plusieurs éditions de Jansénius, où les fameuses propositions condamnées se trouvoient: mais dans les antérieures il faut avoir le don & le talent de rendre noir ce qui est blanc, pour les y appercevoir.

Les Genevois en général sont gros & gras. Ils passent pour être de mauvaise humeur, & peu hospitaliers; mais on leur fait tort de leur donner ce caractère: ils sont polis & affables beaucoup plus que tous leurs voisins. Il est vrai que les étrangers de la religion Romaine leur sont suspects; mais il leur est pardonnable de se défier de leurs plus mortels ennemis, qui ont voulu plusieurs fois leur tendre des piéges. Ils ont beaucoup de frugalité & de continence, & tâchent de paroître d'une gravité singulière. Cette passion les fait tomber souvent dans un excès ridicule.

Un défaut commun à tous les habitans de Genève, c'est une haine un peu trop violente contre la religion papiste. Ils se nourrissent avec plaisir dans les idées qui peuvent lui être les plus contraires. Leurs conversations deviennent des espéces d'enthousiasmes dès qu'on leur en parle. Je ne les blâme point de rejetter une croyance qu'ils pensent être défectueuse & erronnée; mais je voudrois qu'ils agîssent plus philosophiquement, qu'ils réfutassent l'erreur sans haïr celui qui est assez infortuné pour en être infecté.

Je pense qu'on peut regarder tous les hommes comme formant en quelque manière une seule & simple religion, puisqu'ils adorent tous la même divinité, & ne différent entre eux que par le culte & les cérémonies. Heureux sont ceux dont les régles & les préceptes conduisent par le plus court chemin à la félicité: mais parce qu'ils sont plus éclairés que les autres, qu'ils ont plus de moyens pour faire leur salut, ils doivent plaindre plutôt que mépriser ceux qui ont plus de peine qu'eux à parvenir à la voie céleste.

Je t'avouerai, mon cher Monceca, que je suis tenté de regarder le ciel comme un palais superbe, où l'on entre par quatre portes qui regardent les quatre côtés différens du monde.

[Pages c60 & c61]

On peut venir dans ce superbe édifice, de l'Orient, de l'Occident, du Septentrion & du Midi; mais les chemins qui y conduisent ne sont pas également beaux. Nous autres juifs, nous marchons dans celui de l'Orient que la divinité nous a applani: les nazaréens viennent par celui de l'Occident raboteux & mauvais: les Turcs passent par la route du Septentrion, encore plus gâtée: & toutes les religions qui sont dans les Indes & dans l'Amérique, marchent dans la quatrième remplie de boues & entourée de précipices. Beaucoup de gens se perdent dans ce chemin; mais cependant il en est qui arrivent au palais celeste, malgré les difficultés d'une route aussi périlleuse.

Les nazaréens papistes & nos rabbins, condamnent ce sentiment. Ils croient que Dieu ne doit point avoir pitié d'une créature qui a tâché de le servir dans une autre religion; & il est tel moine à Rome qui consentiroit plutôt d'avouer qu'il n'est aucune divinité, que d'accorder une place dans le ciel à quelques nazaréens réformés qui ont donné dans ce monde des exemples de la vertu Ia plus parfaite.

Lorsqu'un Italien veut obtenir quelque chose de sa famille, il la menace de se retirer à Genève, me n'anderò in Ginevra. Un pere de famille qui entend prononcer ces paroles à son fils, n'en est pas moins frappé, que s'il lui disoit, je m'en irai à tous les diables. Il dépendroit des Italiens de perdre aisément la mauvaise opinion qu'ils ont des Genevois. Pour peu qu'ils voulussent s'instruire des moeurs des peuples, ils verroient qu'il en est peu qui en aient d'aussi pures & d'aussi raisonnables que le sont celles de ceux qu'ils croient être des démons vomis de l'enfer. Il n'est aucun milieu dans la décision des Italiens: quiconque n'est pas entiérement de leur croyance, est un vrai gibier de Belzébuth.

Je vais te raconter l'histoire d'un prédicateur Piémontois, que tu croiras inventée à plaisir; mais je t'assure que j'en été moi-même le témoin. (1)

[(1) Dans un petit village appellé S. Julien, à une lieue de Genève, dans le territoire de la Savoye.]

[Pages c62 & c63]

Il prêchoit sur les peines de l'enfer; & après avoir compté toutes les chaudieres, les fourches & les tisons de cet infernal séjour: Mes freres, dit-il, vous serez peut-être curieux de sçavoir l'ordre dans lequel Satan fait passer les misérables damnés en revûe, lorsqu'il veut en sçavoir le nombre. Ce démon fait d'abord battre la caisse par Mahomet, qui est son premier tambour. Les juifs commencent à défiler, ayant à leur tête leurs rabbins; & à mesure qu'ils passent, les diables leur enfoncent les pointes de leurs grandes fourches de fer dans le derrière. Ensuite viennent les Turcs qui reçoivent un châtiment pareil. Les hérétiques arrivent après chargés de chaînes. Des diables leur versent du plomb fondu dans la bouche pour les punir des blasphêmes qu'ils ont proféré pendant leur vie contre les saints, & particuliérement contre S. Julien, le patron de cette église que vous voyez assis dans sa niche, & que vous n'avez pas trop le soin d'entretenir. Je n'ai trouvé que six livres dix sols la semaine passée dans son tronc. Si cela va toujours de même, vous avez grand air, mes chers frères, de faire renchérir le plomb fondu dans l'enfer. Pensez-vous que S. Julien votre patron vous pardonne de le négliger autant que vous faites? Vous vous trompez fort dans votre calcul. Quant à moi, je lui fournis de l'huile tant que je puis, & il est toujours bien éclairé. Mais voici tantôt la fête du lieu. Qui l'habillera? Sera-ce moi? Non, en vérité, je n'en ai pas le pouvoir. Je vous puis protester qu'il montrera le cul au premier jour, si vous ne prenez vos mesures. Cela vous fera un bel honneur, mes freres, lorsque les habitans du voisinage verront combien vous négligez votre patron! Vous achetez tous les jours des cotillons nouveaux à vos femmes: vous leur donnez ce qu'elles vous demandent. Vous faites fort bien. Mais pensez-vous, lorsqu'on vous jettera une grande cueillerée de plomb fondu dans la bouche, qu'elles aillent vous porter un verre de limonnade pour vous la rafrîchir? C'est alors que vous vous repentirez d'avoir, par votre négligence, mérité d'être au rang des hérétiques. Ah! grand S. Julien, direz-vous, que ne vous ai-je donné l'argent que j'ai employé à acheter une dentelle à Catherine? Que ne vous ai-je fait présent de la piéce d'ètoffe que j'apportai de la foire! Tous ces regrets seront inutiles, mes freres; S. Julien ne vous en sçaura aucun gré: c'est à présent que vous vivez qu'il faut lui montrer votre zéle. J'entends que quelques-uns de vous autres se plaignent que les récoltes deviennent mauvaises. Nous n'avons point eu de vin, dites-vous, cette année: nous n'eûmes point de bled il y a deux ans.

[Pages c64 & c65]

Je le crois bien, mes frères. Ce sera bien pis à l'avenir. Pensez-vous bonnement que S. Julien aille demander à Dieu la pluie, le soleil, le froid, le chaud, selon les occasions nécessaires, pour des gens qui lui laissent porter un vieux habit depuis trois ans? Vous vous trompez, mes freres. Vous serez traités comme les hérétiques, pour qui il n'est aucun salut, & qui sont dévolus en naissant au démon; en sorte que dès qu'un calviniste ou un luthérien vient en ce monde, le diable l'enregistre dans l'autre sur son livre, comme un bien qui lui est dévolu.

De semblables discours rendent les instructions méprisables, les avilissent & les ravalent. Le temple où la parole de la divinité, doit se faire entendre aux hommes, devient un théâtre de vendeurs d'orviétan. C'est en vain que l'on dit qu'il faut prêcher au menu peuple d'une façon différente de celle dont on parle aux gens éclairés. On peut exprimer une morale pure, & aisée à comprendre, sans farcir les esprits de cent contes ridicules, que l'avarice fait inventer. L'habit neuf de S. Julien que ce prédicateur vouloit acheter, auroit pû lui en produire un à lui-même par-dessus le marché. Mais quoi! Un prédicateur doit-il, pour un vil intérêt, sortir de son caractère qui lui donne un rang respectable? Ministre de la parole de Dieu, doit-il la mélanger avec des fables grossieres, capables de scandaliser, non-seulement ceux qui ne sont pas de la croyance nazaréenne, mais même ceux qui en sont le plus persuadés?

On ne sçauroit trop prendre de précaution pour examiner la science & la capacité de ceux à qui l'on accorde la liberté de prêcher. Ils deviennent les conducteurs de tout un peuple, On doit les regarder comme les principaux objets extérieurs qui produisent les idées dans l'esprit d'un nombre de gens qui ne voient & ne connoissent rien que par eux. Combien importe-t-il donc au bien de la société, que les notions qu'ils leur donnent soient justes & conformes à la droite raison?

Porte-toi bien, mon cher Monceca, & vis content & heureux.

De Genève, ce...

***

[Pages c66 & c67]

LETTRE LXIX.

Isaac Onis, à Aaron Monceca, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople.

Les vents m'ont été si favorables, mon cher Monceca, que je suis arrivé dans neuf jours de Smyrne à Alexandrie. Cette ville, si fameuse autrefois, célèbre par les grands hommes qu'elle a produits, superbe par la magnificence de ses bâtimens, digne enfin de la gloire de son fondateur, n'est plus qu'un amas confus de ruines informes & de colonnes, de chapiteaux, de bases, de morceaux de corniche, &c. Tous ces restes antiques sont épars & renversés, ensevelis en partie dans le sable, ou employés à des usages bien différens de ceux auxquels les anciens habitans les avoient destinés. Les débris de l'ancienne Alexandrie ne sont point comme ceux de l'ancienne Rome, dont il subsiste encore des morceaux qui conservent une partie de leur première beauté. On peut dire d'Alexandrie ce que Virgile dit de Troye après sa ruine. (1)

[(1) Et campos ubi Troja fuit. Virg. Aeneid. lib. 3.]

On voit les champs & la place où fut bâtie cette superbe ville. Ce phare si fameux, que les anciens comptoient entre les sept merveilles du monde, qui fut bâtie par les ordres de Ptolémée Philadelphe, & construit par Sostrate Guidien, ne subsiste plus aujourd'hui: il est enseveli sous les eaux; à peine en reste-t-il les moindres traces. On a bâti auprès de ces ruines une tour, qui sert à éclairer les vaisseaux pendant la nuit.

Cet ouvrage a été fait sous les princes mahométans, & n'a rien qui approche de la magnificence & de la splendeur de l'ancien phare, dont le premier étage étoit un vaste corps de logis de marbre blanc. Au-dessus de ce superbe bâtiment s'élevoit une tour quarrée, construite du même marbre, & d'une hauteur extraordinaire.

Avant de te parler des ruines de l'ancienne Alexandrie, des bâtimens de la nouvelle, des pyramides du Caire, & des antiquités qu'on voit dans cette capitale de l'Egypte, je te donnerai une idée générale des habitans de cette contrée; & en développant le plus qu'il me seroit possible leurs moeurs & leur caractère, je les comparerai avec ceux des anciens Egyptiens.

[Pages c68 & c69]

Je tâcherai de tirer quelque fruit des réflexions que je t'écrirai, & de mettre à profit les soins que je me donnerai. J'entrevois, que j'aurai l'occasion de satisfaire ta curiosité, & que je pourrai t'instruire de bien des choses qui sont échappées à la curiosité des voyageurs.

C'est dans l'Egypte que notre nation s'est formée: c'est dans ce pays, qu'elle a crû & multiplié, & que les promesses que Dieu fit à Abraham ont commencé d'avoir leur effet; & c'est dans ce même pays, où sont arrivés les premiers miracles du tout-puissant, pour délivrer son peuple de l'esclavage.

L'origine des anciens Egyptiens nous est tout-à-fait inconnue. Leurs dynasties renferment l'histoire fabuleuse de seize à dix-sept mille ans. Toutes les nations ont eu & ont encore le même foible, ou plutôt la même folie qu'eux. Les Ethiopiens, les Chinois réclament la préférence sur l'ancienneté. Les peuples nazaréens, qui sont obligés de fixer la création du monde à-peu-près comme les Hébreux, veulent venir autant qu'il se peut, des anciens peuples. Ils ne sçauroient remonter plus haut que le déluge: mais il tâchent d'inventer des fables qui leur fassent prendre leur origine, dans les tems les plus voisins de cette inondation. Quelques anciens poëtes & historiens François faisoient descendre leur nation en ligne directe d'Astyanax, fils d'Hector. Les dynasties des Egyptiens étant aussi fabuleuses que la prétendue origine des Troyens, il vaut mieux avouer naturellement qu'on ignore la façon dont l'Egypte a été peuplée, & le tems auquel elle l'a été, que de vouloir chercher la vérité dans un nombre de fables, qui n'ont aucune apparence de vérité.

Les Persans, les Grecs, les Romains, les Arabes & les Turcs, ont subjugué tour-à-tour les anciens habitans de l'Egypte, & se sont introduits dans le pays. On appelle aujourd'hui Coptes les descendans des premiers Egyptiens. Ils sont les véritables naturels du pays: leur nombre est extrêmement petit, eu égard à celui des étrangers.

Les guerres civiles des Romains furent les premieres causes de la ruine de l'Egypte. Les empereurs Grecs nazaréens firent périr plusieurs habitans de ce royaume, & persécuterent beaucoup les autres, en haine de l'hérésie de Dioscore, patriarche d'Alexandrie, dont la nation Egyptienne avoit embrassé la doctrine, qu'elle suit encore.

[Pages c70 & c71]

Les princes Arabes & Sarrazins acheverent presque de détruire les anciens Egyptiens: ensorte qu'aujourd'hui la langue Copte n'est plus entendue par les Coptes mêmes: le dernier qui la sçavoit, étant mort depuis quelques années.

Voilà un idiome dont les livres & les écrits nous sont inconnus pour toujours. C'est ainsi qu'a fini autrefois la connoissance des hiérogliphes: & sans le secours de l'imprimerie, peut-être le Grec eût-il eu le même sort dans la suite des tems. Le nombre des Turcs & des Juifs augmente tous les jours à Constantinople: celui des Grecs diminue à vûe d'oeil. Depuis long-tems, le Grec moderne n'a rien de commun avec l'ancien, ou du moins très-peu de chose. Peu-à-peu tout le monde écrira en Turc dans le Levant; les caractères Grecs ne seront peut-être connus dans cinq cent ans d'ici, que des habiles nazaréens Anglois, François, Allemands, Hollandois. Les anciens habitans de la Grèce n'en auront aucun usage, comme ils n'en ont point de l'ancienne langue, qu'ils ont déja cessé de parler.

Outre les Coptes, il y a encore deux sortes d'habitans en Egypte: on appelle les premiers, Bédouïns fixes, & les seconds,Bédouïns errans. Les Bédouïns fixes habitent les villages & les maisons de campagne: on doit les regarder comme les paysans du pays. Les Bédouïns errans menent la même vie que les anciens patriarches: ils vivent sous leurs tentes, du lait de leurs bestiaux, & changent d'habitations, à mesure que les pâturages leur manquent. Ils campent toujours dans les endroits où ils peuvent trouver facilement de l'eau: quelques-uns se tiennent auprès des montagnes; & les autres auprès des endroits habités.

Les Turcs ont beaucoup d'égard pour les Bédouïns errans. Ils leur abandonnent des terres pour les cultiver, dans la vûe de n'avoir rien à démêler avec des gens qui peuvent faire beaucoup de mal, sans qu'on puisse leur en faire aucun. Il leur est fort aisé de n'avoir rien à craindre du ressentiment des Turcs, ils se retirent à cent lieues dans les déserts, où il leur est très-aisé de subsister par la connoissance qu'ils ont des puits, & par leur frugalité. Ils ne sont point empêchés dans leur marche, par la quantité de leur bagage; leurs chameaux portant leurs tentes & leurs nattes de jonc. Ce sont-là leurs meubles, leurs lits, leurs palais & leurs temples.

[Pages c72 & c73]

Ces peuples, mon cher Monceca, estiment plus leur vie champêtre, que les courtisans n'idolâtrent le faste & l'embarras de la cour. (1)

[(1) Beatus ille, qui, procul negotiis,
Ut prisca gens mortalium,
Paterna rura bobus exercet suis,
Solutus omne faenore;
Neque excitatur classico miles truci,
Neque horret iratum mare;
Forumque vitat, & superba civium
Potentiorum limina.

Horat. Epod. liber, Ode II.]

Chez eux l'âge d'or vit encore: leur bétail leur fournit les mets les plus délicats; & ce même bétail pourvoit à leurs autres besoins. La laine de leurs moutons suffit pour les vétir. Ils en font une étoffe, qui les garantit des injures de l'air. Ils regardent comme insensés des hommes qui construisent des palais immenses, & qui croient encore y être logés à l'étroit. Les soins, les chagrins, disent-ils, n'habitent-ils pas dans ces somptueux édifices? Si l'homme n'y est pas plus content & plus satisfait que sous nos tentes, pourquoi nous donnerions-nous la peine de les construire?

Les hommes, mon cher Monceca, en batissant des villes, se sont rendus esclaves les uns des autres: ils ont été obligés d'accorder des droits à de simples particuliers, qui forment les chaînes dont ils se sont eux-mêmes liés. Ces bastions, ces citadelles, ces fortifications, sont devenues dans les suites aussi nuisibles aux peuples, qu'ils les croyoient utiles pour les garantir de leur ennemis. Ceux à qui l'on avoit confié ces défenses, les ont fait servir à s'emparer de l'absolu pouvoir; & les premiers hommes qui ont habité dans les villes, ont été les premiers esclaves.

Les Bédouïns, pour conserver leur liberté, n'ont pas besoin d'assembler leurs états-généraux. Il n'est chez eux aucune dispute, aucune guerre civile; ils trouvent partout des pâturages & de l'eau; & voilà leurs plus précieux trésors. Leur industrie, leur frugalité, leur fournissent le reste. Il n'est chez eux aucun différend sur la religion: point de docteurs & de théologiens toujours prêts à disputer. Si les plus zélés jansénistes & molinistes, dont tu m'as souvent parlé dans tes lettres, fussent nés Bédouïns, ils eussent passé leur vie sans être agités par les fureurs d'un parti toujours prêt à perdre celui qui lui est opposé.

[Pages c74 & c75]

Chez ces peuples heureux, il n'est point, mon cher Monceca, de tente entourée de fossés, gardée par des soldats, & destinée à renfermer des prisonniers d'état. Les Bédouïns n'éleverent jamais de palais à la vengeance: ils ne firent point un crime à leurs confrères de penser d'une manière différente de la leur; & chacun d'eux eut toujours la liberté de prier la divinité en Turc, en Arabe, ou en Persan, en François même, si la fantaisie leur en prenoit.

Un ennemi, quelque puissant qu'il soit, ne sçauroit, à l'aide d'un morceau de papier, obtenu de la faveur d'un ministre Bédouïn, ordonner à un particulier de quitter sa tente, sa famille & son troupeau, pour se rendre sur les confins de l'Ethiopie, & y rester jusqu'à nouvel ordre.

Un moufti Bédouïn ne va point escorté de soldats faire signer de tente en tente une profession de foi mahométane, construite dans un certain arrangement de paroles, en quoi consiste toute sa vertu.

Ce peuple ignore les édits, les nouveaux réglemens, les diminutions & les augmentations des espéces. Jamais Bédouïn ne s'est couché avec cent mille écus de bien, & levé sans un sol. Sa plus grande perte ne va pas au-delà de quelque mouton qu'un loup peut lui enlever pendant la nuit. Il ne paye aucun impôt lorsqu'il vient au monde, & lorsqu'il en sort.

Les procureurs, les avocats & les différens degrés de jurisdictions subalternes, inférieures & souveraines, sont inconnues aux heureux Bédouins. Un procès ne dure jamais plus de vingt-quatre heures entre deux particuliers. L'ancien de la tribu juge sur le champ & sans épices le différend. Ces peuples ne sçauroient croire qu'une affaire traîne quelquefois cent ans dans les familles des nazaréens, & généralement tous les Turcs regardent ce discours comme inventé pour montrer la lenteur de la justice. Il est vrai cependant qu'il y a plusieurs différends qui ne sont point terminés dans le cours d'un siécle. Un négociant François m'a assuré à Constantinople qu'il poursuivoit au parlement de Grenoble un procès qui duroit depuis cent vingt ans.

Quelle ridiculité, mon cher Monceca, ou plutôt quelle avarice! Quoi, pour terminer le différend de deux hommes, il faut plus de tems qu'ils n'en sçauroient vivre? Pour dire un tel héritage doit appartenir à Jacob, ou à Isaac, cent vingt ans ne suffisent pas?

[Pages c76 & c77]

Heureux les Bédouins, qui, conservant encore les premières impressions de la nature, n'ont point offusqué leur raison par des coutumes aussi ridicules!

J'ai parlé souvent à des nazaréens de la longueur de leurs procès. Ils pensent la justifier, en répondant que la justice est très-lente chez eux; mais qu'elle est bonne & rendue avec beaucoup de prudence. Eh quoi! pour juger un affaire prudemment, faut-il employer des siécles? Faut-il qu'un même procès soit examiné par trois ou quatre générations, & que les juges, de pere en fils, laissent à leurs enfans certaines affaires, dont les épices sont une partie du revenu de la famille? Pour juger sainement un procès, est-il nécessaire de ruiner totalement les deux parties, & d'absorber en frais de justice, au-delà de la somme dont il s'agit? Les nazaréens, mon cher Monceca, tâchent en vain d'excuser les défauts & les lenteurs de leurs tribunaux judiciaires par leur équité. Leurs peintres peignent la Justice une balance à la main. Mais elle penche souvent du côté le plus pécunieux; ou du moins, bien des gens s'en plaignent. Il n'est aucun particulier qui ne tremble, lorsqu'il a quelque démêlé avec un seigneur dont le crédit est puissant. Mauvaise marque de l'opinion que les peuples ont de l'intégrité de leurs juges. Il n'en va pas de même chez les Bédouins errans. Les chefs rendent justice à celui qui n'a que cent moutons, comme à celui qui en possède deux mille; & il arrive peu souvent qu'après la décision, celui qu'on a condamné se plaigne, & fasse craindre aux autres d'essuyer le même jugement.

Porte-toi bien, mon cher Monceca, & que le Dieu de nos peres te comble de prospérités.

D'Alexandrie, ce...

***

LETTRE LXX.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople.

Ta lettre, mon cher Isaac, m'a fait beaucoup de plaisir. J'en ai trouvé les réflexions sensées & utiles; & je regarderai comme un grand bonheur, si tu veux bien continuer de me donner des éclaircissemens sur les choses qui te paroîtront en Egypte dignes de la curiosité & de l'attention d'un philosophe.

[Pages c78 & c79]

Les ruines d'Alexandrie,quelque éparses & ensevelies qu'elles soient, donnent toujours une grande idée de l'ancienne splendeur de cette ville. Ces morceaux de marbre qu'on y apperçoit, ces chapiteaux, tout renversés qu'ils sont, offrent encore quelque chose de noble à l'imagination. L'esprit se représente, par ces restes superbes, la grandeur & la magnificence des bâtimens, lorsqu'ils étoient dans leur entier.

Si Paris, & la plûpart des villes de la France venoient à être détruites, cinq cens ans après on auroit peine à découvrir quelques traces des plus superbes bâtimens. Le défaut du marbre enseveliroit bien-tôt les édifices déja ébranlés. La pierre ne résiste aux rigueurs du tems, que lorsqu'elle est jointe avec plusieurs autres: mais dès qu'elle est séparée du corps du bâtiment, elle perd bientôt la forme que lui avoit donnée la main de l'ouvrier. Il n'est aucune colonne de marbre à Paris dans les édifices publics. Versailles, où Louis XIV a dépensé des sommes immenses, contient moins de marbre, si l'on en excepte les statues, que le palais d'un simple Génois. La sculpture de la façade du Louvre est déja rongée & endommagée par le tems; & cet édifice n'est pas encore achevé.

Les ruines des villes de l'Archipel arrêtent depuis plusieurs siécles la curiosité des voyageurs. Les Turcs cependant les diminuent tous les jours, & en enlevent une quantité prodigieuse de marbre. Combien devoit-il donc y en avoir dans les commencemens? La mosquée du sultan Achmet a été bâtie uniquement des pierres qu'on a apportées des ruines de Troie. Les colonnes qui forment le péristile de ce temple, & qui sont au nombre de cent trente, ont été trouvées toutes entières dans les champs de cette ancienne ville. Pendant près de deux cent ans, les Turcs n'avoient point d'autres boulets pour les canons des Dardanelles, que les chapiteaux Corinthiens, & les colonnes qu'ils brisoient & tailloient ensuite pour s'en servir à cet usage. Quelle quantité immense d'édifices, uniquement construits en marbre, ne devoit-il pas y avoir dans la Grèce? Que d'arcs de triomphe, de portiques, de péristiles, de fontaines, de colonnes? Rome avoit moins de bâtimens superbes que la Grèce, si nous en jugeons par la quantité de marbres & des morceaux d'architecture échappés à la fureur des tems.

[Pages c80 & c81]

Je conviens que le Tibre doit posséder des richesses immenses, & qu'il faut qu'il y ait plus de statues dans son lit, qu'il n'y en a aujourd'hui dans Rome: mais tous ces trésors nous sont cachés, & nous ne pouvons pas juger de ce que nous ne voyons pas.

Nos freres, les juifs de Rome, offrirent, il y a environ quarante ans, vingt millions au souverain pontife, pour obtenir de lui la permission de fouiller dans le Tibre & d'en détourner le cours pendant l'espace de six mois. Ils auroient fait leurs recherches une lieue au-dessus de Rome, & une au-dessous. Il est bien certain que dans ces deux lieues de terrein, ils eussent trouvé dix fois le prix de leur argent. Cependant, comme ils risquoient, disoient-ils, de perdre leurs vingt millions, ils demandoient, pour avoir plus d'aisance dans leur travail, de détourner le Tibre pendant l'été. Cette clause leur fit refuser leur requête. Vingt millons étoient fort tentans: on mit plusieurs fois la chose en délibération; mais enfin on jugea que les grandes chaleurs qui attireroient les exhalaisons du terrein desséchés causeroient des maladies pestilentielles, & l'on ne voulut point leur permettre de fouiller. Pour moi, mon cher Isaac, je crois que la crainte des maladies ne fut que le prétexte dont on se servit pour couvrir les véritables raisons de ce refus. Les juifs auroient vendu toutes les richesses, les statues, les bronzes, les médailles, les colonnes qu'ils auroient trouvées, hors de Rome; personne dans cette ville n'étant assez pécunieux pour les payer au même prix, que bien des princes souverains & des riches particuliers étrangers en eussent donné. La même politique a fait défendre de sortir les tableaux & les statues de Rome. Sans cette sage ordonnance, il y a long-tems que cette ville seroit dépouillée d'un nombre de belles choses que les nobles & les bourgeois eussent vendues: & peu-à-peu, les étrangers possédant chez eux ce qui les attiroit à Rome, n'y seroient plus accourus, ce qui lui eût porté un notable préjudice. On est si rigide sur ce réglement, que les grands-ducs de Toscane n'ont jamais pû obtenir de sortir l'Hercule antique de leur palais, pour le faire transporter dans leurs états.

Louis XIV, dans le tems de sa plus grande magnificence, fit acheter à Rome une partie des antiques qui sont dans la galerie de Versailles. Ce fut Poussin, peintre illustre, & sujet de ce monarque, qui fut chargé de les envoyer en France.

[Pages c82 & c83]

Le souverain pontife, ne pouvant faire autrement, y donna son consentement: mais on fut obligé, pour ménager l'esprit du peuple, & éviter une sédition, de les embarquer pendant la nuit, à l'insçu de tout le monde. Il est vrai que si Louis XIV avoit voulu, il eût pû obliger les magistrats Romains à les lui envoyer eux-mêmes: il étoit pour lors assez craint dans Rome, pour qu'on n'eût osé le lui refuser; mais il voulut bien qu'on évitât toutes les discussions. Lorsqu'on n'agit pas avec vigueur, les Romains les rendent éternelles: & il faut plus de tems pour terminer avec eux le moindre incident, que pour conclurre la paix universelle dans toute l'Europe. Il semble que l'esprit de vétille & de chicane soit le partage des prêtres nazaréens. Personne n'est plus atteint de ce défaut que les jansénistes & les molinistes. Lorsqu'ils ne peuvent disputer contre leurs ennemis & les contrarier, ils cherchent querelle à leurs frères & à leurs partisans. En voici un exemple récent.

Le pontife de Paris, dont je ne t'ai point encore parlé dans mes lettres, est fort haï des Jansénistes: ils ont affecté de noircir sa réputation par des libelles diffamatoires: mais les honnêtes gens ne se sont point laissés prévenir à ces invectives. Ce pontife est un fort galant homme. Il avoit gouverné avant d'être à Paris, une autre église, où il étoit aimé universellement, même des jansénistes. Il fut élevé à la première dignité ecclésiastique du royaume, & devint la victime de son rang. Obligé de tenir ferme contre tous les efforts du parti janséniste, il regretta bien-tôt la paix qu'il goûtoit dans son ancien diocèse. Cependant, il chercha à adoucir les esprits le plus qu'il lui fut possible. Ennemi des voies de fait & de la rigueur, il eût souhaité qu'on eût voulu entrer sincèrement en accommodement. Mais le bon homme connoissoit peu les gens à qui il avoit affaire. Les jansénistes étoient si outrés contre lui, qu'ils lui reprochoient même de trop manger; comme si l'appétit de ce prélat eût été un crime, & qu'il fût de l'essence des justes d'avoir l'estomac étroit. Il comprit enfin que tout ce qu'il feroit ne serviroit de rien, & il laissa les choses aller leur cours. On se plaignoit dans son diocèse depuis longtems, du peu de règle qu'il y avoit dans un livre que les nazaréens appellent bréviaire.

[Pages c84 & c85]

C'est un ramas de pseaumes du prophete-roi, entremêlé de quelques prieres de leur façon. Ce pontife ordonna à des gens sçavans dans la loi nazaréenne, de composer un nouveau bréviare. Quand on y travailloit, tous les jansénistes mumuroient & pestoient contre le livre & ceux qui le composoient. Les molinistes, au contraire, publioient par-tout que l'ouvrage qu'on alloit voir paroître, étoit excellent. Il a paru, & par un plaisant accident, les jansénistes l'ont reçu avec beaucoup de respect, & les molinistes ont déclamé contre avec beaucoup de force. Ils ont rempli Paris d'écrits séditieux. Deux certains prêtres (1) ont protesté solemnellement qu'ils n'abandonneroient point leur ancien bréviaire: un sur-tout (2) a fait le diable à quatre.

[(1) Languet, curé de S. Sulpice, & le curé de S. Nicolas du Chardonnet.
(2) Le même curé de S. Sulpice.]

C'est un fanatique, qui pourroit bien un jour introduire chez les molinistes les convulsions des jansénistes. Il dit que le nouveau bréviaire est un livre rempli d'erreurs dangereuses: qu'il est digne du feu: que son pontife avoit apparemment l'estomac trop plein lorsqu'il l'a approuvé; & ce qu'il appelle du pontife-après-dîné au pontife à jeun. Le parlement n'a pas trouvé ses raisons fort excellentes: il a soutenu que le bréviaire étoit beau & bon; & que comme tel, il devoit être reçu. Cette cour souveraine a condamné ensuite certain écrit qu'on soupçonnoit fort de partir de la main du prêtre fanatique, à être lacéré & brûlé par la main du bourreau. Cependant l'affaire du bréviaire n'est point finie. Les molinistes outrés disent, qu'il ne vaut rien, & que l'arrêt du parlement ne sçauroit rendre bonne une marchandise gâtée. Ils comparent ce livre à du lard rance, capable de gâter la meilleure sausse. Ainsi, disent-ils, le livre peut empoisonner l'ame la plus saine. Je ne sçais où ces nazaréens ont été chercher cette comparaison: car elle est tout-à-fait dans le goût Hébraïque; & c'est ce que pourroit dire de plus expressif un juif, vû l'horreur que nous avons naturellement pour le cochon, animal immonde & dont la chair nous est défendue par notre sainte loi.

Il n'y a rien de nouveau à Paris que la dispute sur ce bréviaire. J'aurai soin de t'instruire de la façon dont elle finira.

[Pages c86 & c87]

Il y a apparence que les prêtres seront obligés de céder; car les juges séculiers ont une façon de les punir qui leur est très-sensible. Ils les privent de leur revenu; & l'intérêt est si cher aux eccclésiastiques que c'est le seul moyen pour les réduire au point où on veut les amener.

Celui qui s'est déclaré le plus ouvertement contre l'introduction de ce nouveau livre, a particulièrement la réputation d'être fort attaché à l'argent. Il fait bâtir un temple magnifique; mais l'on prétend qu'il lui vaut à lui encore plus qu'aux ouvriers qu'il fait travailler. Sous le spécieux prétexte de ramasser pour subvenir aux frais de la bâtisse & de la décoration de cet édifice, il reçoit de toutes mains. Il n'est rien pour lui, ni trop chaud ni trop froid. L'argent est toujours argent, de quelque côté qu'il lui vienne. Je suis assuré qu'il ne se feroit point une peine de recevoir le profit des femmes publiques de Paris, si l'on vouloit lui permettre de mettre un impôt sur leur commerce. Il bâtiroit son temple comme cette fameuse courtisanne Egyptienne bâtit une des pyramides d'Egypte, du revenu des amans auxquels elles accorda ses faveurs.

Tu seras peut-être étonné, mon cher Isaac, de l'obstination de cet ecclésiastique à vouloir lui seul se distinguer de tous ses confreres. Il espère, par sa rébellion, faire sa cour au souverain pontife. C'est par ces coups d'éclat qu'un simple particulier se fait connoître, & qu'il rend son nom considérable parmi les frénétiques du parti qu'il a embrassé. La cour de Rome récompense tôt ou tard ce zèle aveugle, & l'on ne fait jamais rien inutilement pour elle. C'est ainsi que les entreprises les plus criminelles sont souvent les mieux récompensées. On voit en tous lieux, & sur-tout parmi les ecclésiastiques, de ces nouveaux Erostrates, qui, pour illustrer leur nom, mettent tout en feu, & causent des troubles subits dans les tems les plus calmes.

Il y a quelques années qu'un pontife outré moliniste (1), publia un écrit contraire au respect qu'il devoit au roi son maître & au bien de la patrie.

[(1) L'archevêque d'Arles.]

[Pages c88 & c89]

On soupçonna les jésuites d'avoir occasionné cette démarche, quoiqu'ils n'y eussent aucune part. Le pontife l'ayant appris, déclara publiquement, que bien loin que ces religieux eussent quelque part à l'ouvrage qu'il avoit donné au public, ils avoient fait ce qu'ils avoient pu pour l'empêcher. Je n'en doute pas. Les jésuites sont les plus outrés molinistes; mais ils sont les plus politiques. Les sottises que font ceux qui leur sont attachés, les décréditent beaucoup. S'ils étoient toujours les maîtres de retenir les esprits, il est bien des sottises que ne feroient point les molinistes subalternes. Mais quelque prévoyance qu'aient les officiers généraux d'une armée, il est impossible qu'ils puissent empêcher la folie d'un soldat, d'un vivandier, ou d'un simple goujat.

Porte-toi bien, mon cher Isaac, & que le Dieu de nos peres te comble de richesses.

De Paris, ce...

***

LETTRE LXXI.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, caraïte, ancien rabbin de Constantinople.

Les nouvelles de Corse, mon cher Isaac, varient beaucoup; & l'on commence à douter de la réussite des projets du prétendu roi Théodore. L'argent lui manque: le secours qu'on lui avoit promis n'arrive point. Il s'est formé un troisiéme parti dans le pays; & les Génois espérent de voir bientôt leurs affaires rétablies, ou du moins le publient-ils de même. Je te dirai, mon cher Isaac, qu'après avoir raisonné long-tems sur ce qui se passe en Corse, j'avoue de bonne foi que je n'y comprens rien. Je parle ici tous les jours à plusieurs politiques qui font de grands raisonnemens. Ils expliquent le dénouement de cette aventure avec autant d'assurance que s'ils étoient instruits des secrettes particularités. Ils prétendent connoître le fameux enchanteur qui protége ce chevalier errant; ils sçavent d'où lui viennent les secours qu'il a eus; ils font le détail de ceux qu'il doit encore avoir. Mais après les avoir oui parler pendant long-tems, lorsqu'on vient à réfléchir sur leurs discours, on voit que leurs foibles conjectures s'évanouissent & ne peuvent soutenir la voie de l'examen.

Si l'on considère Théodore comme un aventurier; si l'on croit de lui ce qu'en débitent les Génois, son arrivée en Corse est quelque chose d'aussi extraordinaire que la haute élévation de Tamerlan, que quelques auteurs Arabes ont prétendu être fils d'un pâtre.

[Pages c90 & c91]

Il est même beaucoup moins surprenant qu'un simple soldat Tartare devienne le maître & le chef de sa nation, qu'il ne l'est de voir un particulier, un homme ordinaire, se faire déclarer roi au milieu de l'Europe, à la vûe d'un grand nombre de princes, jaloux de la grandeur & de la majesté de leur rang, qui seroit ravalée si un aventurier reconnu pour tel, devenoit leur égal. Car enfin, si par hazard les Génois venoient à être chassés entiérement de l'isle de Corse, & que Théodore fût reconnu par tous les habitans pour leur maître & souverain seigneur, je demande ce que feroient alors les puissances souveraines de l'Europe. Des monarques, tels que l'empereur & le roi de France, pourroient-ils se résoudre à reconnoître jamais pour légitime souverain un roi couronné par la révolte, fabriqué par le crime & qui, avant d'être souverain, deshonora, à ce que l'on prétend, le caractère de gentil-homme? Je ne crois pas qu'il y ait personne assez fou pour se figurer, que ces princes tinssent une pareille conduite. Mais, d'un autre côté, Théodore auroit des états, des sujets, des vaisseaux, des ports, des villes, &c. Quand on auroit des affaires à démêler avec lui, sur quel pied les traiteroit-on? Et il seroit impossible qu'on n'en eût. La France même y seroit forcée, par la situation de la Corse. Car il est peu de bâtimens partant de Marseille pour le Levant, qui ne mouillent, en allant ou venant sur les côtes de Corse.

Plusieurs personnes tranchent toutes ces difficultés, & disent que dès que Théodore seroit maître & possesseur paisible de son pays, un autre puissance l'en expulseroit. Je demande si la bonne politique peut consentir à ce raisonnement? Je pense qu'elle y est tout-à-fait contraire, & qu'à moins qu'on n'eût prévenu entre les puissances de l'Europe toutes ces difficultés, avant de vouloir expulser Théodore: celui qui en feroit l'entreprise trouveroit dans son chemin plusieurs princes prêts à s'y opposer. Mais, disent certaines gens, tout est déja réglé, tout est conclu; on sçait à quoi s'en tenir. C'est ce que j'examinerai dans la suite, & je trouve cette opinion remplie de difficultés. Je regarde actuellement (en supposant que Théodore agisse pour lui seul) quels seroient les obstacles que rencontreroit la puissance qui voudroit le chasser de Corse, s'il en étoit une fois paisible possesseur.

[Pages c92 & c93]

Je veux que ce soit l'Espagne. L'intérêt de la France s'oppose fortement à souffrir que cette nation ait un état, des villes, plusieurs ports, qui bloquent entièrement ceux de Marseille, de Toulon & d'Antibes. Avec deux frégates de vingt piéces de canon, dès que les Espagnols auroient la guerre avec la France, ils romproient absolument le commerce du Levant. Dans une tempête, les vaisseaux marchands seroient obligés d'aller chercher un azyle dans des ports très-éloignés, & quelquefois n'en pourroient pas trouver, sur-tout si le vent les empêchoit d'approcher la côte d'Italie. L'isle de Corse entre les mains d'une puissance aussi redoutable que l'Espagne, deviendroit aussi pernicieuse au commerce de Marseille, que les François en tems de guerre seroient incommodes aux Catalans, s'ils étoient les maîtres de l'isle de Majorque. Je te prie, mon cher Isaac, de jetter les yeux sur une carte géographique, & tu te convaincras toi-même de la vérité de mon sentiment.

La France ne seroit pas la seule puissance intéressée à ne point souffrir que les Espagnols eussent l'isle de Corse. Le roi de Sardaigne, sans doute, n'y consentiroit qu'avec peine. Nice, Ville-Franche, & les autres places maritimes qu'il a, ne sont déja que trop gênées & contraintes par la France. Je ne crois pas qu'il se souciât, d'avoir encore un voisin aussi incommode. Quelques politiques veulent qu'on consentît aisément que le roi de Sardaigne s'emparât de l'isle de Corse. Mais la France a la même raison de s'opposer aux Piémontois qu'aux Espagnols. Quoique les premiers soient beaucoup moins puissans, ils deviendroient très-incommodes à la France, dès qu'ils seroient unis avec d'autres alliés ligués contre elle. Que seroit-il arrivé à Toulon & à la Provence entière, si les Anglois & les Hollandois eussent été les maîtres de former des magasins, & d'avoir un nombre de villes & des ports à quarante lieues de Provence, & de pouvoir y venir dans vingt-quatre heures mouiller avec une escadre, toutes & quantes fois ils auroient voulu?

Si la France a presqu'autant d'intérêt que l'Espagne à voir le Port-Mahon hors des mains des Anglois, combien est-elle plus intéressée à ne point laisser établir une puissance redoutable dans des ports qui bloquent tous ceux qu'elle a dans la Méditerrannée?

[Pages c94 & c95]

Quelques personnes croient qu'elle souffriroit sans peine que ces ports fussent au roi de Naples & de Sicile. Ce raisonnement est si foible qu'il se réfute soi-même. L'union des cours de Naples & de Madrid est si étroite, leurs intérêts sont si unis ensemble, que les mêmes raisons qui sont contre les Espagnols sont contre les Napolitains. D'ailleurs, tous les hommes sont mortels: la Divinité n'a pas exempté les souverains des loix du trépas. Si, par malheur, le prince des Asturies, qui n'a point d'enfans, venoit à mourir, ne voilà-t-il pas ces ports entre les mains de l'Espagne, &, par conséquent, d'une puissance dont les forces sont à craindre? Mais, dira-t-on, qui sçait si par des articles secrets des mêmes traités qui rendroient les Napolitains maîtres de ce pays, ils ne seroient pas obligés de l'abandonner à un autre prince dès le moment que leur souverain deviendroit roi d'Espagne? A cela je répons, qu'un habile politique ne doit point s'assurer sur la foi des restitutions. Les conseils des princes sont aussi fertiles en excuses que la société des jésuites. Les prétextes plausibles ne leur manquent point: ils usent du privilége de la direction d'intention. Les Anglois sur ce point sont, depuis quelques tems, devenus très-jésuites, & je crois qu'ils ont pris plusieurs raisons de ces révérends peres sur l'article de Gibraltar & de Port-Mahon. Que ne pourroient point faire des Espagnols naturellement portés à suivre la direction jésuitique?

Voilà, mon cher Isaac, quelles sont les raisons qui me font soupçonner que Théodore agit de son chef, sans être dirigé par un premier mobile. L'argent qui lui manque, le peu de troupes qu'il a, la lenteur avec laquelle il se conduit, n'ayant pas fait encore une seule action qui puisse décider quelque chose: tout cela me confirme dans mon sentiment.

Mais d'un autre côté, lorsque je viens à considérer que le baron de Newhoff étoit esclave il y a deux ans, qu'il étoit malade dans un hôpital il y en a trois, qu'il a mangé & consumé depuis long-tems son bien de patrimoine, & que je le vois arriver en Corse avec des caisses remplies de pieces d'or, & avec huit canons de fonte, dont le moindre coûte plus de deux mille écus, je ne sçais plus à quoi m'en tenir.

[Pages c96 & c97]

On ne trouve point deux ou trois cens mille livres à emprunter sur des frêles espérances, & qui paroissent ridicules à quiconque veut les examiner. Comment donc le baron de Newhoff a-t-il pû ramasser les secours qu'il a donnés aux Corses? S'il ne les a pas trouvés chez de simples particuliers, il faut nécessairement qu'il les ait eu par le moyen de quelque souverain: & si c'est un souverain qui l'assiste, qui le soutient, qui le protége, pourquoi l'abandonne-t-il au besoin? Pourquoi le laisse-t-il manquer d'argent & le met-il au risque d'employer inutilement les premières sommes qu'il lui a données?

Ce sont-là des réflexions dans lesquelles l'esprit se perd & s'égare dès qu'il veut les approfondir. Les politiques croyent développer aisément tous ces secrets. Quant à moi, j'avoue de bonne-foi, que je n'y comprens rien, ou du moins bien peu de chose. Peut-être ceux qui croient les sçavoir les ignorent-ils ainsi que moi; mais ils ont moins de bonne-foi, & veulent donner leurs conjectures pour des réalités. C'est assez-là le défaut de tous les politiques: rien ne les arrête; & ils trouvent aisément des raisons pour résoudre les difficultés les plus grandes. Ils pénètrent dans les cabinets des princes: ils sçavent ce qui s'y passe de plus caché; & ils annoncent & prédisent la fin d'une guerre qui ne fait que commencer. Ils règlent enfin toutes les cours de l'Europe. Par malheur pour eux & pour leurs prédictions, ils sont aussi fautifs que les faiseurs d'almanachs.

Le tems, mon cher Isaac, démêlera le chaos confus d'idées que forment les hommes sur l'entreprise du baron de Newhoff. En attendant, suspendons notre jugement. Il y a dix ou douze personnes en Europe qui sçavent le secret de cette affaire: & elles doivent s'amuser infiniment des discours qu'elles entendent faire. Nous aurons un jour le même avantage qu'elles ont à présent. Lorsque la fusée sera démêlée, nous pourrons nous amuser à notre tour des vaines conjectures qu'on forme à présent.

Dès que je sçaurai quelque chose de nouveau, je te l'écrirai; & j'aurai soin de m'informer exactement de ce qui pourra m'éclaircir. Au reste, on dit ici que ledit seigneur Théodore traite ses nouveaux sujets avec beaucoup de rigueur; ceux sur-tout qu'il soupçonne lui être opposés. Le simple soupçon est un crime chez lui que la mort seule peut expier.

[Pages c98 & c99]

Il a fait arquebuser quatre des principaux de ceux qui lui étoient contraires. Je pense qu'il eût beaucoup mieux fait de leur accorder leur grace. Sa générosité lui eût gagné beaucoup plus de coeurs qu'une crainte servile n'en tiendra dans le respect & dans la servitude.

Je crois que dans les guerres civiles le sang qu'on fait verser sur les échaffauds, produit le même effet que celui des premiers nazaréens, que les empereurs payens répandoient avec tant de fureur. Plus on en égorgeoit, & plus le nombre en augmentoit. La même chose arrive dans les guerres civiles. L'esprit de parti s'échauffe par le meurtre & le carnage; la mort d'un particulier détermine cent personnes à embrasser son parti. La haine est le partage du meurtrier; la pitié de celui qui périt. La mort du fameux amiral de Coligni & des autres protestans, ne servit qu'a donner un plus grand nombre de partisans à Henri IV. Les pertes que les cantons catholiques firent dans leur dernière guerre, les a unis plus que jamais ensemble. Depuis l'abolition entière de la religion nazaréenne papiste en Irlande, le nombre des nazaréens de cette croyance est plutôt accru que diminué. La déposition du pontife de la ville de Sénez dans le concile d'Embrun, a beaucoup augmenté le nombre des jansénistes en France. On ramène beaucoup plutôt les esprits par la douceur, que par des voies violentes & sanguinaires. Le caractère cruel de Philippe Il a porté le premier coup à la monarchie d'Espagne: il lui a fait perdre les pays qui forment aujourd'hui la république de Hollande.

Porte-toi bien, mon cher Isaac, & que le Dieu de nos peres te comble de prospérités.

De Paris, ce...

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LETTRE LXXII.

Mes affaires m'ont obligé d'aller passer quelques jours à Lausanne, avant de pouvoir continuer ma route par Lyon & par le Languedoc, pour me rendre, le plûtot qu'il me sera possible, à Lisbonne. J'ai reçu des passeports des cours d'Espagne & de Portugal pour six mois de tems. Ainsi je pourrai finir tranquillement mes affaires, sans être troublé par la crainte des prêtres & de l'inquisition.

[Pages c100 & c101]

Samuel Pinaro m'a fait obtenir un brevet d'agent extraordinaire de la République de Gènes, pendant le séjour que je serai à Lisbonne; & ce titre me donne un caractère qui me met dans une entière sûreté. Je ne doute pas que je ne découvre bien des choses dans le voyage que je vais faire, qui pourront donner lieu à des réflexions philosophiques; & je t'écrirai d'Espagne avec autant d'assiduité que je t'ai écrit d'Italie.

J'ai peu de chose à présent à t'apprendre. Lausanne est une ville assez jolie. C'est la capitale du pays de Vaud, dans le canton,de Berne. On y vit beaucoup plus à Ia Françoise que dans les autres. Cependant les habitans ont en général les manières & les modes de leurs confrères. Ce pays ne produit aussi que ce que produisent les autres cantons. Le vin y est assez bon. Le lac & les rivières abondent en toute sorte de poissons. On n'y manque pas d'oiseaux & de toutes les autres choses nécessaires à la vie. La nature dans ce climat fournit aux hommes tout ce qui leur est utile: elle n'est avare que des choses qui introduisent le luxe & et autorisent la débauche.

Les Suisses sont endurcis à toutes les incommodités de la faim & de la soif, du froid & du chaud. Ils se nourrissent à peu de fraix; leur principale nourriture étant du lait & du fromage. Chez eux les cuisiniers sont des gens inutiles ou fort peu employés. Ils ignorent l'art de composer des poisons pernicieux à la santé & à la durée de la vie, sous le nom de ragoûts fins & de mets délicats. Leurs maisons sont médiocres, & leurs meubles tiennent de la simplicité des premiers siécles. Leurs habits, faits pour leur utilité, & non pour éblouir les yeux de ceux qui les regardent, sont proportionnés au reste. Tant de vertus sont obscurcies par un défaut considérable: ils sont ivrognes au souverain dégré. Ils passent quelquefois des jours & des nuits à des débauches continuelles; & l'on ne peut espérer de gagner une place dans leur coeur, sans avoir le verre à la main. L'amitié chez eux se cimente par le vin. Celui qui boit le plus, passe en Suisse pour être le plus aimable. Un homme, dont l'estomac contient six ou sept bouteilles de vin, est aussi recherché dans leurs fêtes, qu'un poëte ou un auteur gracieux l'est en France dans les parties de plaisir.

[Pages c102 & c103]

Chapelle & S. Evremond n'eussent été en Suisse que deux misérables faquins, indignes des bonnes compagnies.

Quelque plaisir que les Suisses prennent à boire, dès qu'ils ont fini leurs débauches, ils reprennent leurs occupations, & redoublent leur industrie & leur diligence pour regagner ce qu'ils ont dépensé. Ils travaillent pour boire, dit un auteur moderne, & boivent pour mieux travailler dans la suite. L'inclination qu'ils ont pour le vin ne les empêche pas d'être prudens & circonspects dans les affaires publiques & particulieres. Il faut que les fumées de Bacchus ayent moins d'ascendant sur leurs cerveaux que sur ceux des autres peuples; car il n'est aucune négociation, aucun accommodement, aucun bail, aucun contrat, qui ne se fasse le verre à la main; & qui ne soit arrosé de la liqueur enchanteresse. Elle ne met point leur politique en défaut: & après avoir bû toute la journée, un Suisse connoît parfaitement ce qui convient à l'utilité de sa patrie. C'est-là une espèce de miracle, mais l'on ne peut douter de sa réalité qui paroît manifestement: les cantons ayant maintenu pendant tant de siécles leur liberté contre plusieurs princes qui ont voulu les mettre sous le joug. C'est à leur union qu'ils doivent leur conservation & l'estime qu'ils se sont attirée par toute l'Europe, où il n'est point de princes qui ne soient bien aises d'être leurs alliés.

Les Suisses ont trouvé le moyen d'avoir un grand nombre de soldats disciplinés & aguerris qui ne leur coûtent rien. Ils envoyent leur jeunesse servir dans les pays étrangers. Beaucoup de souverains ont des régimens Suisses à leur solde, qui sont entretenus par des recrues que les cantons permettent de faire chez eux. Mais à mesure que les jeunes gens s'engagent & sortent de la patrie pour un certain tems, ceux qui les avoient précédés obtiennent leur congé, & retournent dans leur pays, parfaitement élevés & instruits dans l'art militaire. Outre les soldats formés hors de la Suisse, on a encore grand soin de faire faire les exercices militaires certains jours marqués de l'année, à tous les bourgeois, & à tous les artisans. Les paysans même n'en sont point exempts. Après avoir travaillé certains jours de la semaine pour eux, ils employent les autres au bien public & au salut de la patrie.

[Pages c104 & c105]

Quoique ces précautions soient très-sensées, les cantons doivent peu craindre les invasions des étrangers. Les montagnes inaccessibles des Alpes leur servent de remparts, & il n'est point de prince en Europe, qui, soit par crainte, soit par intérêt, osât les attaquer, Quand, après une pénible guerre il viendroit enfin à les subjuguer, ce qu'il en tireroit pendant cinquante ans ne vaudroit pas ce qu'il dépenseroit dans une seule campagne. Si les Suisses doivent craindre d'être détruits, ils ne doivent l'appréhender que d'eux-mêmes. Tandis qu'ils seront unis, ils subsisteront tels qu'ils ont toujours été: mais s'ils viennent à se diviser, si la haine, la discorde, l'envie se glissent dans leurs coeurs, ils feront eux-mêmes dans peu de tems ce que toute l'Europe n'auroit pû exécuter.

Il y a quelques années que les cantons papistes & les cantons réformés se firent une guerre cruelle. Un moine nommé l'abbé de S. Gall, avoit occasionné cette division: car dans tous les états nazaréens, il semble que les disputes & les dissensions doivent naître par l'esprit turbulent des moines & des prêtres. Cet abbé s'étoit mis à la tête des cantons papistes; & comme un nouveau Josué, il vouloit, disoit-il, exterminer tous les ennemis du peuple de Dieu. C'est ainsi qu'il appelloit les Suisses réformés. Il avoit donné à chaque soldat de son parti, de petits billets, dans lesquels étoit écrit le nombre de ceux que chacun devoit tuer. L'un étoit obligé d'en égorger cinq, l'autre six & l'autre sept; enfin plus ou moins, selon que l'abbé jugeoit que le soldat qu'il chargeoit de cet emploi avoit plus ou moins de force & de courage. Il rangea son armée; & avant qu'elle commençât le combat, il promit une place dans le ciel à ceux qui mourroient dans la bataille, & beaucoup d'indulgences de la part du souverain pontife à ceux qui accompliroient les ordres de leur billet. Après cela il se retira prudemment & se mit en sûreté, laissant à ses officiers le soin de disposer du reste. Les choses n'allerent pas cependant au gré de son attente. Son armée fut entierement défaite; les billets meurtriers n'eurent aucun effet; & loin que le moderne Josué priât la Divinité d'arrêter le cours du soleil, pour lui donner le tems d'achever de défaire ses ennemis, il la supplia avec instance d'amener la nuit & les ténébres pour l'arracher lui & le reste de son parti, à la fureur & à la vengeance des nazaréens réformés.

[Pages c106 & c107]

Après cette bataille, les Suisses papistes comprirent la sottise qu'ils avoient faite; ils reconnurent combien il leur étoit nuisible de continuer une guerre dont les commencemens leur étoient si funestes: ils proposerent la paix à leurs ennemis, qui, charmés de retrouver des frères que la discorde leur avoit ravis, donnèrent aisément les mains à un accommodement qui pacifia toute la Suisse, assura sa liberté, qui ne pourra lui être ravie tandis qu'elle ne sera point divisée. Tous les cantons, soit les papistes, soit les réformés, sont persuadés de cette vérité. Aussi tâchent-ils d'être toujours unis, & de vivre en paix. L'abbé de S. Gall fait bien de tems en tems quelque tentative pour rebrouiller de nouveau les affaires, & causer une nouvelle division. Mais les Suisses papistes sont devenus sages à leurs dépens; & les réformés aiment mieux patienter & souffrir quelque chose, que de replonger leur patrie dans une guerre civile.

Quelque-tems après l'introduction de la réformation, la différence des opinions faisant beaucoup de bruit, & les magistrats craignant que ces divers sentimens ne causassent quelque émeute & quelque sédition populaire, ils résolurent tous d'un commun accord, que dans les cantons où il y auroit plus de papistes que de réformés, chacun suivroit dorénavant le parti du souverain pontife; & que dans ceux où le nombre de ses partisans seroit moindre que celui des adversaires, on se sépareroit entiérement de sa communion. Cela fut exécuté avec autant de facilité qu'on l'avoit projetté. Tout resta tranquille; & chacun vécut paisible chez lui. Ce n'est pas aimer les querelles & les divisions, que d'agir d'une manière si prudente & si sensée. Les Suisses sont les seuls peuples capables de prendre un parti où il entre autant de franchise & de naïveté. Aussi ne se piquent-ils pas d'être grands philosophes. Je ne crois pas qu'il y ait jamais eu dans leur pays beaucoup d'auteurs dont la réputation ait fait grand bruit. Un poëte chez eux est un animal aussi rare qu'un éléphant à Paris. En général leurs bibliothèques sont composées de moins de volumes qu'il n'y a de tonneaux de vin dans leurs caves.

[Pages c108 & c109]

On peut dire des Suisses qu'ils ont beaucoup de bon sens; mais pour l'esprit, il est tombé en partage à leurs voisins. (1)

[(1) Il faudroit avoir autant d'envie de prendre au pied de la lettre tout ce qui peut attirer des ennemis à Jacob Brito, que certains esprits bas & envieux, pour penser que ce juif ait voulu soutenir qu'il n'y avoit point de véritables sçavans en Suisse. Il étoit très-persuadé du contraire; mais il parloit d'une manière générale. Ses expressions, prises dans leur juste valeur, ne signifient autre chose, si ce n'est que les gens de lettres sont plus rares en Suisse qu'en France, & qu'en Angleterre. En vérité, ceux qui ont cru que Jacob Brito cherchoit à dépriser les Suisses pour élever les François, ont bien mal démêlé ses sentimens. Il accorde aux premiers de véritables trésors, & ne donne que des clinquans aux derniers. Est-il quelques talens & quelques qualités qu'un véritable philosophe mette en parallèle avec la sagesse & la justesse du raisonnement? L'esprit, quelque brillant qu'il soit, peut-il être prisé à l'égal du bon sens? J'ai relu trois fois de suite cette lettre dans la ferme résolution d'effacer tout ce que je pourrois juger avoir dû exciter les murmures de certaines gens: & je n'ai rien trouvé que ce que j'ai moi-même entendu dire cent fois à deux cent Officiers ou négocians Suisses, remplis d'esprit & de bons sens; mais qui, jugeant des choses sans se laisser aveugler par les préjugés, ne croyoient pas que c'étoit vouloir décider du mérite de tous les particuliers, que de blâmer en général les défauts d'une nation. Je le répete encore: qu'on lise cette lettre d'un oeil philosophique, & l'on verra si j'ai voulu mépriser un des plus respectables peuples de l'Europe.]

J'ai lû un livre, qu'on regarde dans ce pays-ci comme un chef-d'oeuvre, intitulé: Lettres sur les François & les Anglois, par un Suisse. Cet ouvrage a eu assez de débit dans les pays étrangers. Mais, franchement, il ne vaut pas grand chose. L'auteur court après l'esprit, & veut dire de jolies choses; c'est-là son foible; il s'embrouille dans un nombre de divisions & de subdivisions. Le beau, selon lui, n'est pas toujours bon; mais le bon doit être beau. Les François n'ont que le beau. Leur beau ne vaut donc pas le bon. C'est une chanson perpétuelle, retournée d'une manière différente, un galimathias de bon, de beau, de beau qui n'est pas bon: & tout cela tend à prouver que Boileau, & quelques autres auteurs de la première classe, sont des génies médiocres, & ne valent presque pas la peine d'être lûs. Il trouve les comédies Angloises peu dignes de l'estime des connoisseurs, quoiqu'en matière de belles-lettres ce soit en quoi les Anglois aient le mieux réussi, & que plusieurs pièces soient excellentes.

[Pages c110 & c111]

Enfin, mon cher Monceca, malgré l'approbation que bien des gens ont donnée à ce livre, je le trouve mauvais, écrit d'un style guindé & obscur, n'offrant aucune idée vive à l'imagination, faux dans ses critiques, & peu exact dans ses jugemens.

Je n'oserois dire dans ce pays-ci ce que je t'écris; car l'on y est extraordinairement prévenu sur cet ouvrage, & presque autant que sur la liberté des citoyens dont on parle à tous momens. Je te dirai pourtant que cette liberté dont ils font tant de bruit, ne regarde que les gens d'un certain rang; car le peuple est plus soumis ici que dans aucun autre état. Chaque baillif dans ce pays est un petit souverain, qui, pendant tout le tems que dure son emploi, songe à profiter des avantages qu'il lui donne. Aussi le peuple gémit-il souvent du gouvernement de quelques baillifs: & il les aime aussi peu qu'il a peu lieu de s'en louer.

Tous les pays, mon cher Monceca, ont leur bon & leur mauvais; & quand on a parcouru les différentes formes de gouvernement, on voit qu'à quelque chose près, ils approchent assez les uns des autres. Je ne parle que des nations Européennes, & j'excepte celles où l'inquisition exerce ses fureurs.

Porte-toi bien, mon cher Monceca, & vis content & heureux.

De Lausanne, ce...

***

LETTRE LXXIII.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, caraïte, ancien rabbin de Constantinople.

On débite ici une nouvelle aussi réjouissante qu'elle est extraordinaire. «On assure que le nouveau roi de Corse a écrit à l'épouse du maître-d'hôtel de l'archiduchesse Marie-Magdelaine, pour lui donner part qu'il avoit été élu roi de Corse, pour la prier de lui procurer les passeports nécessaires pour un ministre, qu'il avoit dessein d'envoyer à la cour de Vienne.» Je ne sçais si cette nouvelle est véritable; mais je ne crois pas qu'on puisse pousser l'impertinence & l'aveuglement plus loin, que le fait le bon monarque Théodore.


[Pages c112 & c113]

Quel est le mortel qui puisse être plus fou que celui qui se figure qu'un prince tel que l'empereur veut recevoir l'envoyé ou l'ambassadeur de quelques révoltés, qui méritent plutôt son courroux que sa protection: puisqu'ils ont abusé de sa bonté, & qu'après leur avoir fait accorder leur grace par les Génois, ils se sont révoltés peu de mois ensuite, & n'ont employé les bienfaits de l'empereur qu'à favoriser les nouveaux crimes qu'ils méditoient.

Mais enfin, je veux, mon cher Isaac, que les Corses aient eu de justes raisons pour se révolter, & que la tyrannie des Génois les ait forcés à prendre les armes. Peut-on malgré cela se figurer un seul instant, que la cour de Vienne voulût recevoir les prétendus envoyés d'un aventurier, & de quelques misérables montagnards, au préjudice d'une république qu'elle a toujours protégée? La majesté du trône impérial seroit souillée, si des gens de cette espéce y avoient un asyle. Les révoltés sont toujours odieux aux princes, dès qu'ils ne profitent pas de leurs crimes. Encore peut-on assurer avec raison, que les souverains aiment la trahison qui leur est utile, mais qu'ils haïssent le traître. Ils craignent qu'il ne s'élève dans leurs états des monstres semblables à ceux qu'ils trouvent dans les pays de leurs ennemis; & s'ils récompensent quelquefois le crime, d'une main, ils cherchent un prétexte pour punir le criminel de l'autre. Les Espagnols mésestimoient infiniment les François, qui trahissant leur patrie, abandonnoient leur légitime souverain. Ils s'en servoient comme de gens utiles à leurs desseins; mais ils se fussent bien gardés de leur confier des places d'importance: ils étoient trop habiles politiques, & comprenoient que ceux qui ont pû manquer à leur légitime souverain, peuvent à plus forte raison trahir ceux auxquels ils ne sont attachés que par le crime.

Si nous observons, mon cher Isaac, les hommes qu'on a taxés avec juste raison de violer leur foi & leurs sermens, nous trouverons qu'ils ne se sont jamais arrêtés au premier parjure. Ils se sont acheminés peu-à-peu à se faire un usage de la trahison. Ils ont réduit ce crime en art & en science, & ont couvert du nom de politique leur mauvaise foi. Funeste aveuglement, qui sous le voile d'une précaution affectée, cache la fourbe, le parjure & la dissimulation.

[Pages c114 & c115]

Quelque nuisible que soit à la société le perfide talent de sçavoir adroitement se jouer de la bonne-foi des hommes, nous voyons cependant que bien des gens imbécilles, ou aveuglés par les préjugés, ont donné de grandes louanges à des hommes qui ne méritoient que le mépris dont on accable les parjures. Ceux qui ont loué Sylla, César, Marc-Antoine, tant d'autres imitateurs de leur rapacité, ont approuvé la conduite des grands criminels, & blâmé celle des petits; comme s'il y avoit moins de mal à trahir sa patrie, à détruire son pays, qu'à voler un boeuf ou une charge de bled.

Qu'on vante tant qu'on voudra la valeur, le courage, la fermeté & la prudence, &c. de ceux dont la révolte a causé la ruine de leur patrie; je n'admire pas plus en eux ces vertus, que dans un voleur de grand chemin, hardi dans ses meurtres, courageux dans ses entreprises, & prévoyant dans les embuches qu'il tend aux passagers.

Ce n'est pas seulement dans les simples citoyens que je demande de la bonne-foi: je veux encore qu'elle regne chez les Princes. Vainement m'objecte-t-on que leur état demande de la dissimulation. Il y a entre la mauvaise foi, & la façon sage & prudente de gouverner, une grande différence. Quel monarque conduisit mieux son état, que Louis XII. pere du peuple? Quel est celui qui eut plus de candeur & de bonne-foi que Henri IV? Sa franchise & sa sincérité détruisirent tous les projets de la politique Espagnole.

Ceux qui se figurent qu'un prince, n'est grand qu'autant qu'il est fourbe, donnent dans une erreur pitoyable. Il y a une grande différence entre la prudence & la mauvaise-foi: & quoique, dans ce siécle corrompu, on leur donne le même nom, le sage les distingue très-aisément. Un roi n'est point obligé à découvrir ses desseins à ses ennemis; il doit même le leur cacher avec soin: mais il ne doit point aussi, sous de vaines promesses, sous les appas d'un raccommodement feint, & sous le voile d'une amitié déguisée, faire réussir les embuches qu'il veut leur tendre. Un grand coeur, dans quelque état qu'il soit placé, prend toujours la vertu pour guide. Le crime est toujours crime, & rien ne lui fait perdre sa noirceur. Celui qui ment, manque au ciel, & se manque à lui-même. Le mensonge a quelque chose de si odieux, qu'il révolte le caractère de l'honnête-homme, quelque adoucissement qu'on puisse lui donner.

[Pages c116 & c117]

Les nations, que les Grecs traitoient de barbares (1), avoient cependant le mensonge & la mauvaise-foi en horreur. Hérodote leur rend cette justice.

[(1) Les Perses, &c.]

Les Perses, dit-il, méprisent infiniment ceux qui manquent à leur parole. Aussi n'élevent-ils leurs enfans, depuis l'âge de cinq ans jusqu'à vingt-cinq, qu'à tirer de l'arc, à monter à cheval & à dire la vérité. (2)

[(2) Histoire d'Hérodote, liv. I. pag. 69. de la trad. de Duryer.

Que de maux n'éviteroit-on pas dans le monde, mon cher Isaac, si les hommes étoient esclaves de leurs sermens, & qu'ils tinssent inviolablement ce qu'ils promettent! Quelle paix, quelle tranquillité ne régneroient point dans l'univers! Les rois auroient toujours des sujets fidéles & soumis à l'obéissance qu'ils leur ont jurée. Les souverains, d'un autre côté, attentifs à remplir les conditions qu'ils ont promis d'exécuter en montant sur le trône, deviendroient les peres d'un peuple toujours prêt à obéir, & cependant n'obéissant qu'à la justice & à l'équité.

Périssent, mon cher Isaac, ceux qui ont voulu dispenser les monarques de la qualité la plus capable de les affermir sur leurs trônes. En leur inculquant la pernicieuse maxime, qu'ils étoient dispensés de tenir leur parole, ils leur ont fait donner un exemple dangereux à leurs sujets. C'est de ce principe détestable, que sont découlées toutes les guerres intestines, qui ont déchiré si long-tems la plupart des royaumes de l'Europe. La puissance outrée, que les flatteurs ont voulu accorder aux rois, a souvent occasionné leur perte, & celle de leurs états.

Heureux le prince, mon cher Isaac, qui au milieu du faste & de la splendeur de sa cour, conserve un coeur incapable de fourbe & de perfidie; qui rempli d'amour pour la bonne-foi, la protége & la prêche d'exemple à ses peuples; il est l'amour des peuples qui vivent de son tems, l'admiration de ceux qui viennent après lui. Ceux qui sont chargés de l'éducation des princes, ne sçauroient assez leur inspirer la candeur & la sincérité: toutes les vertus découlent de celle-là.

[Pages c118 & c119]

Un fameux pontife nazaréen (1), qui forma l'enfance d'un grand prince (2), composa un livre pour l'instruction des rois (1), digne d'être mis dans une cassette d'or, telle que celle où Alexandre tenoit les ouvrages d'Homère.

[(1) M. de Cambrai.
(2) M. de Bourgogne.
(1) Les aventures de Télémaque.]

Il traça des leçons a tous les souverains, & leur apprit l'art de régner sur les coeurs, & d'être par la vertu & par la justice plus absolus, que par toute la politique rafinée des Italiens. C'est parmi ces peuples que sont nés quelques auteurs, dont on a regardé les dangereux ouvrages comme des chef-d'oeuvres. Machiavel, entre les autres, s'est distingué par ses livres de politique. Si j'étois souverain, j'ordonnerois de brûler tous ses écrits qui rendent la vertu esclave d'une prévoyance à laquelle ils apprennent à tout sacrifier. Il est ridicule pour vouloir justifier l'usage de ces livres, de soutenir que la politique est un talent absolument nécessaire aux souverains. J'ai déjà démontré, que la véritable prudence n'a point besoin de régles, qui lui apprennent le moyen de secouer le joug de la vertu & de l'honneur. Un roi peut vaincre ses ennemis par sa sagesse, sans avoir recours à la fourbe & au parjure: il peut contenir ses sujets dans le devoir, sans les réduire dans l'esclavage. Il ne faut, dit un fameux auteur nazaréen, ni art ni science, pour exercer la tyrannie. A quoi donc servent tous les livres d'une politique outrée; sur-tout dès qu'il est des ouvrages (1) qui nous apprennent à faire par la vertu tout ce qu'on peut faire par l'artifice?

[(1) Le Télémaque.]

Voilà, mon cher Isaac, quels sont mes sentimens sur cette politique si vantée des Italiens. Peut-être que si les Génois avoient suivi mes sentimens, & qu'au lieu de vouloir réduire les Corses dans un état pitoyable, & les mettre par-là dans une situation à ne pouvoir remuer, ils les eussent traités d'une manière plus douce, ils auroient beaucoup mieux fait leurs affaires. Quoiqu'il en soit, ils sont très-embarrassés, & le seigneur Théodore les inquiéte infiniment. Il a bloqué une partie des villes de l'isle, il est le maître de la campagne, & peut-être entreprendra-t-il bientôt quelque chose de considérable. On assure que trois bâtimens ont paru sur les côtes de Corse, sans arborer aucun pavillon, & qu'ils sont chargés de munitions de guerre. On dit que c'est un secours qui arrive fort heureusement au seigneur Théodore. Si cela est, d'où sont donc partis ces trois bâtimens?

[Pages c120 & c121]

L'enchanteur Merlin les auroit-il envoyés des ports de l'isle Fortunée? 0n n'en sçait rien. Mais quelques gens prétendent que ces bâtimens partent de la rade de Barcelonne. Si cela est ainsi, apparemment que la comédie tire à sa fin, & que l'on verra bientôt commencer le cinquiéme acte. Quoique le dénouement de cette piéce soit assez plaisant, je ne crois pas que les Génois en rient. Cependant, pour dire quelque chose qui puisse avoir quelque apparence de vérité, il faut attendre encore quelque tems. S'il est sûr qu'il y ait des barques qui aient porté du secours au roi Théodore, l'endroit d'où ces bâtimens seront partis, influera beaucoup sur les conjectures qu'on pourra faire. Mais si on l'ignore, il faudra encore se contenter de faire de vaines conjectures. Malgré les discours des politiques, qui parlent de cette affaire, comme si le roi Théodore avoit eu la complaisance de les associer à son secret, ce qu'il y a de certain dans tout cela, c'est qu'on peut assurer avec raison, que de quelque côté que la chose tourne, son regne sera de peu de durée.

Porte-toi bien, mon cher Isaac, & vis content & heureux.

De Paris, ce...

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LETTRE LXXIV.

Isaac Onis, à Aaron Monceca, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople.

La première lettre que je t'ai écrite d'Egypte, doit t'avoir donné une idée des ruines d'Alexandrie: mais je vais te dire quelque chose de plus précis, m'étant mis au fait de bien des choses, depuis que je suis arrivé dans ce pays.

L'Alexandrie d'aujourd'hui est la seconde ville qui ait été bâtie des ruines de l'ancienne ville d'Alexandrie. Lorsque cette première fut prise par les Arabes, ces peuples accoutumés à vivre à la campagne & sous des tentes, n'avoient aucun goût pour les villes qu'ils méprisoient. Ils regardoient les palais comme des prisons. Ils détruisirent donc les plus beaux & les plus superbes, pour en employer les matériaux à bâtir de mauvaises maisons, qui n'avoient guère plus d'apparence que de misérables cabanes; & conserverent les colonnes, & quelques autres morceaux d'architecture pour leurs mosquées.

[Pages c122 & c123]

L'ancienne Alexandrie fut presque détruite, cette grande ville se depeupla, & se remplit de ruines. L'étendue de ses murs renfermoit plus de masures & de débris que de maisons habitées. Les princes mahométans réduisirent son enceinte au peuple qui restoit, & qu'elle contenoit. Un des successeurs de Saladin se servit pour bâtir cette enceinte, qui n'a pas plus de dix milles d'Italie, des débris de l'ancienne que l'on abandonnoit, & les murailles de cette Alexandrie nouvelle, avec les cent tours dont elles sont flanquées, furent bâties en partie des ruines des palais. Cette enceinte est double; & par des routes pratiquées au pied des tours dont elles sont accompagnées, les soldats, chargés de la garde de la ville, pouvoient en faire le tour, à couvert des insultes du dehors & du dedans, dont ce double mur les défendoit. Les tours, qui joignent ces deux enceintes, sont d'une grandeur & d'une hauteur prodigieuses. Chacune peut aisément contenir cinq cent hommes, & a plus de cent chambres toutes voûtées, ainsi que celles de certains corps de cazernes que j'ai vûes dans mes voyages d'Allemagne; ensorte qu'on auroit pû mettre une garnison de cinquante mille hommes dans l'Alexandrie, sans incommoder les habitans. Juge par-là de la prodigieuse grandeur de l'ancienne Alexandrie.

Quelques ignorans ont prétendu que les murs dont je te parle étoient ceux qui subsistoient du tems des Romains. Mais il faut n'avoir aucune connoissance de l'histoire, pour oser soutenir une pareille chose. Cette ville n'auroit pas eu la quinziéme partie de l'étendue que nous sçavons qu'elle devoit avoir. Et dès qu'on n'est point aveuglé, il est aisé de se convaincre soi-même que ces murs n'ont pû être bâtis, ni par les Grecs, ni par les Romains; ils sont construits d'une infinité de marbres & de colonnes brisées, entrelacées avec des pierres: & les murailles de la nouvelle Alexandrie montrent les restes & les débris de l'ancienne. Au reste, mon cher Monceca, cette moderne Alexandrie, dont je te parle, n'est point la véritable ville d'Alexandrie, telle qu'elle subsiste aujourd'hui. A peine trouve-t-on deux cent personnes qui habitent les ruines qu'elle renferme. Elle est si déserte, que pendant la nuit, & lorsqu'il est encore grand matin, on n'y sçauroit aller sans courir beaucoup de risque d'être volé.

[Pages c124 & c125]

Et le bois le moins sûr & le moins fréquenté
Est, au prix de ses murs, un lieu de sûreté.


Les bâtimens anciens qui subsistoient dans cette enceinte, ayant encore été détruits en partie par le tems, en partie par les guerres, les peuples ennuyés de demeurer parmi des ruines, ont songé à se procurer un plus agréable séjour. Ils se sont établis peu-à-peu vers cet endroit qu'on appelle le Port-Neuf, tout-à-fait au bord de la mer. ils y fonderent une troisiéme Alexandrie, & abandonnerent la seconde, dans laquelle on n'a guère conservé que quelques mosquées qu'on entretient à cause de leur beauté. Cette nouvelle ville est autant inférieure à la seconde Alexandrie, que la seconde l'étoit à l'ancienne & à la véritable.

Je crois, mon cher Monceca, qu'il en est des empires, ainsi que des hommes. Ils s'élevent jusqu'à un certain point; après quoi ils s'abaissent insensiblement, & se détruisent à la fin. C'est ainsi que l'empire d'Orient passa des Perses aux Grecs, & des Grecs aux Romains, & des Romains aux Turcs. Que sçavons-nous à qui il appartiendra dans un certain nombre de siécles: Peut-être le tems de cette révolution n'est-il pas loin. On voit tout-à-coup la formation de quelques nouveaux empires, qui paroît presque aussi subite que la naissance des hommes, & qui se détruit & s'éteint avec autant de facilité que les misérables mortels. Un homme qui, quarante ou cinquante ans avant le règne d'Alexandre, auroit annoncé aux Macédoniens, qu'ils seroient les maîtres de toute l'Asie, & d'une partie de l'Europe, eût sans doute passé pour un insensé. La chose est arrivée si subitement, qu'il faut que nous en ayions une aussi grande certitude que celle que nous en avons, pour ne pas croire que les histoires qu'on nous en débite sont des romans.

Si le feu roi de Suède n'eût point perdu cette fameuse bataille, qui conserva le trône de son rival, de quels pays n'eût-il point été le maître? Quelle révolution soudaine n'arrivoit-il pas, si, lorsque ce même roi de Suède étoit fugitif en Turquie, de simples paysans ramassés à la hâte, montés sur des chevaux, dont la plus grande partie n'avoit ni selle, ni bride, n'eussent point défait & battu les Danois, qui cherchoient à pénétrer dans la Suéde, dépourvue d'argent & de troupes, sans roi & sans espoir de secours?

[Pages c126 & c127]

A quoi étoit réduite toute cette gloire de Charles XII? Il couroit risque de jouer auprès du grand-seigneur le même rôle que joue le prétendant auprès du souverain pontife.

Si Louis XIV. eût gagné la bataille de Hochstedt, que devenoit l'Empire? Je n'en sçais rien. Je crois qu'il couroit pour le moins autant de risque, que lorsque les Turcs assiégerent Vienne. La France de son côté n'étoit pas trop bien dans ses affaires, si le maréchal de Villars n'eût pas battu les alliés à Denain dans ces derniers tems. Presque tous les empires ont été attaqués d'une maladie dangereuse. Mais ils en ont été heureusement guéris: peut-être une autre fois leur sera-t-elle mortelle.

Lorsque les Huns, les Goths & les Vandales, & cette foule de peuples sortis des provinces du Nord, ravagerent les Gaules & l'Italie, ils renverserent, détruisirent, bouleverserent presque tous les états. L'Europe prit sous eux une nouvelle forme. Que sont devenus les anciens Romains? Il n'y a peut-être dans la Rome d'aujourd'hui que des descendans de Goths, de Huns & de Gaulois. Il n'y reste au moins, aucune trace de sang Romain.

C'est avec raison que je crois, mon cher Monceca, que dès qu'un empire est porté à un certain point, il diminue insensiblement, & ceux qui ont acquis leur grandeur avec le plus de rapidité, tombent aussi avec plus de facilité & d'aisance.

Les Suisses subsistent depuis un grand nombre de siécles, sans qu'il y ait eu parmi eux des changemens bien considérables, parce que, soigneux de conserver leur liberté & leur patrie, ils ne se sont point abandonnés à l'aveugle ambition de faire des conquêtes.

Venise & Gènes, pour avoir voulu posséder trop de pays, sont réduites dans un triste état. La première a perdu dans l'espace d'un siécle deux royaumes (1): on vient depuis quelques années, de lui arracher une province florissante (2), & peut être sera-t-elle plus paisible & moins sujettes aux événemens, dans la médiocrité où elle est réduite.

[(1) Chypre & Candie.
(2) La Morée.]

La seconde est aux abois: elle achéve de perdre la Corse. Bientôt elle sera dans une situation aussi triste que la république de Luques.

[Pages c128 & c129]

Cette superbe Gènes, qui faisoit trembler autrefois les empereurs de Constantinople (1), ne peut se défendre contre un simple aventurier (2), qui commande à quelques misérables paysans ramassés, demi-nuds & demi-morts de faim.

[(1) Les Génois ont été les maîtres de Péra, un des principaux fauxbourgs de Constantinople.
(2) Le baron de Newhoff.]

La médiocrité est quelquefois aussi utile à la durée & à la conservation des états, qu'elle l'est à la tranquillité & au bonheur des peuples. Les Hollandois ont la sage maxime de ne point ambitionner de faire des conquêtes. Le gouvernement des Provinces-Unies raisonne & pense aussi sensément qu'un pere de famille honnête-homme, qui, content de laisser à ses enfans un patrimoine bien cultivé, ne cherche point à l'augmenter par l'usurpation des champs & des biens de ses voisins.

Je voudrois bien que quelqu'un pût trouver quelque bonne raison pour justifier les larcins des grands voleurs. Je croirois alors Jules César & Alexandre d'honnêtes-gens. Jusqu'alors je suis tenté de les regarder comme d'illustres brigands, qui avoient plusieurs excellentes qualités, mais obscurcies par un penchant invincible au larcin. Pourquoi est-il moins criminel de voler une ville qu'un chou dans un jardin? Cicéron a voulu prouver l'égalité des péchés; mais il n'eût jamais entrepris de pousser la licence du paradoxe jusqu'à soutenir, que voler beaucoup étoit moins criminel que de prendre peu.

Je reviens à Alexandrie. On voit encore dans l'enceinte des murs dont je t'ai parlé, des morceaux d'architecture dignes de l'admiration de tous les connoisseurs. Telle est cette superbe colonnade qu'on trouve vers le milieu de cette enceinte. Elle consiste en un rang de colonnes encore debout d'une grosseur & d'une hauteur extraordinaire, qui formoient un ovale, dans le milieu duquel se trouvoit la plus superbe place publique d'Alexandrie. Les ruines immenses qu'on trouve auprès de cette colonnade, semblent marquer que les plus beaux palais de cette ancienne ville faisoient face de tous côtés à ce superbe morceau d'architecture: ou peut-être ces palais s'avançoient-ils jusqu'à ces colonnes, sur lesquelles les murs antérieurs reposoient, & formoient ainsi des portiques sous lesquels on alloit se promener.

[Pages c130 & c131]

Après ce fameux monument, les deux aiguilles ou obélisques, qu'on attribue à Cléopatre, sont ce qu'il y a de plus curieux. L'une est encore debout, & l'autre est renversée, & demi-enterrée dans le sable. Les quatre côtés de ces aiguilles sont chargés de figures hiéroglyphiques, qui n'offrent plus à la vûe qu'une image de ce qu'elles offroient aux yeux des anciens, pour qui elles étoient des caractères parlans.

La fameuse colonne de Pompée est encore un morceau digne d'admiration. De toutes les anciennes magnificences d'Alexandrie, & de ses environs, il ne reste guère de débris aussi entier que cette colonne. Elle a de très-belles proportions; & l'oeil le plus difficile n'y peut rien trouver à redire. Elle est de trois morceaux: le chapiteau en fait un, le fût & trois pieds de la base forment le second, & le reste de la base compose le troisiéme. Cette colonne a quatre-vingt pieds, entre la base & le chapiteau, & l'on peut lui donner cent dix pieds d'élévation. Aussi la crois-je la plus haute & la plus grosse de l'univers.

Les monumens antiques dont je viens de te parler, mon cher Monceca, auront un jour le même sort, que tant d'autres qui les ont précédés. Ils seront détruits & renversés. Ils ont déja reçu quelques outrages par le tems, & l'on ignore entièrement qui sont ceux qui les ont fait élever. Les noms de Pompée & de Cléopatre qu'on a attachés à ces colonnes, ne sont pas, selon toutes les apparences, les noms de ceux qui les ont fait élever: & on les appelle ainsi, sans qu'on sçache trop bien sur quel fondement. Les temples, les palais, les arcs de triomphe n'immortalisent ni les souverains, ni les particuliers. Ce sont les grandes actions, ou les ouvrages d'esprit qui nous assurent de vivre éternellement dans la mémoire des hommes. (1)

[(1) Exegi monumentum oere perennius
Regalique situ pyramidum altius,
Quod non imber edax, non Aquilo impotens,
Possit diruere, aut innumerabilis,
Annorum series, & fuga temporum.
Non omnis moriar, multaque pars mei
Vitabit Libitinam: usque ego posterâ
Crescam laude recens, dum capitolium
Scandet cum tacitâ virgine pontifex.

Horatius, ode XXX. lib.IV.]

Combien de monumens n'ont point été détruits depuis Alcibiade, Thémistocle, & ces autres illustres Grecs dont le bruit de leurs actions a transmis les noms à la postérité la plus reculée!

[Pages c132 & c133]

Que de temples, que de palais ont été renversés depuis la mort d'Homère! Ce génie illustre vit encore parmi nous: & il fait aujourd'hui les délices de toutes les nations, comme il fit autrefois celles de la Grèce.

Il n'y a que des hommes médiocres qui, ne trouvant point assez de ressources en eux pour percer la nuit obscure des tems, cherchent à la dompter par des amas immenses de pierres & de marbre.

Porte-toi bien, mon cher Monceca: vis content & heureux, & conserve-toi soigneusement.

D'Alexandrie,ce...

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LETTRE LXXV.

Jacob Brito, à Aaron Monceca.

Je suis arrivé à Lyon, & je compte en partir au premier jour pour me rendre à Montpellier, où je séjournerai très-peu, étant pressé de me rendre en Espagne. Je suis en situation, mon cher Monceca, de pouvoir juger par moi-même de tout ce que tu m'as écrit sur les moeurs & les coutumes des François. Je trouve tes réflexions justes: les idées que tes lettres m'avoient données, me servent infiniment. Je suis prévenu de bien des choses que je vois, que j'examine avec beaucoup de sang-froid, & qui me causeroient une surprise étonnante, si je n'étois prévenu.

A l'auberge ou je suis logé, il y a deux jansénistes Parisiens, exilés par une lettre de cachet. Il n'est rien de si plaisant que de les ouir disputer avec un jeune abbé qui espère d'avoir quelque bénéfice par la protection des jésuites. Il faut avouer qu'il gagne bien le présent qu'on lui fait attendre, & qu'il se bat pour le parti contre tout venant avec un courage infini. Quand il ne peut se défendre par des raisons, il a recours aux invectives: si bien souvent nous n'arrêtions sa fougue & son impétuosité, il se prendroit au collet avec un de ces jansénistes, & tous les deux acheveroient de décider leurs disputes à coups de poing.

[Pages c134 & c135]

Il y a deux ou trois jours qu'un prêtre, fort ennemi des jésuites, vint dîner à notre auberge. On m'écrit, dit-il, de Dôle, que le pere Girard a fait plusieurs miracles depuis sa mort. Si cela est, il n'est point de pendu ni de roué qui n'en puisse opérer: l'on pourra faire de fort belles catacombes des fourches & des potences de Mont-faucon; & les reliques deviendront à bon marché. Vous êtes un fat, dit le jeune abbé au prêtre janséniste. Si l'on vous rendoit justice, on vous attacheroit par le cou à ces fourches dont vous parlez. On y joindroit le pere Nicolas, la Cadière, & toute sa fourbe de famille. Je vais appeller l'hôtesse, & lui dire, que je suis résolu à quitter sa maison, si elle y reçoit désormais des gens excommuniés, ipso facto, & des partisans d'un hérétique, tel que l'imposteur Paris. Il me paroit, mon petit monsieur, répondit le janséniste, que vous le prenez sur un ton bien haut. Je le prends sur le ton qu'il faut, répliqua mon petit abbé: & je vous jure sur mon collet, & par la soutane que je porte que si vous vous avisez jamais de prendre votre champ de bataille, pour déclamer contre des gens respectables dans les lieux où je me trouverai, je sçaurai vous imposer silence. Vous! reprit le janséniste. Un morveux de votre façon tiendra ma langue captive, quand le respect que je dois à mon prince ne sçauroit m'y contraindre! Parbleu je voudrois bien voir comment vous vous y prendrez. La chose est fort aisée, dit l'abbé. Si vous continuez vos discours, je vous fermerai facilement la bouche, en vous faisant voler une assiette à la tête. Comment ventrebleu, répondit le janséniste. une assiette à la tête! Une assiette à la tête d'un bachelier de Sorbonne, petit excrément de Loyola! Je vous apprendrai à connoître vos gens. A ces mots, l'emporté janséniste saisit une bouteille; & si deux officiers qui rioient de tout leur coeur de voir ce défi ecclésiastique, n'eussent eu assez de bonté pour s'opposer à la rage de ces deux ennemis, j'aurois été témoin paisible d'un des plus sanglans combats.

Après qu'on eut séparé les deux champions, Messieurs, leur dirent les officiers, vous n'observez point dans vos démêlés les régles de l'art militaire. Il faut, avant d'en venir aux voies de fait, justifier par un manifeste les raisons qui déterminent à déclarer la guerre. C'est ainsi qu'en usent les souverains. Vous, monsieur, vous êtes ennemi du pere Girard & des jésuites. Apprenez-nous vos raisons; après quoi, monsieur nous instruira des siennes.

[Pages c136 & c137]

Et que voulez-vous que je vous dise, monsieur, répondit le janséniste? Ignorez-vous ce que sçait toute la terre? Peut-on ne point se déchaîner contre un homme qui a fait servir la religion à couvrir sa débauche; qui a abusé du caractère de confesseur pour séduire sa pénitente, & qui enfin, à l'aide du démon, s'est rendu le maître d'en avoir des faveurs toutes les fois qu'il a voulu, sans qu'elle fût la maîtresse de pouvoir les refuser?

L'abbé pétilloit de répondre aux discours de son adversaire: il n'eut pas la patience de lui laisser achever la tirade d'injures qu'il avoit commencée. Le pere Girard, dit-il, est innocent aux yeux de tous ceux qui ne se laissent point prévenir par la haine & les préjugés. Il a été l'innocente victime d'un complot formé entre le pere Nicolas & le pere Cadière & sa soeur. Les jansénistes ont voulu, en perdant un des principaux membres d'une illustre société, lui porter un coup mortel. Ils ne se sont pas souciés de déshonorer la religion, pourvu qu'ils accablassent leurs ennemis.

«Voilà donc, messieurs, dit un officier, vos raisons réciproques. Hé bien je vais vous prouver à tous les deux, que vous avez grand tort de disputer aussi aigrement sur des suppositions qui sont également fausses. Je réponds d'abord aux vôtres, continua l'officier, en s'adressant au janséniste. Vous dites que le pere Girard, abusant de son caractère, a rendu démoniaque sa pénitente, & l'a séduite. Je vais vous prouver deux choses: ou que le pere Girard n'a pas abusé la Cadière, ou qu'elle y a consenti de bon coeur.

«Si les avocats, qui ont soutenu le pere Girard, avoient eu la permission de faire usage de la lumière naturelle, & qu'ils n'eussent point été forcés d'adopter comme article de foi une croyance ridicule, qui n'a d'autre fondement, d'autre réalité, que les écrits de quelques moines & les prônes de quelques curés de village, ils eussent nié totalement, qu'il pût y avoir des sorciers, & qu'aucun maléfice pût déterminer sa volonté. Je suppose qu'un philosophe, accoutumé à faire usage de sa raison, plaide le procès du pere Girard à l'audience du parlement de Provence. Est-il possible, dira-t-il, qu'on accuse des plus grands crimes un homme reconnu pendant cinquante ans pour vertueux, & qu'on n'en apporte qu'une seule raison contraire à toutes les notions évidentes? Alors ce philosophe appelle à son secours la bonne philosophie.

[Pages c138 & c139]

«Voyons, dit-il, messieurs, le pere Girard a pû diriger la volonté de la Cadière, lui procurer des extases & des stigmates, des transpirations de sang, des couronnes d'épines qui sortoient de sa tête: lui étant absent & n'agissant que par le moyen des philtres.

«Il est certain que plusieurs liqueurs peuvent produire en nous des effets extraordinaires, & déranger notre situation coutumière. Les remédes que donnent les médecins, les poisons subtils dont les effets sont aussi prompts que celui d'un poignard enfoncé dans le coeur: sont des preuves convaincantes du pouvoir que certains philtres ont d'agir sur nos sens. Mais n'est-il pas absurde de soutenir qu'ils produisent des effets contraires à la nature, & changent l'essence des choses? N'est-il pas ridicule de dire, qu'un breuvage a le pouvoir de faire naître du bois & des épines dans le cerveau d'une personne, de les en faire sortir pendant quelques momens, de les retirer ensuite dans ce même cerveau, comme dans leur étui ordinaire? C'est ici où il faut rapporter cet axiome certain & reçu par tous les philosophes. Une chose ne peut communiquer ce qu'elle n'a pas. Or, comment une liqueur peut-elle produire du bois, & former la couronne de la Cadière? Car lorsqu'elle eut cette fameuse extase, dans laquelle parut cette miraculeuse couronne, on convient que le pere Girard étoit absent. Il faut donc avouer que les philtres ne pouvant produire ces épines, & le pere Girard absent ne pouvant les donner, la Cadière elle-même devoit les placer dans sa coëffure. Lorsqu'on venoit être le témoin de ses prétendues extases, elle dupoit le public pour le moins de moitié avec le pere Girard. Je défie que quiconque veut se servir de sa raison, puisse penser autrement.

«Il est du dernier ridicule d'oser soutenir que le pere Girard, aussi puissant que Dieu, avoit le pouvoir de déterminer la volonté de la Cadière par un mouvement supérieur; ensorte qu'elle étoit forcée nécessairement de se prêter aux desseins de son confesseur. Tous les philtres du monde ne peuvent fixer & déterminer la volonté du point fixe. La matière ne peut agir que sur la matière. Comment est-ce donc qu'un breuvage peut agir directement sur elle, pour produire un effet certain & déterminé?

[Pages c140 & c141]

«Sans cela, il n'opère que par les sensations & les mouvemens qu'il produit sur le corps. Ainsi par les philtres, on peut échauffer le sang, disposer les esprits à l'amour, exciter des mouvemens de concupiscence: mais ceux qui les ressentent, ne sont pas déterminés à un objet plutôt qu'à un autre.

«La volonté reste libre: & en disposant le coeur à la tendresse, un inconnu peut en profiter aussi aisément qu'un amant. Le caprice & la volonté décident des faveurs que l'agitation des esprits & les désirs de concupiscence ont rendu aisées à obtenir. La Cadière auroit donc pû rendre heureux une autre personne. Tous les philtres du pere Girard ne la forçoient point de se déterminer absolument en sa faveur, à plus forte raison de se prêter de si bonne grace aux fourberies & aux miracles que j'ai prouvé n'avoir pû être opérés que par une ruse étudiée de cette fausse sainte.

«Convenez donc, messieurs les jansénistes, que les extases, les ravissemens, les prodiges de la Cadière n'ont été inventés qu'à dessein, & pour perdre ce jésuite: ou que la Cadière étoit de moitié avec lui de toutes ces impostures. Je vous donne le choix. De quelque façon que vous décidiez, vous m'avouerez que la sainte pour laquelle vous êtes si zélés, mérite un mépris infini, au lieu de votre estime.

«Je viens actuellement à vous, monsieur l'abbé, continua l'officier, & je vais vous prouver que le pere Girard ne doit point trouver un défenseur dans un homme tel que vous, dont l'état exige une morale rigide. Vous conviendrez aisément que le pere Girard n'étoit point un imbécille. Il étoit jésuite, & jésuite estimé dans son ordre. En voilà plus qu'il ne faut, pour décider du caractère de son esprit & de sa politique; je vous demande donc, monsieur, si vous croyez qu'un homme qui n'est pas bien aise de duper, en affectant d'être dupe lui-même, puisse donner dans toutes les extravagances de la Cadière, & de vingt ou trente autres dévotes, dont la plûpart, sans avoir pris des philtres, étoient pour le moins aussi échauffées que la Cadière?

[Pages c142 & c143]

«La fameuse Batarel, la principale & la plus illustre des saintes de ce bon jésuite, soulageoit les feux quelquefois par des baisers amoureux. Il a avoué lui-même ce fait. (1)

[(1) Interrogé, s'il ne lui est point arrivé de donner un baiser à la demoiselle Batarel, dans la maison de la Cadière? A répondu, qu'étant allé dire adieu à la Cadière la veille de son départ pour 0llioulles, ladite Batarel, qui y étoit, le pria d'entrer un moment dans une chambre, sous prétexte de lui dire un mot; & que ladite Batarel ayant brusquement fermé la porte de ladite chambre, embrassa le répondant, sans lui mot dire, qui se dépêtra sur le champ de ses mains. Recueil général des piéces concernant le procès entre la demoiselle Cadière, &c. Interrogat. 149, Tom. V. Pag. 40.]

«Eh quoi, monsieur! Est-ce là la conduite d'un prêtre chaste, prudent & zélé pour le bien de sa religion? Avouez donc, que si le pere Girard n'étoit ni sorcier, ni incestueux spirituel, il étoit du moins grand fourbe & grand hypocrite. Ne croyez point, qu'en l'accusant, je veuille justifier le pere Nicolas son adversaire. Il étoit pour le moins aussi coupable que lui, & beaucoup moins scrupuleux. Le jésuite conservoit une certaine décence. En examinant une plaie au-dessous du téton gauche, il avoit une excuse prête, si la fantaisie lui eût pris de la baiser. Politique dans toutes ses démarches, l'air austère & pieux ne l'abandonne jamais. (1) Mais le carme agissoit en carme: il alloit tout droit son grand chemin, ne s'amusant point à la bagatelle, il usoit des priviléges de son ordre (2).

[(1) Interrogé, s'il n'a jamais baisé cette plaie? A répondu que non; mais que s'il l'avoit cru à propos, & qu'il eût baisé cet ulcère, il l'auroit fait à l'exemple des saints, ou par un esprit de religion, ou par un esprit de mortification. Recueil, tom. V. Pag. 14.
(2) Il est prouvé dans plusieurs endroits de la procédure, que le pere Nicolas avoit une inclination infinie à abuser de la Cadière; ils couchoient en campagne dans la même chambre. Recueil, tom. V. pag. 103.]

«Convenez donc, monsieur l'abbé, que votre zéle pour le pere Girard est outré, & à vous parler franchement, c'est aimer à défendre d'étranges paradoxes, que de vouloir le justifier. Le public s'est récrié sur l'arrêt du parlement de Provence, qui renvoyoit absoutes ces trois personnes. Je crois que dès qu'il ne les punissoit pas toutes trois également, il ne pouvoit rien ordonner de mieux.»

[Pages c144 & c145]

Quelques justes que parussent les raisonnemens de cet officier, le petit abbé & les jansénistes en ont paru peu satisfaits. Ils se sont cependant, séparés après s'être jetté des regards foudroyans.

Le courier va partir, & je finis ma lettre. Porte-toi bien, mon cher Monceca: vis content & heureux.

De Lyon, ce...

***

LETTRE LXXVI.

Aaron Monceca, à Jacob Brito.

J'ai reçu la lettre que tu m'as écrite de Lyon. L'aventure du janséniste & du petit abbé m'a beaucoup réjoui. L'officier qui a voulu les mettre d'accord, me paroît un homme de sens: & je croirois aisément qu'il pense juste dans l'affaire du jésuite Girard. J'ai toujours été persuadé qu'il y avoit de la mauvaise foi, de la fourbe & de l'imposture de tous les côtés. Les prétendus sortiléges, dont la Cadière avoit été frappée, montroient évidemment le ridicule d'une partie de ses dépositions. Cependant, quelqu'absurde que fût l'accusation d'enchantement, elle étoit nécessaire. Sans elle, l'on n'eût pû attaquer le pere Girard. La Cadière, partageant ses crimes, auroit été dans le cas d'être punie. Ainsi elle eût gardé le silence. Mais dès qu'elle étoit déterminée par un pouvoir supérieur, elle n'étoit plus coupable: tout devoit être attribué au diable & au sorcier.

Le peuple nazaréen a une si ferme croyance aux prestiges, sortiléges, &c. qu'il n'est rien de si absurde qu'on ne lui persuade par ce moyen. L'imposture devient miracle & digne d'être considérée comme une suite des volontés immédiates de la Divinité, dès qu'elle se couvre du voile de l'obsession & de la profession. Il n'est rien de si plaisant que les conversations que quelques moines ont avec les démoniaques qu'ils exorcisent. Ils prennent avec le diable mille petites familiarités: ils se disent mutuellement plusieurs quolibets: l'on croiroit que Belzébut est un bouffon à gages, que Satan est un petit-maître aimable, & complaisant. Voici les termes originaux d'une de ces conversations infernales. Je crois qu'ils pourront t'amuser. C'est un moine qui parle.

[Pages c146 & c147]

La soeur Bonaventure, possédée par un démon nommé Arfaxa, vint me demander de se confesser à moi, disant ne vouloir parler à d'autres: & il est à remarquer que ce diable a eu toujours envie de me parler. (1)

[(1) Recueil véritable de ce qui s'est passé aux exorcismes de plusieurs religieuses de la ville de Louviers, par le révérend pere Gaufre, imprimé à Paris, avec permission, l'an 1643. Pages 30 & 31.]

Tu vois, mon cher Brito, que les moines nazaréens connoissent tous les diables par noms & surnoms: que ceux-ci prennent amitié pour eux, & recherchent avec empressement le moyen de leur parler. Je t'avouerai que je me sentirois assez porté à croire que la sympathie agit effectivement entre les moines & les démons; mais je pense que ces derniers ont bien moins de malice. Tu vas le voir par le tour que ce religieux joua à ce diable Arfaxa. Voici comment il s'explique lui-même. Je me mis à genoux devant ce démon, lui disant que mon dessein étoit de venir confondre ma superbe par celle des diables, & d'apprendre d'eux, malgré qu'ils en eussent, l'humilité. Ce démon enrageoit de me voir en cet état, & me dit qu'il avoit reçu commandement de me prévenir. Et comme je continuois à m'abaisser, il en voulut tirer avantage & me dit: «C'est que tu m'adores.» Je repliquai: «Tu es trop infâme, vilain. Je te considère comme la créature de mon Dieu, & l'objet de sa colère: c'est pourquoi je veux me soumettre à toi, puisque tu ne le mérites pas; & tout à l'heure je vais te baiser les pieds.» Le démon, surpris de cette action, m'en empêcha. Comment trouves-tu, mon cher Brito, tous ces tours de souplesse? Il faut qu'un moine soit bien rusé & bien malin, puisqu'il a le secret de duper le diable, & de le faire enrager. Qui auroit dit à Arfaxa que l'envie qu'il avoit de parler à ce religieux lui seroit une occasion d'être plaisanté & turlupiné? Ce n'est pas encore là toute la scène, & la fin en est bien plus mortifiante pour le diable, & glorieuse pour le moine. Là-dessus, continue-t-il, je conjurai ce démon de me faire connoître, autant qu'il étoit possible, la volonté de Dieu, ou que je lui baisasse les pieds, ou qu'il baisât les miens. Il me répondit: «Tu sçais quel mouvement Dieu te donne, suis-le.»

Cette réponse tient autant du Normand que du diable. Arfaxa n'étoit point sot. Il craignoit d'être la cause de l'humiliation de son ennemi, & de lui ouvrir ainsi les portes du ciel.

[Pages c148 & c149]

Il ne vouloit pas non plus baiser les pieds d'un religieux qui se jouoit cruellement d'un diable qui avoit témoigné tant d'amitié pour lui. Il laissoit donc la question indécise, comptant que le moine ne se détermineroit peut-être pas. Mais il étoit trop fin pour ne vas attraper Arfaxa. Il se jetta à ses pieds & les lui baisa, dont ce diable enrageoit de tout son coeur. En suite, dit ce religieux, je lui commandai, par les reliques du pere Bernard, de baiser les miens; ce qu'il fit avec grande promptitude.

Voilà, mon cher Brito, le comble du rafinement en malice; & je suis assuré qu'Arfaxa ne s'attendoit pas au mauvais tour que devoient lui jouer les reliques du pere Bernard,

Je ne sçais si tu as fait attention à la prompte obéissance de ce diable, dès qu'on lui parla du squelette de Bernard. Il faut que la vertu en soit bien particulière, puisqu'elle peut influer sur les esprits infernaux. Cette histoire semble confirmer les contes que l'on faisoit des charmes des anciennes magiciennes. Horace parle d'une certaine Canidie, qui se servoit, pour composer ses philtres, des ossemens qu'elle alloit déterrer dans les cimetières. Les nazaréens sont persuadés qu'il y a dans certains os une très-grande vertu. Les Mahométans, sur-tout les Persans, ont les mêmes idées. Mais je pense qu'il faut aimer à donner un air de mystère & de religion aux choses les plus communes, pour sanctifier un morceau de terre, & le regarder, pour ainsi dire, comme une portion de la Divinité.

Ce que les nazaréens appellent reliques, n'est qu'une simple portion de matière égale à toutes les autres, & qui n'a pas plus de vertu que la plus petite & la plus méprisable. Car si la matière qui forme un os avoit des qualités qui fussent au-dessus des forces de la matière ordinaire, & qu'elle participât au pouvoir divin, elle ne sçauroit & ne pourroit jamais perdre ses avantages. Or, il n'est rien de si aisé que de réduire la tête d'un saint à former, par la suite du tems, une partie du corps d'un voleur de grand chemin. Alors la matière qui composoit la tête du saint, aura, à coup sur, perdu sa vertu divine. Et il est ridicule de soutenir qu'une chose puisse perdre ses qualités & ses facultés intérieures, par la différente forme qu'on lui donne; comme si l'on soutenoit qu'une pièce de marbre devient froide, parce qu'elle est quarrée.

[Pages c150 & c151]

Mais ce qui regarde la perte des attributs de ces os est encore plus difficile à comprendre, parce qu'étant en quelque façon divins, ils doivent moins être sujets au changement. Supposons qu'une bête mange la tête d'un saint; & que cette bête, tuée par un bohémien ou un vagabon lui serve, après avoir été salée, de nourriture pendant six mois, il est certain qu'il se trouvera que plusieurs des parties de matière qui formoient la tête du saint, seront répandues dans les membres du bohemien. Je demande si elles auront alors la vertu de faire des miracles, & de sanctifier les parties peccantes & immondes auxquelles elles seront jointes? Si l'on me répond qu'elles n'ont plus aucun pouvoir, je nie avec juste raison, qu'elles en ayent jamais pû avoir, parce que ce n'est point la différente configuration qui donne les qualités intérieures à la matière; une pierre d'aiman ronde ou quarrée attirera également le fer. On dira peut-être que Dieu permet que ces os opérent en tant qu'ils sont os, & non point lorsqu'ils sont pulvérisés. Mais je demande aux nazaréens les plus zélés qu'ils me montrent dans les livres de leurs premiers docteurs (1), que Dieu ait révélé qu'il accordoit à des os le pouvoir d'agir aussi puissamment que la Divinité: & quoique je sois juif, je suis prêt à me soumettre aveuglément à leur sentiment.

[(1) Les apôtres.]

Je ne crains point qu'ils puissent me convaincre. Il n'est pas dit un mot des os dans les livres fondamentaux de leur religion.

En me déclarant ouvertement contre la superstition des reliques, je n'approuve pas le mépris outré qu'affectent certaines gens contre les précieux restes de quelques personnes qui se sont rendues recommandables par leur piété & leurs bonnes moeurs pendant le cours de leur vie.(2)

[(2) Je prie ceux à qui l'on a voulu persuader qu'Aaron Monceca avoit déclamé de la manière du monde la plus indécente, de faire quelque attention à cet endroit, & de juger ensuite sans passion sur la bonne foi ou la fausseté des reproches qu'on lui a faits.]

Quel est le mortel qui ne respecte point le tombeau de ses peres, & qui veuille en profaner les cendres?

[Pages c152 & c153]

Les hommes vertueux sont les peres des nations. C'est à eux qu'elles ont l'obligation de connoître le bien, & les moyens d'y parvenir. Que les nazaréens honorent les tombeaux de certains particuliers, j'approuve leurs maximes. Mais qu'ils érigent en divinité les cendres & les restes de ces mêmes particuliers; qu'ils leur attribuent autant de puissance qu'à Dieu même; que l'encensoir à la main, semblables aux payens, ils encensent sur des autels des morceaux d'os & d'étoffe: je condamne alors leur zèle outré, je ne vois plus rien que de ridicule dans leur façon de penser; leur excès me fait presque pencher du côté de leurs adversaires, qui poussent trop loin à leur tour leur négligence & leur indifférence sur les tristes restes des hommes illustres, dont la vûe peut servir beaucoup à exciter à la vertu. On élève tous les jours des statues aux grands monarques, aux généraux illustres, pour animer leurs égaux à mériter par leurs actions brillantes de semblables monumens. Les reliques gardées soigneusement & respectées, valent, pour exciter les peuples à la vertu, des mausolées & des tombeaux superbes.

Ce n'est donc point, mon cher Brito, le soin qu'on a de conserver certains os, qui me fait condamner les nazaréens. C'est le culte qu'ils leur rendent, & l'abus qu'en font les moines, comme ce religieux dont je viens de te parler; hardi menteur, qui, abusant des cendres de son pere Bernard, commandoit aux démons par le pouvoir d'un squelette.

Ce qui a rendu les reliques méprisables, c'est qu'on les a mises en commerce comme une marchandise dont le prix étoit plus ou moins cher, selon les fabricans. Quelques souverains pontifes en ont vendu un grand nombre à fort bon marché, & quelques autres les ont portées à un prix excessif. Ils en ont cherché dans tous les lieux où ils croyoient pouvoir en trouver: & lorsque les véritables leur ont manqué, ils en ont fabriqué grand nombre de fausses; semblables à certains souverains avides qui, après avoir tiré tout l'or de leurs sujets, leur donnoient en échange de mauvais papiers de valeur imaginaire. Le pouvoir qu'on a donné aux reliques de faire toutes sortes de miracles, part de la même source, & l'avarice leur accorde ces vertus surprenantes. Les souverains pontifes ont fait comme les vendeurs d'orviétan. Pour mieux débiter leur baume, ils lui ont attribué toutes sortes de vertus.

[Pages c154 & c155]

Les reliques, les possédés & les indulgences, sont trois mines inépuisables: elles produisent plus aux moines que le Pérou & le Brésil ne rendent aux Espagnols & aux Portugais. Le tout consiste à les faire valoir adroitement. il y a des religieux nazaréens qui sçavent tirer la quintessence de ces trésors ecclésiastiques. Ils exorcisent jusqu'aux bêtes, quand il n'est aucun nazaréen assez sot pour se persuader qu'il est démoniaque. Cela ne doit point te paroître extraordinaire; car les diables font aussi quelques caravanes dans les corps des animaux, lorsqu'ils n'ont pas mieux à faire. J'ai lû dans un livre (1), qu'un démon possédoit une vache. Il se tenoit quelquefois dans son corps, & quelquefois il s'amusoit à pirouetter & faire la cullebute sur son dos. Un nommé Martin s'appercevant du triste état de cette pauvre bête, ordonna au démon de la laisser tranquille & de se retirer. Sensible aux bontés de ce Martin, elle vint poliment lui faire la révérence, se mit ensuite à genoux & mugit trois fois, pour lui montrer sa reconnaissance.

[(1) Voyez la légende de S. Martin.]

Quelque ridicule que soit ce conte, il l'est beaucoup moins que plusieurs autres dont le peuple chez les nazaréens est très persuadé. On lui dit gravement que ces histoires sont autentiques & reconnues généralement pour vraies. A force de le lui assurer, on le lui persuade enfin. Avidité de l'or, jusqu'où ne pousses-tu point l'imposture des hommes! (1)

[(1) Quid non mortalia pectora cogis,
Auri sacra fames!

Virgil. Aeneïd. Lib.II]

Porte-toi bien, mon cher Brito, & vis content & heureux.

De Paris, ce...

***

LETTRE LXXVII.

Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople, à Aaron Monceca.

Depuis près d'un mois, je suis arrivé au Caire; mais les embarras que j'ai eus m'ont empêché de te donner plutôt de mes nouvelles. Cette ville doit sa fondation à un nommé Giaucher, visir du calife Meezledin, qui fit la conquête d'Egypte. Ce vizir fit travailler à un mur épais & élevé qui environnoit une plaine où toute son armée campoit.

[Pages c156 & c157]

Son maître le calife, ennemi mortel des villes, ainsi que le sont la plûpart des Arabes, trouvant ce séjour plus gracieux que celui d'Alexandrie, y fit tendre ses tentes. Peu-à-peu cependant, on bâtit dans cette enceinte quelques maisons: elle se remplit dans les suites de palais & de bâtimens publics; enfin elle forma une ville magnifique, qui s'enrichit insensiblement des ruines de celle de Masr, que ses citoyens abandonnoient pour venir habiter dans ce nouveau séjour. Giaucher, en mémoire de sa conquête, avoit donné à cette ville le nom d'el Cachera, qui signifie en Arabe, comme tu le sais, la victorieuse. C'est de-là que quelques marchands Florentins & Vénitiens, qui ont été les premiers négocians nazaréens à qui l'on ait permis de s'établir dans cette ville, formerent le nom d'el Cairo, auquel ils ajouterent le terme de grand, pour en marquer l'étendue & la beauté (1).

[(1) Voyez la relation de l'Egypte, par M. Mallet. Part.I]

Voilà, mon cher Monceca, la véritable origine du Caire, & toutes les autres qu'ont décrites les historiens, sont contraires à la vérité & aux meilleurs historiens Arabes. Cette ville est aujourd'hui la capitale de l'Egypte. Le bacha qui commande dans le province y fait sa résidence. La Porte ne confie ce poste important qu'à un des principaux Turcs. Il demeure dans un château ou une espèce de citadelle assez mal fortifiée, eu égard aux places de guerre des nazaréens. Cette citadelle fut bâtie il y a environ sept cent ans, par Saladin.

Le Caire renferme dans son enceinte plusieurs morceaux antiques, qui y ont été transportés du tems des califes, soit d'Alexandrie, soit de la haute & de la basse Egypte. On voit aussi les ruines de plusieurs anciens palais bâtis & habités par les souverains d'Egypte, & par les principaux seigneurs de leurs cours. Les dorures des lambris, qui ont échappé à la fureur du tems, sont encore si éclatantes, qu'on croiroit que l'ouvrier vient seulement de les appliquer. Les mosquées de cette ville sont fort belles, mais elles n'approchent point de celles de Constantinople. Celle d'Ashur, qui est la plus magnifique, est beaucoup au-dessous des sept premières de la ville impériale.

[Pages c158 & c159]

Elles sont bâties ici comme les autres endroits; couvertes par des dômes, & ornées de plusieurs minarets. (1)

[(1) Ce sont des tours servant de clochers. Les Turcs régulierement cinq fois par jour, font appeller le peuple à la priere.]

Il y a autour du Caire plusieurs tombeaux de docteurs ou santons mahométans, qui sont très-fréquentés par un grand nombre de personnes qui y ont une dévotion extraordinaire. Un de ces principaux tombeaux est celui du fameux docteur Chafaï. Il vaut presqu'autant de revenu à certains santons & dervis qui ont soin de l'entretenir, que l'échine ou le croupion de S. François aux Franciscains ses disciples. Les moines Turcs sont aussi zélés pour leurs saints, que les moines nazaréens le sont pour les leurs. Ils ont employé, pour se conserver Chafaï, un moyen digne de la fourbe du plus hardi janséniste convulsionnaire.

Un souverain d'Egypte, calife de Babylone, & qui y tenoit sa cour, voulut faire transporter le corps de ce fameux Chafaï dans les lieux qu'il habitoit. Il écrivit au gouverneur d'Egypte de le faire exhumer, de le mettre dans un cercueil magnifique & de le lui envoyer. Le gouverneur fut très-fâché de l'ordre qu'il avoit reçu, n'ignorant pas la profonde vénération que tout le peuple avoit pour ce prétendu saint, il craignoit une émeute; & afin d'éviter les tristes suites qu'entraînent ordinairement les séditions populaires, il communiqua aux dervis le commandement qu'il avoit reçu, Il les exhorta à se soumettre aux ordres de leur prince, & leur recommanda de préparer le peuple à souffrir le transport du saint. J'irai demain, leur dit-il, exécuter les volontés du calife. Ainsi préparez tout ce qui est nécessaire. Les moines Turcs ne furent point étonnés du coup. Ils résolurent d'agir efficacement & de s'opposer aux ordres du souverain d'une manière qui pût ne pas leur nuire auprès de lui. Pour en venir plus aisément à bout, ils voulurent couvrir leur fourbe d'un miracle, & mettre le ciel dans leurs intérêts. C'est-là le grand secret pour venir à bout des entreprises les plus difficiles. Ils travaillerent toute la nuit à l'exécution de leur projet; & après avoir ouvert le tombeau du saint, ils mirent autour du corps des matières combustibles, mêlées de quelques phosphores, capables de s'enflammer dès qu'ils auroient pris l'air.

[Pages c160 & c161]

Après avoir tout préparé, ils attendirent avec beaucoup de tranquillité le gouverneur, qui sous prétexte de faire plus d'honneur au saint, se rendit à son tombeau avec une suite de dix mille hommes, quoique tout cet appareil & cette pompe ne fut que pour empêcher un soulevement parmi le peuple. Dès qu'il fut arrivé, les travailleurs commencerent d'ouvrir la terre. Lorsqu'il furent parvenus à l'endroit où reposoit le corps, & qu'ils commencerent à donner du jour aux phosphores, les matières combustibles s'allumèrent; il sortit du tombeau une flamme si vive & si éclatante, que ceux qui creusoient furent privés, pendant quelques momens, de la vûe. Ils crierent miracle les premiers. Le peuple en fit autant; & les prêtres annoncerent alors la volonté du saint qui ne prétendoit point quitter sa retraite. L'imagination des Egyptiens préparée aux prodiges, saisit avidement celui-là; & l'on recouvrit sur le champ le tombeau, sans oser aller plus loin. Le gouverneur, bon politique & bon courtisan, profita adroitement de ce prétendu miracle pour satisfaire le peuple, sans blesser les ordres de son maître, à qui il écrivit ce prodige, constaté par plus de dix mille personnes. Le calife voyant que le saint se trouvoit bien, & qu'il ne vouloit point déloger, consentit à le laisser dans son ancien tombeau, où il est encore, & où les dévots Mahométans vont en foule faire leurs prieres. (1)

[(1) Mallet, relation d'Egypte, Part. II.]

Avoues, mon cher Monceca, que ce trait va bien de pair avec ceux des moines nazaréens. Par-tout la superstition sert à l'avarice de certains hommes qui font de leur religion un commerce honteux, & se déshonorent aux yeux des gens sensés, à qui la fourbe est bien-tôt connue.

Les Egyptiens sont encore plus superstitieux que les Turcs: à peine les Espagnols les égalent-ils. Il semble que de tout tems ce pays ait été le centre des cérémonies ridicules, & qu'il ait voulu servir d'exemple aux autres nations pour leur montrer jusqu'où peut aller l'égarement de l'esprit humain. Les anciens Egyptiens adoroient les animaux les plus vils & les plus méprisables, les crocodiles & les ichneumons. Leur aveuglement s'étendoit jusqu'à déïfier les plantes.

[Pages c162 & c163]

O! heureuse nation, dit Juvenal, en se moquant de ce peuple aveugle, qui voit croître ses dieux dans ses jardins. *

[* 0 sanctas Gentes, quibus nascuntur in hortis,
Numina!

Juv. Sat. XV.]

Je ne puis comprendre, mon cher Monceca, jusqu'où les peuples polis, éclairés par les sciences & remplis de génie, ont poussé leur aveuglement sur les idées qu'ils avoient de la Divinité. Que des nations barbares aient donné dans certaines erreurs, j'en suis beaucoup moins étonné. Un homme capable de manger un autre homme, avec autant de sang-froid que s'il mangeoit un poulet, peut tomber dans les égaremens les plus grands, sans que j'en sois surpris. Mais qu'un peuple chez qui les arts & les sciences fleurissent, qui connoît & suit les principales & les plus belles loix de la morale, donnent dans les idées extravagantes de changer un veau en divinité, & de le nourrir avec soin dans un temple, c'est ce que je ne puis comprendre. Car comment se figurer qu'un homme qui fait usage de sa raison, qui élève son génie jusqu'au point de mesurer le cours des astres, de prédire & d'annoncer les éclipses par une exacte supputation, puisse croire véritablement qu'un dieu a un commencement & une fin, & qu'il vient sous la figure d'un veau, ruminer & brouter pendant l'espace de douze à quatorze ans? Quelque aveuglés que fussent les Grecs & les Perses, ils l'étoient cependant beaucoup moins.

Cambyse étant à Memphis, après avoir fait la conquête de l'Egypte, ne sçachant la raison des réjouissances qu'il entendoit faire, & en ayant demandé la cause, fut très-surpris d'apprendre que l'on célébroit la fête du dieu Apis, qui enfin, après bien du tems, venoit de se montrer publiquement. Il envoya chercher les prêtres; leur dit en plaisantant, que s'il y avoit quelque dieu qui fût si bon de s'abaisser jusques aux Egyptiens, il étoit étonné qu'il se cachât au roi & leur ordonna de lui amener leur dieu Apis. Cambyse ne fut pas peu surpris lorsque les prêtres lui présentèrent un veau. Rempli d'indignation, il tira un poignard & en frappa le dieu dans la cuisse, qui mourut ensuite de ses blessure.

[Pages c164 & c165]

O méchans! dit-il aux prêtres, les dieux sont-ils donc composés de sang & de chair, Sentent-ils les coups d'épée? Certes, ce dieu est digne des Egyptiens. Mais je vous ferai reconnoître que vous ne tirerez point d'avantage de nous avoir abusés & de vous être moqués de nous. (1)

[(1) Hérodote, Liv.I. p.45. de la traduction de Duryer.]

Je suis charmé, mon cher Monceca, du noble courroux de Cambyse; & je vois avec plaisir qu'un payen au milieu de l'idolâtrie, éclairé seulement de la raison, reconnoissoit que la divinité ne pouvoit être composée ni de chair ni de sang. Les misérables prêtres qui desservoient le veau Apis, étoient aussi persuadés que ce monarque de la bassesse de leur prétendu dieu, qu'ils voyoient tous les jours dépérir à leurs yeux. Mais ils trouvoient leur profit dans la crédulité du peuple, & ils en abusoient.

Les hommes ont été de tout tems les mêmes. Les uns ont été charmés d'être trompés, & les autres ont profité de la foiblesse de leurs freres. C'est de-là que venoit le crédit d'Apis & des prêtres Egyptiens: celui des oracles de Delphes & des pontifes payens, Grecs & Romains: celui enfin d'un nombre de chimères nazaréennes, & des moines qui les ont inventées. Les tems ne détruisent point les erreurs, ils ne font que les changer & leur donner une nouvelle forme. Il s'élève dans tous les siécles des hommes illustres par leur mérite & leur science, qui veulent s'opposer au torrent & combattre la superstition. Mais ils sont ordinairement la victime de leur zèle; & la plûpart sont opprimés par ceux qu'ils veulent démasquer. Dans toutes les religions, le peuple est pour ceux qui lui racontent le plus de chimères & le plus de fables. Tu sçais toi-même combien nos freres les juifs de Constantinople avoient peine à goûter tes leçons, parce que tu les croyois contraires aux écritures & capables de nuire à l'esprit. Les Mahométans aiment très-peu les docteurs Arabes, parce qu'ils sont ennemis des miracles & de la superstition. Les ouvrages de Macrish, fameux écrivain, ne sont point aussi estimés que ceux de plusieurs mollas & imans remplis de ridiculités. Les Turcs accusent cet auteur d'avoir peu de religion, parce qu'il a affecté de ne rapporter que très-peu de miracles, & qu'il en a même réfuté plusieurs. Ils ne peuvent souffrir qu'il ait dit, qu'il y a de la folie à croire que les morts reviennent de l'autre monde. Il en coûta cher à Savonarole, religieux Dominicain, pour avoir condamné trop hautement les abus de la cour de Rome & ceux de ses confreres.

[Pages c166 & c167]

Alexandre VI, souverain pontife, trouva le secret d'arrêter ses remontrances incommodes: & Savonarole fut pendu à Florence, avec deux de ses compagnons. L'aveuglement de quelques personnes est si grand, & la malice des autres est si noire, qu'il est presque impossible d'éclairer les uns & de corriger les autres.

Porte-toi bien, mon cher Monceca: prospère dans tes entreprises; & vis content & heureux.

Du Caire...

***

LETTRE LXXVIII.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, caraïte, ancien rabbin de Constantinople.

Il y a quelques jours que je t'écrivis, mon cher Isaac, un démêlé arrivé entre les jansénistes & les molinistes, au sujet de la publication d'un livre appellé breviaire. Cette affaire est entièrement terminée. Les prêtres qui ne vouloient point le recevoir, se sont soumis: tout est tranquille. Cela ne durera pas long-tems. De nouvelles disputes succéderont bien-tôt à cette dernière. L'esprit turbulent des prêtres nazaréens ne sçauroit rester paisible: vivre sans cabaler, c'est pour eux & pour les moines un supplice terrible. Ils s'exercent à criailler & à disputer entr'eux. Ils ont des écoles dans lesquelles ils apprennent ce pénible exercice, & des maîtres qui leur montrent ce genre d'escrime.

Un jeune moine est élevé à Paris comme un apprentif gladiateur l'étoit dans l'ancienne Rome. Ses régens de philosophie & de théologie lui montrent des faux-fuyans, des disparates nécessaires pour éluder la vérité. Il s'exerce, à l'aide du syllogisme, à trouver des moyens & des expédiens pour obscurcir les choses les plus évidentes. Il se munit d'une foule de distinctions, de divisions & de subdivisions, à l'aide desquelles il devient invincible, ou du moins incapable de craindre qu'on puisse l'obliger de se rendre à la raison & à la lumière naturelle. Dès qu'il a acquis ce talent, il commence à entrer dans le cirque. Il s'exerce dans des assemblées particulières de son ordre.

[Pages c168 & c169]

Enfin, lorsqu'il est entièrement perfectionné dans l'art d'attaquer la raison, il va, nouveau chevalier errant, chercher les aventures, & est très-assidu à se trouver aux différentes thèses que l'on soutient. C'est ainsi que l'on appelle certaines disputes ouvertes, qui se font à des jours marqués dans les couvens des moines. Aristote, Scot, & quelques autres philosophes scolastiques, ont plus de crédit dans ces assemblées, que n'en a la raison. C'est vainement qu'elle démontré l'évidence d'une chose, dès qu'elle n'est point approuvée d'Aristote ou que S. Thomas l'a condamnée.

Le bon sens est un sot qui doit se taire, & ne pas s'aviser de vouloir combattre l'opinion des philosophes auxquels certains moines se sont attachés.

Dans ces assemblées & dans ces disputes, celui qui a la meilleure poitrine a toujours l'avantage & la raison de son côté.

Tu serois étonné, mon cher Isaac, de voir l'effronterie avec laquelle ces prétendus philosophes nient les choses les plus évidentes. Leurs distinctions mettroient ta patience à bout. Je ne suis pas surpris si autrefois la philosophie a généralement été méprisée en France. Que pouvoient penser les gens raisonnables de tous ce fatras d'êtres de raison, de secondes intentions, & de tant d'autres sottises; qui pendant long-tems, ont fait l'occupation de tous les philosophes? Il a fallu pour détruire les préjugés, que deux grands hommes (1) luttassent contre tous les faux sçavans de leur siécle: les forçassent d'ouvrir les yeux & de voir l'erreur où ils étoient plongés. Mais malgré qu'ils aient reconnu leur égarement, la plûpart ont été trop entêtés pour vouloir suivre la vérité qui les éclairoit.

[(1) Descartes & Gassendi.]

Les préjugés de certains moines prévenus & ignorans m'étonneroient peu. Mais je ne sçaurois comprendre que des gens qui avoient du génie & de la pénétration, ayent été aveuglés jusqu'au point de croire qu'Aristote avoit été donné aux hommes comme une divinité terrestre, qui devoit les instruire de tous les secrets de la céleste, qui lui avoit révélé toutes ses opérations & ses desseins. Est-il possible qu'un sçavant tel qu'Averroes ait pû penser & écrire de pareilles extravagances? (2)

[(2) Aristotelis doctrina est summa veritas, quoniam ejus intellectus suit finis humani intellectus. Quare bene dicitur de illo, quod ipse fuit creatus, & datus nobis divina providentia ut non ignoremus possibilia sciri. Averroés, de Gener. Anim. Lib. V. cap. I.]

[Pages c170 & c171]

Si Aristote est la suprême vérité, il est inutile que les hommes s'appliquent désormais à la découverte de la nature des choses: ils ne peuvent plus rien apprendre de nouveau, Tout est compris dans les écrits du philosophe Grec. Il est la suprême vérité & l'oracle qui doit nous instruire de tout ce qu'il est possible de sçavoir.

Gassendi fut le premier qui dans le siécle passé, osa attaquer l'infaillibilité d'Aristote. (1) Il trouva presqu'autant d'adversaires & d'ennemis, que le premier janséniste appellant de la bulle Unigenitus. Les honnêtes gens lui ont l'obligation d'avoir ramené dans le monde l'usage d'une philosophie raisonnable, à laquelle un galant homme peut s'appliquer.

[(1) Le premier ouvrage qui fit connoître ce sçavant dans le monde, fut celui Adversus Aristotelicos.]

Ce grand génie fut suivi de Descartes, dont le nouveau systême donna le dernier coup à la philosophie scolastique. Elle fut réléguée pour toujours parmi les moines. Les véritables sçavans rétablirent si bien les sciences, & l'on conçut d'eux une si bonne opinion, que quinze ans après l'impression des oeuvres de Descartes, les femmes raisonnèrent beaucoup plus sensément en métaphysique, que les trois quarts des théologiens du royaume. Depuis ce tems l'amour de la philosophie s'est accru dans tous les coeurs. Tous les honnêtes gens s'y appliquent. Les courtisans même, au milieu des plaisirs & des intrigues d'une cour tumultueuse, ne laissent pas de s'y occuper pendant quelques momens de la journée. Bien des magistrats se délassent, par la lecture des habiles physiciens, des études rudes & pénibles du droit.

Depuis qu'il est permis de condamner une absurdité, quoiqu'Aristote ou S. Thomas l'aient écrite; depuis que le nom de ces philosophes ne détruit plus une bonne raison, on a perfectionné infiniment les sciences, sur-tout la physique. Les qualités occultes ne sont plus regardées que comme un aveu de l'ignorance des effets d'une chose: & outre les découvertes dont on est redevable à la philosophie, on lui a encore l'obligation d'apprendre à juger sainement de ses connoissances, & de ne pas croire sçavoir ce que l'on ignore.

[Pages c172 & c173]

De la manière dont on étudie aujourd'hui, il est certain qu'on doit découvrir dans trente années plus de vérités qu'on n'en a connu dans deux mille. Comme on ne raisonne que sur des principes clairs, qu'on ne reçoit pour certain que ce qui est évident, la raison, qui n'est plus offusquée par un nombre d'erreurs qui la tenoient captive, agit plus efficacement & développe plus aisément les secrets qu'elle cherche à découvrir.

Les hommes, dit un illustre Philosophe (1), ne tombent pas seulement dans un fort grand nombre d'erreurs, parce qu'ils s'occupent à des questions qui tiennent de l'infini, leur esprit n'étant pas infini; mais aussi, parce qu'ils s'appliquent à celles qui ont beaucoup d'étendue, leur esprit en ayant fort peu.

[(1) Mallebranche, recherche de la vérité, Lib. III, Chap. III p. 179]

C'est encore-là une source inépuisable des erreurs de l'ancienne philosophie. Elle embrassoit des questions que l'esprit humain ne sçauroit résoudre, & qui sont au-dessus de sa portée. Les philosophes scholastiques s'occupoient peu des choses essentielles. Ils se nourrissoient de chimères, & ils n'étudioient que des choses ou incompréhensibles, ou inutiles. Par une secrette vanité & un desir déréglé de sçavoir, ils cherchoient à pénétrer les vérités les plus cachées & les plus impénétrables. Ils vouloient résoudre avec facilité plusieurs questions inintelligibles, & qui dépendent d'un si grand nombre de rapports, que l'esprit le plus pénétrant ne pourroit en découvrir la vérité avec une certitude évidente, après plusieurs siécles d'une méditation profonde, aidée d'une infinité d'expériences.

Un autre défaut qui jettoit la confusion dans l'esprit des philosophes scolastiques, c'étoit le peu de méthode qu'ils gardoient dans leurs études. Ils s'appliquoient à dix sciences différentes, & peut-être dans la même journée. Ils ne réfléchissoient point sur la nature de leur esprit, ne l'employoient point à la recherche de la vérité, & ne pensoient pas que le génie de l'homme, déja assez borné, ne doit point être distrait de ses méditations par de nouveaux objets, qui lui font souvent oublier les premiers.

[Pages c174 & c175]

Tous les demi-sçavans qui sont sujets à ce défaut, tâchent en vain de pénétrer des choses qui dépendent d'un nombre d'autres dont ils n'ont aucune connoissance, & desquels ils ne s'apperçoivent pas, parce qu'ils ne réfléchissent point assez, & qu'ils sont trop distraits dans leurs études.

Descartes n'a dû la plûpart de ses découvertes, qu' aux moyens dont il s'est servi dans ses études, pour empêcher que la capacité de son esprit ne fût partagée par d'autres objets que ceux dont il vouloit découvrir la vérité.(1)

[(1) Mallebranche, recherche de la vérité, liv. I, pag. 102.]

Aussi sur quelles idées nettes & précises n'a-t-il pas établi les principes de sa philosophie? Je sçais bien, que ce grand-homme n'a point été infaillible; & que ses écrits pleins de vérités, dont on ne doit qu'à lui la connoissance, se ressentent en quelques endroits de la foiblesse humaine. Mais il est ridicule de penser qu'un philosophe doive n'écrire rien que d'évident. C'est assez qu'il donne les choses douteuses comme douteuses, & qu'il ne les propose à son lecteur que comme de simples conjectures.

Si les philosophes scolastiques avoient eu autant de bonne-foi & d'humilité que Descartes, on eût depuis long-tems reconnu un nombre d'erreurs qu'on a soutenues vivement pendant des siécles. Au lieu de ces vaines disputes, qui ne servoient qu'à embrouiller la raison, on se fût communiqué de bonne-foi ses réflexions mutuelles; & l'on eût peut-être éclairé ce que l'on ne comprenoit point, quoiqu'on en discutât ardemment. On faisoit des volumes énormes par leur grosseur, qui n'étoient remplis que de mots, & qui n'offroient rien à l'entendement. Une simple question de physique éclaircie en deux pages par Descartes, auroit suffi pour former un in folio. Il faut rendre la justice à Aristote, d'avouer que sa physique est beaucoup plus passable, dénuée des rêveries que ses différens commentateurs y ont ajoutées. On peut même dire, que ce philosophe est un esprit très-vaste & très-étendu. Il a parfaitement réussi en ce qu'il a dit des passions dans sa rhétorique. Ses livres de politique & de morale contiennent de fort belles choses. Mais quant à ses huit livres de physique, ils n'apprennent rien que l'on ne sçache déja, & ne disent presque que des choses qu'il est impossible d'ignorer.

[Pages c176 & c177]

Quel est l'homme dans l'univers, qui ne sçache que, pour que la matière acquiere une nouvelle forme, il faut qu'elle ne l'eût pas auparavant? (1)

[(1) C'est-à-dire, qu'elle en eût la privation.]

Qui est-ce qui doute, que tout dépend de la forme, & que la matière seule ne fait rien? On est à coup sûr aussi ignorant après avoir sçu ces choses, qu'avant de les sçavoir. Les huit livres de la physique d'Aristote appartiennent plutôt à la logique qu'à la physique. Ce ne sont que des définitions de mots vagues & généraux, qui ne présentent à l'entendement que des idées peu distinctes. Aristote, par exemple, dit bien qu'y a quatre élémens, le feu, l'air, l'eau & la terre; mais il n'en fait point connoître la nature: on n'en sçauroit concevoir, par tout ses raisonnemens, aucune idée juste. Il ne veut pas même, & que ces élémens soient le feu, l'air, l'eau & la terre que nous voyons; puisqu'il faudroit alors que nos sens pussent au moins nous en communiquer quelque connoissance: il tâche de les expliquer par les qualités de chaleur, de froideur, d'humidité, de sécheresse, de pesanteur & de légereté. Comment est-ce que des hommes qui avoient de l'esprit, ont pû se contenter d'une explication aussi vague, & qui entraîne après elle tant de ridiculités & d'impertinences? Je ne m'en étonne point, puisqu'ils étoient assez complaisans pour admettre par la déférence qu'ils avoient aux opinions de ce philosophe, le néant pour un premier principe des choses. Car, qu'est-ce que la privation de tous les êtres, sinon un rien, un pur néant?

Montagne a fait l'horoscope de la destinée des principes de la philosophie d'Aristote, dans un tems où les nazaréens en général les regardoient comme des oracles infaillibles. Avant, dit cet auteur (1), que les principes qu'Aristote a introduits fussent en crédit, d'autres principes contentoient la raison humaine, comme ceux ci nous contentent à cette heure. Quelles lettres ont ceux-ci, quel privilége particulier, que le cours de notre invention s'arrête à ceux-ci, & qu'à eux appartient pour tout le tems à venir la possession de notre créance? Ils ne sont plus exempts du boute-hors, qu'étoient nos anciens.

[(1) Essais de M. de Montagne, liv. V.]

Ce que disoit Montagne est arrivé. Il prévoyoit que la raison perceroit enfin le nuage, il méprisoit lui-même la philosophie d'Aristote; & il en connoissoit tout le foible.

Porte-toi bien, mon cher Isaac, & vis content & heureux.

De Paris, ce...

***

[Pages c178 & c179]

LETTRE LXXIX.

Jacob Brito, à Aaron Monceca.

Dans le voyage que j'ai fait de Lyon à Montpellier, où je suis arrivé depuis deux jours, j'ai eu besoin des instructions que tu m'avois données sur les moeurs des François. Si je n'avois point été prévenu de leur caractère, je ne sçais ce que j'aurois pensé de la plûpart des gens avec qui j'ai voyagé.

Je partis dans le coche d'eau qui descend le Rhône, pour me rendre au Pont-Saint-Esprit. Nous étions plus de trente personnes dans ce bateau, femmes ou hommes. Il y avoit des prêtres, des moines, des nourrices, des soldats, des officiers, des marchands, des chiens, des chats, des écureuils: notre voiture ressembloit assez à l'arche de Noé. Je tâchai de me placer dans un coin, éloigné le plus que je pouvois du tapage que faisoient deux jeunes gens, qui se disputoient une place auprès d'une jeune fille assez jolie, qui, presque aussi étourdie que ces jeunes gens, rioit à gorge déployée de leur différend. Un air gai & satisfait étoit répandu sur son visage; elle sembloit, par certains regards qu'elle jettoit sur les autres femmes, leur dire qu'elle méritoit bien qu'on eût de pareils empressemens.

Pendant cette dispute, un vieux officier, placé entre un moine & moi, commença d'allumer sa pipe. C'étoit un vieux soudar, qui, de tems en tems regardoit de travers le religieux son voisin, dont la carure large & épaisse occupoit les trois quarts de sa place. Il étoit de mauvaise humeur, d'être aussi gêné par ce moine. Il en fut bientôt délivré. A peine eut-il commencé à fumer, que le révérend pere, peu accoutumé à l'odeur du tabac, faisoit d'étranges grimaces. L'officier s'en appercevant, affecta de lui détourner la fumée dans le nez. Le religieux augmenta ses mines, & tomba presque en convulsion. Cependant il ne bougeoit de sa place, & tenoit toujours ferme: il étoit fâché d'abandonner un poste qu'il avoit choisi comme le meilleur du bateau. L'officier voyant qu'il ne pouvoit rien gagner, voulut ajoûter la plaisanterie aux camoufflets.

[Pages c180 & c181]

Mon pere, dit-il, je crois que vous craignez le tabac. Ah! monsieur, dit le moine, qui crut que l'officier alloit cesser de fumer, je le crains à la mort. Cela étant, lui répondit gravement le militaire, je vous conseille de ne jamais fumer. Il accompagna cet avis de deux bouffées étonnantes de tabac, qui penserent faire crever le pauvre moine. Il se mit à tousser d'une étrange force. Enfin, après s'être un peu remis, il appella le batelier. Mon ami, lui dit-il, les ordres sont, qu'on ne doit point fumer dans votre bateau. Faites-les exécuter. Vous avez raison, mon pere, dit le patron; & monsieur aura, s'il lui plaît, la bonté de discontinuer de fumer. Ecoute, faquin, répondit l'officier: tout ce que pourra faire ma bonté ce sera de te donner cent coups de bâton, & de te jetter dans la rivière. Pardi! Voilà un plaisant maraut, de vouloir commander où je suis! Monsieur, me dit-il se tournant vers moi, ne trouvez-vous pas plaisant, qu'après avoir servi trente ans de suite le roi mon maître je n'aie pas acquis le droit de fumer devant un frere-lai? Vous pourriez mieux parler, reprit le moine. Je suis prêtre depuis plus de tems que vous n'êtes au service. Hé bien, si cela est, dit l'officier, dites messe, & chantez vêpres: je ne m'y oppose pas. Le moine voulut encore presser le batelier de faire exécuter les ordres. Ma foi! lui répliqua-t-il, vous qui sçavez prêcher, mon révérend pere, tâchez de persuader monsieur. Quant à moi, je n'irai pas chercher des démêlés avec des gens au-dessus de moi. Je suis déja baptisé, & n'ai point envie d'être jetté dans la rivière. Croyez-moi, mon révérend pere, excommuniez monsieur: peut-être vous obéira-t-il alors. La mauvaise plaisanterie du batelier, qui cherchoit d'appaiser le courroux de l'officier, acheva de mettre le moine en fureur. Il abandonna sa place à la fin; & alla se loger dans un autre coin du bateau. Vous ne connoissez pas, me dit alors l'officier, cette race monacale. Elle est aussi incommode aux voyageurs, que les créanciers aux jeunes gens. Si on écoutoit ces freres coupe-choux, on seroit oblige de se contraindre dans tout ce qui n'est point de leur goût.

Pendant que cet officier me tenoit ce discours, nous arrivâmes à la dînée. Le moine me dit avec un air bénin, dès que nous fûmes sorti du bateau, comment avez-vous trouvé, monsieur, le procédé de cet officier? Les gens de ce métier sont insupportables, brusques, hautains & sans égard pour les personnes les plus respectables. Il semble qu'ils sont en droit de traiter les personnes, avec lesquelles ils se trouvent, comme ils traitent les ennemis du roi. J'aimerois mieux voyager avec dix courtaux de boutique, qu'avec un de ces capitans matamores.

[Pages c182 & c183]

A peine le moine m'eut-il quitté pour entrer dans l'hôtellerie, qu'un de ces jeunes gens, qui avoit fait un si grand vacarme pour être placé auprès de la jeune fille, m'aborda avec un air riant & évaporé. Je vous plains, me dit-il, monsieur, de la peine que vous avez eue ce matin. Vous étiez très-mal placé dans le bateau. Ces moines ne sçavent que marmoter leur bréviaire. Ces vieux militaires sont incommodes. Ils crient & piaillent sans cesse, ou vous ennuient du récit des batailles auxquelles ils se sont trouvés. Vous vous seriez parfaitement amusé si vous vous étiez trouvé dans notre coin. Nous avons ri, comme vous avez vû, pendant tout le chemin. Je vous conseille de vous placer auprès de nous cette après-dînée.

Un grand homme sec, qui n'avoit rien dit pendant toute la route, plioit les épaules, & levoit les yeux, en écoutant le discours de ce jeune étourdi. Il prit le moment de me parler en particulier, comme je retournois au bateau chercher quelque chose que j'avois oublié. Monsieur, me dit-il, souffrez qu'en camarade de voyage, je vous donne un avis. Gardez-vous de vous mettre en route auprès de ce jeune homme, ou résolvez-vous d'essuyer plus de questions, de demandes & de mauvais raisonnemens dans deux heures de tems, que vous n'en avez essuyé de votre vie. J'ai éprouvé ce que je vous dis. Dans un voyage que j'ai déja fait avec lui, il m'avoit rendu sourd à force de parler, de siffler & de chanter. Quelquefois il fait ces trois sortes de choses à la fois. Il arrive même souvent qu'il y en joint une quatriéme, qu'il danse, cabriole. parle, siffle & chante en même tems. C'est le plus pétulant mortel que le soleil éclaire.

Le ton de voix, l'air composé de celui qui me parloit, & sa figure maigre & séche me donna la curiosité de le connoître. Après l'avoir remercié de ses avis, je lui demandai s'il alloit bien loin? Je vais, me répondit-il, à Montpellier. Une maladie incommode, dont je suis atteint, m'oblige à faire ce voyage. Ce qu'il y a de plus triste pour moi, c'est que je n'ai point mérité le mal qui m'accable. Je porte la pénitence des péchés de ma perfide épouse. Comment donc, lui dis-je, monsieur, une personne aussi chère a-t-elle pû vous nuire? Sans doute, c'est innocemment qu'elle a occasionné vos maux? Je vais, reprit cet homme, vous dire en peu de mots la cause de mes malheurs.

[Pages c184 & c185]

«Dès ma plus tendre jeunesse, je m'appliquois à l'étude de la philosophie: je cherchois à pénétrer dans la nature des choses. Enfin après avoir travaillé avec beaucoup de patience, je crus qu'il étoit tems que je joignisse la pratique à la science spéculative. Je préparai mes fourneaux, je dirigeai mon feu, & je commençai à mettre en exécution ce qui m'avoit coûté tant de peine à apprendre. L'occupation que me donnoit mon ouvrage, & l'assiduité que j'étois obligé d'avoir à mon travail, m'empêchoient d'examiner la conduite de ma femme, qui, jalouse de me voir à la veille de faire de l'or, & de finir le grand oeuvre, voulut aussi de son côté travailler à amasser des trésors. Elle ne trouva pas de meilleur moyen que d'avoir plusieurs amans: & dans peu de tems, elle s'employa si efficacement qu'elle acquit beaucoup de bien. Il est vrai, que parmi ses richesses, & il s'en trouva qui lui causerent beaucoup de chagrin. Elle s'apperçut qu'elle avoit besoin que le dieu Mercure réparât certain dommage qu'avoit causé la déesse Vénus. Le pis de cette affaire est que ces suites altérerent infiniment ma santé. Ma femme, craignant que je ne prisse mal cette aventure, disparut un jour avec un poëte de mes amis: j'ignore où ils sont allés. Ce n'est pas-là ce qui m'inquiette: c'est d'avoir été forcé d'abandonner mes fourneaux pendant un tems pour aller chercher du reméde à ma maladie; la santé étant une des principales choses que doit avoir le philosophe qui cherche d'opérer le grand oeuvre.»

Je fus charmé, mon cher Monceca, d'avoir rencontré une personne avec qui je pusse parler des choses qu'on débite sur la prétendue pierre philosophale.

[Pages c186 & c187]

Eh quoi! lui dis-je, monsieur, est-il bien possible, que l'homme puisse parvenir à la perfection de ce grand ouvrage? Je vous avoue que j'ai regardé jusqu'ici comme des contes tout ce qu'on débitoit sur cette science. Vous avez tort, me dit-il. Il est vrai qu'il est très peu de gens à qui Dieu ait accordé le pouvoir de parvenir à la parfaite connoissance d'un art aussi précieux. Mais l'on ne peut douter de sa réalité. Il y a en Europe beaucoup plus de cet or fait par les artistes, que de celui qu'on apporte des Indes, du Pérou, & des autres endroits. Tous les directeurs des monnoies de France avouent qu'ils reçoivent toutes les années beaucoup plus de cet or & de cet argent, qu'on n'en apporte des pays étrangers. Les plus habiles orfévres ne doutent point qu'il y ait de véritables artistes. Ils disent que leur or est beaucoup plus parfait que celui que l'on tire des mines, & prétendent le connoître aisément.

«L'opération de la pierre philosophale, continua le chymiste, est très-possible, j'espère avec le tems, d'en faire l'heureuse expérience. Il est vrai, que pour y parvenir, il faut essuyer bien des peines & des travaux. On doit d'abord connoître la nature, avoir une patience à l'épreuve de tous les contre-tems, une santé forte & vigoureuse; & si quelques-unes de ces qualités manquent à celui qui cherche d'opérer l'oeuvre, c'est vainement qu'il se tourmente; il ne pourra jamais réussir. Oserois-je, dis-je au chymiste, vous demander, si en suivant les principes qu'on voit dans les livres qui traitent de cette science, on peut s'y perfectionner? Il est peu de bons livres, me répondit-il, parmi le grand nombre de ceux qu'on vante beaucoup, & qui ne sont faits que par des fourbes & des imposteurs, qui déshonorent cet art précieux. Le roi Gebert est de tous nos auteurs le plus sçavant & le plus clair. Il faut cependant être bon philosophe, & connoître parfaitement la nature pour l'entendre. Selon ce grand homme, le véritable moyen de parvenir à perfectionner ce grand ouvrage, est de réunir les esprits minéraux, lorsqu'ils sont purifiés par l'art, avec les corps parfaits des métaux, & qu'ils ont été auparavant rendus volatils, & ensuite fixés, prenant soin de conserver toute l'humidité radicale, & augmentant la chaleur naturelle par une raisonnable coction du composé qui s'opere par ce merveilleux ferment, & fait bouillir & fermenter toute la masse, de sorte que le composé s'insinue dans les parties les plus subtiles du métal fondu, le purge de toutes ses immondices, le nourrisse & le change en or.

[Pages c188 & c189]

«Je souhaite, dis-je au chymiste, que vos expériences réussissent selon votre gré & que vous soyez plus heureux dans l'opération du grand oeuvre, que vous ne l'avez été dans le mariage. De la façon dont vous parlez, je vois que vous possédez à fond la matière sur laquelle vous travaillez. Cependant j'ai entendu dire à plusieurs philosophes, que les commencemens de cet art étoient menteurs, que le milieu en étoit pénible, & que sa fin menoit à la besace.»

Le chymiste tâcha de me faire changer d'opinion; il m'assura que ceux qui cherchoient avec attention, & sans se rebuter le secret, étoient à la fin très-récompensés de leurs peines & de leurs soins. Il m'avoua pourtant qu'il avoit déja consumé les trois quarts de son bien. Mais il comptoit d'avoir opéré l'oeuvre avant qu'il eût consumé le reste. Il n'attendoit que le retour de sa santé pour rallumer ses fourneaux, & mener sa composition au dernier degré de perfection. Je le vis si entêté, & si prévenu en faveur de son art que je ne crus pas devoir entreprendre de le rendre plus raisonnable. J'ai eu plusieurs conversations encore avec lui avant que d'arriver dans cette ville, dans lesquelles il m'a toujours exalté l'excellence de la pierre philosophale. Depuis que je suis arrivé à Montpellier, je ne l'ai plus revu. Peut-être est-il déja entre les mains des Esculapes de ce pays, dont je te parlerai dans ma premiere lettre.

Porte-toi bien, mon cher Monceca, vis content & heureux.

De Montpellier, ce...

***

LETTRE LXXX.

Aaron Monceca, à Jacob Brito.

C'est ici le centre du ridicule, comme ce l'est aussi du bon goût & de la politesse. On peut dire, mon cher Brito, que cette ville renferme les deux extrémités opposées. Elles y ont toutes les deux un grand nombre de partisans. Si les sciences sont cultivées, chéries & aimées par beaucoup d'honnêtes-gens, la folie y est portée au suprême dégré par les plus grands impertinens de toute l'Europe. Comme ils sont en grand nombre; ils balancent souvent l'autorité & les décisions des personnes sensées, ils entraînent après eux l'imbécille public, toujours la dupe de quiconque veut le tromper.

[Pages c190 & c191]

Ce sont les suites du pouvoir qu'ont ces fanatiques imbécilles & prévenus, qui font gémir le bon sens opprimé, & résolvent les plus habiles gens à laisser un libre cours à l'erreur. Je comprends en effet, qu'il est très-ennuyeux pour les véritables sçavans d'être sans cesse obligés de régenter une foule d'ignorans entêtés, qui poussent souvent l'impertinence jusqu'à mépriser les découvertes les plus utiles, & les ouvrages les plus parfaits.

Ce qu'il y a de plus surprenant dans le parti de ceux qui cabalent contre les véritables sçavans, c'est qu'il s'y trouve quelquefois des personnes qui ont du génie, de la pénétration, & même de la science. Ce que je te dis, mon cher Brito, te paroîtra d'abord un paradoxe surprenant Mais lorsque tu réfléchiras sur la bizarrerie de l'esprit des hommes, sur l'envie que la plûpart d'eux ont de se rendre singuliers, & de se donner un relief, en adoptant les opinions les plus extraordinaires, tu ne t'étonneras plus de voir des gens sçavans autoriser quelquefois les sottises du peuple, & même en inventer de nouvelles.

Un moine nazaréen (1) a soutenu le plus extravagant systême que puisse enfanter le cerveau le plus troublé.

[(1) Le pere Hardouin, jésuite.]

Ce moine avoit cependant de l'esprit. Il écrivoit assez bien: mais il voulut se rendre chef de la plus impertinente secte qui se fût jamais élevée contre les anciens. Il ne s'amusa pas à discuter les défauts qui pouvoient se trouver dans leurs ouvrages. Il trancha court la difficulté, & soutint que les livres anciens soit Grecs, soit Latins, étoient des manuscrits faits après-coup par des moines qui avoient emprunté les noms des anciens auteurs. Par exemple, il nia que l'Enéide que nous avons, eût été faite par un auteur vivant du tems d'Auguste. Cependant parmi les écrivains qu'il déclara être apocryphes, il épargna les oeuvres de Pline le naturaliste, dont il se servit pour autoriser quelquefois ses pitoyables raisonnemens. Il fit main-basse sur tous les docteurs nazaréens, & rien ne trouva grace devant lui.

[Pages c192 & c193]

Un systême aussi fou, & qui fit donner à ce moine le plaisant nom de pere Eternel des petites-Maisons, fut vivement réfuté & anéanti par un nombre de sçavans, qui le réduisirent en poudre. (1)

[(1) Voyez sur-tout les Vindiciae veterum scriptorum contra J. Harduinum du célèbre M. la Croze. Voyez aussi le Miles Macedonius du savant Noris. Dans la IV. lettre des mémoires secrets de la république des lettres, les raisons qui avoient obligé le pere Hardouin à inventer son extravagant systême sont assez bien développées. Je prie le lecteur de vouloir y jetter les yeux pour suppléer à ce qui n'a pû trouver place dans cette lettre.]

Il trouva cependant des partisans, tout ridicule qu'il étoit, & contraire au bon sens & à la lumière naturelle. L'amour de la singularité & de la nouveauté, lui donna chez les François, même chez les étrangers, une vogue qui dura jusqu'à ce que l'illusion fût dissipée, & que la raison eût repris le dessus.

Il faut être bien aveugle pour se figurer que les auteurs Grecs & Latins, qui nous restent aujourd'hui, ont été fabriqués à S. Denis dans un monastère de moines: car c'est là que cet imposteur prétend que toute l'antiquité a été forgée. Or je demande comment les Grecs, qui possédoient successivement dans leurs bibliothéques les manuscrits de leurs auteurs, se sont accordés à les brûler, ou à les déchirer, & à recevoir ceux qu'on avoit fabriqués sous leurs noms dans ce couvent de moines?

Quand on eut refait Xenophon, Homère, Pindare, Sophocle, Euripide, Diodore de Sicile, &c, comment les fit-on transpirer dans les bibliothéques des Grecs, qui n'étoient alors remplies que de ces auteurs? Comment troqua-t-on les faux avec les véritables? Mais l'on dira peut-être qu'il n'y avoit aucun livre en Grèce, & que les Grecs ne sçavoient ni lire, ni écrire, quelque tems après Constantin. On ne peut soutenir le fond de ce systême, qu'en avançant cette impertinente absurdité. Car si l'on avoue que les Grecs avoient des yeux, & sçavoient lire & écrire, en prenant leurs derniers auteurs qui ont écrit de nos jours, on remonte successivement jusques à ceux qui sont les plus éloignés. Ils se sont cités mutuellement les uns les autres: ils ont rapporté des passages qui se trouvent dans ceux qui les ont précédés. Les auteurs du XIV. siécle ont cité ceux du XIII. ceux du XIII. ceux du XII. & du XI. & en remontant toujours ainsi, en vient aisément jusqu'à la source des originaux rejettés. Dans quel tems apperçoit-on quelqu'apparence de la supposition des anciens auteurs?

[Pages c194 & c195]

Comment peut-on s'imaginer que les Grecs avoient assez de complaisance, pour recevoir comme des écrits authentiques des auteurs qu'ils voyoient naître dans une nuit comme des champignons dont ils n'avoient aucune connoissance? Je demande ce qu'ils durent dire, lorsque tout-à-coup ils virent paroître des ouvrages, dont ils ne devoient jamais avoir eu la moindre notion. Est-il probable que d'un commun accord, tous les hommes donnassent une aveugle croyance à ces écrits: qu'aucun d'eux n'eût du moins témoigné la même défiance que celle du moine Hardouin? Certes elle auroit été fondée, & si aujourd'hui on disoit, qu'on a retrouvé la Médée d'Ovide, le Thyeste de Varius, quoique la chose puisse arriver, combien n'examineroit-on point ces piéces, combien de gens n'écriroient pas pour ou contre, pour en constater la vérité, ou pour la combattre? Les oeuvres de Pétrone sont une preuve évidente de ce fait.

Ceux qui soutiennent le ridicule systême qui veut rendre suspects les précieux restes de l'antiquité, s'appuyent beaucoup sur l'ignorance des tems où ces auteurs ont été contrefaits. Prends-garde, mon cher Brito, comme un raisonnement absurde en entraîne nécessairement un autre. Quelle folie ou plutôt quel aveuglement de croire que les oeuvres de Demosthène, de Quintilien, de Virgile, d'Horace, de Perse, &c, soient les productions d'un siécle plongé dans l'ignorance? (1)

[(1) Ce passage a besoin d'être expliqué plus clairement; car parmi le peu d'ouvrages que le pere Hardouin regarde comme véritablement anciens, il met les satyres & les épîtres d'Horace, les Géorgiques de Virgile; mais il rejette toutes les odes de ce premier, & l'Enéide de ce dernier. Il a découvert, à ce qu'il prétend, qu'il y a je ne sçais combien de siécles que plusieurs personnes réunies ensemble se chargerent du soin de composer l'histoire ancienne, qui étoit entièrement perdue. Il est parfaitement informé du siécle auquel ont vécu ces gens-là, aussi bien que du lieu où ils ont écrit leurs ouvrages. Pour tous monumens de l'antiquité, ils n'avoient que Cicéron, Pline, les Géorgiques de Virgile, les satyres & les épîtres d'Horace. Il croit que nous n'avions point d'autres monumens de l'antiquité que ceux-là, excepté quelques fastes, & fort peu d'inscriptions. Deprehendit ille...... Coetum certorum hominum ante saecula nescio quot extitisse, qui historiae veteris concinnandae partes suscepissent, qualem nunc habemus, cum nulla tunc extaret. Sibi probe notam illorum aetatem atque officinam esse, inque cam rem istis subsidio fuisse Tullium, Plinium, Maronis Georgica, Flacci sermones & epistolas; nam hoec illa sola censet... ex omni Latinitate sincera monumenta, praeter inscriptiones admodum paucas, fastos nonnullos. Harduini chronologia ex nummis antiquis restituta, Prolus pag. 60._]

[Pages c196 & c197]

Eh quoi! La stupidité & la bêtise produisent ce que la science la plus profonde, & l'étude la plus pénible, peuvent à peine imiter! Les célèbres historiens d'aujourd'hui ont pour Tite-Live ce respect que Stace avoit pour l'Enéïde, & qui tenoit de l'adoration. (1)

[(1)......Nec tu divinam Aeneida tenta,
Sed longe sequere, & vestigia semper adora.

STAT. Thebaïd.]

Considère, mon cher Brito, quels sont les gens à qui l'on fait écrire des ouvrages dont la galanterie & la délicatesse servent encore de modèles aux courtisans les plus déliés d'aujourd'hui. Ce sont des moines qui composent les héroïdes & l'art d'aimer d'Ovide: & des ignorans qui inventent les Philippiques de Démosthène, & les oeuvres de Plutarque. Mais, disent quelques-uns de ces fanatiques de la république des lettres les gens qui faisoient ces ouvrages avoient de l'esprit: ceux qui les achetoient, & qui les recevoient étoient des ignorans. Je demande, s'il étoit possible qu'il n'y eût que sept à huit personnes renfermées dans une maison qui eussent du génie? Si l'on répond que toute la raison & la lumière du genre-humain n'étoient pas renfermées dans un seul couvent de moines, il faudra avouer que les autres sçavans, répandus dans divers endroits de l'Europe, & qui écrivoient les ouvrages qui nous restent aujourd'hui, eussent fait quelque mention de ces fabricateurs d'écrits anciens.

En vérité, mon cher Brito, tout homme qui soutient le systême de ce moine Hardouin, doit opter de passer pour fou, ou pour fanatique: c'est avoir trop de bonté, que de vouloir réfuter un pareil ramas d'extravagances. Voici une raison sur laquelle les ennemis des auteurs anciens soupçonnent les oeuvres de Virgile d'être apocryphes. Pline le naturaliste, disent-ils, parle d'un Virgile, auteur des Bucoliques, & ne dit pas un mot de l'Enéïde: donc l'Enéïde que nous avons n'est pas du même Virgile que les Bucoliques. Je ne puis m'empêcher de rire, mon cher Brito, en t'écrivant cet absurde raisonnement.

[Pages c198 & c199]

J'aimerois autant,qu'on dît dans trente ou quarante ans d'ici, que les pseaumes n'ont point été traduits en vers François par Marot, parce que Boileau qui parle des ouvrages de ce poëte, ne dit rien de ceux-là. Que penseroit-on d'un homme, qui, dans deux ou trois cent ans, voudroit prouver que la tragédie de Bajazet n'est point de Racine, quoique ce soit pourtant une des plus belles piéces de cet auteur, parce que Despréaux son ami, ayant parlé de toutes les piéces de ce poëte, n'a jamais fait aucune mention de celle-là.

Tu chercheras sans doute, mon cher Brito, à deviner les raisons qui avoient déterminé ce moine à soutenir un systême aussi étonnant. J'ai été aussi embarrassé que toi à les deviner; & je ne les ai apprises que par le moyen de quelques sçavans de ce pays, qui m'ont découvert le noeud de cette affaire, & les ressorts cachés qui avoient mis en mouvement l'esprit frénétique de cet imposteur. Il étoit membre d'une société (1) entièrement opposée à une autre (2), qui a donné plusieurs éditions des docteurs nazaréens Grecs & Latins.

[(1) celle des jésuites.
(2) La congrégation de S. Maur.]

Ces livres, qui ont été reçus avec un applaudissement universel dans le public, ont excité la jalousie & l'envie des confrères d'Hardouin. Pour détruire l'autorité de ces éditions, il a voulu anéantir l'ancienneté de ces auteurs; & pour rendre son sentiment moins odieux aux nazaréens, qui auroient dû justement se révolter contre le mépris qu'on témoignoit pour leurs anciens docteurs, ce moine a cru exténuer son criminel systême, en regardant généralement tous les auteurs anciens comme des ouvrages faits après-coup, & dont la plûpart avoient été composés par des moines, prédécesseurs de ceux qui soutiennent aujourd'hui leur ancienneté.

Voilà, mon cher Brito, la cause du ridicule sentiment né dans ces derniers tems contre les plus célèbres écrivains, & embrassé par quelques ignorans qui ont cru trancher du bel-esprit, & de se donner du relief, en applaudissant à de pareilles impertinences.

Je voudrois bien avoir quelque chose de nouveau à t'apprendre. Mais Paris, depuis quelques jours, semble être devenu plus tranquille. Cela ne durera pas long-tems, & l'esprit inconstant des François me redonneroit bien-tôt assez de matière à t'écrire mille nouveautés amusantes, si je ne comptois partir incessamment de ce pays.

[Pages c200 & c201]

Je prendrai dans peu la route de Flandres, pour finir quelques affaires que j'ai à Bruxelles; & je ne manquerai pas de t'écrire de là.

Porte-toi bien, mon cher Brito, & le Dieu de nos peres te comble de biens & de postérités.

De Paris, ce...

***

LETTRE LXXXI.

Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople, à Aaron Monceca.

Dans les dernières lettres que je t'ai écrites, je t'ai parlé vaguement des Coptes, qui sont les anciens habitans de l'Egypte: je vais tâcher de t'en donner une idée plus nette & moins confuse. Cette nation suit la doctrine d'un nommé Eutychès, que les nazaréens Européens regardent comme un fameux hérésiarque. Ce peuple est dans une grande misère; & tous les Coptes, qui sont pourtant encore en assez grand nombre, ne subsistent que par le moyen des registres de toutes les terres labourables, desquels ils sont les dépositaires, ayant toujours retenu ce privilége, duquel ils sont redevables à leur ancienneté. C'est presque-là le seul bien qui leur reste dans leur ancienne patrie; & il est peu de seigneurs Turcs, qui n'aient un écrivain Copte, qui tient un registre détaillé de toutes les terres qu'il posséde.

Les nazaréens Européens disent ici, que les Coptes sont le peuple le plus grossier & le plus obstiné dans son erreur. Je te dirai pourtant que j'ai parlé à plusieurs, & que je n'ai trouvé chez eux que le même attachement que tous les hommes ont pour les opinions qu'ils ont sucées avec le lait. Je ne sçais à propos de quoi un nazaréen Européen est en droit de traiter un nazaréen Copte d'obstiné. Ils ont tous les deux le même défaut ou la même vertu, puisqu'ils sont également prévenus pour les préjugés qu'ils ont reçus dès leur naissance. Les Européens reprochent aux Coptes, qu'il veulent s'en tenir aveuglement à leurs anciennes coutumes, qu'ils appellent canons; & que les opinions de leurs évêques & de leurs prêtres, sont les uniques régles qu'ils veulent suivre.

[Pages c202 & c203]

Et n'est-ce pas-là le sentiment de tous les nazaréens? Lorsque leurs pontifes ont décidé, ne se soumettent-ils pas aveuglement? N'avouent-ils pas qu'il ne leur est point permis d'agiter la validité des décisions des assemblées qu'ils appellent conciles? Pourquoi vouloir exiger des Coptes ce qu'eux-mêmes ne font point? Par quelle raison l'Egyptien est-il plus obligé de douter de la décision de son pontife, & de l'examiner avant de la croire, que le nazaréen?

On ne peut nier qu'il n'y ait dans toutes les religions des gens de bonne-foi. Un nazaréen croit que sa religion ne lui permet point de l'examiner, & d'en juger par la raison. Le Copte est dans le même systême: il est aussi persuadé de la science & de la candeur de ses pontifes, que le nazaréen des siens. Ils doivent donc, en raisonnant selon leurs principes, rester tous les deux dans leur croyance, sans l'examiner & sans en disputer: car il est ridicule qu'un des deux veuille exiger de l'autre ce qu'il condamne lui-même.

Voilà le défaut le plus considérable, selon moi, qu'il y ait dans la religion nazaréenne papiste. La raison & la lumière naturelle, que le ciel accorda aux hommes pour se conduire, leur devient inutile. Dès qu'un pontife a parlé, tout est fini, tout est décidé: il est défendu d'examiner tout ce qui paroît quelquefois notoirement contraire au bon sens; il ne reste plus qu'à se soumettre.

Les nazaréens sentent tout le ridicule qui naît de cette conduite. Ils taxent de grossiéreté & d'obstination les peuples qui sont atteints de cette prévention; & ils sont si aveuglés, qu'ils ne font pas attention que tous les reproches & les argumens qu'ils emploient contre leurs adversaires, sont des armes qu'ils fournissent pour les combattre: ils trouvent mauvais que les Coptes se servent de l'exemple de leurs peres, pour autoriser certaines coutumes. Sommes-nous, disent ces peuples, plus sages que nos ancêtres? Ils ont cru ce que nous croyons. Pourquoi voudrions nous ne point les imiter? (1)

[(1) Relation de l'Egypte, par M. Mallet, part. II. pag. 63.]

Les missionnaires, les jésuites, les moines nazaréens, se plaignent fort de ces discours qu'ils traitent du dernier refuge que trouve l'ignorance. Rien n'est capable, s'écrient-ils, de forcer ce retranchement élevé par l'obstination. C'est un bouclier impénétrables à tous les traits du raisonnement.

[Pages c204 & c205]

Je demanderois volontiers à ces missionnaires sur quoi ils appuient la moitié & les trois quarts de leurs coutumes & de leurs cérémonies? Ils ne manqueroient pas de me citer la tradition. Personne n'en fait un plus grand usage que les nazaréens papistes. C'est leur grand cheval de bataille. Ils se tirent par ce moyen de tous les mauvais pas. Le plus difficile devient aisé à applanir par le secours de la tradition. Quelle injustice n'y a-t-il pas à vouloir priver les autres hommes des priviléges qu'on s'accorde aussi libéralement? Eh quoi! En Europe il sera permis d'autoriser une coutume, de la consacrer même, quelque ridicule qu'elle soit, dès qu'elle a été approuvée par les anciens: & dans l'Afrique, il sera défendu de penser de même, sous peine de passer pour grossier & entêté? Qu'on me montre la raison de ce privilége, & je suis prêt à me ranger au sentiment des nazaréens. Jusqu'alors je les plains, eux & les Coptes de leur aveuglement. Je regarde même les Européens avec plus de mépris, puisqu'ils apperçoivent dans les autres le ridicule de leurs opinions, & qu'ils ne sçavent point en profiter.

Il est pourtant vrai, mon cher Monceca, que les Coptes sont des peuples méprisables? Ils font même très-souvent un commerce honteux de leur religion; & pour une modique somme il en est plusieurs qui entrent dans la communion nazaréenne, qu'ils abandonnent, dès que le motif de l'intérêt & de l'espérance vient à disparoître. Ils ont entr'eux un proverbe qui dit, point d'argent, point d'église: maphis fellou, maphis quenisse. (1)

[(1) Là-même, pag. 109]

Les conversions des Coptes sont sur le même pied que le service des Suisses: point d'argent, point de Suisses. On a beau leur représenter qu'ils vont se replonger dans l'hérésie: ils retournent tranquillement à leur ancienne église, & disent pour leurs raisons, qu'ils ont prié à la Romaine autant qu'on les a payés, & qu'ils ne sont pas obligés d'en faire davantage. Juge par-là du fruit & du progrès de ces missions si vantées en Europe. Tous les Francs qui sont ici avouent, qu'il n'est jamais mort de Copte hors de sa religion, & que tôt ou tard ils y retournent tous. Il est même ridicule de penser que cela puisse arriver autrement, attendu la haine & le mépris qu'ils ont pour la croyance des nazaréens.

[Pages c206 & c207]

Dès leur plus tendre enfance, on ne les entretient que de discours au désavantage des religions qui sont contraires à la leur: on leur inspire des sentimens odieux pour tous les sentimens étrangers: & il leur est impossible de vaincre jamais ces préjugés.

En Europe on peut éclairer les esprits. Les sciences servent de beaucoup, pour délivrer la raison du joug qui la tient captive. En étudiant, on apprend à douter, & le doute conduit naturellement à la recherche de la vérité. En Egypte, l'ignorance profonde donne une nouvelle force aux préjugés: elle les rend invincibles. Et comme la superstition & l'ignorance sont toujours unies ensemble, les contes les plus ridicules, les coutumes les plus bizarres, paroissent des choses merveilleuses à ces peuples aveuglés.

Les Coptes, ainsi que les nazaréens croyent que leurs prêtres, en prononçant certaines paroles, ont la vertu d'effacer tous les pechés. Il est vrai qu'ils ne leur font point un détail de leurs fautes comme les autres, & qu'ils se contentent de s'accuser en général des péchés qu'ils ont commis, par pensée, par parole & par action. Le prêtre prononce alors ce mot Allachieramae (1), & la cérémonie est finie, moyennant quelque petite somme que le nettoyé de tout péché donne à celui qui lui a rendu ce service.

[(1) Ce mot signifie, Dieu te pardonne.]

Les prêtres Coptes sont aussi avares & aussi intéressés que les moines Européens. Il semble que ce soit un mal inséparablement attaché à cette profession.

Les Coptes jeûnent très-austèrement, & de la même manière que nous: ils ne mangent qu'une fois dans la journée, lorsque le soleil est couché. Il y a des images dans les églises; mais ils ne leur rendent aucun culte: ils les regardent comme de simples monumens des choses qui se sont passées. Je t'avouerai que je ne condamne point les images, dès-lors qu'on n'en fait point un autre usage. (2) Dieu dans sa loi ne nous a défendu que de leur rendre un culte qui tendît à l'idolâtrie. (3)

[(2) Je demande aux lecteurs de vouloir examiner attentivement, si c'est avec justice que les ennemis d'Aaron Monceca ont imputé à ce juif d'être un iconoclaste & un adversaire outré des images.
(3) Les peres de l'église qui ont soutenu le culte des images, se sont autorisés par les figures qui furent placées dans le temple. Il reste cependant une difficulté que leur opposent leurs adversaires; c'est qu'on ne rendit jamais aucun culte à ces figures.]

[Pages c208 & c209]

Non-seulement, il n'a point ordonné de n'en point avoir dans les maisons particulières, mais il a permis qu'on en plaçât dans le temple, & même dans le sanctuaire, puisqu'on y mit deux chérubins sur l'arche. (1)

[(1) Jean Damascène dans sa défense des images, n'a pas oublié cette particularité.Quid autem dicis? Arcam illam & urnam, propitiatorium, non manibus esse affabre confecta? Non esse opera manuum hominum? Non, uti censes, ex ignominiosa & aspernabili materia exculpta sunt? Quid autem tabernaculum illud omne? Nonne imago erat? Nonne umbra & exemplar? Joan. Damascen. Apologetic. pro venerat. sanctar. imaginum, lib. III. pag. 78. Le même pere venoit de dire un peu auparavant: Jubet autem (Deus) ut exculpent similitudinem cherubim.]

Les images sont des caractères parlans, qui représentent aux yeux les événemens des siécles passés, ou ceux de nos jours. Je ne crois pas qu'on condamne jamais l'usage des livres de piété, & qu'on veuille les bannir des temples. Dès qu'on regarde un tableau comme un livre, & qu'il ne sert qu'à édifier l'esprit, en rappellant à la mémoire les actions des hommes illustres & pieux, l'usage n'en peut qu'être bon. Il est beaucoup de nazaréens qui ne sçavent point lire: ils ignoreroient bien des histoires pieuses qui servent à les édifier, sans le secours des tableaux & des images, qui sont les livres des ignorans. Je ne sçaurois donc approuver le zèle outré de bien des gens, qui, par dévotion, ont brisé, détruit & renversé des morceaux de sculpture & de peinture dignes de l'admiration de tous les connoisseurs. J'ai vû dans les voyages que j'ai faits en Hongrie, & dans quelques pays du Nord, les tristes effets de cette haine des images. Il est vrai que cette fureur, qui tendoit à renouveller la barbarie des Goths, est entièrement finie. Les nazaréens, qui excluent aujourd'hui les images de leurs temples, ne condamnent que le culte qu'on leur rend, & ne les éloignent des cérémonies de leur religion que par le danger qu'il y a que le menu peuple, facile à se porter à la superstition, ne devienne idolâtre sans penser l'être.

[Pages c210 & c211]

Il est bien sûr que certains nazaréens papistes n'adorent point les images, & croient que leur religion leur ordonne de ne les regarder que comme des choses qui doivent les exciter à la piété, par les idées qu'elles leur présentent à l'imagination. Mais il n'est pas moins certain qu'il n'est que les personnes parfaitement instruites, qui s'en tiennent dans ces justes bornes. Le menu peuple penche excessivement à l'idolâtrie, sur-tout ceux dont l'esprit grossier ne peut distinguer la simple vénération d'avec le culte. Il est tel paysan qui se feroit hacher en pièces pour la figure de bois qui représente le saint patron de son village. Il a avec lui de fort longues conversations. Il le prie de lui donner une bonne récolte: il lui promet en échange plusieurs offrandes; il est réellement persuadé qu'il est dans ce bois une vertu surnaturelle.

Ce qui augmente l'erreur du peuple, c'est la fourberie des moines qui publient de tems en tems quelques miracles. Ils annoncent qu'une certaine image a parlé, qu'une autre à remué les yeux, ou sué du sang. N'est-ce pas vouloir persuader au peuple que dans ces statues il y a quelque chose de divin & de surnaturel? N'est-ce pas le pousser & l'induire à l'idolâtrie? Et quel est le paysan qui, persuadé qu'une telle statue a parlé plusieurs fois ne se figure pas, que puisqu'elle a l'usage de la voix, elle doit avoir sans doute celui de l'ouie. La figure n'est plus alors un simple caractère qui lui retrace le souvenir d'un homme pieux. C'est un demi-dieu, auquel il adresse les mêmes voeux qu'un payen adressoit à Mercure ou à Junon. Ainsi l'avarice des moines qui veulent achalander certaines images, pour détruire celles de leurs voisins, & attirer tous les profits dans leur temple, pervertit en crime un usage de lui-même pieux & utile à l'édification des hommes.

Ce que je te dis ne seroit pas sans doute du goût de tous nos freres. Ils en seroient scandalisés, & croiroient leurs synagogues profanées, s'ils y voyoient des images & des tableaux. Mais si tu réfléchis que lorsque nous sortîmes d'Egypte, nous quittions un peuple idolâtre, que nous pouvions avoir un penchant à donner dans leurs erreurs, que nous n'étions point encore affermis contre l'idolâtrie, comme il paroît assez par le veau d'or que nos peres élevèrent dans le désert, tu ne t'étonneras plus des sages précautions que Moïse prit pour éloigner tout ce qui pourroit nous faire commettre des fautes.

[Pages c212 & c213]

Quel bonheur pour tous les peuples, s'ils avoient un aussi sage conducteur!

Porte-toi bien, mon cher Monceca: vis content & heureux.

Du Caire, ce...

***

LETTRE LXXXII.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, caraïte, ancien rabbin de Constantinople.

J'ai reçu, mon cher Isaac, ta lettre sur les moeurs & les coutumes des Coptes descendans des anciens Egyptiens. Leur avilissement me rappelle celui des Grecs, des Romains & des Carthaginois. Je ne puis comprendre comment ces quatre peuples si fameux autrefois, sont devenus les plus vils & les plus méprisables de l'univers.

Les Egyptiens furent les premiers qui connurent & cultiverent les sciences & les arts. Nous ne connoissons point d'aussi anciens édifices que les fameuses pyramides qui sont des preuves de la grandeur de ceux qui les ont fait construire, & de la connoissance dans l'architecture de ceux qui les ont bâties. Cependant on n'étoit pas plus instruit il y a deux mille ans du nom de ceux qui ont élevé ces superbes monumens, que nous le sommes de nos jours. Juge par-là quelle doit être leur ancienneté. Les Egyptiens la faisoient remonter bien au-delà du déluge. Mais puisque les livres saints déterminent notre croyance, il y a apparence que les pyramides ont été faites peu d'années après le déluge.

Une raison sembloit s'opposer à cette opinion. L'Egypte étoit-elle pour lors assez peuplée, pour que ces peuples pussent entreprendre d'aussi grands bâtimens, & qui demandoient tant d'ouvriers & tant de travaux? Les environs du Tigre & de l'Euphrate furent les premiers pays qui furent habités par les descendans des enfans de Noé, & l'Egypte ne le fut que dans les suites.

Quelques personnes prétendent que les pyramides peuvent avoir été bâties avant le déluge. Mais ce sentiment est sujet à bien des difficultés, & semble n'avoir pour lui que l'antiquité inconnue de ces mêmes pyramides.

[Pages c214 & c215]

Les sciences étoient cultivées chez les Egyptiens dans les tems les plus reculés & dès qu'on commence à les connoître, on apperçoit chez eux toutes les marques qui caractérisent l'ancienneté d'une nation. On trouve un culte & une religion déterminée, des loix & des coutumes dont l'usage paroît n'être point introduit nouvellement.

Les prêtres de cette nation ont été les premiers philosophes. L'on prétend qu'ils ont reconnu un Dieu suprême, un seul Etre tout parfait. Mais je crois qu'ils n'ont jamais eu aucune idée véritable de la Divinité; & que dès le moment que les hommes furent plongés dans l'idolâtrie, ils n'eurent plus aucune notion juste de Dieu, dans quelque pays qu'ils habitassent. Quand je parle des hommes, j'entens même les plus éclairés: je comprens parmi eux les philosophes Egyptiens, Grecs & Romains. Les premiers admettoient deux divinités premières & éternelles, le soleil & la lune qui gouvernoient tout l'univers. Ils croyoient que tout le corps de la nature étoit formé du corps de ces deux astres; & que l'esprit, le feu, le sec & l'humide étoient des portions ou des membres de ce corps. (1)

[(1) Ideoque totum naturae universae corpus sole & luna consummari; cujus partes jam indicatae, spiritus, ignis, siccitas, humor, & aeria tandem natura; è quibus, ut in homine, caput, manus, pedes & alias partes numeramus, codem modo corpus mundi constat. Diodor. Sicul. Lib. II. cap. II.]

Cela a grand rapport avec les mortifications de Spinosa. Aussi le systême de ce juif apostat étoit-il celui de presque tous les philosophes anciens, qui l'embrouilloient par plusieurs autres faussetés qu'ils y mêloient. Lorsqu'on vient à débrouiller ce chaos d'idées fausses & vagues, on trouve que les payens, qui ont dit ou cru qu'il n'y avoit qu'une divinité, l'ont reconnu de la manière qu'ils reconnoissoient qu'il n'y a qu'un monde: &, par conséquent, le dieu qu'ils croyoient étoit un dieu composé de cent mille dieux différens: puisque tout ce qui est matériel a nécessairement des parties, &, par conséquent, est divisible. Il auroit donc fallu que chaque partie qui composoit la divinité fût elle-même un dieu: car quelle absurdité ne s'ensuivroit-il pas, de dire qu'une chose divine est composée de parties non divines? Ce seroit la même chose que si l'on vouloit soutenir, qu'une matière pensante, s'il pouvoit y en avoir, fût composée de parties non pensantes.

[Pages c216 & c217]

L'on ne sçauroit dire qu'aucun philosophe ancien ait jamais connu la spiritualité de Dieu. (1)

[(1) Voyez les Mémoires secrets de la république des lettres. Lettre V. Cette matière y est fort amplement traitée.]

Aucun n'a pû s'élever jusqu'à ce point de justesse & de discernement. Platon est le seul à qui le commerce qu'il avoit eu avec des juifs ait donné quelqu'idée de l'immatérialité de la divinité. Encore ne peut-on dire qu'il l'ait véritablement connue: & loin que ce qu'il en a dit ait été reçu des autres philosophes, ils l'ont rejetté comme une chose inintelligible & contraire à la raison & à la lumière naturelle. Ciceron en examinant les différentes opinions des philosophes sur la nature de dieu, ne daigne pas s'arrêter à examiner le sentiment de Platon. Il a fait, dit-il, dieu sans corps, & son rayonnement ne peut se comprendre. (2)

[(2) Quod Plato sine corpore deum esse censet, id quale esse possit, intelligi non potest. Cicero de Nat. deorum. Lib.I.]

Mais Platon lui même n'a reconnu la divinité que d'une manière corporelle; & la spiritualité qu'il lui attribue n'est qu'une espèce de substance composée d'une matière subtile & déliée, qu'il croit avoir été le principe de tout ce qui a été créé. Comment peut-on expliquer autrement ce verbe externe & proféré, qui n'est autre chose, selon ce philosophe, que la substance que dieu poussa hors de son sein, ou qu'il engendra pour former l'univers? Ne voilà-t-il pas un dieu matériel, qui pousse une semence hors de son sein? Si le monde est une partie de la substance de dieu, ainsi que le prétend Platon, admettant d'abord le dieu suprême, ensuite le dieu visible, ministre du dieu invisible, créateur du monde, qui est le troisiéme dieu, ne se trouve-t-il pas autant de dieux qu'il y a de parties dans la matière? Et ce systême n'est-il pas une ébauche informe de celui de Spinosa?

Je crois, mon cher Isaac, que dès le moment que les hommes eurent tombé dans l'idolâtrie, Dieu retira entièrement son esprit d'eux & de leur postérité: ils n'eurent plus aucune vraie connoissance de la divinité, & toutes les idées qu'ils en conçurent ne vinrent que d'un reste du souvenir que leurs peres leur avoient transmis d'une divinité qu'ils avoient abandonnée.

[Pages c218 & c219]

Je sçais que ce principe conduit à l'opinion qui veut que nous n'ayions aucune idée innée de Dieu. Mais je crois qu'il n'y a qu'à considérer attentivement cette question, pour être convaincu que l'ame n'a aucune idée innée de la divinité avec elle, & qu'elle n'en acquiert la connoissance que par la réflexion qu'elle fait lorsqu'elle est en état de raisonner sur les grandes merveilles qu'elle comprend n'avoir pû être opérées que par un être suprême & parfait. Si l'ame avoit une idée innée de la divinité, elle ne pourroit être fausse; & les caractères imprimés par la main du tout-puissant ne pourroient être effacés. Mais loin qu'on voie que les payens ayent eu une idée conforme à celle qu'on doit avoir de la véritable divinité, nous sommes surpris des égaremens dans lesquels ils ont donné. Il est encore aujourd'hui un nombre de peuples qui adorent les choses les plus méprisables. On répond ordinairement à ces raisons, que je regarde comme une démonstration que dieu grave en général dans le coeur de l'homme son idée; mais que l'homme, par de fausses applications, la corrompt dans les suites. En vérité, mon cher Isaac, ce raisonnement est pitoyable. Car que peut-on trouver de plus inutile que ces idées abstraites? D'ailleurs, les idées abstraites supposent que l'on a déja connu des objets qui se ressemblent, & qui ont entr'eux quelque rapport. L'abstraction ne sçauroit convenir à une première idée, qui doit être pure, simple, & par conséquent à celle de la divinité.

Il est absurde de dire, que dieu nous communique une idée directement contraire à l'être dont il veut nous donner la connoissance; & si les notions extravagantes que les payens ont eues de la divinité leur avoient été empreintes immédiatement par la divinité, il vaudroit autant soutenir que l'ame apporte avec elle en naissant les idées des plus grandes extravagances, & qu'elles sont inées avec elle.

Il est aisé de prouver, mon cher Isaac, que l'idée de la divinité n'étant point innée avec l'ame, il n'en est aucune qui le soit. Si l'être suprême eût voulu graver immédiatement quelques notions, il eût sans doute préféré de donner à l'homme une connoissance claire & distincte de la divinité, plutôt que de lui imprimer des notions de quelques principes généraux de morale.

[Pages c220 & c221]

S'il est vrai que nous ayions quelques-uns de ces principes innés avec nous, pourquoi les hommes pensent-ils si différemment sur les choses qui constituent le bien & le mal! D'où vient que ce qui est blâmable dans un pays est regardé comme vertueux dans un autre? Les Topinambous croyent s'ouvrir un chemin vers le ciel, en se vengeant cruellement de leurs ennemis. Le plus pieux & le plus brave d'entr'eux est celui qui en mange le plus. (1) Les Turcs, & sur-tout les Egyptiens, regardent comme saints des personnes qu'on brûleroit chez les nazaréens avec juste raison. (2)

[(1) Jean de Lerry, chap. XVI.
(2) Audivimus haec dicta & dicenda per interpretem Mucrelo nostro insuper sanctum illum quem eo loci vidimus, publicitus apprime commendari cum esse sanctum, divinum, ac integritate praecipuum, eo quod nec feminarum unquam esset, nec puerorum, sed tantummodo asellarum concubitor atque mularum. Beaumgartem, Lib. Il. cap. I. Pag. 73.]

Ils accordent les plus grands honneurs à des monstres qui font rougir l'humanité; & qui, dans leurs égaremens ne conservent que la figure humaine: cent fois plus coupables que ces peuples qui attirent sur eux le feu céleste. Les payens croyoient servir leurs dieux en leur immolant beaucoup de nazaréens. Les Portugais pensent honorer le ciel en faisant brûler nos freres. Les Molinistes offrent à Dieu les tourmens qu'ils font souffrir au Jansénistes. Les Druses du Mont-Liban épousent leurs filles, & il y a un jour de l'année où ils se mêlent indifféremment avec les femmes les uns des autres. (1)

[(1) Voyez Bespier, Remarques sur Ricaut. tom. II. page 649.]

Que deviennent donc, mon cher Isaac, les principes innés de morale? Où se trouve ce consentement universel, que ceux qui soutiennent ces idées veulent que tous les peuples accordent à ces mêmes idées? C'est-là leur plus fort argument. Mais l'expérience étant contr'eux, tous leurs raisonnemens philosophiques doivent s'évanouir; & c'est vouloir disputer gratis, que de nier une chose connue de quiconque veut se donner la peine de l'appercevoir.

Quelques personnes croyent l'opinion des idées innées utile & nécessaire à prouver l'existence de Dieu. Ils souffrent à regret qu'on rejette un argument qu'ils croyent décisif contre les athées. D'abord, disent-ils, qu'on prouve qu'il est des idées innées avec l'ame, on force les libertins d'avouer l'existence de la divinité; parce que l'ame en naissant, apportant avec elle l'idée d'un Dieu, il faut nécessairement que ce soit Dieu lui-même qui la lui ait empreinte.

[Pages c222 & c223]

Ceux qui raisonnent ainsi, ne voient pas qu'ils tombent dans une pétition de principe. Car les Spinosistes nient ces idées: & le tems qu'on perd à vouloir leur en prouver la vérité, est du tems employé en pure chicane, qui n'éclaircit rien: au lieu qu'en allant d'abord aux raisons essentielles, on convainc aisément les gens assez aveugles pour nier une chose dont il est aussi aisé de leur donner des preuves, que de leur existence même.

Je ne crois pas qu'il y ait aucun athée assez fou pour oser dire, qu'il a été de tout tems. Il faut donc que quelque chose ait été avant lui: & en remontant plus haut, que quelque chose ait été de toute éternité car ce seroit le comble de la folie, que d'oser soutenir que le néant peut produire un être réel: or cet être, qui a été de tous tems, doit être nécessairement tout-puissant puisqu'il est la source & le principe de tous les autres êtres, & qu'ils tiennent de lui leur puissance & leurs facultés. Par une suite nécessaire, il faut donc que ce premier être soit aussi intelligent: car, l'homme sent qu'il est lui-même un être intelligent. Or, d'où auroit-il tiré cette intelligence, lui créé par un être éternel, s'il ne l'avoit reçue de ce même être éternel? Il faut donc par conséquent, que cet être éternel soit non-seulement tout-puissant, mais même intelligent.

Qu'a-t-on besoin des idées innées pour prouver l'existence de Dieu, & la prouver d'une manière invincible? Qu'est-ce qu'un être éternel souverainement puissant & intelligent, si ce n'est Dieu?

Porte-toi bien, mon cher Isaac, vis content, heureux & comblé de prospérités.

De Paris, ce...

***

[Pages c224 & c225]

LETTRE LXXXIII.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople.

Je fus hier le témoin d'un spectacle auquel je ne m'étois jamais trouvé. Le chevalier de Maisin me conduisit au bal de l'opéra. C'est une assemblée qui peut fournir à un philosophe assez de matière pour réfléchir trente ans de suite. Je vais tâcher de t'en donner l'idée la plus juste que je pourrai. Tu sçais de quelle façon sont construites les salles de spectacle: tu en as vû à Vienne de semblables à celles de Paris. On unit le théâtre avec le parterre. Les loges, qui entourent ce nouveau parquet où l'on danse, sont remplies de masques, qui souvent ne viennent au bal, ni pour danser, ni pour voir danser. Un autre soin plus important les y attire. L'amour regne dans ce séjour. C'est lui qui préside aux plus aimables parties de masques. Sous différentes sortes de déguisemens, l'amant & la maîtresse rient des soins inutiles d'un mari jaloux. Il a beau se tourmenter pendant le cours d'une année, un seul bal de l'opéra détruit toutes ses précautions. Dans la foule de masques, la duchesse est confondue avec la bourgeoise, le courtaut de boutique avec le grand-seigneur; c'est dans ces sortes d'assemblées que l'amour, la joie & les plaisirs, égalent tous les hommes.

Les Parisiens ont un respect profond pour quiconque porte un masque sur le visage. Les équivoques qui sont arrivées quelquefois, les rendent très-prudens. Si l'on avoit moins de circonspection, on manqueroit souvent aux attentions qu'on doit aux personnes distinguées, en croyant agir & parler familièrement avec de simples particuliers.

La retenue qu'exige l'habit de masque occasionne souvent les plus plaisantes aventures du monde, dans un pays où la galanterie & l'amour sont l'occupation des trois quarts des habitans. Une jeune femme, dont le mari bourru méritoit d'essuyer par sa mauvaise humeur le sort de l'infortuné Vulcain, attendoit pour favoriser un amant qu'elle aimoit, la commodité du bal. Elle étoit sans cesse gênée & obsédée par son jaloux.

[Pages c226 & c227]

Il falloit qu'elle eût recours à des moyens extraordinaires, pour se délivrer de ses persécutions, & mettre sa prévoyance en défaut. Elle écrivit à son amant, qu'elle se trouveroit au bal masqué en domino vert, & qu'elle se placeroit dans la troisiéme loge à la droite du théâtre. L'amant attendit avec une impatience infinie le moment du rendez-vous. Dès qu'onze heures sonnerent, il vola plutôt qu'il ne courut à l'opéra. En entrant dans la salle, il jetta les yeux sur la troisiéme loge, & y apperçut un masque en domino vert. Il ne douta point que ce ne fût sa maîtresse chérie. Il l'aborda d'une manière vive, lui dit ce que l'amour inspire de plus tendre. Le masque garda le silence, & ne répondit point. L'amant, étonné de cette froideur, se plaignit d'une indifférence qu'il n'avoit point méritée. Eh quoi, lui dit-il, madame! Est-ce-là ce moment fortuné, que j'avois si fort souhaité? Ne m'avez-vous averti que vous viendriez au bal que pour jouir du plaisir de me percer le coeur? Grace, madame? Par où ai je pû vous déplaire? Vous ne dites rien! Ah! ce silence me désespère. Pour prix de tant d'amour... Le cavalier nazaréen eût poussé ses plaintes beaucoup plus loin; mais il fut interrompu par un grand éclat de rire que fit le masque auquel il parloit. Il en fut très-surpris. Mais son étonnement fut bien plus grand, lorsque la rieuse s'étant démasquée, il reconnut sa femme dans la personne qu'il croyoit être sa maîtresse. Il fut bientôt remis de son trouble. L'infidélité n'est point un cas extraordinaire en France: il s'en faut bien qu'un mari volage soit un phénix. Celui-ci rit lui-même de sa méprise, & chercha dans le bal ce qui n'avoit d'abord pû trouver. Sa femme étoit arrivée à l'opéra avant sa maîtresse: elle avoit pris la place où devoit se trouver cette dernière, qui avoit été forcée d'aller dans un autre endroit, & la ressemblance des habits de masque avoit causé l'erreur de cet amant.

C'est du chevalier de Maisin que je tiens cette aventure. Il m'en a raconté une autre, que je trouve encore plus plaisante. Un fermier-général avoit conduit au bal sa maîtresse. Il ne soupçonnoit point d'avoir de rival, & se trompoit. Un capitaine de dragons étoit l'amant aimé; & lui n'étoit heureux qu'autant qu'il payoit cherement les grâces qu'on lui accordoit.

[Pages c228 & c229]

La belle, à la faveur de la foule des masques, étoit sortie, pour passer un quart-d'heure dans un fiacre avec l'officier. Ces carrosses de louage sont des retraites fortunées qui servent d'asyles aux amans pendant la durée du bal. Le fermier-général, sentant quelque desir de concupiscence, crut que le plus court moyen de chasser la tentation étoit d'y succomber. Il chercha dans le bal sa chere maîtresse, & crut l'appercevoir dans une foule de masques. Il lui donna la main & lui proposa de sortir. Elle y consentit, le suivit sans lui répondre. Le fermier étoit déja sur le dégré de la salle, lorsqu'il apperçut le capitaine de dragons rentrant avec sa maîtresse, qui n'avoit point encore remis son masque. Juge de sa surprise, mon cher Isaac. Il maudit cent fois le bal, l'opéra, le capitaine de dragons, sa maîtresse & lui-même. Il rompit pour toujours avec cette perfide: & curieux de sçavoir quelle étoit la personne qui le suivoit de si bonne volonté, il reconnut que c'étoit une de ces aventurières publiques, toujours prêtes à rendre leurs services à quiconque les leur demandent.

Il arrive à chaque bal quelque histoire particuliere. Ces sortes de fêtes sont signalées par un nombre d'aventures, que l'amour & la jalousie occasionnent. Ces jours, ou plûtot ces nuits de plaisirs sont fatales aux maris, aux peres & aux meres, quelque attention qu'ils aient sur leurs femmes & leurs filles. Les libertés du bal, les commodités du masque trompent les plus vigilans argus.

Ces sortes d'assemblées ont beaucoup de ressemblance avec les anciennes cérémonies payennes des temples de Cythère & de Paphos. Je suis du moins assuré, que la déesse Vénus y reçoit pour le moins autant de voeux & d'offrandes.

Croirois-tu, mon cher Isaac, que dans un pays où la galanterie & l'amour ont autant de pouvoir, les richesses déterminassent presque toujours les faveurs des belles. Il en est peu d'entre elles qui résistent à des discours soutenus par beaucoup de louis. Je suis assuré qu'il est plus de coeurs à Paris qui se vendent, qu'il n'en est qui se donnent. Les femmes ne veulent pas convenir de cette vérité. Elles affectent au contraire un mépris infini pour celles qu'on soupçonne d'aimer plus par intérêt que par tendresse. Mais telle qui blâme une de ses amies, suit souvent la maxime qu'elle condamne.

[Pages c230 & c231]

On ne s'apperçoit point de ses défauts: l'amour-propre les déguise à l'esprit: l'on ne juge de soi-même qu'à travers le voile des passions qui obscurcissent entièrement le miroir où notre ame s'examine. C'est ainsi qu'autrefois Philippe, roi de Macédoine, prêchoit à son fils une morale toute différente de celle qu'il pratiquoit lui-même. Il le blâmoit de répandre de l'argent parmi les Macédoniens, & lui reprochoit de compter sur des coeurs qui ne se donnoient pas, mais qui se vendoient. (1)

[(1) Praeclare in epistola quadam Alexandrum filium Philippus accusat, quod largitione benevolentiam Macedonum consectetur. Quae te malum, inquit, ratio in stam, spem induxit, ut eos tibi fideles putares fore, quos pecunia corrupisses? An tu id agis, ut Macedones non te regem suum, sed ministrum & praebitorem putarent? Bene ministrum & praebitorem, quia sordidum regi. Melius etiam quod largitionem corruptelam dixit esse. Fit enim deterior qui accipit, atque ad idem semper expectandum paratior. Hoc ille de filio, sed praeceptum putemus omnibus. Cicero de officiis, Lib. Il.]

Tous les hommes ont une forte attache à chercher les moyens d'excuser leurs foiblesses. Les philosophes même ne sont point exempts de ce défaut, qui sert à entretenir les vices. Les femmes, dont la vanité est encore plus forte que celle des hommes, sont aussi plus fertiles en ressources pour colorer leurs démarches les moins conformes à la vertu. Veulent-elles excuser leurs infidélités pour leurs maris? Elles disent qu'elles sont entraînées par un penchant séducteur auquel elles ne sont pas les maîtresses de résister. On les a unies dès leur enfance avec un homme qu'elles n'aimoient point. Pourquoi seroient-elles condamnées à passer leurs beaux jours dans la tristesse & dans la mélancolie? Et si les loix leur font un crime d'un desir que leur donne la nature, pourquoi les hommes firent-ils ces loix bizarres?

C'est ainsi qu'une infidéle trouve des raisons pour se justifier. La coquette ne manque point aussi d'excuses. «Est-ce un mal, dit-elle, de vouloir plaire? Dès qu'on ne devient point criminelle, quel dommage les douceurs qu'on me dit, les honneurs qu'on me rend, font-ils à mon époux? Quoi! parce que je suis mariée, je ne puis ouir des louanges que je mérite, je serai forcée de fuir ceux qui m'accableront de politesse? Pour plaire à mon mari, pour calmer sa folle jalousie, il faudra que je vive comme une ourse, retirée dans une tanière? Tampis pour lui, s'il est assez fou pour se mettre mal-à-propos mille chimères dans l'esprit. Mais je n'irai point m'enterrer toute vivante pour rappeller sa raison.»

[Pages c232 & c233]

C'est ainsi que la coquette justifie et autorise sa conduite. Et pourquoi ne le feroit-elle pas, puisque celle qui vend ses faveurs, trouve encore le secret de se justifier? Jeune, belle, aimable, pourquoi ne profiteroit-elle pas des biens que le ciel lui a accordés? Les années s'écoulent, la beauté s'enfuit, la vieillesse arrive, on n'a point songé à ramasser de quoi pouvoir finir ses jours tranquillement. Dès que la saison des amours est passée, elle ne revient plus. Une jeune femme aimable, & peu avantagée des biens de la fortune, doit sans cesse avoir dans l'esprit la fable de la cigale & de la fourmi. Si avant le départ de sa beauté, elle n'a sçu remplir ses coffres, elle court en vain demander du secours.

«Que faisiez-vous autrefois?
Dit-on à cette emprunteuse:
Nuit & jour à tout venant.
Je chantois, ne vous déplaise,
Vous chantiez? J'en suis bien aise.
Eh bien, gueusez maintenant.» (1)

[(1) Vers parodiés de la premiere fable de la Fontaine.]

Il n'est rien, mon cher Isaac, qu'une femme ne sçache colorer de prétextes spécieux. Plus elle a d'esprit & plus elle a de ressources pour excuser ses fautes. Défendons-nous donc de ce sexe infidéle: fuyons ses trompeuses amorces, regardez-les comme une de ses breuvages, dont le goût délicieux cache le plus mortel venin. Ce n'est pas que je croye qu'un philosophe ne puisse devenir sensible, & qu'il n'y ait des femmes dignes de l'estime des plus sévères philosophes. Mais il est bien dangereux d'être trompé dans le choix. Le coeur ordinairement se détermine par lui-même, & n'attendant pas que la raison l'aide de ses conseils, il suit aveuglement le penchant qui l'entraîne. L'amour naît d'un coup-d'oeil, & n'est point le fruit de la réflexion: il se nourrit par une certaine sympatie, rarement par la connoissance des perfections de la personne aimée. Il s'éteint sans qu'on sçache souvent pourquoi, dans le moment où l'on s'y attendoit le moins.

On a souvent agité, si un sçavant & un homme qui s'appliquoit aux sciences, devoit être marié. On a apporté plusieurs raisons pour & contre ce sentiment.

[Pages c234 & c235]

Je crois qu'il est beaucoup plus utile, à quiconque veut s'adonner à l'étude de jouir d'une entière liberté que d'être dans une espéce d'esclavage, qui, quelque doux qu'il soit, ne laisse pourtant pas d'ennuyer quelquefois. Etre femme, & n'avoir point de caprices, est une chose impossible: la plus raisonnable est celle qui en a le moins. Un philosophe est détourné dans ses réflexions par les inquiétudes & les soins du ménage. Quelque pauvre qu'il soit, dès qu'il est seul, il ne peut aisément se suffire à lui-même: mais ce n'est plus la même chose lorsqu'il est marié. S'il est riche, il est encore accablé de plus d'embarras: l'avancement de sa famille, l'établissement de ses enfans, les fantaisies & l'ambition de sa femme, toutes ces sortes de choses l'agitent, le tourmentent, quelque maître qu'il soit de lui-même & de ses passions. Je suis assuré que plus d'une fois Socrate malgré son phlegme philosophique, eût voulu voir sa femme à tous les diables. S'il ne le disoit pas, crois-moi, mon cher Isaac, il n'en pensoit pas moins. Si c'étoit la mode en France de pouvoir vendre sa femme, lorsqu'on en est ennuyé, je connois beaucoup de sçavans, qui donneroient la leur à grand marché: & si ce privilége n'étoit accordé qu'aux gens d'étude, pour acquérir un si beau droit les François les plus fainéants cultiveroient bientôt les sciences.

Porte-toi bien, mon cher Isaac. Vis content & heureux.

De Paris, ce...

***

LETTRE LXXXIV.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople.

Lorsque je vois, mon cher Isaac, dans les différens pays que je parcours, un nombre de gens heureux, cependant ignorans, & presque réduits à l'instinct des bêtes, je réfléchis aux peines & aux soins que se donnent les gens de lettres, pour parvenir à transmettre leur nom à la postérité. Que de maux, que de chagrins, la plûpart n'essuient-ils pas? Il faut que le desir de percer la nuit obscure des siécles ait quelque chose de bien fort, pour qu'on y sacrifie sans regret le tems le plus précieux de la vie, & le seul dont on jouit véritablement.

[Pages c236 & c237]

Du petit nombre d'années, auquel la nature a fixé le cours de la vie humaine, on doit en ôter les quinze premières: elles sont consumées, ou dans l'enfance ou dans les pénibles travaux de l'éducation. Dès qu'on est parvenu au treizième lustre, on ne fait plus que languir. L'esprit, ainsi que le corps, s'affoiblit, & est également en proie à toutes les infirmités. Il faut donc réduire la vie de l'homme, en la prenant depuis l'âge de seize ans jusqu'à celui de soixante, à quarante-cinq années: & ce tems si court, si précieux, est employé par les sçavans à des occupations pénibles, & souvent peu gracieuses, qui ne leur donnent d'autre consolation, que l'espérance de voir passer leur mémoire à la postérité.

J'avoue, mon cher Isaac, que les sciences, quand on est venu à bout de les dépouiller des difficultés qui les environnent, ont quelque chose de satisfaisant, & qu'un géomètre & un physicien après avoir travaillé vingt ans de suite avec des soins infinis, les croient bien récompensés par la découverte de quelques vérités inconnues jusqu'alors. Mais s'ils approfondissoient ce qui se passe en eux-mêmes, ils verroient que l'espérance d'éterniser leur nom les détermine bien plus à chercher assidument ces nouvelles vérités, que le seul plaisir de les développer du chaos dans lequel elles étoient ensevelies. S'ils étoient bien assurés qu'ils fussent les seuls à les connoître, & qu'il ne leur fût jamais permis de les divulguer, je doute fort qu'ils voulussent en acheter la connoissance par un travail pénible & continué plusieurs années de suite.

Les philosophes & les sçavans parlent sans cesse du mépris de la gloire, de la sagesse, de la tranquillité de l'ame. Malgré tous leurs beaux & magnifiques discours, il est certain que sans la gloire & la vanité, l'ignorance étendroit son empire sur tous les hommes. C'est au desir de se distinguer du vulgaire, de surpasser les personnes avec lesquelles on vit, & de leur inspirer de l'admiration, que l'antiquité a dû les Aristotes, les Platons, les Sophocles, les Euripides & les Démosthènes. C'est à lui que les modernes doivent les hommes illustres, qui ont fait dans ces derniers tems de si beaux & si sublimes ouvrages.

Si tous les différens sçavans n'avoient eu en vûe que d'étudier les vertus morales, que de se perfectionner dans la sagesse, ils eussent borné leurs soins à se connoître eux-mêmes.

[Pages c238 & c239]

Ils n'eussent point cherché à mesurer les cieux, à suivre les planètes dans leurs cours, à examiner les différentes productions de la nature, à en faire l'anatomie, à pousser la subtilité de leurs découvertes jusqu'à découvrir la pesanteur de l'air. Tout cela, eussent-ils dit, est inutile à nos desseins. Quel est le but que nous avons? C'est de chercher le moyen de nous rendre heureux, & d'être utiles au bonheur des autres hommes. Etudions donc ce qui peut servir à nous rendre vertueux, & communiquons à nos camarades, à nos citoyens, nos plus sages réflexions. Quel profit retireront-ils de sçavoir qu'il n'y a point de vuide, & que la terre tourne autour du soleil? Cela ne les rendra, ni plus doux, ni plus affables, ni plus tranquilles, ni même plus heureux. Les ignorans qui ne sçavent que ce que leur a appris la nature aidée de quelques instructions foibles & générales, sont souvent plus heureux que les gens de lettres. Combien n'y a-t-il pas d'artisans, qui tranquilles chez eux, occupés de leurs métiers, vivent sans ambition dans le sein de leurs familles, avec bien plus de douceur, de satisfaction, que les plus grands philosophes entourés au milieu de leurs cabinets de livres qui traitent du mépris de la gloire? Ce n'est donc pas la science qui rend heureux: c'est la probité. La physique, la métaphysique, la rhétorique, tout cela ne produit point la véritable sagesse, puisqu'elle se rencontre quelquefois chez un cordonnier & chez un laboureur. Il faut la chercher où elle se trouve; préférer la tranquille & paisible ignorance d'un pauvre artisan aux connoissances infructueuses & inutiles d'un philosophe & d'un rhétoricien.

Il est certain, mon cher Isaac, que si les gens qui ont travaillé avec tant de soin à communiquer aux hommes les connoissances qu'ils ont acquises, n'avoient simplement agi que par l'amour de la sagesse, ils n'auroient pû s'empêcher de faire ces réflexions, & par conséquent ils eussent cru qu'il étoit cent fois plus utile de leur enseigner l'art de vivre heureux & tranquilles, que celui de courir après la découverte de quelques vérités dont la connoissance est assez inutile, & ne s'acquiert que par des peines infinies.

[Pages c240 & c241]

Profitez, leur eussent-ils dit simplement, de l'instant présent. Soyez vertueux; attachez-vous à votre devoir, & ne perdez pas inutilement des momens que vous ne recouvrerez plus. Le tems s'écoule; & dès que votre coeur n'est point troublé par les remords du crime, que vous suivez les loix de la probité, vous avez tout ce qu'il faut pour en jouir. L'application à des sciences infructueuses ne serviroit qu'à vous ravir le bien présent, sous l'espoir d'un bonheur futur & imaginaire. Les hommes sages n'ont besoin de rien: les philosophes ont besoin de tout. Si vous ne cherchez qu'à jouir paisiblement des faveurs que le ciel vous a accordées, votre félicité est dans vos mains. Vous n'avez qu'à en faire usage. Le sort de l'humanité seroit bien malheureux si son bonheur dépendoit de la connoissance des choses qui lui sont entiérement étrangères.

Ce n'est pas-là, mon cher Isaac, la manière ordinaire dont les sçavans instruisent les hommes. Ils se gardent bien de tenir ce langage. Ceux qui parleroient de même, ressembleroient à des pontifes Romains qui blâmeroient la croyance aux indulgences. On pourroit les regarder également comme des gens qui décrieroient leurs marchandises. Loin d'en agir ainsi, tout homme de lettres cherche d'élever jusqu'aux nues le genre d'étude auquel il s'applique. Il voudroit même en établir la gloire aux dépens des autres sciences. Un rhétoricien ne loue que foiblement la philosophie. Le plus grand effort de l'esprit humain consiste, selon lui, dans le talent de persuader par la force de l'éloquence, & d'émouvoir les coeurs par la noblesse de la diction. Un philosophe au contraire, regarde un rhétoricien comme un dissertateur, dont les discours n'ont que des faux brillans, & n'offrent rien de solide à ceux qui veulent des raisons, & non pas des paroles. Comme le physicien, il va même jusqu'à condamner entiérement l'usage & l'étude de la rhétorique comme des choses pernicieuses au bien public. Ceux qui masquent & fardent les femmes, dit un fameux philosophe sceptique, en parlant des rhétoriciens, font moins de mal; car c'est chose de peu de perte de ne les voir pas en leur nature: là où ceux-là font état de tromper, non pas nos yeux, mais notre jugement & d'abâtardir & corrompre l'essence des choses. Les républiques qui se sont maintenues en un état réglé & bien policé, comme la Crétense & la Lacédémonienne, n'ont pas fait grand cas de l'orateur.(1)

[(1) Essais de Michel de Montaigne, Liv. I. Chap. XV. pag. 607.]
]

[Pages c242 & c243]

Cette passion, si ordinaire aux sçavans,de ne louer que la science à laquelle ils s'appliquent, n'est-ce pas une preuve évidente, que la vanité, le desir de la gloire & de l'ambition ont plus de part à leurs travaux que l'amour de la sagesse. S'ils ne travailloient que pour instruire les hommes, ou ils ne s'appliqueroient qu'aux choses absolument utiles; ou dès qu'ils cultiveroient celles qui sont plus curieuses que profitables, ils loueroient également toutes les sciences, & ne donneroient aucune préférence à celle dans laquelle ils croient exceller. Mais comme ils regardent que l'estime qu'on en fait influe sur celle qu'ils espérent acquérir, l'amour-propre unit leurs intérêts avec les siens. Le philosophe pense, que plus la philosophie sera respectée, plus aussi il le sera. L'historien, le poëte, le rhétoricien ont la même idée; & c'est à qui louera avec le plus d'emphase, l'histoire, la poësie & la rhétorique.

L'amour de la sagesse, mon cher Isaac, ne cherche point avec avidité les louanges & les éloges. Un homme, qui ne veut vivre que pour être utile à ses concitoyens, ne fait paroître aucune partialité sur le rang & l'estime qu'on doit accorder à ceux qui leur donnent des instructions, qui ordonnent leur esprit, ou qui forment leur coeur. Mais la vanité & le desir de briller & de s'élever au-dessus de ses concurrens, n'inspirent point des sentimens aussi désintéressés. Ils excitent l'amour-propre, & font naître une jalousie, qui, quoique cachée, n'en est que plus violente. Ces passions sont la cause du peu de justice, que les sçavans se rendent ordinairement. Ils craignent toujours que la réputation des autres ne diminue la leur, & qu'elle ne leur ferme le chemin de cette immortalité à laquelle ils aspirent avec tant de fureur. Je pense, mon cher Isaac, que je puis me servir avec raison du terme de fureur, pour marquer l'envie qu'ont les gens de lettres de transmettre leurs noms à la postérité. Quelques-uns ont fait des actions presque aussi extraordinaires, & j'ose dire presque aussi folles & aussi criminelles qu'Hérostrate. Peut-on voir une mort plus extravagante que celle d'Aristote, si ce qu'on en dit est véritable? Et n'est-ce pas avoir une vanité bien excessive, que de vouloir apprendre aux hommes, qu'on n'a pas voulu vivre, parce qu'on ne pouvoit comprendre un secret de la nature?

[Pages c244 & c245]

Cet autre philosophe, qui se jetta dans un des gouffres du Mont-Ethna, & qui laissa ses pantoufles au bord du précipice, pour qu'on ne pût ignorer le genre de mort qu'il avoit choisi, ne doit-il pas être regardé comme une victime de la fureur d'immortaliser son nom?

Les écrivains modernes n'ont pas donné des moindres marques que les anciens de leur amour violent pour la gloire de passer à la postérité. Vanini consentit d'être brûlé tout vif, plutôt que de se rétracter de son abominable systême. Il crut que ses sectateurs estimeroient moins ses ouvrages s'il n'en soutenoit pas les absurdes impiétés jusqu'à la mort. On rapporte de lui un trait fort particulier, & qui marque bien l'entêtement & la vanité d'un sçavant attentif à ne rien dire qui puisse diminuer la réputation & le poids de ses écrits. Lorsqu'on l'attachoit sur le bûcher, faisant réflexion aux douleurs qu'il alloit souffrir, il s'écria: Ah Dieu! A quel supplice suis-je destiné? Un prêtre qui l'avoit suivi jusques sur l'échafaud pour tâcher de l'exhorter à reconnoître l'existence de la divinité, saisit l'occasion que lui fournissoit l'exclamation de Vanini. Il y a donc un Dieu, lui dit-il, vous l'appellez? C'est une façon de parler, répondit l'athée, qui ne tire point à conséquence._ Ce furent-là les dernières paroles qu'il prononça. Les flammes du bucher, qu'on alluma dans l'instant, l'empêcherent de continuer à débiter ses blasphêmes. (1)

[(1) Ce fait paroît directement opposé à ce que dit Moréri; il assure qu'on coupa la langue à Vanini. Comment put-il donc parler lorsqu'on l'attachoit au bucher? Pour accorder ces différens récits, il faudroit supposer que Vanini tînt ce discours quelques momens avant qu'on lui coupât la langue; & que dès l'instant qu'il eût souffert ce premier supplice, on alluma le bûcher. Aaron Monceca, à qui j'écrivis à Constantinople pour avoir quelque explication là-dessus, me répondit qu'il avoit lû le fait qu'il avançoit dans un fort bon auteur, dont il lui étoit impossible de se rappeller le nom. Il ajoûta qu'il se souvenoit des termes originaux de la conversation. «Ah Deus! Ergo est Deus, dixit presbyter? Modus est loquendi, respondit Vaninius.» J'avois eu envie de supprimer ce fait; mais après la réponse d'Aaron Monceca, je crois devoir le traduire tel qu'il étoit.]

Quelques sçavans, qui n'ont point porté leur vanité aussi loin que ceux dont je viens de parler, n'ont pas laissé de faire des choses directement contraires à leur repos & à leur tranquillité; parce qu'ils espéroient qu'elles conduiroient leurs noms à l'immortalité. Combien n'y en a-t-il pas, qui ont souffert l'exil, la prison & la privation de tous leurs biens, qui auroient pû éviter ces maux, en suprimant leurs ouvrages, ou en les désavouant? Ils ont mieux aimé perdre tout ce qu'ils avoient, & gémir dans une captivité, ou dans un bannissement de leur patrie, que d'éteindre leur mémoire.

[Pages c246 & c247]

L'évêque Grec, qui consentit d'être privé de son évêché, plutôt que de reconnoître qu'il n'étoit pas l'auteur du roman de Théagene & Chariclée, a eu grand nombre d'imitateurs dans ces derniers siécles. Arnaud, Quesnel, Saint-Cyran, & tant d'autres écrivains auroient pû jouir d'une vie tranquille en gardant le silence sur des matières du tems. Si les solitaires de Port-Royal n'eussent pas écrit davantage que les mathurins, ou n'eussent fait que des livres aussi mauvais que ceux qui ont été composés par des capucins, leur retraite subsisteroit encore. C'est l'envie qu'ils ont eue d'immortaliser leur nom, & la jalousie ou la haine qu'ils avoient conçue contre les jésuites, qui en ont causé la totale destruction.

Quelque fatal que soit le desir outré de la gloire à la plûpart des gens de lettres, nous devons, mon cher Isaac, le leur pardonner en faveur du profit que nous en retirons. Puisque l'émulation, qu'ils ont les uns envers les autres, les excite à produire mille beaux ouvrages: il faut les plaindre de ne pas faire uniquement par sagesse ce qu'ils ne font que par ambition; & reconnoître pourtant que nous avons des obligations au vice que nous condamnons. Sans lui, les sciences languiroient: il supplée au manque de vertu.

S'il y a des défauts pardonnables, sans doute ce doivent être ceux qui font si bien les fonctions de la sagesse, que ce n'est qu'après une longue spéculation, qu'on s'apperçoit de leur imperfection. D'ailleurs, tous les sçavans ne poussent point l'amour de la gloire, & la passion de faire parler d'eux, jusqu'à l'extrême. Dans tous les différens états, dans toutes les diverses professions, il est un nombre de gens qui portent les choses au dernier période. Il s'en trouve également parmi les gens de lettres. Mais il y en a aussi qui mettent un frein à leurs desirs, qui les retiennent, & ne souffrent pas qu'ils conduisent au-delà de certaines bornes.

[Pages c248 & c249]

S'il est vrai que tous sont avides de l'immortalité, il l'est aussi, que tous n'employent point les mêmes moyens pour y parvenir, & qu'ils ne veulent point l'acheter au même prix.

Porte-toi bien, mon cher Isaac, & vis content & heureux.

De Paris, ce...

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LETTRE LXXXV.

Aaron Monceca, à Jacob Brito.

Les nazaréens, mon cher Jacob, sont les premiers à tourner en ridicule leurs moines, & leurs cérémonies superstitieuses. Il y a de tems en tems quelques génies vifs & hardis, qui, rompant les liens dont on a voulu les enchaîner, font luire aux yeux du peuple le flambeau de la raison. Mais les moines offusquent bien-tôt cette lueur passagère: & les seuls philosophes en profitent, pour affermir leur esprit contre les attaques de la superstition. Je viens de lire un livre de ce caractère, écrit par un nazaréen. Il est intitulé: Histoire de l'admirable dom Inigo de Guipuscoa, chevalier de la Vierge, & fondateur de la monarchie des Inighistes, avec une description abrégé de l'établissement & du gouvernement de cette formidable monarchie; par le sieur Hercule Rasiel de Selva. (1)

[(1) Ce livre a été imprimé à la Haye, chez la veuve Levier, en 2 volumes in-8.]

C'est une peinture vive & intéressante, des actions surprenantes & extraordinaires d'un des principaux héros du monachisme, & même du nazaréïsme.

Cet homme étoit Espagnol, & s'appelloit Inigo. Il étoit vain, fier, ignorant, ainsi que le sont en général tous ceux de sa nation, amoureux transi, toujours prêt à périr pour les dames, & entreprendre les choses du monde les plus extraordinaires. C'est ainsi que le dépeint l'auteur de cet ouvrage, avant qu'une dévotion fanatique lui eût entiérement troublé le cerveau.

[Pages c250 & c251]

Voici les termes dans lesquels il s'explique: la gloire & l'amour étoient ses passions dominantes. Il ne comprenoit pas qu'un homme, qui avoit de la naissance, pût vivre avec honneur sans une grande ambition, ni être heureux sans galanterie. Ces deux passions l'occupoient tour-à-tour. Tout le tems que duroit la campagne, il le donnoit à la gloire, & la cherchoit avec emportement dans le hazard des combats. Mais pendant les quartiers d'été & d'hiver, il se délassoit des travaux de Mars entre les bras de Vénus.

C'est-là le portrait que l'auteur fait de son chevalier errant; car, c'est ainsi qu'il l'appelle dans tout son ouvrage, faisant un juste parallèle de dom Inigo de Guipuscoa, avec dom Quichotte de la Manche. Peut-être ne seras-tu pas fâché, mon cher Jacob, de sçavoir sur quoi cet écrivain fonde une aussi plaisante comparaison que celle-là. Il dit d'abord que la lecture fut également la source de toutes les extravagances des deux chevaliers errans. Les Amadis firent perdre le bon sens à dom Quichotte de la Manche, & les romans spirituels causerent le même effet sur dom Inigo de Guipuscoa. Ayant été blessé à un siége, & s'ennuyant dans son lit, qu'il étoit obligé de garder à cause de son incommodité, on lui apporta la fleur des saints, en langue Castillane, dit l'écrivain de ces folies pieuses. Ce roman sacré, plein d'histoires merveilleuses, le toucha d'abord presque autant, & dans la suite beaucoup plus que les livres de chevalerie, dont jusqu'alors il avoit fait toutes ses délices. Il admiroit dans les saints errans cet abandonnement qui les faisait aller d'un bout du monde à l'autre, sans nulle provision. Voilà, mon cher Brito, dom Quichotte tout pur, ses termes, ses phrases, ses expressions, ses idées & ses sentimens.

La façon dont l'auteur fait déterminer son héros à suivre les aventures, est toute aussi maligne. Il tourne en ridicule dans un seul passage tous ces génies échauffés par une superstitieuse dévotion, dont les actions ridicules furent regardées comme des miracles par le bas-peuple nazaréen, & prônées comme des exemples de la plus sublime sainteté par une foule de moines fanatiques. Pourquoi, se dit le chevalier errant dom Inigo, moi qui suis d'une complexion si robuste, ne pourrai-je pas faire ce qu'ont fait tant de saints avec un tempérament délicat; & ne prendre, comme S. Hilarion, pour toute nourriture que quatre figues par jour après le soleil couché, ou ne vivre, comme S. Apollone, que d'herbes crues, telles que les produit la terre sans être cultivée, & que les bêtes broutent; ne dormir que sur une pierre sans m'y appuyer, comme S. Pacôme, ou assis dans le creux d'un tronc d'arbre, entouré de tous côtés de pieux pointus, comme S. Zuirad; ou même ne me point coucher du tout, comme S. Dorothée le Thébain?

[Pages c252 & c253]

Pourquoi ne pourrai-je pas faire deux cent génuflexions par jour, comme S. Guingalois; trois cent fois la priere comme S. Paul l'anachorete; & à l'exemple de S. Policrone, mettre sur mes épaules la racine d'un gros chêne en faisant l'oraison? Quoi! moi qui ai souffert avec de tant de constance de si cruels tourmens, afin de pouvoir porter une bottine de maroquin, proprement collée sur ma cuisse, je refuserois de souffrir de moindres maux pour devenir un grand saint? Eh quoi! si un S. Damien a bien eu le courage d'imiter l'admirable S. Simon le Stylite, qui se tenoit debout jour & nuit sur le haut d'une colonne de quarante coudées de hauteur; qui m'empêchera de faire la même chose, ou du moins de me tenir tout courbé dans une cage, posée sur la pointe d'un rocher, ou suspendue en l'air, comme l'ont pratiqué S. Barada & S. Thalelle? Qui m'empêchera d'éteindre les feux de la concupiscence, en me jettant nud au milieu d'un essaim de mouches, comme S. Macaire d'Alexandrie; ou dans un amas de ronces & d'épines, comme S. Benoît, ou, dans l'eau au milieu de l'hiver, comme S. Adhelme & S. Ulric; ou dans les glaces & dans les neiges, comme le séraphique S. François? Qui m'empêchera enfin de me frapper de mille coups de verges par jour, ainsi que le faisoit S. Anthelme; & même d'imiter le grand S. Dominique l'encuirassé, qui se donnoit trois cent mille coups de fouet chaque semaine, en récitant vingt pseaumes? Leur chair étoit-elle donc d'une autre nature que la mienne; ou voudrois-je leur céder en ferveur & en courage?

C'est sur toutes les actions de ces pieux titans, & de ces dévots égarés, que l'auteur fait déterminer dom Inigo à quitter entièrement le monde, & à embrasser la chevalerie errante spirituelle: & les motifs qui l'y portent, sont pour le moins aussi ridicules que ceux qui déterminent dom Quichotte. Est-il rien en effet de si ridicule, que de se figurer que la divinité se plaît à voir fesser les derrières crasseux de quelques moines, & se réjouir des extravagances de deux ou trois solitaires, qui cabriolent comme Amadis dans la roche pauvre, ou dom Quichotte dans la montagne noire? Quel aveuglement, mon cher Jacob! Plus je réfléchis sur les hommes en général, & plus je les trouve insensés & dignes de compassion.

[Pages c254 & c255]

Il n'est aucune extravagance qu'ils n'accommodent à l'idée qu'ils se forment de la divinité: ils étouffent par mille chimères la lumière naturelle qu'ils ont reçue; ils rendent par leurs sottises, la divinité qu'ils adorent presque aussi méprisable, que les payens la font ridicule en la multipliant.

Je ne crois pas, mon cher Brito, qu'il soit plus absurde de croire, qu'un morceau de bois ou de pierre partage un des rayons de l'essence divine, que de se figurer qu'on peut mériter la protection de l'être tout-puissant, éternel & suprême, par une demi-douzaine de coups de discipline; & qu'il y ait aucun rapport entre le ciel & les fesses d'un capucin. Mais, disent certains nazaréens, ces coups & les austérités amortissent les desirs de la concupiscence. Eh quoi! pour résister au crime, les nazaréens ont besoin d'avoir recours à des extravagances? Ils ne peuvent détourner leur esprit du mal qu'en l'étourdissant. Je les plains d'être si méchans, qu'ils ne puissent devenir bons, sages & vertueux, qu'en devenant fous, impertinens & ridicules. Les philosophes: & même ceux dont le systême a été le plus contraire à la divinité, pour avoir des moeurs pures, n'ont pas eu besoin de toutes ces extravagances. La vertu leur a paru d'elle-même assez aimable, pour devoir mériter d'être cultivée avec soin. Epicure, chef d'une secte si opposée à celle des Stoïciens, força pourtant ces philosophes de rendre justice à son mérite, d'avouer que sa volupté étoit très-séche & très-sobre. (1)

Les plus illustres docteurs nazaréens ont eux-mêmes avoué, qu'ils étoient charmés de la sagesse & de la tempérance d'Epicure. (2) Cependant ce philosophe ne s'écorcha jamais le derriere, & ne crut point que de se le frotter dans des épines fût le moyen pour devenir vertueux.

[(1) Nec aestimatur voluptas illa Epicuri: ita enim me hercule sentio, cum sobria & sicea sit. Seneca de vita beata, cap. XIII.
(2) Epicurum accepturum fuisse palmam in animo meo, nisi ego credidissem post mortem restare animae vitam & fructus meritorum, quod Epicurus credere noluit. Augustinus, confession. lib. II. cap. XVI.]

Le ridicule du passage que je viens de te citer est encore augmenté par la ressemblance qu'il a avec celui qu'on lit dans Michel de Cervantes, & qui détermina dom Quichotte à sa premiere sortie.

[Pages c256 & c257]

Je vais te le transcrire pour que tu juge plus aisément lesquels ont été les plus extravangans, ou les errans mondains, ou les errans spirituels.

Dom Quichotte disoit que le Cid Ruy Dias avoit été fort bon chevalier, mais qu'il n'avoit pas de comparaison entre lui & le chevalier de l'ardente épée, qui d'un seul revers, avoit coupé par la moitié deux géans de grandeur effroyable. Bernard de Carpio étoit fort bien avec lui: parce que dans la plaine de Roncevaux, il étoit venu à bout de Roland, tout enchanté qu'il étoit, se servant de l'adresse d'Hercule, qui étouffa entre ses bras ce prodigieux fils de la terre. Il parloit aussi fort avantageusement du géant Morgan, qui pour être de cette orgueilleuse & discourtoise race de géans, étoit cependant civil & affable. Mais il n'y en avoit point qu'il aimât autant que Renaud de Montauban, sur-tout quand il le voyoit sortir de son château, & détrousser tout ce qu'il rencontroit: & lorsqu'en Barbarie il déroba cette idole de Mahomet, qui étoit toute d'or, à ce que dit l'histoire. (1)

[(1) Dom Quichotte, liv. I. pag. 12.]

Tu vois, mon cher Jacob, que le parallèle entre le héros de Guipuscoa, & le héros de la Manche, est fort juste, & qu'ils embrasserent tous les deux leurs états par des raisons aussi extravagantes les unes que les autres. Cependant dom Inigo, dans la suite surpassa de beaucoup dom Quichotte: & malgré ses folies, il ne laissa pas de fonder une puissante & formidable société; car il faut que tu sçaches, que dom Inigo de Guipuscoa n'est autre que le fameux Ignace de Loyola, & que la monarchie des Inighistes n'est autre que celle des jésuites, qui s'est depuis rendue si redoutable à tout l'univers. L'auteur fait une histoire très-curieuse de son établissement subit & prodigieux dans toutes les parties du monde, en moins de soixante à quatre-vingt ans: & cela, malgré les fortes opinions des corps les plus puissans & les plus célébres. Sans les injurier, il y dépeint parfaitement bien des gens dont tout le monde se mêle de parler sans les connoître: s'il leur rend justice sur ce qu'ils ont de bon, il ne les flatte nullement sur ce qu'ils ont de mauvais. Il ne rapporte presque par-tout néanmoins que ce qu'en ont dit les jésuites eux-mêmes. Mais par la façon & le tour qu'il donne à ce qu'il emprunte d'eux, il fait évidemment voir le ridicule des pieuses folies de leur héros, qu'ils ont voulu donner pour des miracles.

[Pages c258 & c259]

Il n'oublie pas sur-tout celles qu'ils firent à son apothéose, qui ne les exposerent pas moins à la risée qu'à l'indignation publique. Il développe habilement leurs vûes secrettes & leurs ressorts les plus cachés de leur politique, il découvre nettement les inconvéniens de leur morale. En un mot, c'est un tableau fidéle de leurs maximes, de leur conduite: & après les fameuses Provinciales, je n'ai rien lû d'aussi bon, ni d'aussi bien écrit sur leur chapitre.

Ce livre ne paroissant encore ici qu'en secret, je ne l'ai eu que par le moyen du chevalier de Maisin. Je ne sçais pas ce qu'en diront les révérends peres, lorsqu'il sera plus connu: mais je sçais bien qu'ils ne soutiendront pas qu'il soit descendu du ciel, ainsi qu'ils l'ont assuré d'un certain livre que publia leur Inigo, dans un tems ou il étoit si ignorant, qu'ayant été étudier quelques années après à Paris au collége de Ste Barbe, il pensa y avoir le fouet à l'âge de trente-trois ans. Cela a fait prendre à ses disciples le parti de soutenir, que Dieu avoit envoyé du ciel, par l'ange Gabriel, à Inigo, ce livre mystique intitulé: Exercices spirituels. (1)

[(1) Refert Ludovicus de Ponte, vir omni exceptione major, in vita P. Baltasaris Alvarez, cap. XLIII. Deum haec exercitia sancto patri nostro revelasse, imo per Gabrielem Archangelum non nemini fuisse à Dei para virgine significatum, se patronam eorum, fondatricem, atque adjutricem fuisse, docuisseque Ignatium ut ea sic conciperet. Sotwel, bibliothec. societat. Jesu, pag.]

Quoique cette idée soit prise des Turcs, & que ce soit là la manière dont Mahomet assuroit que l'Alcoran lui avoit été remis: les jésuites n'ont pas hésité à s'en servir; l'ayant trouvé bonne & propre à leurs desseins, ils ont cru qu'il n'y avoit pas de mal qu'ils fissent faire un voyage de plus en terre à l'Archange Gabriel. Ce qu'il y a de désagréable pour ce messager céleste, c'est qu'on le traduise ainsi en colporteur de fort mauvais ouvrages. Cela étant, je m'étonne qu'on ne lui ait pas fait voiturer de même la vie de Marie Alacoque, & la vérité des miracles de l'abbé Paris démontrée, qui ne le cèdent à nuls autres en ce genre.

Porte-toi bien, mon cher Brito: vis content & heureux, & divertissons-nous toujours des sottises de nos persécuteurs.

De Paris, ce...

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[Pages c260 & c261]

LETTRE LXXXVI.

Jacob Brito, à Aaron Monceca.

Dans ma derniere lettre je te promis, mon cher Monceca, que je te parlerais des médecins de cette ville, dont la réputation, est fort grande. J'ai eu plusieurs conversations avec quelques-uns des plus habiles, & je suis toujours dans le sentiment que j'étois à Constantinople, & que tu semblois ne point approuver.

La médecine est de tous les arts le plus incertain. Si ceux qui s'y appliquent n'étudioient l'anatomie, quelques autres sciences qui regardent le ministère du chirurgien, je soutiens qu'un homme pourroit devenir médecin dans trois jours, & connoître tous les grands ressorts de cet art dangereux. Il est vrai que la longue expérience & la fréquentation des malades donnent quelques idées de certains symptômes, dont un médecin peut profiter. Mais ce n'est qu'après en avoir tué un grand nombre, qu'il peut en sauver quelques-uns. Ainsi il ne faut regarder le médecin que comme un homme sortant de prendre le bonnet de docteur. En le considérant ainsi, je crois que trois jours d'étude peuvent instruire des principaux secrets de sa profession.

Il n'y a que six remédes dans la médecine: & tous les différens noms qu'on leur donne ne signifient que leurs différens assemblages, ou leur préparation un peu plus ou un peu moins forte; ce qui revient pourtant toujours au même. Voici donc, mon cher Monceca, toute la médecine: le mercure pour les maladies vénériennes, le soufre pour les maux extérieurs qui attaquent la peau; l'ypécacuana pour les dissenteries; l'émétique pour les maladies qui demandent une forte évacuation; le quinquina pour les fiévres d'accès; la rhubarbe, le séné & la casse pour les purgations légères. La saignée est autant du ministère du chirurgien, que de celui du médecin. Tous les docteurs de l'univers réduisent le fond de leur science à la connoissance de ces remèdes. Ils inventent quelquefois quelques drogues & quelques compositions nouvelles: mais ils sont toujours obligés de retourner aux premiers principes connus & pratiqués par les plus petits apothicaires du royaume, qui guérissent autant de malades que les médecins de Montpellier, & peut-être en tuent beaucoup moins. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il meurt à proportion plus de monde dans les villes que dans les villages, & qu'il n'est point de ville en Europe ou l'on voie moins de vieillards qu'à Montpellier.

[Pages c262 & c263]

Je ne veux pas cependant ôter aux sçavans médecins de cette ville la réputation qu'ils se sont acquise justement. Je les regarde comme de sçavans physiciens & de grands anatomistes. Cela forme d'habile gens pour les maladies causées par la pierre, les fistules; enfin tous les maux où la main peut rendre la santé au corps. En travaillant sur des sujets connus, les médecins de ce pays ont un avantage infini sur les autres. Mais dès qu'il faut qu'ils guérissent des maux internes, dont les sources sont cachées, des fiévres, des dyssenteries, des douleurs de tête, &c, ils deviennent de véritables apothicaires de villages: le mercure, l'ypécacuana, la saignée. Et si le malade ne veut point guérir, encore du mercure, de l'ypécacuana, & de la saignée. Saignare, purgare, clysterisare; & si maladia opiniatria non vult se guarire, resaignare, repurgare, reclysterisare. (1)

[(1) Moliere dans le Malade imaginaire.]

Quelques scandalisés que soient de ces plaisanteries, les partisans de la médecine, elle se réduit pourtant à ces remédes connus de tout le genre humain. Pour qu'un médecin de Montpellier ait un léger avantage sur un barbier de village, il faut que les maladies qu'il traite puissent se guérir par des remédes appliqués immédiatement, & que la main puisse elle-même se porter sur le mal. Alors la connoissance de la physique & de l'anatomie rendent l'espérance de la guérison presque certaine.

J'aurois envie de regarder la science des médecins, comme les philosophes regardent la matière sur laquelle la seule matière peut agir. Eux de même ne peuvent se flatter de guérir les parties du corps humain que lorsqu'ils peuvent agir immédiatement. Dès qu'ils emploient des secours étrangers, les voilà égaux aux plus petits apothicaires. J'ai parlé avec la même liberté que je t'écris à plusieurs sçavans médecins. Ils ne convenoient pas tout-à-fait de ce que je leur disois. Ils soutenoient que l'expérience corrigeoit le peu de pouvoir qu'on avoit de connoître, & de voir ce qui se passoit dans le corps humain. Mais ils avouoient que cette expérience étoit excessivement difficile à acquérir; & que les premiers malades qui servoient à former un médecin, se trouvoient dans une crise bien dangereuse.

[Pages c264 & c265]

Tu sçais l'opinion qu'on attribue aux médecins. Ils croient être en droit de risquer sur des infortunés & sur des pauvres, des expériences dont ils espèrent tirer du profit pour les riches. Tu n'ignores pas, mon cher, Monceca, le conte qu'on fait d'un sçavant, malade dans un hôpital. Il entendit trois médecins agiter en Latin, si l'on feroit sur lui l'épreuve d'un reméde qui pouvoit lui donner la mort. Un de ces docteurs disoit, qu'ils ne devoient point ménager une ame vile. Ce fut un bonheur pour ce malade de sçavoir le Latin. Il s'en servit pour leur reprocher d'une manière pathétique leur pernicieux dessein (1): & sa science lui fut utile: car dès que les médecins le connurent, ils le traiterent avec beaucoup d'attention, en eurent un soin infini, & le tirerent du triste état dans lequel il se trouvoit.

[(1) Faciamus experimentum in anima vili. Responsio. Appellas animam vilem, pro qua Christus passus est mori? C'est ainsi qu'on raconte ce trait; mais Jacob Brito l'a écrit autrement pour éviter le mot de Jesus-Christ, dont les juifs ne parlent qu'avec peine.
«Depuis les dernières éditions de ces lettres, j'ai lû cette histoire, racontée un peu différemment dans l'Antibaillet de M. Ménage, qui cite un passage du huitiéme livre de la prosepographie d'Antoine du Verdier de Vaugsrivas. On ne sera peut-être pas fâché de trouver ici ce passage, & de sçavoir que le malade dont il s'agit, étoit l'éloquent Muret. Il prend, dit du Verdier, son chemin en Italie, où, étant dans une ville de Lombardie, il tomba malade. Il étoit assez mal vêtu, pour ce qu'il s'étoit déguisé. Avec cela il avoit un visage assez grossier & couperosé; tellement qu'on n'eût jamais jugé que ce corps dans ses haillons eût logé un si bel esprit. Il fait appeller le médecin. Ce médecin l'ayant quelque peu traité, trouvant sa maladie douteuse, dit qu'il falloit consulter avec un autre. Un autre vient, ils consultent librement en sa présence & en Latin, pour ce qu'ils n'eussent cru qu'un François eût entendu le Latin, étant si mal de couche. Il ne perdoit pas un seul mot de ce qu'ils disoient. Après avoir long-tems débattu sur un remède non usité, l'un se met à dire: FACIAMUS PERICULUM IN CORPORE VILI; & prenant cette résolution de faire une expérience sur ce corps abjet, le congé prins par les médecins quelque promesse de bon reméde; & lui ayant donné l'ordre de son régime, le compagnon qui sçavoit bien autant de Latin comme eux, se leve, paye son hôte, & s'en va. Ayant fait quelques lieues, l'appréhension de se mettre entre les mains des médecins, le guérit.
«Il est bon de remarquer que Muret avoit passé, en Italie, parce qu'il étoit poursuivi criminellement en France pour le péché philosophique, péché funeste à du Chaufour. Il alla d'abord à Venise, d'où il fut obligé de sortir, ayant séduit un jeune homme de distinction. Il vint ensuite à Padoue, & puis à Rome, où il fut fait citoyen romain & prêtre de la sainte église Romaine, comme on le voit par le titre de ses ouvrages. M. Antonii Mureti presbyteri, J. C. & civis Romani orationes, epistolae, &c. Cela est dans l'ordre, il n'a pas tenu aux jésuites qu'on ait canonisé Muret après sa mort. Le révérend pere Bencius de la compagnie de Jesus, assure que Muret n'avoit jamais dit une seule fois la messe, sans répandre une grande abondance de larmes.» Novem jam sunt anni, auditores, cum sacris est initiatus M. Antonius, ac sacerdos factus. Ex quo tempore tam saepe, tam religiose, tam sancte fecit rem divinam, ut inter sacrificandum nec lacrimas teneret ipse, & easdem etiam auditoribus excuteret. Cela ne s'accorderoit guère avec ce qui est dit de Muret dans le premier scaligeriana,où on l'accuse de n'avoir pas cru l'existence de Dieu. Qui si tam bene crederet in Deum, quam optime persuaderet esset anedendum,bonus esset christianus.]

[Pages c266 & c267]

Que le Dieu de nos peres, mon cher Monceca, nous préserve de tomber entre les mains de pareilles gens, & nous conserve la santé, le plus précieux de tous les biens.

On a dans ce pays une coutume qui me paroît très-utile pour tenir le corps sain & dispos. On élève les jeunes gens dans l'usage de faire plusieurs exercices, qui procure au sang une circulation aisée par la grande transpiration qu'ils causent. Il me paroît, que généralement tous les habitans de ces provinces aiment les jeux qui demandent la force & la souplesse du corps. Ils donnent des prix dans certains jours de l'année à ceux qui s'y distinguent dans des exercices publics, qu'ils ont imité des anciens Grecs & Romains. Je me trouvai il y a deux ou trois jours à une de ces fêtes. Je vis de jeunes gens-là qui s'exercerent à la lutte. Le prix du vainqueur fut une écharpe de soie bordée d'une frange d'argent qu'il reçut des mains du premier échevin de la ville. Celui de la course étoit plus riche que celui de la lutte: il consistoit en un vase d'argent fort bien cizelé. J'étois charmé de voir une légère image des anciennes fêtes de la Grèce; & j'approuvai beaucoup les prudentes coutumes de ces provinces, qui encouragent leurs citoyens à se former à la fatigue, & à conserver & augmenter leurs forces par des prix dont la distribution devient si utile au bien de l'état.

[Pages c268 & c269]

Si nous examinons, mon cher Monceca, l'origine des jeux & des pompes de l'ancienne Grèce, nous reconnoîtrons aisément que la politique y eut pour le moins autant de part que l'esprit de religion & l'amour du spectacle. On voulut, dit un écrivain François (1), rassembler en même lieu, & réunir par des sacrifices communs, divers peuples tous indépendans, & la plûpart moins éloignés par la distance des lieux, que par la diversité des intérêts.

[(1) Oeuvres de Toureil; tome II. prés. hist. pag.17.]

Ces fêtes où toute la Grèce accouroit en foule, cimentoient les liens des coeurs, étouffoient les différends & noyoient les haines & les divisions dans les plaisirs qu'elles procuroient. Sans exciter la jalousie, elles entretenoient une noble émulation. Ces jeux étoient une espéce d'école, où le corps s'accoutumoit de bonne heure aux fatigues militaires. La course, la lutte, le combat du ceste étoient une image très-ressemblante des exercices militaires; chaque Grec faisoit pendant la paix l'apprentissage de la guerre.

Les François avoient autrefois des fêtes qui approchoient de la magnificence des anciens jeux Olympiques. Leurs joûtes, auxquelles les rois & les princes assistoient très-souvent, formoient un spectacle magnifique. La noblesse avide de gloire, s'exerçoit de bonne heure pour se distinguer dans ces fameux tournois, où le vainqueur recevoit souvent sa récompense des mains de son souverain. Mais le fatal accident arrivé à Henri II, qui fut tué dans une de ces fêtes par un éclat de lance qui lui entra dans l'oeil, acheva de décrier ces combats, l'usage en fut bientôt après aboli. La politique qui a fait défendre les duels, qui privoient le royaume de ses plus braves citoyens, a contribué aussi à l'abolissement de ces fêtes. On a voulu éloigner tout ce qui avoit l'air de combat particulier, pour accoutumer plus aisément les François à ne plus se servir de leur bravoure, que pour le bien de leur patrie & de leur souverain.

Les guerres continuelles que les François ont presque toujours eues, les ont empêchés de s'appercevoir combien il est utile pendant la paix, d'élever la noblesse dans des usages qui lui rendent les armes familières. Ils ont d'ailleurs suppléé à ce défaut de tournois par plusieurs établissemens utiles.

[Pages c270 & c271]

Les académies, les compagnies de mousquetaires & la maison du roi, sont des écoles pour former la jeune noblesse. Mais il me semble qu'on ne l'anime point assez par des récompenses honoraires. Dans un état aussi bien policé que la France, il devroit y avoir toutes les années un certain nombre de prix destinés aux exercices militaires, comme il en est pour les sciences. Je voudrois que le corps des ingénieurs en eût un, qui lui fût affecté; & qu'on en distribuât plus à chaque régiment. L'officier le plus sçavant dans les évolutions militaires, l'ingénieur le plus habile dans la science des fortifications, recevroient la récompense de leur mérite à la tête de leur corps. Ne fût-ce qu'une couronne d'olivier qu'on leur donnât, dès qu'on y attacheroit une idée de gloire, que ne feroient-ils pas pour la mériter? Un ruban rouge ou bleu n'est pas quelque chose de bien essentiel: que n'entreprend-on pas pour l'obtenir? Ces sortes de récompenses animent les esprits, les tiennent dans un continuel exercice, les excitent à la vertu, réveillent dans tous les coeurs, l'amour de la gloire, & ne coûtent rien à l'état.

Qu'il seroit heureux pour les peuples que les souverains ne récompensassent que ceux que le mérite éleveroit au-dessus des autres! Que de pensions supprimées rentreroient dans leurs trésors! Combien de moyens n'auroient-ils pas de soulager leurs peuples, & de diminuer les impôts! Combien de femmes, de gens de robe & de courtisans, apprendroient à ne plus faire de folles dépenses, que la veuve, l'orphelin & le paysan, sont souvent obligés de payer.

Le ministère de France, sage & prudent, a tâché d'obvier aux abus des pensions. Autrefois, il suffisoit d'avoir des amis auprès des souverains pour obtenir ce qu'on demandoit. Actuellement il faut du mérite. J'entends souvent quelques François, crier & déclamer contre cette sage retenue du ministère. Mais ceux qui raisonnent sensément & jugent sans passion, louent une prudence qui va au bien de l'état, & à décharger les peuples déja assez accablés par le malheur des tems.

Quelque sage conduite qu'on ait, & quelques soins qu'on employe dans le gouvernement des affaires publiques, il est impossible de réunir tous les suffrages.

[Pages c272 & c273]

La bizarrerie des hommes est si grande, ils pensent si diversement, qu'il y auroit de la folie à vouloir les contenter tous. On doit suivre exactement ce que la raison nous dicte: & lorsqu'elle a parlé, il ne reste qu'à rire des vaines & ridicules critiques.

Porte-toi bien, mon cher Monceca. Dès que je serai arrivé en Espagne, je te donnerai de mes nouvelles.

De Montpelier, ce...

***

LETTRE LXXXVII.

Aaron Monceca, à Jacob Brito.

J'ai montré ta derniere lettre à quelques physiciens de mes amis. Ils sont presque aussi persuadés que toi de l'incertitude de cette partie de la médecine, qu'on peut regarder comme une science oculte, & dont la connoissance n'est fondée que sur quelques expériences très-souvent trompeuses. Les sçavans dont je te parle, sont bien en état de décider du véritable mérite des différentes parties de la physique: ils ont étudié & examiné avec un soin infini tous les replis les plus cachés de cette science. Ils la divisent en deux parties; l'une incertaine, remplie de doutes & de questions indissolubles. L'autre agréable, & toujours éclairée par le flambeau de la vérité. Cette derniere concerne la physique expérimentale; l'autre roule sur les principes généraux de cette science, sur les premiers ouvriers de la nature, si l'on peut appeller ainsi les petits corps qui constituent par leur assemblage tous les êtres différens qui sont dans l'univers.

On peut réduire cette partie de la physique à deux & uniques points, qui contiennent en eux tous les autres, & entraînent nécessairement leur examen & leur discussion, le vuide & l'infini. Qui pourroit éclaircir ces deux questions, rendroit la premiere partie de la physique aussi claire, & aussi certaine que l'est la seconde. Mais je crois que tant qu'il y aura des hommes, on disputera sur les différentes opinions qui nient ou admettent l'infinité, & qui soutiennent ou condamnent le vuide. On sera aussi peu éclairci dans deux mille ans sur cet article, qu'on l'est actuellement; & les disputes de l'avenir ne l'éclairciront pas davantage que celles du passé. L'esprit de l'homme étant borné, ne peut s'élever jusqu'à la connoissance de certaines choses au-dessus de sa sphère. A quoi servent donc des discussions éternelles, qui n'aboutissent à rien?

[Pages c274 & c275]

Je crois, mon cher Brito, qu'on doit s'appliquer à l'étude de certaines sciences, comme à la lecture des romans; s'en faire un amusement, & ne les regarder que comme d'aimables songes. On abrége ainsi bien des difficultés inutiles, qui ne font qu'arrêter l'esprit sur des matières, qui souvent ne lui sont d'aucun usage, & qu'il ne peut espérer raisonnablement de comprendre. De ce genre, sont les questions qui traitent de l'infini; car notre entendement fini se perd, & s'éblouit dans l'infinité, qui produit un chaos d'idées contraires les unes aux autres, entre lesquelles l'esprit demeure dans un doute & une confusion qui l'empêchent de pouvoir jamais se déterminer avec quelque apparence de vérité.

Les philosophes anciens ont disputé sur l'infinité. Ils ont apporté des raisons probables des deux côtés. Mais cette question est si remplie de difficultés, que, lorsque l'esprit cherche à l'approfondir, il est toujours arrêté par les objections qu'il se forme à lui-même. Ensorte qu'étudier de semblables matières, ce n'est qu'apprendre à douter. (1)

[(1) Voyez la philosophie du bon-sens, & ou réflexions philosophiques sur l'incertitude des connoissances humaines. Le but de ce livre est de montrer combien peu il y a de solidité dans la plûpart des sciences.]

Pour être convaincu de la vérité de mon opinion, il ne faut qu'examiner les divers systêmes des philosophes. On peut, quelque différens qu'ils paroissent, les ramener à deux seuls; chez les anciens, à ceux des Epicuriens & des Péripatéticiens; & chez les modernes, à ceux des Gassendistes & des Cartésiens. On peut encore, pour certaines questions, réduire les sentimens de ces quatre sectes à deux opinions particulières; l'une qui admet le vuide, qui borne la matière, & ne la croit divisible que jusqu'à un certain dégré; l'autre qui veut que tout soit plein, qui admet l'infinité ou l'indéfinité de la matière, & qui veut qu'elle soit divisible à l'infini. En examinant ces questions, on parcourt toute cette partie de la physique, que je crois devoir être éternellement douteuse.

[Pages c276 & c277]

Ecoutons un Epicurien, ou bien un Gassendiste. Le vuide, dit-il, _est absolument nécessaire. Sans lui, il ne sçauroit y avoir de mouvement. Si tout est plein, comment est-ce que les corps peuvent agir, & changer de place? Deux corps ne peuvent se pénétrer: cela implique contradiction. Pour que l'un occupe le lieu de l'autre, il faut que ce dernier cède. Mais comment cedera-t-il, s'il est arrêté par un autre, & cet autre par un autre, & successivement, ainsi jusqu'au bout de l'univers, tout étant plein, & rien ne pouvant céder? (1)

[(1) ...... Locus est intactus, inane vacansque.
Quod si non esset, nulla ratione moveri
Res possent, namque officium quod corporum estat,
Officere, atque obstare, id in omni tempore adesset
Omnibus: haud igitur quidquam procedere posset
Principium, quoniam cedendi nulla daret res.

Lucret. de rer. Nat, lib. I.]

C'est en vain, poursuit le Gassendiste, _qu'on objecte, que les corps mous & légers cédent aux pesans & aux durs, & que le mouvement des corps se fait comme celui d'un poisson dans l'eau. Car ce poisson n'a le pouvoir de se mouvoir dans l'eau, que par le moyen du vuide; & les parties de l'eau ne cèdent que par les petits espaces dénués de corps, dans lesquels le poisson en se mouvant, les force d'entrer: & si tout étoit plein, les corps mous ne pourroient pas céder plus que les durs. Sans le vuide, il n'y en auroit aucuns de mous, ne l'étant que par le vuide qu'ils renferment en eux. Dès que l'on presse excessivement une matière molle, on la rend capable de résister; & tout n'est-il-pas excessivement pressé, si tout est plein & contigu. (1)

[(1) Cedere squammigeris latices nitentibus, aiunt,
Et liquidas aperire vias: quia post loca pisces
Linquant, quo possint cedentes confluere undae:
Sic alias quoque res inter se posse moveri,
Et mutare locum, quamvis sint omnia plena.
Scilicet id falsa totum ratione receptu'st.
Nam quo squammigeri poterunt procedere tandem,
Nispatium dederint latices? Concedere porro,
Quo poterunt undae, cum pisces ire nequibunt,
Aut igitur motu privandu'st! Corpora quoeque
Aut esse admistum discendu'st rabus inane.

Lucret. de rer. Nat, lib. I.]

Ces raisons paroissent bonnes & solides. Mais, lorsque le Péripatéticien & le Cartésien demandent, s'il est possible de soutenir l'existence d'un être qui n'est qu'un pur néant, l'esprit est d'abord arrêté par cette première difficulté. En l'approfondissant, il oublie bientôt les raisons qui lui persuadoient le vuide.

[Pages c278 & c279]

Il ne peut se résoudre d'admettre une pure négation, un rien pour quelque chose d'effectif, & il reste dans une incertitude éternelle. (1)

[(1) PROPOSITIO III.
Repugnat, ut detur vacuum.
Demonstratio.
Per vacuum intelligitur extensio sine substantia corporea...... Corpus sine corpore, quod est absurdum. Renati Cartesii principiorum philosophiae, part. I. & II. More geometrico demonstratae per Benedictum de Spinosa, part. II, pag.48.]

Passons, mon cher Brito, de la question du vuide à celle de l'infinité de la matière. Il doit y avoir des espaces vuides, au-delà du monde, dit un Gassendiste; & il en donne deux raisons essentielles. «Supposez, dit-il, que vous soyez au bout de l'univers, & que vous étendiez votre bras. Ou votre bras sera retenu; & alors, ce qui le retiendra, sera au-delà du monde, & il y aura quelque chose encore: ou il aura la faculté de s'étendre, & par conséquent, il faudra qu'il y ait un espace. Il faut donc avouer, qu'il y a des espaces vuides de corps au-delà du monde; ou soutenir que la matière est infinie: ce qu'il est non-seulement absurde de dire, mais même impie & sacrilége; car il ne sçauroit y avoir deux infinis. Qui dit infini, dit une chose qui comprend tout: & si la matière étoit infinie, elle seroit Dieu. Cette opinion est abominable; & quant à la défaite que les Cartésiens ont prise de Chrisippe, & leur mot ambigu d'indéfinité, ce sont de véritables jeux d'enfans, indignes de la candeur & de la bonne-foi d'un philosophe. N'est-il pas plaisant de soutenir que la matière n'est ni finie, ni infinie, mais qu'elle est indéfinie? J'aimerois autant, si je demandois à un Normand le nombre d'écus qu'il a dans sa bourse, qu'il me répondît qu'ils ne sont, ni pairs, ni impairs, mais indépairs

Voilà les raisons des Gassendistes. Elles frappent, elles paroissent convaincantes. Mais la même difficulté qui se présente contre les petits vuides répandus dans le monde, s'offre pour ces espaces imaginaires au-delà du monde. L'esprit se révolte contre une étendue pénétrable, & ne peut comprendre qu'une chose existe & aye de l'étendue, sans avoir des parties. Par-tout où il y a de l'extention, il y a de la matière. Il ne peut donc y avoir d'espace sans matière: & quelque borne que je veuille donner au monde, mon esprit conçoit encore au-delà de nouveaux espaces. Il faut donc que la matière soit infinie.

[Pages c280, c281, c282 & c283]

Considère, mon cher Brito, combien cette question est obscure, & quel nuage impénétrable en a caché pour toujours la vérité aux yeux des hommes. S'il leur est impossible de connoître les bornes finies de la matière, ou son infinité, la divisible de cette matière est encore un secret qu'ils ignoreront éternellement. Comment comprendre d'un côté, que dans le pied d'un moucheron il y ait autant de parties que dans le monde entier? Car si la matière est divisible à l'infini, il y a dans le plus petit atôme une infinité de parties, ainsi que dans le monde entier. Cela révolte la raison: & cet argument vaut mieux que celui que font les Epicuriens & les Gassendistes, lorsqu'ils disent que l'atôme n'est indivisible que par rapport à la dureté de son essence, qui n'admet point de vuide. Cette raison est une pétition de principes; car en leur niant la possibilité du vuide, l'atôme devient donc alors divisible. Je crois, mon cher Brito, que sans avoir recours à la prétendue dureté & solidité des atômes, il est impossible de se figurer que l'on puisse diviser un pied de mouche en une infinité de parties. (1)

[(1) Spinosa a proposé dans toute sa force l'objection la plus forte des partisans de l'indivisibilité des atômes. Voici comment il s'explique. Magna & intricata quaestio de atomis semper fuit. Quidam asserunt dari atomos, ex eo quod infinitum non potest esse majus alio infinito; & si duae quantites, puta A, & dupla ipsius A, sint divisibiles in infinitum, poterunt etiam potentia Dei, qui eorum infinitas partes uno intuitu intelligit, in infinitas partes actu dividi. Ergo cum, ut dictum est, unum infinitum non majus sit alio infinito, erit quantitas A aequalis suo duplo, quod est absurdum. Deinde etiam quaerant an dimidia pars numeri infiniti etiam sit infinita, & an pars sit an impar, & alia ejusmodi? Voilà l'objection dans toute sa force. On ne sçauroit mieux faire sentir combien il répugne d'admettre des parties infinies dans un tout fini, & de former une infinité d'infinis chaque fois qu'on divise un tout déterminé & fini. Voyons comment Spinosa a résout cette difficulté. Ad quae omnia, dit-il, Cartesius respondit nos non debere ea, quae sub nostrum intellectum cadunt, ac proinde clare & distincte concipiuntur, rejicere propter alia quae nostrum intellectum aut captum excedunt; ac proinde non nisi admodum inadaequatae, à nobis percipiuntur. Infinitum vero & ejus proprietates humanum intellectum, natura scilicet finitum, excedunt; adeoque ineptum foret id quod clare & distincte de spatio concipimus tanquam falsum rejicere, sive de eo dubitare, propterea quod non comprehendamus infinitum: & hanc ob causam Cartesius ea in quibus nullos fines advertimus, & qualia sunt extensio mundi, divisibilitas partium materiae, &c. pro indefinitis habet. R. Cartesii princip. philosoph. part. I. & II. More geometrico demonstr. per Bened. de Spinosa, part. II. pages 50 & 51.
Un homme d'esprit & bon philosophe, a répondu quelque chose de très-sensé à ce raisonnement de Descartes, de la vérité duquel Spinosa paroît si fort être persuadé.
Descartes, dit-il, combat d'une manière bien foible les atômes. Nous connoissons, dit ce philosophe, qu'il ne peut y avoir aucuns atômes, ou aucunes parties de la matière indivisible; car s'il y a des atômes, quelque petits qu'on ne les puisse figurer, ils ont une étendue. Nous pouvons encore, par le secours de la pensée, diviser chacun de ces atômes en deux, ou en plusieurs autres beaucoup plus petits, & il est impossible que notre esprit se figure quelque chose de divisible, qu'en même-tems nous n'ayons une certaine notion que cette même chose peut être divisée; de même manière que si nous décidions qu'elle fût indivisible, le jugement que nous ferions, seroit différent de notre propre connoissance.
Ce raisonnement n'a aucune force, & ne prouve rien contre la nature indivisible de l'atôme. Les choses dépendent-elles, pour leur existence, des manières différentes dont l'esprit se les forme? Quoiqu'il les imagine de telle & telle façon, est-ce une preuve qu'elles ne puissent pas être autrement? Le Cartésien, par exemple, conçoit, par le moyen de sa pensée, que l'atôme est divisible, & de-là il conclut contre son indivisibilité. Le philosophe Epicurien pense tout au contraire, que l'atôme est exempt de division, & sur la maxime de Descartes, se l'étant imaginé indivisible, il n'hésite point d'affirmer qu'il l'est en effet. De cette manière, ils auront tous les deux raison, puisque l'esprit à ce qu'il prétend, n'a point la notion d'une chose, que cette chose ne soit, quoique néanmoins l'opinion d'un des deux soit fausse; mais si Descartes avoit eu l'esprit fortement préoccupé de la définition de l'atôme, il ne l'auroit jamais compris divisible en raisonnant de cette manière: L'atôme a une étendue & des parties; mais cette étendue & ces parties font un tout parfaitement solide & simple, parce qu'il est éternel, parce qu'il n'est point l'ouvrage de l'assemblage, & qu'il n'y a point de vuide dans l'union serrée de ces parcelles, & qu'ainsi il est indivisible. Des Coutures, remarq. sur Lucrèce, tom. I. pag. 348.]

[Pages c284 & c285]

Dès qu'on veut allier l'idée de l'infini avec la matière, l'esprit se perd dans les raisonnemens. Cependant l'argument des Cartésiens ébranle tous les raisonnemens de leurs adversaires. Quelque petit que soit un atôme, disent-ils, la partie qui regarde l'Orient, n'est pas la même de celle qui tourne du côté de l'Occident. Ces deux parties peuvent donc être divisées, mais si ces parties sont divisées, elles pourront encore l'être toutes les deux, par la même raison. Ainsi on multipliera la chose jusqu'à l'infini: & tant qu'il y aura de la matière, il y aura deux côtés. Lorsqu'on en est parvenu là, l'esprit se révolte de nouveau: & l'on avoue, quand on veut agir de bonne foi, que le plus ignorant sur ces matières en sçait autant que le plus sçavant. Un philosophe doit dire de toutes ces questions ce que disoit Cicéron en parlant des divers sentimens sur la nature de l'ame. Quelque Dieu décidera laquelle de ces différentes opinions est la vraie. (1)

[(1) Harum sententiarum quae vera sit, Deus aliquis viderit. Cicero.

La seule divinité, mon cher Brito, peut connoître ces mystères cachés. Elle a voulu que nous ignorassions. Pourquoi tenter vainement de les découvrir? Le fruit même que nous en retirerions, ne vaut pas la peine qu'on se donne. Que nous importe de sçavoir si la matière est divisible à l'infini, pourvû que nous sçachions qu'elle l'est jusqu'au point qui nous est nécessaire pour suffire à toutes les choses dont nous avons besoin? L'homme, toujours prêt à s'appliquer aux choses qui tiennent de l'extraordinaire & du merveilleux, a cherché avec un soin infini, depuis près de trois mille ans, d'éclaircir des questions indissolubles. Il devroit bien être désabusé d'une étude aussi infructueuse, qui lui fait perdre un tems qu'il pourroit employer bien plus utilement. Mais la cause ordinaire, qui engage la plûpart des gens dans de fausses études, c'est qu'ils ont attaché l'idée des sciences à des connoissances vaines & inutiles. Ils ont préféré, aveuglés par leurs préjugés, les sciences superficielles aux solides & aux nécessaires. Quand un homme, dit un grand philosophe nazaréen (1) se met en tête de devenir sçavant, & que l'esprit de polimathie commence à l'agiter, il n'examine guère quelles sont les sciences qui lui sont les plus nécessaires, soit pour se conduire en honnête-homme, soit pour persuader sa raison: il regarde seulement ceux qui passent pour sçavans dans le monde: & ce qu'il y a en eux qui les rend considérables.

[(1) Mallebranche, recherche de la vérité, liv. III. p. 1, chap. IV. pag. 84.]

C'est-là ce qui donne du goût à bien des jeunes gens pour des études inutiles & infructueuses: ils emportent du collège plusieurs préjugés dangereux. Ils ont été persuadés que leur régent, philosophe scholastique, grand amateur de chimères, étoit un grand homme: & ils croyent ne pouvoir faire mieux que de l'imiter.

[Pages c286 & c287]

Porte-toi bien, mon cher Brito. Vis content & heureux, & que le Dieu te comble de prospérités.

De Paris, ce...

***

LETTRE LXXXVIII.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople.

Paris, mon cher Isaac, est un séjour qu'on ne sçauroit abandonner sans regret. Mais quelque peine que j'aye d'en partir, c'est ici, selon toutes les apparences, la dernière lettre que je t'écrirai de cette ville. Je pars dans trois ou quatre jours pour Lille en Flandre. Je passerai ensuite à Bruxelles. Les nouveaux pays que je verrai, fourniront une ample matière à de nouvelles réflexions, que je te communiquerai avec beaucoup d'exactitude.

J'ai tâché dans les lettres que je t'ai écrites de Paris, de te faire connoître le plus exactement que j'ai pû, les moeurs & les coutumes de ses habitans. L'usage que tes voyages dans les cours d'Allemagne t'avoient acquis, t'aura donné la facilité de suppléer aux choses que j'aurai pû oublier, ou ne point t'expliquer assez clairement. Je crois pourtant, que je n'ai rien omis d'essentiel. Je t'ai parlé des courtisans, des ministres, des gens de robe, des bourgeois, des sçavans, des ecclésiastiques, du menu peuple: & je ne pense point avoir oublié aucun état, dès que je t'aurai entretenu des directeurs & des dévotes.

La nation mystique forme en France une espéce de république à part. Elle a ses loix, ses usages, ses coutumes particulières. Ceux qui sont les premiers & les plus respectables chez elle, s'appellent directeurs. Ce sont ceux qui réglent & ordonnent tout ce qui doit se faire: ils tiennent dans leurs mains l'absolu pouvoir, & quoiqu'ils soient en quelque manière obligés d'avoir recours dans certains cas aux pontifes, ils s'en dispensent ordinairement, & décident en dernier ressort les questions les plus importantes.

[Pages c288 & c289]

La secte mystique est beaucoup plus nombreuse en femmes qu'en hommes. Il n'y a presque que les directeurs, dont je te parle: le reste est composé de religieuses, de vieilles veuves, de femmes surannées & de jeunes filles, qui, quoiqu'elles restent dans le monde, renoncent cependant au mariage. On les appelle soeurs. Il y en a de plusieurs sortes: les principales sont les soeurs du tiers-ordre, les soeurs du Rosaire, les soeurs du Scapulaire, les soeurs de S. Dominique, les soeurs du cordon de S. François, &c. Elles sont toutes distinguées par un habit différent. Celles du Scapulaire ont une robe grise & une jupe noire. Celle du tiers-ordre sont au contraire habillées moitié noires & moitié blanches. Tous ces divers corps de filles sont commandés par certains moines, qui en sont reçus directeurs. La place de ces religieux est excessivement briguée. Car tu comprends, mon cher Isaac, combien il est plus doux d'être à la tête d'un bataillon de jeunes filles, que de gouverner un nombre de vieilles femmes, & de veuves décrépites. On peut donc diviser les états de la nation mystique en trois classes différentes. La première est composée par les directeurs des filles; la seconde par ceux qui sont chargés de veuves, parmi lesquelles il s'en trouve toujours quelques-unes que les graces n'ont point encore abandonnées. La troisiéme est formée par ceux qui sont à la tête des vieilles femmes. Ce poste est incommode, pénible & peu gracieux. Mais il faut absolument y passer, pour parvenir aux deux autres. Les directeurs chargés de la conduite des vieilles femmes, ne doivent point espérer de voir parmi leurs vieilles brebis quelque tendre agneau bondissant.

On ne peut entrer dans la secte mystique, qu'en renonçant absolument à tous les plaisirs du mariage. Les veuves & les filles sont en droit, par leur état, d'y entrer sans examen: mais il faut qu'une femme mariée promette d'oublier les plaisirs de l'hymen. Peu de jeunes femmes ont assez de force sur elles-mêmes, pour vouloir à ce prix-là, devenir la compagne des saintes soeurs. Celles qui feroient sur elles un effort aussi grand, en sont empêchées par leurs maris, qui ne veulent point observer le pénible jeûne qu'ordonne la religion mystique.

[Pages c290 & c291]

Cette secte a ses saints particuliers, ainsi que ses coutumes. Un nommé Dominique, fameux persécuteur, instituteur du monstrueux tribunal de l'inquisition, en est une des principales divinités. Claire & Rose, deux religieuses, viennent immédiatement après. François de Sales tient parmi ces patrons de la mysticité le quatriéme rang. Ces hommes & ces femmes, pendant leur vivant, ont publié plusieurs livres remplis des maximes de leur croyance. Une fille nommée Thérèse, a laissé un recueil complet de toutes les folies que son cerveau dérangé, & son imagination troublée, lui fournissoient. Ce livre passe pour un ouvrage inestimable, & tient le même rang chez les mystiques, que l'alcoran chez les sectateurs de Mahomet.

La religion mystique entraîne ordinairement au quiétisme. C'est une opinion dont on attribue l'origine à des moines orientaux. Elle soutient que, dès qu'on est uni immédiatement & intimement avec la divinité, une simple contemplation passive & inanimée tient lieu de toutes les vertus. Ce sentiment autorise les plus grands déréglemens, renverse les bonnes moeurs, & rend toutes les actions indifférentes. Cependant comme les directeurs trouvent qu'il leur est très-favorable, presque tous penchent en secret vers cette opinion. Mais ils sont obligés de se contraindre, & de garder le silence pour ne point exciter le zèle des magistrats attentifs à déraciner cette doctrine, que les moines ne révélent qu'aux dévotes qu'ils ont choisies par préférence pour les aider à mettre en pratique les préceptes du quiétisme.

Tu vois, mon cher Isaac, qu'il n'est rien de si commode qu'une religion, qui permet au corps tous les plaisirs défendus, pourvû que l'esprit s'élève en même-tems au ciel. Il n'y a que les moines capables d'établir une aussi bizarre & monstrueuse doctrine. Si l'on n'avoit tous les jours des preuves que ce sentiment pernicieux n'a que trop de partisans, on croiroit que c'est une de ces chimères que les théologiens inventent quelquefois, pour avoir le plaisir de les combattre. Mais il est vrai qu'on n'attribue aux quiétistes, que les sentimens dont ils sont très-persuadés. Un nommé Michel Molinos fut celui qui leur donna le plus de crédit. Il fit deux ouvrages, l'un intitulé la Guide spirituelle, & l'autre la Communion particulière.

[Pages c292 & c293]

Au milieu de Rome, souvent même dans des lieux destinés aux exercices de la religion, lui & ses partisans rendirent ce systême fatal à plus d'un mari Romain: & Molinos, l'esprit au ciel attaché, fit plus d'un cocu sur la terre. Enfin les jaloux Italiens revinrent de la léthargie où les avoient plongés les exhortations, les discours publics, & la vie apparente de ce docteur hypocrite. Il fut anathématisé, & on le condamna à une prison perpétuelle, dans laquelle il mourut. L'inquisition se contenta de lui imposer cette peine, pendant qu'elle eût fait brûler un homme, pour avoir douté du massacre des onze mille vierges, ou de la grande vertu des indulgences. Mais elle ne trouva pas que le crime de Molinos fût assez considérable, n'ayant guère fait plus de bâtards dans toutes ces pieuses extases, qu'en fit autrefois le bon roi Charlemagne, qui n'en a pas moins mérité la canonisation.

L'erreur de ce docteur, si douce aux coeurs corrompus, est pratiquée par bien des directeurs mystiques, sur-tout par ceux de la premiere classe: & il est un bon nombre des soeurs du scapulaire & rosaire, qui ayant renoncé au mariage pour embrasser un état plus pur & plus parfait, goûtent tous les plaisirs de l'amour, pour achever de s'élever à l'état de perfection.

Les Principaux livres qui contiennent cette doctrine, sont: L'oraison mentale, composée par un barnabite, un des plus saints & des plus vigoureux moines qu'il y eût dans la religion nazaréenne.

Le moyen court & facile de faire l'oraison, & le cantique des cantiques de Salomon, interprêté selon le sens mystique, deux ouvrages de la dame Guyon, moliniste des plus déterminées, & qui ne les a composés qu'après un long exercice, par lequel elle s'étoit rendu familier l'usage d'amuser son corps sur la terre, & son esprit dans les cieux.

Le recueil des lettres du révérend pere Girard, contenant un abrégé des plus fines maximes du quiétisme à l'usage des demoiselles, Guyot, Batarelle, Lione, & principalement de la soeur Cadière, sa pénitente favorite; avec un recueil de sentences instructives, & tendantes à la perfection. On a joint à ce livre un commentaire philosophique du même révérend pere sur ces fameuses paroles, abandonnez-vous, & laissez faire.

[Pages c294 & c295]

Avis du pere Sabbatier, ami de coeur de l'illustre Pere Girard, à l'utilité des directeurs mystiques: ouvrage dans lequel on apprend aux jeunes directeurs les expédiens nécessaires pour éviter les suites qui peuvent naître de l'indiscrétion des révérendes soeurs associées au sublime quiétisme. (1)

[(1) Ce dernier ouvrage n'a jamais paru. C'est apparemment une plaisanterie d'Aaron Monceca ; c'est ainsi que le pense le traducteur de ces_ lettres.]

Ce sont-là, mon cher Isaac, les principaux écrits sur lesquels méditent sans cesse ceux qui sont initiés dans la secte molinosiste, à laquelle on ne parvient qu'en passant par la mystique. Cette derniere est une espéce de séminaire de l'autre. Elle a ses visions, ses extases, ses miracles, ses douce contemplations comme la molinosiste: mais elle n'admet point la séparation des actions du corps & de l'ame.

Les pontifes (2) sont très-attentifs à s'opposer à des opinions aussi dangereuses: il condamnent sévèrement le molinosisme, & n'approuvent guère ceux qui donnent dans les idées mystiques.

[(2) Les évêques.]

Ils voudroient qu'on pratiquât la religion nazaréenne dans sa pureté: ils observent les ecclésiastiques à qui ils confient la direction des peuples; mais leur soin est presque inutile. Ce ne sont pas les prêtres séculiers qui causent du désordre dans la croyance papiste. Ils sont généralement honnêtes-gens, comme je te l'ai déja dit; & leurs moeurs sont entiérement opposées à celles des moines. Les curés, c'est ainsi que les François appellent les ecclésiastiques chargés du détail de certain quartier, sont ordinairement charitables envers les pauvres, attentifs à soulager les familles. Ils secourent l'orphelin, ils protègent la veuve, ils entretiennent l'union entre les parens, ils terminent les différends, enfin ils sont réellement les peres des peuples dont ils sont chargés. Quelques-uns des évêques agissent avec autant de prudence & de sagesse. Je ne comprends donc point quelle est la folie des François, ayant des prêtres aussi honnêtes-gens, de souffrir parmi eux, & de nourrir une foule de fainéans, de fourbes, & de débauchés, qui détruisent dans un moment tout ce que les autres ont fait avec bien de la peine.

[Pages c296 & c297]

Ce que je vais te dire te paroîtra un paradoxe étonnant; mais il n'en est pas moins vrai. Les moines en France sont haïs des grands, méprisés des ecclésiastiques, peu aimés des peuples; & cependant ils trouvent le moyen d'avoir plus de biens & de crédit qu'aucun corps du royaume. J'ai cherché avec beaucoup de soin ce qui occasionnoit une chose si extraordinaire. Je crois que les différentes opinions qui ont partagé, depuis long-tems le royaume sur divers articles de la croyance n'ont pas peu servi à soutenir les moines. Avant qu'on eût exilé de France les réformés, les nazaréens papistes protégeaient les moines, en haine de leurs adversaires. Le jansénisme ayant succédé au calvinisme, les moines se sont partagés, & chaque parti soutient ceux qui se sont attachés à lui: il les regarde comme des sujets nécessaires; & véritablement, si les moines sont bons à quelque chose, c'est à fomenter la division. Voilà, je crois, ce qui a conservé les moines en France. Peut-être qu'un jour, après avoir reconnu les maux qu'ils causent, on prendra le sage parti de les en chasser.

Porte-toi bien, mon cher Isaac, & vis content & heureux,

De Paris, ce...

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LETTRE LXXXIX.

Isaac Onis,caraïte, autrefois rabbin de Constantinople, à Aaron Monceca.

Ton avant-derniere lettre m'a fait un plaisir infini, on ne peut raisonner plus conséquemment. Tes idées sont claires & distinctes, il seroit à souhaiter qu'on traitât de même un nombre de questions, qu'on obscurcit bien plutôt qu'on ne les éclaircit.

La plûpart des auteurs qui ont écrit sur des matières abstraites, en ont encore augmenté la difficulté par l'embarras & la confusion qu'ils y ont jettés. Le défaut ordinaire des commentateurs, c'est d'embrouiller si fort le texte, qu'on ne connoît plus rien aux véritables sentimens de l'original sur lequel ils ont travaillé. Quelquefois un auteur bon en lui-même, devient méprisé à cause des bévues & des absurdités de ceux qui l'ont commenté.

Je lis actuellement un livre, pour lequel les nazaréens & les juifs, nos freres, ont affecté un grand mépris. Il contient pourtant d'excellentes choses, remplies de piété, & capables de donner à l'esprit une idée de la puissance de Dieu.

[Pages c298 & c299]

Ce livre est l'alcoran, écrit dans sa langue, sans aucun commentaire, & qu'un Arabe m'a donné. Je sçais que cet ouvrage contient plusieurs erreurs, contraires aux livres que nos prophêtes nous ont laissés; mais je ne fais point attention à certains principes de religion. Regardant l'alcoran comme le systême d'un philosophe, je le trouve digne de l'estime des honnêtes-gens, & utile à la correction des moeurs. Il n'est aucun philosophe, je n'excepte pas même les modernes les plus sçavans, qui ayent donné des preuves plus convaincantes de l'existence & du pouvoir immense de la divinité que Mahomet. Voici comment il s'explique dans le chapitre du miséricordieux; il fait parler la divinité elle-même. Nous vous avons tous créés. Si vous ne le croyez pas, considérez tous les biens que vous possédez: les avez-vous créés vous-mêmes? Nous avons ordonné que vous mourrez. Nous pouvons, s'il nous plaît, mettre d'autres créatures, semblables à vous, en votre place & vous métamorphoser en une autre figure que vous ne sçavez pas. Nous avons fait entrer l'ame dans votre corps. Si vous ne le considérez pas, considérez vos labourages. Faites-vous produire les fruits de la terre, ou les fais-je produire? Si je veux, je rendrai vos champs secs comme de la paille sans grain. Et cependant vous êtes superbes, & vous dites: Quoi! nos grains que nous avons semés seront perdus? Au contraire, nous les conserverons. Imbécilles! pouvez-vous parler ainsi? Levez les yeux au ciel. Considérez l'eau qui en tombe & qui sert à vous désaltérer. La faites-vous descendre des nues; ou si c'est nous qui l'en faisons descendre? Si nous voulons, elle ne tombera point, ou nous nous la ferons tomber si mauvaise qu'elle ne pourra servir, ni à faire fructifier vos champs, ni à vous désaltérer. (1)

[(1) L'alcoran de Mahomet, translaté d'Arabe en François par le sieur Duryer, pag. 112.]

[Pages c300 & c301]

Je te demande, mon cher Monceca, ce que tu pense de ce passage. Quelle noblesse n'y trouve-t-on pas? Quelles grandes idées n'offre-t-il point à l'imagination? Avec quelle majesté ne représente-t-il pas l'immense pouvoir de la divinité, après en avoir prouvé l'existence évidemment par ce peu de mots: Nous vous avons tous créés. Si vous ne le croyez pas, considérez les biens que vous possédez: les avez-vous créés vous-mêmes? C'est-là le plus invincible argument de la nécessité de la divinité. Puisque nous connoissons, que nous n'avons point été de tout tems, il faut nécessairement remonter à une cause éternelle, à un être supérieur, qui, ayant produit tous les êtres, les maintienne dans l'ordre où nous les voyons. Cette régle si belle & si sage est une preuve perpétuelle de l'existence de la divinité. C'est un argument convaincant, qui se présente sans cesse à nos yeux. Nous ne sçaurions les ouvrir sans qu'ils nous représentent les chefs-d'oeuvre formés par ce tout-puissant: & lorsque nous les tenons fermés, notre ame supplée à leur défaut. Elle se dit à elle-même, qu'un être pensant & intelligent, tel qu'il est, ne sçauroit être la suite d'un principe ignorant & agissant sans connoissance. Ainsi la majesté & l'existence de la divinité se font connoître aux aveugles comme à ceux qui ont l'usage des yeux. Dès qu'un homme existe, il a les moyens de pouvoir le connoître, puisqu'il pense, & qu'il peut réfléchir sur sa pensée.

Mais si les hommes ont le bonheur de pouvoir s'élever par eux-mêmes à la connoissance de Dieu, ils ne doivent point pour cela prétendre à pénétrer dans les secrets qu'il a voulu cacher à nos yeux. Il est absurde que des créatures finies veuillent connoître parfaitement les attributs & les qualités de l'infini. Quel ridicule n'y a-t-il pas à la créature, de prétendre s'élever jusqu'au créateur, & s'égaler à lui? La connoissance que nous avons de la divinité, est le premier motif qui doit déterminer notre obéissance. Il n'est rien de plus insensé que de vouloir régler le pouvoir de Dieu, & de croire qu'une chose ne peut pas être, parce que nous ne comprenons point comment elle peut arriver. C'est-là la source des différentes erreurs qui s'élevent dans toutes les religions.

[Pages c302 & c303]

Voyons, mon cher Monceca, comment Mahomet réfute les incrédules, qui veulent borner la puissance céleste, & qui nient la possibilité de la résurrection des corps. «Quoi! disent les méchans, nous mourrons, nous serons terre, & nous retournerons au monde? Voilà un retour bien éloigné!»...... Et pourquoi ne ressusciteront-ils point? Ne voient-ils pas le Ciel au-dessus d'eux, comme nous l'avons bâti, comme nous l'avons orné, comme il n'y a point de défaut? Nous avons étendu la terre, élevé les montagnes, & avons fait produire toutes sortes de fruits pour signe de notre toute-puissance. Nous avons envoyé la pluie du ciel, & nous en avons fait produire des jardins, des grains agréables aux moissonneurs, des palmiers, les uns élevés plus que les autres, pour enrichir nos créatures. Nous avons donné la vie à la terre, morte, séche & aride. Ainsi les morts sortiront du tombeau. (1)

[(1) Alcoran, chapitre de la chose jugée, p. 308.]

Toute la philosophie ne sçauroit présenter une idée plus majestueuse du pouvoir de la divinité. Celui qui d'une terre séche & aride, a formé l'homme, peut sans doute le faire sortir du tombeau: il n'est pas plus difficile à la divinité d'ordonner à la matière de se rejoindre de nouveau ensemble, qu'il le lui a été de l'animer, & de la mettre en mouvement. Celui qui de rien a fait toutes choses, ne peut-il pas exécuter tout ce qu'il veut? Est-il rien qui révolte davantage notre foible raison, que de penser que de rien on puisse faire quelque chose. Cependant, non-seulement la religion, mais la saine philosophie, nous apprend que Dieu doit avoir créé la matière. Car si elle étoit coéternelle avec Dieu, elle seroit indépendante de lui, puisqu'elle ne lui devroit point sa création, & qu'il ne pourroit pas la détruire. Dieu alors ne seroit point tout-puissant. Il y auroit un être aussi ancien que lui, qui n'en seroit point dépendant. La divinité ne seroit plus infinie. Elle seroit bornée dans son pouvoir, & l'infini doit être infini dans tous ses attributs. La matière seroit une divinité rivale de la première. Quelles absurdités ne s'ensuit-il pas du systême qui admet la coéternité de la matière avec Dieu? Dès qu'on veut faire usage de sa raison, on est forcé d'avouer que Dieu a créé de rien tous les êtres. Mais comprenons-nous ce mystère? Non sans doute. Pourquoi donc voulons-nous borner le pouvoir de Dieu dans les autres choses, puisqu'il n'y a rien que sa puissance ne puisse exécuter aisément, dès qu'elle a pû produire toutes choses de rien?

[Pages c304 & c305]

L'être suprême, dit Mahomet, connoît ceux qui sont injustes. Il a en sa puissance les clefs du futur. Personne ne le sçait que lui. Il sçait tout ce qui est en la terre & en la mer. Il sçait le nombre des feuilles qui tombent de dessus les arbres, & le nombre des atômes qui sont dans les ténèbres de la terre. Il n'y a rien de sec, ni de vert, en la terre, qui ne soit écrit dans le livre de lumière. C'est lui qui vous fait mourir, & qui sçait le mal & le bien que vous avez fait...... Souviens-toi du jour qu'il a dit, sois, & toute chose a été faite....... Il sçait le présent, le futur & le passé. Il est très-sage, & rien ne lui est caché...... Abraham, voyant la nuit une étoile très-claire demanda en soi-même, si c'étoit son Dieu? Non, répondit-il lui-même, mon Dieu ne se leve pas, & ne se couche pas.» (1)

[(1) Alcoran, chapitre des gratifications, p.98.]

Considère, mon cher Aaron, tous ces différens passages, & vois quelles images ils offrent à l'imagination. Juge ensuite du livre, par ces morceaux détachés. Les préceptes de morale répandus dans cet ouvrage, sont beaux, édifians & dignes de la sublimité qu'ils donnent de la divinité. En voici quelques-uns: O! vous qui croyez, vous avez des enfans & des femmes, qui peut-être sont vos ennemis. Gardez-vous de leurs mauvaises volontés. Mais si vous leur pardonnez, & vous éloignez d'eux, Dieu vous sera clément & miséricordieux. Les richesses & les enfans, vous empêchent souvent d'obéir à Dieu. Mais sçachez qu'il récompense abondamment les gens de bien. Craignez-le de tout votre pouvoir. Ecoutez les commandemens. Faites des aumônes. Celui qui ne sera pas avaricieux, sera bienheureux. Si vous prêtez quelque chose à Dieu, il vous le fera multiplier, il vous pardonnera vos péchés. Il aime qu'on fasse des bienfaits: car lui même, il est très-miséricordieux. (1)

[(1) Alcoran, chapitre de la tromperie, p.110.]

Je suppose qu'un Turc suive les préceptes contenus dans ce passage, ne sera-t-il pas, mon cher Monceca, honnête-homme, vertueux, pieux, & digne de l'estime de tout l'univers? Est-il quelque morale plus pure, que celle qui recommande l'aumône & le pardon des offenses, & qui fonde la miséricorde de Dieu sur l'exercice de ces vertus? Pourquoi donc mépriser un livre, qui contient des préceptes aussi utiles au bonheur de la société? Je voudrois qu'on distinguât le bon & le mauvais dans l'alcoran: qu'on se récriât contre certaines choses, mais qu'on approuvât les autres. La plûpart de ceux qui blâment ce livre ne l'ont jamais lû. Peut-être que s'il leur étoit plus connu, ils en parleroient différemment.

[Pages c306 & c307]

Combien y a-t-il d'écrits de nos rabbins, & même des docteurs nazaréens, qui mériteroient une critique aussi vive que celle qu'on fait de l'alcoran, & desquels on ne dit mot? Je suis du moins assuré que ces ouvrages ne donnent point de la divinité une idée plus magnifique. Si l'on examinoit avec des yeux philosophiques les livres de certains docteurs Espagnols, quelles erreurs n'y découvriroit-on pas? Combien de principes contraires au bon sens & à la droite raison, combien de maximes pernicieuses au bien de la société n'y trouveroit-on pas? Le bel ouvrage que l'on feroit, si l'on ramassoit toutes les impertinences monacales! Un homme qui voudroit travailler à l'histoire des égaremens de l'esprit humain, ne manqueroit pas de matière en travaillant sur des mémoires aussi fertiles & aussi abondans.

Le talmud des rabbins est cent fois plus ridicule que l'alcoran. Ne crois pas, mon cher Monceca, que l'esprit de parti détermine mon sentiment. En méprisant le talmud, j'oublie que je suis caraïte. Ce n'est point comme partisan & sectateur d'une croyance opposée à celle des rabbins, que je condamne ce monstrueux ouvrage, c'est comme philosophe, c'est en qualité d'homme qui cherche à faire usage de la lumière naturelle. Je ne doute pas que tu ne penses un jour de même que moi. Il est impossible, que faisant usage de ta raison, tu n'embrasse les opinions des sensés caraïtes. Examine les sentimens absurdes des rabbins: étudie celui de leurs adversaires: sers-toi de la lumière naturelle que le ciel t'a donnée: & décide ensuite. Tu ne tarderas pas à connoître le véritable judaïsme, la loi épurée, telle que le prophête législateur nous l'a donnée. Considères, mon cher Monceca, que les juifs rabbinistes se récrient sur certains contes fabuleux qui sont dans l'alcoran. Ils rient de l'imbécillité des Turcs de croire de semblables chimères. Mais Mahomet n'a jamais dit d'aussi grandes impertinences que le rabbin Abraham, qui s'est imaginé que les satyres ou faunes étoient de véritables créatures, mais imparfaites, parce Dieu ayant été surpris par le soir du sabbat, n'avoit pû leur donner leur perfection; & que pour cela, ces monstres fuyant la sainteté de ce jour, & se retirant dans les montagnes & dans les bois pour s'y cacher, ils reviennent ensuite tourmenter les hommes.

[Pages c308 & c309]

Peut-on pousser l'égarement de l'esprit plus loin, que de regarder Dieu comme un vil sculpteur, qui, à la fin de la semaine, n'ayant pû achever son ouvrage, l'a laissé imparfait? Accorde, mon cher Monceca, cette absurdité avec la grandeur & la prompte exécution des opérations de la divinité. Elle n'a qu'à ordonner, la nature obéit, & change de face. Il peut la détruire dans un instant, comme il l'a créée dans un instant. Il a dit: Que la lumière se fasse, & la lumière se fit: il n'a qu'à dire: Que la lumière cesse, & la lumière cessera.

Porte-toi bien, mon cher, Monceca: & que le Dieu de nos peres éclaire ton esprit, & te rende caraïte.

Du Caire ce...

***

LETTRE XC.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople.

Je trouve, mon cher Isaac, tes réflexions sur l'alcoran très-sensées; & je suis fermement persuadé, que la plus grande partie des gens qui méprisent ce livre, sans vouloir distinguer ce qu'il contient de bon & de mauvais, sont aveuglés par la force des préjugés. Presque tous les nazaréens ont une idée fausse, absurde, & même ridicule, de religion mahométane. Ils seroient moins étonnés de l'attachement des Turcs pour le mahométisme, s'ils approfondissoient sans passion, les motifs qui peuvent les y tenir.

Il est aisé de traiter d'imbécilles & d'ignorans, des personnes dont on ne connoît, ni les vertus, ni les qualités. On n'a qu'à supposer que celles qu'elles peuvent avoir, n'ont aucune affinité avec les sciences; & l'on conclut ensuite, qu'elles doivent par conséquent n'avoir que des idées crasses, confuses & bien éloignées de celles qu'on acquiert par l'étude. Mais il arrive souvent qu'ayant posé une fausse supposition, la conclusion que l'on en tire n'est point conforme à la vérité.

[Pages c310 & c311]

Les nazaréens tombent dans ce défaut. Ils jugent du génie des théologiens & des philosophes mahométans par les relations odieuses & remplies de fables, qu'en font tous les jours des voyageurs ignorans, & des moines attentifs à décrier tout ce qui n'est point conforme à leur sentiment. C'est sur les contes qu'ont débités quelques auteurs Grecs, que les écrivains François, Espagnols, Anglois, Italiens, Allemands, &c, ont rapporté contre Mahomet plusieurs choses, non-seulement fausses, mais même contraires à la raison. Il n'est rien de si impertinent, & de plus opposé à la vérité de l'histoire, que l'idée que Moréri a donnée de Mahomet. (1)

[(1) Mahomet, faux prophète Arabe, nâquit, au sentiment de quelques auteurs, le 5 Mai de l'an 570. Son pere, qui étoit payen, avoit un nom Abdala & sa mere juive, s'appelloit Emine; l'un & l'autre de la lie du peuple...... Sa religion, composée en partie du judaïsme, en partie des rêveries des hérétiques,.... fut embrassée par des méchans & des voleurs qui ne connoissoient ni Dieu ni justice. Moréri, art. MAHOMET.]

Si l'on en croit ce prêtre, ce législateur fut un homme fort ordinaire qui, s'étant associé le moine Sergius, composa avec lui les préceptes de sa loi, & la fit recevoir ensuite à quelques misérables voleurs, dont il s'étoit fait le chef. Ne voilà-t-il pas une relation bien instructive; & ceux qui jugent de Mahomet sur ce portrait, ne doivent-ils pas avec raison regarder comme des imbécilles, les gens qui ont embrassé ces dogmes? Ils penseroient peut-être différemment, s'ils avoient une juste idée de ce faux prophête, & qu'ils sçussent quelle a été l'étendue de son génie. Elle n'a point été inconnue aux sçavans nazaréens. Mais ils ont cru qu'il étoit inutile de désabuser les peuples, & qu'il falloit les laisser dans une erreur qui favorisoit le nazaréisme. Mahomet, dit le célèbre la Croze (1), avoit de fort beaux talens naturels. Il étoit agréable, poli, se faisant un plaisir d'obliger les gens, propre avec tout le monde. C'est le témoignage que lui rend un chrétien Oriental, qui a écrit en Arabe une histoire du mahométisme. Pour ce qui est de l'esprit de Mahomet, il est aisé de conclure, que c'étoit un homme extraordinaire: & l'on peut s'en appercevoir aisément, dans les traductions mêmes de l' alcoran ; quoique de l'aveu de ceux qui entendent la langue dans laquelle il est écrit, elles représentent fort imparfaitement les agrémens & la majesté de l'original.

[(1) Dissertations historiques sur divers sujets, tom. I, p. 38]

[Pages c312 & c313]

Bien d'autres sçavans nazaréens ont rendu la même justice à Mahomet: mais leurs écrits, n'étant connus que des gens de lettres, n'ont point détruit les préjugés du vulgaire, qui croissent tous les jours, & qui sont fomentés par les mensonges de quelques théologiens nazaréens. Bayle en rapporte un inventé par un moine; & les réflexions qu'il fait à ce sujet, sont dignes d'un philosophe tel que lui. Un bénédictin du Pays-Bas, dit-il (1), publia un livre en Latin & en Flamand, dans lequel il débita bien des sottises, &, entre autres, celle-ci. Un Génois eut une si grande curiosité de voir ce que les Maures ou les Sarrazins pratiquent dans leurs mosquée qu'il y entra furtivement, quoiqu'il sçût fort bien leur coutume de faire mourir tous les chrétiens qui y entrent, ou de les contraindre d'abjurer le christianisme. Il se trouva environné d'une telle foule, qu'il ne put sortir lorsqu'un accident lui survint, qui demandoit qu'il fût hors de-là; car une nécessité naturelle le pressoit beaucoup. Il n'en fut point le maître, & il se vit peu après en danger de mort, vû que la mauvaise odeur qui se répandoit autour de lui, fit connoître son aventure. Il se tira de ce mauvais pas, en faisant entendre, qu'ayant été constipé depuis long-tems, il étoit venu se recommander à Mahomet, & qu'aussi-tôt il avoit été soulagé. Là-dessus on prit ses chausses, on les pendit à la mosquée, & l'on cria: miracle! miracle! ......Voilà comment la moitié du monde se moque de l'autre: car sans doute les mahométans n'ignorent pas tout ce qui se dit de ridicule touchant les moines; & s'il étoit vrai qu'ils n'en sçussent rien, on ne laisseroit pas de pouvoir croire raisonnablement, qu'ils font courir des mensonges & des fables impertinentes contre les sectes chrétiennes. S'ils sçavoient le conte du bénédictin Flamand, ils diroient peut-être: «Ces bons forgerons de miracles nous en fabriquent de bien grossiers! Ce n'est pas qu'ils n'en sçachent inventer de bien subtils; mais il les gardent pour eux: ils boivent le vin & nous envoient la lie.»

[(1) Dict. hist. & crit. art. MAHOMET.]

[Pages c314 & c315]

Je joindrai, mon cher Isaac, quelque chose à la morale sage & désintéressée de ce philosophe nazaréen. S'il eût voyagé chez les Turcs, il eût été encore plus convaincu de la ridiculité de ce conte, qui n'a aucune vraisemblance. Car tu sçais que les nazaréens, qui sont établis dans le Levant, ne peuvent point porter de turban. Ils ont un bonnet ou un chapeau, quoiqu'habillés à la Levantine. En sorte qu'on distingue aisément un nazaréen & un Turc, qu'un homme vétu à la Françoise ou à la Grecque. Comment est-ce donc que les Turcs laisserent si long-tems ce nazaréen dans la mosquée, qu'il fût obligé d'y faire ses nécessités? Par quel hazard, ceux qui étoient autour de lui, ne le reconnurent-ils pas à son bonnet ou à son chapeau? Quel moyen employa-t-il pour entrer dans la mosquée avec ces marques du nazaréïsme? S'il s'étoit déguisé & avoit pris un turban, il n'avoit plus besoin de parler de la prétendue invocation de Mahomet. Dès qu'on le prenoit pour Turc, il ne couroit aucun risque. Un Turc, qui pressé par le besoin, & ne pouvant à cause de la foule sortir de la mosquée, y saliroit ses culottes, ne courroit pas plus de risque qu'un Parisien, qui, le jour de la fête de S. Ignace, causeroit quelque mauvaise odeur dans l'église des jésuites. Les deux chieurs en seroient également quittes, en faisant laver la doublure de leurs culottes. Les imans de la mosquée ne croiroient pas que l'odorat du prophète eût souffert de cette puante exhalaison: ils n'en puniroient l'auteur, qu'autant qu'ils penseroient que le mépris eût part à cette action; ils agiroient en cela d'une manière très-sensée. Les jésuites, à coup sûr, en pareille occasion, ne feroient pas les mahométans. Que ne feroient-ils pas à un janséniste, qui troubleroit la fête de leur patriarche d'une façon aussi indécente? & que ne feroient point les jansénistes, à leur tour, à un moliniste assez polisson pour profaner par des odeurs immondes le tombeau de l'abbé Paris? Il seroit bienheureux de trouver l'expédient pour conserver sa vie, de mettre sa sottise au nombre des miracles du saint; & de jurer que n'ayant point le tempérament assez fort pour résister aux convulsions, le S. diacre avoit opéré sa guérison par une soudaine révolution qui s'étoit faite dans ses boyaux. Tous les jansénistes alors crieroient miracle! La relation de la guérison miraculeuse du chieur seroit soigneusement insérée dans les nouvelles ecclésiastiques. Et le pontife de Montpellier publieroit un manifeste, pour en attester l'authenticité.

[Pages c316 & c317]

Lorsque les philosophes examinent, mon cher Isaac, la partialité que les hommes ont en général pour les sentimens qu'on leur a inspirés dès leur enfance, ils découvrent l'origine de toutes ces histoires ridicules, que les différentes religions se sont mutuellement prêtées. Quelles absurdités le commun des Turcs ne débite-t-il pas des croyance des nazaréens? Quelles fables ces derniers n'inventent-ils pas à notre sujet? Vouloir juger d'une religion par ce qu'en ont écrit certains auteurs, qui lui étoient opposés, c'est chercher à s'instruire de l'histoire, dans les contes de fées, & les mille & une nuits.

Si l'on en croit les trois quarts des docteurs nazaréens, les Turcs ne restent dans leur aveuglement que par débauche, ou parce qu'ils n'ont aucune idée du nazaréïsme. Mais il n'y a rien de si faux que ce sentiment. Les mahométans connoissent les opinions de leurs adversaires: & ils ont eu plusieurs auteurs controversistes, qui les ont réfutées, & qui se sont servis d'argumens capables de faire impression, non-seulement sur les esprits déjà prévenus par les préjugés, comme le sont ceux des Turcs, mais encore sur ceux des gens désintéressés, & qui cherchent à se déterminer par le secours de la lumière naturelle. (1)

[(1) Les mahométans, ont écrit plusieurs livres de controverse contre la religion chrétienne. Il est bon de connoître leur manière de disputer contre nous; c'est ce qui m'engage à rapporter ici quelques extraits d'un de leurs livres polémiques. *...... Je les tire de l'écrit d'un mahométan Espagnol, ambassadeur du roi de Maroc, auprès des Etats-Genéraux des Provinces-Unies, l'an 1610. Cet homme étoit Biscaïen de la race de ces Maures qui ont une grande partie des Provinces d'Espagne. Ayant disputé en Hollande contre le prince Maurice & dom Emmanuel,fils de dom Antoine, roi de Portugal, il leur envoya, après son retour en Afrique, une lettre Latine, dans laquelle il tâche de leur rendre compte de sa foi, le mieux qu'il lui est possible. La Croze, Dissertation hist. sur divers sujets, tom. I, pag. 47.

* Voyez ces extraits ci-dessous.]

Il est certain, mon cher Isaac, que plus une religion est simple, & peu chargée de points essentiels à la foi, plus elle est aisée à défendre. C'est-là ce qui fait la principale beauté du judaïsme, & qui démontre sa dignité & sa vérité.

[Pages c318 & c319]

Or il n'est rien de si simple après la religion juive que la mahométane. Je ne parle point des cérémonies. Ce sont-là des accessoires, qui n'ont rien de commun avec les principes fondamentaux, qui constituent la croyance nécessaire au salut. D'ailleurs, toutes les religions, si l'on en excepte celle des nazaréens réformés, sont également surchargées d'usages abusifs & de coutumes vicieuses, qui se sont introduites peu-à-peu. Un homme sage les regarde comme des choses étrangères, & qui n'ont rien de commun avec les points essentiels. Je suppose donc, que, laissant à part les cérémonies musulmanes, on propose à un philosophe payen, qui n'aura point d'idée du judaïsme ou du nazaréïsme, une confession de foi mahométane. Je ne doute pas qu'après l'avoir examiné, il ne la reçoive avec soumission, & qu'il ne regarde celui qui lui en aura expliqué les vérités, comme un grand-homme, comme un génie supérieur, & même comme une personne éclairée de la divinité. Voilà le cas où se trouvoient les premiers sectateurs de Mahomet: ils étoient presque tous payens. Les juifs & les nazaréens, qui se joignirent à eux, étoient extrêmement mal instruits de leur religion, & n'en avoient aucune véritable idée. Ils se laisserent aisément séduire par les discours de Mahomet. Son style flatteur fit sur eux le même effet que la beauté des premiers principes de sa religion causa parmi les payens. On ne doit donc point s'étonner du progrès subit qu'a fait le mahométisme, & regarder comme des fous, ou comme des débauchés les premiers qui le reçurent. Les plus sages Arabes ont pû l'embrasser uniquement parce qu'ils étoient persuadés de sa vérité.

Il n'est rien de si majestueux que la confession de foi des Turcs. Les plus sçavans nazaréens sont forcés d'en convenir, & juges-en toi-même, par ce précis de la foi mahométane, tiré des écrits d'un auteur Arabe, & inséré dans les ouvrages d'un des premiers génies du l'Europe. (1)

[(1) Quisquis igitur scire cupit quae sit lex Mauris, sciat summam & symbolum fidei Maurorum iis includi verbis: «Credo in unum solum Deum. Credo in angelis ejus & omnibus scripturis & prophetis, quos misit in mundum, nemine excepto, nulla facta differentia inter aliquos prophetas & nuntios ejus. Credo diei judicii. Credo praeterea quidquid est, sive nos arrideat, sive non, creatum à Deo.» Haec est summa, quae inquirenti statim fiet palam. La Croze, dissertations historiques, &c. pag. 51-52.}

[Pages c320 & c321]

Quiconque, dit ce mahométan, souhaite de sçavoir quel est la loi des musulmans, qu'il sçache que le symbole de leur foi est contenu en ces paroles: «Je crois en un seul Dieu. Je crois à ses anges, à toutes ses écritures, & à tous les prophêtes qu'il a envoyés dans le monde, sans en excepter aucun, ne mettant point de différence entre aucun des prophêtes & des envoyés de Dieu. Je crois au jour du jugement. Outre cela, je crois que tout ce qui existe, soit qu'il nous plaise ou non, a été créé par Dieu.» Voilà quel est le sommaire de notre foi.

Est-il surprenant, mon cher Isaac, que des vérités aussi brillantes, dont il découle naturellement une morale si épurée, ayent fait impression sur l'esprit de tant de peuples divers, plongés dans le paganisme? & quant aux nazaréens qui ont embrassé le mahométisme, c'est une erreur que de croire, que les docteurs musulmans ne leur ont point fait d'objections capables de jetter dans le doute des gens qui étoient très-mal instruits de leur religion. Ils se sont servis des plus forts argumens des philosophes, pour autoriser leurs sentimens: & le théologien mahométan, que je viens de citer, employe pour établir le mahométisme, les mêmes raisons qui ont servi de fondement à toute la philosophie cartésienne, c'est-à-dire, la nécessité d'examiner la lumière naturelle qui ne sçauroit nous tromper, puisque c'est le seul moyen que Dieu nous ait donné pour distinguer le faux du vrai. Dieu tout-puissant, dit cet Arabe, n'a jamais voulu, ni commandé, que l'homme crût ce qui ne peut être compris. Au contraire, il a donné à l'homme un entendement propre à comprendre tout ce qui est possible, & tout ce qui existe nécessairement, & à nier, & ne pouvoir comprendre tout ce qui est impossible. (1)

[(1) Neque Deus omnipotens unquam voluit, aut jussit debere hominem credere id quod nec potest intelligi, nec percipi. Potius fecit hominis intellectum aptum ad percipiendum quidquid possibile & necessarium fuit, & ad negandum & non percipiendum quod impossibile est. La Croze, là-même, p. 48.
Le théologien mahométan fait cette objection au sujet de la Trinité, qui est le dogme du christianisme, que les mahométans regardent comme le plus opposé à la raison, & le plus contraire à la lumière naturelle. Il venoit de dire peu auparavant: Nullus... humanus intellectus potest percipere, vel etiam intelligere unum esse patrem, filium, & spiritum sanctum, in unica sola essentia, & uno codem tempore. Id. Ibid.]

[Pages c322 & c323]

Dès que l'on convient de ce principe, mon cher Isaac, il faut être bien prévenu, ou bien peu éclairé pour ne pas sentir qu'on a pu tirer des conclusions qui favorisoient infiniment le mahométisme, & que les nazaréens & les juifs, qu'ils l'embrasserent, ont pu le regarder comme la véritable religion, & se laisser séduire à des erreurs spécieuses. Le défaut, mon cher Isaac, des théologiens de toutes religions, c'est d'affecter trop de mépris pour ceux qui suivent les sentimens qu'ils combattent. Ils ne se contentent pas de dire qu'ils sont dans l'erreur: ils veulent, à quelque prix que ce soit, les priver du sens commun.

Porte-toi bien, mon cher Isaac. Vis content & heureux.

De Paris, ce...

***

LETTRE XCI.

Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople, à Aaron Monceca.

En traversant la Flandre, mon cher Isaac, pour arriver à Bruxelles, j'ai eu le tems d'examiner les forces militaires des François. A vingt lieues de Paris, toutes les villes sont fortifiées; & depuis Péronne jusqu'à Lille, capitale de la Flandre Françoise, on ne voit rien qui n'inspire la guerre. Une partie des troupes du royaume est distribuée dans ces différentes places. Les soldats y observent l'ordre & la discipline militaire avec autant de rigueur que s'ils étoient à la veille d'être attaqués par les ennemis. On m'a dit, qu'avant cette derniere guerre, ils paroissoient moins attentifs à remplir leur devoir; & que la paix & la tranquillité leur avoient fait perdre cette sévérité & cette exactitude si nécessaires dans le métier de la guerre; mais ils ont repris actuellement l'ancienne discipline qu'ils avoient négligée.

[Pages c324 & c325]

Les habitans de ces places de guerre sont beaucoup moins heureux que les autres François: ils sont esclaves de trois ou quatre petits tyrans, qui, sous prétexte du bien du service, & de la sûreté de la ville, tranchent du souverain, décident de la tranquillité, & presque du sort de tous les bourgeois. Les gouverneurs, les lieutenans-de-roi, & les majors, ressemblent assez aux nouveaux souverains pontifes. Les premiers viennent pauvres dans leur poste, & s'y sont bientôt enrichis: les derniers, à l'abri de la thiare, élevent promptement leur amis & leurs parens au plus haut dégré. Tout cela se fait aux dépens du pauvre peuple, qui ne semble né que pour être la victime de quiconque est chargé de le protéger. Je regarde les militaires, excepté néanmoins ceux d'entr'eux qui ont assez de probité pour respecter l'humanité, comme des loups auxquels on confieroit la garde d'un troupeau de moutons: ils passeroient pour fort modérés parmi leurs camarades les loups, s'ils se contentoient d'égorger une brebis par jour, pour suffire à leur appétit dévorant. Comment! diroient-ils, ne point étrangler tout le troupeau! Certes, voilà une marque d'une modération infinie. Il en est de même des commandans des villes de guerre: on les regarde comme très-modérés, lorsqu'ils veulent bien ne piller que peu-à-peu, & donner, pour ainsi dire, le tems de respirer. Je crois que c'est pour l'usage de ces officiers militaires que l'on a fait un assez mauvais livre, intitulé: l'art de plumer la poule sans la faire crier. Il est vingt façons différentes, par lesquelles les gouverneurs vuident la bourse des bourgeois, sans qu'ils puissent s'en plaindre. Ils ordonnent, par exemple, que les bourgeois garderont de certains postes, feront des patrouilles, monteront des gardes, tous exercices militaires, qui sont rachetés par une certaine somme d'argent; M. le gouverneur par tendre amitié pour les habitans, voulant bien les dispenser de ces corvées, & ne recevoir leur argent que pour l'employer à procurer quelque légère commodité aux soldats de la garnison, à qui il ordonne de suppléer aux bourgeois. Se peut-il rien d'aussi juste & d'aussi équitable? Il faut que la place soit gardée. Tout ce qu'il fait n'est que pour le bien du service. Ces trois derniers mots sont des paroles magiques, dont la vertu est très-efficace pour remplir la bourse des commandans. Les jésuites ne font rien que pour la plus grande gloire de Dieu; & les officiers, que pour le bien du service.

[Pages c326 & c327]

Ils n'oublient jamais ces paroles; elles sont comprises dans les ordres qu'ils donnent; & quelque chose qu'ils fassent, c'est toujours avec cette clause. Tu demanderas peut-être, mon cher Isaac, comment ils peuvent allier l'utilité du service du roi avec certaines choses qui y sont absolument indifférentes, & quelquefois même contraires? Je te dirai, qu'ils sont fertiles en expédiens. Mais après cela, ils n'y cherchent pas tant de façons; & pourvû qu'ils viennent à leur but, ce n'est pas l'affaire des particuliers de juger si le gouverneur a tort d'intéresser le service de son souverain à couvrir son avarice, ou quelque autre défaut.

Les commandans prennent une certaine rétribution sur toutes les provisions qui entrent dans leur ville les jours de marché. Ce droit ne leur est point dû. Les bourgeois se récrient bien contre un impôt qui fait renchérir les denrées nécessaires à la vie. Mais les gouverneurs les laissent gronder. Il est du service du roi, que ses officiers soient bien nourris. Comment pourroient-ils sans cela suffire aux fatigues militaires? Ils vont donc toujours leur train, & ne s'étonnent point de tous ces cris impuissans, qui sont de vains murmures demeurans sans effet. Ce n'est pas que la cour ne réprimât les vexations des commandans, si elles parvenoient jusqu'à elle: on en a vu meme quelques-uns punis sévèrement. Mais lorsqu'il faut se déclarer ouvertement contre eux, tous les bourgeois jouent le même rôle que les rats dans leur conseil, contre ce fameux chat destructeur de leur race. Ils crient tous; & aucun d'eux ne veut attacher le grelot, lever le masque, & se plaindre le premier. C'est un hazard, lorsque la cour est instruite de la conduite de certains gouverneurs; & les habitans sont accoutumés à ces vexations militaires.

Lorsqu'on veut vivre libre & heureux en France, il faut rester dans les provinces soumises à des gouverneurs généraux, qui sont des seigneurs incapables de ces bassesses. Ils ne demeurent jamais dans leurs gouvernemens, étant attachés à la cour par de grands emplois. Les peuples sont gouvernés par des magistrats, par des juges & par des consuls qu'ils élisent eux-mêmes, & qui sont responsables de leur conduite aux parlemens auxquels ils ressortissent. Ces compagnies souveraines, maîtresses de la justice distributive dans le royaume, sont attentives à observer la conduite & les actions des magistrats subalternes.

[Pages c328 & c329]

Les gouverneurs des places frontières ne sont pas les seuls qui fassent sentir le poids de leur domination. Généralement en France, tout ce que l'on appelle militaire, agit despotiquement. Les simples officiers ont un air de fierté & de hauteur avec les bourgeois, qui me paroît insupportable. On diroit que ces premiers sont des souverains, & que les autres ne sont que des misérables esclaves. Ils devroient cependant avoir moins de fierté; car il est des hommes, parmi ceux qu'ils méprisent, infiniment plus estimables que bien d'autres à qui ils accordent leur amitié, & dont tout le mérite consiste à chasser, jurer & battre des paysans. C'est ainsi que les François définissent les gentilshommes, qui vivent toujours dans leurs maisons de campagne, & que les militaires considerent beaucoup plus que les bourgeois, parce que leur état de fainéant leur donne un grand relief, faisant la partie la plus essentielle du noble.

En général l'officier François est aimable: il est poli, gracieux, obligeant pour les étrangers, ainsi que tous ceux de sa nation; mais il est infiniment étourdi; toujours prêt à perdre de réputation une femme; prévenu pour sa figure; amateur outré des nouvelles modes; débauché, aimant la table sans être ivrogne, ignorant, quelquefois même sçachant à peine lire, mais réparant ce défaut par un esprit naturel & aisé, il est plus aimable qu'un autre François pendant deux heures; il est aussi beaucoup plus incommode, si l'on est trop longtems avec lui.

Tu ne dois pourtant pas, mon cher Isaac, juger de tous les officiers François par ce portrait. Il en est quelques-uns, qui n'ont aucun de ces défauts communs à leurs camarades, & qui sont aussi instruits des sciences les plus abstraites que les plus distingués docteurs nazaréens. Ils sont d'autant plus aimables, qu'ils ont toutes les connoissances des sçavans, sans en avoir l'orgueil & la vanité. Un officier est aussi soigneux de cacher ses lumieres, qu'un philosophe est souvent charmé de les faire paroître. Peut-être que la politique a quelque part à cette modestie. Ce n'est pas un moyen de plaire à une foule de jeunes étourdis, que de vouloir dogmatiser. Ils aiment mieux sçavoir les bals & les festins qu'on doit donner pendant le cours du mois, que d'apprendre quel est le plus vraisemblable des systêmes de Copernic ou de Ptolomée.

[Pages c330 & c331]

Ainsi, en ne faisant point une vaine ostentation de sa science, un officier évite le ridicule d'être regardé comme un pédant. Peut-être que s'il étoit à la place du sçavant, il feroit la même chose que lui, & mettroit son nom à la tête de quelque traité contre la gloire & la vanité.

Lorsque je vois certain philosophe, avide de louange, écrire contre la vanité, je crois voir un ivrogne le verre à la main, me faire un sermon sur la tempérance. A propos de tempérance, je te dirai qu'on m'a raconté en passant à Péronne, l'histoire d'un chien qui peut servir d'exemple pour la sobriété. Cet animal observoit tous les jours de jeûne, mangeait maigre les Vendredis & les Samedis: il fût plutôt mort de faim que de lécher un os ces jours-là. Il avoit bien d'autres vertus: il étoit assidu à vêpres & à matines, faisoit mille petites courbettes, pour donner des marques de sa dévotion. Il rodoit toute la journée autour ses églises; & lorsque quelque chien indécent visoit d'aller pisser contre les murailles, il les mordoit impitoyablement, & leur apprenoit le respect qu'ils devoient avoir pour ces murs sacrés.

Je crois que, sur une histoire aussi certaine, quelques moines pourraient bien un jour renouveller l'opinion de la métempsycose. Car il est impossible de se figurer qu'un animal soit capable d'une pareille connoissance, si son ame ne l'a apportée avec elle. Ainsi, il faut que les ames des bêtes ayent des idées innées; ce que je crois très-difficile à prouver: mais dès qu'on admettra la métempsycose, cette opinion deviendra beaucoup plus probable. Il n'est pas même difficile d'allier ce systême avec la croyance nazaréenne. Les moines n'ont qu'à placer le purgatoire dans le corps des animaux. Alors la métempsycose n'aura plus rien d'extraordinaire. Ils ne perdroient rien de leur revenu par ce nouveau systême; je suis assuré, qu'il n'est aucun nazaréen, qui, dans la crainte de devenir pendant cinq ou six ans cheval de poste, ne donnât de fortes aumônes pour se délivrer d'un pareil purgatoire. Les missionnaires de la Chine & des Indes font plusieurs conversions par le moyen de Ia métempsycose. Tous ceux à qui les bonzes annoncent qu'ils passeront dans les corps de certains animaux qu'ils regardent ou comme immondes, ou comme destinés à des exercices pénibles, vont trouver les robes noires, qui les dispensent de la métempsycose.

[Pages c332 & c333]

Tu penseras peut-être, mon cher Isaac, que j'ai plaisanté, en te racontant l'histoire de ce chien dévot: mais on m'a assuré ce fait comme très-véritable: & je crois que bien des nazaréens penchent vers l'opinion de la métempsycose. Les docteurs, même les plus célèbres, rapportent plusieurs histoires qui favorisent beaucoup ce sentiment. Peut-être attendent-ils, pour le rendre public, d'avoir préparé l'esprit des peuples. J'ai lû dans un livre écrit par un docteur nazaréen, que la brebis d'un nommé François alloit au choeur, dès qu'elle entendoit chanter les moines, fléchissoit dévotement les genoux, & baisoit la terre par révérence. (1)

[(1) Gazaei Pia Hilaria.]

Je ne suis pas plus surpris de voir pareille chose à une brebis, que de voir sauter un chien pour l'empereur & le roi de France, & se coucher ou montrer le derriere pour le grand-seigneur & le sophi de Perse. On apprend la brebis comme le chien: mais je ne puis souffrir qu'on veuille faire servir de pareilles puérilités, ou plutôt semblables fourberies, à autoriser une religion. Mon esprit se révolte, lorsque je vois des gens, destinés à éclairer les peuples, abuser de leur ministère pour donner cours à de pareilles chimères.

Je ne sçaurois mieux finir ma lettre que par le passage d'un docteur nazaréen appellé Acosta, jésuite dont les juifs nos freres peuvent profiter ainsi que tous les nazaréens. Tous les miracles, dit-il, sont vains & inutiles, s'ils ne sont approuvés par les écritures, c'est-à-dire, s'ils n'ont une doctrine conforme aux écritures, car les écritures sont d'elles-mêmes un très-ferme argument de vérité. Combien seroient heureux les juifs & les nazaréens, si les rabbins & les moines étoient persuadés de cette vérité!

Porte-toi bien, mon cher Isaac: & vis content & heureux.

De Bruxelles, ce...

***

[Pages c334 & c335]

LETTRE XCII.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, caraïte, ancien rabbin de Constantinople.

Je ne pus t'apprendre dans ma dernière lettre, mon cher Isaac, une conversation que j'ai eue à Lille avec un officier, pour qui le chevalier de Maisin m'avoit remis une lettre en partant de Paris. Il me reçut de la manière du monde la plus polie, mais la plus sérieuse. Je fus surpris de cet accueil: & il me parut que cette façon d'agir étoit contraire au caractère d'un François, & d'un François militaire, qui ordinairement est gai, enjoué, & même folâtre. Le chevalier de Maisin m'avoit prévenu, que cet officier avoit du goût pour les sciences. Cela augmenta mon envie de faire connoissance avec lui. Après quelques discours généraux, nous vînmes à parler des gens que j'avois connus à Paris. Je nommai plusieurs personnes de lettres. Il fit paroître beaucoup de goût & de discernement dans le jugement qu'il porta de leurs ouvrages. Vous raisonnez, lui dis-je, monsieur, avec tant de justesse, qu'il est aisé de s'appercevoir, que vous n'employez point tout votre tems à vos occupations militaires. «Je vous avouerai, me répondit-il, que je m'applique pendant quelques momens de la journée, à cultiver les sciences. Je voudrois bien pouvoir me livrer entièrement à l'étude: mais je suis retenu par le métier que j'ai embrassé. Il ne m'est permis de faire un entier usage de ma raison, que dans certaines heures. Je suis obligé de n'être point homme, que la moitié de ma vie. Durant le cours de l'autre, je deviens une espéce d'animal amphibie qui a trop d'esprit pour être mis au nombre des bêtes, & qui a trop peu de jugement pour devoir être placé parmi les véritables hommes. Voici quelles sont, dans cet état, mes occupations. Je débite à toutes les femmes avec lesquelles je me trouve cent mensonges, souvent absurdes & ridicules, auxquels on donne le nom de galanterie. Je dis à l'une un mot à l'oreille, qui ne signifie rien. Elle en rit beaucoup & moi aussi: & si l'on nous demandoit pourquoi, nous en serions bien embarrassés.

[Pages c336 & c337]

«La meilleure raison que nous pussions répondre, ce seroit que l'usage veut qu'on rie après avoir parlé à l'oreille; parce qu'il est à présupposer qu'on a dit quelque chose de spirituel. Je prends ensuite la main d'une autre: j'en loue la beauté & la blancheur, sans faire attention seulement si cette main, dont je fais un si grand éloge, n'est point laide & capable de donner un ridicule à mes discours. Je suis monté sur le ton des louanges; & semblable à un instrument, il faut que je chante sur ce ton. C'est la faute de celles qui n'ont pas de véritables beautés. Il m'est défendu, sous peine de passer pour un impoli, de rester auprès d'une femme, sans lui dire des choses gracieuses. Je lui dis donc celles que je débite réguliérement tous les jours: & si elles ne lui conviennent pas, tampis pour elles. Je n'irai pas faire un nouveau cour de galanterie pour chaque femme. 0n doit regarder un petit-maître; comme un prédicateur. L'un a un certain nombre de sermons, & l'autre un certain nombre de phrases, qui leur servent pour toute leur vie. De même que le panégyrique de sainte Claire sert à sainte Rose, en changeant le nom: de même aussi, les douceurs qui conviennent à la marquise sont faites pour la comtesse. Si l'une est laide, l'autre jolie, ce n'est pas la faute du petit-maître. Un marchand ne peut donner que ce qu'il a dans sa boutique.

«Il faut que je vous dise à ce sujet, poursuivit l'officier, une histoire assez plaisante, qui m'arriva il y a quelque tems. J'étois auprès d'une femme; à peine, dans les distractions que j'avois, faisois-je réflexion que je lui parlois: elle tira un de ses gants; sa main nue frappa par hazard ma vue. Ah! la belle main! m'écriai-je, sans penser à ce que je disois. Vous vous moquez, répondit en souriant cette femme qui fut très-flattée de ma louange, quoiqu'elle l'eût réellement fort laide. Je n'en connois point, continua-t-elle, d'aussi laide. Vous vous trompez, madame, repris-je, toujours également distrait j'en connois de bien plus mal faites. Je vous défie, reprit-elle, de me les montrer. Dans ce moment, soit le hazard, soit enfin que le diable s'en mêlât, je pris l'autre main de cette femme, & lui dis, en voilà une, madame, pour le moins aussi laide que l'autre._ Je revins alors de ma distraction, & voulus réparer la sottise que j'avois faite; mais cela me fut impossible.

[Pages c338 & c339]

«La belle aux laides mains a toujours imputé depuis à la malice ce qu'elle ne devoit attribuer qu'à la distraction. Je ne doute pas qu'il n'arrive tous les jours à plusieurs personnes des aventures aussi ridicules. Il est impossible qu'un homme, qui parle la moitié de la journée, souvent sans réfléchir à ce qu'il dit, ne tombe dans des méprises ridicules.

«Les conversations, continua l'officier, que j'ai avec plusieurs de mes camarades ne sont pas plus utiles à former l'esprit que celles dont je viens de vous faire le détail. Elles roulent sur les aventures galantes de la garnison, sur les modes nouvelles, sur les parties de débauche qu'on a fait la veille, &c. Vous voyez que le tems que j'employe à ouïr ou à faire des discours sur des choses aussi peu sensées, est un tems que je dois regarder comme entièrement perdu. Je n'en tire aucun fruit. Et lorsque, revenu à moi-même, je fais réflexion à ma façon de vivre, je crois, comme je vous l'ai dit, que je ne suis véritablement homme, que quelques momens de la journée. C'est dans ceux, où seul dans ma chambre, je tâche de cultiver mon esprit par la lecture de quelques bons livres, & où je gémis en secret des plaisirs fades que je suis obligé de chercher en public.»

Je fus surpris, mon cher Isaac, d'entendre parler un jeune homme aussi sensément. Il seroit à souhaiter, lui dis-je, qu'il y eût au service plusieurs jeunes gens qui pensassent aussi sensément que vous. On verroit bientôt chez les François ce qu'on vit autrefois dans Rome & dans Athènes. Le métier de la guerre ne passeroit plus pour être incompatible avec les sciences. On ne les mépriseroit pas chez les militaires. Elles étendroient leurs droits sur eux, comme sur les autres états du royaume. «On n'a point de mépris, répondit l'officier, pour les sciences chez mes camarades. Je vois bien que vous ne connoissez point encore parfaitement le génie de la nation Françoise. Le bel-esprit est le point & le but où visent tous les François. Dans quelque état qu'ils soient, ils veulent s'y distinguer par le génie. L'officier a cette envie, ainsi que l'homme d'église, & le magistrat. Et comme il croit qu'il ne convient pas à quelqu'un qui a de l'esprit de mépriser les sciences, il les loue. Il fait plus: il en parle sans les connoître; semblable en cela à bien d'autres gens.

[Pages c340 & c341]

«Pourvû qu'il persuade ses camarades qu'il aime la lecture, il est satisfait. Il a plusieurs livres dans sa chambre, & ne les lit pas plus qu'un abbé de cour son bréviaire. La fureur du bel-esprit est si grande en France, que si Fontenelle ou Voltaire s'étoient avisés d'apprendre à danser sur la corde, ils auroient eu le plaisir de voir bientôt voltiger quatre ou cinq cent personnes dans toutes les grandes villes. Il y a tel de mes amis qui jamais sçu si Descartes a écrit en Hébreu ou en François qui dit réguliérement trois fois par jour que ce philosophe a démontré clairement, que la terre tournoit, & que le soleil étoit fixe. Il a oui parler du systême Cartésien; il en a retenu cette particularité. Il aborde peu de gens à qui il ne la communique. Il la place parmi les jolies choses qu'il débite tous les jours à cinq ou six femmes. Un autre de mes compagnons a appris par coeur dix vers de Racine, huit de Corneille, deux phrases de la Bruyere, une de Montagne, & un demi-vers de Virgile; & s'estime l'homme de France le plus érudit. Chaque jour il employe ces passages, & les fait entrer bien ou mal dans la conversation. Dût-il citer les vers de Racine au sujet de l'écriture, le passage de la Bruyere à propos des pantoufles du grand-mogol, il faut qu'il étale son érudition. Vous voyez donc que des gens de son caractère ne sçauroient avoir de mépris pour les sciences: & c'est mal connoître l'officier François que de croire qu'il fasse gloire d'être ignorant.

«Au reste, continua l'ami du chevalier Maisin, vous auriez encore une idée plus fausse, si vous vous figuriez que tous les militaires n'eussent en partage que l'envie de paroître sçavans. Il en est plusieurs qui le sont réellement, sur-tout parmi les ingénieurs, que leur métier engage à l'étude des mathématiques. Mais ils sont forcés d'allier leurs talens avec le genre de vie militaire. Après avoir travaillé, raisonné, philosophé même dans le particulier, il faut qu'ils sifflent, qu'ils chantent, & qu'ils folâtrent en public, & qu'ils remplissent leurs emplois, & les devoirs essentiels au petit-maître. Quelque peine qu'ils ayent de se soumettre à cela, ils passeroient pour des gens grossiers, lourds, pesans & incapables de prendre le bon air, s'ils vouloient s'en exempter.

[Pages c342 & c343]

«Ainsi, monsieur, tels officiers, que vous voyez souvent la main dans la ceinture, l'épaule haute & la tête penchée, se présenter d'une façon qui paroît extraordinaire à un étranger comme vous, parleroient aussi simplement que je fais actuellement, s'ils vous recevoient seuls chez eux, & vous avoueroient, ainsi que moi, qu'ils gémissent très-souvent d'être la victime d'une coutume ridicule, qui assujettit à des usages qui n'ont été introduits que par des gens qui, n'ayant point assez de mérite pour se faire estimer par leurs actions & leurs discours, ont inventé des gestes, des contorsions, des minauderies & des façons bizarres, auxquelles ils ont attaché une grande gloire. La fortune a favorisé leurs desseins. Ces usages ont prévalu: toute la nation Françoise les a adoptés; & particuliérement les officiers. Il faut donc, malgré qu'on en ait, s'y soumettre. On n'a que la consolation de pouvoir les condamner, lorsqu'on est avec les gens de sens. Ne soyez donc pas surpris, monsieur, si je vous ai reçu d'une manière un peu plus sérieuse que vous n'auriez cru. Sur la lettre du chevalier de Maisin, j'avois conçu une trop bonne opinion de vous pour vous traiter à la Françoise»

Les discours sensés de cet officier, mon cher Isaac, m'ont fait réfléchir attentivement au caractère de la nation Françoise. Le bon sens s'y trouve dans tous les différens états; mais dans tous ces différens états, il semble qu'on n'ose suivre les loix de la raison, en certaines occasions. L'empire de la mode détruit celui de la sagesse. Les magistrats, les ecclésiastiques donnent dans les mêmes travers que les militaires. Un jeune conseiller au parlement tâche d'égayer le plus qu'il peut son habillement. Il se figure que le noir a quelque chose de moins brillant que les autres couleurs. Il n'ose parler de jurisprudence devant le monde, il craindroit qu'on ne lui donnât le nom de pédant, & qui pis est, celui de robin, plus craint des gens de robe que les taxes & les impôts ne le sont des peuples. N'est-il pas ridicule, qu'un homme rougisse de son état, sur-tout lorsqu'il est aussi glorieux que celui de dispenser la justice aux hommes; qu'il n'ose faire paroître qu'il est digne du rang qu'il occupe; & qu'il posséde la science de son métier?

[Pages c344 & c345]

Peut-on assez s'étonner qu'il préfère à la satisfaction de recevoir des louanges qui conviennent à sa profession, le plaisir de passer pour n'avoir rien, qui sentent l'homme de robe, c'est-à-dire, rien de tout ce qu'il devroit avoir, & de ce qui fait l'essentiel de son devoir?

Les ecclésiastiques ne sont pas plus sensés que les magistrats. Les prélats, les abbés de cour, se regarderoient comme des gens méprisables, s'ils n'employoient point les revenus de leurs bénéfices en équipages, en meubles, en vaisselles. Ils seroient les premiers à se moquer de celui d'entre eux qui voudroit agir d'une manière différente. C'est un bon homme, diroient-ils : il prêche bien: mais on fait chez lui fort mauvaise chere. Un ecclésiastique, qui, à la cour, ne donneroit que de bons avis & des sermons édifians, joueroit un rôle fort peu brillant auprès d'un pontife qui mange cent mille écus de rente. On ne s'embarrasse guère qu'il soit ignorant, prodigue, voluptueux, pourvû qu'il ait une table excellente. L'on s'informe rarement, lorsqu'on va chez un riche abbé, de l'état de sa bibliothéque, mais très-souvent de celui de sa cave. Il en est plusieurs qui rougiroient de passer pour théologiens. Ils veulent avoir de l'esprit. Ils seroient au désespoir qu'on crût qu'ils ne sont pas en état de juger d'une tragédie, d'un roman: mais ils ne veulent pas qu'on pense, qu'ils s'amusent à lire des livres de leur état. Ils craindroient que cela ne leur fît perdre la réputation de bel-esprit & d'homme aimable. Ils se figurent qu'une personne, qui s'applique à certaines sciences, est incapable de la délicatesse qu'exigent quelques autres. S'ils faisoient usage de leur raison, & qu'ils fussent un peu moins esclaves des préjugés & des modes, ils connoîtroient bientôt que toutes les sciences sont enchaînées mutuellement les unes avec les autres (1): & qu'on ne peut se perfectionner dans quelqu'une qu'on n'acquière en même tems des notions justes sur les autres.

[(1) Etenim omnes artes quae ad humanitatem pertinent, habent quoddam commune vinculum, & quasi cognatione quadam inter se continentur. Cicer. 0rat. pro Archia poëta, in exord.]

Porte-toi bien, mon cher Isaac: & vis content & heureux.

De Bruxelles, ce...

***

[Pages c346 & c347]

LETTRE XCIII.

Aaron Monceca, à Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople.

Les moeurs des Flamands & Brabançons sont assez semblables à celles des François leurs voisins: mais les génies de ces deux nations sont très-opposés. Le peuple de Bruxelles, & de tout le Brabant en général, est un peuple franc, doux, & médiocrement civil: mais il est naïf jusqu'à l'excès: & sa naïveté approche un peu de la stupidité. On diroit que les hommes se ressentent de l'air gras du pays, & que le climat influe sur l'esprit comme sur le corps.

Les nobles poussent les chimères de leur qualité jusqu'à la folie: un poëte n'est pas autant prévenu en faveur de ses ouvrages, qu'un gentilhomme Bruxellois en faveur de sa noblesse. Il y a plus d'excellences dans cette ville, que dans tout le reste de l'univers: un homme n'y est grand, estimable, respectable, qu'autant qu'il joint l'excellence à son nom. Aussi faut-il avouer qu'on n'a des titres en aucun endroit du monde à aussi bon marché que dans les Pays-Bas Autrichiens. Ils y sont devenus si communs, qu'on vient de prendre le parti d'égaler, pour ainsi dire, tous les différens états. Les gentilshommes, si entêtés de leur noblesse, ont obtenu la permission de devenir marchands, pour pouvoir nourrir leurs excellences, qui couroient risque de mourir de faim: & les marchands ont reçu le privilège de se ruiner, & d'acquérir tous les titres nécessaires pour y réussir.(1)

[(1) _Les placards qu'on a donnés à ce sujet ont été publié depuis peu de tems.]

Il n'y a pas à douter, qu'ils ne profitent des moyens qu'on leur donne pour dissiper leurs biens: & ils pourront alors recommencer à négocier jusqu'à ce qu'ils puissent encore acheter de nouveaux titres qu'ils joindront aux premiers.

Ce ne sont pas les seules qualifications de comte, de baron, de marquis, de duc, &c. qui donnent du mérite à un seigneur Bruxellois. L'ancienneté de sa famille influe encore beaucoup à déterminer l'esprit en sa faveur. Cent ans de plus de noblesse dans une famille font excessivement considérer des gens, qui sans cela, seroient très-méprisables.

[Pages c348 & c349]

Il y a dans un couvent, auprès de la ville de Louvain, un arbre généalogique de la maison de Croy, par lequel il est prouvé clairement, & cela par une filiation très-suivie que le chef de cette maison, vivant il y a environ trente ou trente-cinq ans, descendoit d'Adam en droite ligne. J'ai été charmé de voir que les seigneurs Bruxellois fussent assez modestes pour ne point adopter l'opinion de pré-Adamites, & qu'ils aimassent mieux se contenter de descendre d'Adam, que d'admettre une opinion contraire à la Genèse.

Si la noblesse des Brabançons est fort ancienne, leurs connoissances & leurs talens sont en revanche bien petits. Ils sont un peu plus ignorans que les Espagnols, & un peu plus superstitieux que les Portugais: & l'ignorance est le partage en général des Brabançons; le peuple en cela disputant avec le bourgeois, le bourgeois avec le noble, & le noble avec l'ecclésiastique. Si l'on en excepte Juste-Lipse, Aubert & le Mire & quelque peu d'autres, je ne crois pas qu'il y jamais eu d'auteur Flamand ou Brabançon qui ait mérité l'estime des connoisseurs. Ce pays a produit quelques mauvais poëtes Latins, quelques théologiens de la classe d'Escobar & de Tambourin: & j'aimerois autant chercher des neiges dans les déserts de Barca, que de bons poëtes, de grands orateurs & d'habiles philosophes, en Flandre & en Brabant. Les jésuites mêmes dans ces provinces (choses surprenantes & incroyables!) ont peu de génie; & leur politique se ressent de la grossièreté du climat. Ils n'ont cependant pas moins d'ambition qu'ailleurs: mais ils sçavent moins la couvrir. Ils travaillerent pendant quarante ans à Bruxelles, pour avoir de grosses cloches comme on en a dans les églises paroissiales mais comme cela n'est pas communément pratiqué, on ne vouloit point leur accorder cette permission qu'ils sollicitoient en vain. Désespérant de réussir, ils s'adresserent à leurs confrères de Paris, pour les consulter dans une affaire de cette importance; qui devoit faire enrager les curés, & crever de jalousie les autres moines. Les jésuites de Paris, piqués du peu de pénétration de leurs confrères, dédaignerent de leur répondre eux-mêmes, & chargerent un simple frere-lai de cette affaire; lui laissant le soin d'indiquer à leurs frères épais de Bruxelles l'expédient qu'il jugeroit le plus à propos.

[Pages c350 & c351]

Ce frere se piqua d'honneur, voulut montrer qu'il avoit lui seul plus d'esprit que tous les Ignaciens Bruxellois. Il leur écrivit donc un billet dans le goût des épîtres Lacédémodiennes, qui ne contenoit que ces mots: Servez-vous, mes peres, du prétexte d'un catéchisme solemnel, de grosses cloches étant nécessaires pour être entendues dans tous les quartiers de Bruxelles. Les jésuites de cette ville comprirent heureusement ce que vouloit dire le frere-lai: ils firent des catéchismes deux fois la semaine, & ils obtinrent enfin ce qu'ils souhaitoient.

Quelque belle que soit leur église, elle ne l'est point autant que celle de certains moines qu'on appelle capucins. Ce sont des gens excessivement crasseux & ignorans, l'excrément des moines, & les plus inutiles à l'état. Ils ne vivent que d'aumônes, n'ont aucune école publique, se piquent d'une grande humilité, vont à demi-nuds, portent une grande barbe, sont ceints d'une corde, & rien n'a l'air aussi sale & aussi mal-propre que leur habillement. Le menu peuple a pour eux autant de vénération que les Turcs en ont pour leurs dervis. Mais, quelque humbles & dévots qu'ils paroissent, il est peu de moines aussi mauvais que ceux-là: & ils le sont également dans tous les pays. En Espagne, ils étoient à la tête des révoltés de Catalogne; on les voyoit sur le rempart de Barcelone, au milieu des soldats, exciter le feu & le carnage. Pendant que la contagion ravageoit la Provence, & que ce pays essuyoit la punition de ses crimes, ces malheureux caffards songeoient à repeupler les villes, & à réparer le dommage que causoit la peste. Deux d'entre eux porterent leurs excès jusqu'à violer une jeune fille, qui desservoit avec eux les infirmeries. On les arrêta: mais ils trouverent le moyen de se sauver; & par arrêt du parlement, ils furent pendus tous deux en effigie.

C'est un nommé François, qui a été le fondateur des premiers monastères de ces fainéans. Cet homme étoit fin & délié. Il trouva le secret, pendant sa vie, de donner un air de sainteté aux actions les plus extravagantes. Ses disciples ont écrit ses principales actions; & il n'en est aucune, quelque ridicule qu'elle soit, qu'ils n'ayent relevée par de grandes louanges. Un jour, disent-ils (1), une cigale annonçoit la belle saison par son chant. François appella l'animal; & l'ayant sur son doigt, allons ma soeur la cigale, lui dit-il, chantez les louanges de la divinité. La cigale obéit; & lorsqu'elle eut achevé sa chanson, François la remercia fort poliment, & chanta lui-même à son tour.

«Votre soin n'est plus nécessaire,
Vous pouvez désormais partir en liberté.»

[(1) Légende de S. François.]

[Pages c352 & c353]

Tu riras, sans doute, mon cher Isaac, de pareilles impertinences, & tu ne sçauras décider lequel est le plus fou, ou de celui qui les écrit, ou de celui qui les croit. Voici encore un trait divertissant, que j'ai lû dans la vie de ce François. Il étoit en Lombardie; & se trouvant un peu incommodé, il mangeoit un Vendredi à son souper un chapon qui avoit sept ans. Il en donna une cuisse à un pauvre, qui lui demanda l'aumône pour l'amour de Dieu, & qui voulant lui jouer un mauvais tour, garda la cuisse jusqu'au lendemain que le saint prêchoit. Il la montra alors au peuple. Voyez, leur dit-il; quelle chair mange le frere que vous honorez comme un saint; car il me la donna hier au soir. Mais le membre de chapon fut vû de tous être poisson: si qu'il fut blâmé comme forcené de tout le peuple; & quand il vit cela, il eut honte, & requit pardon. (1)

[(1) Vie de S. François]

Tu vois, mon cher Isaac, que ce François avoit l'art de fasciner les yeux des peuples. J'ose te dire, que ses enfans n'ont rien perdu des talens de leur pere, & qu'ils sçavent leur persuader que de grands vauriens sont de vrais religieux.

Quoiqu'il n'y ait point d'inquisition à Bruxelles, on risqueroit beaucoup de s'y expliquer librement sur de pareilles matières; les Brabançons étant de tous les peuples les plus superstitieux. Il y a quelques siécles qu'on brûla quelques-uns de nos frères, qu'on accusoit assez mal-à-propos d'avoir abusé des mystères de la religion nazaréenne: & ces infortunés furent exécutés sur la plus haute tour des murailles de la ville. Ses habitans font servir la mort de nos frères à l'augmentation de leurs miracles: ils disent que le feu, qui consuma ces misérables, fut vû de quinze lieues à la ronde, & qu'on apperçut tout le tems qu'il dura, deux figures infernales, qui disparurent dès que les Israélites furent consumés entièrement. Ils font des cantiques de cette prétendue aventure, pour entretenir la superstition de leur populace, & je vis un jour un de leurs amphions ambulans en entonner un de cette sorte:

Accourez tous, pour voir, peuple fidèle,
Ce vilain juif, appellé Jonathan,
Lequel, poussé d'abominable zèle,
Assassina le très-saint sacrement.


[Pages c354 & c355]

Jacob Brito m'a écrit plusieurs fables que les Italiens racontent; mais il y a en Flandre & en Brabant autant de faux miracles & de chimères religieuses qu'en Italie. Dans une église de Gand (1), on montre une image qui eut une fort longue conversation avec une dévote.

[(1) Les Béguines.]

Elle étoit affligée de ce que ses compagnes étoient allées se divertir, & n'avoient point voulu la mettre de leur partie. Le dépit de se voir méprisée lui faisoit verser des larmes. Qu'avez-vous, ma chère enfant, lui dit l'image, Hélas madame, répartit la dévote, (car c'étoit une image femelle qui lui parloit.) Je ne sçais ce que j'ai fait à mes compagnes. Elles me méprisent, & m'ont refusé d'aller avec elles. Ne t'afflige point, répartit la figure. Demain, ma fille, tu te réjouiras avec moi: tu seras à tes noces éternelles. Elle n'en dit pas davantage, & ne lui apprit point quel étoit l'illustre époux qui lui étoit destiné. Mais la dévote mourut en effet le lendemain; & l'image demeura avec la bouche ouverte, pour qu'on ne pût douter de la réalité de ce miracle. Les Gantois estiment extrêmement cette figure: ils ne la troqueroient pas contre l'Hercule Farnèse, & la Vénus de Médicis. Ils sont fort étonnés, lorsqu'ils racontent cette histoire à quelques étrangers, & qu'ils remarquent en eux quelque incrédulité. Eh quoi! leur disent-ils, vous ne croyez pas que la sainte ait parlé? Il n'y a pourtant rien de si certain: car tout le monde l'assure dans la ville; & cela est écrit dans les registres de l'église. Il seroit inutile de vouloir disputer sur la réalité de ces miracles: il faut garder un silence sensé, nécessaire à tous les voyageurs, & particulièrement à ceux d'une religion différente de celle du pays dans lequel ils sont. Il est même dangereux dans bien des pays nazaréens de s'expliquer un peu trop librement. On le peut en France, sans courir aucun risque. Pourvû qu'on y respecte la divinité, & la personne du prince, on y fait peu d'attention aux autres discours; mais dans le Pays-Bas, les moines y ont presque autant de crédit qu'en Italie. Ils y sont même aussi riches. On m'a assuré que de trente-cinq mille bonniers de terre, dont la province de Brabant est composée, il y en a vingt-neuf mille qui appartiennent en propre aux communautés ecclésiastiques.

[Pages c356 & c357]

Si les prêtres n'achetent pas des titres dans ce pays, c'est leur faute: car ils sont assez riches pour pouvoir se procurer de l'excellence autant qu'ils voudront. Il est tel prieur ou supérieur d'un couvent de bénédictins, de bernardins, &c, qui a beaucoup plus de ducats que bien des gentilshommes Bruxellois n'ont de sols. Ceux qui sont riches, envoient leurs enfans passer quelque tems à Paris, où ils achevent de se gâter entièrement. Ils y perdent le bon de leur pays, & y prennent le mauvais des François. Ils veulent imiter leurs manières de petits-maîtres, & leurs façons de s'énoncer; mais ils ont un air si gauche, que ces airs badins & légers leur siéent aussi peu que les allures de manége à un cheval de frise. Un Brabançon qui folâtre me rappelle l'âne de la fable, qui veut imiter le petit chien: je crois voir maître baudet porter amoureusement ses deux longs pieds sur les épaules de son maître. La Fontaine a bien raison de dire: Ne forçons point notre talent. On devient ridicule dès qu'on veut sortir de sa sphère: l'envie d'imiter les manières Françoises a perdu plusieurs étrangers, & plus d'un François s'est renversé la cervelle pour vouloir réfléchir aussi profondément que les Anglois. J'aime le sang-froid & la tranquillité des Hollandois. Rien ne les trouble (1): ils vont toujours leur grand chemin; & ils vivent à Paris & à Londres comme au milieu d'Amsterdam.

[(1) Et si fractus illabatur orbis,
Impavidum ferient ruinae.

Horatius.]

Porte-toi bien, mon cher Isaac. Vis content & heureux.

De Bruxelles, ce...

***

LETTRE XCIV.

Isaac Onis, caraïte, autrefois rabbin de Constantinople, à Aaron Monceca.

Je t'ai parlé dans une de mes lettres, mon cher Monceca, des moeurs & des coutumes des Coptes, descendans des anciens habitans d'Egypte. Je vais à présent te faire connoître ce que j'ai remarqué chez les autres peuples qui demeurent dans ces fertiles provinces.

[Pages c358 & c359]

Tu sçais, mon cher Monceca, qu'après la mort d'Alexandre, ses successeurs y regnerent long-tems, & jusqu'à ce que les Romains les eussent soumises à leur empire. Elles furent ensuite au pouvoir des empereurs de Constantinople, & passerent après sous la domination des successeurs de Mahomet. Enfin le sultan Selim se rendit maître de l'Egypte, qui ne lui coûta qu'une seule bataille. Tonobey, dernier sultan de l'Egypte, couronné par les Mammelucs, fut trouvé après la prise du Caire, caché dans des marais où les Arabes le croyoient en sûreté: & l'impitoyable Selim, sans avoir égard à la dignité & au rang de son prisonnier, ordonna qu'on le pendît. C'est ainsi que mourut le dernier souverain d'Egypte.

Ce qu'il y a d'extraordinaire dans ce pays, c'est qu'on retrouve parmi les Egyptiens d'aujourd'hui à-peu-près les mêmes coutumes que chez les anciens. Il est même impossible de les fréquenter pendant longtems, sans prendre leur humeur & leurs manières. Tu n'ignores pas, mon cher Monceca, combien le caractère des Turcs, naturellement sérieux & phlegmatiques, est opposé au tempérament enjoué des Egyptiens. Ils perdent peu-à-peu une partie de leur gravité, & le climat de ce pays influe si fort sur les habitans, que, quoique les Turcs soient braves & agguerris, les enfans qu'ils ont dans ce pays deviennent lâches comme les autres Egyptiens, qui sont poltrons au souverain dégré. Aussi les loix excluent-elles toutes les personnes nées en Egypte des grades militaires. Les enfans des Turcs, par grace spéciale, ont le privilége de pouvoir être simples soldats: mais ce droit ne s'étend point au-delà de la seconde génération; & toutes les milices que le grand-seigneur entretient en Egypte sont recrutées par des Turcs qu'on envoye des provinces Européennes & Asiatiques. (1)

Cet abâtardissement, causé par l'air du pays, oblige les seigneurs à mêler volontiers leur sang à celui des étrangers. Car les hommes, ainsi que les animaux, déclinent en Egypte d'une génération à une autre. Les chevaux y perdent insensiblement leur vîtesse, & les lions leur force & leur courage: les oiseaux même de ce pays sont inférieurs à ceux des autres contrées. (2)

[(1) Relation de l'Egypte, par M. Mallet, part. II. pag. 67.
(2) Là-même.]

[Pages c360 & c361]

La mollesse & le repos sont le partage des Egyptiens: & quoique ce royaume ne soit plus que l'ombre de ce qu'il étoit autrefois, les peuples n'ont rien changé dans leur façon de penser. Ils sont idolâtres des fêtes: ils aiment la musique, les spectacles, les danses jusqu'à l'excès; & les Egyptiens d'aujourd'hui disputent aux anciens le goût pour tout ce qui peut flatter agréablement les sens. Mais ce qui te prouvera invinciblement combien les habitans de ces contrées sont attachés à leurs anciennes coutumes, c'est que la différence de religion n'empêche point que tout le monde ne s'y soumette. Il y a apparence qu'on a eu la circoncision en Egypte avant que nos peres fussent délivrés de la captivité. Cet usage dure encore, non-seulement parmi les mahométans qui la pratiquent par-tout, mais même parmi les nazaréens. Tous les Coptes admettent la circoncision, & soutiennent que leurs peres l'ont toujours pratiquée. Si cela est, lorsque l'Egypte étoit toute nazaréenne, ses habitans devoient être également tous circoncis, puisque les Coptes qui sont encore au nombre de plus de quarante mille, quoique nazaréens, se font circoncire, & regardent cette cérémonie ou cette opération comme très-essentielle. Ils circoncisent même les filles. Il y a quelque tems qu'un riche Copte refusa d'épouser une jeune personne qui ne l'avoit point été: il ne vouloit jamais conclure son mariage qu'on n'eût fait auparavant à sa future épouse cette cérémonie, que ces nazaréens croient aussi essentielle que nous.

C'est un fait certain, qu'elle étoit établie en Egypte long-tems avant Hérodote. Cet historien en parle comme d'une des anciennes coutumes des habitans de ce royaume, & dont eux-mêmes ne connoissent point la premiere origine.

[Pages c362 & c363]

Les Phéniciens & les Syriens qui sont dans la Palestine, dit cet auteur, confessent qu'ils ont appris la circoncision des Egyptiens; & d'ailleurs, les Syriens qui habitent sur le rivage de Thermodon & de Parthenie, & les Macrons qui leur sont voisins, avouent qu'il n'y a pas long-tems qu'ils ont appris d'eux la même chose.... Pour ce qui est des Egyptiens & des Ethiopiens, comme la chose est fort ancienne parmi ces deux peuples, je ne sçaurois dire lequel des deux la tient de l'autre. Il est toutefois vraisemblable que les Ethiopiens la prirent des Egyptiens, quand ils commencerent de les fréquenter. (1)

Quelques auteurs, & mêmes quelques rabbins, prétendent qu'elle n'étoit point pratiquée en Egypte avant notre sortie de ce pays, & que ce fut Moyse qui l'ordonna. Cependant je ne pense pas,mon cher Monceca, qu'il y ait grand mal à croire qu'il en prit l'usage des Egyptiens; & que le trouvant salutaire à la propreté du corps, & nécessaire dans les pays chauds, il en fit une maxime essentielle, pour obliger à la pratiquer avec plus d'exactitude. Ce qui me persuaderoit que les Juifs ont circoncis à l'exemple des Egyptiens, c'est qu'ils ont conservé plusieurs coutumes de ces peuples, & que même nous les observons encore. Jamais, dit Hérodote, Egyptien ou Egyptienne ne baisent un Grec à la bouche: & par la même raison, ils ne se servent jamais du couteau, de la broche & du pot d'un Grec, & ne mangent de la viande d'un boeuf qui a été coupé avec le couteau d'un Grec. (2)

[(1) Hérodote, traduit par Duryer, liv. II, pag. 102.
(2) La même.]

Nous observons encore les mêmes cérémonies avec les Nazaréens. Sans doute nos peres les observoient avec les payens. Où avons-nous pris ces coutumes & ces regles? Elles ne sont point ordonnées par la loi écrite: elles sont d'une grande ancienneté. Les Egyptiens les pratiquoient avant nous. N'est-il pas visible que c'est d'eux que nous les avons imitées? Je les regarde comme des superstitions qui n'ont rien de commun avec la loi épurée de Moyse. Quand même je ne serois point Caraïte, je ne me ferois aucune peine, mon cher Monceca, de rejetter toutes ces chimères que je n'ai jamais approuvées, lors même que j'étois rabbin. Car quel est l'intérêt que prend la divinité à de pareilles puérilités? Si j'ai le coeur pur & sans vices, que j'observe la loi que Dieu m'a prescrite lui-même, & que son prophete m'a donnée, pourquoi craindrois-je de manquer à quelque chose? Pourquoi irois-je chercher mille petitesses qui font tort à ceux qui les pratiquent, & à la religion qui les ordonne? Rien n'est si beau & si noble que la religion judaïque considerée dans un Caraïte: mais rien n'est si méprisable & si défiguré que cette même religion chez un rabbiniste. Ces deux différentes croyances sont les extrémités opposées.

[Pages c364 & c365]

Ce n'est pas dans la seule circoncision que les Nazaréens Coptes retiennent ainsi les anciennes coutumes du pays. La répudiation est en usage chez eux. Des personnes unies depuis long-tems par le mariage, & qui ont même des enfans, ne se font point une peine de se séparer, & de former de nouveaux liens. Le mari en répudiant sa femme, est obligé de lui rendre ce qu'elle a apporté. Les Coptes disent que leurs peres en ont toujours usé de même. Ils prétendent que la circoncision & la répudiation sont établies chez eux depuis un tems immémorial. Les nazaréens européens soutiennent le contraire: ils assurent que ces coutumes n'ont été introduites que par les nations mahométanes qui ont envahi l'Egypte: que les Coptes les ont prises des Arabes, & ne les ont pas conservées des anciens Egyptiens: ces usages ayant été interrompus, lorsque l'Egypte étoit entierement nazaréenne.

Ce sentiment est appuyé par de fortes preuves, & je serois très-porté à le croire. Mais quoique l'usage des anciennes coutumes ait été interrompu chez les Egyptiens, cela n'empêcheroit pas que nous ne puissions avoir pris d'eux une partie de nos cérémonies; puisque celles que nous avons toujours pratiquées, & que nous suivons encore, étoient observées en Egypte long-tems avant Hérodote, & qu'on ne sçavoit point le tems auquel elles avoient été instituées. Il n'y a pas apparence qu'on puisse éclaircir aujourd'hui ce qu'on n'a pu sçavoir il y a plus de deux mille ans.

Il est plusieurs faits dont l'histoire n'a conservé aucune trace, & qui sont pour toujours ensevelis dans l'oubli. On est surpris avec raison de ne trouver quelquefois dans les livres qui nous restent aucune trace des événemens les plus considérables. N'est-il pas étonnant qu'aucun historien Egyptien, Grec, Romain, n'ait fait mention, dans ses écrits de la submersion de Pharaon; & qu'ils ne parlent même que très-foiblement de notre sortie d'Egypte, & avec le dernier mépris: de sorte que non-seulement ils ne disent rien du passage de la mer rouge, mais qu'ils osent même avancer que nos peres n'étoient que des lépreux, qui furent chassés comme un peuple sale & infect? La haine des Egyptiens contre notre nation peut avoir occasionné l'erreur de ces historiens. Mais je trouve surprenant que dans les annales d'Egypte & dans les histoires de cette nation, on ne parle point de cet événement qui fit périr Pharaon & son armée entiere.

[Pages c366 & c367]

Comment est-il possible de se figurer que la Grece, l'Ethiopie, la Thrace & les autres empires voisins de l'Egypte ayent pu ignorer un fait tel que celui-là? Et s'il est vrai que par vanité, les Egyptiens ayent voulu le laisser ignorer à la postérité, quelle raison les autres peuples avoient-ils pour se taire! Cependant nous ne sçaurions douter de la punition de Pharaon: nos livres saints déterminent notre croyance; & lorsqu'ils ont parlé, il ne reste plus qu'à nous soumettre.

Avouons donc, mon cher Monceca, que dans les choses les plus essentielles, l'histoire nous laisse souvent dans un grand embarras, & qu'elle ne peut nous éclaircir: les livres qui parlent des Egyptiens, en parlent comme d'un peuple si ancien, qu'ils ne rapportent que vaguement & légerement ce que leurs prêtres disoient de leurs anciens gouvernemens. Mais comment peut-on même ajouter foi aux contes & aux fables de ces prêtres qui assuroient & soutenoient avec opiniâtreté la vérité & la réalité de leurs dynasties, qu'ils faisoient remonter à plus de dix-sept mille ans, autre contrariété évidente à nos livres & à nos écritures? Ce qu'il y a de certain, c'est que l'Egypte est un des pays que nous appercevons après le déluge le plutôt peuplé, & élevé à une grande puissance. Hérodote dit que dès le régne d'Amasis, un des premiers rois d'Égypte, il y avoit vingt mille villes bien peuplées, dont les habitans cultivoient les sciences. Ce fut cet Amasis qui fit orner de statues colossales le temple de Vulcain & celui de Minerve, à l'entrée duquel il fit placer une maison faite d'une seule pierre, que deux mille hommes, gens de mer, ne purent amener qu'en trois ans. Cette maison a de face vingt coudées, quatorze de largeur, & huit de hauteur. (1) Hérodote parle comme ayant vû cette maison. Est-il possible qu'un peuple qui construisoit des monumens aussi superbes, & qui connoissoit à ce point les arts & les sciences, ait pu oublier totalement un événement aussi considérable que la perte de Pharaon?

[(1) Hérodote, liv. II.]

[Page c368]

Cela nous montre combien il y a de choses que l'histoire nous laisse ignorer.

Porte-toi bien, mon cher Monceca, vis content & heureux.

Du Caire...

Fin du troisiéme volume. (c)

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